Février 2009 N O 34. culturesfrance

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1 Février 2009 N O 34 culturesfrance

2 SOMMAIRE 5 avant-propos 6 architecture 6 ARCHITECTURE 7 jardins et paysages 7 urbanisme 9 ART DE VIVRE 12 arts 21 Bande dessinée 23 CINÉMA 27 JEUNESSE 27 Albums 28 contes 29 Documentaires 30 Romans 31 théâtre 32 LITTÉRATURE 32 Biographies et Essais 36 Littérature générale 41 Poésie 46 polars et romans noirs 47 ROMANS ET NOUVELLES 53 prix littéraires MUSIQUE 55 Jazz 58 musique classique 59 nouvelle chanson française 63 PHILOSOPHIE 67 SCIENCES exactes 72 SCIENCES humaines ET SOCIALES 91 sport 93 théâtre 97 VOYAGES 100 INDEX 111 LIVRES FRANÇAIS DANS LE MONDE

3 4 SÉLECTIONNEURS Architecture Jean-Pierre LE DANTEC Directeur du laboratoire «Architectures, milieux, paysages» et professeur, École nationale supérieure d architecture de Paris-La Villette Art de vivre Pierre-Dominique PARENT Critique Arts Michel ENAUDEAU Critique Gérard-Georges LEMAIRE Écrivain, critique Olivier MICHELON Critique Bande dessinée Jean-Pierre MERCIER Conseiller scientifique du musée de la Bande dessinée d Angoulême Cinéma Patrick BRION Directeur du département Cinéma, France 3 Jeunesse La BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Musique classique Jean ROY Auteur, critique Musique jazz Philippe CARLES Directeur de la rédaction de Jazz Magazine NOUVELLE CHANSON FRANÇAISE Stéphan PARIS et Thierry VOYER pour Radio Néo 95.2 Paris Philosophie Sylvie COURTINE-DENAMY Docteur en philosophie, Centre d histoire moderne et contemporaine des Juifs, EPHE, Sorbonne Marc-Olivier PADIS Rédacteur en chef de la revue Esprit Guy SAMAMA Professeur agrégé de philosophie Poésie Marc BLANCHET Écrivain, critique Yves di MANNO Écrivain, directeur de collection Polars et romans noirs Aurélien MASSON Éditeur Romans et nouvelles Thierry GUICHARD Directeur du Matricule des anges Louise L. LAMBRICHS Écrivain, critique Boniface MONGO-MBOUSSA Professeur, écrivain Delphine PERAS Journaliste à Lire et L Express Éric POINDRON Éditeur, écrivain, chroniqueur littéraire François de SAINT-CHÉRON Maître de conférences, université Paris IV-Sorbonne Jean-Pierre SALGAS Professeur, critique Sciences exactes Étienne GUYON Directeur honoraire de l École normale supérieure Jean-Pierre LUMINET Astrophysicien, écrivain Jurés du PRIX ROBERVAL Sciences humaines et sociales Vincent CLAVURIER Psychologue clinicien Christian DELACROIX Professeur agrégé d histoire, université de Marne-la-Vallée Yann DIENER SIHPP, psychanalyste François DOSSE Professeur des universités en histoire contemporaine, IUFM de Créteil Patrick GARCIA Maître de conférences en histoire contemporaine, IUFM de Versailles Olivier MONGIN Directeur de la revue Esprit, écrivain Éric VIGNE Directeur de collection Sport Serge LAGET Journaliste à L Équipe Théâtre Jean-Pierre THIBAUDAT Écrivain, critique Voyages Gilles FUMEY Géographe, maître de conférences, université Paris IV-Sorbonne En partenariat avec : Le Centre national du livre : Anne Princen et certains experts des commissions thématiques présentent une sélection d ouvrages français et francophones ayant bénéficié d aides à l édition accordées par le CNL. [www.centrenationaldulivre.fr] lechoixdeslibraires.com : Vient de paraître propose à ses lecteurs une sélection de choix de libraires parmi les nouveautés de l édition française et francophone. [www.lechoixdeslibraires.com]

4 AVANT-PROPOS 5 Vous retrouverez, dans ces pages, l actualité du livre et du disque français, les parutions depuis octobre dernier. La sélection des ouvrages, réalisée par les rédacteurs dans une grande liberté, et la pluralité des tons dans chacune des rubriques font de Vient de paraître un «bulletin trimestriel des nouveautés», indispensable pour les établissements culturels français, les maisons d édition, les libraires, les traducteurs et, plus généralement, tous les lecteurs à l étranger et en France. Au programme de ce numéro de février : La présence, parmi les sélectionneurs, d experts des commissions thématiques du Centre national du livre qui proposent des ouvrages ayant bénéficiés d aides à l édition accordées par le CNL et des libraires du site Internet lechoixdes libraires.com qui font part de leurs coups de cœur. La rubrique «Livres français dans le monde», qui présente les grands rendez-vous autour du livre et de l écrit, en France et à l étranger. Il est toujours possible de consulter et de télécharger les anciens numéros sur le site de culturesfrance [www.culturesfrance.com], ainsi que la version anglaise, et de nous faire part de vos remarques.

5 6 architecture ARCHITECTURE Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC GUILLERME Jacques L Art du projet. Histoire, technique, architecture [Mardaga, coll. «Architecture», juin 2008, 384 pages, ill. n. & b., 35, ISBN : ],!7IC8H0-ajjigf! Rares sont les penseurs de la technique. Il y eut en France, dans l après-guerre, Bertrand Gille pour l histoire et, pour la philosophie, Georges Simondon. Et puis Jacques Guillerme ( ) qui, scientifique de formation (il était chimiste et physicien), dirigea pendant de longues années, en philosophe autant qu en historien, un laboratoire de recherche et une chaire consacrée à l histoire des techniques et (spécialement) de l architecture au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Savant ne dédaignant pas la polémique, il s attaqua aux fondements du «fonctionnalisme» en faisant de l art contemporain le révélateur de la crise, propre à la modernité, du désir de rétablir un ordre que ses lointains prédécesseurs (ceux du xvi e siècle, par exemple) avaient recherché. Modeste par rigueur, Jacques Guillerme a publié essentiellement des articles «où il porte un regard critique sur la pensée technicienne au moment où celle-ci tend à se réduire elle-même à une technique», disent ses éditeurs. Rassemblés avec ferveur par Hélène Vérin qui fut sa principale collaboratrice, et présentés par celle-ci et par une des jeunes disciples de Guillerme Valérie Nègre, architecte et enseignante à l ENS d architecture de Paris-la-Villette, les textes qui composent cet ouvrage en forme d hommage posthume étaient pour la plupart introuvables, voire inédits en français. Ils couvrent un spectre très large de réflexion, en particulier dans le champ architectural où, en plaçant au centre de son travail l idée d innovation, Guillerme n hésite pas à s en prendre aux notions (souvent plus creuses que réfléchies, il est vrai, et souvent partie prenante de stratégies de communication plus que de réflexion) communément utilisées par les architectes et par les théoriciens de l architecture eux-mêmes. Un grand livre doté de tout l appareil critique nécessaire. J.-P. L. D. PAQUOT Thierry La Folie des hauteurs. Pourquoi s obstiner à construire des tours? [Bourin éditeur, Paris, octobre 2008, 240 p., 19, ISBN : ],!7IC8E9-ebajib! «Philosophe de l urbain» comme il se plaît à se présenter, Thierry Paquot s en prend, dans un essai écrit d une plume alerte, à une mode sévissant aujourd hui parmi les décideurs et les architectes : construire toujours plus haut. L un des spécialistes de la question, Georges Binder, n a-t-il pas noté qu en 2007, 877 projets de gratte-ciel étaient en cours, dont 59 % en Asie, avec un souci de monter toujours plus haut pour battre le record établi par les voisins vécus comme des concurrents? Comme si l attentat, suivi par leur effondrement, contre les Twin Towers de Manhattan, loin d avoir vacciné les décideurs et les promoteurs contre la fragilité technique et symbolique des immeubles de grande hauteur (IGH), avait au contraire relancé leurs ardeurs. Stupéfié et révolté par un tel paradoxe, bien qu il ne cache pas le plaisir que lui procurent les tours italiennes médiévales ou le sky-line mythique de New York, Paquot entreprend de revisiter l histoire des tours dans l architecture moderne. Celle-ci s ouvre à Chicago avec les créations d architectes-ingénieurs (William Le Baron Jenney, Louis Sullivan ) formés pour plusieurs d entre eux à l École centrale des arts et manufactures de Paris comme Gustave Eiffel. Mettant à profit deux techniques nouvelles à la suite du grand incendie de la ville, ces derniers ont inventé la figure architecturale caractéristique de la nouvelle métropole du xx e siècle. Mais la «folie des hauteurs» est-elle encore de mise dans un xxi e siècle confronté à une crise environnementale majeure? Le premier argument invoqué par les défenseurs des tours de plus en plus hautes est l accroissement accéléré de la population urbaine : faux prétexte, rétorque Paquot, qui rappelle que l on peut obtenir des densités comparables à celle qu induit un urbanisme de tours en pratiquant un urbanisme compact du genre haussmannien (ce qui n implique pas, loin s en faut, qu il faille «haussmanniser» les villes actuelles). Le second argument est que les nouvelles tours seront à la fois mixtes (activités + habitat + commerces, etc.) et écologiques grâce aux progrès en matière d isolation, de ventilation naturelle ou de production d énergie : balivernes, répond Paquot en mettant en avant le coût énergétique démesuré (celui des batteries d ascenseurs au premier chef) et les désagréments (psychiques, sociaux ) liés à la vie en trop grande hauteur Au fur et à mesure qu on avance dans la lecture de cet ouvrage très bien documenté, une conviction s impose : ce ne sont pas les tours elles-mêmes qui posent problème, à condition que leur hauteur ne soit pas un objet de compétition et qu elles participent à la création d un paysage urbain varié, mais le délire de puissance des décideurs allié au désir d une grande partie des architectes de réaliser des performances frisant la mégalomanie. Une telle position est-elle celle d un esprit formé à l idéal classique de mesure en toutes choses? Peut-être. Mais une attitude raisonnable, vraisemblablement. J.-P. L. D. SIMONOT Béatrice Le Fou de la diagonale. Claude Parent, architecte [Actes Sud, septembre 2008, 224 p., ill. n. & b. et coul., 30, ISBN : ],!7IC7E2-hhigbe! Mégalomane comme certains de ses confrères, Claude Parent l a été et le demeure à 80 ans passés. Mais il y a chez lui un brin de folie poétique, donc créative, que Jean Nouvel (qui travailla chez Parent lorsqu il était étudiant) met en exergue dans l avant-propos qu il a écrit pour cet ouvrage. Après des études chaotiques, Parent s associe avec Ionel Schein tout en fréquentant l avant-garde artistique des années 1950, avant d intégrer le groupe Espace qui lui permet de se lier avec André Bloc, l architecte moderne fondateur de la revue L Architecture d aujourd hui, pour lequel il construit une maison à Antibes. Puis il rencontre en 1963 l urbaniste et philosophe Paul Virilio avec qui il fonde le groupe Architecture-Principe et construit à Nevers une fameuse église (Sainte-Bernadette) rappelant les blockhaus chers à Virilio. Mais cette collaboration (qui s achèvera par une rupture après mai 1968) accouche aussi d une théorie Vient de Paraître N o 34 février 2009

6 architecture : jardins et paysages / urbanisme 7 spatiale considérée par certains observateurs comme un témoignage de folie douce : la «fonction oblique» (d où le titre du livre de Béatrice Simonot). Récusant le système de coordonnées utilisé depuis toujours par les architectes, fondé sur le couple horizontale/verticale, les deux compères militent pour la diagonale et imaginent plusieurs projets où l on vit à l oblique! Quelque peu marginalisé par la génération des architectes «contestataires» issus de mai 1968, Parent se spécialise alors dans la création de centres commerciaux et de centrales nucléaires. Toujours le crayon à la main, il dessine, parallèlement à ces réalisations, des projets imaginaires aux formes surprenantes et demeure ce qu il a toujours été et désiré être : une figure inclassable de la scène architecturale française qui prône l avantgardisme, y compris lorsqu il pratique l affairisme par nécessité. J.-P. L. D. JARDINS ET PAYSAGES Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC ROCA Alessandro (dir.) Gilles Clément. Neuf jardins : approche du jardin planétaire [Actes Sud, septembre 2008, 264 p., ill. coul., 39, ISBN : ],!7IC7E2-hhidaa! Le travail de jardinier-paysagiste de Gilles Clément, ingénieur agronome, est célébré aujourd hui internationalement. Il réunit en effet une œuvre plantée et construite d une très grande beauté et une réflexion, exprimée dans de nombreux ouvrages (y compris deux romans) dont les concepts clés sont «le jardin en mouvement» (jardin d entretien minimal où la végétation «vagabonde» n est que conduite et contrôlée), «le jardin planétaire» (la planète comme milieu écologique unitaire dans lequel nous sommes des hôtes actifs ou passifs) et le «tiers paysage» (notion tirée d une étude démontrant que la biodiversité se niche dans les friches, les marges des champs cultivés et des petites infrastructures et même dans les centres métropolitains). L ouvrage coordonné par Alessandro Roca, architecte et enseignant, est à ce jour la présentation la plus accomplie et la plus complète de ce travail. Non qu il vise à l exhaustivité, mais parce que, à travers l étude, très documentée et très bien illustrée, de neuf jardins (ceux du château de Blois, du quai Branly à Paris, du parc Henri-Matisse de Lille, de l abbaye de Valloires dans la Somme, de la Fontaine d herbe à la Réunion, du parc André-Citroën à Paris, de la Vallée dans la Creuse, du domaine du Rayol dans le Var, du jardin de la Grande Arche à Paris), ce livre balaie l ensemble de l œuvre pratique et théorique d un artiste qui est aussi un botaniste voyageur exceptionnel. J.-P. L. D. URBANISME Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC BONILLO Jean-Lucien La Reconstruction à Marseille. Architecture et projets urbains ( ) [Imbernon, octobre 2008, 196 p., ill. n. & b. et coul., 49, ISBN : ],!7IC9F1-gdjggj! Les monographies urbaines et architecturales de qualité ne sont pas légion. Aussi convient-il d attirer l attention sur un ouvrage modeste, mais sérieusement documenté et de lecture agréable. D autant qu il traite d une ville mythique constituée de villages juxtaposés pour cause de géographie capricieuse, dont l histoire urbaine récente qui prend sa source dans celle de la reconstruction est riche, mouvementée et tellement singulière que ses «cités» d immigrés, malgré leur isolement spatial et les problèmes sociaux «normaux» qu elles endurent, ont un sentiment d appartenance à la ville. Le point de départ de l analyse de Bonillo est la reconstruction du quartier du Vieux-Port à Marseille, détruit par les Allemands en Mais le livre déploie une approche plus large : dans le temps, d une part, avec les périodes de l entredeux-guerres et du conflit mondial dont les visions et les projets annoncent le processus de démolition/reconstruction ; dans l espace, d autre part, avec les projets de Le Corbusier pour Marseille et la prise en compte du contexte national. Pour restituer cette expérience aux rebondissements multiples, l auteur choisit trois thématiques : celle des représentations de la vieille ville chez les différents acteurs des projets ; celle des relations entre les experts (architectes, urbanistes) et les décideurs politiques ; celle, enfin, des conditions du travail collectif des architectes et de la quête d une écriture moderne et méditerranéenne. Fruit d un processus chaotique, la reconstruction du quartier du Vieux-Port, au-delà de la qualité de certaines architectures aujourd hui reconnues comme exemplaires celles de Fernand Pouillon sur le vieux port au premier chef, a produit un fragment urbain de grande valeur. Loin de l idéal esthétique d homogénéité alors consensuel, il s impose comme une véritable métaphore de la ville dans l histoire, un imparfait palimpseste qui a gardé les traces de ses conditions conflictuelles de fabrication. Le paysage urbain qui en résulte, célébré par Jean-Claude Izzo dans sa trilogie de polars marseillais, fascine et fascinera longtemps encore. J.-P. L. D. LAPEYRONNIE Didier Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd hui [Robert Laffont, coll. «Le monde comme il va», septembre 2008, 630 p., 23, ISBN : ],!7IC2C1-bahggj! Sociologue professeur à la Sorbonne, Didier Lapeyronnie livre, avec cet ouvrage, une analyse serrée et sans concession d un des phénomènes les plus graves caractérisant la société urbaine française contemporaine : la formation de ghettos. Après une enquête de quatre années menée dans une cité «ordinaire» de l Ouest de la France au contact des habitants pour se démarquer des visions institutionnelles, le constat est implacable : loin de se résorber, la relégation, dans des quartiers aussi circonscrits que défavorisés, de populations pauvres et majoritairement issues de l immigration des anciennes colonies françaises, est en train d accoucher de contre-sociétés fermées. Ces «ghettos» à l américaine jouent à la fois le rôle de «cage» et de «cocon» pour leurs habitants. Cages parce que ceux-ci en sont, de fait, majoritairement prisonniers puisqu ils n ont qu une chance infime

7 8 architecture : urbanisme d échapper à un univers architectural et urbain qu eux-mêmes jugent «pourri» ; mais cocon en ce sens que, contrairement à l idée reçue, c est plutôt d un excès de social et de famille dont souffrent ces cités, que de l inverse raison pour laquelle, paradoxalement, leurs occupants y sont très attachés. Contrairement à ce qu on aurait pu espérer, cette situation ne cesse d empirer et de se consolider : ainsi, Didier Lapeyronnie confesse qu il n aurait pas employé le terme de «ghetto» il y a quinze ans lorsqu il a écrit avec François Dubet un livre déjà remarqué : La Galère. Pourquoi? Parce le ghetto se trouve «dans la peau» de ses occupants qui partagent un ensemble de «valeurs» (ou plutôt de «contre-valeurs») d une société dominée : le racisme, à commencer par un antisémitisme de masse (sans Juif) fondé sur l idée que «les Juifs mênent le monde» ; la violence (une «culture de la prison» y est enracinée et le nombre d armes en circulation y est considérable) ; la loi des bandes et l économie souterraine qui va avec ; des rapports hommes/femmes discriminatoires. Bref, pour le sociologue de terrain qu est Lapeyronnie, il ne sert à rien de se bercer d illusions «humanistes» : si l on ne peut qu applaudir les efforts des associations internes aux ghettos qui luttent pour les déconstruire, et si l on ne peut que soutenir l effort des politiques visant à désenclaver et à «remodeler» architecturalement ces cités, l issue n est pas pour demain, mais semble s éloigner chaque jour un peu plus. J.-P. L. D. MANTZIARAS Panos La Ville-paysage. Rudolf Schwarz et la dissolution des villes [Métispresses, coll. «VuesDensemble», novembre 2008, 296 p., ill. n. & b. et coul., 32, ISBN : Préface de Bernardo Secchi.],!7IC9E0-eagacj! Chacun connaît la boutade d Alphonse Allais selon laquelle il eût été mille fois préférable de bâtir les villes à la campagne. Mais par-delà le mot d esprit, se niche une réalité : la tentative, menée en particulier aux États-Unis par les architectes influencés par le transcendantalisme émersonien et par Thoreau, d inventer un nouveau type d urbanisation, opposé à New York et aux villes européennes, mêlant nature, habitat, production et équipements cette performance étant rendue possible grâce aux moyens rapides de communication matériels et immatériels : la Broadacre City de Frank Lloyd Wright en constitue l utopie, et les garden communities conçues par Frederick Law Olmsted dans les années 1880 la préfiguration. Longtemps, l Europe est restée rétive à ce modèle qui se répand toutefois de plus en plus sur la planète car il répond au désir majoritaire d habiter un pavillon au milieu d un jardin. Dans ces conditions, soutenu par les pavillonneurs, le lobby automobile et l État, un nouveau concept urbain est apparu à la fin du xx e siècle sous nos cieux : celui de «ville étendue» théorisé sous l appellation de citta diffusa par l urbaniste italien Roberto Secchi, tandis que la théoricienne française de l urbanisme, Françoise Choay, prédisait avec tristesse la «disparition des villes». Selon les tenants de la ville étendue dont Panos Mantziaras est un représentant cultivé, «l urbanisation accélérée de notre globe lance un défi inédit aux disciplines relatives à la transformation du cadre de vie. Aménagement du territoire, urbanisme et architecture sont confrontés à l installation de nouvelles populations dans des territoires de plus en plus étendus, à l artificialisation accrue du sol, à la domestication de la nature. Le phénomène, critiqué pour ses désavantages écologiques et exorcisé comme copie conforme de l urban sprawl américain, est néanmoins fermement ancré dans le passé de la ville européenne», ainsi qu en témoigne, explique Mantziaras, l œuvre de Rudolf Schwarz ( ) qu il étudie minutieusement : «Son projet de Stadtandfschaft, visant a la fois une fusion de la ville dans la nature et la citadinité étalée dans l ensemble du territoire, exemplifie, nous dit-il, la recherche pour la forme d une véritable et durable ville-paysage.» On aura compris que l auteur de la recension de cet ouvrage, tout en en reconnaissant la qualité, est un ferme partisan de la compacité urbaine sans laquelle le lien social tend à se dissoudre en microsociétés fermées tandis que l énergie est gaspillée, le rejet de gaz à effet de serre augmenté, les infrastructures multipliées, la paupérisation de populations prisonnières de leurs voitures accélérée, et que les paysages convoités à l origine par les habitants de cette ville à la campagne sont altérés. J.-P. L. D. ORFEUIL Jean-Pierre Mobilités urbaines. L Âge des possibles [Les Carnets de l info, coll. «Modes de ville», novembre 2008, 192 p., 16, ISBN : ],!7IC9B6-gcidje! Avec la crise environnementale suivie par la crise économique, la question des mobilités urbaines est à l ordre du jour. Comment continuer d offrir aux populations urbaines l indispensable possibilité de se déplacer dans des conditions satisfaisantes tout en diminuant les émanations de gaz à effet de serre? Jean-Pierre Orfeuil, professeur à l institut d urbanisme de l université Paris-XII et président de la chaire universitaire de l Institut pour la ville en mouvement, explore un ensemble de solutions alternatives (location, covoiturage, etc.) ainsi que les conditions de leur émergence. «Le carburant est hors de prix, nous dit-il, le réchauffement menace, certains rêvent, chez nous, de villes sans voitures. La société appelle à plus de flexibilité et de réactivité, ce qui se traduit souvent par des besoins croissants de mobilité. Autant dire que nos soucis ne font que commencer. Sommes-nous condamnés? Oui, condamnés à réussir une transition. Vers quoi? Une mobilité durable bien sûr. Des villes mieux organisées, des transports publics plus performants, des voitures moins gourmandes Peut-être cela ne suffira-t-il pas? Certains prônent, sous la bannière de l âge de l accès le passage d une économie de la possession à une économie de flux et de services. D autres explorent les potentiels d un modèle de consomm acteur. Utopies? Pour demain matin, sans doute, pour plus tard, ça se discute.» Une réflexion tonique en phase avec l un des problèmes majeurs de notre époque. J.-P. L. D. Vient de Paraître N o 34 février 2009

8 art de vivre 9 ART DE VIVRE Sélection de Pierre-Dominique PARENT BEDOS Guy Le Jour et l Heure [Stock, coll. «Bleue», novembre 2008, 144 p., 15, ISBN : ],!7IC2D4-agbfbe! Comediente, tragediente! Le dernier livre de Guy Bedos s inscrit dans le droit fil de ses sketches avec une gravité peut-être inhabituelle. En effet, face à l appréhension de sa propre mort évoquée avec une insistance troublante, ainsi qu au décès de sa mère, l humoriste adopte souvent un ton grave tout en conservant cet esprit de dérision qui le caractérise. Derrière le masque du comédien, le tragique est ici en embuscade, à peine appuyé pour ne pas alourdir le propos et éviter de brouiller l image du comique dont le style nous est si familier. À souligner que Guy Bedos est l un des rares comiques français à pratiquer l autodérision avec autant de sincérité. Dans chacun de ses livres comme dans chacun de ses spectacles, il s engage tout entier. Il a su dépasser la condition de simple amuseur avec sa célèbre revue de presse où il révèle, sur scène, une réelle connaissance de la vie politique. On retrouve dans Le Jour et l Heure des passages confirmant ses compétences et ses préférences pour une gauche traitée sans complaisance. On avait d ailleurs pu constater naguère ses talents d observateur et de polémiste dans la chronique régulière qu il tenait dans le journal Libération. L originalité de ses dernières confessions réside dans une double évocation. D une part, celle de la maladie exposée sans fausse pudeur, mais toujours avec une douce ironie et d autre part celle d une observation chaleureuse mais sans indulgence de la personnalité de ses propres enfants. Cela, sous forme de passages en italique, imaginant les sentiments que sont présumés ressentir ses enfants à son égard. Il y a un certain courage, pour un homme dont le comique est le métier, à nous livrer cette sorte de testament style «dragées au poivre» où le comédien nous prévient qu il souhaite être le metteur en scène de sa mort à l heure et au jour qui lui conviendront le mieux. P.-D. P. CASCUA Stéphane Le sport est-il bon pour la santé? [Odile Jacob, coll. «Poches pratique», novembre 2008, 256 p., 7, ISBN : ],!7IC7D8-bcbbhc! On connaît, hélas, la mort subite du nourrisson mais que savons-nous de la mort subite du sportif? «Chaque année, en France, l effort provoque le décès brutal de sportifs en pleine forme!» proclame le docteur Stéphane Cascua en amorce de son ouvrage comme pour frapper les esprits. «Dans 85 % des cas, le cœur victime de cette crampe fatale est atteint de maladie coronarienne.» De quoi alerter les joggers impénitents et autres acharnés du ballon rond et ovale ou de toute autre activité sportive pratiquée sans modération à l instar d une drogue ou d une volonté de dépassement démesurée. Sans vouloir effrayer les sportifs de haut ou de bas niveau, ce livre décrit une réalité trop peu connue ou que nous refusons de voir tant est fortement ancrée l idée du sport «bon pour la santé». Notion exacte, mais pas à n importe quel prix, et surtout pas sans contrôle. Il convient d adapter l effort à l âge quand celui-ci est supérieur à 40 ans, de tenir compte de son sexe puisque ce sont les hommes qui sont d abord exposés à la maladie coronarienne et enfin de s informer sur les infarctus éventuellement survenus chez les membres de sa famille. D autres facteurs entrent en jeu chez le sportif non surveillé médicalement comme par exemple l excès de cholestérol, l hypertension artérielle et le tabac. Les sports d équipe comme le football favorisent l accident coronarien car les joueurs sont obligés de suivre le rythme imposé par les péripéties du match. Après toutes ces mises en garde, la tentation est grande de s installer au creux d un fauteuil et d en bouger le moins possible. Pourtant, et non sans paradoxe, Stéphane Cascua explique aussi que «la sédentarisation multiplie par deux le risque d infarctus». Par ailleurs, une pratique sportive raisonnable réduit le stress, l hypertension artérielle, le risque de diabète, de cholestérol élevé et, malgré ce qui a été dit précédemment, le risque d infarctus et de mort subite! En réalité, c est moins le sport qui peut constituer un danger que son utilisation inconsidérée et surtout le surentraînement, «syndrome» allant à l encontre des résultats espérés car facteur de «chutes des performances et de diminution du goût pour l entraînement». Un comble! On trouvera bien d autres informations médicales appropriées, conseils et mises en garde pertinentes dans cet ouvrage salutaire écrit avec le souci d accompagner ceux et celles qui souhaitent pratiquer un sport sans en être victime. P.-D. P. FERRIÈRES Madeleine Histoires de cuisines et trésors des fourneaux [Larousse, coll. «Hors collection Larousse pratique», octobre 2008, 192 p., ill. coul., 29,90, ISBN : ],!7IC0D5-idibjd! Enfin un livre traitant de cuisine qui n oblige à aucun essai culinaire, à moins que vous souhaitiez régaler vos proches d un bouillon de colimaçons ou d un rôti de chat. Spécialiste de l histoire de l alimentation, Madeleine Ferrières «s intéresse à la nourriture ordinaire, celle des gens de peu, celle de tous les jours». Son livre propose une «anthologie provisoire des plats ordinaires et ne présente que très peu de recettes». Ces histoires de cuisines dévoilent ce que mangeaient les Français du xvi e au xix e siècle. Ainsi se dessine un paysage culinaire inconnu en marge de la cuisine des chefs célèbres. Au gré d un classement alphabétique voisinent des plats qui deviendront des classiques de la cuisine française comme le haricot de mouton, les pois au lard, la sauce tomate mais aussi des recettes étranges comme celle du boudin humain préconisant qu en temps de famine le sang tiré d un homme sain peut être transformé en boudin. Ou celle du lézard en fricassée dont Jean-Baptiste Labat, envoyé en mission aux Antilles, se déclare friand, estimant que la chair de ce reptile «ressemble à celle du poulet, par sa blancheur, sa tendreté, son bon goût et sa délicatesse». C est un plaisir de consulter ce beau livre, très bien mis en page où 300 dessins, tableaux et gravures anciennes traitées en sépia donnent une impression de richesse et d abondance même si certaines recettes sont destinées aux «pauvres». P.-D. P.

9 10 art de vivre MILLAU Christian Dictionnaire amoureux de la gastronomie [Plon, coll. «Dictionnaire amoureux», octobre 2008, 784 p., 25, ISBN : Illustrations de Alain Bouldouyre.],!7IC2F9-cagjid! Dans cette prestigieuse collection (où figure déjà le vin présenté par Bernard Pivot), c est au tour de la gastronomie d être célébrée par un maître en la matière : Christian Millau, cofondateur du fameux guide Gault et Millau. Lequel n a pas profité de ce dictionnaire particulier pour publier un guide de plus. Il s agit ici de pages d amour mais aussi d humour, d humeur, d érudition, et aucunement de conseils pratiques. L ordre alphabétique des chapitres provoque un amusant télescopage de concepts, réflexions, cris du cœur et autres anecdotes apparemment sans lien les uns avec les autres si ce n est l élégance du langage et la connaissance aiguë d une discipline qu il est superflu, pour l auteur, de démontrer. Là où certains auraient évoqué l historique habituel d une carrière et un catéchisme culinaire conformiste, Christian Millau élève son propos de gastronome au rang d une réflexion aussi élevée que sensuelle, à la hauteur de cette civilisation du goût qui nous imprègne de «Jésus à Sarkozy» pour reprendre le titre de l un des chapitres, exemple de la gourmande érudition de l auteur. Pour lui, «Jésus ne vivait pas seulement d amour (de son prochain) et d eau fraîche. [ ] La table joua un grand rôle dans ses paraboles. C est à celle de Cana qu il fit son premier miracle en changeant l eau en vin, et un autre jour, il nourrit cinquante mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains d orge et deux poissons.» Millau ajoute plus loin que «le froment, l orge, l oignon, les œufs, les fèves, les lentilles, le beurre, le fromage, le raisin, la figue et les fruits secs figuraient au repas» offert par un Pharisien. Christian Millau amuse son lecteur en examinant les personnages historiques par la lorgnette de la gourmandise : Charlemagne s est fait le promoteur du roquefort ; François I er, chantre des arts, n était pourtant qu un «bâfreur» ; Catherine de Médicis se droguait aux épices ; Henri IV cultivait des asperges aux abords de la face nord du Louvre et il est bien possible qu il ait mangé chaque dimanche sa poule au pot ; prisonnier au Temple, Louis XVI a mené grande vie dans sa prison, servi par près de seize serviteurs ; Louis-Philippe se «nourrissait comme un boutiquier» Nous n aborderons pas l histoire plus récente, laissant aux lecteurs le loisir d approfondir, parmi bien d autres, ces étonnantes révélations. P.-D. P. PIVOT Bernard 100 expressions à sauver [Albin Michel, octobre 2008, 154 p., 12, ISBN : ],!7IC2C6-bedjid! Comme un conservateur des monuments historiques d un style particulier, Bernard Pivot «classe» certaines expressions de notre patrimoine linguistique en perdition. Cette mission, déjà entamée avec 100 mots à sauver, est à la fois salvatrice et jubilatoire. Salvatrice car proche du combat mené en faveur des espèces animales et végétales menacées, jubilatoire parce que réservée en priorité aux expressions les plus pittoresques de notre langue qui risquent, elles aussi, de sombrer dans l oubli. Cela en raison de l évolution d une langue de plus en plus «efficace» et de moins en moins savoureuse. La sélection de Bernard Pivot ne s effectue pourtant pas dans un cimetière linguistique. Nombre d expressions recueillies par lui sont encore en cours. Il est donc possible de leur insuffler un nouveau souffle bien qu elles ne se trouvent guère dans la bouche ou sous la plume (ou dans l ordinateur) des jeunes Français. Bernard Pivot ne méprise d ailleurs pas le langage actuel tel que la plupart des jeunes le pratiquent au quotidien. On peut seulement regretter que ces tournures souvent déconcertantes supplantent le traditionnel argot de papa qui, lui aussi, donnait du sel à nos propos, y compris dans les livres et les films des meilleurs auteurs. Par ailleurs, le recueil de Bernard Pivot fait œuvre de pédagogie. En effet, beaucoup de ces expressions, pourtant illustres, ont pour origine une histoire quelque peu oubliée. Une raison supplémentaire de se procurer ce petit livre «à toute bringue» sans «attendre la semaine des quatre jeudis» au lieu de «peigner la girafe». P.-D. P. PODALYDÈS Denis Voix off [Mercure de France, coll. «Traits et Portraits», septembre 2008, 256 p. + 1 CD audio, ill. n. & b., 25, ISBN : ],!7IC7B5-ccieaf! Il s agit plus d une confession que d un essai au sens où on l entend communément. Une confession sensible, «impressionniste», composée effectivement de traits et de portraits et fondée sur une passion : la voix ou plutôt les voix celles, bien vivantes et charnelles d hommes et de femmes comme tout le monde (la famille de l auteur) ou celles de comédiens professionnels. L auteur, comédien talentueux, a recueilli ici, pour notre bonheur, des fragments de «mémoire de voix», provenant d un puzzle conçu dès son enfance. Cette passion pour la voix, avec ses tonalités diverses, lui a été transmise par la radio, le disque ou certains récitals. Elle repose moins sur l apprentissage d une technique de diction que sur une fusion sensible entre l appréhension d un texte et son expression parlée. Expression spécifique qui ne s appuie sur aucune gestuelle, aucun décor, aucune lumière et qui ne possède pour toute arme que celle de cordes vocales plus ou moins tendues, plus ou moins aiguës. Denis Podalydès, absorbé par la voix des autres, comme celle de Michel Bouquet «un massif élevé, dentelé» ; celle d Antoine Vitez «un bois de bouleaux traversé de chevaux au galop» ou celle de d André Dussolier «une campagne à la tombée du soir, bruissante, paisible, secrète» néglige quelque peu la sienne. Il va même jusqu à avouer courageusement une fâcheuse expérience. Celle d un enregistrement qu il fit, L Apologie de Socrate de Platon. Quand il fut terminé, l écoute du disque lui fût insupportable : «[ ] ma voix n est pas telle que je l entends, telle que je la veux, telle que je la profère, de l intérieur de la tête, de la gorge, de la bouche» C est la première fois, à notre connaissance, qu un comédien se penche avec autant d humilité et de sincérité sur ce véritable art de la voix. Art quelque peu négligé aujourd hui en partie à cause du cinéma. En effet, grâce à l évolution du son, le cinéma ne nécessite plus guère d efforts vocaux et tend à imposer un phrasé monocorde au nom d un certain réalisme. Heureusement, le lyrisme n est pas mort, Vient de Paraître N o 34 février 2009

10 art de vivre 11 le romantisme non plus. La voix de Gérard Philipe, par exemple, est toujours vivante, c est la voix de la jeunesse éternelle. P.-D. P. RAGON Michel et VALLET Thierry Paris paysages [Siloë, mai 2008, 120 p., ill. coul., 30, ISBN : ],!7IC8E2-dbeabj! Thierry Vallet a choisi le grand angle et l absence de la foule, Paris vidée de ses habitants peut être contemplée comme un paysage. Le silence est tombé sur la ville. Reposez-vous et admirez. Voici les monuments classiques : le palais du Louvre et la pyramide si contestée en son temps, la gare-musée d Orsay, le génie de la Bastille, le pont Mirabeau, Notre-Dame Thierry Vallet n a oublié ni les bâtiments modernes (tours de la grande Bibliothèque, gratte-ciel de la Défense), ni les constructions industrielles avec l usine des ciments Lafarge et les grands moulins de Pantin. La Seine figure sur la majorité des photos. L écrivain et critique d art Michel Ragon, qui commente avec sobriété ce livre de photos pense que «Thierry Vallet a été envoûté par le miroitement de la Seine. Elle souligne la nostalgie de ses quais, l enjambement gracieux ou monumental de ses ponts, l architecture énigmatique de ses berges.» Au fil des photos, le promeneur immobile est séduit par la lumière dorée qui donne aux immeubles parisiens les tons ocres et rosés d une ville italienne. A contrario, la photo consacrée au Pont-Neuf et à l île de la Cité présente un camaïeu de gris. Certaines photos offrent le même paysage capturé à chaque saison et l on se prend à observer les arbres du square Émile Chautemps : ce sont des marronniers comme l indiquent les fleurs en forme de petits candélabres blancs sur la photo du printemps. La couleur de l eau du bassin change selon les saisons : verte en été quand elle reflète le feuillage des arbres, glauque et jonchée de feuilles mortes en automne. Ce livre est à garder pour les soirées où excédés par la circulation, la foule, le métro, vous songerez à vous exiler dans une campagne tranquille. Ouvrez ce livre et promenezvous dans Paris paysages. P.-D. P. ROUVILLOIS Frédéric Histoire de la politesse de 1789 à nos jours [Flammarion, coll. «Champs histoire», août 2008, 635 p., 12, ISBN : ],!7IC0I1-cbhiaf! Les révolutionnaires interdisent le vouvoiement et suppriment les vœux du nouvel an. Au xix e siècle, un jeune homme invitant une jeune fille à danser porte obligatoirement des gants. À la même époque, un homme en visite doit garder son chapeau à la main en évitant de le tenir comme un pauvre demandant l aumône. Toutes ces règles étranges ont à voir avec la politesse. Grâce à Frédéric Rouvillois, nous pouvons décrypter les évolutions de cette science compliquée destinée, en principe, à rendre plus faciles et plus agréables les rapports humains marque une contestation radicale de la politesse, les révolutionnaires voyant une hypocrisie dans ces règles héritées de l Ancien régime. Flux et reflux caractérisent l histoire de la politesse et cette réforme révolutionnaire ne survivra pas au xix e siècle qui marque le triomphe de la politesse bourgeoise : les règles du savoir-vivre deviennent de plus en plus complexes, rigides et se diffusent dans les couches plus modestes de la société. Cette période s achève avec la Grande Guerre. C est le temps des ruptures et l on assiste à une simplification des usages et à la disparition de certains d entre eux qui apparaissent comme des privilèges. Une des évolutions concerne les femmes. Faute de personnel pour les surveiller, les jeunes filles sortent «seules» et le code qui régentait les relations entre jeunes gens et jeunes filles devient très vite obsolète. Les surréalistes jettent aussi leur pierre à la politesse bourgeoise en s attaquant aux morts. Dans son texte «Refus d inhumer», André Breton se réjouit de la mort de l écrivain Anatole France. Le début des années 1950 ouvre notre période que l auteur définit comme «l ère des incertitudes» avec d un côté la poursuite du mouvement de libération commencé durant l entredeux-guerres et des poches de résistance constituées par les groupes sociaux défenseurs du savoir-vivre traditionnel : aristocratie et grande bourgeoisie. Dans ces groupes, la politesse joue comme un signe de reconnaissance. Le xx e siècle ouvre de nouveaux champs d action à la politesse et l on appelle parfois de ses vœux un code précis réglementant l utilisation du portable. P.-D. P. SIMON François Pique-assiette. La fin d une gastronomie française [Grasset, novembre 2008, 154 p., 11,90, ISBN : ],!7IC2E6-ggfbbd! Francis Simon s en va-t-en guerre. L heure est grave, la gastronomie française est en danger. Il dénonce pêle-mêle : les chefs qui ne songent qu à ouvrir des restaurants à l étranger, qui sont toujours en avion au lieu d être derrière leur fourneau et qui risquent de perdre leur âme ; les imitateurs du grand cuisinier catalan Ferran Adria, promoteurs d une cuisine moléculaire «qui remplit les assiettes de gélifiants et d émulsifiants de laboratoires». À rejeter aussi la mode de la miniaturisation qui conduit à servir «des tartares d huîtres dans un dé à coudre». Mais que font donc les guides? Francis Simon conseille au Michelin de faire le ménage et de se débarrasser «des costumes gris du marketing ; des gagne-petit de la conjoncture, des faux chefs» pour se consacrer à l éclosion de jeunes talents. François Simon ricane lorsque le magazine britannique Restaurant a la prétention d établir le classement des cinquante meilleurs restaurants du monde. Il constate que le classement de tête ne varie guère et que le continent asiatique est quasi absent. Les votants qui pour moitié sont des restaurateurs et des chefs ont volé au secours de la notoriété. Se détournant de ces classements stériles et de cette cuisine à l esbroufe, F. Simon défend tous ceux qui ont le courage d oser une cuisine authentique. Sa célébration du lièvre aux cèpes de Jean-Marc Boyer (restaurant le Puits du trésor à Lastours) donne l eau à la bouche. P.-D. P.

11 12 arts ARTS Sélection de Marc BLANCHET, Michel ENAUDEAU, Gérard-Georges LEMAIRE, Olivier MICHELON et Jean-Pierre SALGAS Douglas Gordon : Où se trouvent les clefs? suivi de Unnatural historie [Gallimard/Collection Lambert en Avignon, coll. «Livres d art», octobre 2008, 192 p., ill. n. & b. et coul., 31,50, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic0h0-bcdcif! Tout au long de l ouvrage monographique publié à l occasion de l exposition de Douglas Gordon à la Collection Lambert en Avignon, la narration apparaît comme distillée. Pris en format paysage, le livre dévoile une série de consignes («Il y a quelque chose que vous devez savoir.»), d affirmations («Tu sais ce que tu veux.»), ou encore d avertissements («Je suis plus proche que tu ne l imagines.») que Douglas Gordon a écrites sur les murs des musées, galeries et centres d art ces quinze dernières années. Au fur et à mesure qu elles se multipliaient, ses phrases ont composé un regard parallèle sur l œuvre de Gordon. Né en 1966 à Glasgow en Écosse, ce dernier est largement connu pour ses interventions sur des films (ralentissement, multi-écran), mais davantage que cet aspect, c est un versant tourmenté, orienté vers une recherche parfois mystique qui ressort du présent ouvrage. Ces pages sont en cela écho direct de l exposition en Avignon. Gordon y avait déployé documents et œuvres dans l hôtel Caumont («Où se trouvent les clefs?») et était intervenu au sein même du palais des Papes («Unnatural historie»). Le médiéviste Jacques Chiffoleau revient sur cette installation en reprenant la maxime de Walter Benjamin («À chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer») pour noter les résurgences présentes dans ces travaux en regard une histoire médiévale parfois reliée à l Orient. Commissaire de l exposition, Éric Mézil dresse, lui, un portrait subjectif de l exposition, là où Rudolf Sagmeister revient sur les sources païennes et chrétiennes de certains travaux. Quant à Corinne Rondeau, elle établit un lien bienvenu entre les œuvres récentes de Gordon et un corpus vidéo déjà «classique». [Où se trouvent les clés?, exposition, Collection Lambert, Avignon, 6 juillet-23 novembre 2008.] O. Mi. Espèces d espace. Les années Première partie [Les Presses du réel/le Magasin, octobre 2008, 240 p, ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9a6-hdcide! Si l on en croit les revivals, les années 1980 sont déjà bien rentrées dans l histoire. Déjà au moins deux expositions («Flashback» en 2006 au Museum für Gegenwarkunst de Bâle et «The 80 s : a topology» à la Fondation Serralves de Porto en 2007) se sont intéressées à une décennie artistique controversée (la fin des utopies, la montée du libéralisme, mais également une énergie et une explosion de la scène des arts plastiques). Le Centre national d art contemporain du Magasin a entrepris lui aussi de revisiter la période par une suite de deux expositions accompagnées chacune d une publication. «Nous avons choisi comme point de départ l état de conscience qui au sortir des années 1970 anime la scène artistique, comme l ensemble du monde intellectuel et critique. Tous sont occupés à réfléchir la post-modernité, la fin des grands récits», postule Yves Aupetitallot, commissaire de l exposition et directeur de l ouvrage. «Ce contexte philosophique déterminant pour la sphère artistique, notamment en raison de l influence majeure de la French theory sur l école nordaméricaine, est à l œuvre dans les zones poreuses entre les milieux de l architecture et de l art occupés à repenser un espace public collectif en voie d émiettement.» Dès lors, ce n est pas le retour à la peinture symptôme spectaculaire des années 1980 mais un recueil de textes (Hal Foster, Félix Guattari, Paolo Portoghesi, Dan Graham, Ludger Guerdes) sur cette pensée postmoderne et l ouverture de zones de passage entre privé et public qui occupent les pages de cette anthologie de textes (la part «catalogue» étant réduite à la portion congrue), auxquels viennent se rajouter des textes plus spécifiques sur les expériences urbaines des groupes Fashion Moda, ABC No Rio, de l exposition de Times Square et sur la friche de Brown Boveri à Milan. L examen de la situation française souffre un peu de cet angle de vue car il est restreint, passé un rapide survol institutionnel et l évocation d «À Pierre et Marie, une exposition en travaux» à l Institut Pierre-Curie et de la manifestation «Pour vivre heureux, vivons cachés» à Nevers. Passionnante, la lecture est évidemment partielle. Mais un deuxième volume est déjà en gestation. [Espèces d espace, exposition, Le Magasin, Grenoble, 12 octobre janvier 2009.] O. Mi. Nathalie Talec [MAC/VAL, octobre 2008, 240 p., ill. coul., 35, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9b6-dceecf! «Comment appréhender une carrière, donc, une carrière artistique qui n a favorisé aucun médium et qui s est développée de façon non linéaire, sous des formes hétérogènes? Citons en quelques-unes. Le froid. La performance parlée. La citation de textes scientifiques. L expédition. Le scénario de sitcom. L aquarelle. L escalade. L écriture de chansons. Le nez qui saigne. La performance. Le projet de mobilier urbain. La vidéo» Au centre de l ouvrage publié par le musée d Art contemporain du Val de Marne (MAC/VAL) à l occasion de la rétrospective consacrée à Nathalie Talec, le texte d Élisabeth Lebovici affiche clairement l opportunité d un tel livre, celle de donner une lisibilité à une œuvre qui, sous la diversité de ses formats, s est poursuivie avec constance ces vingt-cinq dernières années, tout en apparaissant de manière fragmentaire à son public. À travers les textes de Frank Lamy («Cinq minutes sur la route du pôle avec NT»), Arnaud Labelle-Rojoux («Que reste-t-il de l amour?»), Ramon Tio Bellido («Températures ambiantes»), Anselm Jappe («La terreur blanche»), Ghislain Lauverjat («Traité de bave et d éternité»), Emmanuel Tugny («Elle chante pour passer le temps»), Élisabeth Lebovici («Les femmes aussi»), Marie- Laure Bernadac («Haute fidélité»), Pierre Gicquel («L une chante, l autre pas») et un entretien rétrospectif avec Claire Le Restif, l ouvrage revient sur quelques- Vient de Paraître N o 34 février 2009

12 arts 13 unes des thématiques récurrentes chez l artiste (le froid, l expédition), mais arrive également à cerner «le fond anxiogène des contes de fées» et la «forme bizarre d enchantement» (expressions de Labelle-Rojoux) qui en émanent. À noter, la riche iconographie (reproductions d œuvres mais également documents annexes) qui complète cette somme. [Nathalie Talec, exposition, MAC/VAL, Vitry-sur-Seine, 10 octobre janvier 2009.] O. Mi. ABADIE Daniel Lalanne(s) [Flammarion, octobre 2008, 352 p., ill. coul., 95, ISBN : ],!7IC0I0-bbddca! Daniel Abadie veut convaincre ses lecteurs que les œuvres de Claude et François-Xavier Lalanne trouvent leurs racines et donc leur justification dans le surréalisme : il ne peut s empêcher de faire un parallèle entre La Pomme de New York (2006) de Claude Lalanne et les tableaux de René Magritte ce qui n est pas faux, mais insuffisant pour la démonstration. Si un certain sens de l humour et du wit, doublé d un goût pour l absurde règnent dans leur univers, il est difficile de voir un lien direct et exclusif avec le surréalisme. Bien sûr, des pièces bouffes comme Escargot avec un doigt (1968), Escargot avec deux doigts (1968), Pain-pieds (1971), Choupatte (1975) et le Lapin debout à collerette (2006) s inscrivent dans cette optique. Toutefois, je préfère croire que ces deux créateurs ont cherché à produire une vison décalée et souvent fantastique de la réalité rurale. On découvre en effet un bestiaire complet, avec des sculptures de sangliers, de pigeons, de moutons (même noirs), de lapins en tout genre dont le Lapin polymorphe (1969) ou Lapin à vent (1994), de hérissons, entre autres, auxquels viennent s ajouter des animaux exotiques, des serpents, des grues, des autruches, des rhinocéros et des gorilles. Ces compositions souvent imposantes ont surtout une fonction ornementale dans les jardins et les parcs et introduisent une note de divertissement visuel, à mi-chemin entre l art «pur» et les arts décoratifs. Les fauteuils crapauds sont à la fois des sièges et des œuvres plastiques à part entière. Et l on peut dire la même chose du gorille qui fait office de poêle ou du rhinocéros servant de secrétaire. Claude Lalanne a imaginé de son côté de très beaux meubles le Trône de Pauline (1990), le Guéridon aux petits sabots (2007), une lanterne, un petit lustre à la structure végétale dérivée du baroque de l Art nouveau et des objets savoureux comme le Poisson poudrier (1976) ou encore le tapis baptisé Troupeau de moutons réalisé par François-Xavier. Mais la plus belle réussite de Claude reste à mes yeux la collection de couverts destinés à Alexandre Iolas dessinés en 1966 et réalisés bien plus tard. G.-G. L. Blistène Bernard Étant donné André Raffray [Éd. de la Différence, coll. «Les Irréguliers», septembre 2008, 96 p., ill. n. & b. et coul., 20, ISBN : ],!7IC7C9-bbhffj! En 1976, André Raffray s est rendu au musée des Beaux-Arts de Philadelphie afin de compléter, avec un épisode relatif à «Étant donné» (œuvre de Duchamp conservée là-bas), une série des douze gouaches illustrant la vie de Marcel Duchamp commandée par le centre Georges-Pompidou. Environ trente ans après, Raffray est revenu sur le motif à l occasion d une exposition consacrée à un nouveau cycle d après Duchamp. Publié par les éditions de la Différence, le présent ouvrage est l occasion d une discussion de l artiste avec Bernard Blistène au sujet de son intérêt pour Duchamp («Duchamp a fonctionné et fonctionne pour moi comme une splendide machine à illusions. Il a été [ ] le parangon de toutes les avant-gardes mais il a été [ ] celui qui s est emparé avec le plus de liberté des techniques les plus classiques, voire des plus conventionnelles.») et surtout de sa méthode de travail. Né en 1925, formé dans un atelier photographique et un temps directeur de l atelier d animation de la Gaumont, André Raffray a fait du «vol» des sujets des autres artistes le principe de sa production : «Ils seraient mes motifs et ma motivation. Je les referais, mais le fait de les refaire serait une démarche bien à moi. Je serais en quelque sorte un prédateur.» Technicien virtuose et enquêteur patient, Raffray recompose les images des autres en restant «sur le rasoir». Appliqué à la dernière pièce de Marcel Duchamp, cela donne une transcription faite au crayon de papier d une image normalement visible uniquement à travers l œilleton fixé par Duchamp devant son installation, rendant finalement «le mystère plus opaque», comme l admet Raffray. O. Mi. Bouchet Alain L Esprit des leçons d anatomie [Cheminements éditions, coll. «L esprit de la création», septembre 2008, 400 p., ill. coul., 55, ISBN : ],!7IC8E4-higjjj! Chirurgien des hôpitaux de Lyon, professeur émérite d anatomie à la faculté de médecine, Alain Bouchet dévide l histoire du savoir médical, mettant en avant la part des artistes. Des scènes d embaumement à quelques photos d après-guerre, l ouvrage sélectionne dans le temps et l espace la représentation de ces actes médicaux. La leçon d anatomie est bien sûr un genre scientifique et pédagogique. Il est aussi pictural. La première illustration proposée est une fresque du iv e siècle. La scène variera peu : un cadavre, le ventre plus ou moins ouvert, le maître (médecin, chirurgien) le surplombe entourés d assistants et d étudiants. La peinture hollandaise a laissé les plus nombreuses et souvent les plus belles «leçons d anatomie», en particulier la célèbre toile peinte par un Rembrandt de 26 ans. Le sujet, traité en nombre par des peintres moins connus, s explique mal si l on oublie la notoriété des écoles de Padoue, Montpellier, Amsterdam, Utrecht, Leyde, ville hollandaise qui possédait, à en juger par une gravure de 1610, un magnifique théâtre anatomique (ancêtre de l amphithéâtre des facultés). L auteur ne se substitue pas à l historien d art. Il évalue le geste chirurgical représenté. Ainsi disculpe-t-il Rembrandt, soupçonné d avoir «transposé les tendons extenseurs de la main droite à la paume de la main gauche». Des illustrations qui vont de la miniature byzantine à Rembrandt d après Bernard Buffet, en passant par les écorchés, les squelettes et le beau tableau de Robert Hannah montrant Harvey exposant le principe de la circulation du sang, la diversité

13 14 arts est grande. Le frontispice du livre de médecine occupe par ailleurs une place considérable. Le plus remarquable, celui de Cornélis Cort (1571), représente, dans un espace surchargé, les dessinateurs à l œuvre. La richesse iconographique n oublie pas la caricature ou l humour. Tous ces documents inaccessibles aux visiteurs de musée ou d exposition figurent l énergie mise à travers les âges et les cultures à «connaître le mort pour comprendre le vif» selon l expression de Michel Foucault. M. E. BOULEZ Pierre, LISTA Marcella et LOYRETTE Henri Pierre Boulez. Œuvre-fragment [Gallimard/Musée du Louvre éditions, coll. «Livres d art», novembre 2008, 164 p., ill. n. & b. et coul. + 1 DVD, 39, ISBN : ],!7IC0H0-bcdaab! Peu de musiciens ont publié autant de livres que Pierre Boulez, peu de compositeurs autant médité leur travail de créateur dans la fréquentation, l interrogation, la réflexion des poètes (Mallarmé, René Char), des écrivains (Joyce, Kafka, Proust) et des peintres, au premier rang desquels Paul Klee. Ce livre ne s intéresse donc pas à la carrière de Boulez, mais à ses choix et décisions de composition. L exposition et le livre ont leur raison dans le cours que Boulez professe au Collège de France en sous le titre «L œuvre : tout ou fragment». Cet énoncé sous-entend la question de la forme en musique, et plus largement dans l art moderne. L alternative disparaît au profit d un titre affirmatif Œuvre : fragment qui situe l œuvre composée «entre l inachevé et le fini». L expression work in progress, longtemps chère au musicien, disparaît du vocabulaire, cependant que le compositeur continue d être à la recherche d une structure qui ne bloque pas l imagination, d «un aléatoire dirigé», formulation préférée à «par volonté et par hasard» employée dans les années Poursuivant sa quête d une forme ni ouverte ni fermée, Boulez recourt à la métaphore de la mosaïque et de la spirale, courbe qui peut s interrompre ou se poursuivre sans fin. Dans la conversation avec Henri Loyrette, les notions de fini, de tout, de fragment (ce n est pas un brouillon), d esquisse (elle n atteste pas l irrésolution de l artiste), sont débattues associant références picturales (Delacroix, Degas, Cézanne, Giacometti) et références musicales (Wagner, Mahler, Berg). Marcella Lista réévalue l œuvre du compositeur à l aune de ces notions. Elle articule avec acuité détail de la musique et détail de la composition picturale. Elle montre comment «l utopie» mallarméenne du livre continue de captiver le compositeur du Marteau sans maître. La présentation des documents (partitions, croquis, esquisses, etc.) éclaire les têtes de chapitre (genèses, la partie et le tout, etc.) de sa remarquable étude. Ce livre heureusement illustré de partitions musicales (Boulez, Stravinski, Webern, Bartok) et de dessins, croquis, aquarelles (Delacroix, Cézanne, Kupka, Ingres) réjouira ceux que touchent la musique et la pensée d un musicien toujours un peu au-delà de son temps. [Pierre Boulez : œuvre-fragment, exposition, musée du Louvre, Paris, 7 novembre février 2009.] M. E. Clair Jean (dir.) Les Années La fabrique de «l Homme nouveau» [Gallimard, coll. «Livres d art», septembre 2008, 396 p., ill. n. & b. et coul., 59, ISBN : ],!7IC0H0-bcbffh! «À la fin tu es las de ce monde ancien.» Le premier vers d Alcools qu Apollinaire publie en 1913 pressent les circonstances propices à «la fabrique de l homme nouveau». Cet homme est celui que veulent façonner à grands frais et coût idéologique, social, et humain, le pouvoir soviétique issu de la révolution de 1917, le fascisme mussolinien et bien sûr le régime nazi. La première partie de l ouvrage expose les ressources intellectuelles, scientifiques, techniques, politiques des théories et projets esthétiques auxquels puise cette construction. La seconde, «catalogue», reproduit de très nombreux dessins, peintures, photographies et sculptures. Se trouvent distingués et articulés deux types de commentaires dus à des spécialistes réputés tels Éric Michaud (l Allemagne et l art sous le national-socialisme) ou Didier Ottinger (le surréalisme). Ce volume ne tente pas la synthèse de ces entreprises d éradication. Il souligne l hétérogène convergence des ressemblances : inféodation de la science aux prescriptions idéologiques et ambitions nationales ; célébration du sport, hygiénisme. Révision lexicale, «travailleur» s emploie à la place de «prolétaire». Le souci du corps emprunté à la Grèce ancienne est grossièrement détourné de sa visée initiale. Plastique et esthétique épaulent l idéologie de la race, de la force. Le travail que dirige par Jean Clair cherche une finalité à l entreprise démesurée de mettre aux normes édictées par le politique l art et la vie dans l Allemagne hitlérienne comme dans la Russie de Staline. Il la trouve, semble-t-il, dans ces moments où l Occident entreprend d abolir la tradition, le temps. Tel est ce qui arrive avec le christianisme et le Nouveau Testament, la Révolution française. La «fabrique» de cet homme nouveau s achève dans la catastrophe que l on sait : solution finale et extermination, goulag. Jean Clair, qui présente l ouvrage, montre ce qui court de longue date et nourrit cette entreprise de régénération, l idée d un Léviathan tout puissant, organisme dévoreur tel Saturne vu par Goya. [Les Années 1930 : la fabrique de l homme nouveau, exposition, musée des Beaux- Arts du Canada, Ottawa, 6 juin septembre 2008.] M. E. CORDELLIER Dominique et ROUAN François Rouan le peintre [Galilée, octobre 2008, coll «Lignes Fictives», 141 p., ill. n. & b. et coul., 38, ISBN : coffret 2 volumes : comprend Rouan le peintre, Dominique Cordellier, surimpressions photographiques François Rouan et Tombeau de Francesco Primaticcio, François Rouan, postface de Dominique Cordellier.],!7IC7B8-gahhhb! Un «tombeau» est le plus souvent une composition littéraire ou musicale en l honneur de l œuvre et/ou d une personne. En 2004, à l occasion d une rétrospective Francesco Primaticcio, plus communément appelé en France le Primatice, le musée du Louvre a demandé au peintre François Rouan d apporter sa touche à l exposition. Vient de Paraître N o 34 février 2009

14 arts 15 Primatice ( ), peintre italien de grand renom, vient en France en 1531 à la demande de François I er participer à la décoration du château de Fontainebleau. Le premier volume reproduit «une grande partie des études (peintures à la cire, photographies, vidéogrammes de films)» qui ont préparé l installation du Tombeau. Ce coffret est la trace du travail préparatif. Le musée Les Abattoirs à Toulouse conserve aujourd hui l installation réalisée par l artiste. Sous le titre Rouan le peintre, Dominique Cordellier, conservateur du département des arts graphiques du musée du Louvre, a écrit un texte en trois parties très original. La première, sous l artifice d une traduction, est explicitement dans la manière des Vies de Giorgio Vasari. La deuxième visite l atelier. Au contraire du livre de Michel Butor Les Ateliers de Picasso (Images modernes, 2003), nulle photographie du lieu ni de l artiste. Le texte rapporte avec une extrême précision ce pas à pas dans des espaces dont on ne parvient à être certain ni du commencement ni de la fin. Chaque objet (meubles, dessin, petite peinture, livres, etc.) est situé, décrit méticuleusement avec une objectivité proche du soin descriptif pratiqué par certains auteurs du nouveau roman. Ces quelque quatrevingt pages consacrées à l atelier recensent moins des choses qu elles n entrouvrent, dans l aménagement de l espace réel, l accès à une part de l espace psychique de l artiste. La troisième partie se déclare «Tombeau». Elle salue le Primatice dont Cordellier est un spécialiste. Le livre se ferme sur un nuancier qui dresse la liste des «noms de couleurs vus». «Vus» vient à la place de «lus» puisque les couleurs ne sont que nommées dans le raffinement de l écriture. M. E. Duplaix Sophie (dir.) Jacques Villeglé. La comédie urbaine [Éd. du Centre Pompidou, septembre 2008, 340 p., ill. coul., 49,90, ISBN : ],!7IC8E4-cgdgji! Catalogue de l exposition qui s est tenue du 17 septembre au 5 janvier au centre Pompidou, sur le «lacéré anonyme» de 1949, qui depuis 1969 est occupé à construire un Alphabet socio-politique. Lettre lacérée, images, couleur déchirée, politiques, un mythe de la ville, Villéglé et l Hourloupe, décentralisation et atelier d Aquitaine : la reproduction des œuvres, selon ce classement historico-thématique voulu par l artiste, provoque chez le lecteur une sorte d effet Je me souviens : celui d une autobiographie de tout le monde à la manière de Georges Perec nécessairement différent selon les générations. Le catalogue proprement dit est introduit par des essais qui tous replacent Villéglé dans l histoire de l art (les nouveaux réalistes pour Catherine Francblin, le lettrisme selon Arnaud Labelle-Rojoux, le situationnisme pour Fanny Schulman, les deux derniers siècles à en croire Laurence Bertrand-Dorléac) mais fort peu dans l histoire. Or, né en 1926, Villeglé rencontre Raymond Hains aux Beaux-Arts de Rennes en 1945, ils commencent leur collecte en 1949, leur première exposition a lieu en 1957 chez Colette Allendy C est peut-être ces évidences que le catalogue, qui pourtant redonne à lire Genèse de Villéglé, contourne : après la seconde guerre mondiale, il s agit de «repartir à zéro» c est tout le sujet d une autre grande exposition sur les années , qui se tient au musée des Beaux-Arts de Lyon depuis le 23 octobre. Qu on songe à l entreprise de Dubuffet avec l art brut. Qu on pense à la littérature telle que la met à plat Raymond Queneau dans les Exercices de style (1947), telle que l analyse Roland Barthes dans Le Degré zéro de l écriture (1953) : entre les Paroles de Prévert et le silence de Blanchot. L affiche lacérée puis déchirée, l anonymat, peinture sans peinture, hors atelier et hors musée, véritable ready-made historique, papier peint des rues tient de l un comme de l autre Après 1968, il s agit de s interroger sur ce qu écrire veut dire, sur l inconscient (politique) de la lettre qui à son tour couvre les murs L affiche lacérée continuée par d autres moyens, le texte subit le même sort que le tableau. Ce livre aurait gagné à sortir un peu du musée [Jacques Villeglé. La comédie urbaine, exposition, Centre Pompidou, Paris, 17 septembre janvier 2009.] J.-P. S. ENCREVÉ Pierre Les Soulages du musée Fabre [Gallimard, coll. «Livres d art», août 2008, 92 p., ill. coul., 30, ISBN : Présentation de Georges Frêche, avant-propos de Michel Hilaire.],!7IC0H0-bcbfcg! En novembre 2005, Colette et Pierre Soulages ont fait don au musée Fabre situé dans l agglomération de Montpellier de nombreuses toiles, installées dans un endroit spécialement conçu dans ce lieu. Le peintre français est ainsi présent non loin d autres maîtres dans le musée : Zurbaran, Courbet, Delacroix Cet ouvrage présente l ensemble des acquisitions et dons des œuvres de Pierre Soulages et permet de voir partiellement l évolution du peintre, qui lui-même a fréquenté ce musée jadis comme amateur. L accrochage ne joue pas seulement sur la chronologie : on a voulu innover par des confrontations inédites. Pierre Encrevé a écrit le texte principal de ce catalogue, précisant que cette magnifique collection ne comprend pas tout, dont notamment les peintures sur papier, les estampes, et bien sûr, last but not least, les vitraux. Soulages a veillé à la construction du bâtiment, à l accrochage et à l éclairage. Autant dire que la scénographie a été pensée avec l artiste, dont on sait la nature méticuleuse, trait de caractère chez nombre de peintres, et résultat de la négligence fréquente des expositions et même rétrospectives! La présentation par Pierre Encrevé ne vise pas à un texte personnel, c est une présentation qui tient en compte l évolution du peintre, un descriptif des tableaux, bref une manière appliquée et bienveillante d inscrire les toiles dans une perspective historique. Bien sûr, précisons tout de suite que cette approche soignée est (plus que) complétée par la reproduction en totalité des tableaux! Et quelle magnifique peinture peut-on dire une fois de plus! Ces toiles réalisées sous l emprise du noir délivrent un monde singulier où la clairvoyance se lie à l abandon pour le spectateur, on se livre à la toile pour mieux ressentir ses brèches. «Pourquoi le noir?» La seule réponse, dit Soulages, incluant les raisons ignorées incluses au plus obscur de nous-même et des pouvoirs de la peinture, c est : «Parce que.» Mais Encrevé d ajouter qu au sortir de la visite : «Un champ mental

15 16 arts insoupçonné s est ouvert.» Tout l intérêt de cette peinture est là, et c est même, le mot n est pas de trop, son prodige. M. B. GirouD Michel Paris, laboratoire des avantgardes. Transformations/ Transformateurs, [Les Presses du réel, coll. «L écart absolu poche», septembre 2008, 160 p., 9, ISBN : ],!7IC8E0-ggcjdi! «Ce qu ignoraient Georges Maciunas et ses acolytes, c est que Paris, dans les années 1960, est un terrain miné où les ultimes avant-gardes et les néo-avant-gardes s affrontent, chacune campée sur des positions essentiellement idéologiques», explique Michel Giroud dans un texte consacré au rendez-vous manqué de Fluxus à la France («Fiasco Fluxus à Paris »), contenu dans le présent ouvrage. Paradoxalement, cet «échec» est dû à l effervescence active et disparate de mouvements comme le lettrisme, l internationale situationniste, le nouveau réalisme, le laboratoire de poésie sonore d Henri Chopin Si comme le remarque à plusieurs reprise Giroud dans son ouvrage, Paris avait laissé le pas à New York dans l après-guerre, la cohabitation d anciens papes (Breton), de nouveaux messies (Isidore Isou), de francs-tireurs naviguant d une connaissance du lettrisme au nouveau réalisme (Raymond Hains), et le retour de dada Berlin via la parution du Courrier Dada de Raoul Hausmann produit une situation aussi incroyable que finalement peu connue aujourd hui. Conçu comme un recueil né d un séminaire, l ouvrage offre un point de vue bienvenu dans ce qui ressemble à une jungle des «-ismes» tout en en traçant la généalogie (très rapidement) à partir de Rimbaud. L écriture vive et enthousiaste de Giroud (adaptée à la forme de ses conférences) impose une lecture parfois ardue de la chose, mais elle est pourtant utile comme le prouve l éclairant article consacré au «Mouvement des revues d avant-gardes» ( ). O. Mi. JOLY Morwena La Leçon d anatomie : le corps des artistes de la Renaissance au romantisme [Hazan, octobre 2008, 240 p., ill. n. & b. et coul., 79, ISBN : Photographies de Giovanni Ricci Novara.],!7IC7F4-bacjii! Ce bel ouvrage examine de quelle façon l anatomie s est introduite dans la pensée et dans la pratique des artistes. L auteur remonte dans le temps et décrit l évolution des études sur la morphologie humaine qui passe par l accomplissement de la dissection et ensuite par la publication des observations faites par les chirurgiens. Les traités sont en effet accompagnés de planches gravées et la manière de représenter le corps humain ne cesse d évoluer. Dès le début, les artistes qui travaillent avec les médecins obéissent à des canons esthétiques. Par exemple, l ouvrage d André Vesale, De humani corporis fabrica (1543) a une influence déterminante. Par la suite, Jean Valverde de Hamusas, Adriaan Van den Spiegel, Pierre de Vortone et surtout Bernard Siegfried Albinus font évoluer considérablement cette iconographie qui est une mise en scène des connaissances. Par nécessité, des artistes collaborent avec les savants, d abord des graveurs et des peintres et ensuite des sculpteurs, quand on commence à réaliser des modèles anatomiques en cire et, plus tard, en bronze. Morwena Joly veut montrer comment ces travaux ont pu influer sur les artistes et de quelle façon l enseignement de l anatomie s est imposé à eux. Roger de Piles a connu un grand succès quand il a fait paraître sa Méthode pour apprendre le dessin. Des artistes vont tenter de réaliser des ouvrages dans cette optique, souvent sans suite. Chrysostome Martinez parvient à publier son Anatomie nécessaire pour l usage du dessein [sic] en On est surpris d apprendre que les cours d anatomie à l Académie royale de peinture et de sculpture étaient d abord réservés aux seuls étudiants en médecine et que le corps enseignant était très réticent. Au xviii e siècle, Diderot est l un de ces critiques qui rejettent la nécessité de l anatomie. Stendhal se montre hostile à l idée de l étude anatomique de la femme. Un grand débat se développe pendant cette période entre ce qu on regardait alors comme le «beau réel» et le «beau idéal». Et ces discussions sont en jeu des œuvres emblématiques, le Laocoon d Athénodore et Polydore ou Hercule et Lycras de Canova G.-G. L. LANEYRIE-DAGEN Nadeije L Invention de la nature [Flammarion, otobre 2008, 256 p., ill. coul., 75, ISBN : ],!7IC0I0-bbgaff! Ce que l auteur appelle «invention de la nature» s accomplit dans la peinture sur une durée d environ trois siècles. Cette invention est cherchée dans ce qu il advient, chez les artistes, du chaos dont parle la Genèse. Abolir peu à peu dans la représentation le chaos de la création, c est ordonner ces éléments que sont l air, l eau, la terre et le feu. Un mouvement de rupture et d émancipation à l égard du texte biblique en est la condition. Ce qui est peint est de moins en moins l illustration de ce qu évoque la Bible et de plus en plus ce qui est vu, et surtout, observé par le peintre. La part croissante de l observation dont témoigne la peinture flamande et italienne du xiii e au xvi e siècle incline à tenir le «peintre pour le premier savant». Savant au sens où il est celui qui observe avant d être celui qui mesure. Nuages, vent, orages trouvent place dans le tableau. La terre et le sol, roches et rochers, l eau qui n est plus seulement celle du baptême mais celle du fleuve ou de la mer attirent l attention des artistes. «La lune, le soleil, le ciel et les étoiles» acquièrent lentement leur valeur propre. La peinture des Flamands Van Eyck Jan et Hubert, Robert Campin, Bosch, des Italiens Mantegna, Giovanni Bellini, Carpaccio, Lorenzetti, Vinci constitue l essentiel du champ d étude de l historienne d art. L auteure s appuie peu sur les mutations philosophiques, intellectuelles ou politiques pour expliquer la lente émergence du paysage. Celles-ci s insèrent dans l analyse de la présence de ces éléments (air, eau, terre, etc.) et du sort que leur réservent les peintres. Tel petit tableau qui représente une retenue d eau prépare la transition et l enchaînement avec la représentation de l eau chez Vinci qui est d ordre hydraulique. La qualification en termes modernes de l artiste le peintre est dit météorologue, Vient de Paraître N o 34 février 2009

16 arts 17 géologue surprend un peu, mais «leur peinture [demeure] une poétique et non un savoir». L invention de la nature relève d une attitude à la fois esthétique et savante à l égard de ces éléments que les artistes intègrent à leur composition. C est avant que n advienne comme tel le paysage. Cette étude qui se place sous les auspices de Gaston Bachelard brille aussi par sa qualité éditoriale. Le renvoi précis à des reproductions déjà citées et localisées ailleurs dans le livre que là où elles sont à nouveau et autrement commentées, s avère d une grande commodité de lecture. M. E. LE FOLL Joséphine L Atelier de Mantegna [Hazan/Musée du Louvre éditions, coll. «L atelier du peintre», octobre 2008, 143 p., ill. coul., 25, ISBN : ],!7IC7F4-badafd! Tout l intérêt de cet ouvrage de Joséphine Le Foll réside dans sa façon d expliquer avec clarté (mais sans tomber dans la vulgarisation) de quelle façon a pu se dérouler la carrière artistique d Andrea Mantegna. Comme cela était d usage à l époque, il entra dans une bottega pour faire son apprentissage vers l âge de 10 ou 12 ans. Il quitta son village d Isola de Carturo pour se rendre à Padoue au début des années 1440 et se fit admettre dans l atelier de Squarcione. À cette époque, Padoue est un important centre culturel sous l influence de Venise. De grands artistes florentins viennent volontiers y travailler, en particulier Donatello, qui a une grande influence sur le jeune homme. Il est d ailleurs presque certain que ce dernier a eu une formation de sculpteur. En 1448, il est chargé de réaliser un retable pour l église Santa Sofia, qui est dédié à saint Luc avec de grands fonds en or. Puis il est engagé pour décorer la chapelle funéraire d Antonio Ovetari au sein de l église des Eremitani il y réalise un grand cycle en l honneur de saint Christophe. Il est ensuite appelé à Mantoue en 1460 pour être attaché à la cour de la puissante famille Gonzague. Il y demeure plusieurs décennies et est même nommé familiari des Gonzague huit ans plus tard. Il installe son atelier dans le palais San Giorgio, leur résidence. Il décore la chapelle privée du marquis, puis exécute les fresques (le Triomphe des Césars) de la salle d audience privée du palais ducal (entre 1465 et 1475). Mantegna n aime pas beaucoup voyager, contrairement à bon nombre de ses contemporains. En 1448, il se rend à Venise et y connaît la famille Bellini. Il se marie avec la fille de Jacopo en En 1449, il est appelé à la cour de Leonello d Este, puis part à Vérone, où il réalise des peintures pour l autel principal de l église San Zeno. Il se rend enfin à Rome où il séjourne deux années pour y mener à bien les fresques de la petite chapelle du pape Innocent VIII. En plus de résumer le parcours de l artiste, cet ouvrage explique quels ont été ses grands thèmes et ses principales méthodes de travail. L auteur y a fait preuve d un sens profond de la pédagogie, mais aussi de la perception de l histoire de l art. G.-G. L. MAISON Jean Jan Voss : un pas devant l autre [Éd. Virgile, coll. «Carnet d ateliers», septembre 2008, 85 p., ill. n. & b. et coul., 14, ISBN : ],!7IC9B4-eibgha! Jean Maison a publié deux livres aux éditions Farrago : Terrasses stoïques et Consolamentum. Deux recueils de poésie qui ont permis de consacrer un auteur âgé aujourd hui d une cinquantaine d années, et dont l écriture tout inspirée qu elle soit n en est pas moins âpre, tendue, refusant toute musicalité, et s ancrant dans des paysages de foi, pourrait-on dire, traversés de doute et d une certaine violence. Il est intéressant de voir que, dans cette collection des éditions Virgile qui invite un écrivain, souvent poète, à regarder l œuvre d un peintre, généralement contemporain, Jean Maison ait choisi Jan Voss, dont les œuvres picturales semblent regarder vers l enfance, quand Jean Maison nourrit ses textes d une réflexion sur la mémoire, voire la dignité humaine. Une correspondance était possible : elle s opère ici. Ainsi dit-il des marines de Voss : «Elle s imposent contre ces murs comme autant de naufrages, d oublis vénérés, d échouages sous l ombre des pontons. Mais elles sont la nouvelle lumière des voiles, projetée vers le ciel. Elles sont ces chalutiers, ces goélettes, ces barques de pêcheurs dans la fraîcheur bleue et la brise saline, ces algues enchevêtrées, ces bois flottés, usés, la parole avancée des forêts océanes.// D autres toiles procèdent de la vitesse par radiation de l onde plus que par le trait. Cette allure vive est reproduite non par un morcellement mais bien par un geste dont la continuité se lie à la légèreté de la plume.// Bien après, pour accrocher le réel, s ancrent des pleins et des déliés, des mains et des pas, des horizons épars pour rendre visible la première intention.» Ainsi le poète découvre dans cette œuvre le reflet de ses propres obsessions qui passent aussi par la matière, les éléments, la vitesse et pas seulement par l articulation d une pensée à travers des images. C est donc un livre de sensations, vives, lapidaires, que livre Jean Maison, à l image de ces toiles et compositions en enchevêtrements, apparemment enfantines dans leur inspiration, mais plus proches d une transcription scripturale d un monde d aujourd hui, à la fois dense et dépeuplé. M. B. Pancin Jean-Michel Wendover, no(s) limit(e)s [Monografik éditions, coll. «Photographie», octobre 2008, 160 p., ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : ],!7IC9B6-fefdje! «Jean-Michel Pancin [né en 1972] appartient à une génération de photographes revenue des manifestes, des slogans stylistiques et des certitudes iconiques. L image? Pour ceux-là, elle n est le siège d aucune vérité tangible et durable. Le photographe, par voie de conséquence, ne saurait être plus qu un manipulateur de formes», écrit Paul Ardenne en introduction de l ouvrage signé par Jean-Michel Pancin. Photographe, ce dernier s est rendu en résidence à Wendover. Cette bourgade américaine est située à quelques kilomètres du lac Salé. Entre autres anecdotes, c est sur son périmètre qu est installée la base américaine d où est parti l avion qui lâcha la bombe sur Hiroshima. De cette Amérique profonde, Jean-Michel Pancin a voulu justement éviter les clichés en se laissant guider par ses habitants. Gentiment déguisé (il s est fait passer pour un Suisse), il a approché son entourage avec un

17 18 arts questionnaire type invitant chacun à dessiner un plan où sont indiqués ses lieux favoris et la raison de ces choix. L ouvrage compile le portrait de ses rencontres, les lieux sur lesquels le photographe s est rendu et est entrecoupé d un journal écrit à une personne restée en France. Parfois, l image tape à côté, égarée par un plan approximatif (une étendue salée à la place de l école indiquée par Jerome Reamer), souvent elle tombe juste, du moins métaphoriquement (deux avions de chasse en lieu et place du mémorial de la seconde guerre mondiale pointé par Cathy Love). Dans ses croisements de textes et d images, le livre est le format idéal pour rendre cette campagne de photographie d un fabriquant d image non pas clandestin mais invité volontaire. O. Mi. PASTOUREAU Michel Noir, histoire d une couleur [Éd. du Seuil, octobre 2008, 216 p., ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : ],!7IC0C0-ejaiha! Il y a un point et c est pourtant un point central dans la préface de l auteur qui semble une affirmation un peu rapide ou la prise en compte d un lieu commun qui n a aucun fondement réel : le noir et le blanc auraient été universellement considérés comme des «non-couleurs». Or, ce n est pas ce qu on peut lire dans les principaux traités des couleurs jusqu à celui de Gaetano Previati ; Goethe ne dit rien de tel et le noir joue un rôle crucial dans les textes théoriques de Kandinsky. Le noir a existé comme couleur, même dans les arts plastiques. Seuls les impressionnistes ont repris les propos de Léonard de Vinci sur l ombre qui doit être rendue par le bleu. Mais Monet comme Renoir ont fini par l adopter car il ne peut y avoir de peinture de «la vie moderne» sans le noir! La première partie de l ouvrage traite des grands thèmes liés à l utilisation du noir, de la préhistoire jusqu au Moyen Âge en passant par l Antiquité classique. Tout cela est bien connu et a fait l objet d études récentes. Les choses commencent à devenir plus intéressantes dès que Pastoureau parle de la période médiévale qui est sa spécialité. Il nous fait remarquer par exemple que la liturgie catholique se traduit dans des termes chromatiques précis et ne retient que l usage du blanc, du noir et du rouge (le rouge pour le sang du Christ, le blanc comme symbole de pureté et le noir pour la pénitence et la mort). L Enfer est décrit avec ces mêmes couleurs. C est une pure invention de la culture du haut Moyen Âge, reposant sur le binôme noir/blanc du monde biblique qui ne place pas toujours en opposition ces deux couleurs. L auteur examine ensuite les emplois particuliers du noir, dans le vestiaire de l époque par exemple, dans les vêtements ecclésiastiques, dans les blasons, même sur le manteau de la Vierge, ou encore avec l existence de figures emblématiques comme celle du chevalier noir. Il signale l apparition insistante au xiii e et au xiv e siècle des Noirs (avec Balthasar ou la reine de Saba). Puis il traite de la question du noir dans la mode vestimentaire de la Renaissance au xix e siècle. Enfin, il aborde brièvement la dimension mélancolique que le noir suppose (mais il ne s intéresse alors qu à l âge romantique). G.-G. L. PAUL Frédéric Mel Bochner [Domaine de Kerguéhennec, novembre 2008, 178 p., ill. n. & b. et coul., 25, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9a6-fhebfb! Paradoxalement, c est autour de l idée d improvisation que débute le dialogue entre Mel Bochner et Frédéric Paul qui ouvre cet ouvrage. «Lorsque je travaille, parfois je sais ce que je veux faire, j avance et je le fais, mais la plupart du temps, c est une suite de questionnements, d expérimentations pour voir ce qui arrive», explique l artiste à partir d une réflexion née à la suite d un concert de Sonny Rollins. Né en 1940, Mel Bochner est considéré comme l un des «fondateurs» de l art conceptuel et ses propos tranchent avec l idée de rigueur méthodologique, de plans préétablis et de principes structurants qui vaut pour une pratique liée à l immatériel et construite sur la pureté de l art minimal. C est justement contre les idées reçues que s établit le présent ouvrage, non pas en faux, mais en précisions supplémentaires. Grâce à une fréquentation constante de l artiste, Frédéric Paul a su livrer ici une monographie riche dans son appareil documentaire comme dans son analyse. Y figure un entretien fourni, un essai, une iconographie documentaire, une bibliographie et une biographie, et un reportage photographique sur le site du domaine de Kerguéhennec où s est tenue l exposition (du 1 er juillet au 30 septembre 2007) de Bochner dont une installation de Measurement dans l e château. «Si j avais un modèle à citer, je crois que ce serait celui de ces anciens artistes chinois qui changeaient de nom trois fois dans leur vie pour ne pas rester prisonnier d un style», s amuse un peu Bochner dans l entretien. En écho, l étude rétrospective de Frédéric Paul redessine les mouvements dans l œuvre de ce dernier à partir de l exposition restée célèbre de décembre 1966 dans laquelle Bochner avait exposé quatre classeurs compilant des travaux de tiers et souligne comment, depuis, ce travail oppose «programme et exécution, rigueur dans l anticipation et imprévisibilité méthodologique». O. Mi. Peinado Bruno Me, myself & I [Loevenbruck/Blackjack éditions, juillet 2008, p., ill. coul., 49, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9b6-gdgabg! Connu pour ses détournements (le célèbre Big One World, reprise du Bibendum Michelin déguisé en black panther), Bruno Peinado (né en en 1968) a depuis le milieu des années 1990 construit une œuvre qui emprunte au détour et opère dans un mode citationnel fortement subjectif. Il emprunte au poète antillais Édouard Glissant l idée de la «créolisation» pour produire sous une forme plastique un mélange où se mêlent références à l histoire de l art, cultures populaires et réflexions empruntées aux contre-cultures. Comme en hors-champ de ses sculptures et installations, Peinado a réalisé dès 1995 des dessins sur des carnets bricolés. En tout, cet exercice a produit en une dizaine d années 714 dessins. Tous obéissent à la logique d un format intime, analogique qui correspond parfaitement à ce nouvel éloge Vient de Paraître N o 34 février 2009

18 arts 19 de la main. Une somme qui est aujourd hui reproduite dans un épais livre de près de 800 pages. «Ces temps donnés de dessins se font l écho d un monde globalisé dont les enjeux esthétiques et les préoccupations sont pensés de manière identique de par le monde. Ces séries sont autant de chemins de traverse à des logiques mondialisées, une tentative de révolution silencieuse, où ce principe d illusion vient teinter des objets d une autre culture», écrit l artiste en postface de son ouvrage. Publicités, tickets d entrées, abstractions géographiques, textes, portraits et slogans, les dessins de Peinado naissent de son propre aveu «d un désir assez encyclopédique, celui d embrasser le monde dans son étendue, ses apparitions les plus diverses». Imprimé sur un papier bible, l objet se lit comme une série de promenades, rythmées par des aplats de couleurs qui viennent scander les séries. Pour sa première monographie, Bruno Peinado choisit donc d en montrer avec profit l envers. O. Mi. PELTRE Christine Dictionnaire culturel de l orientalisme [Hazan, coll. «Bibliothèque Hazan», octobre 2008, 336 p., ill. n. & b. et coul., 22, ISBN : ],!7IC7F4-babjcj! Auteur d un fort beau volume, Les Orientalistes (Hazan, 1997, réédité en 2003) et de L Atelier de voyage (Le Promeneur, 1995), Christine Peltre vient de publier un très utile dictionnaire des thèmes liés à l orientalisme. Elle nous présente les peintres qui se sont engagés dans cette voie, d aucuns en faisant un des pôles de leur recherche plastique (comme c est le cas pour Ingres, Delacroix ou Chassériau, par exemple), ou le sujet de prédilection de leur œuvre, comme ce fut le cas pour Decamps ou Guillaumet. En outre, en jouant le jeu du dictionnaire sans désemparer, elle nous introduit à des questions aussi diverses que le bestiaire spécifique à ce type particulier de peinture, l expédition d Égypte (qui nous renvoie nécessairement à l article concernant Vivant Denon), aux pays considérés alors comme «orientaux» (aussi bien l Égypte et l Empire ottoman que la Grèce ou l Espagne à cause de la présence des Maures avant la Reconquista au xix e siècle). Elle évoque aussi bien les écrivains voyageurs, comme Lamartine, Flaubert, et Pierre Loti, que d autres qui n ont pas fait ce voyage (Victor Hugo et Joris-Karl Huysmans pour ne citer qu eux), les artistes qui sont rendus en Afrique du Nord tels Paul Klee ou Henri Matisse et dont la pratique artistique a été profondément métamorphosée par cette relation au monde musulman. De questions générales (la religion, les scènes de genre, la femme, etc.) à la présentation de peintres aujourd hui oubliés (comme Jules Antoine Castagnary ou Prosper Marilhat, qui pourtant a été le premier orientaliste français digne de ce nom, par exemple), Christine Peltre a su condenser dans ce volume une somme de connaissances nécessaire et suffisante pour explorer ce vaste univers plastique et littéraire jusqu à nos jours. Elle a par conséquent fourni un bon instrument de travail aussi bien pour l étudiant en quête de documentation que pour l historien d art qui recherche des repères chronologiques ou thématiques. G.-G. L. RANCIÈRE Jacques Le Spectateur émancipé [La fabrique éditions, octobre 2008, ill. n. & b., 150 p., 13, ISBN : ],!7IC9B3-dhciab! Du théâtre aux images, en passant par la photo, la performance, la peinture, cinq études remettent en question quelques idées bien installées : en particulier celle que la passivité du spectateur de théâtre ou du regardeur d images est une anomalie. Pensée critique et politique de l art sont remis en chantier. Cette reprise des questions porte le nom d émancipation et emprunte son modèle à la relation pédagogique. Elle affirme à la suite de précédents travaux de l auteur (Le Maître ignorant) l égalité des intelligences, l égale capacité des individus. Celui qui sait ignore ce que l ignorant sait. L émancipation est sortie de l état de minorité, tant intellectuelle que sociale. Elle désorganise les frontières et les partages de l espace et du temps, du travail et du loisir. Au lieu de chercher encore après Artaud et Brecht à supprimer la séparation acteur/spectateur, scène/ salle, Rancière insiste sur le rétablissement nécessaire de la parité du théâtre avec la lecture (réputée active). À la pensée critique et à ses avatars, au postmodernisme, il est reproché d être la simple inversion de ce qui est dénoncé et, à ce titre, d être partie prenante du système. La pensée critique et ce qu elle critique restent prises dans un plan commun et partagé. Ce qu il faut donc critiquer, c est la critique. «Un renouveau de la critique passe par un nouveau regard sur la question de l image» et la fin du discrédit de l image, des images. Deux textes, «L image intolérable» et «L image pensive», affrontent ce programme. Le premier interroge la bonne présentation de l insupportable (massacres, extermination), prolongeant un débat occasionné par la publication de photos de déportés au seuil de la chambre à gaz (cf. par exemple G. Didi-Huberman Images malgré tout, 2003). Le second défend un nouveau «statut de la figure», et inscrit son désaccord avec La Chambre claire de Roland Barthes. Une vaste connaissance de la création artistique actuelle supporte l argumentation d une pensée sans accointance avec le consensus politique et esthétique, et qui trouve une importante audience à l étranger comme l atteste l origine des cinq textes réunis pour ce livre. M. E. RAPETTI Rodolphe (dir.) Eugène Carrière ( ) : catalogue raisonné de l œuvre peint [Gallimard, coll. «Livres d art», octobre 2008, 416 p., ill. n. & b., + 1 DVD, 79, ISBN : ],!7IC0H0-bbiejg! Si Eugène Carrière a été un artiste très apprécié et reconnu de son temps, il n a plus aujourd hui qu une place subalterne dans l histoire de l art en France. À nos yeux, il n existe plus que pour quelques travaux, comme le magnifique portrait de Paul Verlaine qu il fit en 1890 et qui a été précédé par quelques études. De son vivant, on l a volontiers associé aux impressionnistes. Sa manière de peindre était assez éloignée de celle de ces derniers. Il est vrai qu il a vite abandonné le style réaliste de ses débuts pour rapidement adopter cette forme

19 20 arts inimitable qui a fait son succès : il a utilisé une tonalité quasiment monochrome, dans les jaunes et les bruns, et n a recours au dessin que pour mettre l accent sur quelques détails essentiels. La Jeune fille au violon (vers 1900) montre jusqu où l artiste a pu aller dans ce sens de l effacement des formes. Si Carrière s est concentré sur ce mode opératoire, son œuvre ne présente pas moins de nombreuses variations et n a pas cessé d évoluer. Le fait le plus étrange qui se dégage de sa démarche est que ses modèles paraissent souvent être frappés de cécité comme cela se vérifie dans le Portrait d Auguste Rodin (1890), la Couseuse de profil ( ), L Étude de femme (Madame Carrière, vers ), la Tête de jeune fille (vers ), le Baiser maternel (vers ), ou alors, les figures semblent émerger d un monde où la vision est brouillée (par exemple, dans l Étude ou le Modèle, vers 1897). Il a ainsi donné naissance à une idée nouvelle et paradoxale de la peinture qui a commencé et s est achevée avec lui, dans toute sa singularité, une idée qui est restée sans descendance à une époque où l art était sur le point de connaître une grande et profonde métamorphose. Ce catalogue permet de mieux connaître cette recherche exigeante. Carrière a inventé un monde diaphane et chargé de nostalgie, un monde matériel qui donne l impression de se dissoudre comme on le constate dans La Toilette (vers 1887). C est un cas étrange et fascinant. Dans sa préface, l auteur a très bien su résumer non seulement le parcours de l artiste, mais aussi ce qui le rend si attachant et finalement incontournable. G.-G. L. SCHWARTZ Emmanuel L École des beaux-arts côté Seine. Histoire impertinente du quai Malaquais, de la reine Margot au baron de Charlus [Beaux-arts de Paris les éditions, octobre 2008, 320 p., ill. coul., 25, ISBN : Préface de Jean-Yves Tadié.],!7IC8E0-fgchbj! Une partie de l actuelle École nationale des beaux-arts donne sur la Seine. L auteur s est appliqué à raconter l histoire du quai Malaquais, qu il fait commencer au xvii e siècle avec la construction de ses premiers grands hôtels particuliers et la présence de ses premières figures éminentes, comme le Grand Condé. Il fait alors le récit du génie de ce lieu, parlant non seulement de ses habitants mémorables, mais aussi de ses salons littéraires et de ses collectionneurs. Quoi qu il en soit, Emmanuel Schwartz s attache plus spécifiquement à tenir la chronique de l hôtel Chimay, qui abrite aujourd hui l administration de l école. Il nous présente ses hôtes qui sont passés à la postérité, à commencer par Marcel Proust. Ce dernier, jeune homme, a voulu obtenir un poste à la bibliothèque Mazarine, qu il n obtint pas. Il continua à fréquenter les lieux, mais pas l école. Il ne s y rendait que de manière exceptionnelle, par exemple pour visiter l exposition en hommage à Whistler, qu il évoque dans Le Temps retrouvé. À l occasion d une «enquête sur la séparation des Beaux-Arts et de l État» lancée par Les Arts et la Vie, il recommanda de charger de cours Monet, Fantin-Latour, Degas et Rodin. Il fit aussi état de l enseignement que Gustave Moreau, mort depuis huit ans, y dispensa. L auteur s engage alors dans d innombrables chemins de traverse qui nous conduisent au faubourg Saint-Germain, aux alentours du musée du Luxembourg ou dans le Marais et dépeint les salons que Proust a pu fréquenter. Dans Le Côté de Guermantes, l écrivain attribue au baron Charlus cet hôtel de Chimay et une topologie proustienne nous dévoile la place que tient cet endroit dans sa mythologie romanesque. Schwartz évoque aussi les figures d Honoré de Balzac (il parle de l Institut dans La Rabouilleuse) et d Anatole France, qui est né en 1844 quai Malaquais et dont plusieurs livres relatent des souvenirs plus ou moins transposés de son enfance. Voilà une étude labyrinthique, mais qui nous fournit une quantité inépuisable d informations sur ce superbe quartier et sur l École des beaux-arts. G.-G. L. STIERLIN Henri L Orient grec : l art hellénistique et romain, d Alexandre à Dioclétien [Imprimerie nationale, coll. «Albums», octobre 2008, 318 p., ill. coul., 75, ISBN : Photographies Anne et Henri Stierlin.],!7IC7E2-hhejca! Tout a commencé avec Philippe II de Macédoine, le père d Alexandre-le-Grand. Quand il est assassiné, Alexandre exprime aussitôt le vœu de réaliser le projet de porter la guerre sur le territoire perse (depuis la paix des Rois en 386 avant notre ère, la Perse a perdu toute possession en Grèce). C est ainsi que le jeune homme s est lancé dans l une des plus grandes aventures militaires de l histoire de l Europe. Monté sur le trône en 336, il incendie Persépolis cinq ans plus tard, s empare bientôt de la Bactriane et de la Sogdiane pour enfin parvenir jusqu aux rives de l Indus en 326. Il meurt en 323 à Babylone. Cette guerre a été une guerre de conquêtes, qui s est traduite par la volonté de diffuser la pensée grecque sans pour autant détruire les cultures des peuples dominés. Dans un délais très court, l art hellénistique s est imposé dans ces vastes régions de l Asie. La plupart du temps, le modèle grec remplace les architectures et les arts autochtones. L auteur analyse avec beaucoup de précision et d esprit de synthèse les nombreuses manifestations de la création artistique issue du roi macédonien et de ses successeurs. Il y a eu un phénomène général de colonisation se traduisant par la fondation de dizaines de villes. Le Khazné Firaoun de Pétra est l introduction de l idéal grec dans un paysage fabuleux. De spectaculaires contaminations entre les codes orientaux et le style occidental se sont vérifiées. L Hierothésion de Nemroud Dagh en est la démonstration. Il y avait de grandes terrasses cultuelles où étaient installées des stèles de caractère grec et d autres exécutées plutôt dans le style perse. Le portrait gigantesque d Antiochos I er et celui de Zeus barbu et coiffé d un bonnet phrygien prouvent une symbiose étonnante entre les deux mondes. Un panthéon syncrétique avait alors vu le jour et avait été au fondement d un art d une originalité frappante. L intérêt de l étude de Stierlin est d avoir su fournir une vision globale de l expansion de la science de la construction et de la décoration, sans parler des arts plastiques, dans un Orient qui était aux antipodes de cette esthétique. G.-G. L. VAUDAY Patrick L Invention du visible. L image à la lumière des arts [Hermann, coll. «Le Bel Aujourdhui», octobre 2008, 192 p., 23, ISBN : ],!7IC7A5-gghhea! Vient de Paraître N o 34 février 2009

20 bande dessinée 21 L image est-elle copie, imitation, double? Ce livre plaide pour l abandon de l ontologie au bénéfice d une pragmatique de l image. Posant l autonomie de l image par rapport à la perception, la pragmatique appréhende celle-ci comme processus. Ce que font les images, voilà ce qui importe et non ce que sont les images. La pragmatique donne lieu à une poïétique (faire les images) et à une politique de l image (faire et défaire les images) dont les déclinaisons concernent trois domaines : la peinture, la photographie et le cinéma. Dans la peinture de Manet, l inversion de la relation image/tableau a pour conséquence de «produire l image par et dans le tableau». Le tableau devient une «machine optique». La pragmatique change la relation de la peinture à la photographie. Celle-ci étant «à l origine d un nouvel affect», leurs rapports sont compris comme de «réplique» et non d imitation. Si «la matière première de la photo est le temps», celle du cinéma est l espace. Le livre fourmille de fines analyses qui, sans inutiles polémiques, livrent bataille à l iconoclasme contemporain et à l idée qui l accompagne, la malfaisance de l image à l endroit de la pensée. Vauday, qui prend le parti de la figuration au sens large, préfère en peinture parler d extraction de l image plutôt que d abstraction. Si l auteur soutient dans une voie qu il partage avec Jacques Rancière une politique de l art, ce n est pas pour faire consensus autour d œuvres et de doctrines. Puisque l image est pensée comme agencements (du visible), l art produit de la politique en raison de déplacements que les œuvres (peinture, photos, films) opèrent. On ne referme pas ce livre salubre sans se demander si le tribut payé par la pragmatique n est pas une neutralisation du sensible. Cet essai n est pas un adieu à la phénoménologie du visible, à la «prose du monde», tant la rupture est acquise de fait. La pragmatique de l image ouvre ainsi la voie à une esthétique nouvelle quand phénoménologie de l art et esthétique commandée par la philosophie analytique paraissent au philosophe également impraticables. M. E. BANDE DESSINÉE Sélection de Jean-Pierre MERCIER Blutch Le Petit Christian tome II [L Association, coll. «Ciboulette», octobre 2008, 70 p., ill. n. & b., 15, ISBN : ],!7IC8E4-becccb! Second volet de l autobiographie masquée de Christian Hincker, dit Blutch : on l avait quitté autour de ses 8 ans, fan de bande dessinée et de Farah Fawcett Majors. On le retrouve à l entrée de la sixième, en proie aux tourments des premières amours platoniques et idéalisées. Mêlant notations d époque (fournies essentiellement par les programmes TV et le cinéma américain) et mises en scène hilarantes des soliloques du jeune Christian, ce second opus, graphiquement époustouflant (comme toujours avec Blutch), montre le lent processus de mûrissement qui sous-entend dans ce cas une perte de l innocence. On sent le personnage partagé entre la jubilation, la panique et une forme très subtile de mélancolie. Peut-être celle, rétrospective, de l auteur qui se penche sur ses années perdues? J.-P. M. Bouzard The Autobiography of a Mitroll. Tome I : Mum is dead [Dargaud, coll. «Poisson pilote», novembre 2008, 48 p., ill. coul., 10,40, ISBN : ],!7IC2A5-agaddb! On connaît Bouzard pour ses pages décalées, bien qu informées, sur le football, considéré plus comme un mode de vie que comme un sport. On sait qu il livre régulièrement aux Requins marteaux les tomes d une «autobiographie» saugrenue au fort pouvoir hilarant. Le premier volet de cette nouvelle série se présente comme une «dérivation» loufoque de cette veine autobiographique, Bouzard révélant au lecteur dès les premières pages le lourd secret qui hante ses jours : sa mère, qu on voit sur son lit d agonie avouer la chose, s est jadis faite engrosser par un troll. Ce qui fait de Bouzard lui-même un mixte de troll et d humain, un «mitroll». Marqué, et on le comprend, par une telle révélation, il entreprend de partir à la recherche de son géniteur inconnu. Accompagné de son chien fidèle (Bouzard le transporte dans une brouette), il se lance dans cette quête avec une détermination qui n a d égale que son absence totale de discernement Le premier tome de cette anti-saga n emmènera ni les personnages ni le lecteur très loin, mais l aplomb tranquille avec lequel cette histoire abracadabrante est racontée vaut son pesant de moutarde. J.-P. M. Cabu Le Grand Duduche, l intégrale [Vents d Ouest, décembre 2008, 640 p., ill. n. & b. et coul., 49, ISBN : ],!7IC7E9-daedfj! On connaît le Cabu dessinateur politique, caricaturiste génial, polémiste rageur et «gâcheur de métier», pour reprendre l expression de Plantu, sidéré de la capacité de production de son collègue. Cette intégrale permet de (re)découvrir le versant tendre, voire fleur bleue de Cabu. Né un peu par hasard dans les pages de Pilote, devenu personnage récurrent à l instigation de René Goscinny, le Grand Duduche est un peu le double de Cabu. D abord timide, inadapté et secrètement amoureux de la fille du professeur, il va évoluer au long des années, s imprégnant du climat politique de l après-1968, jusqu à devenir l antithèse du «beauf» raciste et réactionnaire. Ce copieux volume classé par chapitres thématiques permet de découvrir un grand auteur de bande dessinée, graphiste toujours inspiré. J.-P. M. Cosey Jonathan. Vol. XIV : Elle ou Dix mille lucioles [Le Lombard, novembre 2008, 48 p., ill. coul., 10,40, ISBN : ],!7IC8A3-gceihe! On connaît depuis maintenant trois décennies Jonathan comme le double rêvé de Cosey : un personnage hanté par l oubli et fasciné par les amours inaccessibles.

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