Sous la direction de Laurent Faibis avec la collaboration de Jean-Michel Quatrepoint Finance emploi relocalisations Actes du Colloque Xerfi Michel Aglietta Eric Bourdais de Charbonnière Jérôme Cazes Louis Gallois Jean-Hervé Lorenzi Gilles Michel Etienne Pflimlin François Rachline Yazid Sabeg Avec les contributions de Jean-Baptiste Bellon, Alexander Law et Alexandre Mirlicourtois. Previsis
Extrait des Actes du colloque Xerfi Finance, emploi, relocalisations Sous la direction de Laurent Faibis En collaboration avec Jean Michel Quatrepoint Septrembre 2010
Les développements et la stratégie des grands groupes face à la logique et aux objectifs des marchés financiers par Éric Bourdais de Charbonnière La finance a-t-elle dérivé? La finance est-elle au service des entreprises? Les investisseurs ont-ils joué leur rôle? Je vais m efforcer de répondre à ces trois questions sur la base de mon expérience de terrain dans trois domaines. Banquier chez JP Morgan pendant 25 ans, j ai d abord passé 10 ans à Wall Street, avant de prendre la responsabilité d une salle de marchés pour voir, ensuite, mon métier initial de banquierprêteur aux entreprises évoluer vers celui d investment banker, c est-à-dire de banquier d affaires tourné vers les transactions financières génératrices de commissions. Puis, j ai rejoint le monde de l industrie en qualité de directeur financier de Michelin pendant 10 ans. Je suis aujourd hui administrateur de sociétés industrielles et financières. Mon témoignage sur les dérives de la finance est donc celui d un homme qui a
42 Finance, emploi et relocalisations connu les deux côtés de la barrière : d une part, les ors et les moquettes de Wall Street ou de la place Vendôme, de l autre, le Tapisom et le Formica de Clermont-Ferrand. Du financement par le crédit à la spéculation Passage obligé à l époque pour tout futur banquier, j ai commencé ma formation chez JP Morgan par un credit course. Grâce à celui-ci, j ai mis en place depuis New York plusieurs financements, dont celui d une durée de 15 ans qui a permis la construction des usines Michelin en Amérique du Nord. C était au début des années 1970. De retour à New York au milieu des années 1980, j ai constaté que les grandes banques américaines se détournaient du crédit aux entreprises (trop risqué et peu rémunérateur) pour des activités plus lucratives : la titrisation, la spéculation sur les marchés et les produits dérivés. Faute de crédits, le credit course a disparu et l on s est attaqué au Glass Steagall Act, qui séparait alors les activités de banque de dépôt et de banque d affaires. Notre lobby à Washington a été d une intensité incroyable et le mur du Glass Steagall est tombé dans les années 1990, ouvrant ainsi la voie à toutes les dérives dont on mesure aujourd hui les dégâts. La finance apprise au credit course a alors été remplacée par une finance nouvelle et créative, soucieuse de générer le maximum de profits à court terme. Tous les moyens ont été utilisés : de l effet de levier aux modèles mathématiques complaisants, repoussant les risques dans le temps et, si possible,
Les développements et la stratégie des grands groupes 43 en dehors du bilan de la banque vers le marché. Cet acteur anonyme, invisible, passif et peu regardant a accepté les yeux fermés de financer des projets qui n auraient pas résisté à la stricte analyse enseignée au credit course. Malgré quelques accidents de parcours, la Réserve fédérale a sauvé les acteurs du naufrage. Et la spéculation a pu reprendre de plus belle avec l aide d un effet de levier grandissant et de conflits d intérêts ignorés. Comme client des grandes investment banks, j ai été le témoin de ces dérives des années 1990. Je les ai dénoncées à plusieurs reprises dans la plus grande indifférence. Remettre en ordre les activités bancaires Pour reconstruire le système, il ne faut pas se résigner à une simple révision mais s attaquer aux racines du mal. Autrement dit, il devient urgent de faire la distinction entre la banque de détail et la banque d affaires. La première accomplit les opérations de base : recevoir les dépôts des épargnants, prêter aux principaux acteurs de l économie et réaliser des opérations bancaires simples. L économie ne peut fonctionner sans elle. Il faut donc la protéger de la spéculation et de la faillite. Il faut également l inciter à jouer pleinement son rôle au service de l économie par le biais de la réglementation et de la fiscalité. Les activités de la banque d affaires doivent, elles, être revisitées. Le trading sur certains produits essentiels au fonctionnement de l économie (certaines matières premières dont le pétrole) doit être réservé aux professionnels du secteur
44 Finance, emploi et relocalisations et interdit aux acteurs financiers qui vivent de la volatilité entretenue sur les marchés (du caoutchouc par exemple). De façon générale, il faut obliger les banques à doter de fonds propres supplémentaires leurs activités à risques et à limiter strictement l effet de levier. La fiscalité doit être utilisée pour décourager toute spéculation à court terme. Alors, la rentabilité des opérations spéculatives baissera considérablement et les moyens bancaires seront à nouveau dirigés vers l économie. Je ne connais pas actuellement beaucoup de banques préoccupées par le coût du capital lorsqu elles évaluent les résultats de leur activité de trading et ceux de leurs traders. Nécessaire, cette remise en ordre des activités bancaires doit s accompagner d encouragement à l investissement long dans les entreprises par les investisseurs institutionnels. La montée en puissance de ces investisseurs a été régulière au cours des trente dernières années. Menés par les fonds de pension américains, les actionnaires professionnels ont pris conscience de leur pouvoir et imposé leur logique de rendement élevé et de court terme à l ensemble des entreprises dont ils devenaient actionnaires/propriétaires à travers le monde. Au fil du temps, j ai eu de plus en plus de mal à intéresser mes interlocuteurs investisseurs à la stratégie à long terme, aux investissements et à la technologie. Marge opérationnelle du mois dernier, free cash flow et niveau des stocks constituaient l essentiel de leurs préoccupations. Les entreprises ont entendu le message, leurs dirigeants aussi. En s accordant généreusement des stockoptions, ils se sont mis au diapason de leurs actionnaires. En contrepartie, les investisseurs ont sanctionné rapidement les
Les développements et la stratégie des grands groupes 45 échecs et la durée de vie moyenne du PDG s en est trouvée raccourcie. Plus grave encore, cet appât du gain à court terme a souvent été obtenu au détriment de l investissement long, pourtant nécessaire à la pérennité des sociétés industrielles. Après les banques et les investisseurs, les conseils d administration ont été gagnés par cette financiarisation de l économie. Les administrateurs sont souvent ensevelis sous une masse de documents financiers issus de la comptabilité et du contrôle de gestion, reçus la veille de la réunion du conseil. Ils manquent en revanche d informations essentielles, remontées du terrain, concernant la qualité des produits, l innovation, la fuite des cerveaux, le moral des troupes Élus par les actionnaires pour contrôler la gestion de l entreprise en leur nom, les administrateurs ont-ils les moyens de leur mission? Peuvent-ils porter un jugement solide sur le contrôle interne et la gestion des risques? Leur mission doit-elle inclure l intérêt social de l entreprise, les autres parties prenantes et, en définitive, la pérennité de l entreprise? Les réponses varient selon les pays, mais aussi à l intérieur d un même pays et d un même conseil. Il faudra répondre à ces questions fondamentales avant de concrétiser de nouvelles avancées en matière de gouvernance des entreprises. De mes expériences de banquier, financier d entreprise et administrateur, je retiendrai deux thèmes communs et récurrents : le court-termisme et la cupidité. En définitive, la finance a imposé son rythme au reste de l économie. Qui se soucie en effet des conséquences des produits financiers qu elle invente sur le reste de l économie?
46 Finance, emploi et relocalisations Réconcilier finance et industrie Finance et industrie sont devenues antagonistes. Comment résoudre l opposition entre ces deux logiques? Comment réconcilier la logique financière à la recherche de rendements élevés à brève échéance et la logique industrielle caractérisée par des pay back longs (18 mois pour construire une usine, 18 mois supplémentaires pour monter la production en régime ). L histoire de Michelin, société familiale, illustre parfaitement cette opposition. En décidant d investir dans le pneu radial, la société de Clermont-Ferrand a construit une nouvelle usine tous les neuf mois pendant plus de 20 ans. Une décision qui a permis à Michelin, 25 ans plus tard, de rattraper son retard pour se hisser au premier rang mondial. Au cours de ce quart de siècle, les actionnaires de Goodyear avaient certes perçu davantage de dividendes que ceux de Michelin, mais le groupe américain avait définitivement perdu son leadership. Désormais, les Chinois et les Coréens sont seuls à investir à long terme sans trop se soucier de rentabilité immédiate. Ils gagnent ainsi chaque année des parts du marché mondial. Pendant ce temps-là, la réponse des industriels de l Ouest pour rester compétitifs et satisfaire les investisseurs est la restructuration de l outil existant. On ferme des usines, on délocalise, on regroupe les sites qui restent. Le prix à payer est lourd. C est la disparition progressive des emplois industriels et du savoir-faire de l Ouest. Les premières victimes de ces logiques antagonistes dans un marché mondialisé sont les
Les développements et la stratégie des grands groupes 47 PME, nos sous-traitants, qui n ont pas les moyens d investir dans les marchés en croissance des pays émergents. Le véritable patron de l entreprise, celui qui paye les salaires, n est pas le financier mais le client. Il nous faut le suivre là où il se trouve. Les leviers de croissance futurs sont en Inde, en Chine et au Brésil. J ai vécu de l intérieur la chute du Glass Steagall Act et les dérives qui ont suivi dans la banque américaine. J ai vu l horizon des investisseurs et du management de nos entreprises se raccourcir. En demandant au monde de la finance de se remettre au service de l industrie, je suis fortement convaincu que la véritable création de richesse a sa source dans l entreprise. En cherchant à se l approprier, la finance finira par tarir la source et l entreprise avec elle, comme on a pu le voir dans l industrie du pneumatique aux États-Unis. Extrait des Actes du colloque du Groupe Xerfi : " LA FINANCE FACE A L'EMPLOI "