Quand le. Livret de témoignages.

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1 Quand le e t n o c a r e s Livret de témoignages 1

2 Les documents illustrant ce livret provenant des Archives de Rennes portent la mention AdR suivie de la cote, ceux du Musée de Bretagne, MdB. Page de couverture : AdR, 100Fi 31 et 664, 350 Fi 221, 10 Z 116, 18 Num 17, 350 Fi 302. Pages 4 et 5 : AdR, 34 Num 04, 37 Num 02, 10 Z 39, 41 Z 141 et

3 Édito «L histoire du commerce est celle de la communication des peuples» disait Montesquieu. Voilà une belle introduction à ce livret de témoignages patiemment collectés par l équipe des Archives de Rennes dans le cadre de l événement intitulé «Quand le commerce se raconte», une exposition historique présentée en Fidèles à leur tradition de collecte de la mémoire orale, les Archives de Rennes ont à nouveau fait appel aux souvenirs d acteurs de la ville et plus particulièrement ici du tissu commercial. Ces portraits croisés témoignent d une histoire où se mêlent initiatives individuelles ou entrepreneuriales sur un terrain investi par ailleurs par le politique et le syndicaliste. À travers des réussites familiales et le souvenir de commerces de détail aujourd hui disparus, on prend conscience des mutations qui révolutionnent constamment le modèle commercial. Avec l aide de ces treize témoins de l histoire commerçante rennaise, les Archives de Rennes ont pu recueillir une mémoire inédite et confronter les points de vue sur une activité au cœur de notre lien social. Chaque témoin s est prêté avec beaucoup de sérieux à cet exercice, en dénichant des archives familiales qui viennent compléter les témoignages tout autant que les collections des Archives de Rennes. Grâce à eux, un pan entier de l histoire qui jalonne nos rues est ainsi dévoilé au grand public sous un nouveau jour. Qu ils soient remerciés pour leur précieuse contribution. René Jouquand Adjoint au maire, délégué à la culture Honoré Puil Conseiller municipal, délégué au commerce et à l artisanat 3

4 Neuf portraits, neuf regards Le commerce rennais a connu des bouleversements importants pendant le XX e siècle : les boutiques du petit commerce, en plein essor au début du siècle, et les grands magasins, installés en centre-ville dans les années 1920, subissent de plein fouet, dans les années , la concurrence des grandes surfaces implantées à la périphérie urbaine où de grands ensembles s élèvent. L apparition de la voiture et du réfrigérateur modifient le mode de consommation des Rennais. Face à ces changements brutaux, les politiques, les syndicats et les commerçants doivent s organiser. Les archives publiques conservées aux Archives de Rennes sont riches d enseignement. Elles témoignent néanmoins rarement d un parcours personnel ou familial, de vécus, d émotions, d anecdotes rendant leur récit vivant et sensible. C est en revanche ce que nous apportent les témoignages oraux et les documents privés. Les Archives de Rennes vous proposent dans ce livret neuf portraits, comme autant de regards différents sur l histoire du commerce à Rennes depuis le milieu du XIX e siècle : Jean-François Bessec et l épopée d une famille de chausseurs, Rémi Guillemot et les Nouvelles Galeries, Jacqueline Lagoutte et l épicerie en gros familiale, Gisèle et Odette Leprince et la boutique Radio Pièces rue de Châteaudun, Yvonne Jouin et sa petite-fille Sandrine de la lingerie Jouin, rue du Champ-Jacquet, Henri Panaget avec ses deux filles Michelle et Jacqueline de la droguerie de Cleunay, Brigitte Ruault et les Magasins Modernes, Loïc Richard et les luttes syndicales de Mammouth, Edmond Hervé en tant que maire de Rennes entre 1977 à «QUAND LE COMMERCE SE RACONTE» Ces portraits sont le reflet d une collecte de témoignages initiée par les Archives de Rennes au printemps Huit entretiens auprès de dix personnes ont été menés, auxquels vient s ajouter celui de Henri Panaget et ses deux filles, Michelle et Jacqueline, recueilli en 2011 dans le cadre du projet «Regards neufs». L objectif de cette collecte est scientifique : il s agit de créer des archives orales, matériau de la recherche historique, ethnologique ou linguistique, que les scientifiques se chargeront d utiliser comme toute autre source. Il est aussi patrimonial et culturel : des parcours individuels ou familiaux deviennent mémoire collective, fondement du lien social selon le sociologue Maurice Halbwachs. En sollicitant les souvenirs et la mémoire des témoins, voire pour certains les éléments d une saga familiale, le récit perd sûrement en exactitude mais il nous apporte un autre éclairage, plus subjectif mais très évocateur pour le lecteur. Cette collecte vient compléter celle réalisée par le Musée de Bretagne à la fin des années 1980, notamment pour préparer l exposition «L épicerie du lycée» en à l écomusée de La Bintinais. Ce livret propose des extraits choisis parmi une trentaine d heures d interviews, illustrés par des documents personnels, le plus souvent des photographies, que les témoins ont bien voulu nous confier ainsi que des documents des Archives de Rennes ou du Musée de Bretagne. Les propos transcrits dans ce livret ont été légèrement modifiés pour faciliter la lecture, mais restent fidèles à leurs auteurs. Ces portraits ne sont pas la restitution exacte des entretiens, mais des séquences choisies proposant des mises en perspectives singulières et complémentaires d une histoire urbaine. Les entretiens dans leur globalité sont consultables aux Archives de Rennes, selon des modalités fixés contractuellement avec les témoins. 4

5 CENT CINQUANTE ANS D ÉVOLUTION Suivant un ordre chronologique, ces portraits nous font découvrir cent cinquante ans d évolution du commerce rennais. Le récit débute avec le retour de Pierre Bessec de La Nouvelle-Orléans pour fonder les magasins de chaussures Bessec en C ess une période propice à l essor des boutiques des indépendants du centre-ville, bénéficiant du fort développement de l industrie. À la fin du XIX e siècle, les grands magasins apparaissent à Rennes, notamment grâce à la famille Guillemot, fondatrice des Nouvelles Galeries de Rennes et de l Ouest de la France. L entre-deux-guerres voit fleurir bistrots, cafés, petites épiceries, notamment dans les anciens faubourgs, artères populaires et populeuses de Rennes, que les épiceries en gros, et notamment celle de la famille Lagoutte-Desclos, fournissent en produits variés. Les commerces de proximité sont alimentaires mais aussi spécialisés comme la lingerie Jouin en centre-ville et la boutique d éléments radio et électroménager, rue de Châteaudun, de la famille Leprince-Delahaye. Ce commerce de proximité joue également un rôle dans la mise en place des nouveaux quartiers en périphérie, comme la droguerie Panaget à Cleunay. Très fréquentés jusqu aux années 1970 voire 1980, tous ces commerces subissent la très forte concurrence des nouvelles grandes surfaces, dont l arrivée dans les années 1970 et l épanouissement dans les années 1980 obligent les commerçants à évoluer, en se spécialisant, notamment dans le conseil, ou en modifiant leur offre. Certains baisseront le rideau définitivement. Une organisation se met parallèlement en place avec des organismes comme la Chambre de commerce ou l Union du commerce pour défendre les intérêts communs ou animer la vie rennaise. Dans ce contexte, syndicats et politiques jouent un rôle important de médiation et entretiennent des relations, parfois houleuses, avec les commerçants. Traditionnellement défendus par la CGT, notamment dans les grands magasins comme le fait Brigitte Ruault aux Magasins Modernes, les salariés se regroupent aussi à la CFDT, nouvellement implantée dans les grandes surfaces et qui sera moteur, notamment grâce à Loïc Richard et ses actions innovantes et marquantes à Mammouth au tout nouveau Centre Alma, dans l amélioration des conditions de travail des salariés. C est Edmond Hervé, ancien maire de Rennes, qui clôt ce récit et revient sur les évolutions du commerce rennais dans les années 1980, impulsées par sa nouvelle équipe municipale : plateau piétonnier, parkings, ouverture du dimanche, maîtrise des implantations commerciales... Le commerce fait alors partie d une stratégie globale de gestion de la ville puis de l agglomération rennaise. Ces portraits croisés, ces parcours diversifiés dans la ville, illustrent la vivacité de l activité commerciale et rappellent des lieux emblématiques et des moments-clefs de l histoire rennaise. Ils sont le reflet de rencontres marquantes et singulières, au cours desquelles les témoins se sont livrés de façon sincère et spontanée sur leurs parcours personnels, dévoilant ainsi la richesse de l histoire du commerce rennais. Les Archives de Rennes leur témoignent tout particulièrement leur gratitude pour cette contribution à l écriture d une nouvelle page de l histoire de notre ville. 5

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7 Jean-François Bessec Les chaussures Bessec, Au Bas Breton, rue de Rohan, [entre 1892 et 1918]. AdR, 36 Num 01, don Bessec. «Traditionnellement, on parlait de la Maison Bessec sur Rennes» Premier souvenir de la boutique, c étaient des blouses noires, c était un personnel féminin, très nombreux, il a dû y avoir une vingtaine de personnes dans le magasin à travailler, à l époque. Il y avait une caissière, l accueil, trois ou quatre personnes qui assuraient la réception de la marchandise et le chien qui était là, qui suivait. À l époque, j avais le sentiment d une ruche. Je suis Jean-François Bessec, né le 21 janvier 1946 à Saint-Malo. L histoire est simple. Au début du XIX e siècle, il y avait une famille Bessec qui habitait la paroisse Saint-Germain avec dix-huit ou dix-neuf enfants, dont un qui s appelait Pierre Bessec. Il a émigré à la Nouvelle-Orléans, il était tailleur et c est là qu il a rencontré sa femme. C était notre émigré. Ils se sont mariés à la Nouvelle-Orléans et fortune faite, il est revenu en 1858 pour ouvrir un magasin, Au Bas Breton, rue de Rohan. C était plutôt de la lingerie qu il vendait ; la chaussure est venue juste après. «Dès les années 1860, les premiers commerces de chaussures se sont développés» Autrefois, traditionnellement, les gens qui n étaient pas fortunés portaient des sabots fabriqués par des sabotiers puis, vous aviez les familles riches qui portaient des chaussures en cuir, de cordonniers. En 1850, on commence à fabriquer les chaussures dans les usines et se développent des négociants, des commerces de chaussures qui vont écouler des produits. 7

8 Au Bas Breton, rue de Rohan, cliché Heurtier, AdR, 36 Num 01, don Bessec. «Fin XIX e, il y a trois boutiques» Pierre Bessec va ensuite ouvrir, rue de l Horloge, un deuxième magasin, La Cordonnerie, dans les années Il était un petit peu plus bas de gamme alors qu Au Bas Breton, si vous regardez les catalogues, c était plutôt haut de gamme. Et vers 1882, il va ouvrir un dernier magasin situé rue des Foulons, actuellement la rue d Estrées. «On reste une maison qui a chaussé une multitude de générations» «La famille Bessec faisait partie de la bourgeoisie rennaise» Ensuite, Henriette s installe avec son père et son mari Pierre Vallais. Et c est son plus jeune frère, Henri, qui prendra la suite. Il va s associer avec son fils, William. L achat de la boulangerie, voisine du magasin rue de Rohan, a eu lieu à ce moment-là, en C est là que le magasin va prendre son amplitude définitive. C est vrai que le magasin s est extrêmement développé. À l époque, il y avait plus de marchandises en réserve qu aujourd hui. Les réserves étaient dans les greniers. Rue d Estrées, les salariés montaient jusqu au cinquième étage pour chercher des pantoufles! D après les anciens, ça existait encore dans les années Et ne parlons pas de l inventaire, c était abominable, ça pouvait durer trois semaines alors que nous, aujourd hui, un inventaire, ça dure trois jours. «Un âge d or de la chaussure» Mon père, Yves Bessec, petit-cousin de William, reprend le magasin en Nous étions dans une période de prospérité, depuis l entre-deux-guerres jusqu aux années 1970, tant qu il y a eu une industrie française forte. Le commerçant, c était le détaillant, celui qui distribuait les chaussures. À l époque, les fabricants avaient des voyageurs qui venaient présenter les collections. Fougères, c était quand même un fournisseur important : il y avait mille entreprises en 1945! «Il faut connaître le produit» La vente en libre-service s est développée après les années 1960, avec le groupe Eram, le groupe André, tout ce qui est périphérie, avec des ventes de produits fabriqués en Chine ou ailleurs. En fait, on est arrivé à une multiplication des concurrents. J ai fait le calcul, il y a 100 ou 120 chausseurs, comparé à une dizaine dans les années Nous sommes certifiés «service» : pour moi, c est la seule façon de résister à la concurrence de la grande distribution. Il faut se servir d un chausse-pied, que la cliente soit assise, il ne faut pas qu il y ait du libre-service dans le magasin, le client n a pas à se chausser lui-même. 8

9 «J ai tout fait, c est comme ça que j ai appris» Lorsque j ai repris en 1983, j ai appris seul, j ai demandé à passer dans tous les postes. Je voyais, avec mon père, les représentants et ce qu il m a transmis, c est une connaissance du produit. Aujourd hui, il faut savoir tout faire dans une entreprise : le marquage, la vérification, la vente, l encaissement. Dans les années 1950, il y avait la vendeuse qui était à la vente, métier noble, et vous aviez les autres qui déballaient, qui marquaient, qui étiquetaient : elles faisaient des tâches un peu plus ingrates. Aujourd hui, quand on embauche une vendeuse, elle fait tout. «Une Maison qui continue à rendre service» Il y a un esprit maison et il y a une équipe qui est là depuis longtemps. En fait, on reste une maison qui a chaussé une multitude de générations. J ai le sentiment qu on a un service à rendre, qu on a besoin de proximité. Je pense qu à terme, il y a deux paris : on va devenir une société complètement fermée, sclérosée, cloîtrée ou bien, on a besoin d avoir du lien. Nous, on a des clients qui vont venir trois fois ou quatre fois, pour parler, parce qu ils ont besoin de voir quelqu un! Moi, je me suis battu par exemple sur Rennes, notamment à la Chambre de commerce, pour qu il y ait des pôles commerciaux de quartier. Et je suis content parce qu on a réussi. Le tout, c est de savoir si on tiendra la route, si ce n est pas trop tard. Publicité pour les chaussures Bessec, [entredeux-guerres]. AdR, 36 Num 05, don Bessec. Catalogue du magasin Au Bas Breton, début XX e siècle. AdR, 36 Num 06, don Bessec. 9

10 Rémi Guillemot Du Grand Bazar Parisien aux Galeries Lafayette, «Il y avait un peu de magie!» Aussi loin que je me souvienne, j ai toujours considéré que je travaillerais aux Galeries. Au moment de Noël, il y avait des animations, notamment de trains électriques, avec des passages à niveau. Et moi j ai connu ça petit garçon. Ce n était pas tout à fait les vitrines du boulevard Haussmann à Paris mais ça y ressemblait! «Les Nouvelles Galeries étaient un grand bazar populaire» Je m appelle Rémi Guillemot, je suis né le 29 septembre 1955 à Rennes. L histoire commence avec mon arrièregrand-père Alfred Guillemot, né dans les environs d Auxerre en Après des premiers travaux dans la région parisienne, il a décidé de venir vers 1885 aider sa tante, Madame veuve Démogé, qui exploitait un petit bazar à Rennes. Ce bazar faisait partie de l expansion de grands magasins de province initiée par la famille Démogé, 20 ans plus tôt. Les bazars, c étaient des articles utilitaires de première nécessité, plutôt des articles ménagers, quelques articles d habillement mais essentiellement des tissus. Les Nouvelles Galeries, quai Duguay-Trouin, années AdR, 39 Num 06, don Guillemot. Mon arrière-grand-père avait quelques capacités à tenir un grand bazar puisque pendant les années de cette codirection, le magasin de Rennes est passé d une douzaine d employés à plus d une centaine avec extension du bâtiment. C était essentiellement des gens jeunes issus de la campagne. En parallèle, avec ses cousins Démogé, ils ont fondé la maison d achat parisienne qui approvisionnait, dans un premier temps, tous les magasins fondés par les frères de la famille. Alfred Guillemot a été administrateur de la maison d achat pendant toute la période où il a exercé son activité, il en était un des membres fondateurs. Le rôle de cette maison d achat était d acheter en gros pour leurs clients ; elle avait donc un rôle de grossiste auprès des magasins qui se sont appelés Grand Bazar au début puis, très rapidement Nouvelles Galeries. C est en partie pour ça que les Nouvelles Galeries en province se sont développées à toute allure. 10

11 L Union vélocipédique du Grand Bazar de Rennes en balade à Paimpont, vers AdR, 39 Num 03, don Guillemot. «Toute la ville venait au Grand Bazar» Vous aviez la bourgeoisie qui venait là parce qu elle trouvait un assortiment, sans doute un peu plus large que dans les petites échoppes, mais vous aviez aussi les gens qui avaient peu de moyens et qui étaient sûrs de trouver là les meilleurs prix de la ville. Le magasin à l époque était ce qu on pourrait appeler aujourd hui un magasin discount. Le premier concurrent à Rennes était Les Dames de France qui ont porté aussi l enseigne Mag Mod (Magasins Modernes) et le troisième grand magasin, c était les Magasins Jacquart qui étaient place de Bretagne. Jacquart, du nom de son premier propriétaire. Encart publicitaire des magasins de l Ouest fondés par A. Guillemot, fin XIX e siècle. AdR, 39 Num 05, don Guillemot. Une réussite sociale «C était le plus grand magasin de Rennes» Vers 1893, Alfred Guillemot rachète à sa tante le Grand Bazar et se lance dans la création d une douzaine de points de vente dans l Ouest de la France. Il s est fait construire une grande maison, rue de Paris, à l entrée de Rennes. Il y a mis beaucoup d argent, la maison est toujours visible avec une façade chargée, ouvragée et un intérieur très chargé et très ouvragé aussi. C était certainement sa façon de montrer qu il avait réussi financièrement et donc socialement. Prospectus pour l ouverture des Nouvelles Galeries sur les quais, AdR, 39 Num 05, don Guillemot. La folie Guillemot, avenue du Général-Leclerc, années AdR, 39 Num 06, don Guillemot. 11

12 Il avait épousé Blanche Couvreur, une fille de commerçants qui avait été élevée dans cette ambiance. Quand son mari est mort, en 1910, elle a assuré l exploitation de l entreprise, en attendant que ses fils, dont mon grand-père, Paul, veuillent bien venir la rejoindre. Et il a commencé à travailler dans l entreprise familiale en Un nouveau magasin sur les quais «Une inauguration officielle en janvier 1931» Progressivement, germe l idée que la place Rallier-du-Baty, comme l avait prévu Alfred, n était plus le bon emplacement et qu il fallait descendre vers la Vilaine, sur l emplacement dont la famille était déjà propriétaire. Parce qu Alfred avait racheté des bouts d immeubles, des appartements sur ce site, dès Les travaux ont démarré en 1929 et l ouverture du magasin à la clientèle s est faite en octobre C était le plus grand magasin de la ville de Rennes en surface commerciale, avec une trémie centrale et une verrière qui sera bouchée au début des années 1950, quand on a eu besoin de récupérer de la surface de vente et avec l arrivée des escalators. Intérieur des Nouvelles Galeries, place Rallier-du-Baty, le jour de leur déménagement sur les quais, AdR, 39 Num 02, don Guillemot. Le grand magasin Nouvelles Galeries de 1930 a commencé par faire une large place à l équipement de la maison, aux loisirs et puis, dans une moindre mesure, à l équipement de la personne. Au début des années 1960, quand la ville de Rennes s est mise à grossir très vite du fait de l afflux des populations rurales, nous étions le premier vendeur de mobilier d équipement de la cuisine. «Les Galeries Lafayette : un grand magasin de mode» On a changé d enseigne en 1996, mais dès 1991, on a eu de la marchandise étiquetée Galeries Lafayette. On a agrandi la confection homme, femme, enfant, les accessoires de mode, on a essayé de faire entrer les marques de parfumerie, on a commencé à réduire la maison et les loisirs progressivement. Pendant quatre ans, on a fait des travaux tous les ans : on a préservé l entourage de notre trémie centrale avec une décoration 1930 donc un peu art déco, on a aussi essayé de préserver les ascenseurs clients. On a essayé de préserver un peu de rêve, un peu de magie qui correspond aux articles qu on vend. Catalogue des Nouvelles Galeries de Rennes, couverture, début XX e siècle. AdR, 39 Num 05, don Guillemot. 12

13 Jacqueline Lagoutte Une famille d épiciers en gros, La famille Lagoutte vers AdR, 37 Num 01, don Lagoutte. «Une famille de commerçants» Mes grands-parents étaient de milieu modeste. Chez les Lagoutte, du côté de mon père, ils avaient des fermes à Caulnes mais chez ma mère, c était plutôt pauvre. À la suite du décès prématuré de mon grand-père en 1910, son épouse a acheté un commerce de location de chambres meublées, rue Poullain-du-Parc. Notre mère avait son certificat d études. Elle était employée, d abord au Grand Bazar Parisien, place Rallier-du-Baty comme comptable puis chez Petithomme, marchand de tissus. Ensuite, elle est rentrée au Crédit Lyonnais et a rencontré mon père. Mon père travaillait au Crédit Lyonnais. Et comme, il n a pas voulu faire grève en , il a préféré quitter son emploi pour s installer à son compte : il a monté avec ma mère une épicerie en gros. C était une opportunité, ils connaissaient leur prédécesseur et puis c était tout près de l endroit où ils habitaient, rue Thiers. Étiquette de l épicerie en gros Lagoutte-Desclos, années AdR, 10 Z 211, don Lagoutte. 13

14 L épicerie en gros Lagoutte-Desclos, rue Thiers, vers AdR, 37 Num 03, don Lagoutte. Le fonctionnement d une épicerie en gros Ils s associent avec mon oncle, le frère de ma mère. Mon père faisait le représentant, ma mère était au bureau et mon oncle faisait les livraisons et préparait les commandes. Je me rappelle vaguement du local, rue Thiers, dans le quartier Colombier. C était un hangar avec des tôles ondulées mais assez grand quand même, 200 m². Quelques années plus tard, on a déménagé. On a acheté l entrepôt d un marchand de cuir, rue Chicogné, il n y avait pas de maison. On en a construit une et on est rentré dedans le 1 er septembre Il y avait une terrasse de 70 m² avec une buanderie et du chauffage. Elle était très moderne : on avait une salle de bains! «Le lait, on ne le faisait pas, ça ne se conservait pas.» Nos produits arrivaient en sacs. Les pâtes, le riz et le café arrivaient en sacs de 100 kg ou de 50 kg. Il n y avait pas de palette, ils se mettaient à l arrière. On conditionnait dans des petits sacs en papier de 3, 4 ou 5 kg suivant les demandes. Mais il y avait des choses qui étaient conditionnées quand même. Le sucre par exemple, ça existe toujours, en 1 kg. Et les pâtes, c est pareil. Beaucoup de gros sel, on livrait à des boulangers, de la farine. Le vinaigre, l huile, l alcool à brûler, c était en bouteilles de verre, ça n existait pas le plastique, à l époque. La confiture, elle était livrée par 5 kg en boîtes de fer et les petits épiciers détaillaient ça. C est notamment la maison Métraille qui venait nous livrer, d abord à cheval puis en camion. Mais nous, on avait nos propres camionnettes pour livrer. On a toujours eu le téléphone mais il y avait beaucoup de petits épiciers qui ne l avaient pas. C est pour ça qu on passait régulièrement toutes les semaines. «Des cafés et des épiceries à toutes les portes» Nos clients, c étaient vraiment les épiceries de quartier, souvent tenues par des femmes. L homme travaillait à l extérieur. Nous livrions plusieurs centaines de commerces, je ne sais pas combien mais rien que dans la rue de Brest, il y avait des cafés et épiceries, boulangeries, marchands de peaux de lapin c était comme ça. Il y avait beaucoup de bistros aussi, il y en avait énormément, dans les petites rues derrière, surtout dans le centre-ville et dans la périphérie. Il y avait aussi la rue de Nantes, la rue de Saint-Malo, la rue du Chapitre, la rue Saint-Georges. Près de l entrepôt, sur le boulevard de la Tour-d Auvergne. Ils buvaient du cidre, beaucoup de cidre, l apéritif n existait pas beaucoup dans les cafés. À l époque, c était la bolée. L îlot des grossistes de la rue Thiers, années Archives de Rennes, 350 Fi

15 Le rationnement pendant la Seconde Guerre mondiale Pendant la guerre, il était hors de question que mes parents ferment. Au contraire, ils étaient mobilisés pour distribuer la nourriture. Des tickets étaient donnés aux familles qui allaient dans les petites épiceries chercher leur sucre, c était compliqué. C était surtout le sucre, le pain, la farine, le beurre, les matières grasses. Moi, j ai passé des soirées à coller les tickets, ce sont des petits tickets qui étaient en demi-timbre par exemple, ça faisait des planches. Puis, lors des bombardements, nous les enfants, on est parti à la campagne avec la grand-mère et les parents sont restés. «Dans les années 1960, c est devenu difficile» On n avait plus de clients, les petites épiceries fermaient. Mon père en avait marre parce que ça rapportait moins. Ils ont eu des belles années avant la guerre, même pendant la guerre, mais à partir de , certains fermaient. Nous, on a vendu notre clientèle à un confiseur en gros. Les particuliers allaient dans les grandes surfaces. «Nos clients, c étaient vraiment les épiceries de quartier» Carte de rationnement utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale. AdR, 7 F 18. DES ÉPICERIES CONCURRENTES? D autres épiceries étaient connues sur Rennes, comme les Frères Provençaux ou La Créole. Ils vendaient des articles fins, ils faisaient un peu de vins et spiritueux mais ils faisaient surtout de l alimentation fine, un peu comme les Frères Provençaux, un peu plus haut de gamme, plus cher. Il y avait Valton également qui était important. Ce n est pas une petite épicerie mais ce n est pas une épicerie en gros, c était demi-gros ; ils avaient des locaux importants. Ce n était pas des concurrents car ils ne s adressaient pas à la même clientèle. Valton, c était alimentaire, Prisunic aussi, les Nouvelles Galeries n en faisaient pas. Les employés devant la Maison Valton, rue d Antrain, début XX e siècle. Coll. MdB. 15

16 Yvonne Jouin avec sa petite-fille Sandrine La Lingerie Jouin, rue du Champ-Jacquet, La Lingerie Jouin, rue du Champ-Jacquet, AdR, 38 Num 01, don Jouin. «Je n ai pas choisi mon métier, non!» Je ne vais pas vous dire quand je suis née, je ne le dis plus c était en Mes parents étaient un peu dans le commerce : mon père était maréchal-ferrant et ma mère ne travaillait pas, elle avait quatre gosses, elle n en avait pas la possibilité. À 15 ans, on m a mise en apprentissage, ma mère m a dit : «tu ne veux pas suivre tes études, tu ne veux rien faire, donc tu vas travailler». Elle avait raison. Je n ai pas choisi corsetière, je voulais être modiste! Ma mère cherchait sur les journaux. Tout d un coup, elle voit un petit encart et elle me dit : «On cherche une corsetière apprentie, Madame Roamer, place de la Mairie». On est venu, je lui ai plu, ma mère était toute contente, moi je n aimais pas ça, du tout, même. Madame Roamer avait une boutique, Perséphone. J étais apprentie, trois ans d apprentissage ; elle avait une employée qui était à son atelier et qui m apprenait. Et j ai appris à l aimer ce métier, au bout de six mois, j ai trouvé que ce n était quand même pas si terrible. Je m adapte assez vite, alors ça a été. «Se mettre à son compte» À la fin de la guerre, je n étais plus apprentie, Madame Roamer m avait gardée. Et, du jour où elle a su que je commençais à faire des corsets chez moi, à mon compte, elle n a plus aimé, c était normal. J avais ans. Je vendais à des clientes qui demandaient. À ce moment-là, vous savez c était l époque de la 16

17 «J ai les filles, les petites-filles, les arrière-petites-filles qu avait Mamie» guerre, on n avait pas de tissu, on n avait rien du tout pour travailler. Mon mari était débrouillard, il allait à Paris chercher le tissu malgré les bombardements des trains et tout ça, chez les fournisseurs que je connaissais. Parce que moi, pas trop sotte, j avais pris des adresses quand même. Et j avais une belle clientèle, attention! Donc ma première cliente, c était la bouchère, après la boulangère. Après, ça a été une amie de la boulangère, ainsi de suite. Alors, elles montaient chez moi, au troisième étage et «est-ce que vous pouvez me faire un corset?» C est comme ça que j ai démarré. «J avais des ambitions» Je n ai pas mis dans mon marché de rester toute ma vie en étage, non, non, non, non! Et j ai trouvé, avec mon mari, cette boutique. C était une petite banque, rue du Champ- Jacquet à l angle. La banque qui était là nous avait vendu son pas-de-porte mais on n avait pas les murs. Et bien, ensuite on a acheté l immeuble, tout simplement. On a installé le magasin, on a donc acheté des meubles, des petits meubles pas trop chers, il fallait bien du comptoir. J avais une réserve, un bureau. Il y avait une petite pièce derrière, on a fait un petit atelier et j avais pris une personne, la même qui m avait suivie. Parce que je n y arrivais plus, je faisais du corset jusqu à onze heures, minuit. La Lingerie Jouin, rue du Champ-Jacquet, vers AdR, 38 Num 01, don Jouin. Je vendais les corsets que nous faisions déjà. Puis après, les usines ont commencé à marcher et les représentants sont venus me solliciter. Ils me faisaient à moitié confiance parce que j étais quand même jeune. J ai appris les achats sur le tas. Quand tu prends un bouillon, tu apprends très vite, il faut faire attention. Des corsets à la lingerie J ai arrêté de fabriquer les corsets à la fin des années 1950, il y avait vraiment tout ce qu il fallait dans les gammes de produits qu on peut acheter. Je n avais plus le temps non plus! Et puis après, il n y avait plus de corsetières! J avais quand même Aimée qui était à la corseterie toute la journée. La corseterie, ça voulait dire les retouches, à ce moment-là, les retouches de soutien-gorge, de gaines et puis il y avait les maillots de bain qui sont venus avec. «On m appelait Madame Barbara» La petite boutique, elle a duré à peu près dix ans. Après, j ai racheté l autre à côté. J ai agrandi le nombre de salariés, il fallait bien quand même! Et j ai étendu la gamme de produits. Il y avait Barbara déjà, Charmeil, Chantelle, Pérèle, Scandale, il y avait plein de petites marques que je n ai plus en tête. Il y avait Révéa aussi, il y avait Scandale bien entendu, Rosy! Il y a beaucoup de marques qui existent ou qu on connaît encore. Mais ça a changé. Ce ne sont plus les mêmes produits. Par exemple, Rosy qui était haut de gamme à l époque, maintenant, c est une marque de grande surface, de supermarché. Scandale, par exemple, n est plus qu un fabricant de gaines et ce n est même plus français, c est anglais. Mais à ce moment-là, c était de bonnes gaines et de bons soutiens-gorge. 17

18 La Lingerie Jouin, rue du Champ-Jacquet, vers AdR, 38 Num 02, don Jouin. Une histoire de générations Nous avons des clients très fidèles. J ai eu les mères et les grandsmères, moi. Et moi, j ai les filles, les petites-filles, les arrière-petitesfilles des clientes qu avait Mamie. Parce que la majorité de mes clientes, leurs mères connaissaient Mamie, elles connaissaient ma mère, elles connaissent la famille et moi, je connais leur famille, pas toutes mais voilà! C est sûrement dû au fait qu on est petit peu dans l intime ici, dans la lingerie. Elles ont peut-être plus tendance à se raconter ici parce que je les vois quasi nues quand même. Et donc, si elles ont une cicatrice par exemple, elles racontent l histoire de la cicatrice, forcément. Pour moi, c est toujours pareil, ça n a pas changé. Et mes filles m ont rejointe, quand elles ont eu l âge, vers vingt ans à peu près. C était naturel, mais ce n était pas du tout forcé. Elles étaient douées pour ça. Puis, elles aimaient bien venir ici quand elles étaient petites. Dans la boutique, elles ont appris à vendre, déjà. La vente, l arrangement. Oui, il fallait bien commencer! C est moi qui leur ai appris. Et puis lorsqu on aime, ça s apprend tout seul. Encart publicitaire de la boutique Perséphone, AdR, 10 Z

19 Gisèle et Odette Leprince Radio-pièces Delahaye-Leprince, rue de Châteaudun, La famille Delahaye devant la voiture publicitaire Delahaye, rue de Châteaudun, AdR, 35 Num 04, don Leprince. Je suis Gisèle Leprince, née Delahaye à Saint-Marc-le- Blanc, le 23 juin À toi, ma cousine. Je m appelle Odette Leprince, je suis née à Baulon, le 17 novembre Je suis la cousine de Mme Leprince, parce que mon cousin Robert Leprince, en venant me rendre visite souvent, a connu Mme Gisèle Leprince quand je travaillais chez M. Delahaye. «C était son dada, son atelier, c était sa vie!» Mon père, M. Delahaye Maurice, né le 7 mai 1910 à Rennes, a ouvert sa boutique Radio-Pièces au 23, rue de Châteaudun, en Il a fait des études pas très loin, boulevard Laennec à l école d Industrie où il a passé toutes sortes de CAP. En même temps, il a suivi des cours d ingénieur des radios de la Seine. Il était très attiré par tout ce qui est un peu technique, et puis à l époque, la radio, les postes à galène, c était attractif pour des jeunes un petit peu curieux, comme après, l informatique. À l époque, ils étaient trois dans le domaine de la radio, installés à Rennes. Il y avait M. Racine, M. Bianchi et mon père. Mais mon père était le seul qui était capable de dépanner. En fait, il dépannait ses clients et les clients des autres. En même temps, il montait lui-même des postes de radio, y compris des postes montés dans des petites choses originales : des petits meubles bretons. Il vendait aussi des pièces, des composants liés à la radio. Et tout ce qui était lié à l électricité : les ampoules, les piles. «C était très simple. Le début de la radio, on pouvait très bien le comprendre.» Maman est décédée en 1946, mon père s est remarié ensuite dans les années Et ils ont pris une employée : Odette Leprince. Moi, je sortais de chez moi, je sortais d une boucherie. Je ne savais pas ce que c était qu une lampe, je ne savais pas ce que c était une résistance, un condensateur. Franchement, Pépé, il a eu de la patience avec moi. J ai même suivi des cours par correspondance. 19

20 Maurice Delahaye dans son atelier, rue de Châteaudun, AdR, 35 Num 03, don Leprince. «On a connu la période de la moulinette, la période des yaourtières» Mon père qui n avait pas tellement envie de me voir partir loin, un jour s est dit : «Tiens, après tout, ça pourrait être intéressant : ton futur mari a des possibilités de s installer, pourquoi vous ne vous lanceriez pas à côté?» Il a acheté l Économique à côté en 1964 : ça permettait d agrandir l activité, puisque la télévision arrivait. Et puis c était la sortie des nouveaux appareils, les fers à repasser, les rasoirs. Il y avait presque chaque année une nouveauté qui sortait. À cette époque-là, on expliquait tout aux gens, que ce soit un rasoir, un aspirateur, on savait très, très bien comment chaque chose se montait et se démontait. Gisèle Leprince devant la vitrine de Radio Pièces, rue de Châteaudun, AdR, 35 Num 01, don Leprince. «C est les clients qui nous ont fait la meilleure publicité» Les gens disaient : «C est la rue Delahaye-Leprince!» Nous avons pu bénéficier de la clientèle de mon père parce qu il était connu à Rennes, compte tenu de son passé de résistant. C est pour cette raison qu on a nommé le magasin Delahaye-Leprince. Ça nous a quand même beaucoup aidés. Et puis après, c est les clients qui nous ont fait la meilleure publicité! On s est ensuite trouvé un peu dépassés par les événements, parce que finalement, on avait un petit endroit et on avait vraiment beaucoup de monde. C était impressionnant : les gens faisaient la queue sur le trottoir, quand c était Noël, la fête des Mères. On a embauché du personnel : on avait des dépanneurs pour la télévision, pour le matériel radio. La partie dépannage du petit ménager, c était mon père qui faisait ça. Et puis on a même pris une vendeuse et quelqu un à la comptabilité, au secrétariat. Donc, on s est retrouvés à treize personnes. 20

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