Février 2009 N O 34. culturesfrance
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- Gautier Jean
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1 Février 2009 N O 34 culturesfrance
2 SOMMAIRE 5 avant-propos 6 architecture 6 ARCHITECTURE 7 jardins et paysages 7 urbanisme 9 ART DE VIVRE 12 arts 21 Bande dessinée 23 CINÉMA 27 JEUNESSE 27 Albums 28 contes 29 Documentaires 30 Romans 31 théâtre 32 LITTÉRATURE 32 Biographies et Essais 36 Littérature générale 41 Poésie 46 polars et romans noirs 47 ROMANS ET NOUVELLES 53 prix littéraires MUSIQUE 55 Jazz 58 musique classique 59 nouvelle chanson française 63 PHILOSOPHIE 67 SCIENCES exactes 72 SCIENCES humaines ET SOCIALES 91 sport 93 théâtre 97 VOYAGES 100 INDEX 111 LIVRES FRANÇAIS DANS LE MONDE
3 4 SÉLECTIONNEURS Architecture Jean-Pierre LE DANTEC Directeur du laboratoire «Architectures, milieux, paysages» et professeur, École nationale supérieure d architecture de Paris-La Villette Art de vivre Pierre-Dominique PARENT Critique Arts Michel ENAUDEAU Critique Gérard-Georges LEMAIRE Écrivain, critique Olivier MICHELON Critique Bande dessinée Jean-Pierre MERCIER Conseiller scientifique du musée de la Bande dessinée d Angoulême Cinéma Patrick BRION Directeur du département Cinéma, France 3 Jeunesse La BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Musique classique Jean ROY Auteur, critique Musique jazz Philippe CARLES Directeur de la rédaction de Jazz Magazine NOUVELLE CHANSON FRANÇAISE Stéphan PARIS et Thierry VOYER pour Radio Néo 95.2 Paris Philosophie Sylvie COURTINE-DENAMY Docteur en philosophie, Centre d histoire moderne et contemporaine des Juifs, EPHE, Sorbonne Marc-Olivier PADIS Rédacteur en chef de la revue Esprit Guy SAMAMA Professeur agrégé de philosophie Poésie Marc BLANCHET Écrivain, critique Yves di MANNO Écrivain, directeur de collection Polars et romans noirs Aurélien MASSON Éditeur Romans et nouvelles Thierry GUICHARD Directeur du Matricule des anges Louise L. LAMBRICHS Écrivain, critique Boniface MONGO-MBOUSSA Professeur, écrivain Delphine PERAS Journaliste à Lire et L Express Éric POINDRON Éditeur, écrivain, chroniqueur littéraire François de SAINT-CHÉRON Maître de conférences, université Paris IV-Sorbonne Jean-Pierre SALGAS Professeur, critique Sciences exactes Étienne GUYON Directeur honoraire de l École normale supérieure Jean-Pierre LUMINET Astrophysicien, écrivain Jurés du PRIX ROBERVAL Sciences humaines et sociales Vincent CLAVURIER Psychologue clinicien Christian DELACROIX Professeur agrégé d histoire, université de Marne-la-Vallée Yann DIENER SIHPP, psychanalyste François DOSSE Professeur des universités en histoire contemporaine, IUFM de Créteil Patrick GARCIA Maître de conférences en histoire contemporaine, IUFM de Versailles Olivier MONGIN Directeur de la revue Esprit, écrivain Éric VIGNE Directeur de collection Sport Serge LAGET Journaliste à L Équipe Théâtre Jean-Pierre THIBAUDAT Écrivain, critique Voyages Gilles FUMEY Géographe, maître de conférences, université Paris IV-Sorbonne En partenariat avec : Le Centre national du livre : Anne Princen et certains experts des commissions thématiques présentent une sélection d ouvrages français et francophones ayant bénéficié d aides à l édition accordées par le CNL. [ lechoixdeslibraires.com : Vient de paraître propose à ses lecteurs une sélection de choix de libraires parmi les nouveautés de l édition française et francophone. [
4 AVANT-PROPOS 5 Vous retrouverez, dans ces pages, l actualité du livre et du disque français, les parutions depuis octobre dernier. La sélection des ouvrages, réalisée par les rédacteurs dans une grande liberté, et la pluralité des tons dans chacune des rubriques font de Vient de paraître un «bulletin trimestriel des nouveautés», indispensable pour les établissements culturels français, les maisons d édition, les libraires, les traducteurs et, plus généralement, tous les lecteurs à l étranger et en France. Au programme de ce numéro de février : La présence, parmi les sélectionneurs, d experts des commissions thématiques du Centre national du livre qui proposent des ouvrages ayant bénéficiés d aides à l édition accordées par le CNL et des libraires du site Internet lechoixdes libraires.com qui font part de leurs coups de cœur. La rubrique «Livres français dans le monde», qui présente les grands rendez-vous autour du livre et de l écrit, en France et à l étranger. Il est toujours possible de consulter et de télécharger les anciens numéros sur le site de culturesfrance [ ainsi que la version anglaise, et de nous faire part de vos remarques.
5 6 architecture ARCHITECTURE Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC GUILLERME Jacques L Art du projet. Histoire, technique, architecture [Mardaga, coll. «Architecture», juin 2008, 384 pages, ill. n. & b., 35, ISBN : ],!7IC8H0-ajjigf! Rares sont les penseurs de la technique. Il y eut en France, dans l après-guerre, Bertrand Gille pour l histoire et, pour la philosophie, Georges Simondon. Et puis Jacques Guillerme ( ) qui, scientifique de formation (il était chimiste et physicien), dirigea pendant de longues années, en philosophe autant qu en historien, un laboratoire de recherche et une chaire consacrée à l histoire des techniques et (spécialement) de l architecture au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Savant ne dédaignant pas la polémique, il s attaqua aux fondements du «fonctionnalisme» en faisant de l art contemporain le révélateur de la crise, propre à la modernité, du désir de rétablir un ordre que ses lointains prédécesseurs (ceux du xvi e siècle, par exemple) avaient recherché. Modeste par rigueur, Jacques Guillerme a publié essentiellement des articles «où il porte un regard critique sur la pensée technicienne au moment où celle-ci tend à se réduire elle-même à une technique», disent ses éditeurs. Rassemblés avec ferveur par Hélène Vérin qui fut sa principale collaboratrice, et présentés par celle-ci et par une des jeunes disciples de Guillerme Valérie Nègre, architecte et enseignante à l ENS d architecture de Paris-la-Villette, les textes qui composent cet ouvrage en forme d hommage posthume étaient pour la plupart introuvables, voire inédits en français. Ils couvrent un spectre très large de réflexion, en particulier dans le champ architectural où, en plaçant au centre de son travail l idée d innovation, Guillerme n hésite pas à s en prendre aux notions (souvent plus creuses que réfléchies, il est vrai, et souvent partie prenante de stratégies de communication plus que de réflexion) communément utilisées par les architectes et par les théoriciens de l architecture eux-mêmes. Un grand livre doté de tout l appareil critique nécessaire. J.-P. L. D. PAQUOT Thierry La Folie des hauteurs. Pourquoi s obstiner à construire des tours? [Bourin éditeur, Paris, octobre 2008, 240 p., 19, ISBN : ],!7IC8E9-ebajib! «Philosophe de l urbain» comme il se plaît à se présenter, Thierry Paquot s en prend, dans un essai écrit d une plume alerte, à une mode sévissant aujourd hui parmi les décideurs et les architectes : construire toujours plus haut. L un des spécialistes de la question, Georges Binder, n a-t-il pas noté qu en 2007, 877 projets de gratte-ciel étaient en cours, dont 59 % en Asie, avec un souci de monter toujours plus haut pour battre le record établi par les voisins vécus comme des concurrents? Comme si l attentat, suivi par leur effondrement, contre les Twin Towers de Manhattan, loin d avoir vacciné les décideurs et les promoteurs contre la fragilité technique et symbolique des immeubles de grande hauteur (IGH), avait au contraire relancé leurs ardeurs. Stupéfié et révolté par un tel paradoxe, bien qu il ne cache pas le plaisir que lui procurent les tours italiennes médiévales ou le sky-line mythique de New York, Paquot entreprend de revisiter l histoire des tours dans l architecture moderne. Celle-ci s ouvre à Chicago avec les créations d architectes-ingénieurs (William Le Baron Jenney, Louis Sullivan ) formés pour plusieurs d entre eux à l École centrale des arts et manufactures de Paris comme Gustave Eiffel. Mettant à profit deux techniques nouvelles à la suite du grand incendie de la ville, ces derniers ont inventé la figure architecturale caractéristique de la nouvelle métropole du xx e siècle. Mais la «folie des hauteurs» est-elle encore de mise dans un xxi e siècle confronté à une crise environnementale majeure? Le premier argument invoqué par les défenseurs des tours de plus en plus hautes est l accroissement accéléré de la population urbaine : faux prétexte, rétorque Paquot, qui rappelle que l on peut obtenir des densités comparables à celle qu induit un urbanisme de tours en pratiquant un urbanisme compact du genre haussmannien (ce qui n implique pas, loin s en faut, qu il faille «haussmanniser» les villes actuelles). Le second argument est que les nouvelles tours seront à la fois mixtes (activités + habitat + commerces, etc.) et écologiques grâce aux progrès en matière d isolation, de ventilation naturelle ou de production d énergie : balivernes, répond Paquot en mettant en avant le coût énergétique démesuré (celui des batteries d ascenseurs au premier chef) et les désagréments (psychiques, sociaux ) liés à la vie en trop grande hauteur Au fur et à mesure qu on avance dans la lecture de cet ouvrage très bien documenté, une conviction s impose : ce ne sont pas les tours elles-mêmes qui posent problème, à condition que leur hauteur ne soit pas un objet de compétition et qu elles participent à la création d un paysage urbain varié, mais le délire de puissance des décideurs allié au désir d une grande partie des architectes de réaliser des performances frisant la mégalomanie. Une telle position est-elle celle d un esprit formé à l idéal classique de mesure en toutes choses? Peut-être. Mais une attitude raisonnable, vraisemblablement. J.-P. L. D. SIMONOT Béatrice Le Fou de la diagonale. Claude Parent, architecte [Actes Sud, septembre 2008, 224 p., ill. n. & b. et coul., 30, ISBN : ],!7IC7E2-hhigbe! Mégalomane comme certains de ses confrères, Claude Parent l a été et le demeure à 80 ans passés. Mais il y a chez lui un brin de folie poétique, donc créative, que Jean Nouvel (qui travailla chez Parent lorsqu il était étudiant) met en exergue dans l avant-propos qu il a écrit pour cet ouvrage. Après des études chaotiques, Parent s associe avec Ionel Schein tout en fréquentant l avant-garde artistique des années 1950, avant d intégrer le groupe Espace qui lui permet de se lier avec André Bloc, l architecte moderne fondateur de la revue L Architecture d aujourd hui, pour lequel il construit une maison à Antibes. Puis il rencontre en 1963 l urbaniste et philosophe Paul Virilio avec qui il fonde le groupe Architecture-Principe et construit à Nevers une fameuse église (Sainte-Bernadette) rappelant les blockhaus chers à Virilio. Mais cette collaboration (qui s achèvera par une rupture après mai 1968) accouche aussi d une théorie Vient de Paraître N o 34 février 2009
6 architecture : jardins et paysages / urbanisme 7 spatiale considérée par certains observateurs comme un témoignage de folie douce : la «fonction oblique» (d où le titre du livre de Béatrice Simonot). Récusant le système de coordonnées utilisé depuis toujours par les architectes, fondé sur le couple horizontale/verticale, les deux compères militent pour la diagonale et imaginent plusieurs projets où l on vit à l oblique! Quelque peu marginalisé par la génération des architectes «contestataires» issus de mai 1968, Parent se spécialise alors dans la création de centres commerciaux et de centrales nucléaires. Toujours le crayon à la main, il dessine, parallèlement à ces réalisations, des projets imaginaires aux formes surprenantes et demeure ce qu il a toujours été et désiré être : une figure inclassable de la scène architecturale française qui prône l avantgardisme, y compris lorsqu il pratique l affairisme par nécessité. J.-P. L. D. JARDINS ET PAYSAGES Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC ROCA Alessandro (dir.) Gilles Clément. Neuf jardins : approche du jardin planétaire [Actes Sud, septembre 2008, 264 p., ill. coul., 39, ISBN : ],!7IC7E2-hhidaa! Le travail de jardinier-paysagiste de Gilles Clément, ingénieur agronome, est célébré aujourd hui internationalement. Il réunit en effet une œuvre plantée et construite d une très grande beauté et une réflexion, exprimée dans de nombreux ouvrages (y compris deux romans) dont les concepts clés sont «le jardin en mouvement» (jardin d entretien minimal où la végétation «vagabonde» n est que conduite et contrôlée), «le jardin planétaire» (la planète comme milieu écologique unitaire dans lequel nous sommes des hôtes actifs ou passifs) et le «tiers paysage» (notion tirée d une étude démontrant que la biodiversité se niche dans les friches, les marges des champs cultivés et des petites infrastructures et même dans les centres métropolitains). L ouvrage coordonné par Alessandro Roca, architecte et enseignant, est à ce jour la présentation la plus accomplie et la plus complète de ce travail. Non qu il vise à l exhaustivité, mais parce que, à travers l étude, très documentée et très bien illustrée, de neuf jardins (ceux du château de Blois, du quai Branly à Paris, du parc Henri-Matisse de Lille, de l abbaye de Valloires dans la Somme, de la Fontaine d herbe à la Réunion, du parc André-Citroën à Paris, de la Vallée dans la Creuse, du domaine du Rayol dans le Var, du jardin de la Grande Arche à Paris), ce livre balaie l ensemble de l œuvre pratique et théorique d un artiste qui est aussi un botaniste voyageur exceptionnel. J.-P. L. D. URBANISME Sélection de Jean-Pierre LE DANTEC BONILLO Jean-Lucien La Reconstruction à Marseille. Architecture et projets urbains ( ) [Imbernon, octobre 2008, 196 p., ill. n. & b. et coul., 49, ISBN : ],!7IC9F1-gdjggj! Les monographies urbaines et architecturales de qualité ne sont pas légion. Aussi convient-il d attirer l attention sur un ouvrage modeste, mais sérieusement documenté et de lecture agréable. D autant qu il traite d une ville mythique constituée de villages juxtaposés pour cause de géographie capricieuse, dont l histoire urbaine récente qui prend sa source dans celle de la reconstruction est riche, mouvementée et tellement singulière que ses «cités» d immigrés, malgré leur isolement spatial et les problèmes sociaux «normaux» qu elles endurent, ont un sentiment d appartenance à la ville. Le point de départ de l analyse de Bonillo est la reconstruction du quartier du Vieux-Port à Marseille, détruit par les Allemands en Mais le livre déploie une approche plus large : dans le temps, d une part, avec les périodes de l entredeux-guerres et du conflit mondial dont les visions et les projets annoncent le processus de démolition/reconstruction ; dans l espace, d autre part, avec les projets de Le Corbusier pour Marseille et la prise en compte du contexte national. Pour restituer cette expérience aux rebondissements multiples, l auteur choisit trois thématiques : celle des représentations de la vieille ville chez les différents acteurs des projets ; celle des relations entre les experts (architectes, urbanistes) et les décideurs politiques ; celle, enfin, des conditions du travail collectif des architectes et de la quête d une écriture moderne et méditerranéenne. Fruit d un processus chaotique, la reconstruction du quartier du Vieux-Port, au-delà de la qualité de certaines architectures aujourd hui reconnues comme exemplaires celles de Fernand Pouillon sur le vieux port au premier chef, a produit un fragment urbain de grande valeur. Loin de l idéal esthétique d homogénéité alors consensuel, il s impose comme une véritable métaphore de la ville dans l histoire, un imparfait palimpseste qui a gardé les traces de ses conditions conflictuelles de fabrication. Le paysage urbain qui en résulte, célébré par Jean-Claude Izzo dans sa trilogie de polars marseillais, fascine et fascinera longtemps encore. J.-P. L. D. LAPEYRONNIE Didier Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd hui [Robert Laffont, coll. «Le monde comme il va», septembre 2008, 630 p., 23, ISBN : ],!7IC2C1-bahggj! Sociologue professeur à la Sorbonne, Didier Lapeyronnie livre, avec cet ouvrage, une analyse serrée et sans concession d un des phénomènes les plus graves caractérisant la société urbaine française contemporaine : la formation de ghettos. Après une enquête de quatre années menée dans une cité «ordinaire» de l Ouest de la France au contact des habitants pour se démarquer des visions institutionnelles, le constat est implacable : loin de se résorber, la relégation, dans des quartiers aussi circonscrits que défavorisés, de populations pauvres et majoritairement issues de l immigration des anciennes colonies françaises, est en train d accoucher de contre-sociétés fermées. Ces «ghettos» à l américaine jouent à la fois le rôle de «cage» et de «cocon» pour leurs habitants. Cages parce que ceux-ci en sont, de fait, majoritairement prisonniers puisqu ils n ont qu une chance infime
7 8 architecture : urbanisme d échapper à un univers architectural et urbain qu eux-mêmes jugent «pourri» ; mais cocon en ce sens que, contrairement à l idée reçue, c est plutôt d un excès de social et de famille dont souffrent ces cités, que de l inverse raison pour laquelle, paradoxalement, leurs occupants y sont très attachés. Contrairement à ce qu on aurait pu espérer, cette situation ne cesse d empirer et de se consolider : ainsi, Didier Lapeyronnie confesse qu il n aurait pas employé le terme de «ghetto» il y a quinze ans lorsqu il a écrit avec François Dubet un livre déjà remarqué : La Galère. Pourquoi? Parce le ghetto se trouve «dans la peau» de ses occupants qui partagent un ensemble de «valeurs» (ou plutôt de «contre-valeurs») d une société dominée : le racisme, à commencer par un antisémitisme de masse (sans Juif) fondé sur l idée que «les Juifs mênent le monde» ; la violence (une «culture de la prison» y est enracinée et le nombre d armes en circulation y est considérable) ; la loi des bandes et l économie souterraine qui va avec ; des rapports hommes/femmes discriminatoires. Bref, pour le sociologue de terrain qu est Lapeyronnie, il ne sert à rien de se bercer d illusions «humanistes» : si l on ne peut qu applaudir les efforts des associations internes aux ghettos qui luttent pour les déconstruire, et si l on ne peut que soutenir l effort des politiques visant à désenclaver et à «remodeler» architecturalement ces cités, l issue n est pas pour demain, mais semble s éloigner chaque jour un peu plus. J.-P. L. D. MANTZIARAS Panos La Ville-paysage. Rudolf Schwarz et la dissolution des villes [Métispresses, coll. «VuesDensemble», novembre 2008, 296 p., ill. n. & b. et coul., 32, ISBN : Préface de Bernardo Secchi.],!7IC9E0-eagacj! Chacun connaît la boutade d Alphonse Allais selon laquelle il eût été mille fois préférable de bâtir les villes à la campagne. Mais par-delà le mot d esprit, se niche une réalité : la tentative, menée en particulier aux États-Unis par les architectes influencés par le transcendantalisme émersonien et par Thoreau, d inventer un nouveau type d urbanisation, opposé à New York et aux villes européennes, mêlant nature, habitat, production et équipements cette performance étant rendue possible grâce aux moyens rapides de communication matériels et immatériels : la Broadacre City de Frank Lloyd Wright en constitue l utopie, et les garden communities conçues par Frederick Law Olmsted dans les années 1880 la préfiguration. Longtemps, l Europe est restée rétive à ce modèle qui se répand toutefois de plus en plus sur la planète car il répond au désir majoritaire d habiter un pavillon au milieu d un jardin. Dans ces conditions, soutenu par les pavillonneurs, le lobby automobile et l État, un nouveau concept urbain est apparu à la fin du xx e siècle sous nos cieux : celui de «ville étendue» théorisé sous l appellation de citta diffusa par l urbaniste italien Roberto Secchi, tandis que la théoricienne française de l urbanisme, Françoise Choay, prédisait avec tristesse la «disparition des villes». Selon les tenants de la ville étendue dont Panos Mantziaras est un représentant cultivé, «l urbanisation accélérée de notre globe lance un défi inédit aux disciplines relatives à la transformation du cadre de vie. Aménagement du territoire, urbanisme et architecture sont confrontés à l installation de nouvelles populations dans des territoires de plus en plus étendus, à l artificialisation accrue du sol, à la domestication de la nature. Le phénomène, critiqué pour ses désavantages écologiques et exorcisé comme copie conforme de l urban sprawl américain, est néanmoins fermement ancré dans le passé de la ville européenne», ainsi qu en témoigne, explique Mantziaras, l œuvre de Rudolf Schwarz ( ) qu il étudie minutieusement : «Son projet de Stadtandfschaft, visant a la fois une fusion de la ville dans la nature et la citadinité étalée dans l ensemble du territoire, exemplifie, nous dit-il, la recherche pour la forme d une véritable et durable ville-paysage.» On aura compris que l auteur de la recension de cet ouvrage, tout en en reconnaissant la qualité, est un ferme partisan de la compacité urbaine sans laquelle le lien social tend à se dissoudre en microsociétés fermées tandis que l énergie est gaspillée, le rejet de gaz à effet de serre augmenté, les infrastructures multipliées, la paupérisation de populations prisonnières de leurs voitures accélérée, et que les paysages convoités à l origine par les habitants de cette ville à la campagne sont altérés. J.-P. L. D. ORFEUIL Jean-Pierre Mobilités urbaines. L Âge des possibles [Les Carnets de l info, coll. «Modes de ville», novembre 2008, 192 p., 16, ISBN : ],!7IC9B6-gcidje! Avec la crise environnementale suivie par la crise économique, la question des mobilités urbaines est à l ordre du jour. Comment continuer d offrir aux populations urbaines l indispensable possibilité de se déplacer dans des conditions satisfaisantes tout en diminuant les émanations de gaz à effet de serre? Jean-Pierre Orfeuil, professeur à l institut d urbanisme de l université Paris-XII et président de la chaire universitaire de l Institut pour la ville en mouvement, explore un ensemble de solutions alternatives (location, covoiturage, etc.) ainsi que les conditions de leur émergence. «Le carburant est hors de prix, nous dit-il, le réchauffement menace, certains rêvent, chez nous, de villes sans voitures. La société appelle à plus de flexibilité et de réactivité, ce qui se traduit souvent par des besoins croissants de mobilité. Autant dire que nos soucis ne font que commencer. Sommes-nous condamnés? Oui, condamnés à réussir une transition. Vers quoi? Une mobilité durable bien sûr. Des villes mieux organisées, des transports publics plus performants, des voitures moins gourmandes Peut-être cela ne suffira-t-il pas? Certains prônent, sous la bannière de l âge de l accès le passage d une économie de la possession à une économie de flux et de services. D autres explorent les potentiels d un modèle de consomm acteur. Utopies? Pour demain matin, sans doute, pour plus tard, ça se discute.» Une réflexion tonique en phase avec l un des problèmes majeurs de notre époque. J.-P. L. D. Vient de Paraître N o 34 février 2009
8 art de vivre 9 ART DE VIVRE Sélection de Pierre-Dominique PARENT BEDOS Guy Le Jour et l Heure [Stock, coll. «Bleue», novembre 2008, 144 p., 15, ISBN : ],!7IC2D4-agbfbe! Comediente, tragediente! Le dernier livre de Guy Bedos s inscrit dans le droit fil de ses sketches avec une gravité peut-être inhabituelle. En effet, face à l appréhension de sa propre mort évoquée avec une insistance troublante, ainsi qu au décès de sa mère, l humoriste adopte souvent un ton grave tout en conservant cet esprit de dérision qui le caractérise. Derrière le masque du comédien, le tragique est ici en embuscade, à peine appuyé pour ne pas alourdir le propos et éviter de brouiller l image du comique dont le style nous est si familier. À souligner que Guy Bedos est l un des rares comiques français à pratiquer l autodérision avec autant de sincérité. Dans chacun de ses livres comme dans chacun de ses spectacles, il s engage tout entier. Il a su dépasser la condition de simple amuseur avec sa célèbre revue de presse où il révèle, sur scène, une réelle connaissance de la vie politique. On retrouve dans Le Jour et l Heure des passages confirmant ses compétences et ses préférences pour une gauche traitée sans complaisance. On avait d ailleurs pu constater naguère ses talents d observateur et de polémiste dans la chronique régulière qu il tenait dans le journal Libération. L originalité de ses dernières confessions réside dans une double évocation. D une part, celle de la maladie exposée sans fausse pudeur, mais toujours avec une douce ironie et d autre part celle d une observation chaleureuse mais sans indulgence de la personnalité de ses propres enfants. Cela, sous forme de passages en italique, imaginant les sentiments que sont présumés ressentir ses enfants à son égard. Il y a un certain courage, pour un homme dont le comique est le métier, à nous livrer cette sorte de testament style «dragées au poivre» où le comédien nous prévient qu il souhaite être le metteur en scène de sa mort à l heure et au jour qui lui conviendront le mieux. P.-D. P. CASCUA Stéphane Le sport est-il bon pour la santé? [Odile Jacob, coll. «Poches pratique», novembre 2008, 256 p., 7, ISBN : ],!7IC7D8-bcbbhc! On connaît, hélas, la mort subite du nourrisson mais que savons-nous de la mort subite du sportif? «Chaque année, en France, l effort provoque le décès brutal de sportifs en pleine forme!» proclame le docteur Stéphane Cascua en amorce de son ouvrage comme pour frapper les esprits. «Dans 85 % des cas, le cœur victime de cette crampe fatale est atteint de maladie coronarienne.» De quoi alerter les joggers impénitents et autres acharnés du ballon rond et ovale ou de toute autre activité sportive pratiquée sans modération à l instar d une drogue ou d une volonté de dépassement démesurée. Sans vouloir effrayer les sportifs de haut ou de bas niveau, ce livre décrit une réalité trop peu connue ou que nous refusons de voir tant est fortement ancrée l idée du sport «bon pour la santé». Notion exacte, mais pas à n importe quel prix, et surtout pas sans contrôle. Il convient d adapter l effort à l âge quand celui-ci est supérieur à 40 ans, de tenir compte de son sexe puisque ce sont les hommes qui sont d abord exposés à la maladie coronarienne et enfin de s informer sur les infarctus éventuellement survenus chez les membres de sa famille. D autres facteurs entrent en jeu chez le sportif non surveillé médicalement comme par exemple l excès de cholestérol, l hypertension artérielle et le tabac. Les sports d équipe comme le football favorisent l accident coronarien car les joueurs sont obligés de suivre le rythme imposé par les péripéties du match. Après toutes ces mises en garde, la tentation est grande de s installer au creux d un fauteuil et d en bouger le moins possible. Pourtant, et non sans paradoxe, Stéphane Cascua explique aussi que «la sédentarisation multiplie par deux le risque d infarctus». Par ailleurs, une pratique sportive raisonnable réduit le stress, l hypertension artérielle, le risque de diabète, de cholestérol élevé et, malgré ce qui a été dit précédemment, le risque d infarctus et de mort subite! En réalité, c est moins le sport qui peut constituer un danger que son utilisation inconsidérée et surtout le surentraînement, «syndrome» allant à l encontre des résultats espérés car facteur de «chutes des performances et de diminution du goût pour l entraînement». Un comble! On trouvera bien d autres informations médicales appropriées, conseils et mises en garde pertinentes dans cet ouvrage salutaire écrit avec le souci d accompagner ceux et celles qui souhaitent pratiquer un sport sans en être victime. P.-D. P. FERRIÈRES Madeleine Histoires de cuisines et trésors des fourneaux [Larousse, coll. «Hors collection Larousse pratique», octobre 2008, 192 p., ill. coul., 29,90, ISBN : ],!7IC0D5-idibjd! Enfin un livre traitant de cuisine qui n oblige à aucun essai culinaire, à moins que vous souhaitiez régaler vos proches d un bouillon de colimaçons ou d un rôti de chat. Spécialiste de l histoire de l alimentation, Madeleine Ferrières «s intéresse à la nourriture ordinaire, celle des gens de peu, celle de tous les jours». Son livre propose une «anthologie provisoire des plats ordinaires et ne présente que très peu de recettes». Ces histoires de cuisines dévoilent ce que mangeaient les Français du xvi e au xix e siècle. Ainsi se dessine un paysage culinaire inconnu en marge de la cuisine des chefs célèbres. Au gré d un classement alphabétique voisinent des plats qui deviendront des classiques de la cuisine française comme le haricot de mouton, les pois au lard, la sauce tomate mais aussi des recettes étranges comme celle du boudin humain préconisant qu en temps de famine le sang tiré d un homme sain peut être transformé en boudin. Ou celle du lézard en fricassée dont Jean-Baptiste Labat, envoyé en mission aux Antilles, se déclare friand, estimant que la chair de ce reptile «ressemble à celle du poulet, par sa blancheur, sa tendreté, son bon goût et sa délicatesse». C est un plaisir de consulter ce beau livre, très bien mis en page où 300 dessins, tableaux et gravures anciennes traitées en sépia donnent une impression de richesse et d abondance même si certaines recettes sont destinées aux «pauvres». P.-D. P.
9 10 art de vivre MILLAU Christian Dictionnaire amoureux de la gastronomie [Plon, coll. «Dictionnaire amoureux», octobre 2008, 784 p., 25, ISBN : Illustrations de Alain Bouldouyre.],!7IC2F9-cagjid! Dans cette prestigieuse collection (où figure déjà le vin présenté par Bernard Pivot), c est au tour de la gastronomie d être célébrée par un maître en la matière : Christian Millau, cofondateur du fameux guide Gault et Millau. Lequel n a pas profité de ce dictionnaire particulier pour publier un guide de plus. Il s agit ici de pages d amour mais aussi d humour, d humeur, d érudition, et aucunement de conseils pratiques. L ordre alphabétique des chapitres provoque un amusant télescopage de concepts, réflexions, cris du cœur et autres anecdotes apparemment sans lien les uns avec les autres si ce n est l élégance du langage et la connaissance aiguë d une discipline qu il est superflu, pour l auteur, de démontrer. Là où certains auraient évoqué l historique habituel d une carrière et un catéchisme culinaire conformiste, Christian Millau élève son propos de gastronome au rang d une réflexion aussi élevée que sensuelle, à la hauteur de cette civilisation du goût qui nous imprègne de «Jésus à Sarkozy» pour reprendre le titre de l un des chapitres, exemple de la gourmande érudition de l auteur. Pour lui, «Jésus ne vivait pas seulement d amour (de son prochain) et d eau fraîche. [ ] La table joua un grand rôle dans ses paraboles. C est à celle de Cana qu il fit son premier miracle en changeant l eau en vin, et un autre jour, il nourrit cinquante mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains d orge et deux poissons.» Millau ajoute plus loin que «le froment, l orge, l oignon, les œufs, les fèves, les lentilles, le beurre, le fromage, le raisin, la figue et les fruits secs figuraient au repas» offert par un Pharisien. Christian Millau amuse son lecteur en examinant les personnages historiques par la lorgnette de la gourmandise : Charlemagne s est fait le promoteur du roquefort ; François I er, chantre des arts, n était pourtant qu un «bâfreur» ; Catherine de Médicis se droguait aux épices ; Henri IV cultivait des asperges aux abords de la face nord du Louvre et il est bien possible qu il ait mangé chaque dimanche sa poule au pot ; prisonnier au Temple, Louis XVI a mené grande vie dans sa prison, servi par près de seize serviteurs ; Louis-Philippe se «nourrissait comme un boutiquier» Nous n aborderons pas l histoire plus récente, laissant aux lecteurs le loisir d approfondir, parmi bien d autres, ces étonnantes révélations. P.-D. P. PIVOT Bernard 100 expressions à sauver [Albin Michel, octobre 2008, 154 p., 12, ISBN : ],!7IC2C6-bedjid! Comme un conservateur des monuments historiques d un style particulier, Bernard Pivot «classe» certaines expressions de notre patrimoine linguistique en perdition. Cette mission, déjà entamée avec 100 mots à sauver, est à la fois salvatrice et jubilatoire. Salvatrice car proche du combat mené en faveur des espèces animales et végétales menacées, jubilatoire parce que réservée en priorité aux expressions les plus pittoresques de notre langue qui risquent, elles aussi, de sombrer dans l oubli. Cela en raison de l évolution d une langue de plus en plus «efficace» et de moins en moins savoureuse. La sélection de Bernard Pivot ne s effectue pourtant pas dans un cimetière linguistique. Nombre d expressions recueillies par lui sont encore en cours. Il est donc possible de leur insuffler un nouveau souffle bien qu elles ne se trouvent guère dans la bouche ou sous la plume (ou dans l ordinateur) des jeunes Français. Bernard Pivot ne méprise d ailleurs pas le langage actuel tel que la plupart des jeunes le pratiquent au quotidien. On peut seulement regretter que ces tournures souvent déconcertantes supplantent le traditionnel argot de papa qui, lui aussi, donnait du sel à nos propos, y compris dans les livres et les films des meilleurs auteurs. Par ailleurs, le recueil de Bernard Pivot fait œuvre de pédagogie. En effet, beaucoup de ces expressions, pourtant illustres, ont pour origine une histoire quelque peu oubliée. Une raison supplémentaire de se procurer ce petit livre «à toute bringue» sans «attendre la semaine des quatre jeudis» au lieu de «peigner la girafe». P.-D. P. PODALYDÈS Denis Voix off [Mercure de France, coll. «Traits et Portraits», septembre 2008, 256 p. + 1 CD audio, ill. n. & b., 25, ISBN : ],!7IC7B5-ccieaf! Il s agit plus d une confession que d un essai au sens où on l entend communément. Une confession sensible, «impressionniste», composée effectivement de traits et de portraits et fondée sur une passion : la voix ou plutôt les voix celles, bien vivantes et charnelles d hommes et de femmes comme tout le monde (la famille de l auteur) ou celles de comédiens professionnels. L auteur, comédien talentueux, a recueilli ici, pour notre bonheur, des fragments de «mémoire de voix», provenant d un puzzle conçu dès son enfance. Cette passion pour la voix, avec ses tonalités diverses, lui a été transmise par la radio, le disque ou certains récitals. Elle repose moins sur l apprentissage d une technique de diction que sur une fusion sensible entre l appréhension d un texte et son expression parlée. Expression spécifique qui ne s appuie sur aucune gestuelle, aucun décor, aucune lumière et qui ne possède pour toute arme que celle de cordes vocales plus ou moins tendues, plus ou moins aiguës. Denis Podalydès, absorbé par la voix des autres, comme celle de Michel Bouquet «un massif élevé, dentelé» ; celle d Antoine Vitez «un bois de bouleaux traversé de chevaux au galop» ou celle de d André Dussolier «une campagne à la tombée du soir, bruissante, paisible, secrète» néglige quelque peu la sienne. Il va même jusqu à avouer courageusement une fâcheuse expérience. Celle d un enregistrement qu il fit, L Apologie de Socrate de Platon. Quand il fut terminé, l écoute du disque lui fût insupportable : «[ ] ma voix n est pas telle que je l entends, telle que je la veux, telle que je la profère, de l intérieur de la tête, de la gorge, de la bouche» C est la première fois, à notre connaissance, qu un comédien se penche avec autant d humilité et de sincérité sur ce véritable art de la voix. Art quelque peu négligé aujourd hui en partie à cause du cinéma. En effet, grâce à l évolution du son, le cinéma ne nécessite plus guère d efforts vocaux et tend à imposer un phrasé monocorde au nom d un certain réalisme. Heureusement, le lyrisme n est pas mort, Vient de Paraître N o 34 février 2009
10 art de vivre 11 le romantisme non plus. La voix de Gérard Philipe, par exemple, est toujours vivante, c est la voix de la jeunesse éternelle. P.-D. P. RAGON Michel et VALLET Thierry Paris paysages [Siloë, mai 2008, 120 p., ill. coul., 30, ISBN : ],!7IC8E2-dbeabj! Thierry Vallet a choisi le grand angle et l absence de la foule, Paris vidée de ses habitants peut être contemplée comme un paysage. Le silence est tombé sur la ville. Reposez-vous et admirez. Voici les monuments classiques : le palais du Louvre et la pyramide si contestée en son temps, la gare-musée d Orsay, le génie de la Bastille, le pont Mirabeau, Notre-Dame Thierry Vallet n a oublié ni les bâtiments modernes (tours de la grande Bibliothèque, gratte-ciel de la Défense), ni les constructions industrielles avec l usine des ciments Lafarge et les grands moulins de Pantin. La Seine figure sur la majorité des photos. L écrivain et critique d art Michel Ragon, qui commente avec sobriété ce livre de photos pense que «Thierry Vallet a été envoûté par le miroitement de la Seine. Elle souligne la nostalgie de ses quais, l enjambement gracieux ou monumental de ses ponts, l architecture énigmatique de ses berges.» Au fil des photos, le promeneur immobile est séduit par la lumière dorée qui donne aux immeubles parisiens les tons ocres et rosés d une ville italienne. A contrario, la photo consacrée au Pont-Neuf et à l île de la Cité présente un camaïeu de gris. Certaines photos offrent le même paysage capturé à chaque saison et l on se prend à observer les arbres du square Émile Chautemps : ce sont des marronniers comme l indiquent les fleurs en forme de petits candélabres blancs sur la photo du printemps. La couleur de l eau du bassin change selon les saisons : verte en été quand elle reflète le feuillage des arbres, glauque et jonchée de feuilles mortes en automne. Ce livre est à garder pour les soirées où excédés par la circulation, la foule, le métro, vous songerez à vous exiler dans une campagne tranquille. Ouvrez ce livre et promenezvous dans Paris paysages. P.-D. P. ROUVILLOIS Frédéric Histoire de la politesse de 1789 à nos jours [Flammarion, coll. «Champs histoire», août 2008, 635 p., 12, ISBN : ],!7IC0I1-cbhiaf! Les révolutionnaires interdisent le vouvoiement et suppriment les vœux du nouvel an. Au xix e siècle, un jeune homme invitant une jeune fille à danser porte obligatoirement des gants. À la même époque, un homme en visite doit garder son chapeau à la main en évitant de le tenir comme un pauvre demandant l aumône. Toutes ces règles étranges ont à voir avec la politesse. Grâce à Frédéric Rouvillois, nous pouvons décrypter les évolutions de cette science compliquée destinée, en principe, à rendre plus faciles et plus agréables les rapports humains marque une contestation radicale de la politesse, les révolutionnaires voyant une hypocrisie dans ces règles héritées de l Ancien régime. Flux et reflux caractérisent l histoire de la politesse et cette réforme révolutionnaire ne survivra pas au xix e siècle qui marque le triomphe de la politesse bourgeoise : les règles du savoir-vivre deviennent de plus en plus complexes, rigides et se diffusent dans les couches plus modestes de la société. Cette période s achève avec la Grande Guerre. C est le temps des ruptures et l on assiste à une simplification des usages et à la disparition de certains d entre eux qui apparaissent comme des privilèges. Une des évolutions concerne les femmes. Faute de personnel pour les surveiller, les jeunes filles sortent «seules» et le code qui régentait les relations entre jeunes gens et jeunes filles devient très vite obsolète. Les surréalistes jettent aussi leur pierre à la politesse bourgeoise en s attaquant aux morts. Dans son texte «Refus d inhumer», André Breton se réjouit de la mort de l écrivain Anatole France. Le début des années 1950 ouvre notre période que l auteur définit comme «l ère des incertitudes» avec d un côté la poursuite du mouvement de libération commencé durant l entredeux-guerres et des poches de résistance constituées par les groupes sociaux défenseurs du savoir-vivre traditionnel : aristocratie et grande bourgeoisie. Dans ces groupes, la politesse joue comme un signe de reconnaissance. Le xx e siècle ouvre de nouveaux champs d action à la politesse et l on appelle parfois de ses vœux un code précis réglementant l utilisation du portable. P.-D. P. SIMON François Pique-assiette. La fin d une gastronomie française [Grasset, novembre 2008, 154 p., 11,90, ISBN : ],!7IC2E6-ggfbbd! Francis Simon s en va-t-en guerre. L heure est grave, la gastronomie française est en danger. Il dénonce pêle-mêle : les chefs qui ne songent qu à ouvrir des restaurants à l étranger, qui sont toujours en avion au lieu d être derrière leur fourneau et qui risquent de perdre leur âme ; les imitateurs du grand cuisinier catalan Ferran Adria, promoteurs d une cuisine moléculaire «qui remplit les assiettes de gélifiants et d émulsifiants de laboratoires». À rejeter aussi la mode de la miniaturisation qui conduit à servir «des tartares d huîtres dans un dé à coudre». Mais que font donc les guides? Francis Simon conseille au Michelin de faire le ménage et de se débarrasser «des costumes gris du marketing ; des gagne-petit de la conjoncture, des faux chefs» pour se consacrer à l éclosion de jeunes talents. François Simon ricane lorsque le magazine britannique Restaurant a la prétention d établir le classement des cinquante meilleurs restaurants du monde. Il constate que le classement de tête ne varie guère et que le continent asiatique est quasi absent. Les votants qui pour moitié sont des restaurateurs et des chefs ont volé au secours de la notoriété. Se détournant de ces classements stériles et de cette cuisine à l esbroufe, F. Simon défend tous ceux qui ont le courage d oser une cuisine authentique. Sa célébration du lièvre aux cèpes de Jean-Marc Boyer (restaurant le Puits du trésor à Lastours) donne l eau à la bouche. P.-D. P.
11 12 arts ARTS Sélection de Marc BLANCHET, Michel ENAUDEAU, Gérard-Georges LEMAIRE, Olivier MICHELON et Jean-Pierre SALGAS Douglas Gordon : Où se trouvent les clefs? suivi de Unnatural historie [Gallimard/Collection Lambert en Avignon, coll. «Livres d art», octobre 2008, 192 p., ill. n. & b. et coul., 31,50, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic0h0-bcdcif! Tout au long de l ouvrage monographique publié à l occasion de l exposition de Douglas Gordon à la Collection Lambert en Avignon, la narration apparaît comme distillée. Pris en format paysage, le livre dévoile une série de consignes («Il y a quelque chose que vous devez savoir.»), d affirmations («Tu sais ce que tu veux.»), ou encore d avertissements («Je suis plus proche que tu ne l imagines.») que Douglas Gordon a écrites sur les murs des musées, galeries et centres d art ces quinze dernières années. Au fur et à mesure qu elles se multipliaient, ses phrases ont composé un regard parallèle sur l œuvre de Gordon. Né en 1966 à Glasgow en Écosse, ce dernier est largement connu pour ses interventions sur des films (ralentissement, multi-écran), mais davantage que cet aspect, c est un versant tourmenté, orienté vers une recherche parfois mystique qui ressort du présent ouvrage. Ces pages sont en cela écho direct de l exposition en Avignon. Gordon y avait déployé documents et œuvres dans l hôtel Caumont («Où se trouvent les clefs?») et était intervenu au sein même du palais des Papes («Unnatural historie»). Le médiéviste Jacques Chiffoleau revient sur cette installation en reprenant la maxime de Walter Benjamin («À chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer») pour noter les résurgences présentes dans ces travaux en regard une histoire médiévale parfois reliée à l Orient. Commissaire de l exposition, Éric Mézil dresse, lui, un portrait subjectif de l exposition, là où Rudolf Sagmeister revient sur les sources païennes et chrétiennes de certains travaux. Quant à Corinne Rondeau, elle établit un lien bienvenu entre les œuvres récentes de Gordon et un corpus vidéo déjà «classique». [Où se trouvent les clés?, exposition, Collection Lambert, Avignon, 6 juillet-23 novembre 2008.] O. Mi. Espèces d espace. Les années Première partie [Les Presses du réel/le Magasin, octobre 2008, 240 p, ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9a6-hdcide! Si l on en croit les revivals, les années 1980 sont déjà bien rentrées dans l histoire. Déjà au moins deux expositions («Flashback» en 2006 au Museum für Gegenwarkunst de Bâle et «The 80 s : a topology» à la Fondation Serralves de Porto en 2007) se sont intéressées à une décennie artistique controversée (la fin des utopies, la montée du libéralisme, mais également une énergie et une explosion de la scène des arts plastiques). Le Centre national d art contemporain du Magasin a entrepris lui aussi de revisiter la période par une suite de deux expositions accompagnées chacune d une publication. «Nous avons choisi comme point de départ l état de conscience qui au sortir des années 1970 anime la scène artistique, comme l ensemble du monde intellectuel et critique. Tous sont occupés à réfléchir la post-modernité, la fin des grands récits», postule Yves Aupetitallot, commissaire de l exposition et directeur de l ouvrage. «Ce contexte philosophique déterminant pour la sphère artistique, notamment en raison de l influence majeure de la French theory sur l école nordaméricaine, est à l œuvre dans les zones poreuses entre les milieux de l architecture et de l art occupés à repenser un espace public collectif en voie d émiettement.» Dès lors, ce n est pas le retour à la peinture symptôme spectaculaire des années 1980 mais un recueil de textes (Hal Foster, Félix Guattari, Paolo Portoghesi, Dan Graham, Ludger Guerdes) sur cette pensée postmoderne et l ouverture de zones de passage entre privé et public qui occupent les pages de cette anthologie de textes (la part «catalogue» étant réduite à la portion congrue), auxquels viennent se rajouter des textes plus spécifiques sur les expériences urbaines des groupes Fashion Moda, ABC No Rio, de l exposition de Times Square et sur la friche de Brown Boveri à Milan. L examen de la situation française souffre un peu de cet angle de vue car il est restreint, passé un rapide survol institutionnel et l évocation d «À Pierre et Marie, une exposition en travaux» à l Institut Pierre-Curie et de la manifestation «Pour vivre heureux, vivons cachés» à Nevers. Passionnante, la lecture est évidemment partielle. Mais un deuxième volume est déjà en gestation. [Espèces d espace, exposition, Le Magasin, Grenoble, 12 octobre janvier 2009.] O. Mi. Nathalie Talec [MAC/VAL, octobre 2008, 240 p., ill. coul., 35, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9b6-dceecf! «Comment appréhender une carrière, donc, une carrière artistique qui n a favorisé aucun médium et qui s est développée de façon non linéaire, sous des formes hétérogènes? Citons en quelques-unes. Le froid. La performance parlée. La citation de textes scientifiques. L expédition. Le scénario de sitcom. L aquarelle. L escalade. L écriture de chansons. Le nez qui saigne. La performance. Le projet de mobilier urbain. La vidéo» Au centre de l ouvrage publié par le musée d Art contemporain du Val de Marne (MAC/VAL) à l occasion de la rétrospective consacrée à Nathalie Talec, le texte d Élisabeth Lebovici affiche clairement l opportunité d un tel livre, celle de donner une lisibilité à une œuvre qui, sous la diversité de ses formats, s est poursuivie avec constance ces vingt-cinq dernières années, tout en apparaissant de manière fragmentaire à son public. À travers les textes de Frank Lamy («Cinq minutes sur la route du pôle avec NT»), Arnaud Labelle-Rojoux («Que reste-t-il de l amour?»), Ramon Tio Bellido («Températures ambiantes»), Anselm Jappe («La terreur blanche»), Ghislain Lauverjat («Traité de bave et d éternité»), Emmanuel Tugny («Elle chante pour passer le temps»), Élisabeth Lebovici («Les femmes aussi»), Marie- Laure Bernadac («Haute fidélité»), Pierre Gicquel («L une chante, l autre pas») et un entretien rétrospectif avec Claire Le Restif, l ouvrage revient sur quelques- Vient de Paraître N o 34 février 2009
12 arts 13 unes des thématiques récurrentes chez l artiste (le froid, l expédition), mais arrive également à cerner «le fond anxiogène des contes de fées» et la «forme bizarre d enchantement» (expressions de Labelle-Rojoux) qui en émanent. À noter, la riche iconographie (reproductions d œuvres mais également documents annexes) qui complète cette somme. [Nathalie Talec, exposition, MAC/VAL, Vitry-sur-Seine, 10 octobre janvier 2009.] O. Mi. ABADIE Daniel Lalanne(s) [Flammarion, octobre 2008, 352 p., ill. coul., 95, ISBN : ],!7IC0I0-bbddca! Daniel Abadie veut convaincre ses lecteurs que les œuvres de Claude et François-Xavier Lalanne trouvent leurs racines et donc leur justification dans le surréalisme : il ne peut s empêcher de faire un parallèle entre La Pomme de New York (2006) de Claude Lalanne et les tableaux de René Magritte ce qui n est pas faux, mais insuffisant pour la démonstration. Si un certain sens de l humour et du wit, doublé d un goût pour l absurde règnent dans leur univers, il est difficile de voir un lien direct et exclusif avec le surréalisme. Bien sûr, des pièces bouffes comme Escargot avec un doigt (1968), Escargot avec deux doigts (1968), Pain-pieds (1971), Choupatte (1975) et le Lapin debout à collerette (2006) s inscrivent dans cette optique. Toutefois, je préfère croire que ces deux créateurs ont cherché à produire une vison décalée et souvent fantastique de la réalité rurale. On découvre en effet un bestiaire complet, avec des sculptures de sangliers, de pigeons, de moutons (même noirs), de lapins en tout genre dont le Lapin polymorphe (1969) ou Lapin à vent (1994), de hérissons, entre autres, auxquels viennent s ajouter des animaux exotiques, des serpents, des grues, des autruches, des rhinocéros et des gorilles. Ces compositions souvent imposantes ont surtout une fonction ornementale dans les jardins et les parcs et introduisent une note de divertissement visuel, à mi-chemin entre l art «pur» et les arts décoratifs. Les fauteuils crapauds sont à la fois des sièges et des œuvres plastiques à part entière. Et l on peut dire la même chose du gorille qui fait office de poêle ou du rhinocéros servant de secrétaire. Claude Lalanne a imaginé de son côté de très beaux meubles le Trône de Pauline (1990), le Guéridon aux petits sabots (2007), une lanterne, un petit lustre à la structure végétale dérivée du baroque de l Art nouveau et des objets savoureux comme le Poisson poudrier (1976) ou encore le tapis baptisé Troupeau de moutons réalisé par François-Xavier. Mais la plus belle réussite de Claude reste à mes yeux la collection de couverts destinés à Alexandre Iolas dessinés en 1966 et réalisés bien plus tard. G.-G. L. Blistène Bernard Étant donné André Raffray [Éd. de la Différence, coll. «Les Irréguliers», septembre 2008, 96 p., ill. n. & b. et coul., 20, ISBN : ],!7IC7C9-bbhffj! En 1976, André Raffray s est rendu au musée des Beaux-Arts de Philadelphie afin de compléter, avec un épisode relatif à «Étant donné» (œuvre de Duchamp conservée là-bas), une série des douze gouaches illustrant la vie de Marcel Duchamp commandée par le centre Georges-Pompidou. Environ trente ans après, Raffray est revenu sur le motif à l occasion d une exposition consacrée à un nouveau cycle d après Duchamp. Publié par les éditions de la Différence, le présent ouvrage est l occasion d une discussion de l artiste avec Bernard Blistène au sujet de son intérêt pour Duchamp («Duchamp a fonctionné et fonctionne pour moi comme une splendide machine à illusions. Il a été [ ] le parangon de toutes les avant-gardes mais il a été [ ] celui qui s est emparé avec le plus de liberté des techniques les plus classiques, voire des plus conventionnelles.») et surtout de sa méthode de travail. Né en 1925, formé dans un atelier photographique et un temps directeur de l atelier d animation de la Gaumont, André Raffray a fait du «vol» des sujets des autres artistes le principe de sa production : «Ils seraient mes motifs et ma motivation. Je les referais, mais le fait de les refaire serait une démarche bien à moi. Je serais en quelque sorte un prédateur.» Technicien virtuose et enquêteur patient, Raffray recompose les images des autres en restant «sur le rasoir». Appliqué à la dernière pièce de Marcel Duchamp, cela donne une transcription faite au crayon de papier d une image normalement visible uniquement à travers l œilleton fixé par Duchamp devant son installation, rendant finalement «le mystère plus opaque», comme l admet Raffray. O. Mi. Bouchet Alain L Esprit des leçons d anatomie [Cheminements éditions, coll. «L esprit de la création», septembre 2008, 400 p., ill. coul., 55, ISBN : ],!7IC8E4-higjjj! Chirurgien des hôpitaux de Lyon, professeur émérite d anatomie à la faculté de médecine, Alain Bouchet dévide l histoire du savoir médical, mettant en avant la part des artistes. Des scènes d embaumement à quelques photos d après-guerre, l ouvrage sélectionne dans le temps et l espace la représentation de ces actes médicaux. La leçon d anatomie est bien sûr un genre scientifique et pédagogique. Il est aussi pictural. La première illustration proposée est une fresque du iv e siècle. La scène variera peu : un cadavre, le ventre plus ou moins ouvert, le maître (médecin, chirurgien) le surplombe entourés d assistants et d étudiants. La peinture hollandaise a laissé les plus nombreuses et souvent les plus belles «leçons d anatomie», en particulier la célèbre toile peinte par un Rembrandt de 26 ans. Le sujet, traité en nombre par des peintres moins connus, s explique mal si l on oublie la notoriété des écoles de Padoue, Montpellier, Amsterdam, Utrecht, Leyde, ville hollandaise qui possédait, à en juger par une gravure de 1610, un magnifique théâtre anatomique (ancêtre de l amphithéâtre des facultés). L auteur ne se substitue pas à l historien d art. Il évalue le geste chirurgical représenté. Ainsi disculpe-t-il Rembrandt, soupçonné d avoir «transposé les tendons extenseurs de la main droite à la paume de la main gauche». Des illustrations qui vont de la miniature byzantine à Rembrandt d après Bernard Buffet, en passant par les écorchés, les squelettes et le beau tableau de Robert Hannah montrant Harvey exposant le principe de la circulation du sang, la diversité
13 14 arts est grande. Le frontispice du livre de médecine occupe par ailleurs une place considérable. Le plus remarquable, celui de Cornélis Cort (1571), représente, dans un espace surchargé, les dessinateurs à l œuvre. La richesse iconographique n oublie pas la caricature ou l humour. Tous ces documents inaccessibles aux visiteurs de musée ou d exposition figurent l énergie mise à travers les âges et les cultures à «connaître le mort pour comprendre le vif» selon l expression de Michel Foucault. M. E. BOULEZ Pierre, LISTA Marcella et LOYRETTE Henri Pierre Boulez. Œuvre-fragment [Gallimard/Musée du Louvre éditions, coll. «Livres d art», novembre 2008, 164 p., ill. n. & b. et coul. + 1 DVD, 39, ISBN : ],!7IC0H0-bcdaab! Peu de musiciens ont publié autant de livres que Pierre Boulez, peu de compositeurs autant médité leur travail de créateur dans la fréquentation, l interrogation, la réflexion des poètes (Mallarmé, René Char), des écrivains (Joyce, Kafka, Proust) et des peintres, au premier rang desquels Paul Klee. Ce livre ne s intéresse donc pas à la carrière de Boulez, mais à ses choix et décisions de composition. L exposition et le livre ont leur raison dans le cours que Boulez professe au Collège de France en sous le titre «L œuvre : tout ou fragment». Cet énoncé sous-entend la question de la forme en musique, et plus largement dans l art moderne. L alternative disparaît au profit d un titre affirmatif Œuvre : fragment qui situe l œuvre composée «entre l inachevé et le fini». L expression work in progress, longtemps chère au musicien, disparaît du vocabulaire, cependant que le compositeur continue d être à la recherche d une structure qui ne bloque pas l imagination, d «un aléatoire dirigé», formulation préférée à «par volonté et par hasard» employée dans les années Poursuivant sa quête d une forme ni ouverte ni fermée, Boulez recourt à la métaphore de la mosaïque et de la spirale, courbe qui peut s interrompre ou se poursuivre sans fin. Dans la conversation avec Henri Loyrette, les notions de fini, de tout, de fragment (ce n est pas un brouillon), d esquisse (elle n atteste pas l irrésolution de l artiste), sont débattues associant références picturales (Delacroix, Degas, Cézanne, Giacometti) et références musicales (Wagner, Mahler, Berg). Marcella Lista réévalue l œuvre du compositeur à l aune de ces notions. Elle articule avec acuité détail de la musique et détail de la composition picturale. Elle montre comment «l utopie» mallarméenne du livre continue de captiver le compositeur du Marteau sans maître. La présentation des documents (partitions, croquis, esquisses, etc.) éclaire les têtes de chapitre (genèses, la partie et le tout, etc.) de sa remarquable étude. Ce livre heureusement illustré de partitions musicales (Boulez, Stravinski, Webern, Bartok) et de dessins, croquis, aquarelles (Delacroix, Cézanne, Kupka, Ingres) réjouira ceux que touchent la musique et la pensée d un musicien toujours un peu au-delà de son temps. [Pierre Boulez : œuvre-fragment, exposition, musée du Louvre, Paris, 7 novembre février 2009.] M. E. Clair Jean (dir.) Les Années La fabrique de «l Homme nouveau» [Gallimard, coll. «Livres d art», septembre 2008, 396 p., ill. n. & b. et coul., 59, ISBN : ],!7IC0H0-bcbffh! «À la fin tu es las de ce monde ancien.» Le premier vers d Alcools qu Apollinaire publie en 1913 pressent les circonstances propices à «la fabrique de l homme nouveau». Cet homme est celui que veulent façonner à grands frais et coût idéologique, social, et humain, le pouvoir soviétique issu de la révolution de 1917, le fascisme mussolinien et bien sûr le régime nazi. La première partie de l ouvrage expose les ressources intellectuelles, scientifiques, techniques, politiques des théories et projets esthétiques auxquels puise cette construction. La seconde, «catalogue», reproduit de très nombreux dessins, peintures, photographies et sculptures. Se trouvent distingués et articulés deux types de commentaires dus à des spécialistes réputés tels Éric Michaud (l Allemagne et l art sous le national-socialisme) ou Didier Ottinger (le surréalisme). Ce volume ne tente pas la synthèse de ces entreprises d éradication. Il souligne l hétérogène convergence des ressemblances : inféodation de la science aux prescriptions idéologiques et ambitions nationales ; célébration du sport, hygiénisme. Révision lexicale, «travailleur» s emploie à la place de «prolétaire». Le souci du corps emprunté à la Grèce ancienne est grossièrement détourné de sa visée initiale. Plastique et esthétique épaulent l idéologie de la race, de la force. Le travail que dirige par Jean Clair cherche une finalité à l entreprise démesurée de mettre aux normes édictées par le politique l art et la vie dans l Allemagne hitlérienne comme dans la Russie de Staline. Il la trouve, semble-t-il, dans ces moments où l Occident entreprend d abolir la tradition, le temps. Tel est ce qui arrive avec le christianisme et le Nouveau Testament, la Révolution française. La «fabrique» de cet homme nouveau s achève dans la catastrophe que l on sait : solution finale et extermination, goulag. Jean Clair, qui présente l ouvrage, montre ce qui court de longue date et nourrit cette entreprise de régénération, l idée d un Léviathan tout puissant, organisme dévoreur tel Saturne vu par Goya. [Les Années 1930 : la fabrique de l homme nouveau, exposition, musée des Beaux- Arts du Canada, Ottawa, 6 juin septembre 2008.] M. E. CORDELLIER Dominique et ROUAN François Rouan le peintre [Galilée, octobre 2008, coll «Lignes Fictives», 141 p., ill. n. & b. et coul., 38, ISBN : coffret 2 volumes : comprend Rouan le peintre, Dominique Cordellier, surimpressions photographiques François Rouan et Tombeau de Francesco Primaticcio, François Rouan, postface de Dominique Cordellier.],!7IC7B8-gahhhb! Un «tombeau» est le plus souvent une composition littéraire ou musicale en l honneur de l œuvre et/ou d une personne. En 2004, à l occasion d une rétrospective Francesco Primaticcio, plus communément appelé en France le Primatice, le musée du Louvre a demandé au peintre François Rouan d apporter sa touche à l exposition. Vient de Paraître N o 34 février 2009
14 arts 15 Primatice ( ), peintre italien de grand renom, vient en France en 1531 à la demande de François I er participer à la décoration du château de Fontainebleau. Le premier volume reproduit «une grande partie des études (peintures à la cire, photographies, vidéogrammes de films)» qui ont préparé l installation du Tombeau. Ce coffret est la trace du travail préparatif. Le musée Les Abattoirs à Toulouse conserve aujourd hui l installation réalisée par l artiste. Sous le titre Rouan le peintre, Dominique Cordellier, conservateur du département des arts graphiques du musée du Louvre, a écrit un texte en trois parties très original. La première, sous l artifice d une traduction, est explicitement dans la manière des Vies de Giorgio Vasari. La deuxième visite l atelier. Au contraire du livre de Michel Butor Les Ateliers de Picasso (Images modernes, 2003), nulle photographie du lieu ni de l artiste. Le texte rapporte avec une extrême précision ce pas à pas dans des espaces dont on ne parvient à être certain ni du commencement ni de la fin. Chaque objet (meubles, dessin, petite peinture, livres, etc.) est situé, décrit méticuleusement avec une objectivité proche du soin descriptif pratiqué par certains auteurs du nouveau roman. Ces quelque quatrevingt pages consacrées à l atelier recensent moins des choses qu elles n entrouvrent, dans l aménagement de l espace réel, l accès à une part de l espace psychique de l artiste. La troisième partie se déclare «Tombeau». Elle salue le Primatice dont Cordellier est un spécialiste. Le livre se ferme sur un nuancier qui dresse la liste des «noms de couleurs vus». «Vus» vient à la place de «lus» puisque les couleurs ne sont que nommées dans le raffinement de l écriture. M. E. Duplaix Sophie (dir.) Jacques Villeglé. La comédie urbaine [Éd. du Centre Pompidou, septembre 2008, 340 p., ill. coul., 49,90, ISBN : ],!7IC8E4-cgdgji! Catalogue de l exposition qui s est tenue du 17 septembre au 5 janvier au centre Pompidou, sur le «lacéré anonyme» de 1949, qui depuis 1969 est occupé à construire un Alphabet socio-politique. Lettre lacérée, images, couleur déchirée, politiques, un mythe de la ville, Villéglé et l Hourloupe, décentralisation et atelier d Aquitaine : la reproduction des œuvres, selon ce classement historico-thématique voulu par l artiste, provoque chez le lecteur une sorte d effet Je me souviens : celui d une autobiographie de tout le monde à la manière de Georges Perec nécessairement différent selon les générations. Le catalogue proprement dit est introduit par des essais qui tous replacent Villéglé dans l histoire de l art (les nouveaux réalistes pour Catherine Francblin, le lettrisme selon Arnaud Labelle-Rojoux, le situationnisme pour Fanny Schulman, les deux derniers siècles à en croire Laurence Bertrand-Dorléac) mais fort peu dans l histoire. Or, né en 1926, Villeglé rencontre Raymond Hains aux Beaux-Arts de Rennes en 1945, ils commencent leur collecte en 1949, leur première exposition a lieu en 1957 chez Colette Allendy C est peut-être ces évidences que le catalogue, qui pourtant redonne à lire Genèse de Villéglé, contourne : après la seconde guerre mondiale, il s agit de «repartir à zéro» c est tout le sujet d une autre grande exposition sur les années , qui se tient au musée des Beaux-Arts de Lyon depuis le 23 octobre. Qu on songe à l entreprise de Dubuffet avec l art brut. Qu on pense à la littérature telle que la met à plat Raymond Queneau dans les Exercices de style (1947), telle que l analyse Roland Barthes dans Le Degré zéro de l écriture (1953) : entre les Paroles de Prévert et le silence de Blanchot. L affiche lacérée puis déchirée, l anonymat, peinture sans peinture, hors atelier et hors musée, véritable ready-made historique, papier peint des rues tient de l un comme de l autre Après 1968, il s agit de s interroger sur ce qu écrire veut dire, sur l inconscient (politique) de la lettre qui à son tour couvre les murs L affiche lacérée continuée par d autres moyens, le texte subit le même sort que le tableau. Ce livre aurait gagné à sortir un peu du musée [Jacques Villeglé. La comédie urbaine, exposition, Centre Pompidou, Paris, 17 septembre janvier 2009.] J.-P. S. ENCREVÉ Pierre Les Soulages du musée Fabre [Gallimard, coll. «Livres d art», août 2008, 92 p., ill. coul., 30, ISBN : Présentation de Georges Frêche, avant-propos de Michel Hilaire.],!7IC0H0-bcbfcg! En novembre 2005, Colette et Pierre Soulages ont fait don au musée Fabre situé dans l agglomération de Montpellier de nombreuses toiles, installées dans un endroit spécialement conçu dans ce lieu. Le peintre français est ainsi présent non loin d autres maîtres dans le musée : Zurbaran, Courbet, Delacroix Cet ouvrage présente l ensemble des acquisitions et dons des œuvres de Pierre Soulages et permet de voir partiellement l évolution du peintre, qui lui-même a fréquenté ce musée jadis comme amateur. L accrochage ne joue pas seulement sur la chronologie : on a voulu innover par des confrontations inédites. Pierre Encrevé a écrit le texte principal de ce catalogue, précisant que cette magnifique collection ne comprend pas tout, dont notamment les peintures sur papier, les estampes, et bien sûr, last but not least, les vitraux. Soulages a veillé à la construction du bâtiment, à l accrochage et à l éclairage. Autant dire que la scénographie a été pensée avec l artiste, dont on sait la nature méticuleuse, trait de caractère chez nombre de peintres, et résultat de la négligence fréquente des expositions et même rétrospectives! La présentation par Pierre Encrevé ne vise pas à un texte personnel, c est une présentation qui tient en compte l évolution du peintre, un descriptif des tableaux, bref une manière appliquée et bienveillante d inscrire les toiles dans une perspective historique. Bien sûr, précisons tout de suite que cette approche soignée est (plus que) complétée par la reproduction en totalité des tableaux! Et quelle magnifique peinture peut-on dire une fois de plus! Ces toiles réalisées sous l emprise du noir délivrent un monde singulier où la clairvoyance se lie à l abandon pour le spectateur, on se livre à la toile pour mieux ressentir ses brèches. «Pourquoi le noir?» La seule réponse, dit Soulages, incluant les raisons ignorées incluses au plus obscur de nous-même et des pouvoirs de la peinture, c est : «Parce que.» Mais Encrevé d ajouter qu au sortir de la visite : «Un champ mental
15 16 arts insoupçonné s est ouvert.» Tout l intérêt de cette peinture est là, et c est même, le mot n est pas de trop, son prodige. M. B. GirouD Michel Paris, laboratoire des avantgardes. Transformations/ Transformateurs, [Les Presses du réel, coll. «L écart absolu poche», septembre 2008, 160 p., 9, ISBN : ],!7IC8E0-ggcjdi! «Ce qu ignoraient Georges Maciunas et ses acolytes, c est que Paris, dans les années 1960, est un terrain miné où les ultimes avant-gardes et les néo-avant-gardes s affrontent, chacune campée sur des positions essentiellement idéologiques», explique Michel Giroud dans un texte consacré au rendez-vous manqué de Fluxus à la France («Fiasco Fluxus à Paris »), contenu dans le présent ouvrage. Paradoxalement, cet «échec» est dû à l effervescence active et disparate de mouvements comme le lettrisme, l internationale situationniste, le nouveau réalisme, le laboratoire de poésie sonore d Henri Chopin Si comme le remarque à plusieurs reprise Giroud dans son ouvrage, Paris avait laissé le pas à New York dans l après-guerre, la cohabitation d anciens papes (Breton), de nouveaux messies (Isidore Isou), de francs-tireurs naviguant d une connaissance du lettrisme au nouveau réalisme (Raymond Hains), et le retour de dada Berlin via la parution du Courrier Dada de Raoul Hausmann produit une situation aussi incroyable que finalement peu connue aujourd hui. Conçu comme un recueil né d un séminaire, l ouvrage offre un point de vue bienvenu dans ce qui ressemble à une jungle des «-ismes» tout en en traçant la généalogie (très rapidement) à partir de Rimbaud. L écriture vive et enthousiaste de Giroud (adaptée à la forme de ses conférences) impose une lecture parfois ardue de la chose, mais elle est pourtant utile comme le prouve l éclairant article consacré au «Mouvement des revues d avant-gardes» ( ). O. Mi. JOLY Morwena La Leçon d anatomie : le corps des artistes de la Renaissance au romantisme [Hazan, octobre 2008, 240 p., ill. n. & b. et coul., 79, ISBN : Photographies de Giovanni Ricci Novara.],!7IC7F4-bacjii! Ce bel ouvrage examine de quelle façon l anatomie s est introduite dans la pensée et dans la pratique des artistes. L auteur remonte dans le temps et décrit l évolution des études sur la morphologie humaine qui passe par l accomplissement de la dissection et ensuite par la publication des observations faites par les chirurgiens. Les traités sont en effet accompagnés de planches gravées et la manière de représenter le corps humain ne cesse d évoluer. Dès le début, les artistes qui travaillent avec les médecins obéissent à des canons esthétiques. Par exemple, l ouvrage d André Vesale, De humani corporis fabrica (1543) a une influence déterminante. Par la suite, Jean Valverde de Hamusas, Adriaan Van den Spiegel, Pierre de Vortone et surtout Bernard Siegfried Albinus font évoluer considérablement cette iconographie qui est une mise en scène des connaissances. Par nécessité, des artistes collaborent avec les savants, d abord des graveurs et des peintres et ensuite des sculpteurs, quand on commence à réaliser des modèles anatomiques en cire et, plus tard, en bronze. Morwena Joly veut montrer comment ces travaux ont pu influer sur les artistes et de quelle façon l enseignement de l anatomie s est imposé à eux. Roger de Piles a connu un grand succès quand il a fait paraître sa Méthode pour apprendre le dessin. Des artistes vont tenter de réaliser des ouvrages dans cette optique, souvent sans suite. Chrysostome Martinez parvient à publier son Anatomie nécessaire pour l usage du dessein [sic] en On est surpris d apprendre que les cours d anatomie à l Académie royale de peinture et de sculpture étaient d abord réservés aux seuls étudiants en médecine et que le corps enseignant était très réticent. Au xviii e siècle, Diderot est l un de ces critiques qui rejettent la nécessité de l anatomie. Stendhal se montre hostile à l idée de l étude anatomique de la femme. Un grand débat se développe pendant cette période entre ce qu on regardait alors comme le «beau réel» et le «beau idéal». Et ces discussions sont en jeu des œuvres emblématiques, le Laocoon d Athénodore et Polydore ou Hercule et Lycras de Canova G.-G. L. LANEYRIE-DAGEN Nadeije L Invention de la nature [Flammarion, otobre 2008, 256 p., ill. coul., 75, ISBN : ],!7IC0I0-bbgaff! Ce que l auteur appelle «invention de la nature» s accomplit dans la peinture sur une durée d environ trois siècles. Cette invention est cherchée dans ce qu il advient, chez les artistes, du chaos dont parle la Genèse. Abolir peu à peu dans la représentation le chaos de la création, c est ordonner ces éléments que sont l air, l eau, la terre et le feu. Un mouvement de rupture et d émancipation à l égard du texte biblique en est la condition. Ce qui est peint est de moins en moins l illustration de ce qu évoque la Bible et de plus en plus ce qui est vu, et surtout, observé par le peintre. La part croissante de l observation dont témoigne la peinture flamande et italienne du xiii e au xvi e siècle incline à tenir le «peintre pour le premier savant». Savant au sens où il est celui qui observe avant d être celui qui mesure. Nuages, vent, orages trouvent place dans le tableau. La terre et le sol, roches et rochers, l eau qui n est plus seulement celle du baptême mais celle du fleuve ou de la mer attirent l attention des artistes. «La lune, le soleil, le ciel et les étoiles» acquièrent lentement leur valeur propre. La peinture des Flamands Van Eyck Jan et Hubert, Robert Campin, Bosch, des Italiens Mantegna, Giovanni Bellini, Carpaccio, Lorenzetti, Vinci constitue l essentiel du champ d étude de l historienne d art. L auteure s appuie peu sur les mutations philosophiques, intellectuelles ou politiques pour expliquer la lente émergence du paysage. Celles-ci s insèrent dans l analyse de la présence de ces éléments (air, eau, terre, etc.) et du sort que leur réservent les peintres. Tel petit tableau qui représente une retenue d eau prépare la transition et l enchaînement avec la représentation de l eau chez Vinci qui est d ordre hydraulique. La qualification en termes modernes de l artiste le peintre est dit météorologue, Vient de Paraître N o 34 février 2009
16 arts 17 géologue surprend un peu, mais «leur peinture [demeure] une poétique et non un savoir». L invention de la nature relève d une attitude à la fois esthétique et savante à l égard de ces éléments que les artistes intègrent à leur composition. C est avant que n advienne comme tel le paysage. Cette étude qui se place sous les auspices de Gaston Bachelard brille aussi par sa qualité éditoriale. Le renvoi précis à des reproductions déjà citées et localisées ailleurs dans le livre que là où elles sont à nouveau et autrement commentées, s avère d une grande commodité de lecture. M. E. LE FOLL Joséphine L Atelier de Mantegna [Hazan/Musée du Louvre éditions, coll. «L atelier du peintre», octobre 2008, 143 p., ill. coul., 25, ISBN : ],!7IC7F4-badafd! Tout l intérêt de cet ouvrage de Joséphine Le Foll réside dans sa façon d expliquer avec clarté (mais sans tomber dans la vulgarisation) de quelle façon a pu se dérouler la carrière artistique d Andrea Mantegna. Comme cela était d usage à l époque, il entra dans une bottega pour faire son apprentissage vers l âge de 10 ou 12 ans. Il quitta son village d Isola de Carturo pour se rendre à Padoue au début des années 1440 et se fit admettre dans l atelier de Squarcione. À cette époque, Padoue est un important centre culturel sous l influence de Venise. De grands artistes florentins viennent volontiers y travailler, en particulier Donatello, qui a une grande influence sur le jeune homme. Il est d ailleurs presque certain que ce dernier a eu une formation de sculpteur. En 1448, il est chargé de réaliser un retable pour l église Santa Sofia, qui est dédié à saint Luc avec de grands fonds en or. Puis il est engagé pour décorer la chapelle funéraire d Antonio Ovetari au sein de l église des Eremitani il y réalise un grand cycle en l honneur de saint Christophe. Il est ensuite appelé à Mantoue en 1460 pour être attaché à la cour de la puissante famille Gonzague. Il y demeure plusieurs décennies et est même nommé familiari des Gonzague huit ans plus tard. Il installe son atelier dans le palais San Giorgio, leur résidence. Il décore la chapelle privée du marquis, puis exécute les fresques (le Triomphe des Césars) de la salle d audience privée du palais ducal (entre 1465 et 1475). Mantegna n aime pas beaucoup voyager, contrairement à bon nombre de ses contemporains. En 1448, il se rend à Venise et y connaît la famille Bellini. Il se marie avec la fille de Jacopo en En 1449, il est appelé à la cour de Leonello d Este, puis part à Vérone, où il réalise des peintures pour l autel principal de l église San Zeno. Il se rend enfin à Rome où il séjourne deux années pour y mener à bien les fresques de la petite chapelle du pape Innocent VIII. En plus de résumer le parcours de l artiste, cet ouvrage explique quels ont été ses grands thèmes et ses principales méthodes de travail. L auteur y a fait preuve d un sens profond de la pédagogie, mais aussi de la perception de l histoire de l art. G.-G. L. MAISON Jean Jan Voss : un pas devant l autre [Éd. Virgile, coll. «Carnet d ateliers», septembre 2008, 85 p., ill. n. & b. et coul., 14, ISBN : ],!7IC9B4-eibgha! Jean Maison a publié deux livres aux éditions Farrago : Terrasses stoïques et Consolamentum. Deux recueils de poésie qui ont permis de consacrer un auteur âgé aujourd hui d une cinquantaine d années, et dont l écriture tout inspirée qu elle soit n en est pas moins âpre, tendue, refusant toute musicalité, et s ancrant dans des paysages de foi, pourrait-on dire, traversés de doute et d une certaine violence. Il est intéressant de voir que, dans cette collection des éditions Virgile qui invite un écrivain, souvent poète, à regarder l œuvre d un peintre, généralement contemporain, Jean Maison ait choisi Jan Voss, dont les œuvres picturales semblent regarder vers l enfance, quand Jean Maison nourrit ses textes d une réflexion sur la mémoire, voire la dignité humaine. Une correspondance était possible : elle s opère ici. Ainsi dit-il des marines de Voss : «Elle s imposent contre ces murs comme autant de naufrages, d oublis vénérés, d échouages sous l ombre des pontons. Mais elles sont la nouvelle lumière des voiles, projetée vers le ciel. Elles sont ces chalutiers, ces goélettes, ces barques de pêcheurs dans la fraîcheur bleue et la brise saline, ces algues enchevêtrées, ces bois flottés, usés, la parole avancée des forêts océanes.// D autres toiles procèdent de la vitesse par radiation de l onde plus que par le trait. Cette allure vive est reproduite non par un morcellement mais bien par un geste dont la continuité se lie à la légèreté de la plume.// Bien après, pour accrocher le réel, s ancrent des pleins et des déliés, des mains et des pas, des horizons épars pour rendre visible la première intention.» Ainsi le poète découvre dans cette œuvre le reflet de ses propres obsessions qui passent aussi par la matière, les éléments, la vitesse et pas seulement par l articulation d une pensée à travers des images. C est donc un livre de sensations, vives, lapidaires, que livre Jean Maison, à l image de ces toiles et compositions en enchevêtrements, apparemment enfantines dans leur inspiration, mais plus proches d une transcription scripturale d un monde d aujourd hui, à la fois dense et dépeuplé. M. B. Pancin Jean-Michel Wendover, no(s) limit(e)s [Monografik éditions, coll. «Photographie», octobre 2008, 160 p., ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : ],!7IC9B6-fefdje! «Jean-Michel Pancin [né en 1972] appartient à une génération de photographes revenue des manifestes, des slogans stylistiques et des certitudes iconiques. L image? Pour ceux-là, elle n est le siège d aucune vérité tangible et durable. Le photographe, par voie de conséquence, ne saurait être plus qu un manipulateur de formes», écrit Paul Ardenne en introduction de l ouvrage signé par Jean-Michel Pancin. Photographe, ce dernier s est rendu en résidence à Wendover. Cette bourgade américaine est située à quelques kilomètres du lac Salé. Entre autres anecdotes, c est sur son périmètre qu est installée la base américaine d où est parti l avion qui lâcha la bombe sur Hiroshima. De cette Amérique profonde, Jean-Michel Pancin a voulu justement éviter les clichés en se laissant guider par ses habitants. Gentiment déguisé (il s est fait passer pour un Suisse), il a approché son entourage avec un
17 18 arts questionnaire type invitant chacun à dessiner un plan où sont indiqués ses lieux favoris et la raison de ces choix. L ouvrage compile le portrait de ses rencontres, les lieux sur lesquels le photographe s est rendu et est entrecoupé d un journal écrit à une personne restée en France. Parfois, l image tape à côté, égarée par un plan approximatif (une étendue salée à la place de l école indiquée par Jerome Reamer), souvent elle tombe juste, du moins métaphoriquement (deux avions de chasse en lieu et place du mémorial de la seconde guerre mondiale pointé par Cathy Love). Dans ses croisements de textes et d images, le livre est le format idéal pour rendre cette campagne de photographie d un fabriquant d image non pas clandestin mais invité volontaire. O. Mi. PASTOUREAU Michel Noir, histoire d une couleur [Éd. du Seuil, octobre 2008, 216 p., ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : ],!7IC0C0-ejaiha! Il y a un point et c est pourtant un point central dans la préface de l auteur qui semble une affirmation un peu rapide ou la prise en compte d un lieu commun qui n a aucun fondement réel : le noir et le blanc auraient été universellement considérés comme des «non-couleurs». Or, ce n est pas ce qu on peut lire dans les principaux traités des couleurs jusqu à celui de Gaetano Previati ; Goethe ne dit rien de tel et le noir joue un rôle crucial dans les textes théoriques de Kandinsky. Le noir a existé comme couleur, même dans les arts plastiques. Seuls les impressionnistes ont repris les propos de Léonard de Vinci sur l ombre qui doit être rendue par le bleu. Mais Monet comme Renoir ont fini par l adopter car il ne peut y avoir de peinture de «la vie moderne» sans le noir! La première partie de l ouvrage traite des grands thèmes liés à l utilisation du noir, de la préhistoire jusqu au Moyen Âge en passant par l Antiquité classique. Tout cela est bien connu et a fait l objet d études récentes. Les choses commencent à devenir plus intéressantes dès que Pastoureau parle de la période médiévale qui est sa spécialité. Il nous fait remarquer par exemple que la liturgie catholique se traduit dans des termes chromatiques précis et ne retient que l usage du blanc, du noir et du rouge (le rouge pour le sang du Christ, le blanc comme symbole de pureté et le noir pour la pénitence et la mort). L Enfer est décrit avec ces mêmes couleurs. C est une pure invention de la culture du haut Moyen Âge, reposant sur le binôme noir/blanc du monde biblique qui ne place pas toujours en opposition ces deux couleurs. L auteur examine ensuite les emplois particuliers du noir, dans le vestiaire de l époque par exemple, dans les vêtements ecclésiastiques, dans les blasons, même sur le manteau de la Vierge, ou encore avec l existence de figures emblématiques comme celle du chevalier noir. Il signale l apparition insistante au xiii e et au xiv e siècle des Noirs (avec Balthasar ou la reine de Saba). Puis il traite de la question du noir dans la mode vestimentaire de la Renaissance au xix e siècle. Enfin, il aborde brièvement la dimension mélancolique que le noir suppose (mais il ne s intéresse alors qu à l âge romantique). G.-G. L. PAUL Frédéric Mel Bochner [Domaine de Kerguéhennec, novembre 2008, 178 p., ill. n. & b. et coul., 25, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9a6-fhebfb! Paradoxalement, c est autour de l idée d improvisation que débute le dialogue entre Mel Bochner et Frédéric Paul qui ouvre cet ouvrage. «Lorsque je travaille, parfois je sais ce que je veux faire, j avance et je le fais, mais la plupart du temps, c est une suite de questionnements, d expérimentations pour voir ce qui arrive», explique l artiste à partir d une réflexion née à la suite d un concert de Sonny Rollins. Né en 1940, Mel Bochner est considéré comme l un des «fondateurs» de l art conceptuel et ses propos tranchent avec l idée de rigueur méthodologique, de plans préétablis et de principes structurants qui vaut pour une pratique liée à l immatériel et construite sur la pureté de l art minimal. C est justement contre les idées reçues que s établit le présent ouvrage, non pas en faux, mais en précisions supplémentaires. Grâce à une fréquentation constante de l artiste, Frédéric Paul a su livrer ici une monographie riche dans son appareil documentaire comme dans son analyse. Y figure un entretien fourni, un essai, une iconographie documentaire, une bibliographie et une biographie, et un reportage photographique sur le site du domaine de Kerguéhennec où s est tenue l exposition (du 1 er juillet au 30 septembre 2007) de Bochner dont une installation de Measurement dans l e château. «Si j avais un modèle à citer, je crois que ce serait celui de ces anciens artistes chinois qui changeaient de nom trois fois dans leur vie pour ne pas rester prisonnier d un style», s amuse un peu Bochner dans l entretien. En écho, l étude rétrospective de Frédéric Paul redessine les mouvements dans l œuvre de ce dernier à partir de l exposition restée célèbre de décembre 1966 dans laquelle Bochner avait exposé quatre classeurs compilant des travaux de tiers et souligne comment, depuis, ce travail oppose «programme et exécution, rigueur dans l anticipation et imprévisibilité méthodologique». O. Mi. Peinado Bruno Me, myself & I [Loevenbruck/Blackjack éditions, juillet 2008, p., ill. coul., 49, ISBN : Ouvrage bilingue français/anglais.],!7ic9b6-gdgabg! Connu pour ses détournements (le célèbre Big One World, reprise du Bibendum Michelin déguisé en black panther), Bruno Peinado (né en en 1968) a depuis le milieu des années 1990 construit une œuvre qui emprunte au détour et opère dans un mode citationnel fortement subjectif. Il emprunte au poète antillais Édouard Glissant l idée de la «créolisation» pour produire sous une forme plastique un mélange où se mêlent références à l histoire de l art, cultures populaires et réflexions empruntées aux contre-cultures. Comme en hors-champ de ses sculptures et installations, Peinado a réalisé dès 1995 des dessins sur des carnets bricolés. En tout, cet exercice a produit en une dizaine d années 714 dessins. Tous obéissent à la logique d un format intime, analogique qui correspond parfaitement à ce nouvel éloge Vient de Paraître N o 34 février 2009
18 arts 19 de la main. Une somme qui est aujourd hui reproduite dans un épais livre de près de 800 pages. «Ces temps donnés de dessins se font l écho d un monde globalisé dont les enjeux esthétiques et les préoccupations sont pensés de manière identique de par le monde. Ces séries sont autant de chemins de traverse à des logiques mondialisées, une tentative de révolution silencieuse, où ce principe d illusion vient teinter des objets d une autre culture», écrit l artiste en postface de son ouvrage. Publicités, tickets d entrées, abstractions géographiques, textes, portraits et slogans, les dessins de Peinado naissent de son propre aveu «d un désir assez encyclopédique, celui d embrasser le monde dans son étendue, ses apparitions les plus diverses». Imprimé sur un papier bible, l objet se lit comme une série de promenades, rythmées par des aplats de couleurs qui viennent scander les séries. Pour sa première monographie, Bruno Peinado choisit donc d en montrer avec profit l envers. O. Mi. PELTRE Christine Dictionnaire culturel de l orientalisme [Hazan, coll. «Bibliothèque Hazan», octobre 2008, 336 p., ill. n. & b. et coul., 22, ISBN : ],!7IC7F4-babjcj! Auteur d un fort beau volume, Les Orientalistes (Hazan, 1997, réédité en 2003) et de L Atelier de voyage (Le Promeneur, 1995), Christine Peltre vient de publier un très utile dictionnaire des thèmes liés à l orientalisme. Elle nous présente les peintres qui se sont engagés dans cette voie, d aucuns en faisant un des pôles de leur recherche plastique (comme c est le cas pour Ingres, Delacroix ou Chassériau, par exemple), ou le sujet de prédilection de leur œuvre, comme ce fut le cas pour Decamps ou Guillaumet. En outre, en jouant le jeu du dictionnaire sans désemparer, elle nous introduit à des questions aussi diverses que le bestiaire spécifique à ce type particulier de peinture, l expédition d Égypte (qui nous renvoie nécessairement à l article concernant Vivant Denon), aux pays considérés alors comme «orientaux» (aussi bien l Égypte et l Empire ottoman que la Grèce ou l Espagne à cause de la présence des Maures avant la Reconquista au xix e siècle). Elle évoque aussi bien les écrivains voyageurs, comme Lamartine, Flaubert, et Pierre Loti, que d autres qui n ont pas fait ce voyage (Victor Hugo et Joris-Karl Huysmans pour ne citer qu eux), les artistes qui sont rendus en Afrique du Nord tels Paul Klee ou Henri Matisse et dont la pratique artistique a été profondément métamorphosée par cette relation au monde musulman. De questions générales (la religion, les scènes de genre, la femme, etc.) à la présentation de peintres aujourd hui oubliés (comme Jules Antoine Castagnary ou Prosper Marilhat, qui pourtant a été le premier orientaliste français digne de ce nom, par exemple), Christine Peltre a su condenser dans ce volume une somme de connaissances nécessaire et suffisante pour explorer ce vaste univers plastique et littéraire jusqu à nos jours. Elle a par conséquent fourni un bon instrument de travail aussi bien pour l étudiant en quête de documentation que pour l historien d art qui recherche des repères chronologiques ou thématiques. G.-G. L. RANCIÈRE Jacques Le Spectateur émancipé [La fabrique éditions, octobre 2008, ill. n. & b., 150 p., 13, ISBN : ],!7IC9B3-dhciab! Du théâtre aux images, en passant par la photo, la performance, la peinture, cinq études remettent en question quelques idées bien installées : en particulier celle que la passivité du spectateur de théâtre ou du regardeur d images est une anomalie. Pensée critique et politique de l art sont remis en chantier. Cette reprise des questions porte le nom d émancipation et emprunte son modèle à la relation pédagogique. Elle affirme à la suite de précédents travaux de l auteur (Le Maître ignorant) l égalité des intelligences, l égale capacité des individus. Celui qui sait ignore ce que l ignorant sait. L émancipation est sortie de l état de minorité, tant intellectuelle que sociale. Elle désorganise les frontières et les partages de l espace et du temps, du travail et du loisir. Au lieu de chercher encore après Artaud et Brecht à supprimer la séparation acteur/spectateur, scène/ salle, Rancière insiste sur le rétablissement nécessaire de la parité du théâtre avec la lecture (réputée active). À la pensée critique et à ses avatars, au postmodernisme, il est reproché d être la simple inversion de ce qui est dénoncé et, à ce titre, d être partie prenante du système. La pensée critique et ce qu elle critique restent prises dans un plan commun et partagé. Ce qu il faut donc critiquer, c est la critique. «Un renouveau de la critique passe par un nouveau regard sur la question de l image» et la fin du discrédit de l image, des images. Deux textes, «L image intolérable» et «L image pensive», affrontent ce programme. Le premier interroge la bonne présentation de l insupportable (massacres, extermination), prolongeant un débat occasionné par la publication de photos de déportés au seuil de la chambre à gaz (cf. par exemple G. Didi-Huberman Images malgré tout, 2003). Le second défend un nouveau «statut de la figure», et inscrit son désaccord avec La Chambre claire de Roland Barthes. Une vaste connaissance de la création artistique actuelle supporte l argumentation d une pensée sans accointance avec le consensus politique et esthétique, et qui trouve une importante audience à l étranger comme l atteste l origine des cinq textes réunis pour ce livre. M. E. RAPETTI Rodolphe (dir.) Eugène Carrière ( ) : catalogue raisonné de l œuvre peint [Gallimard, coll. «Livres d art», octobre 2008, 416 p., ill. n. & b., + 1 DVD, 79, ISBN : ],!7IC0H0-bbiejg! Si Eugène Carrière a été un artiste très apprécié et reconnu de son temps, il n a plus aujourd hui qu une place subalterne dans l histoire de l art en France. À nos yeux, il n existe plus que pour quelques travaux, comme le magnifique portrait de Paul Verlaine qu il fit en 1890 et qui a été précédé par quelques études. De son vivant, on l a volontiers associé aux impressionnistes. Sa manière de peindre était assez éloignée de celle de ces derniers. Il est vrai qu il a vite abandonné le style réaliste de ses débuts pour rapidement adopter cette forme
19 20 arts inimitable qui a fait son succès : il a utilisé une tonalité quasiment monochrome, dans les jaunes et les bruns, et n a recours au dessin que pour mettre l accent sur quelques détails essentiels. La Jeune fille au violon (vers 1900) montre jusqu où l artiste a pu aller dans ce sens de l effacement des formes. Si Carrière s est concentré sur ce mode opératoire, son œuvre ne présente pas moins de nombreuses variations et n a pas cessé d évoluer. Le fait le plus étrange qui se dégage de sa démarche est que ses modèles paraissent souvent être frappés de cécité comme cela se vérifie dans le Portrait d Auguste Rodin (1890), la Couseuse de profil ( ), L Étude de femme (Madame Carrière, vers ), la Tête de jeune fille (vers ), le Baiser maternel (vers ), ou alors, les figures semblent émerger d un monde où la vision est brouillée (par exemple, dans l Étude ou le Modèle, vers 1897). Il a ainsi donné naissance à une idée nouvelle et paradoxale de la peinture qui a commencé et s est achevée avec lui, dans toute sa singularité, une idée qui est restée sans descendance à une époque où l art était sur le point de connaître une grande et profonde métamorphose. Ce catalogue permet de mieux connaître cette recherche exigeante. Carrière a inventé un monde diaphane et chargé de nostalgie, un monde matériel qui donne l impression de se dissoudre comme on le constate dans La Toilette (vers 1887). C est un cas étrange et fascinant. Dans sa préface, l auteur a très bien su résumer non seulement le parcours de l artiste, mais aussi ce qui le rend si attachant et finalement incontournable. G.-G. L. SCHWARTZ Emmanuel L École des beaux-arts côté Seine. Histoire impertinente du quai Malaquais, de la reine Margot au baron de Charlus [Beaux-arts de Paris les éditions, octobre 2008, 320 p., ill. coul., 25, ISBN : Préface de Jean-Yves Tadié.],!7IC8E0-fgchbj! Une partie de l actuelle École nationale des beaux-arts donne sur la Seine. L auteur s est appliqué à raconter l histoire du quai Malaquais, qu il fait commencer au xvii e siècle avec la construction de ses premiers grands hôtels particuliers et la présence de ses premières figures éminentes, comme le Grand Condé. Il fait alors le récit du génie de ce lieu, parlant non seulement de ses habitants mémorables, mais aussi de ses salons littéraires et de ses collectionneurs. Quoi qu il en soit, Emmanuel Schwartz s attache plus spécifiquement à tenir la chronique de l hôtel Chimay, qui abrite aujourd hui l administration de l école. Il nous présente ses hôtes qui sont passés à la postérité, à commencer par Marcel Proust. Ce dernier, jeune homme, a voulu obtenir un poste à la bibliothèque Mazarine, qu il n obtint pas. Il continua à fréquenter les lieux, mais pas l école. Il ne s y rendait que de manière exceptionnelle, par exemple pour visiter l exposition en hommage à Whistler, qu il évoque dans Le Temps retrouvé. À l occasion d une «enquête sur la séparation des Beaux-Arts et de l État» lancée par Les Arts et la Vie, il recommanda de charger de cours Monet, Fantin-Latour, Degas et Rodin. Il fit aussi état de l enseignement que Gustave Moreau, mort depuis huit ans, y dispensa. L auteur s engage alors dans d innombrables chemins de traverse qui nous conduisent au faubourg Saint-Germain, aux alentours du musée du Luxembourg ou dans le Marais et dépeint les salons que Proust a pu fréquenter. Dans Le Côté de Guermantes, l écrivain attribue au baron Charlus cet hôtel de Chimay et une topologie proustienne nous dévoile la place que tient cet endroit dans sa mythologie romanesque. Schwartz évoque aussi les figures d Honoré de Balzac (il parle de l Institut dans La Rabouilleuse) et d Anatole France, qui est né en 1844 quai Malaquais et dont plusieurs livres relatent des souvenirs plus ou moins transposés de son enfance. Voilà une étude labyrinthique, mais qui nous fournit une quantité inépuisable d informations sur ce superbe quartier et sur l École des beaux-arts. G.-G. L. STIERLIN Henri L Orient grec : l art hellénistique et romain, d Alexandre à Dioclétien [Imprimerie nationale, coll. «Albums», octobre 2008, 318 p., ill. coul., 75, ISBN : Photographies Anne et Henri Stierlin.],!7IC7E2-hhejca! Tout a commencé avec Philippe II de Macédoine, le père d Alexandre-le-Grand. Quand il est assassiné, Alexandre exprime aussitôt le vœu de réaliser le projet de porter la guerre sur le territoire perse (depuis la paix des Rois en 386 avant notre ère, la Perse a perdu toute possession en Grèce). C est ainsi que le jeune homme s est lancé dans l une des plus grandes aventures militaires de l histoire de l Europe. Monté sur le trône en 336, il incendie Persépolis cinq ans plus tard, s empare bientôt de la Bactriane et de la Sogdiane pour enfin parvenir jusqu aux rives de l Indus en 326. Il meurt en 323 à Babylone. Cette guerre a été une guerre de conquêtes, qui s est traduite par la volonté de diffuser la pensée grecque sans pour autant détruire les cultures des peuples dominés. Dans un délais très court, l art hellénistique s est imposé dans ces vastes régions de l Asie. La plupart du temps, le modèle grec remplace les architectures et les arts autochtones. L auteur analyse avec beaucoup de précision et d esprit de synthèse les nombreuses manifestations de la création artistique issue du roi macédonien et de ses successeurs. Il y a eu un phénomène général de colonisation se traduisant par la fondation de dizaines de villes. Le Khazné Firaoun de Pétra est l introduction de l idéal grec dans un paysage fabuleux. De spectaculaires contaminations entre les codes orientaux et le style occidental se sont vérifiées. L Hierothésion de Nemroud Dagh en est la démonstration. Il y avait de grandes terrasses cultuelles où étaient installées des stèles de caractère grec et d autres exécutées plutôt dans le style perse. Le portrait gigantesque d Antiochos I er et celui de Zeus barbu et coiffé d un bonnet phrygien prouvent une symbiose étonnante entre les deux mondes. Un panthéon syncrétique avait alors vu le jour et avait été au fondement d un art d une originalité frappante. L intérêt de l étude de Stierlin est d avoir su fournir une vision globale de l expansion de la science de la construction et de la décoration, sans parler des arts plastiques, dans un Orient qui était aux antipodes de cette esthétique. G.-G. L. VAUDAY Patrick L Invention du visible. L image à la lumière des arts [Hermann, coll. «Le Bel Aujourdhui», octobre 2008, 192 p., 23, ISBN : ],!7IC7A5-gghhea! Vient de Paraître N o 34 février 2009
20 bande dessinée 21 L image est-elle copie, imitation, double? Ce livre plaide pour l abandon de l ontologie au bénéfice d une pragmatique de l image. Posant l autonomie de l image par rapport à la perception, la pragmatique appréhende celle-ci comme processus. Ce que font les images, voilà ce qui importe et non ce que sont les images. La pragmatique donne lieu à une poïétique (faire les images) et à une politique de l image (faire et défaire les images) dont les déclinaisons concernent trois domaines : la peinture, la photographie et le cinéma. Dans la peinture de Manet, l inversion de la relation image/tableau a pour conséquence de «produire l image par et dans le tableau». Le tableau devient une «machine optique». La pragmatique change la relation de la peinture à la photographie. Celle-ci étant «à l origine d un nouvel affect», leurs rapports sont compris comme de «réplique» et non d imitation. Si «la matière première de la photo est le temps», celle du cinéma est l espace. Le livre fourmille de fines analyses qui, sans inutiles polémiques, livrent bataille à l iconoclasme contemporain et à l idée qui l accompagne, la malfaisance de l image à l endroit de la pensée. Vauday, qui prend le parti de la figuration au sens large, préfère en peinture parler d extraction de l image plutôt que d abstraction. Si l auteur soutient dans une voie qu il partage avec Jacques Rancière une politique de l art, ce n est pas pour faire consensus autour d œuvres et de doctrines. Puisque l image est pensée comme agencements (du visible), l art produit de la politique en raison de déplacements que les œuvres (peinture, photos, films) opèrent. On ne referme pas ce livre salubre sans se demander si le tribut payé par la pragmatique n est pas une neutralisation du sensible. Cet essai n est pas un adieu à la phénoménologie du visible, à la «prose du monde», tant la rupture est acquise de fait. La pragmatique de l image ouvre ainsi la voie à une esthétique nouvelle quand phénoménologie de l art et esthétique commandée par la philosophie analytique paraissent au philosophe également impraticables. M. E. BANDE DESSINÉE Sélection de Jean-Pierre MERCIER Blutch Le Petit Christian tome II [L Association, coll. «Ciboulette», octobre 2008, 70 p., ill. n. & b., 15, ISBN : ],!7IC8E4-becccb! Second volet de l autobiographie masquée de Christian Hincker, dit Blutch : on l avait quitté autour de ses 8 ans, fan de bande dessinée et de Farah Fawcett Majors. On le retrouve à l entrée de la sixième, en proie aux tourments des premières amours platoniques et idéalisées. Mêlant notations d époque (fournies essentiellement par les programmes TV et le cinéma américain) et mises en scène hilarantes des soliloques du jeune Christian, ce second opus, graphiquement époustouflant (comme toujours avec Blutch), montre le lent processus de mûrissement qui sous-entend dans ce cas une perte de l innocence. On sent le personnage partagé entre la jubilation, la panique et une forme très subtile de mélancolie. Peut-être celle, rétrospective, de l auteur qui se penche sur ses années perdues? J.-P. M. Bouzard The Autobiography of a Mitroll. Tome I : Mum is dead [Dargaud, coll. «Poisson pilote», novembre 2008, 48 p., ill. coul., 10,40, ISBN : ],!7IC2A5-agaddb! On connaît Bouzard pour ses pages décalées, bien qu informées, sur le football, considéré plus comme un mode de vie que comme un sport. On sait qu il livre régulièrement aux Requins marteaux les tomes d une «autobiographie» saugrenue au fort pouvoir hilarant. Le premier volet de cette nouvelle série se présente comme une «dérivation» loufoque de cette veine autobiographique, Bouzard révélant au lecteur dès les premières pages le lourd secret qui hante ses jours : sa mère, qu on voit sur son lit d agonie avouer la chose, s est jadis faite engrosser par un troll. Ce qui fait de Bouzard lui-même un mixte de troll et d humain, un «mitroll». Marqué, et on le comprend, par une telle révélation, il entreprend de partir à la recherche de son géniteur inconnu. Accompagné de son chien fidèle (Bouzard le transporte dans une brouette), il se lance dans cette quête avec une détermination qui n a d égale que son absence totale de discernement Le premier tome de cette anti-saga n emmènera ni les personnages ni le lecteur très loin, mais l aplomb tranquille avec lequel cette histoire abracadabrante est racontée vaut son pesant de moutarde. J.-P. M. Cabu Le Grand Duduche, l intégrale [Vents d Ouest, décembre 2008, 640 p., ill. n. & b. et coul., 49, ISBN : ],!7IC7E9-daedfj! On connaît le Cabu dessinateur politique, caricaturiste génial, polémiste rageur et «gâcheur de métier», pour reprendre l expression de Plantu, sidéré de la capacité de production de son collègue. Cette intégrale permet de (re)découvrir le versant tendre, voire fleur bleue de Cabu. Né un peu par hasard dans les pages de Pilote, devenu personnage récurrent à l instigation de René Goscinny, le Grand Duduche est un peu le double de Cabu. D abord timide, inadapté et secrètement amoureux de la fille du professeur, il va évoluer au long des années, s imprégnant du climat politique de l après-1968, jusqu à devenir l antithèse du «beauf» raciste et réactionnaire. Ce copieux volume classé par chapitres thématiques permet de découvrir un grand auteur de bande dessinée, graphiste toujours inspiré. J.-P. M. Cosey Jonathan. Vol. XIV : Elle ou Dix mille lucioles [Le Lombard, novembre 2008, 48 p., ill. coul., 10,40, ISBN : ],!7IC8A3-gceihe! On connaît depuis maintenant trois décennies Jonathan comme le double rêvé de Cosey : un personnage hanté par l oubli et fasciné par les amours inaccessibles.
21 22 bande dessinée Ce dernier opus, presque entièrement contemplatif, pousse graphiquement très loin la ressemblance entre le créateur et son personnage. Mais l essentiel n est pas là. On aura du mal à résumer une histoire qui se déroule de nos jours en Birmanie et fait une part fort congrue à l action puisqu elle fonctionne sur le silence et les échanges de regards. Elle raconte en fait une manipulation que le lecteur ressent d autant plus profondément qu il est lui-même l objet d un formidable tour de passe-passe : dans cette histoire immobile, Cosey, amène sans en avoir l air son lecteur au plus près de sentiments indicibles, tout en exaltant de façon très politique la résistance à la dictature militaire qui emprisonne la population birmane. Ça s appelle du grand art. J.-P. M. Davodeau Étienne Lulu femme nue. Tome I [Futuropolis, novembre 2008, 78 p., ill. coul., 16, ISBN : ],!7IC7F4-iabach! Des amis sont réunis un soir, en une circonstance qu on devine importante. Assis autour d une table, sur la terrasse d un pavillon, ils discutent. Un premier narrateur, bientôt relayé par un second, raconte les circonstances qui ont poussé Lulu, épouse et mère fort ordinaire, à rompre sur un coup de tête avec son quotidien pour, littéralement, partir «sur la route». Ce qui lui arrive, qui elle rencontre et pourquoi elle retarde le moment de rejoindre son époux et ses enfants sont la matière même de ce premier volet qui fonctionne comme une enquête (Davodeau aime le registre policier pour ce qu il permet de charrier de vérité sociale). Le lecteur se retrouve aux côtés des convives de cette soirée à la fois grave et vibrante. On sent, par-delà les limites graphiques évidentes de Davodeau, son envie d exalter le destin d êtres ordinaires saisis par des envies plus grandes qu eux et qui les transfigurent. On attend avec impatience le second volet qui élucidera toute l affaire. J.-P. M. Durbiano Lucie Trésor [Gallimard, coll. «Bayou», octobre 2008, 106 p., ill. coul., 16, ISBN : ],!7IC0H0-gbehgj! Paris dans les années Le professeur Alamaro, veuf et père de Christine, fraîche jeune fille passionnée de mathématiques, est un spécialiste reconnu du haut Moyen Âge. Il détient le parchemin ancien qui intéresse un couple vénal puisqu il permettrait de découvrir un trésor qu on dit fabuleux. Christine va se trouver au cœur d une machination qui a le trésor pour enjeu. Le trait vif et simple de Lucie Durbiano excelle à rendre l ambiance des années 1950 à Paris, entre jazz et new look. Son récit, qui mêle trame policière et marivaudage (Le Jeu de l amour et du hasard est explicitement cité au début de l histoire), est beaucoup mieux qu un simple exercice de style. Par-delà son charme pétillant, et sur une trame bondissante, il parvient à fouiller l ambiguïté des sentiments. Suprême élégance, Lucie Durbiano laisse sa chance à tous les personnages, dotés chacun d une épaisseur et d une part de mystère qui surprennent le lecteur avant de le conquérir. J.-P. M. Margerin Frank Lucien 9 : Toujours la banane [Audie/Fluide Glacial, octobre 2008, 48 p., ill. coul., 9,95, ISBN : ],!7IC8F8-bfijfj! Presque une décennie qu on n avait pas eu de nouvelles de Lucien, le rocker bien français imaginé dans les années 1980 par Frank Margerin. Il revient, lesté d une vingtaine d années et d une trentaine de kilos de plus, le poil blanchi, salarié et chargé de famille On pouvait craindre que ce retour ne soit l occasion d un numéro nostalgique un peu réchauffé. Margerin y échappe en gardant la bonne distance par rapport à la réalité qu il dépeint : des relations de Lucien père de famille avec ses grands enfants aux péripéties qui amènent aux retrouvailles avec quelques «vieux» copains, tout est décrit avec l honnêteté et la malice non venimeuse qui faisaient le prix des premiers opus de Lucien et ses copains. On se réjouit de voir que Margerin n a pas perdu la main. J.-P. M. Nylso et Saur Marie My Road Movie [Sarbacane, novembre 2008, 108 p., ill. n. & b., 14,90, ISBN : ],!7IC8E8-gfcgfi! Quand on lui parle de road movie, le lecteur un tant soit peu cinéphile imagine de longues traversées de paysages immenses. Nylso et Marie Saur invitent à quelque chose de sensiblement différent : la virée en Bretagne de Philippe et Jean-Michel, dont on découvre en cours de route qu ils sont frères. Partis pour quelques jours en vacances, ils étrennent la voiture d occasion de Jean-Michel. Elle tombera en panne, transformant les vacances en une sorte de fiasco mineur. L économie du dessin de Nylso est remarquable, tout comme son recours à des successions de petites cases qui donnent à ce récit atypique un rythme et un ton inattendus, passant de la confidence au souvenir d enfance pour obliquer ensuite vers l humour et l échange aigre-doux entre deux êtres qui se connaissent et s estiment suffisamment pour ne s épargner aucune critique. L atmosphère drôle et décalée de l ensemble et une fin très ouverte font penser à certains films du grand Jacques Rozier. J.-P. M. Tardi Jacques et Verney Jean-Pierre Putain de guerre : 1914, 1915, 1916 [Casterman, novembre 2008, 68 p., ill. coul., 16, ISBN : ],!7IC2A3-abhdjj! La première guerre mondiale est l obsession de Jacques Tardi, l horizon indépassable de son œuvre. Il l avait déjà magistralement traitée dans C était la guerre des tranchées, unanimement considéré à l époque de sa sortie comme le sommet d une production où rien n est médiocre. Putain de guerre y revient, Vient de Paraître N o 34 février 2009
22 cinéma 23 avec une ambition renouvelée : à partir du témoignage à la première personne d un poilu fictif, Tardi retrace les grands événements d une guerre vue depuis le théâtre même des opérations. Un texte off, aux accents parfois céliniens, donne à lire les réflexions d un simple soldat partagé entre colère, résignation, amertume et humour désespéré. Tardi reprend de C était la guerre des tranchées le principe d une narration en trois bandes horizontales par page et y adjoint la couleur, donnant ainsi une force supplémentaire aux descriptions cauchemardesques des bombardements. Jean-Pierre Verney, conseiller historique de Tardi pour tout ce qui touche la Grande Guerre fournit en fin de volume un long texte clair et documenté qui permet de prolonger la lecture et la réflexion. La colère de Tardi devant la guerre de n est décidément pas éteinte, non plus que sa volonté de témoigner de la folie des hommes. J.-P. M. Winshluss Pinocchio [Les Requins marteaux, coll. «Ferraille», novembre 2008, 194 p., ill. coul., 30, ISBN : ],!7IC8E9-gbaghb! Winshluss, alias Vincent Paronnaud, a acquis il y a quelques mois une notoriété méritée en tant que co-auteur, avec Marjane Satrapi, du dessin animé Persepolis, récompensé à Cannes et sélectionné pour les Oscars hollywoodiens. Mais il mérite d être connu en propre pour son travail d auteur de bande dessinée. On se souvient de Smart Monkey, paru il y a quelques années chez Cornélius, roboratif exercice de style sur le thème de la lutte pour la vie. Le Pinocchio qu éditent aujourd hui les Requins marteaux mérite tout autant l attention. Dans ces pages partiellement prépubliées il y a plusieurs années dans le magazine Ferraille, on retrouve finalement bien peu de la trame originale de Collodi et encore moins de Disney : la marionnette est un robot inventé par un bricoleur âpre au gain qui tente de le vendre à l armée comme arme de destruction. La «conscience» de la marionnette n est plus un criquet, mais un cafard mû par des instincts peu élevés. De manière générale, tous ceux qui croisent la route de la créature sont mus par la bêtise ou l intérêt le plus sordide. Truffé de citations et de situations hilarantes, ce récit presque entièrement muet est d une réjouissante lecture, pour peu qu on aime l ironie. Mais pas seulement : derrière les apparences sardoniques, Winshluss fait ressortir l innocence d un être absent à lui-même et finalement émouvant. J.-P. M. CINÉMA LIVRES Sélection de Patrick BRION ALLARD Pierre L Esprit du cinéma muet [Cheminements, coll. «L esprit de la création», octobre 2008, 272 p., ill. n. & b. et coul., 45, ISBN : ],!7IC8E4-higjca! À un moment où le cinéma muet est de plus en plus oublié, le livre de Pierre Allard rappelle avec intelligence l importance et la splendeur des années qui précédèrent l arrivée du cinéma parlant. L auteur commence par s attacher aux fondateurs, aux créateurs et aux producteurs, de Georges Méliès à Charles Pathé, de Léon Gaumont à Louis Aubert qui affirmait non sans un certain cynisme : «On nous fait grief de ne pas savoir dépenser de l argent à l occasion. Mais je dépenserai ce qu on voudra pourvu que j encaisse. C est très simple, le cinéma, regardez : l un pour les recettes, l autre pour les dépenses et cette petite boîte mystérieuse où sont classées les fiches des films avec ce qu ils ont coûté et rapporté. Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui rapportent le plus.» Pierre Allard n oublie ni les capitaines d industrie hollywoodiens (Carl Laemmle, Adolph Zukor), ni les géniaux réalisateurs de comédie, Charles Chaplin, Harold Lloyd, Buster Keaton et Max Linder. Il dresse ensuite en quatre-vingt films un vaste panorama de l art muet. Les grands classiques sont naturellement là (Nosferatu, Les Rapaces, Ben Hur, Le Cabinet du docteur Caligari, La Naissance d une nation, L Inhumaine) et son érudition lui permet aussi de citer des œuvres moins connues telles que La Reine Elisabeth, tourné par Louis Mercanton en 1912 avec Sarah Bernhardt, The Wanderer de Raoul Walsh, Confession de Mauritz Stiller ou La Grande Aventurière de Robert Wiene. Non sans humour, Pierre Allard achève son tour d horizon du cinéma muet avec L Espion et La Dernière Folie de Mel Brooks, deux films en effet muets, mais réalisés respectivement en 1952 et Riche en anecdotes, l ouvrage bénéficie aussi d excellentes illustrations (photos, programmes, pavés publicitaires, affiches). Ce beau livre est un aussi un livre utile. P. B.
23 24 cinéma BANTCHEVA Denitza René Clément [Éd. du Revif, coll. «Collection cinéma», octobre 2008, 408 p., 20, ISBN : ],!7IC3F7-aaaabi! Depuis plus de quarante ans, aucun livre n a été consacré à René Clément, l auteur de La Bataille du rail et de Plein soleil. On sait que les futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague s acharnèrent sur le cinéaste qui symbolisait pour eux la «qualité française» qu ils voulaient dénoncer. Le livre de Denitza Bantcheva rappelle l intérêt de la carrière de Clément sans jamais pratiquer les dérives de la «politique des auteurs». Avec beaucoup de justesse, elle montre l importance de Quelle joie de vivre en écrivant : «On peut y voir une critique implicite de ses films historiques précédents, La Bataille du rail, Les Maudits et surtout Le Père tranquille dont aucun n a été fait en condition de liberté artistique suffisante, et qui impliquait une part plus ou moins grande de propagande forcée.» L auteur indique aussi à propos du Jour et l heure : «Clément a le mérite d avoir montré avant Ophuls la période sous un jour bien différent des discours officiels qu on tenait à l époque.» Autant d éléments qui méritent de réexaminer l œuvre de René Clément, plus corrosive et moins conventionnelle qu on ne l a dit. En dehors de la critique qui accompagne chaque film, le livre comporte également de longs témoignages (Michèle Morgan, Brigitte Fossey, Johanna Clément) qui permettent de mieux comprendre le cinéaste. Alain Delon raconte ainsi comment le metteur en scène «expliquait non seulement tout le film mais même l histoire du personnage au-delà du film pour justifier un geste». Il ajoutait par ailleurs : «Je ne l ai jamais vu en tant qu homme. Je l ai toujours vu comme mon maître, comme mon patron.» Le lecteur qui se souvient des Félins, beau film noir adapté du roman de Day Keene, avec Jane Fonda, Alain Delon et Lola Albright, de Jeux interdits, de Monsieur Ripois et de Gervaise pourra juger, pièces en mains, combien on a été injuste envers René Clément. Ce livre était indispensable. P. B. CHAPLIN Jane 17 minutes avec mon père [Florent Massot, novembre 2008, 432 p., ill. n. & b., 21,90, ISBN : Traduit de l anglais par Janine et Louis Soonckindt.],!7IC9B6-fegccd! Jane Chaplin est le sixième des huit enfants que Charles Chaplin a eus avec sa dernière femme, Oona. Ce livre de souvenirs se compose en fait de deux parties. La seconde, moins intéressante, suit la vie de Jane Chaplin après la mort de son père, ses aventures sentimentales comme ses différentes rencontres avec François Mitterrand (au téléphone seulement!), Maurice Ronet ou Gabriel García Márquez, qu elle ne reconnaît pas, ne lui ayant pas été présentée, et en qui elle ne voit qu un inconnu désirant devenir écrivain Plus dramatique, cette partie relate aussi la déchéance d Oona Chaplin, sombrant dans l alcoolisme et ne cachant pas sa haine pour son père, Eugene O Neill. Le début du livre, plus curieux, présente Charles Chaplin, devenu alors le patriarche de Vevey, sous un jour souvent sombre. «Ce père muet en noir et blanc avait ses zones d ombre. Nous devions avoir tout ce dont il avait manqué jeune mais nous étions privés d une véritable enfance à cause de la loi du silence qu il imposait à la maisonnée entière.» L auteur ajoute ainsi : «Ma vie avec lui ne fut que silence. Excepté dix-sept précieuses minutes le 17 novembre 1974.» On découvre que la vie quotidienne au manoir était souvent inquiétante. Un circuit téléphonique interne permettait de surveiller tout ce qui se disait dans les différentes chambres et Jane ne peut oublier le moment où son père corrigea son frère Eugène avec un battoir à tapis en bambou Est-ce à dire que l admirable auteur du Kid et de l Opinion publique cachait derrière le visage de Charlot celui d un mister Hyde? Sans doute pas et il faut toujours souvenons-nous des mémoires de la fille de Joan Crawford lire avec une certaine distance ce genre de souvenirs. Demeurent pourtant dans cette relation souvent privée d amour de véritables moments de tendresse et le rappel que l argent ne remplace jamais cette dernière. Jane Chaplin croit par ailleurs, à la fin du livre, voir en son chat tigré orange et blanc la personne de son père, venu la réconforter P. B. LELOUCH Claude Ces années-là [Fayard, coll. «Témoignages pour l Histoire», octobre 2008, 440 p., ill. n. & b. et coul., 21,90, ISBN : ],!7IC2B3-gdgajc! Claude Baignères puis Sylvie Perez ont recueilli les souvenirs de Claude Lelouch. On retrouve donc ici le jeune garçon passionné par le cinéma («J ai passé l Occupation dans les cinémas des grands boulevards. Je me tapais quatre fois le même film dans la journée sans jamais me lasser.») et le cinéaste débutant qui demande à un de ses amis de détruire à sa place son premier film Le Propre de l homme («Aujourd hui, je le regrette. Si ce film existait, je n hésiterais pas à le projeter dans les écoles de cinéma. Il montre tout ce qu il ne faut pas faire!»). Lelouch affirme volontiers que «toute sa vie, il a été le dos au mur», même si le succès critique et populaire d Un homme et une femme lui a donné la possibilité de tourner les films qu il souhaitait. Il évoque au passage ses relations difficiles avec une certaine presse qui lui a toujours préféré les films de la Nouvelle Vague qu il juge sans ménagement : «Les gens des Cahiers du cinéma ont mystifié la Nouvelle Vague. La Nouvelle Vague a été une révolution économique et technique. Il n y a pas eu d invention artistique.» Il est persuadé qu il est vite devenu l «homme à abattre» de la presse : «J étais l enfant de la Nouvelle Vague qui avait le mieux réussi. Cela a déplu.» Lelouch avoue détester les dogmes et avoir construit sa propre écriture cinématographique. Mêlant ses souvenirs personnels, familiaux ou amoureux, à ses réflexions sur le cinéma le livre comporte la liste des cent films préférés du cinéaste il s affirme avec raison comme un auteur dont le public a boudé certains titres récents et assure que «la contrainte sollicite l imagination : ce dicton a conduit mon existence». Au fil de ces pages, c est aussi toute une partie du cinéma français qui revit avec Annie Girardot et Jean-Paul Belmondo, Vient de Paraître N o 34 février 2009
24 cinéma 25 Lino Ventura, François Truffaut, Anouk Aimée et le producteur Alexandre Mnouchkine. Lelouch ne cache ni ses amitiés, ni ses inimitiés. La sincérité de ces propos est l une des qualités du livre. P. B. MOURLET Michel Sur un art ignoré. La mise en scène comme langage [Ramsay, coll. «Poche Cinéma», novembre 2008, 296 p., 10,60, ISBN : ],!7IC8E1-bejgji! Michel Mourlet publie en août 1959 dans le numéro 98 des Cahiers du cinéma un texte intitulé «Sur un art ignoré». Il est de bon ton de considérer cet article comme l élément fondateur d un groupe de critiques et de cinéphiles, appelés les «macmahoniens» en raison de leurs liens avec la salle de cinéma proche de l Étoile. Le livre qui est réédité aujourd hui comporte ce texte, ainsi que de nombreux autres articles de Michel Mourlet qui n hésite pas à écrire dans une nouvelle préface : «Enlisée dans la pire des bouillies idéologiques, celle de l inquisition stalino-trotsko-mao-germanopratine, la critique de cinéma issue de la fin des années 1960 a signé l arrêt de mort à la fois de la cinéphilie française et de l extraordinaire effervescence théorique et créatrice qui entourait et stimulait la passion du cinéma.» Souvent paradoxal lorsqu il affirme que «les chefs-d œuvre du muet ne sont que les étapes d un défrichement», Mourlet assure : «De même peut-on prédire sans grand danger d être démenti que Welles, Kazan, Visconti, Antonioni et autres seigneurs actuels deviendront intolérables dans vingt ans ; quant à Bergman, avant même de tourner son premier film il était déjà démodé.» Mourlet leur préfère le «carré d as du Mac Mahon» : Lang, Walsh, Preminger et Losey. On peut, non sans raison, être choqué et irrité par certains des propos de l auteur, mais à un moment où la critique cinématographique est victime d un consensus mou, retrouver les textes de polémistes tels que Michel Mourlet rappelle salutairement l époque où l on se battait pour imposer tel auteur, indiquer l importance de Fritz Lang et remettre en question certains dogmes. Interrogé sur Joseph Losey, Mourlet déclare : «Ce qui fait l intérêt et la pérennité d un metteur en scène comme Losey, c est qu il ne met pas de message dans ses films.» Même s il n aime pas les films porteurs de message, préférant l art pour l art, Mourlet et ce n est qu une des ambiguïtés de ses textes n hésite par ailleurs pas à dégager certains thèmes dans es films qu il aime Une réédition utile. Raison de plus pour regretter que la plupart des textes ne soient pas datés. P. B. PHILIPPE Claude-Jean (dir.) 100 films pour une cinémathèque idéale [Cahiers du cinéma, coll. «Albums», novembre 2008, 224 p., ill. n. & b. et coul., 30, ISBN : ],!7IC8G6-ecfdjf! Régulièrement, les revues s empressent à faire dresser la liste des «cent meilleurs films de l histoire du cinéma». Claude-Jean Philippe, l excellent présentateur de l ancien Ciné-club d Antenne 2, a posé cette même question à soixante-seize critiques ou historiens et c est cette liste que publient aujourd hui les Cahiers du Cinéma, chaque titre étant illustré par un texte et des photos. Le résultat est à la fois intéressant et décevant, non pas en raison des textes, mais à cause de la liste elle-même. Certes, chaque titre est presque indiscutable, même si on peut être plus réticent devant The Party de Blake Edwards, pourtant hilarant, et Parle avec elle de Pedro Almodovar. Charles Chaplin, représenté par cinq films, se taille la part du lion. Federico Fellini, Jean Renoir et Max Ophuls sont bien servis, mais la liste invite à se poser certaines questions. On ne peut en effet que s étonner de la totale absence de cinéastes tels que Pier Paolo Pasolini, Julien Duvivier, Frank Borzage, Marcel Pagnol ou Raoul Walsh. Le cinéma américain contemporain est presque totalement oublié à l image de Martin Scorsese ou de Clint Eastwood. On chercherait de même en vain des œuvres aussi différentes qu Autant en emporte le vent (trop connu?) ou Le Portrait de Dorian Gray d Albert Lewin (trop ambitieux?). On a d ailleurs souvent l impression que cette fameuse liste souffre à la fois d une évidente volonté de rajeunissement René Clair n est pas plus présent que la plupart des auteurs soviétiques du cinéma muet sans jamais témoigner des nouvelles redécouvertes telles que Frank Borzage, auteur majeur du cinéma muet comme du parlant. Il reste que ce type de liste reste utile car il fait le point sur la connaissance du cinéma à un moment donné et invite de toute façon à établir immédiatement une autre liste, plus personnelle et sans doute plus originale. P. B. VÉRAY Laurent La Grande Guerre au cinéma : de la gloire à la mémoire [Ramsay, coll. «Cinéma», octobre 2008, 240 p., ill. n. & b. et coul., 45, ISBN : ],!7IC8E1-bejjcg! Le livre porte le sous-titre «De la gloire à la mémoire» et la photographie de la couverture représente Kirk Douglas dans Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick. Ce choix montre aussitôt que l ouvrage de Laurent Véray, maître de conférences à Paris X, ne se contentera pas de suivre des chemins largement foulés, mais cherchera au contraire à relire les rapports souvent ambigus entre l histoire et la production cinématographique. Les différents chapitres («Un cinéma héroïque et patriotique [ ]», «De la commémoration au pacifisme [ ]», «Une représentation porteuse de contestation [ ]» et finalement «La grande guerre dans la mémoire européenne [de 1990 à nos jours]») révèlent l évolution qui conduit le lecteur de Mères françaises (1917) à Rose France (1919), des Croix de bois (1931) à La Vie et rien d autre (1989). Les films étrangers ont naturellement leur place, qu ils soient américains (La Grande Parade) ou italiens (Les Hommes contre), et on découvre la frilosité de notre cinéma national qui a si souvent occulté la première guerre mondiale alors qu Hollywood, sans doute moins bien représenté dans l ouvrage qu il n aurait dû l être, y a consacré des dizaines d œuvres mises en scène par certains
25 26 cinéma des plus grands cinéastes (King Vidor, D. W. Griffith, William Wellman, Raoul Walsh, etc.). Laurent Véray consacre une place importante aux Sentiers de la gloire, analysant avec justesse l influence du film et ses démêlés avec les censures et les pressions gouvernementales. Le choix des photos, et notamment des affiches de l époque, complète avec soin le tout et éclaire le texte. P. B. CINÉMA DVD Sélection de Patrick BRION ALLEGRET Marc Entrée des artistes [René Château Vidéo, septembre 2008, 90 min., 20.] &!33ACE0-ahbddj! Tourné en 1938, Entrée des artistes réunit Louis Jouvet, Claude Dauphin, Odette Joyeux, Carette, Janine Darcey et Bernard Blier. Le décor en est le conservatoire et l histoire s attache aux élèves, à leurs espoirs comme à leurs échecs et à leur professeur qui est campé par un Louis Jouvet magistral. En dehors de la mise en scène habile de Marc Allégret, qui en plus a toujours été un très bon directeur d acteurs, le film bénéficie surtout de la présence d Henri Jeanson comme coscénariste (avec André Cavin) et comme dialoguiste. Grâce à lui, l intrigue possède un ton auquel il est impossible de résister. Impérial, Jouvet dit ainsi à Claude Dauphin : «Tu parles bien de ce que tu connais mal» et, ailleurs, à ses élèves : «Il n y a pas de grands amours Il n y a que des amants qui meurent jeunes, sans avoir eu le temps de rompre! La mort leur fait une fausse réputation.» Odette Joyeux et Bernard Blier dialoguent dans une autre scène : Elle : «L amour est comme ces maladies qui commencent par un rhume. On dit : Ce n est rien, ça va passer et six mois plus tard, on en meurt» Lui : «Oui, mais un an après, on n y pense plus.» On a trop souvent assimilé les dialogues d Henri Jeanson à une succession de «bons mots» ou de «mots d auteur» sans se rendre compte de leur parfaite adéquation au scénario et à la vérité des personnages. Entrée des artistes permet de le vérifier et de comprendre combien le cinéma français souffre de l absence de ces dialoguistes qu étaient Jeanson ou Charles Spaak, sans oublier Michel Audiard. Profitons de cette occasion pour rappeler le Jeanson par Jeanson publié en 2000 par La mémoire du cinéma. On y retrouve le dialoguiste de génie et également le pamphlétaire et le polémiste. P. B. DUVIVIER Julien David Golder [Lcj éditions, septembre 2008, 90 min., 12,90.] &!55AEG0-acbidd! Les Cinq Gentlemen maudits [Lcj éditions, septembre 2008, 87 min., 12,90.] &!55AEG0-acbidd! Marianne de ma jeunesse [Lcj éditions, septembre 2008, 105 min., 12,90.] &!55AEG0-acfajb! Année après année, Julien Duvivier demeure le cinéaste le plus injustement sous-estimé du cinéma français, victime de son éclectisme et de la notoriété excessive de certains de ses collègues. La parution en DVD de trois de ses films est donc un événement important qu il convient de ne pas manquer. Premier film parlant de Julien Duvivier, David Golder (1930), adapté du roman d Irène Némirovsky et interprété par Harry Baur et Gaston Jacquet, s attache aux relations entre un homme riche et celle qu il a cru être sa fille. Les Cinq Gentlemen maudits (1931) avec Harry Baur et Robert Le Vigan est tout à la fois une intrigue criminelle la malédiction? et un document passionnant sur le Maroc de l avant-guerre où le film a été tourné. Marianne de ma jeunesse (1955), enfin, avec Pierre Vaneck, Gil Vidal et Marianne Hold donne à Duvivier l occasion d adapter Douloureuse Arcadie de Peter von Mendelssohn, plongeant le spectateur dans une atmosphère romanesque. Remarquable cinéaste réaliste souvenons-nous de Panique Duvivier, loin de s égarer dans ces brumes et ces forêts peuplées de biches, réussit un chef-d œuvre poétique qui mérite d être redécouvert. Remarquable directeur d acteurs, Duvivier a été aussi celui qui s est toujours entouré des meilleurs techniciens de son époque. Ainsi le travail des chefs-opérateurs Georges Périnal, Léonce-Henri Burel et Armand Thirard est aussi beau que les décors de Lazare Meerson. La plupart du temps aussi Duvivier est le scénariste de ses propres films, rappelant à ceux qui ne l ont toujours pas compris qu il était bien un auteur complet et non pas seulement le symbole de cette «qualité française» si décriée par les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Une réhabilitation s impose. P. B. PAGNOL Marcel Cigalon [Compagnie méditerranéenne de films, octobre 2008, 73 min., 27.] &!37JEG4-aaacbd! La Belle Meunière [Compagnie méditerranéenne de films, octobre 2008, 99 min., 27.] &!37JEG4-aaabid! La Compagnie méditerranéenne de films qui avait été fondée par Marcel Pagnol lui-même continue l édition en vidéo des films de ce dernier. Il s agit cette fois-ci de deux films rares de la fructueuse filmographie de Pagnol. Tourné en 1935, Cigalon a pour vedettes Arnaudy et Henri Poupon. On y voit la jalousie qui oppose une tenancière d auberge à son collègue. On y parle de gargotte de pintadon au perroquet (!) et tout ceci se déroule finalement dans la plus grande bonne humeur, les habitants et touristes servant de témoins à ces joutes. Même si les interprètes ne possèdent pas la verve géniale de Raimu ou de Fernandel, les dialogues de Pagnol sont toujours aussi éblouissants, témoignant une fois de plus de son inaltérable chaleur humaine. La Belle Meunière, qui date de 1948, est une véritable curiosité car il s agit de l unique film en couleurs de Pagnol Vient de Paraître N o 34 février 2009
26 Jeunesse 27 qui donne à Tino Rossi le rôle de Franz Schubert et à Jacqueline Pagnol celui de la fille du meunier. Le film est par ailleurs le seul film tourné en Rouxcolor, un procédé purement français auquel Pagnol prédisait un grand avenir, espérant le voir concurrencer le Technicolor américain. «À travers l objectif des frères Roux disait-il c est la lumière qui devient couleurs.» Les frères Roux avaient en effet mis au point un procédé qui donne au film des teintes très douces mais le manque de conviction de la profession cinématographique française contribua à l échec du procédé, et d ailleurs en même temps du film de Pagnol qui, à défaut d être une de ses œuvres maîtresses, est en tout cas une expérience très curieuse. P. B. ALBUMs Sélection de la BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France, et lechoixdeslibraires.com Bataille Marion ABC 3D [Albin Michel Jeunesse, septembre 2008, 36 p., ill. coul., 15,50, ISBN : ],!7IC2C6-biacaj! Un petit bijou d ingéniosité pour redécouvrir les vingt-six lettres de l alphabet : mise en scène architecturale des lettres, effets d optique, jeux sur le blanc, rouge et noir, transformations inventives d une lettre pour une autre, les surprises se succèdent au fil des pages. Marion Bataille crée une nouvelle dimension et invite le lecteur à voyager dans une succession brillante de propositions poétiques qui donnent vie aux lettres de l alphabet. On rêverait d inventer d autres lettres à confier à cette artiste hors pair et ainsi prolonger le plaisir. Saluons enfin la démarche des éditions Albin Michel qui réussissent, avec beaucoup de soin et peu de changements, à proposer une version facilement accessible et abordable de ce livres d artiste d abord publié aux éditions des Trois Ourses. À partir de 2 ans I.-F. Bernard Frédéric et Roca François (ill.) Soleil noir [Albin Michel Jeunesse, septembre 2008, 36 p., ill. coul., 13,50, ISBN : ],!7IC2C6-bigbhb! emprunte aux codes du cinéma et de la peinture historique d où des scènes très figées, surprenantes chez François Roca pour mieux jouer du rapport à la vérité et à l histoire. Et c est bien de cela qu il s agit dans cet album qui nous livre, en même temps qu une vision de la rencontre entre les hommes blancs et une puissante civilisation amérindienne, le mystère de l apparition de Cheval vêtu (Albin Michel Jeunesse, 2005). À partir de 9 ans I.-F. Blex Bolex L Imagier des gens [Albin Michel Jeunesse, octobre 2008, n. p., ill. coul., 14,90, ISBN : ],!7IC2C6-bhjihg! Un gros livre à la fabrication très soignée : jaquette en papier épais, sur un cartonnage toilé et deux cents pages imprimées sur un beau papier mat, assez fin. Les illustrations sont faites d aplats de couleurs aux formes très stylisées : on pense immédiatement aux constructivistes russes et particulièrement à Lebedev. Blex Bolex utilise trois couleurs qui sont imprimées en ton direct et qui se superposent pour en créer d autres. Cela donne une grande unité à cette galerie de portraits organisée en doubles pages. La relation qui se tisse entre les deux personnes placées côte à côte est plus ou moins évidente, mais elle est toujours signifiante et donne à réfléchir : des écoliers/ un professeur, un voyageur/une migrante, un soldat/un chasseur. Un livre à partager entre générations. À partir de 3 ans I.-F. Un tableau représentant un couple jeune et beau, en page de titre, est le point de départ de ce récit en forme de dialogue entre une grand-mère et sa petite-fille. L enfant questionne, la grand-mère raconte l histoire de ce couple qui est en fait sa propre histoire. Une histoire souvent racontée à l enfant mais de façon partielle, en cachant la part d ombre de la glorieuse conquête espagnole du Nouveau monde à laquelle s est trouvée mêlée la grand-mère, fille d un dignitaire indien séduite par un beau conquistador à cheval Très complexe dans sa construction, le récit se double d une écriture picturale qui GuÉraud Guillaume et Alemagna Beatrice (ill.) Oméga et l Ourse [Panama, septembre 2008, 32 p., ill. coul., 16, ISBN : ],!7IC7F5-hacjde! L ourse rode sur les pentes de la montagne. Elle rode sous le regard d Oméga, petite fille à sa fenêtre, fascinée par sa fourrure brune, ses yeux sombres, ses pattes douces Quand l ourse vient la chercher, Oméga est prête. Elle la suivra jusqu au
27 28 Jeunesse : albums / contes bout de la forêt ; limite ultime, pacte intime où l instinct revient de droit Saluons ce magnifique album des peurs éternelles une bête mythique, une dévoration en suspens pour jouer à se faire peur. Le texte de Guillaume Guéraud laisse une profonde liberté à Beatrice Alemagna qui explore, dans la grande largeur d un format à l italienne, points de vue, compositions et matières. Beaucoup d émotion, assurément, à suivre la petite Oméga émerveillée, abandonnée dans les bras de l ourse et les serres des paysages boisés. Une réussite. À partir de 3 ans I.-F. Herbauts Anne Les Moindres Petites Choses [Casterman, coll. «Les albums Casterman», octobre 2008, 32 p., ill. coul., 13,95, ISBN : ],!7IC2A3-aajgdj! Madame Avril vit seule. Elle a un jardin, un lapin, un monde qui se teinte au gré de ses humeurs, des sensations et des sentiments qui la submergent et dans lesquels le lecteur est invité à entrer en dépliant la page de droite, déployant ainsi un triptyque. Et voici, caché derrière la fenêtre, un monde de douceur : la cuisine, les mains qui pétrissent la pâte, le lapin à caresser. Un autre jour, une autre triple page, c est la fragilité du monde qui s empare d elle à travers le caractère éphémère d un champ de fleurs au printemps, d un coquelicot. Sont là toutes les nuances de ce qu on peut ressentir, quand on est conscient d être minuscule devant la grandeur «des moindres petites choses» qui ont le pouvoir de nous rendre heureux ou tristes, parfois même les deux à la fois. À partir de 6 ans I.-F. JadouL Émile Poule mouillée [L École des loisirs, coll. «Pastel», septembre 2008, 24 p., ill. coul., 12, ISBN : ],!7IC2B1-ajcaed! Dès la première double page (qui le montre habilement), on sent que papa n est pas aussi enthousiaste que son fiston pour aller à la piscine. Et ça se gâte sérieusement quand celui-ci veut faire exécuter à papa le plongeon de la mort. Au fil du dialogue entre le père et l enfant, sur le mode du défi lancé au père, s accentue le contraste entre l enthousiasme et la volonté de l enfant face à l attitude craintive, la mauvaise foi et les atermoiements du père. La chute (au sens propre comme au sens figuré) repose sur un jeu de mots qui fait référence à un certain code d honneur et que l action illustre très bien. Elle montre surtout ici le pouvoir du verbe! Une image très lisible où ne figure que l essentiel et un texte très simple où la graphie est utilisée pour renforcer le discours en font un amusant album pour les plus jeunes. À partir de 1 an I.-F. Ponti Claude Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer [L École des loisirs, coll. «Album de l École des loisirs», novembre 2008, 48 p., ill. coul., 21,50, ISBN : ],!7IC2B1-ajdhfa! Enfants, changez de parents! Si vous n êtes pas satisfaits de vos parents, trouvez dans ce catalogue une large gamme de parents : des Kostodedabor aux Eclapatisseurs, vous trouverez certainement votre bonheur (catalogue livré avec bon de commande en fin de page, échange accepté sous quarantetuiteurs)! Claude Ponti nous livre ici un nouvel album plein de fantaisie et d humour, on a adoré! P. S : On n a pas encore passé commande de nouveaux parents, trop de choix on hésite encore! À partir de 3 ans Choix de Fanny Priolet, librairie Gibert Joseph, Montpellier Tullet Hervé Jeu de reflets [Panama, coll. «Jeu», août 2008, 12 p., ill. coul., 7, ISBN : ],!7IC7F5-hadeib! Hervé Tullet poursuit sa superbe exploration artistique en repoussant plus loin encore les frontières de l objet livre. Grâce aux pages miroitantes, lignes et courbes noires se reflètent à l infini. Dans le geste de la tourne, dans l inclinaison du livre, dans la lumière de la pièce, tout est mouvement. Le livre devient sculpture mobile autant que théâtre d optique. Plaisir suprême de la métamorphose : la découpe au centre de la page passe du carré au rond, comme une fenêtre qui s ouvre, se ferme et s ouvre à nouveau À partir de 3 ans I.-F. CONTES Sélection de la BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Bachelet Gilles Il n y a pas d autruches dans les contes de fées [Le Seuil Jeunesse, coll. «Albums jeunesse», octobre 2008, 24 p., ill. coul., 15, ISBN : Préface de Jacques A. Bertrand.],!7IC0C0-jiebge! Le constat est d une évidence flagrante, tellement flagrante qu aucun spécialiste ne l avait relevée jusqu à maintenant : il n y a effectivement pas d autruches dans les contes de fées. À charge pour Gilles Bachelet de démontrer en dix-huit planches (et autant de contes) la pertinence de cette révélation. La merveilleuse autruche de Nils Holgersson? Impossible, l autruche ne vole pas. L autruche et l empereur de Chine? Impossible, elle ne chante pas. La vilaine petite autruche? Encore raté, elle ne nage pas Autant d handicaps définitifs qui expliquent son absence des contes de fées. Cet album de Gilles Bachelet explore une nouvelle facette du registre animalier avec la loufoquerie et l humour qu on lui connaît depuis Mon chat le plus bête du monde. Ces dix-huit planches demandent une bonne connaissance des contes pour saisir en un clin d œil les différents niveaux de lecture. Certaines sont plus réussies que d autres dans leur charge parodique, mais toutes sont ingénieuses et fort drôles. À partir de 6 ans I.-F. Vient de Paraître N o 34 février 2009
28 Jeunesse : contes / documentaires 29 Delom Sylvie et Alibeu Géraldine (ill.) Les Trois Fileuses [Didier jeunesse, août 2008, 32 p., 14, ISBN : ],!7IC2H8-afiifd! D après le conte de Grimm Les Trois Fileuses, où la vantardise de la mère sur les qualités supposées de sa fille met celle-ci dans un bien mauvais pas. Heureusement, non seulement les trois «cousines» font le travail imposé par la reine : filer toute une pièce de lin, mais en plus elles évitent à la fille de risquer de toucher à un rouet à l avenir : le prince ne voudrait pas que sa jeune femme finisse aussi laide et difforme que ses cousines au grand pied, grosse lèvre et gros pouce. L histoire est fidèle, mais le texte est un peu bavard, et des formules qui passent peut-être dans l oralité sont moins convaincantes à l écrit, comme le nom des trois cousines en verlan Litrofel pour Tord le fil ou Lovremèle pour Lèvremole Les illustrations de Géraldine Alibeu rendent bien le désarroi de la jeune fille accablée par la tâche, et accentuent jusqu à la caricature la difformité des cousines. À partir de 7 ans I.-F. Jacques Benoît La Nuit du visiteur [Benoît Jacques Books, septembre 2008, 112 p., ill. coul., 16,92, ISBN : ],!7IC9B6-gidajg! A-t-on jamais connu plus longue attente que celle d une grand-mère guettant son petit chaperon rouge? Tel est le parti pris ici de Benoît Jacques qui, faisant fi de la petite, de son chemin et des mauvaises rencontres, se plaît à faire bégayer le conte encore et encore : quel est le visiteur qui se présente si tard à la porte? Denis, Barnabé, Horace ou Louis? Pour un plateau-repas, une livraison à domicile, un rendez-vous convenu? Mais grand-mère est aussi sourde que de mauvaise volonté : impossible de se rappeler la formulette! Vire la bicyclette? Tire la ciboulette? ou bien peut-être Ôte la chemisette et la salopette tombera! Cette série de quiproquos rimés joue habilement sur la typographie qui grossit au rythme de la colère du loup (et oui, c est bien lui). Un très bel objet, magnifiquement édité et imprimé (ah, la jaquette!), qui démontre, s il en était encore nécessaire, le grand art de Benoît Jacques sous les multiples casquettes d auteur, illustrateur et éditeur. Ce livre vient de recevoir le prix Baobab au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Pour tous, à partir de 3 ans I.-F. Perrault Charles et Laforge Lucien (ill.) Les Contes de fées [Albin Michel Jeunesse, octobre 2008, 40 p., 17, ISBN : ],!7IC2C6-bigbjf! Beauté du format carré (l un des premiers livres pour enfants, avec Macao et Cosmage, à avoir été édité dans ce format), beauté des caractères typographiques, beauté de la mise en page : on n en finirait pas. Voici de la belle ouvrage, un travail exemplaire d éditeur. Dans une courte mais éclairante introduction, Jean-Hugues Malineau nous décrit son travail minutieux, respectueux et attentif de la véritable recréation d un livre oublié, difficile à rééditer. Ces Contes de fées furent publiés pour la première fois en 1920 aux éditions de La Sirène créées en 1917 et dirigées jusqu en 1919 par Blaise Cendrars qui eut l idée de cette publication et l audace d en confier l illustration à Lucien Laforge, qui travaillait alors au tout jeune Canard enchaîné. Grâce à cette réédition, nous découvrons un grand illustrateur, mort dans la misère, non reconnu de son vivant, injustement oublié, qui n a pas pris une ride et que les enfants sauront apprécier à sa juste valeur. Nous trouverons ici les contes en prose, y compris la version apocryphe de La Belle au bois dormant, Cendrillon et sa pantoufle de «vair» tout cela sans aucune moralité, comme souvent les éditions pour enfants dans la ligne de Hetzel et c est plus que très bien comme ça! Pour tous, à partir de 5 ans I.-F. Perrault Charles et Leclercq Pierre-Olivier (ill.) La Belle au bois dormant [Autrement Jeunesse, coll. «Albums», septembre 2008, 48 p., ill. coul., 23, ISBN : ],!7IC7E6-hbbhcd! Immense format remarquable qui nous fait entrer dans l histoire comme dans une pièce de théâtre. On a découpé le texte en cinq parties : introduction sur une page, suivie du récit des bénédictions diverses et malédiction jusqu au drame. Enfin, le cœur du livre, illustré largement (toutes les belles pages et quatre doubles pages) raconte le réveil de la Princesse cent ans après. Puis, en petits caractères, non illustré, le récit continue jusqu au retour du roi vengeur. Conclusion en dernière page, en gros caractères. Présentation originale qui fonctionne très bien. Illustrations très colorées, non dénuées de «naïveté» légèrement rigolotes dans l esprit du texte de Charles Perrault, souvent au second degré, et qui mérite d être relu pour notre plus grand plaisir. Et, enfin, nous tenons ici le récit des malversations de la reine-mère ogresse! Un vrai bonheur. À partir de 7 ans I.-F. DOCUMENTAIRES Sélection de la BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Fontanel Béatrice Ma première histoire de l art [Palette, septembre 2008, 112 p., ill. coul., 23,50, ISBN : ],!7IC9B5-hbajfd! Balade chronologique depuis la nuit des temps. Le livre est construit dans un rythme régulier : un chapitre par siècle, chaque double page évoque une période, un peintre. On y découvre des artistes qui changèrent le cours de l art et la représentation du monde. Béatrice Fontanel s arrête sur un tableau, une pensée. Elle évoque l évolution des sujets au fil du temps : la religion, les portraits, les natures mortes, les batailles, les scènes galantes, les paysages jusqu à l art abstrait ; les techniques et les supports changèrent aussi le bois, la toile,
29 30 Jeunesse : documentaires / romans la peinture à l huile, le papier venu de Chine puis la liberté offerte avec l invention de la peinture en tubes. Malgré certains grands artistes absents, il se dégage de ce parcours une impression d harmonie, de couleurs, et l émerveillement de saisir un même geste entre «un premier homme traçant la silhouette d un grand animal sur la paroi rocheuse d une grotte» et l artiste aujourd hui. À partir de 9 ans I.-F. Chen Jiang Hong Mao et moi : le petit garde rouge [L École des loisirs, coll. «Album», octobre 2008, 77 p., ill. coul., 24,50, ISBN : ],!7IC2B1-ajbefj! Jiang Hong Chen fait le récit des années cruciales de son enfance dans la Chine de la Révolution culturelle ( ) quand Mao disait que «la révolution n est pas un dîner de gala», phrase que confirment les magnifiques images de ce volume. Des images qui dépeignent à travers le regard d un enfant, la peur qui s installe, l arrestation du père, la mort du grand-père et qui remémorent aussi les jeux d enfants, l amour du cinéma, la fierté de devenir un petit garde rouge. Au-delà du récit, la force de ce volume réside dans sensibilité des images servies par un grand format et la réussite de la mise en pages qui jouent sur une alternance de vues d ensemble et des effets de zoom qui permettent de faire ressortir un détail, de donner une explication, de dépeindre une émotion. L histoire d une enfance prise dans les tourments de l histoire. À partir de 11 ans I.-F. Pittau Francesco et Gervais Bernadette (ill.) Axinamu [Panama, octobre 2008, 10 p., ill. coul., 19,50, ISBN : ],!7IC7F5-habfgc! Sur le thème des mammifères ou autres animaux bizarres à construire, un livre animé où chaque page réserve des surprises. Un album ludique pour une première approche à l aide d un choix de silhouettes, de fourrures, de bouts de queues, de traces dont il faut découvrir le propriétaire. Les rabats avec des trous ou pas, sont à soulever, à déplier et fonctionnent bien pour une lecture active et participent au travail d observation. Le grand format est séduisant et le graphisme simple et agréable. Amusant et instructif! À partir de 3 ans I.-F. Poinsignon Claire et Bertrand Frédérique (ill.) L Europe de A à Z : abécédaire illustré [Arte éditions/le Rouergue, octobre 2008, 128 p., ill. coul., 15, ISBN : ],!7IC8E1-fgjgbi! G comme Gutenberg, I comme immigration, M comme modèle social, X comme xérès : cet abécédaire propose des entrées en même temps originales et ordinaires dans leur manière d aborder l Europe, comme pour rendre plus accessibles encore les débats, les idées, les styles de vie qui traversent l identité européenne. Chaque entrée est construite sur des informations concrètes, des rappels historiques, mais aussi des points de vue contradictoires. Les illustrations de Frédérique Bertrand, que l on n attendait pas sur ce terrain politique, sont pleines de finesse et servent habilement l exercice d analyse et de distanciation. À partir de 13 ans I.-F. ROMANS Sélection de la BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Abier Gilles La piscine était vide [Actes Sud Junior, coll. «D une seule voix», octobre 2008, 65 p., 7,80, ISBN : ],!7IC7E2-hhiaba! Dans cette très intéressante collection qui rassemble des sortes de monologues intérieurs pour inciter à une lecture à haute voix, Gilles Abier propose un texte d une grande force émotionnelle. À 16 ans, Célia est accusée d avoir poussé Alex, «son mec», dans la piscine vidée de son eau et d avoir ainsi causé sa mort. Le récit commence alors que le verdict vient de tomber. Elle est acquittée. Ce sont alors des sentiments contradictoires qui la submergent : le bonheur et la honte de ce bonheur quand l autre a perdu la vie, le soulagement et le poids terrible d une vie à vivre. La chute est bouleversante. Comment peut-on jamais après une telle histoire échapper à la culpabilité? À partir de 15 ans I.-F. Chabas Jean-François Saia [L École des loisirs, coll. «Médium», octobre 2008, 98 p., 8, ISBN : ],!7IC2B1-ajbbfc! Trois frères, Farid, Karim et Sofiane, errent seul à travers le Pays basque. Leur mère, une femme de caractère d origine Marocaine, vient de mourir. Agrégée de lettres, elle leur a non seulement inculqué l amour du français, mais aussi le sentiment, farouchement ancré, que la France est leur pays. Par peur de devoir rejoindre leur père en Algérie, les trois adolescents ont fugué pour rejoindre leur oncle maternel qu ils ne connaissent pas. Ils découvrent alors le Pays basque, sa faune et ses façons de vivre, très insolites à leurs yeux. Le début du roman apparaît d abord comme un hymne au Pays basque, avec une galerie de portraits sur une trame qui rappelle Les Frontières, du même auteur mais peu à peu, les personnages s étoffent et les enjeux de l intrigue prennent toute leur importance. Enfin, le jeu sur les clichés concernant les étrangers ou la police permet une belle mise en perspective de l éternelle question : qu est-ce qu être étranger? À partir de 11 ans I.-F. Cousseau Alex et Boutin Anne-Lise (ill.) L Ami l iguane [Le Rouergue, coll. «Zigzag», septembre 2008, 112 p., ill. n. & b., 6,50, ISBN : ],!7IC8E1-fgjfbj! Le jeune garçon qui nous raconte cette histoire vit dans un quartier où les «on dit» Vient de Paraître N o 34 février 2009
30 Jeunesse : romans / théâtre 31 vont bon train. Sa voisine Manola, qui a quitté le Mexique pour «des raisons pas marrantes», ainsi qu elle le dit avec pudeur, est une cible idéale. Elle a apporté de son pays un iguane, gros lézard d un mètre vingt, qu elle a installé dans sa salle de bain. C en est trop pour Monsieur Grinche, le boucher, qui est l autre voisin de Manola. Le scandale éclate quand on trouve dans le jardin de Manola le gros orteil du fils Grinche. L iguane est-il vraiment le coupable? Les illustrations, très présentes avec de grands aplats d un noir intense, accompagnent superbement cette histoire, renforcent les atmosphères et procurent un grand bonheur de lecture. À partir de 9 ans I.-F. Deshors Sylvie Mon amour Kalachnikov [Le Rouergue, coll. «DoAdo Noir», novembre 2008, 224 p., 12,50, ISBN : ],!7IC8E1-fgjife! Agathe vient de s installer à Lyon pour ses études. Un soir de baby-sitting, elle croit reconnaître dans le père de famille l homme qui, un mois auparavant, l a agressée au volant de sa voiture. Le lendemain, il est retrouvé assassiné À partir de ce mince début d intrigue, Sylvie Deshors construit un polar remarquable où le doute et la finesse donnent aux différents personnages qui hantent les pentes de la Croix-Rousse une épaisseur et un trouble particuliers. Qui est Gilan, son petit ami dont elle sait si peu de choses? Qui sont ses amis? Que veut réellement la Tortue, l inspecteur chargé de l affaire? Petits trafics, préjugés racistes, actes d amour, tout se mêle et s emmêle au fil d une écriture faussement douce et contenue pour dire la résistance ordinaire. À partir de 13 ans I.-F. Jonas Anne Les Hivers de Malou [Le Seuil Jeunesse, coll. «Karactère(s)», septembre 2008, 157 p., 8,50, ISBN : ],!7IC0C0-jhebeb! «Malou est morte ce matin.» C est ainsi que commence ce très beau roman qui va amener la narratrice à découvrir le destin tragique de sa grand-mère chérie, chez qui elle passait ses étés. Pourquoi pose-t-on si peu de questions sur la vie de ceux qui nous sont proches? Un jour, il est trop tard. Et pourquoi sa mère refuse-t-elle de parler de son enfance? Elle était originale, cette vieille dame solitaire qui allait de son jardin à son atelier pour peindre, et la jeune fille l aimait comme ça. Un beau jeune homme est venu jouer du violon à son enterrement ; quelle relation pouvait-il avoir avec elle? Petit à petit, les pièces du puzzle vont se mettre en place et connaissant l histoire familiale, l adolescente pourra surmonter son chagrin. À partir de 13 ans I.-F. Oster Christian et Vaugelade Anaïs (ill.) Le Mariage de la tortue et autres histoires [L École des loisirs, coll. «Neuf», août 2008, 109 p., ill. n. & b., 8,50, ISBN : ],!7IC2B1-ajcihg! Quatre histoires farfelues d animaux comme Christian Oster aime à les raconter. Chacun d eux aimerait bien changer quelque chose à sa vie, mais Quand le lièvre et la tortue de la fable, après la course qui les a opposés, se découvrent et tombent amoureux, cela n empêche pas le lièvre d arriver toujours à la dernière minute. Et Paul l oiseau qui est prêt à tout pour prendre l avion. Quant au loup dont le métier est de faire peur dans la grande forêt, il décide de prendre des vacances à la mer. Mais comment s empêcher de regarder les petits enfants appétissants? Le canard lui, veut changer le train-train de sa vie avec son ami, un jeune homme timide et renfermé, de là à supporter l arrivée d une jeune femme dans leur vie, c est une autre affaire! À partir de 8 ans I.-F. THEÂTRE Sélection de la BnF/CNLJ, La Joie par les livres et IBBY-France Dorin Philippe L hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains [L École des loisirs, coll. «Théâtre», octobre 2008, 64 p., 6,50, ISBN : ],!7IC2B1-ajdchj! Un homme, une femme, une table et deux chaises : c est le minimum pour commencer une histoire. Surtout en hiver. On peut y ajouter un arbre, des pommes de papier, deux enfants. Là, on est déjà au printemps. Mais cela suffit à peine pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, encore moins pour se parler. Alors, avec le temps qui passe, l été puis l automne, quelques gestes et des mots, cette famille venue de nulle part apprend à se construire, à exister et à s aimer. Un long parcours pour devenir des hommes Philippe Dorin continue son exploration du langage avec cette très belle pièce, grave et poétique, qui a obtenu en 2008 le Molière du spectacle jeune public (compagnie Pour ainsi dire). À partir de 8 ans I.-F. Lebeau Suzanne Le Bruit des os qui craquent [Éd. Théâtrales, coll. «Théâtrales jeunesse», octobre 2008, 96 p., 7, ISBN : ],!7IC8E2-gacjih! Cette pièce de théâtre se déroule dans deux lieux, dans la forêt où Élikia et le petit Joseph fuient les rebelles qui en avaient fait des enfants-soldats et dans un lieu de comparution où Angélina, l infirmière qui a recueilli les deux fuyards, raconte leur arrivée à l hôpital et met en perspective leur terrible destin, relatant les humiliations, les violences, la drogue. Du jour au lendemain, la vie de cette fille de 13 ans a basculé, elle est devenue à la fois victime et bourreau. C est l arrivée de Joseph, qui lui rappelle son petit frère, qui va lui donner la conscience d une possible humanité et la force de tenter d échapper à la barbarie. Dans ces deux lieux, la tension
31 32 Jeunesse : théâtre Littérature dramatique est intense, le regard porté sur ces enfances brisées est à la fois tendre et sans complaisance. À partir de 15 ans I.-F. Papin Nathalie La Morsure de l âne [L École des loisirs, coll. «Théâtre», octobre 2008, 62 p., 6,50, ISBN : ],!7IC2B1-ajddaj! En route vers l au-delà, Paco arpente le territoire de l entre-deux, celui des égarés, celui des pas morts, celui des pas nés. Guidé dans son errance par un âne, Paco y rencontre une jeune femme qui se jette dans les flots en hurlant de joie, son fils Uriel qui lui annonce qu il peut désormais se passer de lui, et une petite fille qu il ne connaît pas et qui lui demande d être son père. Les temps s imbriquent, les générations se croisent. Faut-il mourir, faut-il vivre? Paco ne sait plus quelle décision prendre. Dans ce moment crucial, son corps se met à parler et tente une ultime communion Si Nathalie Papin n a jamais abordé un sujet aussi grave, elle le fait avec beaucoup d humour et de fantaisie : avoir pour passeur un âne qui tantôt vous mord tantôt vous porte aide assurément en ce sens! La réflexion sur la vie devient particulièrement émouvante avec l entrée en scène du corps de Paco qui, paradoxalement, comme le reconnaît du reste son propriétaire, a toujours été plus poétique et littéraire que Paco lui-même. À partir de 8 ans I.-F. BIOGRAPHIES ET ESSAIS Sélection de Marc BLANCHET, Yves DI MANNO, Louise L. LAMBRICHS, Gérard-Georges LEMAIRE, Boniface MONGO-MBOUSSA, Jean-Pierre SALGAS et du Centre national du livre (Julien BARRET) Federman hors limites. Rencontre avec Marie Delavigne [Argol, coll. «Les singuliers», octobre 2008, 260 p., ill. n. & b., 26, ISBN : ],!7IC9B5-jhicjc! Malgré les innovations formelles qu il a introduites en poésie et en littérature, Raymond Federman, auteur et critique franco-américain né en 1928 à Paris, demeure assez peu connu en France. Huitième volume d une collection d entretiens avec de grands auteurs contemporains éditée par les éditions Argol, Federman hors limites invite le lecteur à découvrir la vie de cet amateur de jazz, de sport et de théâtre, issu d une famille de juifs palestiniens émigrés en Europe vers L auteur y décrit son enfance, évoque une tante, objet de fascination érotique, qui lui inspira son livre La Fourrure de ma tante Rachel (1996), son père coureur de jupons qui aimait l opéra, jouait aux cartes dans les bars et faisait des peintures surréalistes, sa mère qui l avait caché dans le grenier, alors qu elle et ses sœurs étaient embarquées par la police pour les camps de la mort, avec ce seul mot, «ccchuttt», qui le sauve et le marquera à vie. Fuyant Paris, l adolescent passe trois ans dans une ferme avec un vieil homme et une belle fermière dont la sensualité le trouble (Retour au fumier, Al Dante, 2005), prend le bateau pour les États-Unis, pays qu il habite toujours depuis lors, devient soldat en Corée (pour pouvoir survivre), puis professeur, écrivain. Il évoque son «Manifeste Postmoderne en Surfiction» de 1973 (repris dans Surfiction, 2006), contemporain du post-modernisme et du nouveau roman, qui postule le rôle prédominant du lecteur, la disparition des règles narratives et la fin de la mimesis. Amateur de jeux langagiers, Federman forge trente anagrammes de son nom en anglais. Ses doubles littéraires sont Namredef (anacyclique de Federman) ou Moinous (c est à dire «moi-nous» ou «moino US»). Ignorant la notion de copyright, il revendique le «plajeu» et propose une «laughterature», contre la «cacadémie». Enfin, en réponse au problème de la traduction, il invente la «craduction», illustrée par les transpositions (ré)créatives de son ami Pierre Le Pillouër. Ainsi, le poème «Victory» devenu «Vis ton risque» en français, où chaque vers est réécrit phonétiquement. Pris entre deux langues, Federman les combine dans une seule phrase, de la même manière qu il mêle la spontanéité brute des poètes de la beat génération et l expérimentation langagière de style oulipien. Cette volonté perpétuelle de jeu désamorce la posture de l écrivain trop sérieux que peuvent laisser craindre les accents parfois un peu prétentieux ou narcissiques de son discours. En même temps qu une bonne introduction à l œuvre complexe de Federman, ce livre donne au lecteur l impression familière d avoir découvert intimement cet homme fort et joyeux, entier, au sourire intense. J. B. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre René Daumal ou le perpétuel incandescent [Le Bois d Orion, novembre 2008, 284 p., 25, ISBN : Sous la direction de Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac.],!7IC9A9-cabeji! René Daumal, toujours. L homme ( ), membre de la revue Le Grand Jeu et écrivain, ne cesse de fasciner, comme en témoignent les textes écrits pour un colloque qui s est déroulé à la halle Saint-Pierre, à Paris, en mars Ce livre propose les contributions sur les rapports de Daumal avec les surréalistes, Alexandre de Salzmann et Luc Diétrich, l Inde et Gurdjieff, ou sur son livre Le Mont analogue («fiction» qui raconte une expédition en vue de l escalade d une montagne qui relierait terre et ciel et dont l ascension serait aussi une quête métaphysique, faite non sans humour et crainte à la fois, montagne dont beaucoup continuent à penser qu elle n existe que dans le champ littéraire). De nombreux inédits complètent le livre : témoignages de Geneviève Lief et Myriam Daumal, correspondance de René Daumal avec Jean-Gustave Tronche et Jeanne de Salzmann, un carnet des années Vient de Paraître N o 34 février 2009
32 littérature : biographies et essais , et des photos publiées pour la première fois. Les textes sont notamment de Zéno Bianu, Pierre Bonnasse, Joë Bousquet, Myriam Daumal, Christian Le Mellec, Geneviève Lief, Jacques Masui, Basarab Nicolescu, Olivier Penot- Lacassagne, Jean-Yves Pouilloux, André Rolland de Renéville, Emmanuel Rubio (notices bio-bibliographiques en fin de volume). Comme le dit en introduction Jean-Philippe de Tonnac, il faut relire Le Mont analogue «que René Daumal a laissé très délicatement à notre intention avant de s en aller vers d autres horizons ou verticales». Une approche posée, sincère, plus juste et inspirée que les questionnements d un Basarab Nicolescu, qui éclaire autrement l œuvre. Une chose apparaît lors du centenaire de la naissance de Daumal : son empreinte chez nombre d artistes et d intellectuels (et de lecteurs tout simplement), et les enjeux toujours présents de sa recherche, de sa quête, qui passa de l intériorité créatrice à la connaissance d un corps en accord avec des énergies insoupçonnées. Un abandon et une volonté sont à l œuvre chez l homme, qui le rendent attachant, et fascinant par ses apports artistiques. M. B. CHENG François L Un vers l autre. En voyage avec Victor Segalen [Albin Michel, octobre 2008, 180 p., 14,50, ISBN : ],!7IC2C6-biifdd! On ne présente plus François Cheng. Poète, essayiste, traducteur et romancier, François Cheng est membre de l Académie française et lauréat en 2001 du Grand prix de la francophonie. Il vient de publier aux éditions Albin Michel, L Un vers l autre un essai, qui est en réalité, un dialogue d outre-tombe avec Segalen. L un vers l autre se compose de trois articles parus dans différentes revues, suivis d un poème inédit inspiré par la mort de Segalen. Quatre textes, qui, comme l écrit Jean Mouttapa dans sa préface, «ponctuent le cheminement d une vie» et «sont unis par une sorte de chaîne organique qui structure une pensée en train de prendre conscience d ellemême». Car, il y a à coup sûr une sorte de chassé-croisé entre l errance orientale de Segalen et le périple occidental de François Cheng. Les deux poètes exotes ont médité le «divers». À l heure où l on ne cesse d évoquer le choc des civilisations, ces deux itinéraires passionnants invitent à «repenser» l universel, comme en témoigne cet extrait de Stèles du poète breton : «Des lointains, des si lointains j accours, ami, vers/toi, le plus cher. Mes pas ont dépecé l horrible/espace entre nous.» B. M.-M. Doussinault Julien Hélène Bessette. Biographie [Léo Scheer, novembre 2008, 304 p., 19,50, ISBN : ],!7IC7F6-babbha! Helène Bessette ( )? Auteur de treize romans et d une pièce de théatre. «De chez Gallimard» comme elle se définissait, pendant vingt ans, puis retombée dans l anonymat bien avant sa disparition. Institutrice en Normandie puis épouse de pasteur, Bessette, qui écrit depuis 1942, débarque à la fin de la guerre de Nouméa où Maurice Leenhardt avait remarqué ses premiers textes, est accueillie par Raymond Queneau en Son premier livre Lili pleure sort en 1953 (année-charnière des Gommes, du Degré zéro de l écriture, de la création des Lettres Nouvelles, etc.). Elle est brisée en 1956 au début de sa carrière par un procès en diffamation pour Les Sœurs Lecocq (réédité sous le titre des Sœurs Lilshart). Vivra misérablement comme institutrice à Roubaix puis en exil. Dernier livre : Ida ou le délire en Né lui en 1980, Julien Doussinault relate (non sans quelque confusion) l histoire de chaque livre, et compose sans en avoir les concepts un traité de sociologie littéraire : malgré l admiration et le soutien des plus grands (Marguerite Duras, Michel Leiris, Claude Mauriac, Jean Dubuffet, André Malraux), femme provinciale, aux frontières de l art brut, etc. Bessette ne réussit pas à créer son lectorat, elle vendra rarement plus de 500 exemplaires. Sa tentative d inventer entre les genres, comme on passe entre les gouttes, ne passe pas : au centre de cette biographie d une œuvre, les tentatives théoriques d Helène Bessette, du Manifeste du Gang du roman poétique (1959) à la revue Résumé (1969). Sa réapparition démontre en tout cas qu il est temps de réécrire l histoire de la littérature contemporaine, plus proche de l «alittérature» selon Claude Mauriac que du seul nouveau roman qui a gagné la bataille de la postérité l incluant, impliquant une autre découpe des rapports entre prose et poésie (Gertrude Stein), réintégrant les novations minoritaires (on peut songer à J.-M. G. Le Clézio première époque, très grand écrivain). On ne vit que deux fois s intitule un manuscrit de l auteur de MaternA. Ses livres peuvent encore être trouvés dans de rares librairies (qu attend la collection «L imaginaire»?). Grâce à Julien Doussinault, la deuxième fois commence (Leo Scheer a publié en 2006 un roman inédit Le Bonheur de la nuit). «Enfin du nouveau.» (Raymond Queneau en 1953.) J.-P. S. EYCHART François et AILLAUD Georges Les Lettres françaises et Les Étoiles dans la clandestinité [Le Cherche Midi, coll. «Documents», septembre 2008, 282 p., 24, ISBN : ],!7IC7E9-bbccjj! Dans sa riche préface, François Eychart rappelle dans quelles circonstances Les Lettres françaises ont été créées. Cette idée est issue, d une part, de la fondation du Front national, organe de la résistance des hommes et femmes de lettres et, d autre part, de l action menée à Nice (encore en zone libre) par l auteur du Paysan de Paris avec des revues comme Poésie, Fontaine, Confluences. De plus, le philosophe Politzer et Jean Paulhan (rare rescapé du réseau du musée de l Homme) ont voulu faire de cette publication un moyen d unir les écrivains des diverses tendances de la Résistance. C est ainsi qu ils y ont associé des auteurs comme Georges Duhamel ou François Mauriac, entre autres. Jacques Decour, le premier directeur, a centralisé les textes destinés au premier numéro et rédigé son Manifeste du Front national des écrivains. Mais il est arrêté avec la mise sous presse et fusillé par les Allemands. Charles Morgan a été appelé à le remplacer. Puis c est au tour de l imprimeur d être arrêté. Les Lettres françaises ont néanmoins paru. Dans les numéros, on peut lire des comptes rendus de livres (d Elsa Triolet, de Montherlant ou de Saint-Exupéry),
33 34 littérature : biographies et essais en particulier de livres publiés clandestinement, comme Le Silence de la mer de Vercors. Il y a de féroces attaques contre les auteurs de la collaboration, comme Rebatet, Brasillach, Chardonne. Sans parler des nombreuses brèves qui suivaient les menées de la NRF chez Gallimard que dirigeaient Drieu de La Rochelle et Roman Fernandez. On a pu y trouver des articles de Paul Éluard (dont l émouvante nécrologie de Max Jacob), de Charles Vildrac, de Jean-Paul Sartre, de Claude Roy, de Michel Leiris, d Édith Thomas, d André Frénaud, de Jean Cassou, de Pierre Seghers, de Raymond Queneau, de Jean Tardieu. Ce journal, tiré tant bien que mal, paraît jusqu en août Moins connues, Les Étoiles ont paru en zone sud. Créée par Aragon et Triolet, cette revue ronéotée a existé entre février 1943 et mars 1944 (17 numéros en tout). Mais on ignore encore qui furent certains de ses collaborateurs : comme quoi, on est loin d avoir refermé le dossier de la période de l Occupation! G.-G. L. Godard Henri Un autre Céline [Textuel, septembre 2008, 288 p., 59, ISBN : Coffret de deux volumes.],!7ic8e5-jhcfee! Alliot David et Marchetti François Céline au Danemark [Le Rocher, coll. «Beaux-livres», octobre 2008, 150 p., ill. n. & b., 29, ISBN : Préface de Claude Duneton.],!7IC2G8-agggeg! Il y a dans ces volumes, dans leur très discutable confection, leur baclage évident, intellectuel et matériel, quelque chose qui dit la difficulté contemporaine avec «Céline», avec l autre Céline dans «Céline», de l impossibilité de complèter l œuvre de «Céline» (les pamphlets demeurent toujours, de façon incompréhensible, non repris dans La Pléiade). Donc ces deux livres parmi d autres qui tournent autour : exemplaire à cet égard, la préface de Claude Duneton à Céline au Danemark. Ici, Henri Godard, auteur d une Poétique de Céline (Gallimard 1985), éditeur des romans dans la Pléiade, signe une sorte de vademecum convenu des lieux communs céliniens (guerre, banlieue, danse, etc.). Accompagné de 250 illustrations dont 90 pages de fac-similé dont on ne voit pas l intérêt : les deux cahiers de prison de 1946 ont déjà été publiés dans le quatrième volume de la Pléiade sous le titre Première esquisse de Féérie pour une autre fois. Quelques lettres de 1935 à Lucienne Delforge, pianiste et sa maîtresse, elles aussi déjà publiées dans les Cahiers Céline. Là, dans un livre indigne, les auteurs commentent des documents mineurs sur le séjour au Danemark du 27 mars 1945 au 1 er juillet 1951 (David Alliot né en 1973 est déjà l auteur de cinq livres sur Céline dont un Céline à Meudon et un Céline à Bezons, François Marchetti né en 1936 vit au Danemark) contestant le terme «pamphlet» dans l expression «pamphlet antisémite» ou le témoignage de Milton Hindus («juif» donc partial), rendant hommage à l amour de Céline pour les animaux, etc. Deux livres donc qui marquent une stupéfiante regression : à l avant-cahier de l Herne de 1963 récemment réédité (voir VDP n 32), à l avant-philippe Muray, Philippe Sollers ou Julia Kristeva, avant les Cahiers Céline, avant les travaux érudits publiés au Lérot (dont la somme récente de Michael Ferrier sur Céline et la chanson) J.-P. S. LILTI Anne-Marie Armand Robin, le poète indésirable [Éd. Aden, coll. «Le Cercle des poètes disparus», octobre 2008, 352 p., 28, ISBN : ],!7IC8E8-eaajcb! Figure atypique et rebelle du paysage poétique français, au milieu du siècle dernier, Armand Robin a bien failli réaliser son rêve d effacement non seulement derrière les mots des autres, mais aux yeux d un milieu littéraire face auquel il avait toujours gardé ses distances. Né en 1912 dans une famille de paysans bretons, il n apprend le français sa première langue «étrangère» qu à l âge de six ans ; et malgré des dons évidents (deux fois admissible à l École normale, puis à l agrégation), il mènera une existence marginale, absorbée par une immersion exaltée dans les langues du monde. Avant cela, il y aura eu deux livres fondateurs : Ma vie sans moi (1940) et Le Temps qu il fait (1942), en grande partie voués à l éloge de sa terre d origine. Mais par la suite, Robin n écrira plus le moindre ouvrage «personnel», se consacrant à une singulière entreprise d appropriation poétique, à partir d une trentaine de langues qu il «apprend» les unes après les autres En sortiront notamment le recueil des Quatre poètes russes et deux volumes de Poésie non traduite. Un ouvrage inclassable, La Fausse Parole (1953), relate par ailleurs son expérience de décrypteur de la propagande radiophonique, notamment soviétique, à laquelle il consacre l essentiel de ses nuits. Mais il s épuise à cette tâche et meurt en 1961, à l âge de 49 ans, dans des circonstances demeurées énigmatiques, après avoir été arrêté par la police. La quasi-totalité de ses archives seront alors détruites : seules quelques liasses rescapées du naufrage témoignent de l étrange combat que l auteur aura mené contre lui-même, sa vie durant. Grâce aux efforts de quelques-uns (dont les éditions du Temps qu il fait, qui n ont pas choisi leur nom par hasard), l œuvre d Armand Robin refait peu à peu surface, depuis les années Françoise Morvan a regroupé en 1985 deux volumes d Écrits oubliés et surtout édité de manière exemplaire les papiers sauvés du désastre à la mort de Robin (Fragments, 1992). Anne-Marie Lilti poursuit cet effort : la biographie qu elle lui consacre aujourd hui offre une synthèse lumineuse de son parcours inclassable. S appuyant sur l ensemble des documents existants, elle dresse un portrait saisissant de cet homme rongé de remords et de contradictions, vindicatif et tendre, asocial et porté par un immense amour des humbles et de la liberté. Le projet même de Robin, notamment son ahurissant travail de «non-traduction», s en trouve remarquablement éclairé, ainsi que certaines zones d ombre de son existence réfractaire. Tout comme la lecture des livres étranges qu il nous a laissés et ceux qu il s est refusé à écrire Y. d. M. Vient de Paraître N o 34 février 2009
34 littérature : biographies et essais 35 Lucey Michael Les Ratés de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité [Fayard, coll. «L histoire de la pensée», septembre 2008, 358 p., 23, ISBN : Traduit de l anglais par Didier Éribon.],!7IC2B3-gdhhda! De quoi «Balzac» est-il le nom? Dans les années 1960, de ce que rejette la modernité (tel Alain Robbe-Grillet, qui a toujours confessé ne pas l avoir vraiment lu. Seul Michel Butor ). Autrement dit, Balzac était un peu le nom propre de Zola Enseignant la littérature française à Berkeley (auteur de Gides s bent et de Never say I sur Colette, Gide et Proust), Michael Lucey propose une relecture extrêmement innovante. «[ ] ses œuvres ne sont ni consistantes ni cohérentes idéologiquement mais constituent des arènes où se déroulent des combats idéologiques». Au centre, non plus le récit, les personnages, et le narrateur omniscient, pas plus les deux Balzac (réaliste et visionnaire) de deux siècles d études balzaciennes, mais la «famille» fort peu fondée en nature. «Balzac écrit le plus souvent pour s opposer aux objectifs du Code civil.» Lucey relit la Comédie humaine (obsédée par le «mariage») à la lumière des familles «recomposées» et des débats français sur le Pacs, et à celle de Durkheim, de Bourdieu et des gender studies (et aussi selon Foucault préfacier de Pierre Rivière ou d Herculine Barbin). Eugénie Grandet, La Fille aux yeux d or, Les Illusions perdues en sortent inversés. Privilège dans la construction d ensemble est désormais donné aux figures queers de la «nièce» Ursule Mirouet, des «cousins» célibataires Pons et Bette À l arrivée, l exact contraire des «types» que Georg Lukacs (Balzac et le réalisme français) y voyait : La Comédie humaine, un roman de l instabilité et des métamorphoses, et Proust avant Proust. J.-P. S. VILAR Pierre Les Armes miraculeuses. Aimé Césaire [Zoé éditions, coll. «Le cippe», novembre 2008, 118 p., 8, ISBN : ],!7IC8I1-icfjfi! La collection «Le cippe» des éditions Zoé, dans laquelle vient de paraître cet essai, entend «favoriser l accès au patrimoine littéraire francophone» ; elle permet en outre une confrontation de regards dans un souci interculturel. Après avoir célébré Nicolas Bouvier, Christine Arnothy et Philippe Jaccottet, elle aborde l œuvre du poète martiniquais. L auteur de l essai est Pierre Vilar, bien connu du public francophone, puisqu il a édité les Œuvres de l Égyptien Georges Henein chez Denoël, puis dirigé le n 192 (avril 2005) de la revue Europe consacrée aux surréalistes belges. C est dire combien il est bien indiqué pour analyser Les Armes miraculeuses, recueil d un accès difficile, souvent qualifié de texte surréaliste par les exégètes d Aimé Césaire. Par petites touches, Pierre Vilar situe l œuvre de Césaire dans son contexte d énonciation, pose la question de son statut littéraire comme un texte à la croisé des genres, analyse sa langue, décrypte la démarche du poète. À cet égard, on sera particulièrement sensible au dernier chapitre de l essai intitulé : «Une poétique de la révolte», qui est un condensé du livre, et qui montre la place d un tel recueil dans la poésie française contemporaine. Les Césairiens désireux d approfondir l étude de ce recueil pourront la compléter par la lecture de l essai de René Hénane (Les Armes miraculeuses d Aimé Césaire. Une lecture critique), qui vient de paraître aux éditions L Harmattan. B. M. M. WAJCMAN Gérard et MOURAUD Tania Les animaux nous traitent mal [Le Promeneur/Musée de la Chasse et de la Nature, coll. «Le cabinet des lettrés», novembre 2008, 76 p., ill. n. & b., 12, ISBN : ],!7IC0H0-bcdeef! L entame de ce petit texte sensible, «Je ne suis pas un animal», proposé en écho aux belles photos noir et blanc de Tania Mouraud évoquant les Holzwege du chasseur, est singulière. D emblée, le lecteur est pris à contrepied. L auteur annonce qu il ne s agit pas de philosophie, ni d une réflexion profondément méditée. Un sentiment, donc. Comme qui dirait, ce que la tradition appelle une position féminine qui présente d emblée la femme comme souriant de l animalité de l homme (n est-ce pas faire bon marché du langage qui a valu aux femmes, dans notre culture, tous les noms d animaux de la terre, poules, grues, dindes, pour ne citer que la basse-cour?). Partant sur ce contrepied, Wajcman associe librement, à partir de la confrontation avec de grands fauves (des lionnes) qui l amène à interroger ce qui le distingue de l animalité, dans une société qui semble réduire les êtres (animaux et humains) en chiffres (l attribution du symptôme à «la science», rapide, paraît confondre la science, qui met au jour les lois de la nature, avec la technologie voire la technocratie). L animalité de l homme, selon lui, serait assez difficile à rejoindre (il en cite un exemple étonnant, dont peu en effet semblent capables), et ce qui est interrogé, ce serait plutôt la civilisation contemporaine qui, mettant le monde en coupe réglée, n aurait qu un objectif : oublier le xx e siècle, ses boucheries, ses horreurs sans nom, et finalement la question juive. En 2008, cette brève méditation disant n être pas méditée laisse rêveur d autant que parmi les génocides contemporains nommés, Wajcman oublie curieusement la Bosnie et le négationnisme des nationalistes serbes. Ignore-t-il la mobilisation des associations américaines, rassemblant de nombreux Juifs américains sur ce terrain-là? Peut-être. Mais alors, la question telle qu elle est ici posée a comme un parfum hexagonal, assez spécifique, et qui fait écho à plusieurs en France. Le plus clair en effet, dès qu on sort des frontières, c est que la question hante avec raison la mémoire de tous, en Occident, et que c est précisément cette question, sans cesse interrogée, qui mobilise d innombrables chercheurs aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, au Canada, en Italie. En France, la pensée de la question en question, déclarée officiellement impensable, se serait-elle grippée? L. L. L.
35 36 littérature : littérature générale LITTÉRATURE GÉNÉRALE Sélection de Marc BLANCHET, Yves DI MANNO, Michel ENAUDEAU, Louise L. LAMBRICHS, Gérard-Georges LEMAIRE, Delphine PERAS, Éric POINDRON, Jean-Pierre SALGAS, Guy SAMAMA, du Centre national du livre (Julien Barret) et lechoixdeslibraires.com Les Cahiers de l Institut, Institut international de recherches et d explorations sur les fous, hétéroclites, excentriques, irréguliers, outsiders, tapés, assimilés [IIREFL, juin 2008, 140 p., ill. n. & b., 25. Pour se procurer l ouvrage : [email protected].] À l aube du xxi e siècle, dans un monde où le politiquement correct et la pensée unique sont de règle, où la raison n est que ruine de la fantaisie, il est venu le temps d exhumer et de considérer enfin pour éviter que ne meurent une seconde fois les grandes œuvres des petits auteurs la cohorte des «fous littéraires, hétéroclites, excentriques, irréguliers, outsiders, tapés, assimilés» La revue bisanuelle de l Institut possède une vocation internationale, multilingue. Elle se consacre à l étude des écrivains hétéroclites et hétérodoxes communément appelés les fous littéraires, et de leurs œuvres. Tout en favorisant la confrontation et la synthèse du résultat de ces recherches, la revue ambitionne de prendre en compte le plus large éventail possible d études. Questionnements sur la folie littéraire (essais de définitions) et sur ce que peuvent être les «fous» plastiques, peintres, cinéastes, photographes, artistes divers. Histoire des fous littéraires, notoires (Gagne, Brisset, Berbiguier, ou Nicolas Cirier, et les autres, dans l anonymat le plus complet). La revue rend aussi hommage à André Blavier, auteur des Fous littéraires (éditions des Cendres), livre monumental sur le sujet concerné. Il est aussi, dans la revue, question d études sur la folie littéraire et la folie créatrice sous divers angles. La parole est donnée aux médecins, psychiatres, psychanalystes, psychologues et cliniciens de tous poils. Mais il n est pas question d enfermer les fous littéraires dans un carcan clinique qui limiterait le propos et ne répondrait pas à de nombreux questionnements : la folie ne garantit aucun génie ; l œuvre n est pas forcément une guérison de la folie ; un génie qui devient fou peut perdre le sens de sa création ; une œuvre digne d avoir été créée ne peut pas ne pas avoir été traversée par la folie ; qu est-ce qu un texte fou? l illisibilité d un texte est-elle la «preuve» de la folie de son auteur? Beaucoup d études à venir, donc, mais pas de quoi devenir fou, si ce n est de littérature É. P. Petit musée des horreurs. Nouvelles fantastiques, cruelles et macabres [Robert Laffont, coll. «Bouquins», septembre 2008, p., 30, ISBN : Édition établie et présentée par Nathalie Prince.],!7IC2C1-bbabea! Le titre un peu racoleur de ce remarquable ouvrage ne rend pas véritablement justice à la singularité de son projet, qui vient combler une lacune éditoriale sur laquelle il serait intéressant de s interroger. La réunion d une centaine de nouvelles fantastiques, composées pour l essentiel dans les deux dernières décennies du xix e siècle, souligne en effet l occultation dont souffre dans l histoire de nos lettres un pan non négligeable de la littérature de cette période, à l exception de quelques grands noms. Ces derniers Maupassant, Villiers de l Isle-Adam, Marcel Schwob, Jean Lorrain comptent évidemment parmi les hôtes majeurs de ce Petit musée. Mais qui lit de nos jours Henri de Régnier, Jean Richepin, Catulle Mendès, Jules Claretie? Et qui a entendu parler de Robert Scheffer ou de Jules Lermina deux des plus étonnantes «découvertes» que nous réserve ce volume? Outre cette remise au jour d un corpus d œuvres beaucoup plus considérable qu on ne l estime d ordinaire dans un domaine où les Anglo-Saxons semblent tenir le haut du pavé on est frappé par le parallèle entre ces contes macabres, sulfureux, «décadents», fuyant le monde réel pour explorer des cercles autrement ténébreux, et la poésie qui leur est contemporaine, sous la bannière du symbolisme. Il y a là une unité thématique et formelle d autant plus évidente que certains auteurs se sont illustrés dans les deux domaines et que quelques textes ici recueillis relèvent autant du poème en prose que de la nouvelle fantastique. Nathalie Prince a réalisé un travail exemplaire, tant dans la collecte des contes dont certains n avaient jamais été réédités depuis leur première parution que dans l organisation thématique du volume, rythmée par de savoureux entrefilets et des introductions érudites aux diverses sections. Un méticuleux dictionnaire des auteurs, un index et un florilège de «manifestes» relatifs à la nouvelle conception du fantastique dont ces textes témoignent, complètent ce Musée érigé aux lisières du rêve pendant idéal (pour la prose) de l anthologie de la poésie symboliste composée en son temps par Bernard Delvaille. L ouvrage se présente ainsi comme un indispensable outil de référence, tout en satisfaisant aux charmes impunis de la lecture. Et au plaisir de la redécouverte. Y. d. M. Siècle 21 n 13 automne-hiver 2008 [La Fosse aux ours, octobre 2008, 190 p., 17, ISBN : ; ISSN : ],!7IC3F7-ahaabb! Revue de «littérature et société», Siècle 21, publiée par les éditions La Fosse aux ours, propose pour ce numéro 13 un dossier sur les écrivains contemporains de Berlin, des chroniques et, «hors cadre», un dossier sur Carlos Bordini, un autre sur «le train» et ce, avec des illustrations de Christine Bange, une artiste berlinoise. D une présentation sobre et élégante, Siècle 21 multiplie ainsi les dossiers thématiques de référence, en sachant s adresser (ou recevoir) à des spécialistes (mais c est avant tout une revue littéraire). Le dossier berlinois est introduit par Nicole Bary, précisant au sujet de ces nouveaux auteurs : «[ ] c est dans l être-entre-deux-mondes que se situe leur originalité, la force de leur écriture et l enrichissement qu ils offrent à qui les reçoit, Herta Müller et Terezia Mora, allemandes de Roumanie et de Hongrie. Comme Rosa Domacyna, allemande de Lusace qui écrit en allemand et en sorabe. Passeurs et passeuses de frontières, leur écriture est habitée par les langues de leur enfance, par leurs rythmes, leurs métaphores et leurs images. Leur imaginaire enrichit la langue qui les accueille.» On peut ainsi lire des textes de Marica Bodrozic, Volker Braun, Brigitte Vient de Paraître N o 34 février 2009
36 littérature : littérature générale 37 Burmeister, Rosa Domacyna, Tanja Dückers, Christoph Hein, Wolfgang Hilbig, Wulf Kirsten, Steffen Mensching, Terezia Mora, Herta Müller, Emine Sevgi Özdamar, Richard Pietrass, Ilma Rakusa, Said, Jochen Schmidt, Julia Schoch, Ingo Schulze, Zafer Senocak et Yoko Tawada (traduite par Bernard Banoun) dont le texte commence ainsi : «Le mardi, j aime bien manger mon père. Il a le goût de cerf. Il est en pâte à pain. Je sais qu en réalité il est une femme. Mais il ne faut pas le lui dire, sinon ses yeux se creusent. À l heure où le fourneau chauffe et où le soleil se couche, son frère mort lui chuchote à l oreille : Allons, tu es une femme! C est de pâte à pain qu il est fait. Ses tétons sont deux raisins secs noirs. Les yeux d une femme qu il a visitée hier en prison étaient aussi en raisins secs.» À suivre M. B. ARAGON Louis Œuvres romanesques complètes IV [Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», septembre 2008, p., 69, ISBN : Édition établie par Daniel Bougnoux avec la collaboration de Bernard Leuilliot et Nathalie Piégay-Gros.],!7IC0H0-bbfdad! Ce quatrième volume des œuvres romanesques de Louis Aragon présente deux romans essentiels dans l histoire de l écrivain. En premier lieu, les deux derniers tomes des Communistes (1950 et 1951), qui constituent la fin du cycle baptisé «Le Monde du réel» (les trois premiers fascicules ont paru dans le troisième tome de la Pléiade). Dans la seconde partie de ce roman pléthorique, l auteur s est employé à dépeindre la guerre et la débâcle qui s en est suivie thèmes plutôt rares dans notre littérature pourtant amante de l histoire. Avec un bel acharnement, Aragon a fait des recherches très poussées pour en reconstituer la chronologie et a tenu ainsi la chronique d une défaite qui demeure l une des plus honteuses que la France a connues. Il a écrit ces pages avec une sorte de froideur et de détachement méthodique, comme s il avait voulu traiter la question avec objectivité, sans la moindre émotion apparente. Des cartes d état-major renforcent sa volonté d exposer les faits crûment. Les événements n en semblent que plus terribles. On éprouve à le lire que cette guerre a été pensée comme n importe quelle autre guerre par des officiers supérieurs, alors qu elle se déroulait d une autre façon sur le terrain. C est un ouvrage capital pour plonger dans cette époque et tenter de la comprendre. Quand il renoue avec l art romanesque avec La Semaine Sainte (1958), il parle d une autre énigme. Au début des Cent jours, le peintre Théodore Géricault s engage dans les mousquetaires gris et accompagne le roi qui s enfuit à Gand. Pourquoi ce choix de la part du futur auteur du Radeau de la Méduse, un autre drame qui a marqué l âme française comme un désastre dû à l irresponsabilité et à l inhumanité d un capitaine mais aussi du système qu il représentait? Avec méticulosité, Aragon a reconstitué ces événements dans le tohu-bohu des armées qui s ébranlaient en Europe et démontre que ce n est pas la cause de la monarchie que l artiste a embrassée, mais celle de la lutte contre la tyrannie. Et le portrait qu il brosse montre un homme luttant contre l injustice, acquis à l idéal républicain, s intéressant aux idées de Saint-Simon et proche des Carbonari. Waterloo et le naufrage de la Méduse sont les deux pôles de ce roman hors du commun. G.-G. L. CAMUS Albert Œuvres complètes. T. III et IV [Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», novembre 2008, p. et p., 62 et 63, ISBN : et Également disponible en coffret, p., 125, ISBN : Sous la direction de Raymond Gay-Crosier.],!7IC0H0-bbhaei!,!7IC0H0-bbhaff!,!7IC0H0-bcbced! Ces deux volumes sont une suite chronologique des deux premiers. Le volume III, pour la période s étendant de 1949 à 1956, comprend trois types de textes : les livres publiés du vivant de Camus, suivis de leurs appendices éventuels ; dans la section «Articles, préfaces, conférences», les textes publiés par Camus, mais qu il n a jamais rassemblés en volume ; enfin, sous l intitulé «Écrits posthumes», les textes et les œuvres restés inédits de son vivant. Ne croyant ni à la solitude de l homme ni surtout à sa séparation d avec le monde, Camus y réaffirme la tâche infinie de lutter contre le nihilisme par la création et par le bonheur. À côté d un hommage à Mme Dussane, au mime Marceau, et d une conférence sur l avenir de la tragédie, on y rencontre notamment Les Silences de Paris, pièce radiophonique sur la vie dans la capitale durant la seconde guerre mondiale jusqu à la Libération, un texte inédit, «Recherche et perte du fleuve», qui, dans son désir de retrouver des lieux tutélaires, s apparente à «Retour à Tipasa», et «Orgueil», monologue de Dieu sur ses relations avec l espèce humaine. Le volume IV, pour les années 1957 à 1959, un an avant sa mort, comprend essentiellement le texte du Premier Homme, accompagné d Éléments pour Le Premier Homme, et celui des Carnets L écriture du Premier Homme est pour Camus comme une remise au monde par laquelle, selon ses derniers mots, il tâche de se préparer à «vieillir et mourir sans révolte». De courtes réponses à un questionnaire de Carl. A. Viggiani nous font découvrir que Camus avait l intention de devenir professeur de philosophie, et que, dans le livre La Douleur de Richaud, il a découvert qu un enfant pauvre pouvait s exprimer et se délivrer par l art. Les notes, les notices, les variantes des deux volumes complétant les textes enrichissent encore notre connaissance de l homme et du philosophe, faisant de cet ensemble un document d une qualité exceptionnelle. G. S. Chevallier Gabriel La Peur [Le Dilettante, octobre 2008, 352 p., 22, ISBN : ],!7IC8E2-gdbgec! C est un très grand livre, magnifique, sur la guerre de , paru pour la première fois en 1930, que Le Dilettante vient de rééditer. Un témoignage peut-être encore plus terrifiant que Le Feu d Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgelès, qui sont depuis quatre-vingts dix
37 38 littérature : littérature générale ans les références historiques et littéraires du conflit. Au-delà de la description du quotidien de la guerre, des tranchées, d un réalisme absolu, souvent à la limite du soutenable, ce qui donne une dimension particulière à ce livre c est que le narrateur nous fait part de ce qu il fait, voit, ressent, pense. Nous sommes à ses cotés, corps et âme. S il a toujours espéré échapper au service militaire, le narrateur redoute que la guerre, prévue pour être de courte durée, se termine sans lui. Il voit dans la guerre ni une carrière, ni un idéal mais un spectacle, le plus extraordinaire de l époque, qu il ne veut pas manquer. En caserne pour «l instruction», il craint d être inapte à cette guerre qui ne demande que passivité et endurance. Finalement envoyé au front, il livre ses impressions, son témoignage. «Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le corps gouvernait, la peur commandait. Le grand mot est lâché : la peur, la peur qui décompose mieux que la mort, qui vous vide, vous berce à la folie.» Vous l avez compris, c est un livre poignant, d une force peu commune, essentiel, salutaire, formidablement écrit, qui ne se raconte pas, qu il faut lire absolument. Choix de Jacques Griffault, librairie Le Scribe, Montauban DELBOURG Patrice Les Jongleurs de mots, de François Villon à Raymond Devos [Écriture, septembre 2008, 602 p., ill. n. & b., 29,95, ISBN : Illustrations de Sylvain Gibert.],!7IC9A9-ceaiaa! Patrice Delbourg est un enfant qui s émerveille de tout, à commencer par la langue française. Écrivain protéiforme, homme orchestre, romancier délicat et collectionneur d écrivains méconnus, il construit son panthéon de grands hommes comme Saint-François construisit son église. «Et c est ainsi que Delbourg reste et restera toujours le plus grand.» Avec les Jongleurs de mots, Patrice Delbourg nous fait, une nouvelle fois, un sacré cadeau en nous offrant un gros et beau livre l objet est d un raffinement complet qu il truffe de rares et truculents trublions littéraires. Les géants, les autres, les moins que rien ou les magnifiques sont de sortie. Ce sont plus de cent portraits érudits et admirablement écrits que l auteur nous propose de découvrir. Si Delbourg invite Coluche, Gainsbourg, Nougaro ou Trenet, il remet aussi en selle, et avant tout, les dédaignés. N attendez pas ici une liste, elle serait incomplète et indélicate pour les auteurs oubliés. Citons quand même dans un joyeux désordre Roussel, Cravan, Scholl. Et puis, toujours dans la cohorte des magnifique, faisons place à Diderot, à Scarron ou Béranger. Oui, Patrice Delbourg est un écrivain jubilatoire et un lecteur prosélyte. Il partage, il disperse, il sème au vent. Il convoque le Satie écrivain, il réhabilite un peu Céline, il fait le bœuf avec Boby Lapointe ; il nous apprend à tendre l oreille, et à collectionner les mots comme des pépites rares. Enfin, et parce qu il n est jamais à une provocation ou à une rédemption près, l auteur, jongleur de mots lui-même, n hésite pas à sortir la plume pour réhabiliter Robert Dhéry, pas le cinéaste, non, l auteur de La Plume de ma tante. Le reste, tout le gros reste, est dans l énorme livre en forme de jeux de l auteur. Ils sont tous là, les truculents sarcastiques, les princes sans rires, les amuseur du verbe. C est le moment de reprendre un peu de lecture et de lire Delbourg et de jongler avec lui. É. P. DIWO Jean Le Jeune Homme en culotte de golf [Flammarion, novembre 2008, 250 p., 19,90, ISBN : ],!7IC0I1-cbbfic! Figure du Paris-Match de la grande époque, fondateur et longtemps directeur de Télé 7 Jours, Jean Diwo, né en 1914, a fait ses premières armes d écrivain sur le tard, à la fin des années 1980, avec Les Dames du faubourg, trilogie historique retraçant la vie du faubourg Saint-Antoine depuis Louis XI, et qui s est vendue à plus d un million d exemplaires. Et il ne s est pas arrêté en si bon chemin : ses autres romans Au temps où la Joconde parlait, Les Dîners de Calpurnia, La Fontainière du Roy, Le Printemps des cathédrales ou encore La Chevauchée du Flamand, sur la vie de Rubens suivront la même voie sacrée! Jusqu à ce que l écrivain se décide à explorer une veine plus autobiographique : ce sera 249, faubourg Saint-Antoine (Flammarion, 2006), où il ressuscite son enfance au sein d une truculente famille et d un quartier d artisans spécialistes du bois, dans le Paris des années 1920 et Le Jeune Homme en culotte de golf figure la suite en quelque sorte, même s il s agit toujours d un roman et non pas de «mémoires» à proprement parler. Jean Diwo se raconte, certes, mais revendique aussi sa liberté de romancier. Encore une fois, l alliage est très réussi : on suit avec beaucoup de plaisir les tribulations de ce «jeune homme» si «culotté», qui se fait embaucher comme pigiste sportif à Paris-Soir en moins de deux, avant de se lancer dans l aventure du Parisien Libéré dont il sera l un des piliers. Jean Diwo raconte aussi avec une belle éloquence l épopée de Paris-Match, aux côtés de Jean Prouvost, Roger Thérond, Gaston Bonheur et consorts «L atmosphère était plus celle d un bar à l heure de l apéritif que d un raisonnable conseil de direction.» Ces pionniers de la presse magazine ne jurent que par l improvisation et la créativité, les temps sont flamboyants. Mais le récit de Jean Diwo fascine avant tout par ses anecdotes inouïes et ses rencontres hors du commun de Jean Gabin à Marcel Aymé, en passant par Chagall et Salvador Dali. Le grand journaliste est devenu un écrivain talentueux, ses souvenirs sont autant d histoires impérissables. D. P. Graham Édouard Passages d encre. Échanges littéraires dans la bibliothèque Jean Bonna [Gallimard, octobre 2008, 552 p., ill. coul., 39, ISBN : Préface de Gérard Macé, avant-propos de Jean Bonna.],!7IC0H0-bccjaf! Un pavé pour une bibliothèque dont on ne voit ici que la période recouvrant les années 1850 aux années Et une édition très informative pour accompagner chacune de ces reproductions d envois, lettres ou manuscrits autographes. Jean Bonna bénéficie aujourd hui d une des bibliothèques les plus riches au monde de manuscrits et avec les trésors de Vient de Paraître N o 34 février 2009
38 littérature : littérature générale 39 la période sus-mentionnée, on ne peut que rêver à voir des caractères dessinés par nos plus grands auteurs se répondre ainsi de livre en livre. À l honneur : Théodore de Banville Baudelaire, Barbey d Aurevilly, Aloysius Bertrand, Léon Bloy : voici déjà pour la lettre B! Mais par ailleurs, toujours par ordre alphabétique : Ducasse (Lautréamont), Flaubert, Fromentin, Gide, Goncourt, Hugo, Huysmans, Jarry, Laforgue, Leconte de Lisle, Louÿs, Mallarmé, Maupassant, Mérimée, Nerval, Poe, Redon, Rimbaud, Sand, Schwob, Verhaeren, Verlaine, Vigny, Villers de l Isle-Adam, Wilde, Zola Pour une lettre de Mallarmé par exemple (p. 395), la reproduction d une lettre manuscrite à Joris-Karl Huysmans du 18 mai 1884, précisant de manière scientifique l encre, l enveloppe et le type d affranchissement, puis de manière plus développée bien sûr le contexte, la lettre en elle-même analysée et le rapport de Mallarmé à l œuvre de Huysmans puis la suite de leur échange, intellectuellement parlant. Ainsi est mise en perspective l acquisition de la bibliothèque Jean Bonna avec l histoire littéraire, et ce via une étude précise et juste, non sans sensibilité. On découvre donc derrière cette édition un travail de classement, de présentation, qui dépasse l acquisition égoïste pour un partage qui fait honneur à l acquéreur. La littérature ne se nourrit pas de trésors seulement : il faut les faire dialoguer et c est le pari tenu de ce livre, mettant en relation des hommes avec leur époque, révélant la force de leurs échanges, ces mêmes échanges que ce livre renouvelle aujourd hui. M. B. Houellebecq Michel et Lévy Bernard-Henri Ennemis publics [Flammarion/Grasset, octobre 2008, 334 p., 20, ISBN : ],!7IC0I1-cbidef! «Le secret le mieux gardé de la rentrée littéraire» : une nouvelle opération éditoriale (revendiquée comme telle, à grand renfort de confidences sur les à-valoirs) de Teresa Cremisi, directrice des éditions Flammarion, un an après L Aube, le soir ou la nuit de Yasmina Reza (cf. VDP n 31), qui concerne le champ intellectuel avec deux acteurs qui ont fortement marqué son histoire. Le livre reproduit les mails échangés du 26 janvier au 11 juillet 2008 par l écrivain-philosophe et le philosopheécrivain. Point commun très ponctuel : tous deux sont des cinéastes malheureux. Surtout, les deux occupent le même rôle dans leur champ respectif : ni Sartre ou Malraux, ni Céline ou Baudelaire, ils sont les hérauts et les héros de retour des écrivains à l hétéronomie ce qui n empêche pas Lanzarote ou Plateforme, L Idéologie française ou Le Siècle de Sartre, d être des livres importants Tous deux sont des puissants, aux réseaux considérables l un est un héritier, l autre non. En revanche, ils professent des «idées» opposées (symptômatique, leur échange sur la Russie). Faux «ennemis publics» ici, vrais là mais c est sans importance Ce ne sont ni les «mois profonds», ni les «mois sociaux» qui s exposent ici, mais une troisième personne, l auteur (ce que Diaz nomme L Écrivain imaginaire, cf. VDP n 31). Intégralement composé en direction des médias, ce volume est d autant plus complexe à recenser que la recension bonne ou mauvaise y est anticipée. On peut tout juste décrire. Comme dans une émission de télévision (Vie privée, vie publique), on y trouve beaucoup de fausses confidences avec de «vrais» moments d émotions (la mère de l un, le père de l autre). Nombre de développements intéressants sur la philosophie, le judaïsme sans Dieu de l un, et le schopenhauerisme de l autre qui veut voir le monde «du point de vue de la bactérie», la littérature, etc. mêlés à la trivialité des jours. Et puis on se délecte de voir ces puissants qui jouent aux maudits, bousculer l establishment un peu comme lorsque le président de la République malmène ses ministres en direct On peut aussi se demander si ces mails n emportent pas quelques interlocuteurs secrets : un troisième homme, Philippe Sollers, qui avec les deux fit des alliances apparemment contre nature (à l occasion de La Barbarie à visage humain en 1977, puis des Particules élémentaires en 1998) si l on s en tient aux énoncés. Voire une troisième femme, Ségolène Royal (conseillée lors de sa campagne par Bernard-Henri Lévy, apparue lors d un meeting au Zénith le 27 septembre en quasi-personnage de La Possibilité d une île). Alors? un livre qu on peut lire (avec grand plaisir) comme on regarde une émission de Mireille Dumas J.-P. S. LÉGER Nathalie L Exposition [P.O.L, coll. «Blanche», novembre 2008, 158 p., 10, ISBN : ],!7IC8E6-iccgge! «Je la reconnus sans la connaître» écrit d elle le dandy Robert de Montesquiou, son plus fidèle admirateur, qui lui consacrera une biographie après sa mort. Elle, c est la comtesse de Castiglione ( ), née Virginia Oldoïni, mariée à l âge de 16 ans au comte Francesco Verasis de Castiglione, avant de débarquer en 1855 à Paris où elle deviendra une courtisane célèbre et furtivement la maîtresse de Napoléon III, auprès de qui elle était censée plaider la cause piémontaise. Considérée comme «la plus belle femme de son siècle», la Castiglione n a eu de cesse d immortaliser sa célèbre beauté, au point de se mettre régulièrement en scène devant l objectif du photographe Pierre-Louis Pierson. Dans toutes les positions et toutes les tenues, quarante ans durant, quand bien même la vieillesse fera ternir cette fameuse beauté et mènera la Castiglione aux bords de la folie Folie narcissique dont Nathalie Léger fait le sujet d un petit livre inclassable, L Exposition, où elle raconte à la première personne sa découverte des multiples portraits photographiques de la Castiglione (il en existe au moins quatre cents) et son rapport obsessionnel à l image. Engagée dans un projet autour des ruines, la narratrice de L Exposition fait vite le lien avec les vestiges photographiques de la divine comtesse dont l existence «ne tient qu à sa forme». Une existence que Nathalie Léger retrace par petites touches éloquentes, menant de concert une réflexion pointue sur la vampirisation du modèle par l artiste, de Marilyn Monroe photographiée par Bert Stern à Isabelle Huppert par Roni Horn, en passant par Gena Rowlands devant la caméra de John Cassavetes. Directrice scientifique à l Imec, Nathalie Léger opte parfois pour un ton trop précieux, mais elle se montre finalement à la hauteur de son modèle, cette Castiglione «trop belle pour qu on pût penser à en faire un à-peu-près», comme l a écrit un jour son amie Mathilde de Laborde D. P.
39 40 littérature : littérature générale PERROS Georges et PHILIPE Anne et Gérard Correspondance [Finitude, octobre 2008, 174 p., ill. n. & b., 20, ISBN : Présenté par Jérôme Garcin.],!7IC9B2-gghfhb! Certains livres ressemblent à ces oiseaux effrayés qu on tient dans la main et dont on sent, au creux de sa paume, le cœur battre à tout rompre. On ne sait comment les prendre sans les écraser. C est qu au-delà des images la légende sacrée de Gérard Philipe, l œuvre poétique de Perros, il y a là de la peau vive, du vrai sensible qui entre deux hommes d abord, s échange. La rencontre entre eux remonte à 1944, au Conservatoire. Entre les lignes de ces lettres échangées jusqu à la veille de la mort brutale de Gérard Philipe en novembre 1959, s entend ce qui les unit, une complicité sans faille mais peut-être aussi, au-delà des apparences, un sentiment moins heureux, indicible et pourtant, dans la pudeur, partagé (moins d un an avant la découverte de ce cancer primitif du foie qui l emporte en moins de trois semaines, Gérard confie à Georges : «Je me souviens avoir désiré être par-dessus tout jovial, je ne suis arrivé qu à des sourires de commande.»). Et pourtant, il y a eu du vrai bonheur. De la légèreté, de l insouciance, des rires, de l amitié sans arrière-pensée et de l amour. Assez de bonheur pour fonder solidement l amitié dont les lents et sûrs progrès se lisent dans la correspondance qui, après la mort de l étoile, se prolonge entre Georges Perros et Anne Philipe, et qui durera jusqu à la mort du poète. Suivant le fil que l on attrape, on s interroge : tandis que Philipe semble avoir traversé l existence comme une comète, laissant derrière lui un acteur inoubliable dont son ami reconnaît le génie (la façon dont il s emparait d un texte et le faisait vibrer, Perros en parle mieux que personne), Perros apparaît comme un ami exclusif et passionné, un peu envahissant pour un couple, mais capable d une fidélité rare. Quant à Anne, c est moins la passion que la douceur qui caractérise ses lettres, une attention sensible et apaisante de tous les instants, écorchée par un monde vorace dont elle se protège. Pour servir cette édition, une belle préface, inspirée, de Jérôme Garcin, gendre d Anne Philipe, rend hommage à ces amitiés rares qui vivent d être secrètes et, plus tard, quand l écume des jours s est dissoute, révélées. L. L. L. RÉAL Grisélidis Suis-je encore vivante? [Verticales, octobre 2008, 208 p., 18,50, ISBN : ],!7IC0H0-bccjbc! Loin des journaux littéraires traditionnels, ce texte, animé d une force étonnante, vient témoigner non seulement de la façon dont l existence révèle, chez des êtres labourés par l histoire, des talents insoupçonnés, mais aussi à quel point l art (la peinture, l écriture) permet parfois, au-delà des vicissitudes invivables données à traverser, de rester vivant, envers et contre tout. Née à Lausanne en 1929, Grisélidis Réal apparaît à la fois comme une amoureuse de la vie et une révoltée lucide, jetée par les circonstances (et sans doute le contexte dans lequel elle a grandi) dans une existence dite marginale. La prostitution, devenue son seul moyen d existence pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants, la mêle au milieu de la drogue et, finalement dénoncée par «le Judas», elle se trouve emprisonnée à Munich en attente de jugement. Ce journal de cinq mois de préventive dans une prison allemande, où elle rencontre des femmes de tous âges et de toutes conditions, mais aussi des prisonnières d anciens camps de concentration victimes de vieux nazis continuant, dans certaines sphères du pouvoir, à faire la loi, vient révéler, à travers les bas fonds d une société dont on préfère généralement ne pas parler, à quel point les pages sombres de l histoire ne se tournent pas si aisément. La richesse et la simplicité de cette écriture sensible ne révèlent pas seulement un écrivain talentueux parmi d autres. À travers le regard porté sur l institution carcérale dans ce qu elle a de déshumanisant, au fil de portraits vivants qui retrouvent dans ces pages cette humanité qui leur est déniée, émerge une personnalité droite et vigoureuse, en quête d une vie meilleure et d une seconde chance que la prison, avilissante, ne donne pas. À ce titre, ce journal conserve une actualité qui dépasse les frontières de l Allemagne et porte une part d universalité qui le situe parmi les œuvres littéraires de premier plan. L. L. L. ROUBAUD Jacques La Princesse Hoppy ou Le Conte du Labrador [Absalon, coll. «La reverdie», octobre 2008, 169 p., ill. n. & b. et coul., 30, ISBN : Suivi de Le Conte conte le conte et compte et d une lecture d Elvira Laskowski-Caujolle : L Épluchure du conte-oignon ; illustrations de François Ayroles et Étienne Lécroart.],!7IC9B6-jciagh! À l image de certains tableaux, il est des livres dont la valeur ne se révèle qu à l aide d un commentaire ou d une analyse critique. La Princesse Hoppy ou Le Conte du Labrador est de ceux-là. Jacques Roubaud, mathématicien et poète membre de l OuLiPo, signe là une des œuvres les plus expérimentales de ce groupe, en ce qu elle multiplie les contraintes visibles et invisibles. Aussi l étude finale d Elvira Laskowski-Caujolle, L Épluchure du conte-oignon, qui propose de faire apparaître la composition à la fois algébrique et littéraire du conte en épluchant «pellicule par pellicule» chaque strate du texte, est particulièrement éclairante. C est l histoire d une princesse et de ses oncles qui passent leur temps à comploter les uns contre les autres, tandis que leurs femmes «compotent» («parce que les rois complotent sans elles» c est à dire sans «l», nous explique l auteur à la fin de l édition). La princesse possède un labrador, supérieurement intelligent, qui parle le «chien ordinaire», sorte de français tout juste intelligible obéissant à la contrainte Ulcérations, inventée par Perec, qui consiste à ne recourir qu aux onze lettres les plus utilisées de la langue française, E S A R T I N U L O C. La genèse du conte repose sur le chiffre 4 quatre rois, quatre reines, quatre cousines, etc. et sur la relation : «X complote avec Y contre Z», inspirée à Roubaud par un schéma que Queneau avait emprunté au vaudeville : «X prend Y pour Z». Aussi élaboré que le premier roman de Queneau, Le Chiendent, qui était composé de 91 sections, 91 étant la somme des treize premiers nombres naturels, La Princesse Hoppy compte 153 paragraphes, soit la somme des 17 premiers entiers naturels. On peut d ailleurs lire le conte comme une histoire de l algèbre dans laquelle Roubaud propose au lecteur des exercices à résoudre. Dans ce conte situé à la croisée du roman de chevalerie et de l expérimentation Vient de Paraître N o 34 février 2009
40 littérature : littérature générale / poésie 41 algébrique, le poète oulipien ne cesse de distiller son humour guilleret et facétieux, aussi bien dans les chapitres 0 et 00 sur «ce que dit le conte», méta-texte liminaire à la fois bavard et logique, qu au premier niveau de lecture, dans l invention fantasque de personnages animaux. Si les illustrations de François Ayroles et Étienne Lécroart de l OuBaPo (ouvroir de bande-dessinée potentielle) séduisent d emblée le lecteur, c est une fois nourri des analyses de l auteur et d Elvira Laskowski-Caujolle qu il découvre qu il a sous les yeux un conte fascinant, vertigineux mélange de combinatoire des lettres et de poétique du nombre, qui, s il ne se laisse pas lire facilement, n en est pas moins récréatif, en fin de compte. J. B. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre Sales Michèle Avenue de la mer [Atelier in8, coll. «Alter & ego», septembre 2008, 104 p., 12, ISBN : ],!7IC9B6-bfjgah! Court texte d un peu plus de cent pages sur la mémoire et les souvenirs autour de la mer (la vraie celle qui vient, qui repart, qui revient?), des plages, du sable et du vent avec l ombre géante de Marguerite Duras qui plane. L aventure d un été que l on oublie ou plutôt que l on croit oublier, mais qui s incruste, s imprime, reste en embuscade et qui, un jour, une fois la jeunesse et le temps passés, comme une marée à rythme lent, ressurgit avec un nouvel éclairage, une nouvelle lumière qui permet de l appréhender différemment. L écriture est poétique, délicate, parfois lancinante, et soulève un questionnement dans la douceur. Premier livre d une nouvelle collection, «Alter & ego», à découvrir absolument. Choix de Max Buvry, librairie Vaux livres, Vaux-le-Penil STORTI Martine L Arrivée de mon père en France [Michel de Maule, novembre 2008, 222 p., 20, ISBN : ],!7IC8H6-cdcdeb! Est-ce que tout enfant, adolescent, adulte se pose la question de l arrivée de son père dans le pays où il vit? Non. Soit parce que le père a toujours été de ce pays. Soit parce que l arrivée a été dite, résolvant jusqu à quel point?, ce que l écrivain britannique V. S. Naipaul nomme «l énigme de l arrivée». La résolution pourrait être du ressort de la fiction. Ce n est pas le cas. C est l imagination qui est requise, une imagination «en situation» : intellectuelle, politique, humaine, actuelle. L injonction «il faut que je l imagine» s impose un jour de novembre quand la narratrice se rend à Calais où errent, depuis la fermeture du centre Croix-Rouge de Sangatte, clandestins, sans-papiers, et autres «sans-nom». Le présent (étrangers, immigration, centre de rétention, franchissement de frontières tous risques) dévisage un passé peu éloigné (rafles, arrestations, internements des juifs, des étrangers). Comment un jeune homme de 20 ans a-t-il quitté une petite ville de Toscane et l Italie de Mussolini pour rejoindre l atelier de son beau-frère établi en banlieue parisienne? En France, Mattéo échappe sans rien faire de particulier à l enrôlement dans l armée italienne, à l arrestation comme ressortissant d un pays en guerre avec le pays où il travaille, mais pas à la condition ouvrière. Le récit, porté par la seule voix de la narratrice, mène avec réussite deux registres : des rappels historico-politiques contemporains qui, sans faire fresque, scandent une sorte de roman familial. Les uns et les autres s introduisent par tuilage, comme disent les compositeurs, et lorsque la narratrice intervient pour son propre compte, dit son mot et parfois son fait, le récit n est pas brisé. Qu est-ce qui ébranle durablement le lecteur de ce singulier récit? Est-ce, tenue en laisse, la souffrance de la narratrice devant la condition que l arrangement à vie, mis en place par une sœur et un beau-frère qui font fortune, inflige à son père? Quelque chose pèse dans ce récit : serait-ce le poids d un tort hors mesure fait à ceux qui partent loin pour vivre sans pouvoir vivre et auquel Mattéo apporte son nom? C est sûrement ce qui tourmente le lecteur. M. E. POÉSIE Sélection de Marc BLANCHET, Yves DI MANNO, Éric POINDRON et François de SAINT-CHÉRON Bernard Noël : le corps du verbe [ENS éditions, août 2008, 352 p., 37, ISBN : Colloque de Cerisy, sous la direction de Fabio Scotto.],!7IC8E7-iibcii! En présence [L Amourier, septembre 2008, 88 p. + 1 DVD, 30, ISBN : Entretien avec Bernard Noël conduit par Jean-Luc Bayard et filmé par Denis Lazerme.],!7IC9B5-bcaegc! NOËL Bernard Les Peintres du désir [Éd. Gutenberg, octobre 2008, 192 p., 20, ISBN : ],!7IC3F2-dgadbf! Points d orgue de la reconnaissance «officielle» des écrivains contemporains, les rencontres de Cerisy font généralement l objet d abondants volumes qui ont au moins le mérite d offrir un premier état des lieux critique autour de certaines œuvres novatrices et par conséquent dérangeantes. Le colloque consacré en 2005 à Bernard Noël échappe en partie à la pesanteur qui est trop souvent de mise dans ce type de publication. D abord, parce que plusieurs interventions celles d H. Marchal, H. Carn et Y. Peyré notamment témoignent d une sympathie réelle envers leur «sujet» et l éclairent d une manière d autant plus vive que leur lecture est impliquée. Mais aussi parce que l ouvrage s ouvre sur plusieurs textes inédits de B. Noël (dont une étonnante «réfutation» biographique) et s achève sur un passionnant dossier, réuni par Jean Frémon, où l on trouvera l historique détaillé et l ensemble des témoignages relatifs au procès intenté à l auteur au début des années 1970 pour «outrage aux bonnes mœurs», après la publication du Château de Cène. Ce petit traité implacable, annexé aux actes plus consensuels du Colloque,
41 42 littérature : poésie vient opportunément rappeler le caractère inacceptable de la littérature, dès lors qu elle s attaque à la part d illusion qui fonde aussi bien le lien social que notre perception du monde. On complètera utilement ce florilège critique par l entretien-fleuve que B. Noël a accordé à J.-L. Bayard et qui paraît chez l Amourier, accompagné d un DVD qui en présente quelques extraits. Avec l honnêteté et la rigueur intellectuelle qui le caractérisent, l auteur des Premiers mots s y livre à un examen presque exhaustif de son parcours, «littéralement et dans tous les sens» : sur ses origines, le refus puis l acceptation de l écriture, l esthétique, la politique, les voyages, les lectures, l amitié, l édition C est un document irremplaçable, d une franchise et d une modestie exemplaires : une pièce importante, aussi, à verser au dossier de notre histoire poétique depuis un demi-siècle. Simultanément reparaissent Les Peintres du désir, qui avaient fait l objet d un livre d art en 1992 et dont le texte a été révisé pour cette nouvelle édition. Méditation sur le regard et la présence du corps féminin dans la peinture occidentale, on y retrouve les hantises centrales de l auteur. C est aussi une introduction parfaite à sa réflexion esthétique et aux nombreux ouvrages qu il a composés en regard et aux côtés des peintres de son temps. Y. d. M. Les Dessins de Guillaume Apollinaire [Buchet-Chastel, coll. «Les Cahiers dessinés», octobre 2008, 160 p., ill. n. & b. et coul., 39,50, ISBN : Choix et présentation de Claude Debon et Peter Read.],!7IC2I3-acbjeb! Les liens tissés dès le milieu du xix e siècle entre la peinture et la poésie «moderne» ne sont plus à établir, notamment chez ceux de nos poètes qui auront compté parmi les plus lucides témoins de leur temps, en matière d esthétique. Guillaume Apollinaire occupe au sein de cette confrérie une place capitale, malgré sa trop courte carrière, d autant qu il aura été le spectateur privilégié et le théoricien partiel de la révolution picturale qui devait ébranler toute la peinture européenne, à l aube du xx e siècle. On connaissait bien sûr les nombreuses chroniques qu il lui consacra, des Méditations esthétiques au petit volume des Peintres cubistes et l on n oubliera pas qu il fut le parrain de plusieurs écoles, à commencer par le fauvisme. Mais on ignorait pour l essentiel sa propre production dans ce domaine, en dehors de quelques esquisses et des ébauches manuscrites qui allaient aboutir aux calligrammes. Une édition en fac-similé des Lettres à Lou (Textuel) avait permis l an dernier de mieux discerner la nature de ce lien entre l écriture et l image. La belle collection des «Cahiers dessinés» qu anime Frédéric Pajak nous invite aujourd hui à une plus ample découverte, en rassemblant toute une moisson de dessins qui couvre l ensemble de la vie du poète. On passera sur les productions de l extrême jeunesse pour s attarder plus longuement sur les pages ici reproduites du Cahier de Stavelot (1899) puis de L Agenda russe ( ), où l écriture des poèmes s accompagne d une floraison d enluminures : croquis réalistes ou grotesques, portraits et brouillons de signature, au sein desquels le texte «principal» prend une dimension graphique inattendue. On notera aussi une très belle série d aquarelles réalisées en 1916, de retour du front, et les pages d épreuves du Cortège d Orphée, entrelardées de dessins saisissants. L ouvrage s achève sur un superbe calligramme en couleurs, dont Breton regrettait qu Apollinaire ne l ait pas inclus dans son recueil mais que Picabia avait publié dans 391 : L Horloge de demain. Claude Debon souligne à juste titre qu il préfigure l ère alors lointaine de la poésie concrète : «Écoutez-moi bien», conclut le poète, qui semblait avoir encore «tant de nouvelles» à nous confier Y. d. M. Nunc n 17 : numéro spécial Lorand Gaspar [Éd. de Corlevour, novembre 2008, 102 p., ill. n. & b., 19, ISBN : ],!7IC9B5-idbcfc! Publiée par les éditions de Corlevour, la revue Nunc se présente par sa définition («danse sacrée, cogne le silence & rêve l impossible») comme une revue impossible à définir, ne répondant qu à ses propres passions. Ce numéro 17 est consacré à un poète attachant : Lorand Gaspar. Le nommer ainsi exprime une réserve, mais en parler témoigne aussi de la reconnaissance d un parcours! Poète et photographe, essayiste (en poète) à ses heures, Gaspar n a pas divisé son œuvre en de multiples tentatives pour séduire. Il est resté fidèle à la délicatesse de ses obsessions. Publié notamment par les éditions Gallimard, il apparaît dans la génération Jaccottet, et maintient comme lui une réserve devant les tentations du formel. Fidèle à un univers que ses photographies traduisent autrement, il écrit une poésie où les éléments ont une prépondérance, qui sait voir comme parfois raconter : «je suis tout juste un peu d air qui passe/air qui pénètre les poumons de la vie/celui qu ils rejettent, que respirent les feuilles/un peu d air qui passe sans heurt sur les rochers,/ que traversent les sabres, les poings et les balles/j accueille les rayons du soleil/ et le noir invisible de la nuit/tension et raideurs confiées à la danse/de l air n importe où qui se prête aux ailes ;/ parcourt sans heurt des montagnes rocheuses/pointes de couteaux et dents de rapaces / / le même cerveau connaît la souffrance/et l accueille.» Écrit en regard de dessins d Alexandre Hollan, ce poème montre la nature aérienne et la sensualité minérale de ces poèmes, la même nature que parcourt souvent dans des contrées désertiques le poète. Accompagné de collaborations critiques, de poèmes en amitié, et de photographies en noir et blanc, ce numéro de Nunc célèbre un poète dont l œuvre a trouvé ses lecteurs à l écart des modes et dont la reconnaissance ici permet de mieux fixer les paysages et les enjeux, aussi peu marqués soient-ils. [ M. B. Passages à l Act n 5/6 : «Pascal Quignard» [L Act mem, octobre 2008, 96 p., ill. n. & b., 20, ISBN : ],!7IC3F5-bdadgg! C est à l initiative de Sophie Loizeau que la revue Passages à l Act (qui prolonge en quelque sorte l aventure de La Polygraphe) consacre un dossier à Pascal Quignard. Il s agit plus exactement d une rencontre assez singulière, hors des sentiers battus, entre des écrivains qui se sentent proches du travail de Quignard : avec une prédilection justifiée dans ces pages pour ses Petits traités et son diptyque «érotique» (Le Sexe et l Effroi, La Nuit sexuelle). L ensemble Vient de Paraître N o 34 février 2009
42 littérature : poésie 43 est plutôt stimulant, à l inverse des célébrations et des gloses convenues qui caractérisent trop souvent ce genre de publication. Hélène Sanguinetti propose ainsi un ajout au Traité du rouge-gorge, Stéphane Bouquet une méditation triviale et lettrée sur le dieu Eros, Joseph J. Guglielmi un poème manuscrit dont la virulence inscrite conserve quelque chose de «la folie du jour d après». On trouve aussi une belle digression d Isabelle Garron (sur une césure, source de lumière dans l un des Petits traités), des interventions de Gérard Laplace et Elke De Rijcke, une suite de poèmes récents de Christophe Lamiot Enos et même un texte de Catherine Millet. Le tout n esquisse certes pas un portrait, fût-il partiel, de l auteur (ni de l œuvre) mais une sorte de complot collectif, de colloque à mi-voix pour la défense d une autre idée de la littérature (et de la vie ). Une passion commune aussi pour le dialogue entre les langues, les errances et les brèves illuminations qui ponctuent l histoire des hommes. En ouverture, un échange épistolaire entre Sophie Loizeau et Pascal Quignard, d une franchise qui n exclut pas la divergence, mais passionnant de bout en bout, parce qu il capte quelque chose aussi de ce dialogue muet inaudible en tout cas que sont les vraies lectures, le plus souvent accomplies dans une autre sorte de nuit. Et même si Quignard estime qu «on ne peut pas plus défendre ce qu on écrit [ ] que le corps qu on a», ses propos jettent souvent une lumière (ou une ombre ) éclairante sur ce que ses livres s acharnent à décrire plutôt qu à démontrer depuis déjà beaucoup d années. Il est réjouissant en tout cas de l entendre une fois encore défendre «la vie secrète, la vie de l écrivain, la vie dans la fuite et dans l encre, la vie sécrétant sans fin le secret» Y. d. M. DEBON Claude Calligrammes dans tous ses états [Éd. Calliopées, octobre 2008, 384 p., 58, ISBN : ],!7IC9B6-gaiagi! Une somme! Claude Debon livre là un travail de spécialiste, dans lequel l amour d une œuvre transparaît à chaque ligne et permet d être autant dans un ouvrage scientifique et instructif que dans un beau livre. Cet ouvrage richement illustré permet de voir les étapes de la naissance du second grand recueil poétique d Apollinaire : Calligrammes. Il rassemble environ quatre cents manuscrits et documents, dont la première maquette de Case d armons (une des parties du recueil). L appareil critique est à destination des étudiants, enseignants, «fervents d Apollinaire, aux amoureux de la poésie, voire aux collectionneurs». L édition de Claude Debon allie en effet toutes ces adresses possibles mais permet surtout de redécouvrir à la source les textes d Apollinaire, leurs métamorphoses, leurs difficultés aussi quant à leur édition, voire leur réception. On admirera dans ce travail les différents degrés d approche, de lecture, qu offre l auteur. En les numérotant, Claude Debon permet une découverte dynamique des différents moments d écriture, de réflexion même (la correspondance d Apollinaire). On mesure surtout l apport inventif de ces poèmes aujourd hui recueillis dans l édition Gallimard, mais en poche, concentrant ces textes dans une mise en page réduite et partiellement fautive. On néglige aujourd hui ce second recueil devant l apport formel d Alcools. C est se tromper. Calligrammes poursuit cette inventivité, et joue sur tous les registres de la modernité, écriture en vers de toutes sortes comme aspect visuel (que le calligramme pousse à ses extrémités, mais sans systématisme ou répétition), en faisant le même constat que Rimbaud : lisons les auteurs grecs et latins, soit les anciens! On voit aussi à quel point Apollinaire s intéresse aux modes nouveaux de communications ou d arts : cinéma, photographie, reproductions, etc. Cette même reproduction aujourd hui qui fait fi de son inventivité en mettant de l ordre dans sa géniale fantaisie. Ce livre permet de se libérer de ces restrictions et d apprécier à tous niveaux la toujours moderne présence d Apollinaire dans l histoire de la poésie française. M. B. DELAVEAU Philippe Son nom secret d une musique [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 144 p., 20, ISBN : ],!7IC0H0-bcbegf! Après Instants d éternité faillible (Gallimard, 2004), le nouveau recueil de Philippe Delaveau est dédié aux compositeurs et à leurs interprètes «qui ne cessent d enchanter notre vie». Nous y croisons Schubert, Bach, Scarlatti, Mozart, Beethoven et Chopin ; la voix de Kathleen Ferrier y est aussi évoquée, «Un après qui subsiste encore dans le cristal de la mémoire». Trois parties composent le recueil, chacune ayant partie liée avec la musique : «Instables voix du monde» (une sirène, la neige, un train de marchandises, le jacassement d une pie) ; «Son nom secret d une musique» où prennent place les hommages aux musiciens («Je sais, Mozart, ton nom secret d une musique») ; enfin «Verbe haut» où passent des ânes (et l on pense à Francis Jammes), et ce poème dans lequel les traces d un renard sur la neige «laissent leurs partitions de notes indéchiffrables». F. S.-C. FARAH Alain Matamore n 29 [Le Quartanier, coll. «Série QR», octobre 2008, 218 p., 16, ISBN : ],!7IC9C3-eaaeii! Membre d une toute nouvelle génération d écrivains québécois, apparus à l orée du siècle autour de la revue, puis des éditions Le Quartanier, Alain Farah a publié en 2004 un premier livre de poèmes d une verve inattendue : Quelque chose se détache du port, où l on pouvait détecter l influence d une certaine école française (du côté d O. Cadiot ou de J.-M. Espitallier) mais où pointaient déjà un ton plus affirmé, une tendance au sérieux dans l absurde qui retournait dans le bon sens la littéralité du propos. Matamore n 29 (sous-titré «Mœurs de province») prolonge en l amplifiant considérablement cette joyeuse entreprise de déstabilisation, qu on aurait tort de tenir pour un simple exercice d excentricité (le livre obéit d ailleurs à une structure discrète, prouvant si besoin était qu il est tout sauf improvisé). Le fil du récit est impossible à résumer en quelques lignes, les séquences jouant (à saute-mouton ) sur de nombreux registres. Il y est notamment question de diverses espèces de volailles (et de poissons), d un poète béat, d une croisière en Méditerranée, d une grand-mère égyptienne et de la vérité enfin révélée sur l assassinat de J. F. Kennedy,
43 44 littérature : poésie de l origine du tennis, d une rencontre avec Robbe-Grillet et de l élection d un certain potentat Buisson Mais aussi (et plus souterrainement) des premières amours et des débuts dans la vie tout cela composé sur un rythme trépidant (on songe parfois aux dessins animés de Tex Avery ) et avec un humour constant, dans «la fabrique du présent et la joie de l expression» (titre d un chapitre qui indique assez la nature du détournement qu Alain Farah opère dans les codes de l écriture contemporaine). Ce pourquoi son «roman» relève bien davantage, me semble-t-il, du travail poétique et de sa subversion que des conventions narratives qu il ne cesse de battre en brèche, même s il déroule en filigrane une intrigue plus grave qu il n y paraît (et dont le lecteur est invité à reconstituer la trame). Tout cela insistons-y avec une jubilation et une allégresse ravageuses, denrées devenues plutôt rares sur notre vieux continent : «Pas besoin de cours de grammaire./c est à vous que je parle,/ Gens disséminés dans ma campagne,/ Dans mon entreprise d importé» Y. d. M. FOURCADE Dominique Citizen Do [P.O.L, novembre 2008, 112 p., 16, ISBN : ],!7IC8E6-iccfde! Dans le beau «Post-scriptum» placé en ouverture de son ouvrage, Dominique Fourcade avertit le lecteur que «Citizen Do n est pas un livre», au sens où il l entend («une réalisation-improvisation dont le coup d envoi est absolument inattendu» et dont la logique «épouse le réel, fidèle à en mourir»), mais un assemblage de textes, réunis par les circonstances de la vie. Sans doute perçoit-il les choses ainsi : mais l écriture de poésie obéissant à sa logique interne et souvent insaisissable la cohésion du volume n en est pas moins réelle. Certes, Citizen Do ne procède pas d une coulée unique, sujette à des variations infinies, comme pouvaient le faire Rose-déclic (1984) ou Le Sujet monotype (1997), pour citer deux moments majeurs de son œuvre. Mais la juxtaposition de ces séquences, qui semblent souligner peut-être à rebours une traversée de la prose en direction du vers, donne à l ensemble une tonalité particulière : comme si l évocation du passé, et notamment la figure tutélaire de René Char (motif du panneau central), ramenait juste ce qu il fallait de l origine, dans son noyau restreint de lumière («longtemps je n ai eu que les syllabes des autres pour vivre, dans une très longue jeunesse»). Et rendait du même coup possible l esquisse plus modeste? d une autre suite poétique, tournée vers l avenir puisque adressée à une enfant. Il s en dégage aussi une sorte d ironie un peu amère à laquelle l auteur ne nous avait guère habitués, même si son allégresse dissonante refait fréquemment surface, riche de ses collisions syntaxiques et de ses images brouillées : «chaque soir le naturel/avec lequel tu conduis le merle/ à l abreuvoir//et le cheval dans ton lit/ chaque soir/ô paille//bermudes/trompette coudée» Un livre de transition, peut-être, mais moins distant que le triptyque publié par Fourcade en 2005 (cf. Vient de paraître n 22). Et qui reprend les choses en l état, via Nicolas Poussin et Merce Cunningham, en écho des décisions de vie inaugurales et à travers tout le reste : «Car on écrit sur personne, et pour personne seulement vers soi.» Y. d. M. MARCHAL Béatrice Les Chants du silence. Olivier Messiaen, fils de Cécile Sauvage ou la musique face à l impossible parole [Éd. Delatour, novembre 2008, 125 p., 12, ISBN : ],!7IC7F2-baaghc! En une centaine de pages, empathiques et denses, ce livre évoque l émouvante histoire de la poétesse Cécile Sauvage, mère d Olivier Messiaen, morte en 1927 à l âge de 44 ans. Grâce aux lettres de Cécile, grâce surtout à des manuscrits demeurés longtemps dans le secret (la sœur de Cécile les avait conservés, puis Olivier Messiaen lui-même, qui ne souhaita pas les livrer au public), Béatrice Marchal nous révèle le drame intime d une femme extraordinairement douée qui s est laissée mourir. Avec intelligence et délicatesse, elle nous montre les liens profonds qui se tissèrent, dès sa grossesse, entre Cécile et son premier fils, Olivier ; elle nous montre aussi comment le développement des dons musicaux de ce fils qui devint Olivier Messiaen «fut encore aiguisé par la perception du drame personnel de sa mère», et comment la musique s offrit tel un «refuge pour l enfant malheureux et impuissant mais aussi comme remède à l enfermement dans le mutisme, capacité d instaurer une relation au-delà des mots». La poésie de Cécile Sauvage un chant pur et poignant est également présente dans cet hommage à une poétesse oubliée. F. S.-C. MARTINEZ Frédéric Prends garde à la douceur des choses. Paul-Jean Toulet, une vie en morceaux [Tallandier, septembre 2008, 352 p., 20, ISBN : ],!7IC8E7-defdeg! À l exception de La Jeune Fille verte, l œuvre de Paul-Jean Toulet demeure méconnue et l auteur est hélas par excellence un poète pour les poètes. Avec le portrait que dresse de lui Frédéric Martinez, Paul-Jean Toulet redevient un homme vivant et un véritable personnage de roman. Voyageur et rêveur, noceur et poète, esthète et drogué, Paul-Jean Toulet fut l homme de plusieurs vies dont la légende commença presque dès l enfance. Après son baccalauréat, le jeune homme part pour l île Maurice où sa famille possède des terres. Il y mène une vie de dandy désœuvré, découvre les drogues et l alcool et cultive le goût des voyages : Alger, via Tamatave, Zanzibar, Alexandrie ou Le Caire et Marseille. Peu à peu l écrivain prend vie ; il écrit des articles et des chroniques, des sonnets et des pièces en un acte. Sa fortune s épuisa peu à peu. De retour en France, Toulet collabore alors régulièrement à La Vie parisienne et ses premiers romans dont Les Tendres Ménages, Mon amie Nane paraissent. De novembre 1902 à août 1903, il effectue, en compagnie de son ami Curnonsky, «le prince des gastronomes» une mission en Extrême- Orient afin de «couvrir» l exposition de Hanoï. Ils visiteront Singapour, Canton, Saïgon, Hong-Kong, Ceylan et Pondichéry. En 1908, à court d argent, il devient le collaborateur et le «nègre» de Willy, l ex-mari de Colette, et, pour survivre, écrit des articles et chroniques qu il donne Vient de Paraître N o 34 février 2009
44 littérature : poésie 45 à de nombreuses revues. En juillet 1912, Toulet quitte définitivement Paris et s installe au Pays basque. Sa gloire littéraire commence à poindre. Quelques poètes, dont Francis Carco, le prennent pour maître et lui demandent de rassembler ses poèmes, ce sera Les Contrerimes. La gloire est presque là, mais le trépas aussi. Le poète décède en 1920 laissant une œuvre secrète que les ans et les poètes parviendront à découvrir. En écrivant, non pas une biographie, mais un portrait au plus juste, grave et léger dans le même temps, Frédéric Martinez, prend à cœur son sujet et rend le plus beau des hommages à ce poète un peu trop vite oublié. É. P. PAPILLON DE LASPHRISE Marc Les Énigmes licencieuses [Finitude, septembre 2008, 112 p., 20, ISBN : Préliminaire de Cyprienne Pineaubecq, collages de Claude Ballaré.],!7IC9B2-gghffh! Commençons ainsi : «Madame le void rouge estant en grand chaleur,/ Le prend à pleine main pour le mettre en sa fente,/ Puis ayant d un bon coup reçu ceste liqueur,/ Soufflant souspire d aise & n est plus si ardente.» Késako? En voici l explication en prose par Marc Papillon de Lasphrise ( env.) : «C est une Dame ayant chaud, qui void un verre plein de vin cleret, qu elle prend à plein poingt pour le boire, & apres avoir bu ce grand coup, elle soupire d aise, & en souffle comme l on faict tousjours, & étant désaltérée, sa chaleur n est plus si grande.» Ces énigmes licencieuses que nous devons à cet auteur de la Touraine avaient bénéficié d une première édition aux éditions Absalon. Ici des variantes existent et les photographies contemporaines de la première édition font place aux collages de Claude Ballaré. La truculence est à l œuvre dans ces poèmes qui proposent des énigmes au contenu licencieux pour ensuite expliquer qu il ne s agit que de farine, melon ou autre comestible : ainsi le lecteur est trompé dans ses appréhensions et le vocabulaire érotique présentant sa poitrine à la censure ne révèle qu un objet présenté benoîtement par l auteur. C est là toute la force de ces poèmes qui se situent à part dans l histoire de l énigme de la poésie du xvi e siècle puisqu en expliquant ainsi l érotisme manifeste par un mécanique de substitution, l auteur n amène ni du côté de la révélation (quoique ) ni sur celui des symboles et de l interprétation (quoique ). Il s agit de jouer avec des codes, mais ici, avec l aspect licencieux, avec un décalage savant. Et c est toute l intelligence de Papillon de Lasphrise : on imagine le contenu érotique à l aune de ses propres connaissances et fantasmes : le censeur cache un érotomane. En répondant par l explication, l auteur amène le lecteur vers ses obsessions, voire les obsessions du lecteur. En ce sens, l ouvrage devient impossible à censurer puisque ce n est que notre imagination qui projette à la lecture du texte! Savant, joueur, et terriblement drôle. M. B. ROUBAUD Jacques La Dissolution [Nous, novembre 2008, 540 p., ill. coul., 42, ISBN : ],!7IC9B3-fejchc! La Dissolution constitue la sixième et dernière branche du vaste projet «autobiographique» (l auteur désavoue ce terme, qui semble pourtant malaisément réfutable) inauguré en 1989 avec Le Grand Incendie de Londres. On apprend néanmoins en cours de route que ce nouveau volume n en livre que la première moitié : un second tome viendra ultérieurement mettre un point final à cette entreprise démesurée. Il faut tout d abord souligner la prouesse technique que représente la publication d un tel ouvrage, imprimé dans une dizaine de couleurs différentes, chacune correspondant sur le modèle des Nouvelles impressions d Afrique aux parenthèses ouvertes dans un récit soumis à d incessantes digressions. Ce principe des «incises et bifurcations» était à l origine du projet, mais s est considérablement radicalisé au fil des années, au point de faire peu à peu éclater une linéarité qui était tout de même maintenue dans les premiers volumes. La lecture s en trouve du même coup modifiée ainsi que le rapport au temps, qui est l un des principaux enjeux de l ouvrage. Quant au système d impression en couleurs, s il permet indéniablement de mieux se repérer dans les divers niveaux du texte, il souligne aussi la dissolution qui affecte son écriture, de manière plus souterraine. Pour le reste, il est évidemment impossible de dissocier ce dernier opus des milliers de pages qui l ont précédé. Le lecteur qui suit depuis vingt ans sa progression ou sa lente érosion s y retrouvera en terrain connu, malgré de nouvelles digressions (souvent savoureuses) sur le travail, les voyages ou la vie ordinaire de l auteur. La Dissolution poursuit ainsi l édification d un immense labyrinthe verbal, voué à remplacer un rêve d œuvre de longue date abandonné. Mais ceux (et celles) qui voudraient entamer l ascension de ce monument prosaïque auront sans doute intérêt à procéder par ordre, plutôt que de l aborder par la fin. On leur recommandera donc la lecture des deux premiers volumes notamment La Boucle (1993) qui est, toutes catégories confondues, l un des sommets et une clé majeure de l œuvre roubaldienne. Y. d. M. SUEL Lucien Mort d un jardinier [La Table ronde, coll. «Vermillon», novembre 2008, 176 p., 17, ISBN : ],!7IC7B0-ddajcj! Né en 1948, «poète ordinaire» comme il se qualifie lui-même, Lucien Suel a publié l essentiel de son œuvre dans le réseau des revues et de l édition parallèles dont il fut l un des premiers instigateurs, dès les années Animateur, entre autres, de la «Station Underground d Émerveillement Littéraire», il fut aussi l un des collaborateurs les plus actifs du «Jardin ouvrier» d Ivar Ch Vavar (dont une importante anthologie est parue l an dernier chez Flammarion). Mort d un jardinier est le premier ouvrage qu il publie, à soixante ans, chez un éditeur «officiel». Le livre est sous-titré «roman», pour ne pas effaroucher sans doute les lecteurs suspicieux. Non qu il s agisse ici de poésie à proprement parler : mais l ample monologue que s adresse à lui-même le jardinier mourant relève davantage du travail poétique, littéral et matérialiste, tel que le conçoivent les membres du «cercle picard» dont Suel est l un des fondateurs. Et ce n est probablement pas un hasard
45 46 littérature : poésie / polars et romans noirs si Christophe Tarkos (qui collabora lui aussi au «Jardin ouvrier» avant sa mort prématurée) apparaît dès les premières pages du livre : la tentative d épuisement de la mémoire, du vocabulaire, des objets ordinaires à laquelle se livre Lucien Suel relève d une esthétique identique. Un «jardinier», donc, est terrassé en plein labeur dans son potager. On l a vu, avant cela, occupé à ses travaux méticuleux, attentif à l entretien de ses outils aussi bien qu à la rigueur des lois naturelles. Mais le voici brusquement fauché, en travers de ses semis, et c est toute sa vie qui va repasser devant lui tandis que la mort l envahit : fragments d enfance et de jeunesse, joies et peines du fils puis du père qu il a été, souvenirs de voyages, d étreintes, de lectures, éclats d amour et de détresse Tout cela prélevé dans la trame obstinée du monde, égrenant la succession des paysages et des objets, des corps et des mots prononcés tous ces moments infimes, glorieux ou dérisoires, dont la concrétion fait une vie. Cette longue coulée prosaïque, atonale, obsédante, capte avec une précision confondante les nuances les plus subtiles de la vie matérielle : c est un hommage aussi à la lumière qui nous traverse parfois, dans la pesanteur des jours et dont l écriture de Lucien Suel nous renvoie dans ce livre l écho ébloui et troublé. Y. d. M. POLARS ET ROMANS NOIRS Sélection de lechoixdeslibraires.com Michaka Stéphane La Fille de Carnegie [Rivages, coll. «Rivages-Noir», septembre 2008, 566 p., 10,50, ISBN : ],!7IC7E3-gbifdh! Manhattan, samedi soir, 22 h 16. «Quelle façon romantique de mourir.» C et ce que certains pensent en regardant le cadavre d un homme ayant pris trois balles dans le corps avant de tomber d une loge en pleine représentation de La Flûte enchantée. La loge, c est celle de Sandra Carnegie, fille d un milliardaire et célèbre critique d opéra. Mais miss Carnegie est introuvable. L homme qui mène l enquête : le lieutenant Tourneur «Incontrôlable mais efficace/peut travailler sans discontinuer 96 heures d affilée/connu pour avoir émis en public des injures racistes/ne pas utiliser pour la communication». Tourneur est en ce moment plus que borderline et plus qu incontrôlable. Et lorsqu on lui amène le principal suspect qui n est autre que son ancien collègue qu il ne peut pas supporter et qu il décide de se boucler avec lui pour lui faire cracher le morceau, on ne peut qu être inquiet «La nuit allait être longue.» La Fille de Carnegie est un roman somptueux. Envoûtant, enivrant, avec une enquête dans l enquête, un récit dans le récit, ce qui donne un huis clos passionnant. L auteur vous entraîne sur presque six cents pages, que vous ne voyez pas passer, les personnages se dévoilent progressivement, vous ne savez plus qui croire, Manhattan est plus que présent, vous y êtes, à côté des protagonistes, c est sans contexte un des meilleurs livres de l année! Choix de Christophe Dupuis, librairie Entre-deux-noirs, Langon Pelletier Chantal Montmartre, mont des martyrs [Gallimard, coll. «Série noire», septembre 2008, 235 p., 16,50, ISBN : ],!7IC0H0-bcagdf! Paris, 10 mai 1981, la foule est en liesse. Mais, visiblement, tout le monde ne partage pas cet engouement car une famille est méchamment décimée par balles dans un appartement parisien. 1984, l état de rêve est terminé et le tandem Mitterand-Mauroy bat sérieusement de l aile. Maurice Laice, jeune flic en herbe arrivé dans le métier plus ou moins par hasard, va se retrouver à enquêter sur un cadavre retrouvé sur la butte Montmartre : tué entre 2 et 3 h du matin d une balle en plein cœur, le nudiste du maquis de Montmartre n avait subi ni coups ni violences sexuelles. En général, dans les séries avec héros récurrent, on avance en âge avec les personnages. Là, Chantal Pelletier réussit le tour de force de revenir sur la jeunesse de Maurice Laice, son engagement dans la police, la mollesse de ses convictions (allez expliquer que vous êtes flic lorsque vous êtes amoureux d une artiste de gauche qui squatte des immeubles). Le tout plongé dans un Montmartre loin des clichés bobos d aujourd hui, en plein mouvements sociaux, avec une langue imagée à souhait («T as une overdose de cérumen?») C est un régal. Choix de Christophe Dupuis, librairie Entre-deux-noirs, Langon Pouy Jean-Bernard La Récup [Fayard, coll. «Fayard noir», septembre 2008, 250 p., 16, ISBN : ],!7IC2B3-gdhhhi! Antoine est un spécialiste des serrures, et surtout des serrures anciennes. Tous ces vieux mécanismes qu il connaît par cœur et qu il adore faire fonctionner. Avec son talent, Antoine n est pas loin de travailler pour les Musées nationaux, «la classe» comme il dirait. Mais Antoine n a pas toujours tripoté que des mécanismes anciens. Eh oui! quand votre spécialité est de réussir à ouvrir toutes les portes, forcément, on n est pas toujours du bon côté de la loi. Mais c est de l affaire ancienne pour Antoine, rangé des voitures dans son petit atelier. Sauf que pour bosser pour les Musées nationaux, il lui faudrait un tour de façonnage moderne. Et une bête de précision comme ça, ça coûte euros. Alors quand le cousin de la bicyclette à Jules lui propose un plan facile avec des Russes, il accepte. Et c est effectivement facile : une vieille serrure à ouvrir, euros pris, «la classe». Sauf que tout capote après le travail fait : les Russes estiment que le travail a été trop simple et refusent de lâcher autant. Antoine renâcle et il s en sort non seulement sans argent mais en plus en ayant pris une branlée carabinée C est pendant sa convalescence qu il voit un film à la télé, où le héros n est pas du genre à se laisser impunément marcher sur les pieds alors Antoine part sur le sentier de la guerre, mais on est pas au cinéma et il n est pas Lee Marvin. Ça faisait quelque temps qu on attendait le retour de J.-B. Pouy à ce niveau et ça fait plaisir de retrouver le talent de cette plume unique. L histoire est bien menée, avec les marottes propres à l auteur, le parallèle avec le film excellent (tiens, si on relisait Richard Starck) et le style admirable. Bref, du grand Pouy comme on l aime et comme on aimerait en lire plus souvent. Choix de Christophe Dupuis, librairie Entre-deux-noirs, Langon Vient de Paraître N o 34 février 2009
46 littérature : polars et romans noirs / romans et nouvelles 47 Slocombe Romain Lolita complex [Fayard, coll. «Fayard noir», octobre 2008, 403 p., 20, ISBN : ],!7IC2B3-gdbibd! Londres, Gilbert Woodbrooke n est pas au meilleur de sa forme (pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents, il vous faut lire sa première tétralogie), fauché, divorcé, il a du mal à se remettre de son dernier accident, broie du noir, mélange alcool et médicaments, ce qui ne l aide guère et on le trouve «guéri de mon stupide optimisme de jadis, les yeux dessillés, le corps abîmé, l esprit d entreprise détruit à jamais». Dans cet océan de noirceur, une bouée de sauvetage lui apparaît : un de ses anciens employeurs, acculé, le contacte pour accueillir et faire l interprète de la nouvelle coqueluche de la littérature nippone, Emiko Yûki, qui débarque à Londres pour la promotion de son dernier livre. Woodbrooke, plus qu handicapé physiquement, mais ayant les banquiers aux basques accepte la bouée sera peut-être plombée. L histoire de Woodbrooke n est que la partie visible de l iceberg qu est cet excellent roman de Romain Slocombe qui, sur près de 400 pages, va vous ruiner le moral par sa noirceur (mais ce n est que le reflet de notre triste société). Reprenant l ambitieuse construction de Mortelle résidence (publié au Masque), Slocombe alterne plusieurs histoires (Woodbrooke, bien sûr, l art contemporain, la traite des femmes et enfants par les Albanais ) qui finiront par se rejoindre dans un final musclé et particulièrement noir. C est le premier volet d une nouvelle trilogie, la barre est haute pour que le reste soit du même tonneau, mais on peut être sûr qu avec son talent habituel Romain Slocombe ne nous décevra pas Chapeau bas. Choix de Christophe Dupuis, librairie Entre-deux-noirs, Langon ROMANS ET NOUVELLES Sélection de Louise L. LAMBRICHS, Delphine PERAS, Éric POINDRON, Jean-Pierre SALGAS et lechoixdeslibraires.com BARON Maurice Le Mur du capitaine Aleguera [Anne Carrière, septembre 2008, 206 p., 17, ISBN : ],!7IC8E3-dhfbbi! Maurice Baron avait 68 ans lorsqu il a publié son premier roman, L Illettré (Anne Carrière, 2006), poignante confession d un quadragénaire totalement analphabète et soumis à une mère tyrannique. Pour avoir longtemps travaillé dans une association de lutte contre l illettrisme, l auteur tirait là une sonnette d alarme tout en manifestant un indéniable talent de romancier, de conteur surtout. Talent confirmé aujourd hui par une deuxième fiction très différente, mais tout aussi réussie. Le Mur du capitaine Aleguera se déroule en plein guerre d Algérie. Le jeune sergent Coulonois prend son poste au camp installé dans un village algérien de cent soixante-sept maisons exactement, «un bled abandonné au bout d une route», «un camp de mâles où rôde la mort comme seule compagne» lui explique un gradé. Pourtant, leur compagnie ne redoute pas tant que cela les assauts armés du FLN, peu présent dans cette contrée perdue au milieu de nulle part. L inaction pèse, le doute s insinue. Contre toute attente, la situation se dégrade pour une raison imprévisible : le capitaine Joseph Aleguera devient fou. Cet homme grand et maigre, qui a la phobie des miroirs, n a de cesse de vouloir s attirer les bonnes grâces des villageois et multiplie les initiatives «pacificatrices», comme planter «un olivier de la paix» devant l école ou encore faire installer un point d eau au nord du village. Mais, c est bien connu, l enfer est pavé de bonnes intentions! D autant que le capitaine est en réalité un véritable satrape, buté, narcissique et rancunier. Le manque de reconnaissance de ses «administrés» l insupporte, l attitude «méprisante» des femmes à son égard le choque. Sa riposte? Rendre prisonniers les villageois de leur propre village en leur faisant construire un mur «infranchissable» autour On ne dévoilera pas la fin de cette sombre histoire qui se lit d une traite tant Maurice Baron excelle à entretenir le suspens. Alternant avec le journal intime de la jeune Fatima, le récit à la première personne du sergent Coulonois est aussi édifiant que passionnant. D. P. BILLOT Antoine La Conjecture de Syracuse [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 254 p., 17,50, ISBN : ],!7IC0H0-bccica! De forme classique, porté par une écriture sobre et élégante, ce roman échappe aux effets de mode tout en s inscrivant dans l actualité mémorielle la plus vive. Le fil tendu, qui mène le lecteur de Biskra (septembre 1961) à Paris (décembre 2001), est tressé de plusieurs éléments hétérogènes qui font la matière vive de l histoire, dont l originalité est d interroger de façon sensible la logique mathématique du destin. Mathématiciens, les deux principaux personnages le sont : Étienne Thèseus, responsable de crimes pendant la guerre d Algérie, et Azhar Amer, jeune étudiant algérien dont les parents ont été sauvagement tués par le précédent. Si le destin est amer, le hasard existe-t-il? Le charme du propos réside dans la façon dont Billot rend au langage mathématique sa part poétique, son espace d incertitude qui s inscrit, avec bonheur, dans l espace romanesque. Avec lui, le lecteur savoure l illusion de pénétrer dans un monde où, loin des représentations convenues, rigueur rime avec subtilité et invention et où la conclusion, pour logique qu elle apparaisse après coup, réserve néanmoins d imprévisibles surprises. Ne fallait-il pas, d une façon ou d une autre, que la vengeance ait lieu? Elle était juste, bien sûr, et le style choisi, aussi élégant qu une démonstration géniale qui court-circuiterait les impasses du raisonnement habituel. Azhar Amer a du génie, c est certain. Il a le génie mathématique de ses ancêtres, et même un relatif savoir-vivre, du moins dans la société masculine puisque avec les femmes, il lui reste beaucoup à apprendre. Mais le plus sauvage de l histoire réside dans la chute brutale qui, au lieu d aboutir à la libération attendue, referme en quelques lignes le cercle de l histoire. Une chute qui ressemble, précisément,
47 48 littérature : romans et nouvelles à la conjecture de Syracuse, célèbre problème demeuré longtemps non résolu. Comme si, malgré la justesse et le génie de son cadet, c étaient Thèseus et la société à laquelle il appartient qui avaient gagné. Comme si la solution, en réalité, n en était pas une. L. L. L. BRESSANT Marc La Dernière Conférence [Éd. de Fallois, octobre 2008, 236 p., 18, ISBN : ],!7IC8H7-aggggc! Comme l indique le titre, La Dernière Conférence, ce roman évoque une conférence qui s est tenue à Londres du 30 septembre au 23 décembre 1989, alors que la guerre froide vivait ses dernières heures. En fait, le livre est construit comme un journal de bord que tient chaque jour le chef de la délégation française, Jean-Pierre Tromelin, histoire de tromper son ennui pendant les interminables échanges entre intervenants de l Ouest et de l Est. Or, loin d être un pensum barbant sur les relations internationales, les propos de ce narrateur, diplomate désabusé et plein d humour, sont tout simplement décapants : il balance ses piques à tout va, sur un confrère roumain, une crapule soviétique, un apparatchik tchèque, l âme damnée de Margaret Thatcher, un envoyé du Saint-Siège, etc. Jean-Pierre Tromelin nouera également une idylle avec une belle et tempétueuse Yougoslave, ce qui n est pas sans pimenter son récit. Mais surtout, le 9 novembre de cette année-là, tombe enfin le fameux mur de Berlin. D où l onde de choc sur cette conférence londonienne, pour le coup très perturbée. On ne s étonnera guère d apprendre que l auteur de ce roman franchement jubilatoire, Patrick Imhaus de son vrai nom, 70 ans, est lui-même issu du Quai d Orsay il a été notamment ambassadeur de France en Suède. Notre homme sait vraiment de quoi il parle, on sent qu il connaît très bien le milieu diplomatique, et il arrive à faire de ce huis clos léthargique, où s affrontent les intérêts des États, mais où s entremêlent aussi les intrigues personnelles de leurs représentants, un véritable thriller, drôle et prenant. Couronné le 30 octobre 2008 par l Académie française, qui lui a décerné son Grand Prix du roman, La Dernière Conférence offre un précieux regard d ethnologue sur une faune soudainement confrontée aux soubresauts de l Histoire. D. P. DELAFLOTTE MEHDEVI Anne La Relieuse du gué [Éd. Gaïa, août 2008, 268 p., 19, ISBN : ],!7IC8E7-cabccc! «Belle rousse aux yeux noirs», Mathilde aurait pu devenir diplomate, une carrière prometteuse l attendait au Quai d Orsay, à la direction d Afrique et de l océan Indien, par exemple, où elle a travaillé deux ans. Mais contre toute attente, la jeune femme a finalement démissionné pour s adonner au seul métier qui lui allait vraiment : la reliure. Et la voilà qui s installe dans un village de Dordogne à cause de Cyrano de Bergerac, son livre de chevet où elle ouvre un atelier. Par un matin pluvieux et venteux, un bel inconnu se présente inopinément : il voudrait lui faire restaurer un vieux livre, lourd, grand, «relié à l allemande». Après avoir payé sans se faire prier une avance de cent euros, cet homme étrange qui sent «la forêt, l herbe verte, la mousse et la terre à plein nez» s éclipse sans plus d explications. «Un bon relieur est quelqu un qui ne lit pas», disait le grand-père de Mathilde, qui lui a appris le métier. Mais cette dernière ne résiste pas à jeter un œil, et découvre une série de somptueux dessins et aquarelles, non signés, représentant sous toutes les coutures un fanum, lieu antique de culte galloromain. Elle découvre aussi, dissimulée au dos du livre, une liste de noms de famille inscrite sur une feuille jaunie. C est peu dire que l ouvrage pique sa curiosité! Qui est son mystérieux propriétaire, «beau comme une statue»? Pourquoi a-t-il déclaré à propos de ce livre : «Il aura une vie plus calme, plus rangée, on en prendra soin désormais»? Autant de questions qui risquent de rester sans réponse : Mathilde apprend que l homme vient de se faire renverser par une voiture, peu de temps après sa visite à l atelier, et qu il serait mort Le scénario de ce premier roman d Anne Delaflotte Mehdevi, qui s est elle-même lancée dans la reliure après des études en droit international et diplomatique, est pour le moins original. Malgré une écriture souvent convenue et un peu trop bavarde, on ne résiste pas à cette attachante Mathilde dont l amour des livres s avère contagieux. D. P. DETAMBEL Régine Noces de chêne [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 128 p., 11,90, ISBN : ],!7IC0H0-bccfcd! Avec un belle constance, Régine Detambel poursuit son œuvre, explorant pli après pli les envers de la vie, celle qu on n imagine pas. Est-il si paradoxal de parler ainsi d une romancière? C est qu il en faut, de l imagination, pour faire percevoir ce qu on refuse de concevoir et qui choque la fiction ordinaire. Et plus que de l imagination, il faut une langue sensible, poétique, en prise avec le monde et la peau passagère qui s y frotte, menacée toujours de revenir à l humus d où naissent et meurent toutes choses. Poursuivant sa quête d un monde humain aux prises avec le végétal toujours renaissant, à la fois miracle éphémère et pourriture, ce roman-ci prend l état de vieillesse à revers des préjugés ordinaires. Taine vieillard aux yeux de la société est intérieurement un jeune fou d amour pour Maria, plus mort que vif de ne plus la trouver dans la maison de retraite, et qui part à sa recherche. Sûr de la trouver dans sa maison sise au pied du Ventoux, il fugue, manque mourir dans l aventure, ressuscite sauvé par une autre rencontre, Vitalie, qui ne tue pas son rêve, Maria, même s il est déjà mort à son insu. La vie jusqu au bout, forte de ses odeurs, de ses sensations, de ses désirs, c est cela que met en scène ce beau roman. Et son envers, le monde qui tous les jours vous enterre avant l heure, la maison de retraite, les sales mots qui désavouent les vieux, les font chuter, les tuent. L. L. L. Echenoz Jean Courir [Éd. de Minuit, octobre 2008, 144 p., 13,50, ISBN : ],!7IC7A7-dcaeid! Un titre à la Toussaint (lui-même à la Beckett) pour un nouveau livre de ce que j appelerai la «troisième période» Vient de Paraître N o 34 février 2009
48 littérature : romans et nouvelles 49 de l écrivain entré en littérature en 1978 avec Le Méridien de Greenwich, un chef-d œuvre. Après Ravel (2006), une nouvelle «vie imaginaire» à la Marcel Schwob. Qui concerne cette fois-ci Zatopek «l homme qui va courir le plus vite sur la Terre» au point d en faire trois fois le tour «rien qu en s entraînant». Le premier chapitre s ouvre sur l entrée des Allemands en Moravie, le dernier sur l invasion soviétique en Tchécoslovaquie. Entre les deux, trente ans passent. Et se déplie le destin d un ouvrier de Zlin près d Ostrava : Oslo, Berlin, Hanovre, les Jeux olympiques de Londres, d Helsinki puis les mines de Jachymow et les poubelles de Prague. Ni la Tchécoslovaquie ni le champion réel ne semblent vraiment le sujet profond de l écrivain. Sous Zatopek, comme sous Ravel, lire Echenoz? Les noms vont à même allure, le Z indique presque l anagramme C est semble-t-il la lecture qui fait «jubiler» mécaniquement la presse : «La course en tête» répète-t-elle pour les deux. «Style, en effet, impossible» : incongru, nouveau, mécanique, plaqué sur du vivant, tout l échenozissime chapitre VIII le décortique. Echenoz une nouvelle fois dans le rétroviseur d Echenoz? Dans Je m en vais (Goncourt 1999), le plus contemporain des écrivains s absentait de la zone du champ littéraire qu il avait ouverte ; dans Jérome Lindon, il «succédait» à Beckett dans l imaginaire des éditions de Minuit ; Au piano était le livre de l après-goncourt Si Ravel tentait de cerner de l extérieur le noyau de la création, Courir semble un autre autoportrait, plus désespéré encore, une description de l écrivain à l heure de l hétéronomie (les médias jouent pour l écrivain le rôle de la géopolitique pour Zatopek lire, à l intersection des deux, le récit de deux rencontres avec des journalistes, à l Est puis à l Ouest). «Il a l air absent quand il court.» Et pas seulement quand il court : «Zatopek» ou le nom d une dépossession par le sport (la littérature) mais aussi par l histoire. Courir, un petit traité de mélancolie et une magnifique réflexion sur la difficulté d inventer dans un monde «normalisé» qui n en veut rien savoir J.-P. S. FERRANTI Marie La Cadillac des Montadori [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 144 p., 13,90, ISBN : ],!7IC0H0-bcchja! Dans l île, faire partie de la famille n est pas toujours un sort enviable. Mieux vaut parfois rester à sa place, se taire, et qui sort des sentiers battus pourrait bien le regretter. Ce savoir-là, dirait-on, se transmet de père en fils. Quant aux femmes, mieux vaut pour elles tenir leur langue, surtout lorsqu elles sont belles à faire pâlir, comme Adriana. Quel est le secret que le vieux Montadori, juste avant de mourir, souffle à l oreille de Sandro, époux de la belle et appelé par la famille qui tient la mairie depuis des générations? Il dira qu il n en sait rien, qu il n a pas entendu, qu on ne fait pas répéter un mourant. Il le dira, mais qui le croira? Tant les secrets font parler, Sandro, fils de l Américain qui fit jouer Sinatra le jour de ses funérailles, devient soudain l objet de toutes les attentions. La famille lui propose même de conduire la Cadillac, le jour des obsèques. Plus d honneur, jamais il n eût osé en rêver. Mais n eût-il pas préféré s en passer? L histoire le suggère. Toutefois, elle ne dit pas si Sandro aura réussi, finalement, à échapper au charme maléfique de l île. L espoir, même s il est mince, n est pas interdit. Sur le fil d une intrigue bien mise en place et rondement menée, Marie Ferranti surfe avec brio sur un monde où l omerta, protégeant son pouvoir, enterre aussi facilement les vivants qu elle fait voter les morts. L. L. L. FOENKINOS David Nos séparations [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 192 p., 16, ISBN : ],!7IC0H0-bcccfh! Avec élégance et légèreté sur fond de désespoir distancié, David Foenkinos nous offre ici une comédie de mœurs mettant en scène un couple inséparable qui n en finit pas de se séparer pour renouer. Ce qui rapproche ces deux-là, Fritz et Alice, à vrai dire échappe, tant tout si ce n est la grâce imprévue de leur rencontre objectivement les sépare. Et d abord leurs milieux respectifs, le style de leurs parents (choix politiques, bohèmes libérés contre rigides d extrême-droite), leurs caractères (fantaisie de l un contre conformisme de l autre) Est-ce donc leur complémentarité qui les aimante tandis que les contraires qu ils sont aussi se repoussent? Foenkinos joue avec virtuosité des situations dont ils sont plus souvent les jouets que les acteurs, l une des plus drôles étant la rencontre inopinée de leurs parents, renvoyant brutalement ces jeunes gens amoureux au rôle d enfants ne comprenant plus rien aux contradictions des adultes. Loin des grands problèmes de notre temps et pourtant ancré dans le quotidien de la société française contemporaine dont il pointe avec de savoureux bonheurs d écriture les ridicules, Foenkinos propose une version humoristique de L Insoutenable Légèreté de l être avec ses hasards, ses non-sens auxquels font écho d improbables coïncidences, ses rêves absurdes auxquels la réalité, soudain, comme pour se jouer des êtres qui cherchent à s en saisir pour en retenir le meilleur, vient donner une imprévisible substance. Un soupçon de gravité, de temps à autre, vient distiller sans s attarder une émotion subtile, retenue, qui aussitôt s évapore, aussi vite que fuient les années, sous un ciel qui ne change pas. L. L. L. GALLOIS Claire L Empreinte des choses cassées [Grasset, octobre 2008, 169 p., 12,90, ISBN : ],!7IC2E6-heebbf! Un discours de réception à l Académie française : voilà à quoi pourrait se résumer le nouvel opus de Claire Gallois, née à Paris en 1937, jurée au prix Fémina depuis 1984 et auteure, entre autres, d Une fille cousue de fil blanc, Le Cœur en quatre, La vie n est pas un roman, Les Heures dangereuses ou encore Trahisons sincères. Mais L Empreinte des choses cassées est, cette fois encore, un roman. Alors, s il prend la forme de ce discours en apparence très formel, ce n est qu un prétexte. Prétexte pour la narratrice, écrivain, fraîchement élue sous la Coupole, de dire son fait aux membres (essentiellement masculins) du quai Conti, mais aussi de passer en revue les épisodes de sa vie à elle.
49 50 littérature : romans et nouvelles Du coup, cet exercice attendu tourne au monologue irrévérencieux, insolent, féroce. Émouvant aussi. «Vous avez lanterné pendant trois siècles et demi avant d élire une femme. Et elle avait 76 ans. Le pli était pris. En y réfléchissant, on peut comprendre. Plus on avance en âge et plus le lit devient un endroit très dangereux n est-il pas celui où l on meurt le plus? Je me permets de vous en parler parce que j en sors. Ou bien c est lui qui me sort. J ai toujours apprécié de dormir seule et ces temps-ci, je suis comblée. Les passagers s y raréfient.» Le ton est donné, l apostrophe est sans ambages. Non contente de fustiger l institution «Les femmes que vous consentez à accueillir sous la Coupole sont choisies à une première condition : à savoir ne pas afficher leur sexe davantage que les anges.» la dame lève également le voile sur ses blessures intimes : «Depuis que dans un passé qui remonte à l enfance, ma mère m a demandé : pourquoi n es-tu pas morte à la place de ta sœur?, j ai toujours eu un doute.» Si la veine autobiographique du propos, elle, ne fait pas de doute, Claire Gallois excelle surtout à houspiller la docte assemblée, à moquer sa vanité et son étroitesse d esprit. On rêve d entendre un tel discours, un jour, pour de bon D. P. LAHENS Yanick La Couleur de l aube [Sabine Wespieser, novembre 2008, 218 p., 20, ISBN : ],!7IC8E8-afagdi! Fignolé n est pas rentré hier soir et sa sœur Angélique s inquiète car les tirs n ont cessé de crépiter toute la nuit Il est quatre heure et demie du matin, nous sommes dans une petite maison des faubourgs de Port-au-Prince où vivent Angélique, Fignolé, leur mère et une autre sœur, Joyeuse. Nous sommes en février sur l île d Haïti, «cette île où le Diable a la partie belle et doit se frotter les mains», cette île où «l Apocalypse a déjà eu lieu tant de fois». C est Angélique qui parle, qui se présente elle-même comme une «jeune femme de 30 ans que le temps a usée sur toute sa surface». Mère trop précoce d un fils non désiré dont le père a tôt fait de s en aller, elle passe pour résignée, soumise, exemplaire, «dévouée à des malades dans un hôpital qui manque de tout». Tout le contraire de Joyeuse, si sensuelle «avec ses fesses à embarquer tous les trottoirs de la ville», si remontée contre la misère et la violence de son pays, si attachée à sa liberté. Peut-être parce que Joyeuse a fait de longues études, avant de travailler comme vendeuse dans une boutique de luxe des hauts quartiers. Entre elles deux, en réalité deux visages d un même désespoir, la Mère, protectrice, immuable, réfugiée dans le culte des divinités vaudoues. Au gré de trente chapitres courts, chacune des sœurs prend la parole à son tour, au cours d une journée pendant laquelle les trois femmes vont tenter de retrouver Fignolé, militant déçu du parti des Démunis, engagé dans une lutte sans issue. Ce très beau roman (le deuxième) de l écrivaine haïtienne Yanick Lahens, née en 1953, fascine autant par sa dramaturgie unité de lieu, de temps, d action aussi d une certaine façon que par la sobriété de son style et la densité de son propos : La Couleur de l aube donne à voir l âme ravagée d un pays que plus rien ne semble pouvoir sauver, mais dont le peuple continue de défier ce sanglant fatum. C est un livre rare et inoubliable. D. P. LENTZ Thierry Tout le monde ment [Fayard, coll. «Littérature française», octobre 2008, 192 p., 17, ISBN : ],!7IC2B3-gdhjhg! Directeur financier du plus gros compte d une banque d affaires, marié à une ex-dentiste dont il a un petit garçon, Louis Martin est un homme enviable et envié qui approche tranquillement de la cinquantaine. Et qui s accommode tant bien que mal du train-train conjugal, de la routine familiale. «Le bonheur rangé dans une armoire», comme disait Jean Gabin dans un film célèbre. C était sans compter sa rencontre avec Lisa Galibot, de dix-huit ans sa cadette. Attachée de presse de la banque, la jeune femme est séduisante au possible. Louis n y résiste pas, lui mène une cour assidue et devient son amant, se jetant à corps perdu dans cette passion qui le fait revivre. Lisa n en est pas à sa première conquête, mais cet homme-là lui fait plus d effet que les autres. Leur liaison tourne à la love story de cinéma, Louis quitte femme et enfant, et troque sa maison de deux cent cinquante mètres carrés pour les quatre-vingt-cinq mètres carrés de l appartement de Lisa. Mais les histoires d amour finissent mal, en général La preuve à nouveau avec ce premier roman de Thierry Lentz, roman très féminin en vérité, d une tonalité presque midinette, selon un canevas plutôt convenu. Mais l auteur n en porte pas moins un regard intéressant sur le fossé des égoïsmes, qui s avère aussi en l occurrence celui des générations. Entre la trentenaire frivole, fan de Marc Levy, qui rechigne à s engager «Elle avait pour habitude de déployer plus d efforts pour paraître heureuse que pour l être vraiment» et le quinqua en pleine crise de la middle life, le lien finit inexorablement par se distendre. Les tensions finissent inévitablement par se multiplier «Elle savait donc faire l amour, le bœuf aux oignons et la gueule.» Malheureusement, si Thierry Lentz a souvent le sens de la formule et des situations, il pèche par un excès de clichés dans la seconde partie du livre et bâcle une fin qui gâche un peu le plaisir du début D. P. MALTE Marcus Toute la nuit devant nous [Zulma, coll. «Littérature française», octobre 2008, 128 p., 15, ISBN : ],!7IC8E3-aeefjf! Les trois nouvelles réunies dans ce volume ont en commun une qualité d écriture remarquable associée à une diversité de styles qui fonctionnent, le livre une fois refermé, comme une palette de peintre. Autant de couleurs, autant d éclairages, pour dire quelque chose de la nuit noire, horizon sur lequel chaque histoire, à sa façon singulière, débouche. Précise, rigoureuse comme un trait sûr de lui, l écriture ne répugne pas à jouer du genre de la nouvelle en y invitant, subrepticement, d autres genres par la création d atmosphères ou de situations plus propres au conte. On y passe ainsi, sans rupture apparente et comme pour mieux faire percevoir à quel point le réel et l imaginaire ont partie liée, d univers réalistes une colonie de vacances, un appartement au matin, avant le départ pour l école, une cellule à l univers Vient de Paraître N o 34 février 2009
50 littérature : romans et nouvelles 51 intérieur de personnages enfantins, conduits par leur histoire, leurs rêves, leur conscience, à des actes logiques qui jettent le lecteur dans l effroi. Entre espoir et désespoir, la ligne est fragile, et proche le néant qui menace chacun. Loin d une vision idéaliste de l enfance, Marcus Malte entraîne le lecteur dans les profondeurs de l âme enfantine, secrète, hantée de fantômes et d espoirs, sujette à la séduction, à la fascination, souple et sans autres repères que les sentiments qui la lient à ceux de sa génération. En toile de fond, le monde adulte apparaît comme un monde irréel avec lequel, quels que soient les liens, aucune vraie communication n est possible. Tout se passe comme si, pour ces enfants qu il réussit à nous rendre si proches, devenir adulte, étant donné l image qu ils donnent du monde, n était même pas envisageable. L. L. L. MEYER Shmuel T. Le Périmètre de l étoile [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 272 p., 19,50, ISBN : ],!7IC0H0-bccifb! Sous l allure classique d un recueil de nouvelles ou de courts récits, ce premier livre d un jeune auteur de 50 ans bouscule les frontières des genres. Le dernier texte, en effet, remet tout l ensemble en perspective, lui donnant le statut d un roman troué, comme est trouée toute histoire, et en particulier celle de l État d Israël. «Toutes celles et tous ceux qui se sont promenés dans et entre les lignes de ces récits, je les ai rencontrés, j ai croisé leurs regards, entendu leurs cris, pleuré leurs larmes, embrassé leurs rires.» Un premier niveau de lecture permet de percevoir une variété de destins, de désirs, de croyances, d engagements. Apparemment loin des questionnements politiques soulevés au Proche-Orient et qui restent vifs, cette palette chatoyante est pourtant, au sens large, politique, du moins pour un lecteur qui ne vit pas en Israël, puisqu elle remet en cause bien des clichés que véhiculent les analyses de nos médias, focalisées sur les actions des gouvernements. L intérêt majeur et quasiment philosophique de ces textes est d offrir au monde le miroir contrasté d une nation dans son enfance, une nation singulière composée de personnes venant de tous les coins du monde, parlant toutes les langues du monde, et se retrouvant ensemble sur ce coin de terre, unie mais aussi divisée par la variété des histoires individuelles réunies sous ce dénominateur commun, Israël. L interprétation du mot divise aussi, bien sûr, et l identification du peuple à la nation interroge tous les Juifs du monde qui, eux, n ont pas fait le choix de la nation, préférant adopter la terre et la langue où le hasard les a fait naître. L auteur, né en France, a vécu dans plusieurs pays avant de choisir Israël. Toutefois, la langue française est restée sa patrie. Comme une façon de dire, peut-être, que la langue transmise par les mères a figure, pour l écrivain, d intime terre promise. L. L. L. LE CLÉZIO Jean-Marie Gustave Ritournelle de la faim [Gallimard, coll. «Blanche», octobre 2008, 224 p., 18, ISBN : ],!7IC0H0-bccidh! «On ne choisit pas son histoire. Elle t est donnée sans que tu la cherches, et tu ne dois pas, tu ne peux pas la refuser.» Ainsi chacun fait-il, jusque dans l expérience de l écriture, face à ce qui, sans nécessairement l aliéner, le détermine. Ce dernier roman de Le Clézio, paru juste avant le couronnement de son œuvre par le jury Nobel, s articule à son expérience précoce de la faim. «Sensation étrange, durable, invariable Comme un hiver qui ne finirait pas.» Pour l enfant qu il était, âgé de 5 ans en 1945, la fin de la guerre signait la fin de la faim. Partant de cette expérience relatée dans les premières pages, il entreprend de reconstruire la vie de sa mère, Ethel, jeune fille qui fut, dit-il, «malgré elle une héroïne à 20 ans». Il s agit donc là, non pas d un roman autobiographique, mais prébiographique où l auteur imagine, à partir de quelques traces transmises, ce qu a pu être sa propre préhistoire. Originaire de l île Maurice, sa famille s installe à Paris où Ethel, vivant une enfance dans l opulence, noue une amitié passionnée avec Xénia, jeune Russe émigrée dont l allure et le caractère, à l opposé des siens, la fascinent. De la richesse à la ruine et de la ruine à la guerre, Ethel, baignant dans des «conversations de salon» évoquant une époque à la fois proche et révolue, semble traverser l existence comme à distance jusqu au début de la vraie vie, datant de son alliance avec Laurent, jeune soldat de l armée de terre britannique rencontré avant la guerre, retrouvé après, différent, plus proche et plus distant, plus affamé de vivre, aussi. De la guerre elle-même, le lecteur n apprendra rien qu il ne sait déjà. Les plus belles pages, les plus sensibles, sont les dernières où l auteur, le roman terminé, revient à Paris sur les traces partiellement effacées de cette histoire rêvée, imaginée, pistée, inimaginable à ne regarder que l espace tel qu il s est remanié, et pourtant inscrite, telle une secrète béance ponctuée de noms, dans sa mémoire. L. L. L. Roger Marie-Sabine La Tête en friche [Le Rouergue, coll. «La brune», août 2008, 224 p., 16,50, ISBN : ],!7IC8E1-fgjehc! Germain Cazes, 45 ans, 110 kg de muscles, presque illettré, raconte son histoire et sa rencontre avec une vieille dame très cultivée. Il vit de petits boulots et dans une caravane. Une rencontre dans le jardin public bouleversera sa vie ; Margueritte, 86 ans, très cultivée, réservée mais attentive et respectueuse des autres. Ils observent tous les deux les pigeons et lient connaissance et deviennent rapidement complices et amis. Margueritte ouvre les portes d un nouveau monde à Germain : le monde des lettres et des livres. Elle saura le guider, ne pas l apeurer, le prendre par la main en le respectant, et lui fait découvrir l émotion ou la peur que peuvent susciter les lectures comme les voyages qu elles permettent. Germain change et ses copains de comptoir ne le reconnaissent plus. Le dictionnaire devient son plus grand ami! («Je planquais ce dico comme un livre de cul tellement j avais honte.») Un vrai hommage aux livres et à la lecture, des portraits succulents, un livre populaire dans le sens noble du terme, très humain, optimiste, émouvant, souvent drôle et imagé. Choix de Max Buvry, librairie Vaux Livres à Vaux-le-Pénil
51 52 littérature : romans et nouvelles SCHNECK Colombe Val de Grâce [Stock, coll. «Bleue», août 2008, 139 p., 14,50, ISBN : ],!7IC2D4-agbfja! Elle a 42 ans et elle en a passé vingt-trois dans un appartement haussmannien cossu de deux cents mètres carrés rue du Val-de-Grâce, à Paris, dans le 5 e arrondissement. La journaliste Colombe Schneck, que l on peut entendre sur France Inter chaque matin dans son émission «J ai mes sources», et qui collabore également au journal de 18 heures sur la chaîne câblée itv, a fait de cet appartement le héros de son nouveau roman, le troisième après L Increvable Monsieur Schneck et Sa petite chérie. D où ce simple titre, Val de Grâce, où il est aussi question de la grâce d une enfance bénie, qui fait dire d emblée à la narratrice : «Est-ce que l on me pardonnera d avoir été aimée à ce point?» Et Colombe Schneck d évoquer, avec grâce elle aussi, ce passé merveilleux d une petite fille dont les souvenirs ne sont rien moins que ceux d une princesse. Souvenirs impérissables de ce lieu magique dont elle garde en mémoire le moindre recoin, le moindre meuble, la moindre odeur où prédominaient les effluves de Guerlain et de tabac froid. Souvenirs d une vie où les enfants étaient souverains, trop gâtés, trop libres. À Val de Grâce, tout leur était permis, tout n était que délices et merveilles, du gâteau au chocolat parfumé à la fleur d oranger aux fêtes incessantes organisées par les parents. Lesquels abandonnaient l organisation du quotidien à une fée, Madame Jacqueline, et s employaient à ce qu aucun écho du malheur extérieur ne parvienne jusqu à leur progéniture adorée. Ils en savaient pourtant quelque chose, du malheur, ces parents originaires d Europe de l Est et qui avaient fui la guerre, terrés dans des caves, avant de découvrir à la Libération que «c était trop tard pour jouer». Alors, «ils se sont vengés. Pour nous, leurs enfants, ils ont exigé davantage qu une enfance». Jusqu à ce que la mère, Hélène, se laisse emporter par un vilain cancer. Grâces soient rendues à Colombe Schneck de restituer si bien, d une plume à la fois pudique et tendre, les saveurs de cette «vie trop sucrée» puis ce goût un peu amer qui lui succède, la fin de l innocence D. P. THOBOIS Ingrid L Ange anatomique [Phébus, août 2008, 192 p., 15, ISBN : ],!7IC7F2-jadfcf! Après un premier livre remarqué et récompensé par le prix du Premier roman Ingrid Thobois confirme avec L Ange anatomique son talent de romancière en devenir. Malgré sa jeunesse littéraire, l auteur ressemble à un docteur «ès sentiments amoureux», tant sa connaissance du couple son fonctionnement, mais surtout son dysfonctionnement ressemble à un terrain douloureux où Ingrid Thobois semble à son aise. L histoire d amour entre une journaliste française et Ehsan, le peintre, commence dans un pays lointain. Enivrement immédiat et corps qui se découvrent sans se donner tout à fait. Puis ce sera l accident. Le peintre s est aventuré à l arrière de la maison à flanc de colline, d où il a chuté. Pour sa femme qui le retrouve en contrebas, il s agit de réagir, vite, avec sang-froid. Cap sur l hôpital du Ruban vert où Ehsan est opéré d urgence et où le diagnostic tombe, dramatique, puis sur Paris pour une prise en charge médicale. Le calme de l épouse n est qu apparent : en son âme et conscience, elle sait que «l accident» ne vient que fragiliser davantage une union déjà vacillante «Je devinais tes cuisses amaigries sous le drap, je traquais les détails auxquels reconnaître ta force, je fouillais les jointures de tes doigts mais elles s étaient tachetées de son. Je cherchais dans ton torse et tes épaules mais il s était creusé et elles s étaient voûtées. Je détaillais les nouvelles rides apparues sur ton front. Puis je m asseyais sur une chaise, les reins brisés de fatigue. Nous avions tant vieilli, c en était effrayant.» Le court roman d Ingrid Thobois est d une densité de chaque page. L auteur alterne en courts chapitres l histoire de cet amour en faillite et les sentiments, à la première personne, de l épouse qui observe cette passion qui se désagrège. Comme du Stephan Zweig écrit avec un scalpel. É. P. Wolkenstein Julie L Excuse [P.O.L, coll. «Fiction», août 2008, 352 p., 20, ISBN : ],!7IC8E6-icchbi! Lise, à l automne de sa vie, vient d hériter d une magnifique maison sur la très chic île Martha s Vineyard et le roman commence alors qu elle ouvre cette maison. Elle se souvient Elle se souvient de la première fois où elle y a mis les pieds, il y a bien longtemps. Tout avait commencé là lorsqu à 23 ans elle avait débarqué de Paris, quasi orpheline. Tout, les amours, les parties de tarot, son refus de convoler avec Charles, son mariage raté avec Gilles, son amitié pour son cousin Nick. Celui-ci, atteint d une maladie incurable, lui a laissé, en guise de cadeau d adieu, un manuscrit : Déjà-vu. Dans ce texte, Nick analyse, commente, décortique et démontre combien l histoire de sa cousine ressemble à celle d Isabel Archer, l héroïne de Henry James dans Portrait de femme. On se rend alors compte on, c est-à-dire nous, lecteur, et Lise elle-même que toute sa vie ne semble avoir été qu une histoire écrite par un autre, une histoire qu elle n a jamais pu contrôler. C est un jeu étonnant qui s ouvre alors, un jeu de rôles, un jeu de correspondances, de renvois, d associations et de réminiscences, un puzzle entre les textes, mais aussi un jeu de plus en plus inquiétant à mesure qu on y avance. Sorte de labyrinthe qui s enfonce entre leurres et signes, jeu de miroirs et de mémoire, doutes et trompel œil que nous déchiffrons avec Lise. Tout est affaire d atmosphère, Lise fait alterner sa lecture de Déjà-vu et son quotidien dans cette maison qu elle retrouve. L Excuse est un roman qui se promène et nous promène à travers de nombreux registres avec virtuosité, histoire d amour, chronique sociale, plongée dans le temps et aussi un thriller. C est un grand thriller littéraire parce que la littérature en est le sujet. L Excuse est de ces livres qu on est triste de fermer si l on a la conviction que la réalité imite la fiction, et non l inverse. Choix de Valérie Ehrhardt, librairie Au poivre d âne, La Ciotat Vient de Paraître N o 34 février 2009
52 prix littéraires Prix littéraires 2008 Académie française Lauréat Bressant Marc La Dernière Conférence [Éd. de Fallois, octobre 2008, 236 p., 18, ISBN : ],!7IC8H7-aggggc! [Vient de paraître n 34, p. 48] Dernière sélection Cessole Bruno (de) L Heure de la fermeture dans les jardins d Occident [La Différence, août 2008, 398 p., 20, ISBN : ],!7IC7C9-bbhhge! [Vient de paraître n 33, p. 49] Wolkenstein Julie L Excuse [P.O.L, août 2008, 352 p., 20, ISBN : ],!7IC8E6-icchbi! [Vient de paraître n 34, p. 52] Cinq continents Lauréat Haddad Hubert Palestine [Zulma, août 2008, 155 p., 16,50, ISBN : ],!7IC8E3-aeecbc! Femina Lauréat Fournier Jean-Louis Où on va papa? [Stock, coll. «Bleue», août 2008, 156 p., 15, ISBN : ],!7IC2D4-agbbha! Dernière sélection Kerangal Maylis (de) Corniche Kennedy [Verticales, août 2008, 177 p., 15,50, ISBN : ],!7IC0H0-bccbjg! Mainard Dominique Pour vous [Joëlle Losfeld, août 2008, 251 p., 16,90, ISBN : ],!7IC0H0-hihggb! Poivre d Arvor Olivier Le Voyage du fils [Grasset, août 2008, 256 p., 16,90, ISBN : ],!7IC2E6-hdicbd! [Vient de paraître n 33, p. 62] Provost Martin Léger, humain, pardonnable [Éd. du Seuil, coll. «Cadre rouge», février 2008, 232 p., 18, ISBN : ],!7IC0C0-jededh! Serre Anne Un chapeau léopard [Mercure de France, coll. «Bleue», mai 2008, 137 p., 12, ISBN : ],!7IC7B5-ccifae! Goncourt Lauréat Rahimi Atiq Syngué Sabour : pierre de patience [P.O.L, août 2008, 154 p., 15, ISBN : ],!7IC8E6-icchha! Dernière sélection Del Amo Jean-Baptiste Une éducation libertine [Gallimard, août 2008, 434 p., 19, ISBN : ],!7IC0H0-bbjiee! [Vient de paraître n 33, p. 51] Blas de Roblès Jean-Marie Là où les tigres sont chez eux [Zulma, coll. «Littérature française», août 2008, 774 p., 24,50, ISBN : ],!7IC8E3-aeefhb! [Vient de paraître n 33, p. 49] Le Bris Michel La Beauté du monde [Grasset, août 2008, 688 p., 21,90, ISBN : ],!7IC2E6-gfajbb! [Vient de paraître n 33, p. 59] Interallié Lauréat Bramly Serge Le Premier Principe. Le second principe [Jean-Claude Lattès, août 2008, 614 p., 22, ISBN : ],!7IC7A9-gchgjg! Dernière sélection Duteurtre Benoît Les Pieds dans l eau [Gallimard, août 2008, 238 p., 17,50, ISBN : ],!7IC0H0-hhgbhh! Enthoven Jean-Paul Ce que nous avons eu de meilleur [Grasset, août 2008, 220 p., 15,90, ISBN : ],!7IC2E6-hafebd! [Vient de paraître n 33, p. 53]
53 54 prix littéraires 2008 Jamet Dominique Un traître [Flammarion, septembre 2008, 392 p., 20, ISBN : ],!7IC0I0-gihafa! Médicis Lauréat Blas de Roblès Jean-Marie Là où les tigres sont chez eux [Zulma, coll. «Littérature française», août 2008, 774 p., 24,50, ISBN : ],!7IC8E3-aeefhb! [Vient de paraître n 33, p. 49] Dernière sélection Achache Carole La Plage de Trouville [Stock, coll. «Bleue», février 2008, 355 p., 20, ISBN : ],!7IC2D4-agbaea! Belezi Mathieu C était notre terre [Albin Michel, coll. «Romans français», août 2008, 474 p., 22, ISBN : ],!7IC2C6-biggja! [Vient de paraître n 33, p. 47] Enthoven Jean-Paul Ce que nous avons eu de meilleur [Grasset, août 2008, 220 p., 15,90, ISBN : ],!7IC2E6-hafebd! [Vient de paraître n 33, p. 53] Garcia Tristan La Meilleure Part des hommes [Gallimard, août 2008, 305 p., 18,50, ISBN : ],!7IC0H0-bcagec! Lépront Catherine Disparition d un chien [Éd. du Seuil, coll. «Cadre rouge», août 2008, 375 p., 21, ISBN : ],!7IC0C0-jiafaa! Pluyette Patrice La Traversée du Mozambique par temps calme [Éd. du Seuil, coll. «Fiction et Cie», août 2008, 316 p., 19, ISBN : ],!7IC0C0-jefhgj! [Vient de paraître n 33, p. 62] Rolin Olivier Un chasseur de lions [Éd. du Seuil, coll. «Fiction et Cie», août 2008, 234 p., 17,50, ISBN : ],!7IC0C0-iegejd! [Vient de paraître n 33, p. 63] Renaudot Lauréat Monénembo Tierno Le Roi de Kahel [Éd. du Seuil, coll. «Cadre rouge», avril 2008, 261 p., 19, ISBN : ],!7IC0C0-ifbghb! Dernière sélection Bachi Salim Le Silence de Mahomet [Gallimard, septembre 2008, 349 p., 20, ISBN : ],!7IC0H0-hieidh! [Vient de paraître n 33, p. 47] Poivre d Arvor Olivier Le Voyage du fils [Grasset, août 2008, 256 p., 16,90, ISBN : ],!7IC2E6-hdicbd! [Vient de paraître n 33, p. 62] Rolin Olivier Un chasseur de lions [Éd. du Seuil, coll. «Fiction et Cie», août 2008, 234 p., 17,50, ISBN : ],!7IC0C0-iegejd! [Vient de paraître n 33, p. 63] Wiesel Elie Le Cas Sonderberg [Grasset, septembre 2008, 256 p., 16,90, ISBN : ],!7IC2E6-hdgabb! Goncourt des lycéens Lauréat Cusset Catherine Un brillant avenir [Gallimard, août 2008, 374 p., 21, ISBN : ],!7IC0H0-bcbjie! Renaudot des lycéens Lauréat Poivre d Arvor Olivier Le Voyage du fils [Grasset, août 2008, 256 p., 16,90, ISBN : ],!7IC2E6-hdicbd! [Vient de paraître n 33, p. 62] Premier roman Sardes Guillaume (de) Giovanni Pico [Hermann, septembre 2008, 126 p., 15, ISBN : ],!7IC7A5-gggcbh! Vient de Paraître N o 34 février 2009
54 MUSIQUE 55 JAZZ DISQUES Sélection de Philippe Carles AKCHOTÉ Noël Toi-même [Winter & Winter/Harmonia Mundi, novembre 2008, 1 CD, 78 min., 20,52.] #! abegca! Ça commence, comme un repas de copains venus de différents pays et genres artistiques, apparemment ravis de ces exceptionnelles retrouvailles (et pour certains première rencontre), par une introduction en forme de lecture polyphonique d une carte de restaurant et de gaie distribution des boissons «Chez Fernand» à Pantin, au nord-est de Paris, où les organisateurs du festival Banlieues Bleues avaient installé leurs micros et convié leur public, le guitariste Noël Akchoté assumant le rôle de catalyseurréalisateur d une sorte de festival dans le festival. Ce n était pas la première fois qu Akchoté mettait en scène et en sons, pour le label phonographique Winter & Winter, un aussi hétérogène «audiofilm» où alternent les chansons et textes en anglais ou français, de l extrême paillard («Le Cul qui fait coucou» du pianistechanteur-pornographe Jean-Louis Costes) ou «politique» («Papa, ne mens pas» du même gueuleur Costes) à l érotisme enfantin (le dialogue-échange de souvenirs entre Laetitia Sheriff et Kevin Blechdom), de la poésie «beat» («Thanx 4 Nothing» par John Giorno) aux relectures distendues de Léo Ferré («C est extra» par Red) ou Marvin Gaye («Inner City Blues» par la chanteuse, joueuse de guitare baryton, Laetitia Sheriff), certain esprit «jazz» assurant un liant, repère ou intermède swingant (outre la guitare d Akchoté, le tandem rythmique du contrebassiste Brad Jones et du batteur Han Bennink), manière de passe-partout permettant d ouvrir des portes entre des univers qu on aurait pu croire immiscibles. Soit un banquet où, à condition de n être ni bégueule ni puriste, il y a, en tous sens, à boire et à manger, l accordéon d Otto Lechner concoctant un dessert susceptible de mettre littéralement d accord convives et invités. Comme une illustration gourmande de l étymologie de l argot jazz : entre «jam», «bœuf» et «cooking». P. C. EMLER Andy For Better Times [La Buissonne/Harmonia Mundi, novembre 2008, 1 CD, 20,99.] #! jafdce! Outre la foule pluri-instrumentale du MegaOctet qu il anime et dirige, même lorsqu il est face à un piano (ici le Steinway grand concert du studio La Buissonne de Gérard de Haro), Andy Emler ne supporte pas la solitude, d autant qu elle n est jamais qu illusion ou faux-semblant : en fait, pour lui et pour nous, auditeurs tout se passe comme s il n était jamais seul ; sa virtuosité, son background (pour ne rien dire de son habileté digitale et de la nature inévitablement orchestrale du clavier) sont éminemment et délicieusement pluriels, d où ce projet d une «œuvre orchestrale pour pianos multiples». Dérobade? Signe de trac? De modestie à l aune des grands solistes sans peur ni reproche? Ou plutôt une nouvelle illustration de sa passion du dialogue et de l échange, fussent-ils avec lui-même on pense à certains maîtres du jeu d échecs. Mais aussi, Emler n aime rien tant que les surprises offertes par les accumulations, juxtapositions et superpositions, quitte à se surprendre lui-même, au point qu en des moments d extrême polyphonie du pénultième «Let s Create Together» (mais à qui parle-t-il?) l on n est plus tellement loin des hyperboogie-woogies concoctés pour plusieurs pianos électromécaniques par le compositeur-inventeur Conlon Nancarrow. Ce n est évidemment pas tout : la démarche de notre pianiste ne saurait être fondée que sur l angoisse d être seul ; ce qui la sous-tend et l enrichit, il ne s en cache pas, participe plutôt et surtout d un profond sentiment humaniste, désir de l Autre qui pourrait ou devrait être à la source de toute ambition artistique. Mais dites-moi : une telle attitude n aurait-elle pas quelque résonance politique? Vous croyez? En tout cas, ça swingue et groove de la première à la dernière seconde. P. C. KONTOMANOU Elisabeth Brewin The Blues [Nocturne, octobre 2008, 1 CD, 17,90.] #! aaedgf! Comme un chant premier, essentiel et apparemment simplissime, ce récital explore les nuances et tonalités de la couleur fondamentale, ce bleu sans quoi n aurait pu s épanouir, se diversifier et renaître sans cesse l art né chez le peuple noir des États-Unis qu on appelle jazz. Point d effets de virtuosité ostentatoire ou de paroxysmes prémédités, peu de variations spectaculaires de tempo ou de sophistications harmoniques, mais d une sorte de méditation en treize épisodes sur fond de plainte, soit une suite de désillusions et déchirures qui semblent ne parler que d amour, de ses douleurs et aléas. À croire que rien d autre n existe alentour qu un cri distillé, modulé, alors que dans les silences et interstices du dialogue «élémentaire», de la voix d Elisabeth Kontomanou et du piano de Laurent Courthaliac, il suffit de tendre l oreille pour repérer secrètes complexités, raffinements impalpables et drames profonds et refoulés dont les «lyrics» des chansons (ces «lovesongs» devenus les «standards» du jazz et la trame de ses improvisations) pourraient laisser penser que l histoire ou plutôt les histoires se réduit à un bouquet de bluettes et badinages. Or, c est précisément le contrepoint presque nonchalant, la douce collision de l esprit du blues, imprégnant ici tout le cantabile (même lorsque n est pas explicite la structure canonique de cette forme), et de l expérience harmonique du pianiste acquise au gré des ellipses et subtilités du bebop qui n en finit pas de creuser et révéler comme le sous-sol d un malaise historique, mais jusqu aujourd hui à vif et loin d être désenvenimé. Blessure non cicatrisée d une musique-vie (deux termes décidément au seuil d une coalescence) dont on oublie souvent à quel point elle reste emblématique d un accident dont les historiens se nomment Bessie Smith, Billie Holiday, Ray Charles, Nina Simone et, plus près de nous, Elisabeth Kontomanou. P. C.
55 56 musique : jazz KUMQUAT Quick & Dirty [Zig-Zag Territoires/Harmonia Mundi, novembre 2008, 1 CD, 17,20.] *!6A0A9C-jbibch! Frais, vif, compact, à la fois acide et savoureux sans occulter une légère amertume, comme cette petite orange d origine asiatique : le nom, l emblème qu ont choisi pour leur quartette le guitariste Sylvain Choinier, le saxophoniste Raphael Quenehen, le bassiste Clément Lebrun et le batteur Julien Bloit fonctionne à plein tandis que se laisse déguster la cinquantaine de minutes de ce premier album. Musique ostensiblement de contrastes, de métissage évidemment et inévitablement de contradictions gaiement affrontées où se croisent et s entrelacent les acquis du «rock» le plus élégant (Frank Zappa, Henry Cow ), les leçons repensées d un certain «free jazz», mais aussi la mémoire de défricheurs européens comme Stravinsky et Bartok, à quoi plusieurs compositions font explicitement référence («In Bed With Igor», qui se présente comme un cocktail de trois fragments sauvagement assaisonné, rappellera aux jazzfans les plus avertis les expériences de Boyd Raeburn ou Pete Rugolo), le mixage de ces multiples ingrédients passant par des grilles rythmiques, complexes, asymétriques, héritées des travaux d un Steve Coleman. C est dire que ces jeunes gens (ils ont moins de 30 ans), à force de passion, d étude et de pratique, déploient comme rarement l éventail des arts de penser-faire la musique aujourd hui, toujours sur le fil du rasoir entre jeu et préméditation ou, si l on préfère, composition spontanée et libre improvisation, «live» et studio, et donc sans se priver de tout le confort moderne offert par la technologie de pointe. D où un travail en deux phases, quelques enregistrements bruts ayant été ruminés et repensés de manière à diversifier pièges et surprises proposés à l auditeur. Autre façon de prolonger la métaphore du petit agrume chinois qui peut être consommé avec son écorce, mais aussi révéler des parfums insoupçonnés après avoir été confit, traité selon la fantaisie gourmande de ses cueilleurs. P. C. LONGSWORTH Éric À ciel ouvert [Diese Records/Harmonia Mundi, octobre 2008, 1 CD, 17.] #! jafach! Encore un immigré! Comme Daniel Humair, Aldo Romano et tant d autres sans qui la jazzosphère hexagonale serait plus pauvre. Mais la singularité de l Américain Éric Longsworth (né en 1959 et ayant vécu quinze ans à Montréal avant de s installer en France en 2002) tient moins à son pays d origine qu à l instrument qu il s est choisi, le violoncelle, et sa manière de l utiliser, sorte de «passerelle» entre des univers musicaux qu on aurait tendance à croire étrangers les uns aux autres. Et s il en fait, en tous sens, un moyen de transport presque magique, c est évidemment en traitant ce violon basse soit comme une guitare grave, soit comme une contrebasse, voire comme une cithare africaine, transformisme favorisé-souligné par les diverses associations avec l harmonica d Olivier Ker Ourio, la guitare de Rémi Charmasson, les saxophones d Éric Séva et les percussions de François Verly, formidable palette aux infinies possibilités de mélanges et coloriages, ouverture vers toutes les contrées musicales, du jazz aux traditions «ethniques» en passant par le blues, la country, la musique de chambre ou médiévale (Longsworth a bien sûr longtemps étudié et joué dans la sphère classique avant de découvrir l improvisation), tout en imposant un son d ensemble fondé sur la suavité cantabile et les allusions de danses souples et caressantes plutôt que sur le cri et le martèlement particulièrement impressionnants et émouvants : les moments de contrepoint et dialogue entre Longsworth et Charmasson, à l élasticité complice de virtuoses du tennis. Même lors des phases rythmiquement extrêmes, les «paroxysmes» sont comme alanguis et quasi méditatifs, à croire que cette suite de onze chants a été conçue et vécue comme un hymne subtil aux charmes de l oxymore (un des anciens albums de Longsworth n avait-il pas pour titre If Trees Could Fly, si les arbres pouvaient voler?). P. C. MÉLOSOLEX Mélosolex [Label Ouïe/Anticraft, novembre 2008, 1 CD, 17.] &!76ABE8-cicbga! Comme on plongerait dans un torrent sans en voir le fond, l écoute d un tel trio n est pas sans risques, de chocs, de chaud et froid, de vertiges et de sensations inédites, jusqu à la sérénité inattendue d une frêle embarcation qui se surprendrait à flotter au plus fort de la tempête, et cela provoqué par l effervescence d un instrumentarium a priori banal, voire artisanal : outre un bouquet de saxophones (basse, ténor et soprano) entre les mains de Frédéric Gastard, impur et déconcertant produit du CNSM de Paris passé par nombre d aventures dans ces musiques qu on dit «contemporaines», improvisées et «actuelles», la panoplie, entre rustique et bricolage, du batteur Denis Charolles (au lourd «casier judiciaire» dans la traversée des sons populaires et/ou innovants : aux côtés de Brigitte Fontaine, Yvette Horner, Little Bob, Maggie Nicols, Joëlle Léandre, Bernard Lubat, André Minvielle ), qui se déploie entre une indescriptible «percutterie» et des gammes de graviers en passant par des excentricités de guitare à quatre cordes, clairon, trombone, cornet, voix ou appeaux, et enfin et surtout, comme pour tout arranger ou mieux déranger, l accordéon nomade de Vincent Peirani, qui semble avoir tout joué, du jazz (avec François Jeanneau, Daniel Humair, Louis Sclavis, Michel Portal ) aux musiques mandingue, indienne et au flamenco. D où un «orchestre symphonique de poche», que préfigurait la Compagnie des Musiques à ouïr, qui conjugue et décline aux deuxième et souvent troisième degrés aussi bien des séquelles de pop music (Deep Purple) que des réminiscences de «La Foule» d Edith Piaf ou d un quatuor de Dimitri Chostakovitch. Et dans ce qui pourrait apparaître comme une formidable pagaille, le plus étonnant pourrait bien être qu entre les trois protagonistes les rôles, sans en avoir l air, sont précisément définis, le saxophone jouant celui habituellement dévolu à la basse, de trait d union, tandis que les deux autres se partagent en toute liberté fantaisie et délire. P. C. Vient de Paraître N o 34 février 2009
56 musique : jazz 57 PACEO Anne Triphase [Label Laborie/Naïve, octobre 2008, 1 CD, 15.] +!1A4HD0-beabba! Non, on ne s extasiera pas sous prétexte que ce trio est dirigé par une femme, d apparence et d état civil (née en 1984) juvéniles, qui maîtrise un outil a priori peu féminin d autant que la voie a été diversement ouverte par Cindy Blackman, Micheline Pelzer, Susie Ibarra, Terri Lyne Carrington, Julie Saury ou Silvia Cuinca. Sans esbroufe ni gimmicks, sans la moindre complaisance (et l on sait pourtant à quel point spectacle et démonstration, hier comme aujourd hui, sont presque indissociables du travail des drummers jadis, déjà, certains chroniqueurs ne cachaient pas leur agacement ou ironie à propos des inévitables solos et applaudissements rituels, quel que soit le degré de virtuosité du discours), Anne Paceo, dès ses permières apparitions parmi les «enfants du jazz» de Barcelonette puis lors des jam sessions nocturnes du festival de Calvi ou sur la «scène» des défunts Disquaires parisiens, s est imposée à force de passion professionnelle et d attention à ses partenaires, sachant, à l instar des meilleurs psychanalystes, non seulement leur laisser la parole, mais aussi et surtout leur donner de l écoute. Or, la formule désormais institutionnalisée du trio piano-basse-batterie est loin d être la plus originale et ses innombrables avatars n ont pas fini de nous offrir un large éventail de routines, clichés et, plus rarement, surprises et éblouissements. Ici force tranquille, équilibre des voix et cohésion semblent être les maîtres mots, au point que la parfaite lisibilité des trois lignes instrumentales n est perceptible qu après une impression globale, comme d un triangle exquisément équilatéral. Aussi faut-il attendre les pénultième («L Île aux coquillages» aux percussions graves enveloppées d une volière, composée par Anne Paceo) et ultime («Oblique», signé par le contrebassiste Joan Eche-Puig) plages pour que tambours et cordes graves accèdent au premier plan, le chant pianistique de Leonardo Montana tissant moins un fil rouge qu une trame polychrome. P. C. SIRACUSA Gérard Drums Immersion [Signature/Harmonia Mundi, novembre 2008, 1 CD, 17.] #! ijjicb! Depuis l historique Drum Improvisation enregistré en 1946 par Warren «Baby» Dodds et la rétrospective The Drums jouée et racontée en 1970 par Jo Jones, à ambition spectaculairement pédagogique, rares ont été, du côté des percusionnistes plus modernes, les plongées solitaires, comme en apnée, dans les profondeurs de la batterie (Max Roach, Pierre Favre, Andrew Cyrille ), jusqu aux expériences du méridional Gérard Siracusa. Né à Tunis en 1957, il a grandi à Marseille et participé avec le saxophoniste André Jaume à la création du Grim (Groupe de recherche et d improvisation musicales) et cosigné, notamment avec Jaume et le guitariste Raymond Boni, plusieurs disques préfigurant ses ambitions d explorateur en solo. Depuis, il a multiplié essais et rencontres dans diverses régions de la musique improvisée et avec une collection de partenaires audacieux, de sa collaboration au collectif Un drame musical instantané à l ensemble Musique vivante de Diégo Masson, sans renoncer pour autant à sa passion du «one man show», qu illustrait déjà son spectacle Solibrius. Cette fois, c est entre l hommage à quelques-uns de ses prestigieux ancêtres et pairs et une réflexion méthodique très personnelle sur l art des tambours qu il développe, qu il s impose le défi de cette complète «immersion». Nul doute qu amateurs de jazz et drumologues ne se priveront pas de guetter, au détour d un roulement ou d un changement d «outil», les références, les influences d inoubliables magiciens des baguettes, des peaux et du métal, du plus évident chanteur-danseur de caisses et cymbales, Roach, aux éclats et scintillements pas moins mélodiques d un Paul Motian, mais, au-delà d une analyse quasi grammaticale des sept moments de son discours, ne cessent de s imposer une diction, un accent, des tournures et digressions qui ne participent que d un idiolecte : le style, le chant du seul Siracusa. P. C. TURNER Matt The Voices That Are Gone The Music of Stephen Foster [Illusions, octobre 2008, 1 CD, 15.] Ce n est «ni du jazz, ni de la musique classique, ni du blues, mais des allusions à tout cela transparaissent tout du long». Ce que ne dit pas l avertissement du violoncelliste Matt Turner, c est l autre singularité de son opus entièrement consacré à une légende de la musique populaire des États-Unis, notamment des barber shop quartets (quatuors vocaux improvisés dans les échoppes de barbiers) : pressé à deux mille exemplaires, cet album a été publié avec l aide d aventuriers virtuoses de la production phonographique indépendante en France, Philippe Ghielmetti (inventeur, entre autres, du label Sketch) et l ingénieur du son Gérard de Haro (Studio La Buissonne), deux hommes sans qui n aurait pu se construire tout un pan de la musique créative actuelle. Il n en fallait pas moins pour que puisse voir le jour un disque aussi paradoxal : hommage à l un des compositeurs américains sans doute les plus mal connus du public français alors que nous avons presque tous entendu certaines de ses œuvres les plus populaires, ne serait-ce que dans plusieurs films de John Ford, et au moins l un de ses «tubes» ironiquement-jovialement repris par Fats Waller, «Oh! Susanna». Mais pour une telle entreprise d anamnèse, Turner n a pas œuvré seul ; il a fait appel à Peg et Bill Carrothers, respectivement chanteuse et pianiste, tous deux archéologues dépoussiéreurs de musiques nordaméricaines à résonance historique, de la guerre de Sécession à celle de Exquise coïncidence : que l exhumation et la délicate relecture de ces chansons, indissociables de l époque où la négritude ne pouvait être mise en scène que sur le mode de la caricature par les minstrels, nous soient proposées au moment précis où les États-Unis d Amérique viennent de se doter de leur premier président africain-américain a quelque chose d infiniment savoureux. [ P. C.
57 58 musique : jazz / musique classique JAZZ DVD Sélection de Philippe CARLES BAUDILLON Christine Joëlle Léandre Bassecontinue [Hors Œil éditions, décembre 2008, 1 DVD, 2 h 20, 35.] *!8C9F1G-fbdiij! Allergique aux registres graves et/ou à ce qui sort des sentiers battus du «jazz» et de l improvisation, passez outre! D autant que cet autoportrait audiovisuel ne dure pas moins de cent quarante minutes, pleines à craquer (et d ailleurs ça craque, ça grince, ça cogne, ça chante et gueule) de mots, de sons et de lieux. C est que cette «paysanne du son», comme aime se définir Joëlle Léandre, manie l archet avec l énergie d une faucheuse et se double d une nomade effrénée qui n aime rien tant que multiplier les rencontres. D où une monographie peuplée et animée d une foule de partenaires, défilé de duos avec toutes sortes de risque-tout, de la guitare exploratrice sereinement ironique de Fred Frith à la tradition revisitée du joueur d oud Sameer Makhoul en passant par les souffles et voix méthodiquement aventuriers de la chanteuse Lauren Newton, du tromboniste George Lewis, des saxophonistes Daunik Lazro, Anthony Braxton ou, lors d une escale en Israël, Steve Horenstein Montage-découpage de séquences longues, insistantes, où le temps est donné aux improvisateurs de creuser, chercher, errer vers un rêve d épiphanie, mais aussi offrandes à l auditeur-voyeur d une leçon d anatomie de la musique en train de se faire, en contrepoint du discours avec souvent des transitions en tuilage en forme d auto-analyse de la contrebassiste, qui n en finit pas de jouer et jouir avec les mots qu elle semble découvrir sous ses pas. Soit un ensemble d une hétérogénéité parfaitement unifiée, liée par les cordes dominantes et enveloppantes, avec dans la première partie un paroxysme-miroir quand Léandre dialogue avec son confrère Barre Phillips, vétéran prestigieux du free jazz historique dont la manière souligne sa singularité majoritairement «con arco». Détail nullement insignifiant : la plupart des épisodes indiquent que Joëlle Léandre est davantage sollicitée pour travailler hors de France et avec des musiciens non-français. Cela aussi, elle l explique. P. C. MUSIQUE CLASSIQUE DISQUES Sélection de Jean ROY DEBUSSY Claude Images. Études [Chandos, 2008, 1 CD, 20. Jean-Efflam Bavouzet, piano.] Ce quatrième volume qui clôt l intégrale pour piano de Debussy est consacré à des œuvres majeures pour lesquelles Jean-Efflam Bavouzet a voulu que, dans le texte de présentation, soient indiqués les changements de mouvement notés à l intérieur de chaque pièce. Le pianiste s est ainsi exposé à un jugement critique qu il pouvait affronter sans crainte. Son jeu est la fidélité même, ce qui n exclut pas l imagination, la richesse des couleurs, l évocation poétique. Les Études s attachent à des problèmes techniques, lesquels ne sont en fait que des prétextes, car dans ces douze Études (auxquelles s ajoute ici une Étude retrouvée), la poésie est aussi présente que dans les Images. L interprétation des œuvres de Debussy a évolué. Un Gieseking, une Yvonne Lefébure ont joué sur la magie et la finesse. Le jeu de Jean-Efflam Bavouzet n est pas moins nuancé, mais il apporte une énergie, un relief que, dans le passé, les pianistes n osaient pas donner aux œuvres pour piano de Debussy. J. R. SCHMITT Florent Quintette pour piano et cordes. Hasards, quatuor avec piano [Timpani, juillet 2008, 1 CD, 20. Christian Ivalidi, piano et quatuor Stanislas.] Les deux œuvres correspondent à la dualité qui caractérisait la personnalité de Florent Schmitt ( ). Il y avait chez lui, d une part une générosité qui parfois versait dans la surabondance, d autre part un humour qui l inclinait à la vivacité, à la légèreté. Le Quintette, daté de 1908, dépasse le cadre de la musique de chambre. Il est pensé orchestralement et sa vigueur, son intensité expressive le situent dans un post-romantisme qu on pourrait opposer à l impressionnisme et au symbolisme de Claude Debussy. Hasards, composé en 1939, est une musique écrite pour le plaisir, comme par jeu. Légère dans tous les sens du terme, mais, dans son mouvement, finement sensible. Les interprètes n ont pas, pour le Quintette, versé dans la sentimentalité et ils ont donné son juste poids au quatuor de 1939, illustrant ainsi de la manière la plus heureuse ces deux aspects de la musique de Florent Schmitt. J. R. MUSIQUE CLASSIQUE LIVRES Sélection de Jean ROY BERLIOZ Hector Critique musicale. Tome VI : [Buchet-Chastel, octobre 2008, 564 p., 49, ISBN : ],!7IC2I3-acddba! Entreprise en 1996 sous la direction de Robert Cohen et Yves Gérard, l édition des écrits de critique musicale du compositeur de la Symphonie fantastique se poursuit, assortie de notes qui situent très exactement ces écrits. Ce qu ils ont de passionnant pour le lecteur d aujourd hui, c est moins ce que Berlioz allait écouter pour en faire le compte rendu que les réactions du critique ; la qualité exceptionnelle de son écriture, les pages consacrées aux instruments de musique, les récits de voyage. Il faut voir en Berlioz, non seulement le compositeur, mais l écrivain romantique qu il faudrait enseigner dans les classes, au même titre que les auteurs plus connus. J. R. CANTAGREL Gilles De Schütz à Bach. La musique du Baroque en Allemagne [Fayard/Mirare, coll. «Musique», novembre 2008, 252 p., 14, ISBN : ],!7IC2B3-gdidce! Auteur d ouvrages sur Bach, Buxtehude, Telemann, Gilles Cantagrel était particulièrement qualifié pour dresser un tableau de la musique du Baroque en Allemagne, couvrant une période qui va de 1600 avec la première représentation Vient de Paraître N o 34 février 2009
58 musique : musique classique / nouvelle chanson française 59 de l Euridice de Peri et Caccini jusqu à la mort de Jean-Sébastien Bach en Une autre date, la plus importante, est retenue par l auteur, celle du 31 octobre 1517, qui marque le début du mouvement luthérien, le mouvement qui accordera une large place à la musique, chargée de répandre la connaissance des textes sacrés. Gilles Cantagrel n a pas suivi l ordre chronologique. Il a préféré traiter son sujet par thèmes, abordant tous les domaines, du choral à l édition musicale, du diapason à la rhétorique, sans omettre un seul aspect de cette vie musicale qui donnait le ton à toute la société. Son livre, riche en réflexions, apporte une contribution importante à l histoire de la musique et son autre mérite est la clarté. J. R. TABACHNIK Michel De la musique avant toute chose [Buchet-Chastel, octobre 2008, 506 p., 24, ISBN : ],!7IC2I3-acdebj! Préfacé par Régis Debray, le livre de Michel Tabachnik est à l image de son auteur. Chef d orchestre, grand connaisseur de la musique d aujourd hui, et attiré par l ésotérisme. On oublie volontiers que cette attirance lui a causé des ennuis, pour retenir avant tout ses relations avec Yannick Xenakis et Pierre Boulez. Ses témoignages nous éclairent sur ces deux personnalités. D autre part, les propos de Michel Tabachnik sur l art du chef d orchestre qu il pratique avec talent sont des plus passionnants. Voilà donc un ouvrage qu il faut retenir pour l intérêt des informations, la qualité de l écriture et le don pédagogique qui rendent sa lecture particulièrement enrichissante. J. R. TADIÉ Jean-Yves Le Songe musical. Claude Debussy [Gallimard, coll. «L un et l autre», novembre 2008, 234 p., 21, ISBN : ],!7IC0H0-higiei! Il ne s agit pas ici d une biographie au sens traditionnel du terme. Toutefois, cette «poétique musicale» de Claude Debussy permet de suivre le compositeur à travers les étapes de sa vie. Jean-Yves Tadié nous dit ce qu a représenté pour lui la musique de Debussy, une musique où l onirisme et la rigueur artistique se sont complétés comme cela ne le fut jamais avant que se fasse entendre dans le Prélude célèbre, la flûte du Faune. Il s est appuyé sur les écrits de Debussy, écrits critiques et correspondance. Il y a trouvé, en accord avec ce qu il ressentait à l écoute de la musique, non pas une théorie (ce que Debussy refusait), mais une ligne de conduite dont la cohérence était parfaite. Jean-Yves Tadié procède par séquences ouvertes sur tel ou tel thème : «Brièveté», «Nature et réalisme», «Inconscient», «Femmes», «Amitiés» Une de ces séquences, «Proust et Debussy», rappelle que l auteur est un des meilleurs connaisseurs de l œuvre de l écrivain. Ce Debussy inattendu, suggestif, inspiré, nous apporte un regard neuf sur le musicien des Nocturnes et des Images. J. R. NOUVELLE CHANSON FRANÇAISE DISQUES Sélection de Radio Néo (Pierre BOURDIN-SAUVIAC, Amaëlle GUITON et Aneline Mennella) ANAÏS The Love Album [Polydor, novembre 2008, 1 CD, 15,99.] )!0AHF31-ciidbe! De l humour à l amour, il n y a qu un pas. Un pas franchi, avec brio, par Anaïs et son nouvel album : The Love Album. Un disque aux sonorités folk, rock et pop et aux accents vintage des années 1960 et La photo de la jaquette, tout en suggestions, annonce d emblée la couleur : Anaïs, semble-t-il nue, se délasse au beau milieu d une cascade, entourée de trois hommes pas très habillés et suce les doigts de l un d entre eux. En somme, l amour, en long, en large et en travers. À la fois sophistiqué et épuré, The Love Album marque un véritable virage dans la carrière d Anaïs. Plus sérieux et calme que The Cheap Show le premier disque de la chanteuse, ce nouvel opus affiche un gain de maturité évident ainsi qu une douce sérénité. Cerise sur le gâteau : il a été produit par Dan the Automator, grand producteur de hip hop américain, fondateur notamment de Gorillaz. C est donc en toute logique qu Anaïs s est rendue à San Francisco, dans les studios dudit Dan, pour y enregistrer son album. Un travail à deux qui trouve son aboutissement dans «C est qui la fille sur la photo» composé par Dan et écrit par Anaïs. Côté contenu, les treize titres qui composent The Love Album déclinent autant d émotions et de tonalités que l amour possède de ramifications. De la nostalgique désillusion du «Premier amour» à la force insoupçonnée d un autre («Si j avais su que notre amour») en passant par la sensualité («Elle me plaît»), la drague («Entre deux verres») et les innombrables questions que posent l amour («J sais pas»), tous les sentiments y passent. La partie instrumentale est interprétée par des musiciens américains, donnant une couleur différente au style d Anaïs. On se rappellera ainsi du rock explosif de «I Love You» (empruntée à The Amber Story, comédie musicale créée par la chanteuse), des accents yéyé de «Malheureux» et du groove extravagant de «Peut-être une angine». Enfin, l album s achève sur une reprise electro-roots de «Elle sort qu avec des blacks», sorte de trait d union entre l ancienne et la nouvelle Anaïs. A. Me. ANIS Rodéo Boulevard [Capitol, octobre 2008, 1CD, 13.] (!0JJ92D-fabach! Premières scènes dans le métro parisien et bourlingage enthousiaste dans divers rythmes urbains, Anis a eu ce passé idéalement taillé pour finalement devenir une excellente surprise de la scène française. Parce que commencer sa carrière en tentant de happer l oreille des voyageurs dans les transports publics, c est une accroche du plus bel effet dans une biographie et parce que le chanteur a appris pendant ces années souterraines à parfaitement fusionner son penchant pour les musiques de rue comme le reggae et son savoir de la chanson en français. La bonne surprise est arrivée en 2003 avec son EP de 7 titres autoproduit Gadjo Décalé, dans lequel il montre que l on peut rester fidèle à ses racines reggae ou ragga sans pour autant rester coincé par les fondamentaux du genre. On remarque
59 60 musique : nouvelle chanson française surtout une belle maîtrise de la voix, alors soutenue simplement par une guitare, un bagage léger parfait pour séduire. Anis transforme l essai en 2005 avec La Chance, dans lequel il a toute l aisance pour confirmer que les bonnes chansons de Gadjo Décalé n étaient pas un coup de veine. Et il y a le second album. Le plus souvent, il est vécu à raison comme dangereux par les artistes, et Anis s est équipé pour que son Rodéo Boulevard ne soit pas une redite de son album précédent. Une équipe de musiciens d expérience vient lui prêter main forte : parmi eux, le rappeur Oxmo Puccino le temps d un duo, Philippe Almosnino, guitariste des Wampas, ou Petit Louis du Jim Murple Mémorial. L approche des arrangements est plus flamboyante, avec l apparition de chœurs, de cuivres d une fanfare soul allemande, ou de cordes façon âge d or d Hollywood. On entend davantage que sa lecture chanson des musiques tropicales, Anis tourne aussi ses compositions vers la pop («Ô mon amour», «Rodéo Bld», «Lisboa») et le crooning («L Eau», «Dans tes yeux»). Rodéo Boulevard permet, si on le veut bien, de mener avec aisance vers les premiers disques d Anis, peut-être moins variés, mais tout aussi bien écrits et interprétés. P. B.-S. BOOGAERTS Mathieu I Love You [Tôt ou Tard, novembre 2008, 1CD, 15.] &!28DEF1-afjecc! Chacun sa croix. Chez Mathieu Boogaerts, ce sont des qualificatifs. Minimaliste, épuré, naïf, lunaire, fluet, discret. Comme un réflexe, ces termes reviennent dès qu il s agit d évoquer cet artiste. Et il semble aussi qu il faille préciser en préambule de chaque article qui lui est consacré qu à 16 ans, Mathieu Boogaerts a formé le groupe Tam-Tam avec Mathieu Chedid, l air de dire que, même si le premier n a pas eu le succès tonitruant du second, il a du mérite, tout de même. Au-delà de toutes ces considérations biographiques, Mathieu Boogaerts publie des albums depuis 1996 et s est constamment efforcé de ne pas se répéter, même s il garde ses couleurs aimables, et rassemble tranquillement un public fidèle.son précédent opus, Michel, paru en 2005, montrait que sous ses airs de charmante limonade, le musicien pouvait produire des disques introspectifs et mélancoliques. Son nouveau disque, I Love You, a été conçu comme le contraire de Michel, même si ce n est pas l évidence même. Pour la première fois de sa carrière, le chanteur n a pas composé ses chansons avec sa guitare sèche, mais à partir de rythmes de batteries improvisés. Et comme Mathieu Boogaerts cherche l essentiel, I Love You est devenu un album de funk pop contenue, mené par le strict nécessaire demandé par le genre : une guitare, une basse, une batterie, un synthétiseur. Mathieu a réalisé l album et a joué tous les instruments, sauf les quelques cuivres qui parsèment les douze titres de l album. Mathieu Boogaerts est un doux, c est sûr, il ne faut donc pas chercher dans ce I Love You d énormes cathédrales de sons, des élans vocaux ou des textes sur la baisse du pouvoir d achat. Autre première pour l auteur, l anglais qui s est imposé au français pour l écriture de certains textes, mais un anglais approximatif, fait plus pour «sonner» que pour viser le marché américain. On obtient un album simplement dansant, surprenant pour un artiste que certains croyaient bêtement placide. Ou un autre attribut cité plus haut. P. B.-S. DEBOUT SUR LE ZINC De Charybde en Scylla [Wagram, octobre 2008, 1 CD, 15,99.] &!59GJH1-dgaafe! Et de six! Pour son sixième album, Debout sur le Zinc s est surpassé. Plus rock et moins festif que les précédents, De Charybde en Scylla marque une réelle évolution dans le style du groupe. Un changement qui passe notamment par l aération des arrangements et un vrai travail sur les textes. Ceux-ci, plus sombres qu à l accoutumée, traitent principalement de l amour et plus particulièrement de la difficulté d aimer. En témoigne le titre du disque qui, selon l expression consacrée, signifie échapper à un danger pour en affronter un autre encore plus périlleux. Pour les non hellénistes, sachez par ailleurs que Charybde et Scylla sont deux monstres marins de la mythologie grecque. Un disque placé par ailleurs sous le signe de la dualité : dualité de l être, de ses sentiments, de son caractère et de ses envies. Ainsi donc, De Charybde en Scylla n offre que deux possibilités : l amour ou la vie. Autour de ce thème, Debout sur le Zinc a su broder tout un univers et brosser différents portraits de l amour. Au fil des douze titres qui composent l album, le septet nous ballade d amours rancunières («Aller simple») en amours castratrices («Scylla»). Dans le très réussi «J ai», l amour n existe qu à travers le regret et la nostalgie. Puis devient passion dans «S ils savaient», une passion fugace dans laquelle on plonge, tête la première, sans penser aux conséquences. Des conséquences parfois bien douloureuses quand l histoire se termine («L Arbre»). Debout sur le Zinc passe ainsi à la moulinette l amour passé («Je cherche encore»), présent («Coup de foudre») et futur («En attendant le pire»). Le groupe en profite pour tordre le cou à toutes les bonnes résolutions que l on prend sans jamais les tenir («Sport 2000») et incite tout un chacun à abattre ses propres barrières. Poésie, finesse et quelques pointes d humour, telle est la recette d un album réussi. Et De Charybde en Scylla l est assurément puisqu avec cet opus, Debout sur le Zinc signe, à n en pas douter, le plus abouti de ses disques. A. Me. LANTOINE Loïc À l attaque! [U10, septembre 2008, 1 CD + 1 DVD, 23.] Avec son nouvel album live À l attaque!, Loïc Lantoine nous offre la substantifique moelle de sa longue tournée Tout est calme. Un concentré exhaustif et palpitant d une série de concerts de près de deux cents dates dont quinze ont servi à alimenter ce nouvel opus. Au total, le groupe nous offre vingt et un titres taillés dans le vif au creux d une atmosphère chaude et enveloppante. Au cours de ces concerts, chaque soir, Loïc Lantoine faisait venir deux nouveaux artistes pour partager la scène avec lui et François Pierron la seconde moitié de Loïc Lantoine et contrebassiste de son état. Parmi les dizaines de musiciens qui se sont succédé figurent : Denis Barthe (batteur de Noir désir), Jean Corti (accordéoniste de talent qui a notamment accompagné Brel, Brassens, Barbara, Bashung et, plus récemment, Les Têtes Raides) ou encore Christine Ott (joueuse d ondes Martenot de Yann Tiersen). Vient de Paraître N o 34 février 2009
60 musique : nouvelle chanson française 61 Résultat : même si aucun des morceaux qui composent ce disque n est une nouveauté, ils n en demeurent pas moins différents et totalement uniques. Ainsi, À l attaque! s ouvre sur le fameux «Manneken Pis» que nous connaissions depuis Badaboum le premier album de Loïc Lantoine. Une chanson phare pour ce nouvel album puisqu elle revient à trois reprises, chaque fois contée et accompagnée différemment. Comme à son habitude, Loïc Lantoine nous raconte ses chansons, les parle, les slame presque avec, ici, un timbre de voix plus rauque et brut qu à l accoutumée. Une puissance vocale formidable qui prend toute son ampleur en live. Poésie, colère, cris, marmonnements, tendresse, connivence, ironie Tout ce qui fait le cachet de ce duo est au rendez-vous, mais en encore plus profond et encore plus troublant. Comme une bonne nouvelle n arrive jamais seule, À l attaque! propose en plus du CD un DVD intitulé «La tête dans le bazar de Loïc Lantoine». Au programme : interviews, images de live, portrait, mini-fiction et tout un tas de surprises. Que demande le peuple? A. Me. LES VEDETTES Disque n 1 [Cinq7, novembre 2008, 1 CD, 14.] À les regarder d un peu loin, ces huit filles dans leur uniforme de majorette, on pourrait croire à un girls band. Rien de moins formaté pourtant que Les Vedettes, troupe d artistes belges venues de diverses disciplines, dont le spectacle «Vedettesplus-ou-moins-majorettes», entre vrai-faux défilé, théâtre et improvisation, a fait le tour des festivals. C est d ailleurs aux Francofolies de Spa que leur route croise celle de Philippe Katerine, alors en plein virage électro avec Robots après tout. Entre l univers de l un et celui des autres, suffisamment de points communs un tropisme de l absurde, une façon de jouer avec la pop culture tout en la déjouant, de la prendre à la fois à contrepied et au premier degré pour que le plus «décalé» des pygmalions fasse à la joyeuse troupe une offre de services. Qui prend d abord forme avec un premier morceau, «Vive papa», petite chanson méchante présélectionnée pour l Eurovision 2007, et se consolide cette année sur un album entier : Disque n 1. Katerine n a manifestement éprouvé aucune difficulté à se glisser dans l univers des Bruxelloises, à leur tailler sur mesure un disque rentre-dedans et fort en gueule. Les Vedettes y menacent tout mâle qui viendrait piétiner leurs plates-bandes de le «transformer en moutarde et ketchup» («Futur hot-dog»), assument la part la plus physique de leurs désirs («Moi non plus, j aime pas tes façons/mais j aime baiser avec toi, grand con»), relatent leurs rêves érotiques avec Joeystarr ou encouragent l auditeur à se remuer («Bouge ton pet»). Le tout sur fond d un rock énergique, nourri à l électro, qui ne se départit jamais d un humour et d une légèreté franchement pop d ailleurs, les clins d œil musicaux abondent, des Beach Boys aux Rita Mitsouko. C est frais, enlevé, sans prétentions autres que celles de faire sourire et danser, suffisamment acide pour ne pas lasser. Katerine ne signe pas seulement la majorité des morceaux, il vient prêter son concours vocal sur «Y a pas un mec». Manifestement, il s y amuse. Et nous avec! A. G. MES AÏEUX La Ligne orange [Les Disques Victoire, octobre 2008, 1 CD, 20.] &!34BDE8-fcegde! La Ligne orange est un bijou à tous points de vue. À commencer par son emballage. Entièrement réalisé en papier recyclé (y compris la pellicule de protection de l album), il est illustré par l auteur de BD Michel Rabagliati. Au fil des trente-cinq pages du livret, le dessinateur a savamment illustré les morceaux et portraitisé chacun des sept membres de Mes Aïeux. Des artistes qui, pour ce cinquième opus, paraissent plus engagés que jamais. Le temps de quinze chansons (dont deux instrumentales), le septet canadien met des mots sur les maux de la société actuelle. Une réflexion sur l avenir de la terre et de l humanité face aux fléaux qui les guettent («Le Stade (conte complet)»). Une invitation à prendre (enfin) ses responsabilités. Un constat alarmiste, mais pas fataliste, de l indifférence généralisée que suscitent les changements climatiques («Le Déni de l évidence»), la problématique de l eau («Belle, embarquez») ou encore l assujettissement de l homme par la technologie («Prière cathodique»). Au son d une musique folk-rock, aux accents pop et manouche, Mes Aïeux nous dépeignent un monde à la dérive où l individualisme et le conformisme sont rois, au détriment de principes de vie fondamentaux. Ils évoquent aussi la perte d identité qu impose le système économique. Une perte d identité doublée par un oubli de ses racines, de son histoire et de ses origines («Loup blanc»). Une seule solution : «Laisser ses œillères au vestiaire [ ] garder l esprit et l œil ouverts.» («La Dévire» un anagramme tout trouvé). Un peu plus loin, une rencontre. Celle avec Antonio Barichievich alias Le Grand Antonio («Antonio»). Un ancien lutteur mondialement connu dans les années 1960 et 1970 et mort dans la misère et l indifférence la plus totale. C est d ailleurs sur un enregistrement dudit Antonio chantant «Pourquoi donc as-tu brisé mon cœur?» que s achève La Ligne orange. Une conclusion qui souligne le cœur du problème : l amour, ou plutôt l absence d amour qui gangrène les continents et isole les individus. A. Me. PIN Ludo Ludo Pin [Audiogram/Discograph, novembre 2008, 1 CD, 14.] &!70AEC6-jagfff! Il a suffi d une comptine désenchantée, d une chanson pop nourrie de trip-hop, il a suffi de «3 secondes» pour que Ludo Pin, programmé par quelques radios aux oreilles chercheuses, se retrouve à assurer la première partie de Louise Attaque à Bercy. Deux ans plus tard, un premier disque vient confirmer ce qui, dans cette entrée en matière, avait su séduire. Ludo Pin, l album, aligne une dizaine de chansons originellement bricolées en home studio, constructions très rythmiques à base de guitares, de claviers et de machines, appuyées sur la voix un peu blanche, presque atonale de l interprète, qui oscille entre douceur amère et distanciation cassante. De cette sécheresse que vient parfois adoucir une mélodie trompeusement sucrée («J ai encore»), de ce minimalisme entêtant, la production a su garder l essentiel.
61 62 musique : nouvelle chanson française Un son resserré, une humilité d artisan, une mélancolie sans artifices, discrète mais franche. L écriture est au diapason. Pas d emphase, juste le compte, à hauteur d homme, de nos désillusions intimes, de nos renoncements collectifs. À peine trentenaire, Ludo Pin a les deux pieds dans son époque ; son disque était par avance taillé pour la crise : malaise de l innocence perdue, angoisse des gâchis d aujourd hui et des catastrophes annoncées, le tout emballé dans des formules elliptiques qui laissent la place à l imaginaire et n ont jamais l air ni de faire la leçon, ni de nous enfoncer la tête sous l eau. Chansons désabusées, mais pas désespérées : en témoigne, par exemple, une étonnante variation sur «La Semaine sanglante» de Jean-Baptiste Clément (celui du «Temps des cerises»), téléscopage temporel saisissant. En témoigne surtout une manière feutrée, mais tenace, de ramener, en contrechamp, l idée que si le pire est toujours possible, il n est pas toujours sûr, et qu il reste encore un peu d espace où ne pas renoncer. «Ne me fais pas croire/que rien ne peut changer/mais ne me fait plus croire/ Aux joies champêtres de l été.» Même si les lendemains déchantent, ils valent encore la peine qu on les poursuive. A. G. NOUVELLE CHANSON FRANÇAISE LIVRES Sélection de Radio Néo (Pierre BOURDIN-SAUVIAC et Amaëlle GUITON) BARSAMIAN Jacques et JOUFFA François Histoire du rock [Tallandier, coll. «Approches», octobre 2008, 992 p., ill. coul., 25, ISBN : ],!7IC8E7-deeiic! Jacques Barsamian, ancien de Discorevue et de Rock & Folk, et François Jouffa, connu surtout comme homme de radio («Vinyle Fraise» sur Europe 1 dans les années 1990, notamment), ont en commun une longue pratique du journalisme musical, et en conséquence d avoir croisé, entre les années 1960 et aujourd hui, les principaux acteurs de l histoire des musiques populaires en général, et du rock en particulier. Leur association a donné lieu à une quinzaine d ouvrages (sur Elvis, les «yéyé», la black music ou les Rolling Stones), le dernier en date étant cette Histoire du rock parue il y a trois ans, et que la maison Tallandier a la bonne idée de republier en édition «économique». Un objet que les encyclopédistes, collectionneurs d anecdotes, ou simples amoureux de la musique ne devraient pas hésiter à faire figurer dans leur bibliothèque. En près de mille pages, Barsamian et Jouffa ressuscitent les vingt-cinq premières années du rock, étalées sur quatre «générations» : génération Presley, la naissance et les premières idoles ; génération Dylan, entre tubes pop à la chaîne et renaissance du folk ; génération Woodstock, ou la grande vague des contestations, soul ou hippie ; génération Beatles, celle de l Angleterre triomphante. Près de artistes, figures de premier plan et seconds couteaux, se succèdent au fil de cette «somme», enrichie de nombreux extraits d interviews, et dont le grand mérite est de donner une furieuse envie de dévaliser les discothèques. Reste que cette Histoire du rock a les défauts de ses qualités : très touffu, l ouvrage se lit moins d une traite qu il ne se consulte au hasard des envies. On pourra surtout regretter son titre, trop global ou trop définitif, sauf à croire que «l histoire du rock» s est arrêtée à l aube des années 1980 Malgré une conclusion dont la nostalgie flirte avec le «c était mieux avant», on ne fera pas aux auteurs ce mauvais procès : on préférera parier sur une suite, qu elle naisse sous leur plume ou sous le stylo de la génération suivante. A. G. MAUGER François et DUDIGNAC Charlotte La Musique assiégée. D une industrie en crise à la musique équitable [Éd. L échappée, avril 2008, 192 p. + 1 CD, 14, ISBN : ],!7IC9B5-idabfg! C est peut-être le plus important débat au sein du monde artistique depuis le début des années 2000 : la crise du marché du disque. Les chiffres s accumulent, les dirigeants des grandes maisons de disque accusent le téléchargement illégal, les pirates numériques arguent que ces derniers ont rendu la musique trop chère, les artistes s en sortent comme ils peuvent et ainsi de suite. Tous les acteurs de la profession ont leur version du pourquoi de cette dégringolade et le public se partage entre ceux qui téléchargent et ceux qui refusent, par civisme ou par peur de la répression. Mais une fois sorti du cercle des professionnels de la profession, il est difficile pour un quidam de comprendre exactement ce que cet écroulement du marché de la musique signifie exactement. C est ce que François Mauger et Charlotte Dudignac proposent dans La Musique assiégée : expliquer comment fonctionne l industrie musicale depuis les années 1950, détailler le parcours type d un musicien et présenter tous les facteurs de l effondrement d un modèle économique vieillissant, finalement terrassé par l avènement du tout numérique. En prenant pour exemple les idées et les pratiques du commerce équitable, les deux auteurs donnent des pistes pour mener la musique vers un avenir plus juste pour les artistes. Plus que des solutions, ce sont des questions que La Musique assiégée pose, des pistes de réflexion enrichies par les commentaires de professionnels de la culture, tous domaines confondus, directement concernés par cette crise du disque. À première vue, on peut croire à un ouvrage destiné aux spécialistes de la musique déjà éclairés, mais cet ouvrage a l immense avantage de poser les bases : qui peut réellement prétendre connaître le véritable rôle d un arrangeur, d un producteur ou d un label? La Musique assiégée synthétise l essentiel du fonctionnement du marché de la culture pour les amateurs de musique qui veulent, entre autres choses, connaître leur responsabilité dans ce tumulte. P. B.-S. Vient de Paraître N o 34 février 2009
62 philosophie 63 PHILOSOPHIE Sélection de Sylvie COURTINE-DENAMY et Guy SAMAMA Emmanuel Levinas, la question du livre [Imec, coll. «Inventaires», septembre 2008, 160 p., 20, ISBN : Sous la direction de Miguel Abensour et Anne Kupiec.],!7IC9A8-cjfjaa! Toutes les contributions de ce colloque organisé par l Institut mémoire de l édition contemporaine où sont rassemblées les archives d Emmanuel Levinas, portent sur la question du livre qui traverse son œuvre, qu il s agisse des écrits purement philosophiques ou de ceux relatifs au judaïsme. Le philosophe n a pourtant lui-même jamais consacré de livre à ce thème, quand bien même déplorait-il que «l animal doué de langage d Aristote n a[it] jamais été pensé, dans son ontologie, jusqu au livre, ni interrogé sur le statut de son rapport religieux au livre». Remédier à cette lacune serait donc penser l homme en tant qu «animal littéraire», voire en tant qu «animal prophétique» : «on peut se demander si l homme, animal doué de parole, n est pas, avant tout, animal capable d inspiration prophétique». Mais qu est-ce qu un livre? Emmanuel Levinas distingue soigneusement le livre de ce qui n est que «document» et dont font y compris partie à ses yeux les textes mystiques dont il se méfiait, le mystique étant davantage mû par son propre enthousiasme et la question de son salut que par l appel du visage de l Autre. «Il est écrit dans les livres» : le livre loin d être simple «ustensile» à portée de main, un «manuel», n «informe» pas, mais est «inspiration» pour la pensée, transformation intérieure de mon existence, dialogue avec les lecteurs qui m ont précédé, ouverture à une interprétation sans cesse renouvelée. En un mot, lire c est, à partir du Dit explicite d un texte, entendre un au-delà de l être, entendre le Dire. Et si la Bible est bien «le livre par excellence» en ce qu elle est la parole de Dieu, si, à la différence des autres livres, elle n a pas d «auteur» et ne saurait être lue qu assortie de ses commentaires, il n en reste pas moins que toutes les littératures nationales participent à l Écriture sainte, tant il est vrai que : «Les saintes Écritures ne signifient pas par le dogmatique récit de leur origine surnaturelle ou sacrée, mais par l expression du visage de l autre homme». S. C.-D. L Anthropologie de Lévi-Stauss et la Psychanalyse. D une structure l autre [La Découverte, coll. «Recherches», octobre 2008, 336 p., ill. n. & b., 30, ISBN : Sous la direction de Marcel Drach et Bernard Toboul.],!7IC7A7-bfbjii! Le 28 novembre 2008, le musée du quai Branly consacrait une journée d hommage à Claude Lévi-Strauss à l occasion du centenaire de sa naissance. «Pléiadé vif», comme l écrivait ici même un de nos confrères, la reconnaissance de dette du siècle envers le grand anthropologue (les deux tomes de l Anthropologie structurale ont respectivement été publiés en 1958 et 1973) s est notamment exprimée à travers un «Cahier de l Herne» dirigé par Michel Izard, l ouvrage de Claude Imbert, Lévi-Strauss, le passage du Nord-Ouest, ou encore celui d Emmanuel Devaux, Au-delà du structuralisme. Lévi-Strauss est en effet considéré comme un éminent représentant de la pensée structuraliste telle qu elle s est déployée dans les années , via un contexte philosophique s appuyant sur les philosophes Althusser, Deleuze, Foucault et Derrida l ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, ayant d ailleurs été publié dès Affirmant «l ethnologie est d abord une psychologie», se posant en critique de Freud, tant à propos du totémisme que de l inconscient, Lévi-Strauss légitimait en quelque sorte par avance la publication du présent volume, dirigé conjointement par Marcel Drach, économiste et philosophe, et Bernard Toboul, psychanalyste, puisque celui-ci est consacré aux relations entre l anthropologie et la psychanalyse. Les textes ici rassemblés sont d ailleurs pour l essentiel issus d un colloque qui s est déroulé au centre hospitalier Sainte-Anne à l automne 2005, sous l intitulé «L anthropologie de Claude Lévi-Strauss et la pensée freudienne d aujourd hui», et qui s était fixé pour objectif d aborder son œuvre à partir des notions de sujet, d inconscient et de lien social. En témoignent les contributions de Charles-Henry Pradelles de Latour, Marc Strauss, Colette Soler, Marcel Drach, Claude-Noële Pickman, Richard Rechtman, Jacques Leroux et Alain Vanier. S. C.-D. ARENDT Hannah Idéologie et terreur [Hermann, coll. «Le Bel Aujourd hui», août 2008, 128 p., 19,80, ISBN : Traduction de l allemand par Marc de Launay, introduction et notes de Pierre Bouretz.],!7IC7A5-gghgjg! Ce texte d Arendt est un événement : il est traduit pour la première fois de sa version originale allemande. Il a une histoire qui peut se dater de semaine en semaine, comme la raconte Pierre Bouretz dans son introduction. Avril 1952 : Hannah Arendt séjourne à Paris pendant quelques semaines, pour y commencer un voyage de quatre mois en Europe. Elle doit écrire un texte pour des Mélanges en hommage à Karl Jaspers sur l idéologie et la terreur. Durant la traversée de l Atlantique, elle note dans son carnet de travail : «Idéologie : logique d une idée.» Quelques mois plus tôt, elle comprenait, en lisant Montesquieu, que la terreur était l essence du régime totalitaire. Rédigé en quelques semaines dans des chambres d hôtel, devenant la fin d un livre, Les Origines du totalitarisme, qui, en dépit des apparences, en était dépourvu, Idéologie et terreur contient en germe des éléments essentiels de sa philosophie comme le danger inhérent à la modernité d une confusion entre l action et la fabrication. La démonstration est assurée : c est par la parole et par l action que l homme peut s insérer dans le monde en actualisant la faculté de commencer décrite à partir d Augustin. C est comme une seconde naissance, liée au phénomène originaire de la pluralité. Celui-ci se déploie au travers d un entre-deux qui ne saurait perdurer sans l exercice en commun du pouvoir. La destruction de la pluralité, accomplie par la terreur, a pour conséquence le sentiment qu éprouve chaque individu d être abandonné de tous les autres. L expérience fondamentale de la vie commune réalisée politiquement
63 64 philosophie par un régime totalitaire est ainsi celle de la désolation. Celle-ci ne doit pas être confondue avec la solitude, où je ne suis jamais seul, étant avec moi-même. La désolation partout croissante précipite les hommes vers les mouvements totalitaires. Ce qui est sûr en elle, c est la froideur glaciale de la logique. La déduction logicoidéologique orientée vers le pire, principe ruinant toute vie commune, menace de transformer le monde en un désert. Ce texte, remarquablement traduit par Marc de Launay, est empreint d un parfum de mélancolie, qui le rend d autant plus attachant. G. S. BARBARAS Renaud Introduction à la philosophie de Husserl [Éd. de la Transparence, coll. «Philosophie», septembre 2008, 160 p., 16, ISBN : Nouvelle édition revue et corrigée.],!7ic3f0-fbaebf! BENOIST Jocelyn (dir.) Husserl [Éd. du Cerf, coll. «Les cahiers d histoire de la philosophie», septembre 2008, 288 p., 30, ISBN : ],!7IC2A4-aifjdj! Cette «réapparition» de Husserl sur le devant de la scène ne doit rien au hasard. Une part importante de la philosophie contemporaine, de Heidegger à Levinas et à la phénoménologie française d aujourd hui, s inscrit dans la filiation directe de la pensée de ce fondateur de la phénoménologie. Le livre de Renaud Barbaras est issu d un cours. Des Recherches logiques à la phénoménologie transcendantale des Leçons sur le temps et des Idées directrices, la philosophie de Husserl y est présentée comme une tentative continuée d échapper à toute forme de réalisme et de psychologisme. Le fil conducteur est constitué par la corrélation a priori et universelle entre l étant transcendant et ses apparitions subjectives. L effort de la phénoménologie consiste à penser l être de la conscience et celui du réel comme à la fois radicalement distincts et relatifs l un à l autre. Un risque permanent est celui d une réification de la conscience, qui, pensée sur le modèle de la chose, serait impuissante à faire apparaître l étant. Le cahier consacré à Husserl est un collectif. Des philosophes d horizons différents s interrogent sur le concept et l objet de logique (Jean-Luc Marion, puis Jean-François Courtine), celui de «remplissement» (Jocelyn Benoist), le statut de l imaginaire (Husserl élève de Kronecker et de Weierstrass) et le problème de l imagination (Vincent Gérard, puis Françoise Dastur), le freudisme de Husserl (Rudolf Bernet), l attention comme modulation (Nathalie Depraz), les formes géométriques et les formes intuitives (Paolo Spinicci), la difficulté de la thèse husserlienne d une indépendance de la référence indexicale à l égard de l existence de son référent (Jean- Philippe Narboux), la question de l intersubjectivité (Dan Zahavi). G. S. BENMAKHLOUF Ali Montaigne [Les Belles Lettres, coll. «Figures du savoir», septembre 2008, 205 p., 19, ISBN : ],!7IC2F1-hgagbc! Né en 1533, Michel Eyquem de Montaigne bénéficia d une instruction dispensée uniquement en latin. Il apprit le droit, peut-être à Bordeaux, avant de devenir conseiller à la chambre des enquêtes du Parlement où il fit la connaissance de l ami La Boëtie, auteur du Discours sur la servitude volontaire, qui mourut à 33 ans. La mélancolie du deuil ne s effaçant pas, les Essais, qui paraissent en 1595, seront son «tombeau vide», les livres étant une façon d entrer en conversation avec leurs auteurs, et les annotations marginales une manière de les faire vivre. De la période de troubles et de guerres civiles qui atteignit son point culminant avec le massacre de la Saint Barthélemy, les Essais ne soufflent mot. Ils sont en effet moins des mémoires qu «une fricassée [ ] des brisées [ ] un fagotage» dont les titres sont bien souvent des «masques». Le patronyme de sa mère, Antoinette de Louppes, laisse supposer une ascendance de Juifs espagnols Lopez réfugiés à Bordeaux. La famille se scinde : un frère et une sœur choisissent le camp de la Réforme, Montaigne faisant pour sa part profession de la foi catholique dans laquelle il est né. À l inverse de la démarche de Rousseau «je veux montrer un homme dans toute la vérité de sa nature et cet homme ce sera moi», Montaigne, accumulant des faits anodins, s intéressant à Pascal, ne l identifie pourtant nullement à l «homme». Quant au chapitre sur les «plus excellents hommes» Homère, Alexandre, Épaminondas, détenteurs de la «vertu naturelle», il ne livrera aucun modèle à imiter. Aborder les choses par le biais du doute, du questionnement, de l irrésolution «Nous sommes nés à quêter la vérité», s adresser aux lecteurs dans «un parler informe et sans règle, un jargon populaire», mettre un terme à l éloquence qui n est que «rhétorique mensongère» et à la dialectique considérée comme une forme de «clôture», telles sont quelques-unes des caractéristiques des Essais. S. C.-D. CRÉPON Marc Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres [Hermann, coll. «Le Bel aujourd hui», septembre 2008, 204 p., 23, ISBN : ],!7IC7A5-gghccb! Notre présent est hanté par la mémoire des guerres du xx e siècle, modifiant notre attitude face à la mort. En témoigne le rythme des commémorations dans le calendrier politique, mais surtout l inséparabilité de la «pensée de la mort» dans la philosophie contemporaine depuis la publication en 1927 du maître ouvrage de Heidegger, Être et temps. Des paragraphes 46 à 53, consacrés à l analytique existentiale de «l être-pour-la-mort», seule chose qui m appartienne en «propre», ressortait un paradoxe : bien que le Dasein soit un Mitsein (être-avec-d autres), la mort d autrui ne peut faire l objet d aucun partage. Ne créant aucun lien, elle n est constitutive d aucun «nous». La seule exception à cet esseulement du Dasein advient lors de l expérience de la proximité de la mort sur le front, du sacrifice consenti en commun pour la patrie qui crée la camaraderie, forme emblématique de la communauté, «l appartenance absolue à chacun des autres». Marc Crépon, directeur de recherches Vient de Paraître N o 34 février 2009
64 philosophie 65 au CNRS, retrace alors pour nous l impact qu ont eu ces thèses sur les générations suivantes des philosophes qui les ont méditées et qui en ont souligné les lacunes : qu il s agisse du caractère absurde de la mort (Sartre) ; de l absence de concepts éthiques tels que la relation entre la souffrance et la mort, la possibilité du meurtre, ou le sacrifice (Levinas) ; de l absence de réflexion sur la menace de mort violente sous laquelle vivent constamment les hommes (Patocka) ; de l absence de toute réflexion sur la mémoire et le deuil (Ricœur) ; de l absence de réflexion sur la fraternité (Blanchot, Derrida). S. C.-D. DELECROIX Vincent Tombeau d Achille [Gallimard, coll. «L un et l autre», octobre 2008, 176 p., 16,50, ISBN : ],!7IC0H0-bcahhc! FERRY Luc La Sagesse des mythes. Apprendre à vivre vol. II [Plon, octobre 2008, 420 p., 20,90, ISBN : ],!7IC2F9-cahfcc! Il y a bien des vies possibles dans la vie d Achille, bien des embranchements, des manières de le quitter, de le retrouver, des façons de seconder son meurtrier. Mais, toujours à nos côtés, il nous accompagne comme une ombre discrète, qui marche lentement, jointe à nous. Ce qui frappe dans sa colère, c est sa douleur. Ce qui frappe dans sa douleur, c est sa douceur. Car ce solitaire sait que le retour lui est interdit. Achille nous donne le temps de l innocence, à la fois colérique et désemparée. Dans cette débauche d énergie qui s empare de lui, on pourrait voir une faiblesse totale, enfantine, peu glorieuse. Une «douceur par éclats» : Achille est une mer démontée qui enfle vingt chants durant, et tout d un coup, on n entend plus de bruit, seulement le murmure des flots, celui que font deux hommes, l un jeune qui va mourir, l autre âgé qui voit tomber ses fils un à un, et le plus vaillant d entre eux. C est ce murmure imperceptible que nous fait entendre avec un grand talent Vincent Delecroix. Car Achille n est pas seulement ce héros dont Homère nous conte le récit : il est une expérience de vie, il est une expérience à vivre. Luc Ferry, articulant mythologie et philosophie, expose les mythes grecs fondateurs de notre culture non pas comme des récits à connaître, mais comme des expériences à vivre. L art du conteur s allie au talent du philosophe. Ces expériences, chacun d entre nous les a déjà vécues et sera amené à les vivre. Cinq grands récits scandent le livre : celui de la Théogonie raconte la naissance du monde et des dieux. Le deuxième, celui du voyage d Ulysse, suggère que la vie bonne est une vie en harmonie avec son lieu naturel dans l ordre cosmique. Les histoires d Asclépios, de Sisyphe, Midas, Tantale, Icare sont celles d une révolte «orgueilleuse» et chaotique contre l ordre cosmique issu de la guerre des dieux. Un quatrième parcours est celui des êtres hors du commun : Thésée, Jason, Persée, Héraclès luttent contre les forces renaissantes du chaos. Mais les malheurs qui s abattent sur des hommes ne sont pas toujours rationnellement explicables ni mérités : le destin tragique frappe d une manière aveugle aussi bien Œdipe qu Antigone. Par leur souffrance, ils témoignent de la singularité de la condition humaine au sein de l ordre cosmique : un ferment d humanisme y est présent. C est le sens du cinquième grand récit. Ces récits nous parlent de nous, les mortels, autrement que les religions ne le font : en termes de spiritualité laïque, et non de croyance, en termes de salut humain plus que de foi en Dieu. L idée récurrente est que, dès l aube de la philosophie, la sécularisation de la religion qui la conserve (c est la problématique du salut et de la finitude), en la dépassant (les réponses ne sont pas religieuses), se met déjà fermement en place. Ce processus peut être lu en deux sens : on peut être sensible soit à ce qui relie la philosophie aux religions, soit à ce qui l en écarte, son moment laïc ou rationaliste. Ce livre magistral pose en filigrane la question fondamentale : qu est-ce qui fait l humanité de l homme? Qu est-ce qui nous fait hommes? G. S. JANSSEN Thierry La maladie a-t-elle un sens? Enquête au-delà des croyances [Fayard, coll. «Documents», octobre 2008, 352 p., 22, ISBN : ],!7IC2B3-gdeifc! Parler de sens d une maladie peut soit évoquer d emblée le lien psychosomatique érigé en dogme ou en paradigme d une médecine humanisée, soit prêter à confusion (la société est malade, la médecine en fait partie, donc la médecine est malade). Or, sur la base de son expérience avec plusieurs groupes de travail, ce chirurgien devenu psychothérapeute met en évidence l importance des émotions positives (on ne peut pas ne pas penser à Spinoza) dans la préservation de la santé et dans la guérison des maladies. Le besoin de sens étant trop souvent négligé par la médecine dite scientifique, les patients sont empêchés d accéder à leur vérité. Conditionnés par leurs croyances, ils finissent ainsi par réinventer leur histoire personnelle pour essayer de la faire coïncider avec les relations de cause à effet prévues par les théories auxquelles ils adhèrent. Dès lors qu ils peuvent dépasser leurs conditionnements, ces patients vivent des moments de prise de conscience surprenants ouvrant des perspectives imprévues : celles d «évidences symboliques», nourries de corrélations entre les symptômes d une maladie, l organe malade, les émotions du patient, les pensées qui l habitent. L une des forces du livre est de croiser intelligemment des enseignements de l anthropologie, de l ethnologie, de la sociologie, de la psychologie, de la biologie, de la médecine, et aussi de la philosophie, car il s agit du pouvoir de nos représentations de modifier le réel. G. S.
65 66 philosophie LORIES Danielle et RIZZERIO Laura (dir.) Le Jugement pratique. Autour de la notion de phronèsis [Vrin, coll. «Bibliothèque d histoire de la philosophie», août 2008, 384 p., 32, ISBN : ],!7IC7B1-gbjiab! Au cœur et à la marge des passionnantes discussions de ce volume collectif se trouve l aptitude à «juger droit et juste». Pour juger, il faut une visée droite, une vue qui ne soit pas seulement sensible à une situation singulière, mais qui vise et atteigne les principes eux-mêmes, comme l ont reconnu parmi d autres Pascal et Kant. Mais cette aptitude à juger est aussi une tâche aveugle, car l opération reste mystérieuse. Lieu d articulation de la théorie et de la pratique, elle serait comme un jugement d avant-jugement, un savoir d avant-savoir et d aprèsdélibération, difficulté sur laquelle Hannah Arendt a fortement attiré l attention. Des anciens aux modernes, au plus près des textes, les chapitres qui ponctuent ces discussions font bouger en l ébranlant la notion aristotélicienne de phronèsis, en retraçant à la fois sa longue histoire depuis les présocratiques (l invention par Démocrite) jusqu à Descartes et Kant, et sa postérité chez Hannah Arendt, Hans-Georg Gadamer, Paul Ricœur, dans la pensée anglo-saxonne contemporaine. L enjeu est l humain : renoncer à juger, c est ouvrir la porte à la barbarie. Or, céder à la barbarie, c est plus que jamais aujourd hui emmener les hommes à leur perte, non seulement morale, mais physique. Cultiver la phronèsis est une urgence de la mondialisation, et ce n est pas une simple application du «principe de précaution» si galvaudé. Elle ne s enseigne pas plus que le jugement kantien. Seuls les exemples et l exercice peuvent l affiner. C est aussi ce qui la rend si précieuse ; comme ce livre. G. S. NANCY Jean-Luc Je t aime, un peu, beaucoup, passionnément : petite conférence sur l amour [Bayard éditions, coll. «Les petites conférences», septembre 2008, 82 p., 12, ISBN : ],!7IC2C7-ehibdi! Qu est-ce qu un philosophe peut nous dire qui n ait déjà été dit sur ce que les hommes déclinent et conjuguent tous les jours? Qu est-ce que la philosophie, amour de la sagesse, peut nous dire de l amour? Jean-Luc Nancy relève avec brio le défi. Personne ne peut donner le sens des mots «je t aime» qui disent tout, comme tout est dans ces mots. Dans la comptine «je t aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout», l idée de sort est intéressante, relève Jean-Luc Nancy. Ce n est pas le hasard de la rencontre qui importe, mais que nous ne puissions pas rencontrer l autre par nécessité. La construction de la comptine est ensuite analysée. À l essentielle fragilité de l amour (si un amour était garanti, il ne serait pas de l amour), car soudain tout peut s arrêter, fait face la fidélité. Ce mot est de la même famille que la confiance, que les fiançailles. Or, le fiancé, c est celui qui promet, celui qui donne sa confiance, la «fiance», la fidélité qui relève de la foi. Cette petite conférence est suivie de questions sur l amour de soi, la réciprocité, le regard et le comportement qui parlent plus que des mots, la jalousie comme maladie, l éternité, les amours imaginaires, le «choix» de la bonne personne et la très belle idée émise par Hume que la beauté d une personne serait l effet en elle du sentiment qu elle a d être désirée, le narcissisme défait par l amour, le rapport à la valeur absolue d une personne en quoi «se résume» l amour. Bref, ce petit livre, s il ne s adresse pas seulement aux amoureux, donne envie de l être, au moins un jour, et peut-être, si l amour est fort, s il ne se trompe pas, de l être pour toujours. G. S. POCHÉ Fred Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la solidarité [Éd. du Cerf, coll. «La nuit surveillée», octobre 2008, 176 p., 19, ISBN : ],!7IC2A4-aihged! Au croisement de la philosophie, de l éthique et de la politique, Fred Poché propose une esthétique de la solidarité qui transforme et dépasse la plainte culpabilisante. Elle se manifeste comme une expérience de libération, comme une beauté existentielle au cœur de la misère sociale. Trois axes de cette esthétique transposée dans le domaine des réalités humaines permettent de déployer une éthique du regard soucieuse de valoriser l expérience de personnes en résistance, celle-ci étant entendue comme une énergie sociale produisant de la chaleur humaine et de la solidarité. Le premier axe est le sublime social, qui déstabilise les représentations idéologiques et permet de prendre du recul par rapport aux habitus ; le deuxième est une poétique du faire, qui apparaît lorsque des personnes apprennent à saisir leur vulnérabilité sociale à partir d une compréhension des contextes dans lesquels elles produisent du nouveau ; le troisième pôle est l eschatologie sociale, qui articule le désir sur le mode de la puissance et du manque : puissance d un déjà là, d une expérience de solidarité, de résistance sociale, manque d un «pas encore» ouvrant moins à un horizon d attente qu à une «verticalité d attente», laissant un espace au «peut-être», à ce qui peut surgir. Un consentement à la démaîtrise dans le rapport à l histoire s y inscrit ; ce consentement n est pas de l ordre de la passivité, mais il nous rend attentifs au contraire à ce qui peut surgir au-delà des actions que l on mène. Ainsi pourrions-nous nous libérer de la plainte pathologique qui nous enferme trop souvent dans nos blessures, nous empêchant d agir. L une des grandes forces de ce livre est qu il mêle des situations de la vie quotidienne et des exemples littéraires ou philosophiques. G. S. Vient de Paraître N o 34 février 2009
66 philosophie sciences exactes 67 TAGUIEFF Pierre-André La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial [Odile Jacob, août 2008, 688 p., 35, ISBN : ],!7IC7D8-bbhdgg! On avait jusqu à présent pris l habitude de distinguer entre l antijudaïsme, fondé sur des motifs religieux et sévissant tout au long du Moyen Âge, de l antisémitisme, appellation née sous la plume de Wilhelm Marr à la fin du xix e siècle, et dont le génocide nazi inventa la forme biologisante, autrement dit racialiste. La vague antijuive des années en France atteste de ce que, malgré le génocide, on n en a pas fini avec la haine des Juifs, que ceux-ci constituent toujours une cible en bien des endroits du monde. Pour regrouper toutes les formes qu a revêtues la haine des Juifs au cours de l histoire, Pierre-André Taguieff, philosophe et historien, directeur de recherches au CNRS, avait proposé dès 2002 dans un petit livre, La Nouvelle Judéophobie, une nouvelle appellation. Il réitère aujourd hui son propos dans ce monumental ouvrage d érudition en se fixant pour objectif l exploration des éléments constituant la nouvelle configuration antijuive centrée sur l alliance et le «complot américano-sioniste» : l «étrange peuple venu d Asie», évoqué par Herder, étant désormais assimilé à l Occidental à abattre. À la faveur de la propagande islamiste depuis les années 1980 révolution khomeiniste en Iran, lancement du jihad contre l occupation soviétique en Afghanistan, l objectif avoué de la judéophobie contemporaine est désormais d éradiquer l État d Israël, menace pour la paix universelle. Au nom d un internationalisme visionnaire, le droit d être une nation reconnue lui est refusé, son existence étant perçue comme un «scandale». Au nom de l antiracisme de gauche et d ultragauche qu on pense à R. Garaudy, à Dieudonné ou au terroriste Carlos, le terme sioniste est en effet devenu une insulte, la haine des Juifs allant qui plus est désormais de pair avec la haine de l Occident (l «hespérophobie») : non plus «Mort aux Juifs!», mais «Mort à Israël», tel est le slogan de l idéologie islamiste radicale contre les «judéocroisés». S. C.-D. THIBAUDET Albert Socrate [CNRS éditions, octobre 2008, 448 p., 30, ISBN : Texte établi, présenté et annoté par Floyd Gray, avant-propos de Michel Leymaire.],!7IC2H1-aghddd! Un grand texte inédit d un ancien élève de Bergson, surtout connu comme critique littéraire, sur la figure, réelle et idéale, de Socrate, sur le Socrate de Xénophon comme sur celui de Platon : voilà au moins trois titres qui rendent ce livre très précieux. Le style, d une élégance suprême, est frappant : une alternance de tension et de détente. Car le socratisme pour Thibaudet n est pas un système, il n est pas un monde clos. Il est un mouvement de confrontation et de déplacement, un progrès plus qu un résultat. La pensée de Socrate n est pas un phénomène isolé dans le temps et dans l espace, mais elle est saisie dans une longue réflexion sur l être et la technique de l enquête philosophique, sur des problèmes d interprétation et d histoire, sur l art du dialogue comme source vive de toute pensée. Le dernier chapitre, «Le mort héroïsé», nous paraît être exemplaire de la richesse du livre. Thibaudet y suggère que la sérénité finale de Socrate condamné à mort est née de l exercice de la souplesse, du calme de la pensée, mais ayant vécu avec son démon et le dieu. Il ressent comme la présence d Apollon, ce dieu de l intelligence, de la paix, de la lyre. Sa vie va se confondre avec la musique de cette lyre. Thibaudet parle d une «musique de la mort». L éveilleur d idées n est rien par lui-même, il s efface derrière ceux qu il a inspirés. Le créateur s efface devant l annonciateur, le héraut devient le héros. Ce nouvel Ulysse est, comme l autre, un héros du mouvement, un héros en mouvement, l Amour, mais il est en mouvement vers un but : son Ithaque est la beauté et la science. Ce que Thibaudet dit du Socrate de Platon pourrait avec justesse s appliquer à lui-même : «Ce produit suprême de l art classique qu est le Socrate de Platon, nous reconnaissons les forces des signes qui l ont sculpté.» Chez Thibaudet, le style classique arrive à sa perfection sans que Socrate perde sa vitalité philosophique. G. S. SCIENCES EXACTES Sélection d Étienne GUYON et de Jean-Pierre LUMINET Culture maths [Éd. du Seuil, coll. «Science ouverte», octobre 2008, 256 p., ill. n. & b., 20, ISBN : ],!7IC0C0-jhbjci! Cet ouvrage est un choix de textes extraits de la revue Tangente, laquelle propose tous les deux mois des articles présentant des notions mathématiques de façon originale et en lien avec le monde qui nous entoure. La très intéressante sélection faite ici par Nicolas Witkowski combat l idée reçue qui considère les mathématiques comme une activité intellectuelle distincte de la création artistique. Or, elles sont partie intégrante de la culture. L ouvrage Culture maths nous conduit donc à un singulier et passionnant parcours à travers la littérature, la musique et les beaux-arts. Bach composait en jouant avec les nombres, Georges Perec construisait ses romans comme des algorithmes, Raymond Queneau était un mathématicien distingué, Eugène Ionesco inventa de nouveaux axiomes théâtraux, Milan Kundera structure ses récits selon les nombres et les proportions. On y apprend l influence de l algèbre sur les histoires extraordinaires d Edgar Poe et les nouvelles de Borges, l emprise de la géométrie sur l œuvre de Paul Klee et de Kandinsky, la fascination pour les polyèdres de l artiste George Hart. On y découvre aussi la notation mathématique de la danse inventée par Laban, le rôle des mêmes mathématiques dans la musique contemporaine de Pierre Boulez, et la trouvaille du chanteur Bobby Lapointe, proposant de remplacer le système binaire par un système «bibinaire» qui trouvera peut-être un jour d intéressantes applications. Bref, en dévoilant quelques-uns des trésors que le théâtre, la peinture, la poésie et la littérature ont découverts dans les théorèmes et les équations, Culture maths met joliment les mathématiques à la place qui leur revient dans la création artistique. J.-P. L.
67 68 sciences exactes BREZINSKI Claude Ampère, Arago et Fresnel, trois hommes, trois savants, trois amis : [Hermann, coll. «Histoire des Sciences», octobre 2008, 257 p., 24, ISBN : ],!7IC7A5-gghjbh! François Arago ( ) fut un savant universel : physicien spécialiste de l optique, astronome à l Observatoire de Paris (dont la coupole porte son nom), on lui doit d innombrables travaux sur le magnétisme, la polarisation de la lumière, la vitesse du son, la réfraction des gaz, etc. Il fut aussi un vulgarisateur de talent et un homme politique influent. Mais surtout (ce qui n est hélas pas si fréquent à ce niveau de responsabilité), il apporta un soutien infatigable, amical et désintéressé à nombre de ses collègues dont il admirait les travaux. Ainsi, si l on doit les débuts de l électromagnétisme à André-Marie Ampère ( ) et la théorie ondulatoire de la lumière à Augustin Fresnel ( ), c est en partie grâce à leur mentor Arago, qui les a soutenus et encouragés dans leurs entreprises. Ces trois savants ont donc marqué leur époque et ont grandement contribué à l avancement des sciences. Cet ouvrage retrace leur épopée. Ce n est pas un livre d histoire des sciences au sens traditionnel du terme, car il s attache à évoquer les vies et les passions de ses héros, leurs doutes et leurs espoirs, leurs problèmes et leurs joies, autant que leurs résultats scientifiques et l influence considérable que ceux-ci auront sur la physique du xx e siècle (relativité et physique quantique, voir l épilogue). L auteur commence par planter les décors et les lieux : Ponts et Chaussées, Académie des sciences, Observatoire, Bureau des longitudes, Collège de France. Puis, dans «La science en marche», il analyse les différentes avancées scientifiques dues aux trois amis : électricité et magnétisme, phénomènes lumineux, phares, astronomie, chimie, etc. La fin, sur plus de 100 pages, présente de façon vivante et colorée plus de 60 biographies (Biot, Faraday, Gay-Lussac, Lalande, Laplace, Monge, Poisson, etc.), en s intéressant beaucoup au côté humain des personnages, ce qui est une approche divertissante pour le lecteur. J.-P. L. CHANGEUX Jean-Pierre Du vrai, du beau, du bien : une nouvelle approche neuronale [Odile Jacob, coll. «Sciences», novembre 2008, 544 p., 29, ISBN : Avec la participation de Claude Debru.],!7IC7D8-bbjaej! Qu est-ce que la conscience? Sommesnous le produit de notre histoire ou de nos gènes? Pourquoi sommes-nous sensibles à l art? C est à ces questions et à bien d autres que veut répondre le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, chercheur à l Institut Pasteur et professeur au Collège de France. Auteur d ouvrages de vulgarisation des neurosciences ainsi que de publications sur l art, l éthique et la philosophie, il montre à travers cette diversité d intérêts que la science n est pas incompatible avec le monde philosophique et artistique. En 1983, il déclenchait la polémique en affirmant, dans L Homme neuronal, que le fonctionnement du cerveau était intégralement descriptible en termes moléculaires ou physicochimiques. L existence humaine déterminée par une série d interactions matérielles et le mental comme produit du neural, ces postulats semblaient envoyer aux oubliettes des siècles de métaphysique et des décennies de psychanalyse. Le débat s est vite radicalisé, entre d un côté les tenants de la machinerie humaine, de l autre ceux de l esprit dominant la matière. «J ai écrit ce livre à partir de la matière de mes trente années d enseignement au Collège de France», déclare l auteur. À le suivre dans ce parcours, on découvre de fait que les oppositions manichéennes n ont plus cours depuis longtemps. Certains peuvent estimer que tout cela manque de poésie, aimeraient que le cerveau échappe au froid calcul du savant, et trouvent déplaisante l idée que les cultures sont le produit de l évolution biologique. Ce serait caricaturer la pensée de Changeux. Il n élude pas les objections, et le tableau qu il déploie s avère bien plus touffu et complexe que ce que l on croyait. Il traite aussi bien de la culture et de l art (musique et peinture) que de la vie en société, de l éthique et de la signification de la mort ; aussi bien des langues et de l écriture que des bases neurales et moléculaires de la mémoire et de l apprentissage. Changeux espère que l alliance enfin réalisée des neurosciences avec les sciences de l homme et de la société engendrera un «universalisme éthique naturaliste ouvert et tolérant». J.-P. L. DELAHAYE Jean-Paul Au pays des paradoxes [Belin/Pour la Science, coll. «Regards», novembre 2008, 192 p., ill. coul., 24, ISBN : ],!7IC8E2-efajai! Bien connu des lecteurs de la revue Pour la science dans laquelle il tient la rubrique mensuelle «Logique et calcul», le mathématicien et informaticien Jean-Paul Delahaye s est toujours attaché à démontrer brillamment comment les mathématiques sont une création permanente de l esprit. Autant que l art, elles exigent inventivité et sens esthétique. Cette nouvelle compilation de ses rubriques s attache plus particulièrement aux paradoxes, ces énoncés ou situations qui défient la raison et semblent la mettre en échec. Cinquante d entre eux sont présentés sous forme ludique. À chaque fois, un énoncé décrit une situation en apparence absurde, qui conduit à penser en même temps une chose et son contraire ; puis un texte résout l énigme, montrant qu un paradoxe n est nullement une contradiction, mais ce qui remet en cause une idée jugée certaine et qui finalement ne l est pas ; enfin, quelques commentaires donnent des indications bibliographiques et suggèrent des renvois sur des pages Internet. On peut ouvrir le livre où l on veut, comme avec un mot croisé ou un Sudoku ; à chaque énigme résolue, on sera étonné de la simplicité des solutions ou, au contraire, des difficultés inouïes qui peuvent naître d un énoncé qui tient en peu de lignes J.-P. L. DOLLFUS Audoin Les Autres Mondes. Visions d astronome [Belin/Pour la Science, coll. «Bibliothèque Scientifique», novembre 2008, 176 p., ill. coul., 24, ISBN : ],!7IC7A1-bebajb! L astronome français Audoin Dollfus, spécialiste du système solaire et découvreur de Janus, une petite lune de Saturne, a fait Vient de Paraître N o 34 février 2009
68 sciences exactes 69 toute sa carrière à l observatoire de Meudon. Également aéronaute, détenteur de plusieurs records mondiaux en ballon (dont le premier vol stratosphérique en France), il fut le premier à effectuer des observations astronomiques en ballon stratosphérique, notamment pour étudier Mars de façon détaillée. Au crépuscule de sa carrière, Dollfus fait revivre avec sa passion coutumière les grandes étapes de l observation astronomique, à laquelle il a largement contribué lors d une vie tout entière passée à scruter le ciel. S appuyant sur de nombreuses illustrations et sur les textes des pères fondateurs de l astronomie, tels Copernic, Kepler ou Galilée, Dollfus conte comment, après quatre siècles d efforts, exploitant les plus hauts sommets, les ballons, les satellites puis les premières sondes spatiales, les chercheurs sont enfin parvenus à toucher l objet de leurs travaux, jetant les bases d une nouvelle discipline : la planétologie. On découvre avec lui le génie créateur d un Huygens pour tailler des lentilles de qualité ou suivre en détail l aspect changeant des planètes, on part à la quête d une vie extraterrestre sur Mars avec Percival Lowell et Carl Sagan, on grimpe sur le pic du Midi pour observer les astres à travers une lunette au grossissement fabuleux Au-delà des solutions imaginées par l homme pour percer les secrets de Mars, de Vénus ou de la Lune, l auteur explore pour finir le futur possible de la science, et ce qui, selon lui, restera sans doute à jamais inaccessible. J.-P. L. HADDAD Leïla et CIROU Alain Clés de voûte. Savoir l astronomie, voir le ciel [Éd. du Seuil, coll. «Beaux livres», septembre 2008, 240 p., ill. n & b. et coul., 29, ISBN : Dessins de Manchu.],!7IC0C0-jhddbb! Leïla Haddad est journaliste scientifique et collabore régulièrement à la revue Ciel & Espace, dont Alain Cirou dirige la rédaction, tout en étant directeur général de l Association française d astronomie. Leur livre s articule autour de deux parties. L une, «Savoir l astronomie», démonte l horlogerie astronomique à travers son histoire et celle des hommes qui l ont faite. L autre, «Voir le ciel», est entièrement consacrée à la pratique de l astronomie, c est-à-dire à l observation. Les auteurs ne sont pas des scientifiques professionnels, mais de bons journalistes ; on ne peut donc s attendre à des vues originales sur les aspects théoriques ; leur sommaire est lui-même on ne peut plus classique, mais propre à satisfaire les besoins pratiques des astronomes amateurs : description de la sphère céleste, les guides du ciel, la carte du monde, la mesure du temps, le calendrier, la description des planètes, la mécanique céleste. Seule la dernière partie, «La fin des fixes», introduit le lecteur dans les conceptions plus modernes de l astrophysique. Le livre sera un complément de lecture utile pour les abonnés de Ciel & Espace et plus généralement pour les amateurs d astronomie classique. J.-P. L. JOUZEL Jean, LORIUS Claude et RAYNAUD Dominique Planète blanche : les glaces, le climat et l environnement [Odile Jacob, coll. «Sciences», mai 2008, 305 p., ill. n. & b., 27, ISBN : Dessins de Michel Craseveur.],!7IC7D8-bbeaag! La glaciologie est devenue une science à part entière. Une science cruciale même, puisque c est elle qui permet de suivre l histoire du climat sur des milliers d années. Les auteurs de ce livre sont d éminents spécialistes de la question : Jean Jouzel et Dominique Raynaud sont tous deux membres du Giec (Groupe d experts intergouvernemental sur l évolution du climat), qui a reçu le prix Nobel de la paix 2007, Claude Lorius est médaille d or du CNRS et membre de l Académie des sciences. Tous trois ont été les premiers à démontrer, en 1987, que les variations de la température étaient liées à la teneur de l atmosphère en gaz à effet de serre. Leur livre, paru alors que s ouvrait en 2008 l Année polaire internationale, est un passionnant voyage à travers la «Planète blanche», allant du Groenland à l Antarctique en passant par les glaciers des pays tempérés. Il retrace les expéditions et les expériences qui ont permis de mieux comprendre le monde des glaces. Ce dernier constitue une pièce essentielle dans le débat autour du changement climatique. Quel climat fera-t-il demain? Les glaces répondent, car elles détiennent des archives exceptionnelles sur le passé de la planète, qui permettent de prévoir l état de la planète blanche dans le futur. J.-P. L. Locqueneux Robert Henri Bouasse. Un regard sur l enseignement et la recherche [Librairie scientifique et technique Albert Blanchard, mai 2008, 390 p., 45, ISBN : Préface de Nicole Hulin.],!7IC8F3-ghcecj! Cet ouvrage nous fait rencontrer un personnage tout à fait exceptionnel, universitaire physicien dont la carrière s est déroulée pratiquement pendant toute la période de la III e République, en portant un regard acéré sur le système éducatif français. Pendant longtemps, peut-être à cause de ses critiques au vitriol, peut-être aussi par son refus de prendre en compte certains domaines de la science qui voyaient le jour (la relativité par exemple), Bouasse a été mis au placard, et les étudiants limitaient leur lecture aux critiques que contenaient les quarante-cinq volumes de sa Bibliothèque de l ingénieur et du physicien. Ceci est injuste à deux titres. D une part, un nombre important de ces volumes portant sur des thèmes de physique classique, en particulier en acoustique et en hydrodynamique et dans divers domaines des sciences de l ingénieur, contiennent des informations qui restent d intérêt actuel. Mais ce qui nous concerne ici et qu analyse en finesse Robert Locqueneux, professeur à l université de Lille, est une présentation des critiques de Bouasse sur le système éducatif dont de nombreuses recommandations restent encore d actualité. Bouasse avait passé une thèse de doctorat en mathématiques et une en physique et il parle ainsi avec compétence des rapports entre ces disciplines sœurs tout en critiquant une extrême formalisation et mathématisation de la physique aux dépens de l observation, de l expérimentation et du souci d application. Il attaque violemment l étroitesse et la spécialisation du monde universitaire et son manque de curiosité et n épargne pas les grandes écoles. En revanche, il recommande que les universités
69 70 sciences exactes ne s attachent pas à vouloir tout faire, mais acceptent de se créer des domaines d excellence. Cette recommandation a toujours sa place aujourd hui. Ses conseils concernant la formation des étudiants sont tout aussi pertinents qu impertinents pour leurs maîtres, sur la méthode d enseignement, la docilité devant des programmes plutôt que l apprentissage où il construit un portrait modèle du professeur connaissant bien la théorie des phénomènes élémentaires tout en restant soucieux des applications. Ces critiques s inscrivent dans le cadre de la réforme de 1902 qu il accompagnera, mais restent souvent malheureusement encore valables aujourd hui ; et l on retrouvera dans l analyse critique de Locqueneux de nombreux éléments de réflexion. É. G. Orsenna Erik L Avenir de l eau. Petit précis de mondialisation vol. II [Fayard, coll. «Documents», octobre 2008, 416 p., 22, ISBN : ],!7IC2B3-gdegfe! Dans le même style et en suivant la même démarche que dans un précédent ouvrage, Voyage au pays du coton, Erik Orsenna a fait un tour du monde pour rencontrer les responsables, les experts et les populations en face des problèmes de l eau sur la planète. Cet essai présenté dans un style léger nous fait rencontrer les problèmes (et parfois les solutions) de l eau dans divers pays en commençant par l Australie où l on prévoit que la sécheresse risque de s accentuer considérablement avec le réchauffement climatique. Calcutta, le Bangladesh, présentent des situations où ce n est pas tant le manque d eau que son utilisation et les irrégularités des pluies qui conduisent à des situations catastrophiques tant du point de vue de l hygiène, que de l alimentation. Son voyage en Chine le conduit à poser les problèmes des grands barrages. Les solutions proposées en Israël, si elles semblent intéressantes et s accompagnent de recherches de pointe (l université du Néguev), laissent de côté toute une population palestinienne. Les pays du Maghreb risquent, eux, de connaître un dérèglement climatique marqué par des pluies plus importantes et des risques d inondation et de gestion des eaux profondes. Tout cela sans oublier des visites dans les pays européens en Allemagne et un voyage à travers la France. Sans être un livre scientifique, cet ouvrage est bien documenté et contient des explications tout au long de chapitres courts truffés d anecdotes et de petits récits explicatifs qui m ont semblé simples et exacts (pour les sujets que je connaissais tels que les solutions de traitement et de régulation des eaux). Des propositions apparaissent aux côtés de problèmes non résolus au fil des rencontres avec des responsables politiques, ingénieurs et utilisateurs. Bien que ne ressortissant pas des classiques livres de culture scientifique, l importance des problèmes posés, le style alerte avec lequel elles sont écrites et qui encourage à une lecture de bout en bout, me fait recommander l acquisition et la lecture de ces notes de voyage. É. G. PICQ Pascal Lucy et l obscurantisme [Odile Jacob, coll. «Poches», octobre 2008, 320 p., 7,50, ISBN : ],!7IC7D8-bcbgai! Paléoanthropologue et préhistorien au Collège de France, Pascal Picq est l auteur de nombreux ouvrages grand public à succès. Il livre depuis des années, tant à travers l écriture que les conférences, un combat acharné contre les thèses créationnistes. Il s attache ici à montrer que les arguments créationnistes ne datent pas d hier, mais que leurs idées éculées se déguisent sournoisement sous des formes contemporaines, comme le «dessein intelligent» si en vogue aux États-Unis. Qu est-ce qui permet de les récuser? La théorie darwinienne de l évolution n explique en effet pas tout, ce n est pas une vérité absolue établie une fois pour toutes. Mais elle ne se distingue pas moins radicalement de toutes les autres tentatives, mythologiques, religieuses, idéologiques ou philosophiques pour rendre compte de notre monde et de ce que nous sommes. Dans ce débat, il s agit de bien faire la différence entre ce qui est science et ce qui ne l est pas. Pascal Picq confronte donc les résultats de la théorie de l évolution et de la paléoanthropologie aux critiques récentes qui leur ont été faites. À travers l exemple célèbre de Lucy, cette australopithèque longtemps considérée comme la représentante d une espèce à l origine de la lignée humaine, il aborde les grandes questions liées à l évolution et aux résistances qu elle suscite, s interroge sans détour sur les implications philosophiques, sociales et culturelles de sa spécificité : les origines de l homme. Il termine sur un plaidoyer pour la laïcité, selon lui un nouvel enjeu de notre évolution. Sur ce point, il est plus mesuré, mais moins incisif, que l éthologiste britannique Richard Dawkins, l un des principaux critiques du dessein intelligent ainsi qu un des principaux tenants de l athéisme dans le monde anglo-saxon, qui a récemment publié un véritable brûlot sous le titre de Pour en finir avec Dieu. J.-P. L. REEVES Hubert Je n aurai pas le temps. Mémoires [Éd. du Seuil, coll. «Science ouverte», avril 2008, 348 p., ill. n. & b., 19, ISBN : ],!7IC0C0-jhejed! Dans la chanson du même titre, Michel Fugain chantait en 1967 : «Je n aurai pas le temps/pas le temps/ De visiter/toute l immensité/d un si grand univers/même en cent ans/je n aurai pas le temps/de tout faire.» Sans doute le très médiatique astrophysicien Hubert Reeves est-il à un moment de sa vie où la formule fait mouche. Dans ce livre en forme de mémoires, il revient sur les expériences de sa prime jeunesse dans la nature canadienne, celles qui ont forgé sa passion pour le cosmos ; il s interroge aussi sur les enthousiasmes et les déceptions de sa formation scientifique qui l ont conduit au désir de partager son savoir. Dans sa quête intellectuelle se sont mêlées par la suite la philosophie, la religion, la musique le livre a d ailleurs un lien intrinsèque avec celle-ci dans sa construction même : ici, première partie rime avec prélude (allegro), la deuxième avec ouverture (vivace), la troisième avec développement (andante). Hubert Reeves détaille comment les rencontres avec de grands esprits ont orienté son parcours, comment ses voyages autour de la planète l ont amené à en Vient de Paraître N o 34 février 2009
70 sciences exactes 71 devenir un fervent défenseur. Il se livre ici comme il ne l avait jamais fait. De son enfance québécoise à sa carrière scientifique internationale, de son milieu familial à sa renommée médiatique et à ses engagements écologiques, c est la vie singulière d un chercheur d aujourd hui qu il raconte à la première personne, avec photos et documents personnels. Cheminement entre théorie et pratique, désir intense de comprendre, de varier les approches, initiatives pour éviter l enfermement de la routine, volonté de découvrir encore et encore, voilà quelques axes clés qu Hubert Reeves met en exergue en jetant un regard sur sa vie. Émouvantes sont les ultimes pages où l auteur envisage, à l heure du bilan, sa propre mort : «Dans quelques décennies (au mieux ), je n aurai plus accès à mes revues scientifiques favorites. Je suis profondément frustré à l idée que je serai coupé des nouvelles connaissances aussi bien en astrophysique, qu en physique, géologie, biologie, etc.» Et l homme de décliner ce qu il voudrait encore savoir J.-P. L. RUELLE David L Étrange Beauté des mathématiques [Odile Jacob, coll. «Sciences», octobre 2008, 224 p., 23, ISBN : ],!7IC7D8-bcbejd! Physicien mathématicien d origine belge ayant acquis la citoyenneté française, David Ruelle a apporté d importantes contributions en mécanique des fluides, turbulence et théorie du chaos. Aujourd hui professeur émérite à l Institut des hautes études scientifiques, il prend le temps et le recul nécessaires pour aborder un sujet à l interface entre science et philosophie : comprendre comment l esprit humain, et plus particulièrement le cerveau du mathématicien, se mesure à la réalité mathématique. Le titre de son livre paraphrase une célèbre expression du prix Nobel de physique Eugene Wigner, «la déraisonnable efficacité des mathématiques». Leur incontestable efficacité dans les sciences de la nature viendrait-elle de leur «beauté»? Certains mathématiciens recherchent en effet dans leur travail un plaisir esthétique. Ils expriment ce plaisir en décrivant de «belles» parties des mathématiques, considérant ces dernières comme une forme d art ou comme une activité créative. Des comparaisons sont souvent faites avec la musique et la poésie. Le Hongrois Paul Erdös évoquait le caractère ineffable de la beauté des mathématiques en déclarant : «Pourquoi les nombres sont-ils beaux? Cela revient à se demander pourquoi la neuvième symphonie de Beethoven est belle. Si vous ne voyez pas pourquoi, personne ne pourra vous l expliquer. Je sais que les nombres sont beaux. S ils ne sont pas beaux, rien ne l est.» Est-il possible de pénétrer le monde mathématique sans études longues et arides? Oui, répond David Ruelle dans ce livre à la fois impertinent et distrayant, qui offre un voyage au cœur du monde des mathématiques et donne des aperçus très personnels sur quelques-uns des penseurs qui l ont exploré. J.-P. L. Valeur Bernard Sons et lumière [Belin/Pour la science, coll. «Bibliothèque scientifique», septembre 2008, 160 p., ill. coul., 23, ISBN : ],!7IC7A1-behfbc! Si la lumière et le son se propagent tous deux comme des ondes et, de ce point de vue, appellent des analogies, leurs natures physiques et physiologiques sont totalement différentes. Et pourtant, en de très nombreuses circonstances acoustique et optique, ces ondes se rencontrent et interagissent. Le projet de Bernard Valeur est de décrire ces combinaisons à partir de nombreuses illustrations et descriptions de situations concrètes prises dans tous les domaines des sciences. Il le fait avec une grande maîtrise du sujet en utilisant un style simple et précis. Par ailleurs, cette remarquable collection privilégie une présentation courte et aérée, une iconographie attrayante qui, naturellement, donne une place de choix à la couleur (même si le spectre visible à l œil humain n est qu un tout petit bout du spectre de la lumière). Naturellement, ce livre nous décrit des propriétés analogues entre les deux types d ondes, mais l originalité de l ouvrage réside dans leurs couplages. Ainsi rencontre-t-on le mélomane qui observa comment les notes graves du violoncelle affectaient l éclairage au gaz d une salle de concert, une situation où la lumière sert à visualiser le son. À l opposé, on découvre comment Graham Bell invente, pendant un séjour à Paris en 1880, comment émettre un son en modulant la lumière du soleil qui frappe un solide : c est l origine de la photoacoustique qui permet d étudier les propriétés d une surface. Il écrit : «J ai entendu un rayon de soleil rire, tousser et chanter.» L histoire est bien un élément constant de cet ouvrage qui en agrémente la lecture. Les utilisations des ondes sont multiples comme moyen d investigation de la matière et en particulier de la matière vivante (par exemple l échographie) ou pour des soins (la lithotritie pour casser des calculs rénaux qui bénéficie aujourd hui du très subtil retournement temporel dont de nombreuses applications restent encore à découvrir). Le dialogue sons et lumière est fascinant et touche tous les domaines des sciences physiques pures et appliquées où des questions de base restent posées telles que la sonoluminescence, par exemple, qui produit de la lumière par implosion d une bulle. Peut-elle constituer un mini-réacteur de fusion nucléaire? Je ne peux que recommander l acquisition de ce superbe ouvrage et une promenade au hasard d une lecture fascinante dans cet univers d ondes et de vibrations. É. G.
71 72 sciences humaines et sociales SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES Sélection de Vincent CLAVURIER, Sylvie COURTINE- DENAMY, Christian DELACROIX, François DOSSE, Michel ENAUDEAU Gilles FUMEY, Patrick GARCIA, Boniface MONGO-MBOUSSA, François de SAINT-CHÉRON, Jean-Pierre SALGAS, Guy SAMAMA et du Centre national du livre (Caroline Chevallier, Agnieska Gratza et Sophie Mantienne) Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, de 1940 à mai Tome IV : Cos-Dy [Éd. de l Atelier, coll. «Maitron», septembre 2008, 460 p. + 1 CD-Rom., ill. coul., 65, ISBN : Dirigé par Claude Pennetier.],!7IC7A8-cdjjfb! Ce tome IV du Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social s inscrit dans la nouvelle étape de la grande aventure éditoriale qu est Le Maitron, du nom de son créateur, Jean Maitron, maître d œuvre de l entreprise collective réunissant une centaine de collaborateurs du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et international qui recense plus de biographies de militants du mouvement ouvrier français de 1789 à 1939 et parue de 1962 à La nouvelle série comptera douze tomes, comprenant chacun un volume papier réunissant quelque 600 biographies et un cédérom proposant environ notices. La série couvre donc des périodes cruciales de notre histoire : l Occupation, la Résistance, la Libération, les guerres coloniales (Indochine, Algérie) et mai Les années qui couvrent l immédiat après-guerre jusqu à la fin des années 1960 ne sont pas seulement le temps des Trente Glorieuses, elles voient le développement du mouvement ouvrier marqué par de grandes grèves comme celles des cheminots de 1947, des mineurs en 1948 et en 1963 ou encore les grèves de C est également une période pendant laquelle les syndicats se développent grâce aux élections aux comités d entreprise et à la Sécurité sociale et que se consolident les mouvements de l éducation populaire. Les années sont aussi celles qui voient se développer, évidemment en lien avec les guerres coloniales, l anticolonialisme. Ces actions et ces thématiques s incarnent évidemment dans des femmes et des hommes, à tout niveau d engagement et de responsabilité, pour beaucoup inconnus ou mal connus et qui ensemble constituent la face cachée ou semi-cachée des acteurs de l histoire de cette période. Ce tome IV constitue donc une mine d informations pour donner chair aux grands événements, processus et autres changements historiques dont la période est remplie. À lire toutes ces biographies si riches et souvent émouvantes, on se prend à dire que décidément l histoire sans les hommes, grands ou ordinaires, serait bien aride C. D. Essaim n 21 : «L erre de la métaphore» [Érès, novembre 2008, 224 p., 25, ISBN : ],!7IC7E9-cbaacf! Depuis sa création en 1998, Essaim interroge la dispersion des lacaniens. Il ne s agit pas, selon le comité de rédaction, de chercher à réduire cette dispersion en vue d une illusoire unification, mais à la faire s exprimer, au-delà des conflits d écoles et de personnes, pour en entendre les principes possiblement communs et les divergences fondamentales, ces «lignes de clivage» restant trop peu explicites au sein du mouvement lacanien. L éditorial de ce numéro intitulé «L erre de la métaphore» donne une liste non exhaustive de ces lignes de clivage. Parmi elles, l usage que fit Lacan de la topologie, son statut et son utilité pour la clinique figurent en bonne place. Trois articles dans ce numéro s attachent à en dénouer les fils. Dans le premier d entre eux, Yann Diener étudie de près un objet mathématique peu mis en avant dans le champ analytique : l espace fibré. Il le met en relation avec «l espace chiffonné», type d espace promu à la fois par le petit Hans qui se livre au chiffonnage argumenté de la girafe qu il a dessinée et par Lacan qui invite à procéder de même avec son graphe. L auteur cite au passage le fait que le mathématicien Stéphane Dugowson a nommé en 2007 «espace lacanien» un certain type d espace («tout espace connectif qui possède une représentation par un nœud»). Il est remarquable que l import soit, pour une fois, du fait d un mathématicien qui vient piocher un signifiant dans le champ analytique. Yann Diener rappelle que l usage que faisait Lacan des mathématiques visait à assurer la psychanalyse «d un appui autre que métaphorique». La contribution d Erik Porge est justement consacrée à «l erre de la métaphore», soit au problème du statut, métaphorique ou non, du nœud borroméen dans son rapport au réel. Jean-Michel Vappereau, psychanalyste et mathématicien qui fut l un des proches interlocuteurs de Lacan durant la période où celui-ci se passionnait pour la théorie des nœuds, présente dans le troisième article de cette série un nœud particulier : le nœud borroméen fort généralisé. V. C. Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde [Sciences humaines éditions, coll. «Ouvrages de synthèse», septembre 2008, 261 p., ill. n. & b., 25, ISBN : Coordonné par Laurent Testot.],!7IC9B2-gabhbb! La mondialisation est devenue une notion tellement omni-explicative qu elle en perd souvent sa pertinence. Aussi, tout ouvrage qui aide à sortir de cette banalisation doit-il être salué c est le cas pour cette nouvelle livraison des éditions Sciences humaines consacrée à l histoire globale. En histoire, en effet, la notion a ses lettres de noblesse (ne serait-ce que l œuvre de Fernand Braudel pour la France), même si les analyses à l échelle mondiale avaient nettement perdu de leur attractivité dans les années face à l essouflement des grands projets d histoire totale et à la vogue du «micro». Or, c est bien à un retour au mondial et au global qu on assiste dans l historiographie récente. Le livre coordonné par L. Testot est, en français, un des premiers bilans d étape de cette réhabilitation du global, convoquant pour cela une vingtaine d auteurs, historiens et géographes en majorité. Une initiative très utile, car dans ce domaine de recherches historiques, le retard français est patent, et l on peut affirmer que l «histoire globale» renouvelée en est encore à ses débuts dans notre pays, alors que dans le monde anglo-saxon cette histoire est devenue une discipline à part entière sous des dénominations diverses : world history, global history, big history, connected history, shared history Vient de Paraître N o 34 février 2009
72 sciences humaines et sociales 73 Et ce retard français est encore aggravé par l absence de traductions d ouvrages étrangers fondamentaux (comme, par exemple, ceux de Kenneth Pomeranz ou William H. McNeill). Comme toujours pour les ouvrages des éditions Sciences humaines, les contributions visent la plus grande lisibilité et la clarté maximale. La première partie qui vise à «restituer des dynamiques» propose des analyses de quelques grands processus historiques (l expansion occidentale, la colonisation ), la deuxième, «De nouvelles perspectives», veut démontrer par des recherches empiriques sur des objets précis la fécondité des approches globales et de leurs outils conceptuels (comme la notion de systèmemonde), avec par exemple l analyse de l apparition de l imprimerie, une perspective globale de l histoire de l esclavage ou encore une décapante théorie du «miracle européen» proposée par le physicien David Cosandey qui combine facteurs d ordre géographique, économique et politique. La troisième partie est consacrée aux questions méthodologiques, avec notamment un texte en forme de «manifeste» de Caroline Douki et Philippe Minart (paru dans un numéro de 2007 de la Revue d histoire moderne et contemporaine consacrée à «Histoire globale, histoires connectées») qui met en lumière l originalité de cette «nouvelle histoire globale» soucieuse d explorer les transferts, les connexions, les interrelations pour une visée transnationale en rupture avec l ethnocentrisme longtemps dominant des historiographies nationales (voir notamment sur ce dernier point la contribution sur les postcolonial studies). Fortement attachée à identifier avec précision les phases de la mondialisation dans un parti pris résolument contextualiste, cette histoire globale renouvelée entend également échapper au déterminisme économiciste qui a jusqu alors largement marqué les grandes synthèses d histoire mondiale et opte pour une franche ouverture disciplinaire, avec par exemple une attention particulière aux circulations des plantes, des produits, des insectes et des maladies. Un lexique, une bibliographie et de petits encadrés thématiques complètent heureusement cet ensemble très pratique pour s initier à ce nouveau «faire de l histoire». C. D. L Histoire culturelle : un «tournant mondial» dans l historiographie? [Éditions universitaires de Dijon, coll. «Sociétés», novembre 2008, 198 p., ill. n. & b., 20, ISBN : Sous la direction de Philippe Poirrier, postface de Roger Chartier.],!7IC9B5-gbbagj! Il est devenu courant de diagnostiquer «un tournant culturel» dans l historiographie mondiale dans la période récente. Mais, si on excepte l histoire culturelle américaine avec laquelle quelques historiens français (et notamment Roger Chartier) ont engagé un dialogue fécond, les travaux étrangers ressortissant de ce domaine sont restés largement méconnus de la plupart des historiens français. Aussi faut-il saluer l initiative de Philippe Poirrier (historien spécialiste des politiques culturelles) de nous donner un panorama de cette configuration historiographique internationale, sous la forme de douze courtes synthèses confiées à des historiens étrangers, des travaux en histoire culturelle d autres pays européens, des États-Unis, d Amérique latine, du Canada, de l Australie La perspective revendiquée est clairement celle de l histoire comparée, qui permet notamment de faire ressortir les spécificités nationales quand bien même il s agit de la même dénomination d histoire culturelle. Ces singularités concernent aussi bien les œuvres, les conjonctures historiographiques que l organisation des marchés universitaires. Le rôle de passeurs entre historiographies joué par les historiens travaillant sur une aire géographique autre que leur pays d origine (avec le cas emblématique des historiens américains travaillant sur la France) est ainsi bien mis en lumière dans les modalités très diverses de transferts historiographiques entre pays. Au cœur des interrogations sur cette poussée du culturel en histoire, il y a, particulièrement en France, la question des relations entre histoire sociale et histoire culturelle : l histoire culturelle ne serait-elle pas une manière de disqualifier l histoire sociale, qui était devenue, avec les Annales de Marc Bloch, de Lucien Febvre et de Fernand Braudel, la colonne vertébrale de l historiographie française? La réponse de Roger Chartier, qui donne une postface au livre, est nette : «l histoire culturelle est sociale, par définition». Une netteté sans doute salutaire dans une conjoncture historiographique restée mouvante et ébranlée par le temps des doutes, pas si lointain (!), des années C. D. Le monde ouvrier s affiche. Un siècle de combat social [Nouveau Monde éditions, septembre 2008, 128 p., ill. coul., 25, ISBN : Sous la direction de Frédéric Cépède et Éric Lafon.],!7IC8E7-dgdaib! Ce livre est issu de l exposition organisée en 2004 par le Centre des archives du monde du travail de Roubaix et le Collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale (Codhos) dont il est en quelque sorte le catalogue. Au moment où les historiens ont massivement déporté leur attention vers les représentations, cet ouvrage consacré à la figure de l ouvrier à travers le support de l affiche syndicale et politique au xx e siècle peut constituer une référence de choix pour ce type d analyse. Le livre entend illustrer, et par là démontrer, la disparition progressive de la figure ouvrière dans les affiches syndicales et dans celles des deux principaux partis de gauche français. Dans une première partie, «L affiche ouvrière : de l art prolétarien à l ère de la communication», l historien Christian Delporte propose une chronologie du «discours des affiches», du dessin très «léché» d un Steinlein aux «compositions elliptiques aux allures publicitaires de la fin du xx e siècle», en insistant sur l idée que ce sont d abord les «procédés graphiques qui frappent les imaginations». De ce point de vue, l affiche ouvrière a largement participé aux «mutations de l affiche, en général, depuis un siècle». La thèse d ensemble défendue par C. Delporte est claire : le temps de la propagande pour l affiche ouvrière a laissé place à celui de la communication et du marketing, au risque de perdre son identité. Dans une deuxième partie, «L ouvrier à l affiche», l historienne Danielle Tartakowsky interroge les évolutions qu a connues la figure de l ouvrier au cours
73 74 sciences humaines et sociales du dernier siècle. Du combat pour les 8 heures au tournant du siècle aux «effets de 68», ce sont les identités ouvrières dans leur diversité que D. Tartakowsky cherche à mieux cerner au travers de leurs représentations et ces analyses des identités confédérales, partidaires, féminines, immigrées, celles des figures emblématiques du mineur et du métallo ou encore de l OS, confirment le lent effritement de la place des ouvriers dans la société française et dans son univers symbolique. Une remarque, cependant : l impact proprement graphique (la sérigraphie de l atelier des Beaux-Arts) et sémiologique (avec l importance du slogan choc qui était partie intégrante de l affiche) des affiches de 68 semble minoré. La dernière partie, qui interroge le présent, et plus particulièrement la séquence de la dernière élection présidentielle, confirme la fin de la figure ouvrière comme figure identitaire de référence pour la gauche française, la fin d un cycle symbolique puissamment structuré autour d une réalité sociale désormais désarticulée et «en éclats». L ouvrage se clôt sur un très utile guide des sources sur les fonds d affiches d organisations du monde ouvrier, syndical et politique très précieux pour les chercheurs. C. D. Psychanalyse n 13 [Érès, octobre 2008, 132 p., 20, ISBN : ],!7IC7E9-cajeha! Dans le dernier numéro de la revue Psychanalyse, Pierre Bruno livre un article sur la structure hystérique, rappelant au passage qu elle concerne aussi bien des hommes que des femmes. Entre autres apports, l auteur déplie la position subjective fondamentale de l hystérique qui refuse d être à la disposition de la jouissance de l Autre. Ce refus explique pourquoi il ou elle recherche l insatisfaction et le manque : un désir satisfait reviendrait à accepter de se soumettre à l Autre. Le manque visé dans l insatisfaction du désir est donc «le manque causé dans l Autre par le refus d être satisfait par lui», formulation qui permet d éclairer bien des aspects de la vie amoureuse! Dans une autre contribution, Thérèse Charrier reprend un cas célèbre de Freud, celui de Sidonie Csillag, plus connue sous l appellation de «la jeune homosexuelle» et dont on peut lire le récit de la cure dans «Psychogénèse d un cas d homosexualité féminine» (voir S. Freud, Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1999). S appuyant sur une biographie de cette dame parue il y a quelques années et rédigée à partir d entretiens avec elle, l auteure montre comment sa vie s est tout entière déroulée sous le signe de la douleur d aimer. Elle révèle certains éléments de l analyse avec Freud et montre comment le maître fut interpellé et décontenancé par cette patiente qui ne demandait rien d autre que d être reconnue comme innocente de ses désirs. On trouve également dans cette revue la seconde partie d une étude détaillée des différents développements sur le père et le ou les nom(s)-du-père dans la doctrine analytique. Cette étude, issue d un travail collectif, concerne ici les développements freudiens sur le «complexe paternel», la question de «la fixation au père» (dont Freud dit que la femme ne se débarrasse pas, les auteurs ajoutant que l homme s en détache difficilement), ainsi que celle de la place du père dans la formation de l idéal du moi et du surmoi. V. C. Psychotropes n 2, Vol. XIV : «Santé et addiction, du corps humain au corps social» [De Boeck, octobre 2008, 111 p., ill. n. & b., 32, ISBN : Présentation de Michel Hautefeuille.],!7IC8A4-bfibgd! Psychotropes. Revue internationale des toxicomanies et des addictions est l une des revues les plus intéressantes dans le champ de l addictologie. Elle est adossée à l hôpital Marmottan (Paris) fondé par le docteur Claude Olivenstein et aujourd hui dirigé par le docteur Marc Valleur. Cet hôpital fut historiquement précurseur dans le soin des toxicomanes et il continue de frayer la voie à certaines prises en charge, comme celle aujourd hui des joueurs pathologiques. Ce numéro de Psychotropes est intitulé «Santé et addiction : du corps humain au corps social». Dans son éditorial, le docteur Michel Hautefeuille, praticien hospitalier à Marmottan, décale la question de la «maladie» du strict point de vue médical en rappelant que la langue anglaise dispose de trois mots différents là où la langue française n en possède qu un : illness renvoie à l éprouvé et à «la dimension subjective de la maladie» ; disease désigne «l altération» proprement dite de «certaines fonctions de l organisme» ; sickness indique le «rôle social du malade», la «réalité socioculturelle» de la maladie. Chacun de ces trois termes renvoie à un «niveau de description» différent. On retrouve d une certaine façon, et sans qu il soit nommé, le fameux triangle d Olivenstein définissant l addiction comme la rencontre entre un sujet ayant une histoire et des caractéristiques propres, un produit possédant des propriétés chimiques, et un environnement inscrit dans un moment socioculturel. Les contributions qui suivent dans la revue donnent un éclairage sur l un ou l autre de ces niveaux de description et permettent ainsi d adopter une approche fine des problématiques addictives. On lira ainsi, entre autres, «une approche constructiviste du corps dans le champ des toxicomanies», une étude ethnologique des «marques corporelles des sociétés traditionnelles» susceptible d éclairer les pratiques contemporaines de tatouage et de piercing, une analyse sociologique de l évolution de la médecine et des rapports santé/maladie et une critique du mouvement actuel de «pathologisation de l existence» (selon la formule de Gori et Volgo) qui réduit les comportements addictifs à l expression d une maladie. V. C. Savoirs et clinique n 9 : «Sexe, amour et crime» [Érès, septembre 2008, 144 p., 17, ISBN : ],!7IC7E9-cajcch! Le numéro 9 de la revue Savoirs et clinique s intitule «Sexe, amour et crime». Il est constitué des actes d un colloque portant le même nom, rassemblant des interventions de psychanalystes, juristes, psychiatres et psychologues travaillant en milieu pénitentiaire. Comme le rappelle Franz Kaltenbeck dans son éditorial, la question du crime et de la transgression a toujours intéressé la psychanalyse : Freud lui-même a fait coïncider le fondement de la loi avec le repentir ayant suivi le meurtre du père de la horde originaire. Lacan s est également penché très tôt sur les questions de criminologie, notamment lors de son travail de thèse sur le cas Aimée publié Vient de Paraître N o 34 février 2009
74 sciences humaines et sociales 75 sous le titre De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Il y étudiait notamment les motifs du passage à l acte hétéroagressif qu Aimée avait commis à l encontre d une comédienne. Parmi les contributions recueillies, on trouvera une étude de cas relevant de la catégorie dite des «meurtres immotivés», présentée par Anne Adens, psychologue en maison d arrêt. Cette catégorisation a été introduite par le psychiatre Paul Guiraud en 1931 et l auteur montre ici que ce type de meurtre n est pas sans cause, même si le criminel n est pas capable de la dire. Elle reprend la thèse de Lacan à propos de ce type d acte «délirant» : il s agit d une «agression symbolique» que le criminel dirige contre le «kakon de son propre être», soit sa maladie. Le meurtrier dont il est ici question finira d ailleurs par exprimer qu à travers sa victime, c est une partie de lui-même qu il a voulu effacer. Les raisons du choix d objet telle victime plutôt que telle autre sont alors à élucider de manière singulière. Un cas d inceste père-fille est également analysé dans un article de Sylvie Boudailliez, psychanalyste. L auteur y montre comment la question de la structure du père psychose, névrose ou perversion vient donner un éclairage déterminant et souvent négligé sur le passage à l acte incestueux. V. C. Sigila n 22 : «Secret des origines» [Gris-France, automne/hiver 2008, 276 p., ill. n. & b., 16, ISBN : Revue bilingue français/portugais.],!7ic9b2-jeacbg! Si tout commence par une interruption, selon une Mauvaise pensée de Paul Valéry, ce numéro de la très précieuse revue transdisciplinaire franco-portugaise Sigila confirme qu en refusant de s interrompre, celle-ci continue de nous enchanter comme au commencement. La quête de l origine et le processus de transmission qui retisse un lien entre les vivants et les morts, les origines de Magellan, l admission des conversos dans la compagnie de Jésus, l écriture du silence chez Lidia Jorge, les orphelins dans le cycle romanesque des Harry Potter, des poèmes, le détournement et l appropriation du mythe biblique de Salomon, l énigme Mignon dans le roman de Goethe Wilhelm Meister, une anthologie du secret, font l objet de contributions plus riches les unes que les autres. Par leur diversité de ton et de perspectives, elles se renforcent encore mutuellement. Deux contributions ont plus spécialement retenu notre attention : celles d un scientifique, spécialiste de morphogenèse, Vincent Fleury, et d un psychanalyste, Daniel Koren. Le premier, parlant du trou noir des origines, montre que la polémique entre darwiniens et créationnistes est sans objet, car les animaux sont des structures topologiquement très simples, obtenues par le mouvement de feuillets «primordiaux». Les formes préexistent essentiellement. Les animaux ne sont pas non plus d une complexité irréductible aux forces de la nature, comme le prétendent les créationnistes. La seconde, en croisant la peinture, la philosophie, la science et la religion, démontre que la question de l origine nous confronte à un irreprésentable dont la seule traduction possible confine au mythe et au fantasme. Des notes de lecture d une qualité exemplaire viennent compléter ce très bel ensemble. G. S. ALLEMAND Sylvain et SOUBELET Isabel Le Commerce équitable [Le Cavalier bleu, coll. «Idées reçues», octobre 2008, 128 p., 9,50, ISBN : ],!7IC8E6-hacccf! Incrustées dans nos têtes comme des cailloux, les idées reçues tombent de haut dans cette nouvelle collection qui manquait. Ici, il faut glaner sans se baisser ce qui traîne sur ce commerce né il y a quelques dizaines d années : «les produits du commerce équitable sont plus chers», «les produits équitables sont bio» ou encore «le commerce équitable profite peu aux producteurs du Sud». Autant dire, une muraille que perce la sagacité des auteurs. Car ils l ont franchie pour dire si le commerce équitable est une invention récente, si les produits sont plus chers, si ce commerce ne concerne que des rapports Nord/Sud. Pas plus une mode qu un prescripteur de produits irréprochables, le commerce équitable est bien plus qu une goutte d eau dans l océan du commerce mondial. Une manière de penser son rapport au monde en faisant pression d opinion auprès des politiques et des industriels en leur faisant comprendre que le monde n est pas à vendre et qu on ne saurait pas se taire pour autant. Très bien documenté, ce petit livre vert est un appel à anticiper ce qui va se produire, immanquablement, car le monde n a plus le choix. G. F. ARRIVÉ Michel Le Linguiste et l Inconscient [Presses universitaires de France, coll. «Formes sémiotiques», octobre 2008, 187 p., 19, ISBN : ],!7IC1D0-fgjhha! Michel Arrivé est professeur de linguistique et de sémiotique et romancier. Il a déjà publié différents ouvrages sur les rapports entre linguistique et psychanalyse (Linguistique et psychanalyse : Freud, Saussure, Hjelmslev, Lacan et les autres, Méridiens- Klincksieck, 1986 et Langage et psychanalyse, linguistique et inconscient, PUF, 1994, puis Limoges, Lambert-Lucas, 2005). Dans Le Linguiste et l Inconscient, il commence par retracer le parcours théorico-clinique de Freud à la lumière de l investigation linguistique. Un chapitre intitulé «Mots et choses chez Freud» est consacré à l analyse de la signification de chacun de ces termes ainsi que la nature de leur rapport dans la pensée freudienne. L auteur y précise comment Freud s est servi de la linguistique de son temps, la linguistique présaussurienne où la distinction signifié/signifiant n était pas encore établie. Puis il s interroge sur la présence ou non de mots «dans l inconscient» et défend l idée, contre certains psychanalystes, qu il y a effectivement des mots dans l inconscient et non pas uniquement des «représentations de choses». La spécificité est que ces mots sont traités par l inconscient comme des choses, c est-à-dire soumis aux «effets du processus primaire» que sont es mécanismes de la condensation et du déplacement. Les mots refoulés qui gîtent dans l inconscient ne sont plus des mots au sens «traditionnel» du terme, mais deviennent substituables et pour tout dire débarrassés des «contraintes linguistiques qui s exercent sur les mots dans leur usage conscient». D où leur usage et leurs
75 76 sciences humaines et sociales déformations dans le rêve notamment, ce dont Michel Arrivé donne plusieurs exemples. Suivent des pages éclairantes sur le problème du métalangage et sur l intérêt de Lacan pour la grammaire et l usage qu il en fit dans sa réflexion. V. C. ATTIAS Jean-Christophe et BENBASSA Esther Dictionnaire des mondes juifs [Larousse, coll. «À présent», septembre 2008, 656 p., 28, ISBN : ],!7IC0D5-idddch! De A comme ablutions ou Abraham à Z comme Zohar ou Zylberstein Elsa, cet ouvrage, impressionnant par sa dimension (troisième édition, refondue et considérablement augmentée d un premier Dictionnaire de civilisation juive paru aux mêmes éditions en 1997), n est pas exclusivement un dictionnaire au sens de recueil de mots ou de domaines de l activité humaine. L ambition des auteurs de cette somme, tous deux directeurs d études à l École pratique des hautes études, est en effet de présenter aux lecteurs les diverses facettes non pas du monde juif, mais la diversité des mondes juifs : Ashkénazes, Sépharades, Orient, Occident, Nord, Sud, diaspora et Israël, orthodoxes, néo-orthodoxes, libéraux, art, musique, danse, cinéma, et ce, non pas en cliquant sur Internet, mais sous la houlette d un «maître». Des sections intitulées «Temps forts» destruction du Second Temple, première Croisade, expulsion des Juifs d Espagne, émancipation des Juifs de France, reconnaissance par Jacques Chirac de la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France viennent scander cette lecture de longue haleine. Un choix bibliographique conséquent permet au lecteur désireux de s orienter d aller encore plus avant. S. C.-D. Baecque Antoine (de) L Histoire-caméra [Gallimard, coll. «Bibliothèque illustrée des histoires», octobre 2008, 496 p., ill. n. & b. et coul., 39,50, ISBN : ],!7IC0H0-hgdgij! Le nouveau livre d Antoine de Baecque s inscrit au croisement de ses deux domaines majeurs de recherche, l histoire d une part, le cinéma de l autre. Ni histoire du cinéma, ni réflexion sur l histoire au cinéma, l auteur scrute et analyse comment l histoire modifie la perspective cinématographique et comment le cinéma fait l histoire en lui donnant forme. D emblée, c est l histoire qui fait scansion. Si le propos du livre commence après la seconde guerre mondiale, c est que celle-ci, pour l auteur, fait césure en imposant les images de mort de masse. Et c est à la période qui lui succède qu Antoine de Baecque consacre une suite de brillantes études où il cherche à caractériser, de Resnais à Spielberg en passant par Guitry ou la Nouvelle Vague, ce qu il appelle des «formes cinématographiques de l histoire» à savoir la mise en scène choisie par un cinéaste pour donner forme à sa vision de l histoire. L ensemble est captivant, à l exemple de cette mise en évidence du regard frontal le «regard caméra» qui migre des premières images de la libération des camps vers la fiction. «Les yeux qui fixent l objectif et nous regardent sont partie intégrante du siècle et des films, témoignant au plus haut point de la rencontre de l histoire et du cinéma.» Nourri, notamment, des analyses de Gilles Deleuze, richement illustré, le livre est une invitation à penser à nouveaux frais histoire et cinéma en faisant sa juste place, non seulement à ce qui se dit, mais à la façon de le dire et ce qu en elle même celle-ci signifie. P. G. BASLEZ Marie-Françoise L Étranger dans la Grèce antique [Les Belles Lettres, coll. «Realia», septembre 2008, 412 p., ill. n. & b., 25, ISBN : ],!7IC2F1-ddichj! Loin d être le privilège de la modernité, le voyage était déjà monnaie courante dans la Grèce archaïque : les artistes, les scribes, les marchands, les pèlerins, les paysans, les athlètes se rendant aux concours, mais aussi les mercenaires et les bandits se risquaient sur les mers. Comment ces «étrangers», ces hôtes différents et étranges, étaient-ils perçus et reçus? La conscience de l identité citoyenne passant par la discrimination avec les non-citoyens, ne leur étaient proposés que des «privilèges» en fonction de leurs services rendus à la communauté. S il était bien déjà question d «intégration», en revanche l «assimilation», la naturalisation, l octroi de la citoyenneté, et donc la participation à la vie politique n étaient en effet qu exceptionnels, le «communautarisme» n ayant quant à lui pas droit de cité, en dépit de la tolérance à l égard des cultes étrangers. Marie-Françoise Baslez, professeur d histoire ancienne à l université Paris-Val-de-Marne, retrace pour nous l évolution du statut de l «étranger» et du «vivre ensemble», de la Grèce archaïque à la Grèce classique évolution liée au développement des échanges et aux flux migratoires en justifiant la réédition actualisée de son livre par la nouvelle approche de l étranger telle qu elle s est développée au cours des vingt dernières années à la faveur de la problématique de la question identitaire et du développement des sciences humaines. S. C.-D. BAYARD Pierre et BROSSAT Pierre (dir.) Les Dénis de l histoire. Europe et Extrême-Orient au xx e siècle [Éd. Laurence Teper, septembre 2008, 400 p., 27, ISBN : ],!7IC9B6-abadae! Blanchard Pascal et Veyrat-Masson Isabelle (dir.) Les Guerres de mémoires. La France et son histoire [La Découverte, coll. «Cahiers libres», septembre 2008, 336 p., 20, ISBN : Préface de Benjamin Stora.],!7IC7A7-bfegdh! Voilà deux ouvrages qui ont adopté une optique très différente sur un même objet : soit la confusion croissante dans les relations histoire et mémoire, les désordres mémoriels et surtout les pages sombres, opacifiées par le temps et renvoyées dans l oubli du passé des peuples. L ouvrage dirigé par Bayard et Brossat adopte une perspective comparatiste. Il est le résultat d une rencontre organisée par les universitaires de Paris-VIII et ceux de Tokyo Vient de Paraître N o 34 février 2009
76 sciences humaines et sociales 77 et s applique à confronter les expériences occidentales et celles venues d Orient. On y retrouvera des études précises et fouillées propres à une aire culturelle, comme la contribution sur la manière dont la télévision japonaise a traité Hiroshima, ou prenant les deux civilisations sous le même angle d approche, comme c est le cas lorsqu un Japonais analyse la manière dont le passé est surmonté en Allemagne et au Japon. Ce qui est pris comme fil rouge de cet ouvrage est la notion de «déni», terme venu de la psychanalyse, ce qui n étonne pas lorsqu il est question de pathologies mémorielles, mais l axe de ce livre privilégie davantage les stratégies d occultation et de manipulation plutôt que le phénomène inconscient de refoulement. Il oppose même de manière un peu trop binaire les bons citoyens agissant contre les crimes contre l humanité aux stratégies de falsification. Le titre générique de l ouvrage est donc quelque peu trompeur, car il s agit ici surtout de cécité volontaire plutôt que de processus de déni. Les études regroupées par le livre de Blanchard et Veyrat-Masson s attachent elles au passé français en le scrutant judicieusement à partir du prisme des circuits médiatiques, ce qui est éclairant sur le mode de fabrication moderne de l événement et de ses traces mémorielles, manière de revisiter la singularité de l histoire française au travers de ses guerres mémorielles et de ses dérives législatives. F. D. Beaune Colette Jeanne d Arc, vérités et légendes [Perrin, octobre 2008, 240 p., 13,90, ISBN : ],!7IC2G2-acjfbh! En 2007, Colette Beaune, éminente médiéviste, spécialiste de Jeanne d Arc, dont elle a notamment rédigé la biographie qui fait autorité (Jeanne d Arc, Perrin, 2004), est invitée, avec plusieurs de ses collègues, à répondre aux questions d Arte qui réalise un documentaire sur la Pucelle. Lors de la projection, ceux-ci découvrent médusés que si leurs propos ont bien été pris en compte, figurent en contre-point ceux d un journaliste, Marcel Gay, qui prétend rétablir la vérité que par fonction les universitaires chercheraient à taire. Que doit faire l historien universitaire en pareil cas? Colette Beaune a, quant à elle, choisi de répondre au mythographe et de montrer que chacun des prétendus scoops puise son origine dans des récits parfois écrits des siècles auparavant bien souvent au reste dans ceux émanant du parti bourguignon par essence hostile à Jeanne d Arc. Ce faisant, l historienne donne une leçon de méthode, restituant la genèse des mythes, les éclairant de son érudition et de sa connaissance fine du temps. Conçus comme autant de réponses à des questions, les chapitres convient alors à un fascinant voyage à travers les légendaires johanniques du xv e siècle à nos jours. L issue du combat n en reste pas moins douteuse : que valent les années de travail cumulées des historiens face à ceux qui considèrent l histoire comme un scénario libre de droits? En ce sens le livre, par ses interrogations, dépasse largement son objet premier et interpelle tous les historiens et au-delà ceux pour qui l histoire dispose d une capacité probatoire fût-elle limitée à dire le faux. P. G. BECKER Jean-Jacques Dictionnaire de la Grande Guerre [André Versaille éditeur, coll. «Références», octobre 2008, 264 p., ill. n. & b., 19,90, ISBN : ],!7IC8H4-jfabei! En 1985, Jean-Jacques Becker publiait un petit livre sur la première guerre mondiale sous forme d un lexique très pratique. Ce livre était devenu introuvable, aussi l idée de le republier dans une édition refondue, augmentée et mise à jour (dans ses références notamment) est-elle excellente. À pointer les notices nouvelles par rapport au livre de 1985, on mesure et repère les changements historiographiques de la période récente dans l étude de la guerre de Le passage de l expression «première guerre mondiale» à celle de «Grande Guerre» fait déjà sens, mais c est l ajout d entrées comme culture de guerre, violence de guerre, enfants, réfugiés, médecine de guerre qui signe ce changement historiographique : l approche «culturelle» de la guerre autour de la notion centrale de culture de guerre, dont J.-J. Becker a été un des principaux promoteurs (avec Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau) a profondément renouvelé notre approche de la guerre, en insistant notamment sur la force du «sentiment national» dont l explication réside fondamentalement, selon ces historiens, dans la «culture» des peuples. Cette approche «culturelle» a été vigoureusement contestée sur de nombreux points, et en particulier la notion de culture de guerre critiquée comme une clé bonne à tout expliquer et trop généralisante. Il existe d autres dictionnaires et lexiques de la guerre (dont celui, très riche, mis en ligne sur le site org/), mais ce dictionnaire accessible à tous se révèle à l usage très utile et doit être particulièrement recommandé aux enseignants du primaire et du secondaire, car il peut servir non seulement de guide à jour sur de nombreux points, mais aussi de garde-fou contre les stéréotypes qui encombrent encore trop souvent les connaissances transmises sur cette guerre. Une remarque cependant : pourquoi ne pas avoir profité de cette refonte pour ajouter des entrée spécifiques pour Femmes, Combattants, Usines, voire pour Colonies et troupes coloniales (même si cette dernière thématique est présente dans d autres notices)? C. D. BOUCHERON Patrick Léonard et Machiavel [Verdier, septembre 2008, 160 p., 12, ISBN : ],!7IC8G4-dcfehf! Dans un ouvrage qui tient à la fois de l essai, de la biographie et du récit historique, Patrick Boucheron confronte deux figures qui, chacune dans son domaine, représentent l aboutissement de la Renaissance. Léonard et Machiavel part d une rencontre réelle qui eut lieu au palais ducal d Urbino en juin 1502 sous les auspices de César Borgia. La force de cette biographie croisée tient en partie à sa chronologie serrée. Le texte est centré sur une période relativement brève ( ) durant laquelle Léonard et Machiavel ont été amenés à se côtoyer et à collaborer ensemble sur des projets aussi divers que la dérivation du cours de l Arno dans le but d assécher le port de la puissance rivale qu est Pise ou la peinture murale de La Bataille D Anghiari commandée à Léonard pour la salle du Conseil du palais de la Seigneurie à Florence. Deux projets ambitieux qui
77 78 sciences humaines et sociales engloutiront des sommes colossales sans être menés à leur terme : des crues mettent fin à l endiguement du fleuve en détruisant le canal tandis que la Seigneurie finit par couper les fonds à Léonard qui tarde à mettre son œuvre à exécution. Le léger déséquilibre de l ouvrage en faveur de Léonard s explique par le fait qu il s agit là d une période d activité particulièrement intense de sa vie, alors que Machiavel a encore toute sa carrière devant lui. Il faudra attendre une dizaine d années avant qu il ne se mette à rédiger Le Prince (1513) et le Discours sur la première décade de Tite-Live ( ). Pour l heure, les héros de cette histoire n ont pas encore été tirés au sort. Aucune trace, aucun écho direct ne subsiste de ces rencontres et collaborations dans les écrits de Léonard et de Machiavel qui semblent s ignorer mutuellement. À l affût de «la preuve, l irréfutable trace d une histoire commune entre les deux hommes, si fugace dans ses inscriptions documentaires», Patrick Boucheron dispose tout au plus d une poignée de faits tangibles glanés dans les archives, les registres de comptes, les missives diplomatiques, les contrats notariés. De ce «rendez-vous manqué de l érudition», il tire néanmoins la matière inédite d une comparaison, d une confrontation de deux génies qui s ignorent encore, mais dont l alchimie inconsciente éclaire toute la Renaissance. A. Ga. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre Bourdieu Pierre Esquisses algériennes [Éd. du Seuil, coll. «Liber», septembre 2008, 432 p., 20, ISBN : Textes édités et présentés par Tassadit Yacine.],!7IC0C0-jicigd! Bourdieu Pierre et Boltanski Luc La Production de l idéologie dominante [Démopolis/Raisons d agir éditions, septembre 2008, 176 p.,ill. n. & b., 20, ISBN : ],!7IC3F4-fhabej! Boltanski Luc Rendre la réalité inacceptable. À propos de La Production de l idéologie dominante [Démopolis, septembre 2008, 192 p., 15, ISBN : ],!7IC3F4-fhacdb! «Mais qui a créé Pierre Bourdieu?» pourrait-on pasticher l interressé. Ce pourrait être l Algérie, entrée en 1954 en lutte pour son indépendance. Le jeune normalien, agrégé de philosophie y est appelé sous les drapeaux en 1955, il a 25 ans. Il va y demeurer jusqu en 1960 Raymond Aron l engage alors comme assistant. Assigné au gouvernement général puis assistant à l université d Alger fin 1957, il mène des enquètes notamment en Kabylie ; d ou un Que sais-je (Sociologie de l Algérie) en 1958 et Travail et travailleurs en Algérie en Trois mouvements : le passage de la philosophie à l anthropologie (à la manière de Claude Lévi-Strauss vingt ans plus tôt au Brésil), l union de celle-ci (les autres) à la sociologie (les nôtres), enfin chez celui qui jamais ne militera pour l indépendance, la sortie de la sociologie de l Algérie de l «orientalisme». Quatre livres témoigneront plus tard de ce basculement : Le Déracinement (1964), Esquisse d une théorie de la pratique (1972), Le Sens pratique (1980), Algérie 60 (1977). Et son dialogue continué avec Mouloud Mammeri, sa collaboration avec Abdelmayek Sayad, sa collaboration à la revue Awal de Tassadit Yacine qui a réalisé cette édition de textes savants publiés dans des revues savantes. «Mon choix d étudier la société algérienne est né d une impulsion civique plus que politique.» Mais qu a créé Pierre Bourdieu? Une école de sociologie critique dotée d une revue, Les Actes de la Recherche en sciences sociales. C est le sujet des deux volumes chez Démopolis. Le premier reproduit un article magnifique de drôlerie et d intelligence paru en 1976 dans la septième livraison des Actes. Soixante-dix pages qui doivent autant à Flaubert («Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs») qu à Marx. Signées Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, elles anticipent formellement autant La Distinction (1979) que politiquement La Misère du monde (1993). À lire, alors que les «bourdieusiens» sont aujourd hui étrangement peu présents dans les débats et les combats qui furent de plus en plus ceux du sociologue après le mouvement social de 1995 (la «réalité inacceptable» de la destruction du service public ou de la télévision, de l implosion des prisons entre autres). Nostalgie : une «élégie» à «ce temps-là» de gai savoir ouvre d ailleurs le second : l auteur du Nouvel Esprit du capitalisme (1999) narre ce que furent les années de la création des Actes «fanzine de sciences sociales» par un petit groupe de chercheurs autour du «patron» Bourdieu, de Rosine Christin ou de l auteur de BD Jean-Claude Mézières, entre Antony et le sous-sol de la Maison des sciences de l homme (un peu plus de dix ans après l Algérie). J.-P. S. CHAPOUTOT Johann Le National-socialisme et l Antiquité [Presses universitaires de France, coll. «Le nœud gordien», octobre 2008, 544 p., ill. n. & b., 28, ISBN : ],!7IC1D0-fggefi! Les sculptures de Breker, conformes aux canons de la statuaire grecque, ou les projets monumentaux de l architecte Speer manifestent de manière éclatante la parenté qui unit le national-socialisme à l Antiquité. C est le sens profond de ces multiples références à la civilisation gréco-romaine qu élucide ici Johann Chapoutot, spécialiste de l étude des dictatures et des régimes totalitaires. L historien montre comment une fantastique instrumentalisation du passé, orchestrée par Hitler et relayée par nombre d intellectuels et par une propagande généreuse, a permis aux nazis de reconstruire l histoire et de valider leur idéologie raciste. La filiation du national-socialisme avec les anciennes civilisations de la Méditerranée s opère en trois actes : appropriation, imitation et disparition, qui a valeur d exemple. À un peuple humilié par la défaite de 1918 et le Diktat qui a suivi, il importe de donner une ascendance prestigieuse : c est chose faite avec la célébration de la «vulgate nordique», qui unit dans une même communauté raciale Allemands, Grecs et Romains. La thèse d une origine Vient de Paraître N o 34 février 2009
78 sciences humaines et sociales 79 nordique commune, exaltée par le nationalisme allemand dès le xix e siècle et amplifiée sous le III e Reich, permet donc aux Allemands de se poser en géniteurs de civilisations brillantes en même temps qu il justifie l expansionnisme hitlérien. Le prestige de ces civilisations appelle aussi leur imitation. À cet égard, la beauté des corps grecs, figée dans une éternité de pierre, s impose comme l idéal esthétique de l aryen. Le Führer préconise de s adonner au moins deux heures par jour au sport, conçu comme l outil d une transfiguration qui permettra tout à la fois d engendrer à nouveau des corps à la plastique parfaite et de forger de valeureux guerriers. Johann Chapoutot conclut cette somme très dense en montrant que les assauts de la Wehrmacht et la politique nazie d extermination sont envisagés comme la phase ultime d une lutte des races immémoriale dont le régime doit sortir triomphant ou vaincu. Avec le renversement du rapport de force en faveur des Alliés, le champ de la victoire se déplace : il ne s agit plus d entrer dans l histoire par une victoire réelle mais de s y inscrire de manière indélébile, telle Rome, à la suite d un anéantissement héroïque et donc mythique. L acharnement jusqu au-boutiste des troupes allemandes prend alors pleinement son sens. S. M. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre CHARVET Jean-Paul (dir.) Nourrir les hommes [Sedes/Cned, coll. «Capes-Agrégation», octobre 2008, 320 p., 26,50, ISBN : ],!7IC3A1-aaadeh! CHARVET Jean-Paul (dir.) Produire pour nourrir les hommes [Sedes, coll. «Pour les concours», décembre 2008, 216 p., ill. n. & b., 18, ISBN : ],!7IC3A1-aaadgb! La crise alimentaire du printemps 2008 a suscité toute une série d ouvrages sur l alimentation. Une manière de bilan pour les scientifiques qui se demandent ce qui s est passé sur les marchés et dans les zones de production. Le caractère violent de la crise dans les pays pauvres ne doit pas masquer le fait qu elle était prévue de longue date, tant les choix de la Banque mondiale en matière de stratégies alimentaires menaient à des impasses. Les travaux scientifiques montrent tous combien l idée d un marché mondial est une grave erreur. Que tous les pays doivent parvenir à l autonomie alimentaire, comme ont su le faire l Inde et la Chine. Les systèmes alimentaires peinent, moins à produire qu à organiser la répartition de la ressource, notamment du fait des distorsions de prix et de productivité entre les pays du Nord et ceux du Sud. Une étude fine des productions montre que la croissance de l élevage ne peut pas atteindre les niveaux souhaités par d illusoires prospectives pour un Sud qui rattraperait les standards de consommation du Nord. L émergence d une nouvelle «planète des vins» témoigne d une redistribution constante de la palette alimentaire humaine. Les rêves d hier ne sont pas ceux de demain. Dans l assiette comme dans les autres sphères de l homme d aujourd hui. De quoi se moquer des Cassandre malthusiens qui ne manquent pas de rappeler que la croissance démographique est trop rapide pour permettre de résoudre cette lancinante question de la faim. G. F. CLEMENCEAU Georges Correspondance ( ) [Robert Laffont/Bibliothèque nationale de France, coll. «Bouquins», octobre 2008, p., 31, ISBN : Établie et annotée par Sylvie Brodziak et Jean-Noël Jeanneney.],!7IC2C1-bbafbf! Si la carrière politique de Georges Clemenceau est connue, le personnage, qui a suscité les jugements les plus radicaux et les plus contrastés, reste une figure ambiguë de la vie politique française. L édition de sa correspondance éclaire d un jour nouveau ce personnage complexe, qui fut à la fois médecin des pauvres et maire du 18 e arrondissement de Paris, «Tigre» et «briseur de grèves». L homme de plume éclairant l homme d action, l écriture privée soulignant l engagement public, la personnalité de Georges Clemenceau apparaît dans toute sa cohérence. La qualité de ses lettres (plus de 1 300) n a rien à envier à celle de ses discours, et rappelle que Georges Clemenceau fut esthète et homme de lettres tout autant qu homme d État. Aussi constant et passionné dans ses relations amoureuses et amicales que dans ses combats politiques, Clemenceau est un proche d Émile Zola et compte aussi Claude Monet parmi ses amis intimes et destinataires favoris. Ses missives témoignent de son goût pour les voyages et pour les arts, en particulier pour la peinture. Elles révèlent les préoccupations quotidiennes du journaliste, de l écrivain, de l amoureux, qu il soit heureux ou éconduit, de l ami ou du frère inquiet de la santé des siens, tout autant que de l un des témoins et acteurs les plus importants de son temps. Féru d histoire grecque, passionné de vitesse et d automobile, incapable d inactivité et toujours soucieux du bonheur des autres, l épistolier adopte un style empreint de tendresse, d humour et, souvent, d autodérision, qui témoigne d une délicatesse et d un recul en complète rupture avec la dureté inflexible que l on prête souvent au «Tigre». Élégance épistolaire qui à elle seule justifierait la publication de cette œuvre, si par ailleurs elle n avait pas un intérêt documentaire inestimable. Cette édition s enrichit d une biographie de Georges Clemenceau, complétée par une chronologie détaillée. L historien Jean-Noël Jeanneney livre un portrait complet et passionnant, enrichi d extraits de discours savoureux et du récit d épisodes emblématiques de celui que ses contemporains surnommaient le «Tombeur de ministères». Un index et un dictionnaire biographique et thématique assorti de références bibliographiques constituent de précieux outils pour découvrir «l individu intégral» que Jean-Noël Jeanneney et Sylvie Brodziak nous présentent sous un jour nouveau. C. C. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre
79 80 sciences humaines et sociales CLÉMENT Olivier Petite boussole spirituelle pour notre temps [Desclée de Brouwer, septembre 2008, 137 p., 15, ISBN : Préface de Andrea Riccardi.],!7IC2C0-afjjcb! C est un bien beau livre que nous offre le théologien orthodoxe Olivier Clément avec cette Petite boussole spirituelle composée de conférences données à Rome et à Paris dans le cadre de la communauté Sant Egidio. Le thème principal pourrait tenir dans cette question : comment être chrétien dans le monde sécularisé qui est le nôtre? À l instar de Sant Egidio, Olivier Clément répond : par le «service du prochain», par l amitié avec les pauvres, un service et une amitié accompagnés de l «ouverture à une autre lumière qui seule peut éviter l usure, la lassitude, l amertume». L hospitalité est le thème explicite de l une des méditations du livre, prononcée à Sainte-Marie-au-Trastevere, à Rome, et dans laquelle Olivier Clément salue l action de Sant Egidio, «depuis les repas chauds servis dans les gares, jusqu au fait de découvrir en chaque immigré la dignité d un fils de Dieu, jusqu à la possibilité de lui trouver une chambre où se reposer». S interrogeant sur la mission des chrétiens dans la ville aujourd hui, l auteur les voit tels des «serviteurs, pauvres, pacifiques, du Dieu crucifié et ressuscité». Loin de toute raideur dogmatique comme de tout moralisme, Olivier Clément appelle de ses vœux un christianisme ouvert, à la fois prophétique, accueillant et joyeux. F. S.-C. CRIVELLO Maryline et PELEN Jean-Noël (dir.) Individu, récit, histoire [Publications de l université de Provence, coll. «Le temps de l histoire», novembre 2008, 234 p., ill. n. & b., 23, ISBN : ],!7IC8F3-jjhbea! Issu d un colloque international tenu en 2006, ce livre collectif réexplore la question des interactions entre le sujet le moi, l écriture de l histoire, la narrativité historienne et l histoire «telle qu elle se fait». Cette circularité est relue notamment à partir de la notion d identité narrative de Paul Ricœur. Le récit est «gardien du temps», écrit Ricœur, car il n y a de temps pensé que raconté ; l identité narrative est aussi celle du sujet en constant travail de redéfinition dans l acte même de raconter et de se raconter. Ces prémisses théoriques autorisent de nombreuses variations passionnantes, sur des sujets très variés. La première partie «Expériences de soi et écritures de l histoire» explore le lien entre mise en histoire et expérience de soi, avec notamment le cas d école des ego-histoires commandées en 1987 par Pierre Nora à partir de la contribution de Georges Duby. La deuxième partie «Le moi face à l histoire» soutient globalement l hypothèse du rôle décisif de l écriture de l histoire dans la maturation même de processus historiques majeurs, l hypothèse de la performativité constitutive de l acte d écrire, du récit. C est Judith Lyon-Cæn, par exemple, qui met en lumière le rôle qu a joué la littérature romanesque sous la monarchie de Juillet dans la «formulation des expériences sociales constitutives de ce moment historique» marqué par le «sentiment d opacité et l ouverture imparfaite de l espace démocratique» et le «brouillage des identités sociales» qui se retrouvent alors au cœur du débat public. C est le roman qui aurait alors la charge de la mise en visibilité de ce trouble de l identité sociale. De son côté, Patrick Garcia, en analysant les rapports de l individu-président Mitterrand à l histoire démontre de manière convaincante que la mobilisation rhétorique constante du risque d anachronisme par Mitterrand est une arme pour dé-contemporéaniser son propre passé et comment ce travail de glaciation du passé est bousculé et interpellé par le nouveau paradigme de la conscience historique de la période de la seconde guerre mondiale, dans lequel Auschwitz est fondateur d une identité contemporaine à l aune d une grille de lecture globalisée qui n est plus assise de préférence sur la construction sédimentée des États. Le choc des deux régimes d historicité était donc, selon P. Garcia, inévitable. L ensemble est une démonstration en actes de la fécondité de la thématique du lien entre sujet et historicité, qui fait assurément espérer de nouveaux développements prometteurs. C. D. DAGAN Yaël La NRF entre guerre et paix : [Tallandier, coll. «Histoires d aujourd hui», octobre 2008, 425 p., 22, ISBN : ],!7IC8E7-defceh! «Trahison des clercs!» dénonçait Julien Benda en Il exprimait par là le rejet d une période d enrôlement des intellectuels durant la première guerre mondiale. C est cette période et cette posture qui constituent l essentiel de l analyse de Yaël Dagan, historienne francoisraélienne qui publie ici sa thèse, récemment soutenue. Elle a pris pour objet de son récit historique le cas de la prestigieuse revue NRF, classée depuis comme fleuron de notre patrimoine national, et pour héros le jeune directeur de cette revue à partir de 1919, Jacques Rivière. Ce dernier est alors le promoteur d un désengagement absolu et d un retour à «la littérature pure», au point de susciter le risque d un éclatement de la revue entre les deux tendances qui la composent. C est ce thème de l engagement et du désengagement qui est la problématique centrale de ce livre. Le désengagement qui va s imposer en 1919, et triompher en 1923, à l occasion de l occupation de la Ruhr qui suscite un désir de démobilisation, fait suite à une forte période d engagement pendant la guerre saluée comme une nécessité patriotique par Jacques Copeau, Henri Ghéon ou encore Jean Schlumberger qui prend immédiatement l uniforme, sans pour autant faire l unanimité puisque Gaston Gallimard retiré avec sa famille à Vannes dans le Morbihan ne veut plus s alimenter, devient grabataire et se fait transporter d urgence à Paris en ambulance après avoir perdu quelque vingt-six kilos, réussissant ainsi à se désengager en se faisant réformer. Ce chapitre de notre histoire intellectuelle est contée avec brio et donne toute sa part aux singularités personnelles, aux relations amicales ainsi que conflictuelles, soit à une dimension affective si importante dans ce type d histoire, sans perdre le fil du projet central d une histoire de l engagement qui pose la question insoluble de savoir comment s engager sans perdre sa liberté. F. D. Vient de Paraître N o 34 février 2009
80 sciences humaines et sociales 81 Ernst Sophie (dir.) Quand les mémoires déstabilisent l école. Mémoire de la Shoah et enseignement [Institut national de recherche pédagogique, coll. «Éducation, histoire, mémoire», juillet 2008, 344 p., 26, ISBN : Avant-propos de Francis Marcoin.],!7IC7D4-cbaifg! L ouvrage dirigé par Sophie Ernst, et rédigé en large partie par elle-même, rassemble des textes échelonnés entre 1994 et 2007 portant sur la mémoire de la Shoah et son enseignement. Le premier intérêt de cet ouvrage tient précisément dans cette respiration longue. Loin d être un effet de commande, une réponse à l urgence, le livre présente un cheminement avec le sujet, les questions qu il pose, leur renouvellement. Saluons la décision de conserver aux différents écrits leur forme primitive qu ils aient été ou non publiés ; elle permet en effet, c est une volonté explicite de l auteure, de mesurer à quel point la façon de penser l enseignement de la Shoah a pu changer en fonction de la conjoncture avec un tournant majeur après le 11 septembre. En ce sens, Quand les mémoires déstabilisent l école est déjà une mise en histoire de l enseignement de la Shoah en France. Le deuxième mérite des textes rassemblés est de ne pas céder à la facilité, d interroger constamment les catégories utilisées et de n accepter aucune évidence. Il plonge fondamentalement le lecteur devant une contradiction qu ont ressentie tous ceux qui, à un moment, ont eu à enseigner la Shoah : comment articuler enseignement de l histoire, qui est mise à distance, exercice critique, et devoir de mémoire, qui est discours moral et sacralisateur? Nourrie de toute la documentation existante, aussi bien celle concernant la Shoah que les observations faites dans les classes, Sophie Ernst montre comment, souvent, la surdétermination morale de cet enseignement a pu avoir des effets dévastateurs et contre-productifs conduisant précisément aux «difficultés» voire, pour une part, aux incidents relayés par la presse. Il s agit donc d un recueil précieux pour tous ceux qui s efforcent de réfléchir aux rapports entre histoire et mémoire et à l enseignement de l histoire. P. G. FULIGNI Bruno (dir.) Dans les secrets de la police. Quatre siècles d Histoire, de crimes et de faits divers dans les archives de la préfecture de police [L Iconoclaste, octobre 2008, 336 p., 69, ISBN : ],!7IC9B3-dggcag! Pour une fois, les médias sont unanimes sur ce gros travail d histoire qu offre l occasion de l ouverture des archives de la police. Car si la police est une institution nationale de proximité, elle est secrète dans ses approches des événements qu elle doit, le plus souvent, gérer «à chaud». Dans le secret, il y a l espace (un «antimonde»), envers d un décor souvent trop reluisant pour être vrai. Ici, les quarante auteurs fouillent dans les archives des crimes et des colères du peuple de France depuis 1610, au temps du «royaume de la truanderie» jusqu à aujourd hui. De Ravaillac aux barricades du Quartier latin au printemps 1968, les historiens retournent les documents de la petite et grande histoire, des affaires de mœurs aux coups de feu contre les Grands, des prisons aux musées comme celui de «l étourderie» (les objets trouvés). Certes, Napoléon met de l ordre dans ce temps incertain qui peut semer le désordre en créant un corps nouveau de garde nationale. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à éradiquer l incertain qui surgit là où on ne l attend pas : chantage d une femme, expulsions de capucins de leurs couvents, cambriolage à l American Express jusqu aux plus banales règles de la circulation automobile. Comment la police a-t-elle traité le cas de Picasso naturalisé français? Comment un industriel peut-il devenir un criminel? Tout est là de notre mémoire peu reluisante, mais terriblement humaine. Un livre-événement et un régal d édition. G. F. FRESCO Nadine La Mort des Juifs [Éd. du Seuil, «La librairie du xxi e siècle», octobre 2008, 309 p., ill. n. & b., 20, ISBN : ],!7IC0C0-jgdihj! Combien de temps faudra-t-il encore pour que la mort de six millions de Juifs cesse d être vécue comme une présence «très encombrante»? Loin de constituer la «bonne nouvelle» qu elles prétendaient être «Les chambres à gaz n ont pas existé», «La rumeur d Auschwitz», les thèses négationnistes ne font qu empoisonner un peu plus le présent des survivants et de la génération suivante. Qu est-ce qu être Juif, demande une petite fille de quatre ans née en France? Sage réponse de la mère qui se contente à cet âge tendre de l inscrire d emblée dans une filiation : «C est être comme maman, comme papa.» Les huit entretiens qu a eus Nadine Fresco avec des Juifs de France nés après-guerre prouvent qu à la génération précédente, la chape de plomb du silence rendait impossible tout «roman des origines», les parents, pour cacher la mort aux enfants, leur cachant du même coup qu ils étaient juifs. Côté allemand, le silence sur le génocide prévaut jusqu aux années 1960 puisque les Allemands veulent d autant moins voir la réalité que la plupart des élites y ayant collaboré avaient retrouvé leurs anciennes fonctions. Au printemps 1960, après avoir effectué un voyage à Auschwitz, un étudiant allemand en sciences politiques, Gerhard Schoenberg, né en 1942, organise la première exposition en République fédérale intitulée «Le passé exhorte. Une exposition sur l histoire des Juifs et de leur persécution sous le III e Reich». Fin 1960, il publie un livre, Der gelbe Stern, et montre pour la première fois des photographies d exécution de femmes et de jeunes filles juives, nues, au bord de la fosse qui les attend, découvertes aux archives de Moscou, prises lors de l Aktion du 15 décembre 1941 à Shkède, nonobstant l interdiction d Himmler de photographier les exécutions prononcée le 12 novembre 1941, réitérée par le commandant d Auschwitz Rudolf Hoess, en février 1943, puis par Alfred Rosenberg le 24 avril S. C.-D.
81 82 sciences humaines et sociales GERVEREAU Laurent Images, une histoire mondiale [Nouveau Monde éditions/cndp, septembre 2008, 270 p., ill. n. & b. et coul., 23, ISBN : Préface de Jean-Yves Moirin.],!7IC8E7-dgdgcd! Laurent Gervereau, historien reconnu du «visuel», a publié depuis 25 ans de très nombreux ouvrages sur le décryptage de tous les types d images. Ce nouveau livre se veut explicitement un outil pédagogique, notamment pour traiter les nouveaux programmes d histoire artistique qu il est prévu d introduire très prochainement dans l enseignement secondaire. Le livre vise à proposer un «canevas simple» pour «comprendre la production visuelle humaine» en identifiant des «points de focalisation pour appréhender les grandes articulations» de cette histoire des images. Ni palmarès, ni florilège, le choix des exemples ne vise qu à expliciter ces grandes articulations dans le souci, notamment pour les publics scolaires et enfantins, de donner des repères pour ordonner le foisonnement des images dans lequel nous baignons. Le plan de l ouvrage innove, en ce qu il écarte une scansion par les styles formels ou les techniques, ou encore calée sur les périodisations historiques classiques. Il retient ainsi comme étapes de la production visuelle humaine la préhistoire, le moment des grandes civilisations sur chaque continent, le temps de la Renaissance et «l invention de l art» en Europe et à partir de 1850 «l ère du papier» et la phase de multiplication industrielle des images qui est aussi celle d une remise en cause de l art. Après les ères de la projection et de l écran (celui de la télévision, avènement de «l événement perpétuel»), la période contemporaine est analysée comme le «temps du cumul» marqué par l Internet, par l alternative «virtuel ou réel» et par le «déversement planétaire» d images de toutes sortes, cette «structure d émissions-réceptions multipolaire globale». Chaque image choisie comme exemple (rarement des «chefsd œuvre») est analysée et cette analyse est accompagnée d une invitation à d autres représentations et compléments. Le fil rouge de la démarche est sans doute le refus de l idéologie de la «vérité des images» et l insistance sur le fait qu elles sont toujours des interprétations, qu elles restent fragiles, malléables et dépendantes des contextes de leur production et de leurs usages. Sans prétendre proposer un schéma d analyse exhaustive des images, l auteur structure son travail autour de trois temps : celui de la description, outil de base incontournable, soucieux du moindre détail, celui de l identification des «cercles concentriques» contextuels (de la création individuelle à celui de la postérité sociale des images) et celui de l interprétation qui dépend des deux phases de travail antérieures et qui donc, sans exclure une part subjective permettant l émission d hypothèses, ne saurait en aucun cas être arbitraire. Le livre est évidemment remarquablement illustré et fournira inconstestablement à ceux qui travaillent sur les images et à partir d elles un guide utile et très attractif. C. D. Gribaudi Maurizio et Riot-Sarcey Michèle La révolution oubliée [La Découverte, octobre 2008, 260 p., ill. n. & b. et coul., 39,90, ISBN : ],!7IC7A7-bfgcia! On peut partir d une idée saugrenue et pourtant réussir à fabriquer un beau livre : cet ouvrage en est la preuve. On ne peut vraiment soutenir avec sérieux comme le font les auteurs que cette révolution de 1848 aurait été refoulée de la mémoire collective et que la II e et éphémère République aurait vite effacé sa genèse révolutionnaire pour mieux masquer le carnage de juin 1848, ce second acte en effet tragique de cette révolution. Une politique d amnésie organisée aurait été menée En fait, c est tout le xix e siècle, et pas seulement ses soubresauts révolutionnaires, qui connaît aujourd hui une maladie de langueur. Plus vraiment enseigné, ce siècle, trop vieux pour certains, trop jeune pour d autres, traverse un déficit d études et de curiosités davantage portées vers le très contemporain. Il était donc intéressant d exhumer cette période et le résultat est magnifique car il est étayé par un dossier iconographique tout à fait impressionnant : pas moins de deux cent cinquante lithographies, dessins, estampes, gravures, tableaux de l époque issus du musée Carnavalet, des Archives nationales et des fonds des Assemblées. Mêlant couleur et noir et blanc, cette traversée dans les représentations picturales de l époque fait de ce livre un très beau livre. Les auteurs accompagnent ces créations d un récit de l événement qui se lit à la manière d un reportage journalistique, au présent, avec l intention de retrouver les joies, les espoirs des acteurs. Ils donnent la priorité aux mémoires des témoins et acteurs de l époque, avec une prévalence absolue accordée à Daniel Stern, nom de plume de la comtesse d Agoult, et accordant au très beau roman de Flaubert, L Éducation sentimentale, le statut de source historique à part entière, sans oublier d autres acteurs bien connus comme Guizot, Lamartine, Garnier-Pagès, Louis Blanc, Odilon Barrot, George Sand ou Alexis de Tocqueville. Rien de bien nouveau, mais un récit vivant, agréable à lire, redonnant son imprévisibilité à l événement en train de naître. F. D. Jeannelle Jean-Louis Écrire ses mémoires au xx e siècle. Déclin et renouveau [Gallimard, coll. «Bibliothèque des idées», octobre 2008, 432 p., 24, ISBN : ],!7IC0H0-hhjjje! Voici un livre qui prend la mémoire au sérieux. L auteur, jeune et brillant spécialiste de la littérature française, publie sa thèse, soutenue sous la direction d A. Compagnon, qui a de fortes chances de devenir un ouvrage incontournable. Entre le genre biographique et le genre autobiographique, Jean-Louis Jeannelle distingue un genre quelque peu oublié, peu visité, le genre mémoriel qui compte pourtant de beaux chefs-d œuvre depuis Commynes jusqu à nous, et l on pense bien sûr à la fois aux écrits littéraires de Chateaubriand ou Simone de Beauvoir et aux écrits politiques du général de Gaulle. Il en retrace la généalogie et, surtout, il en tire une poétique. Il définit le dispositif des mémoires qui a pour particularité d être tiraillé entre littérature et histoire, définissant un entre-deux, un espace mouvant. Avec une grande rigueur, J.-L. Jeannelle définit également ce que l on pourrait appeler un pacte mémoriel, à la manière dont Philippe Lejeune avait repéré il y a déjà Vient de Paraître N o 34 février 2009
82 sciences humaines et sociales 83 longtemps un pacte autobiographique. On aurait pu penser que le récit des hommes majuscules, des héros, s était éteint à l heure de la modernité. L auteur montre qu il n en est rien et que le xx e siècle est au contraire un moment particulièrement propice aux mémorialistes. L auteur distingue en effet une sorte de structure qui perdure dans le temps, celle d une posture singulière du mémorialiste, plus ouverte sur le collectif, sur le consensus, sur la justification et l assentiment recherché de ses actions que ne peut l être l autobiographie qui est davantage tournée vers l introspection. Le mémorialiste écrit donc davantage sous la pression de son temps, se coule dans ses catégories pour se dire. L auteur dévoile aussi une ostentation à l emprise dans l écriture mémoriale, car il faut convaincre à tout prix le lecteur de la justesse de ce que l on a fait. L enchevêtrement des vies, l interdiscursivité est particulièrement importante dans les mémoires car le mémorialiste doit reconstituer les scènes successives des controverses qu il a traversées pour convaincre autrui de la justesse de son parcours. On aura compris que cette pulsion d autojustification sociale n est pas près de disparaître et tout le mérite de l auteur aura été de le penser comme genre à part. F. D. JOSSE Pierre (photo) et POUCHÈLE Bernard Paysans sans frontières : l amour de la terre, hier et aujourd hui [Lucien Souny, octobre 2008, 192 p., ill. n. & b., 29, ISBN : Préface de Carlo Petrini.],!7IC8E8-igcbgd! «Un hommage aux hommes qui nourrissent les terriens, rien de moins, rien de plus.» Un livre qui saisit la France paysanne en train de disparaître. Le propos est de réhabiliter ce qui avait été jugé dépassé lorsque le productivisme saisit les hommes politiques des années Y compris l architecture rurale que les citadins redécouvrent avec bonheur. Pierre Josse nous emmène avec son objectif aussi bien en Roumanie, chez les paysans houtsoules que chez les Jordaniens ou les «gueules» de paysans de Buenos Aires. Le travail ethnograhique de Pierre Josse est puissamment aiguillé par les photos qui «parlent» autrement plus aux tripes que certains bavardages à sensation, le texte ne confirmant que ce qui se dit dans les périmètres villageois. Le classement des activités (labour, fenaison, etc.) et des types de troupeaux donne à voir une forme d universalité de la condition humaine qu on peut oublier facilement. Comment les mêmes tâches, les mêmes blessures parlent-elles mieux qu un texte de cet part inaliénable des hommes, en l occurrence, ici le goût du départ? Un départ pour un monde enfin délivré des frontières culturelles qui s estompent en milieu urbain. G. F. LE GOFF Jacques Avec Hanka [Gallimard, coll. «Hors série Connaissance», novembre 2008, 216 p., ill. coul., 19,50, ISBN : ].,!7IC0H0-bcchdi! C est un émouvant hommage à son épouse récemment disparue que nous offre aujourd hui le grand médiéviste Jacques Le Goff. Émouvant et particulièrement intéressant, puisque l historien n a pas seulement voulu évoquer la vie commune d un homme et d une femme dans les quatre dernières décennies du xx e siècle, mais aussi écrire l histoire d un couple dont «l héroïne» serait l épouse, «une Polonaise, médecin, quittant son pays et son métier pour se marier avec un historien universitaire français, sans renoncer ni à sa culture d origine, ni à sa personnalité, forte et discrète à la fois», et plus largement, l histoire «d un couple franco-polonais lié profondément aux deux pays au temps de la guerre froide puis de l indépendance retrouvée de la Pologne après la chute du régime soviétique». L auteur nous parle ainsi de la naissance de son amitié avec Bronislaw Geremek, de sa découverte d une famille polonaise à la fin des années 1950, puis de la découverte de la France par sa femme (découverte dont l Auvergne et l abbaye de Conques furent des temps forts). Les souvenirs de leurs voyages à travers l Europe et le monde sont dominés par l Italie (singulièrement l Ombrie), l Inde (où une rencontre avec mère Teresa donne à l historien du Moyen Âge une idée de l «aspect que pouvait avoir une sainte»), et par «un pays inimaginable», l Islande. Plus loin, de leur rencontre au Japon avec l écrivain Kenzaburô Ôé, Jacques Le Goff écrit : «Je pense qu après mère Teresa ce fut la rencontre la plus émouvante que nous fîmes dans nos voyages.» «Livre d amour et acte de mémoire», récit de voyages, réflexion sur l évolution des relations francopolonaises dans la seconde moitié du xx e siècle, Avec Hanka est un livre très remarquable. F. S.-C. LOUKA Jean-Michel De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan [L Harmattan, coll. «Psychanalyse et civilisations», octobre 2008, 229 p., 21,50, ISBN : ],!7IC2J6-agjjif! Jean-Michel Louka est psychanalyste à Paris. Il publie un ouvrage qui retrace le parcours d une des notions les plus fondamentales en psychanalyse : le transfert. Le terme allemand utilisé par Freud (Uberträgung) signifie littéralement transport, translation, virement (des sommes), traduction ou transposition. L auteur donne les premières coordonnées du phénomène chez le fondateur de la psychanalyse, d abord dans sa relation à ses maîtres, tels Brücke et Charcot, et à ses proches, tels Breuer, Fliess et Jung. Mais c est «la butée clinique» que constitue le transfert dans la pratique, notamment avec deux patientes hystériques, Bertha Pappenheim (alias Anna O.) et Dora, qui va contraindre Freud à expliciter cette notion. Jean-Michel Louka déplie après l exposé de ces éléments biographiques et historiques la théorisation freudienne du transfert. Il s agit d un processus dynamique (présence de forces psychiques en conflit) qui se place de prime abord au service de la résistance. Le sujet répète ou met en acte ce qu il ne peut se remémorer, et le transfert apparaît comme «un fragment de répétition». L auteur expose ensuite ce qu il nomme «la reprise lacanienne» : outre les développements qui parsèment tout son enseignement, Lacan a consacré tout un séminaire, soit une année de travail, nommément à ce thème. Trois chapitres de l ouvrage sont consacrés à la trilogie claudelienne (L Otage, Le Pain dur, Le Père humilié) dont Lacan se sert à de multiples reprises. Le parcours auquel nous invite J.-M. Louka
83 84 sciences humaines et sociales est émaillé de citations très longues de Freud et Lacan, longueur peu conforme à la facture classique de ce genre d ouvrage, mais qui permet finalement d entendre véritablement les auteurs cités, en évitant l impression d un détournement au profit de la pensée de celui qui les cite. On termine le trajet proposé par Jean- Michel Louka avec la sensation agréable d avoir parcouru un pan entier de la doctrine analytique dans ce qu elle a de plus chevillé au réel de la clinique. V. C. Mayeur Jean-Marie Léon Gambetta. La patrie et la république [Fayard, coll. «Biographies historiques», novembre 2008, 562 p., 27, ISBN : ],!7IC2B3-gahfjh! L historien Jean-Marie Mayeur avait eu le courage d être totalement à contrecourant de son temps lorsqu en 1968, ce grand spécialiste de la III e République publiait une biographie de l abbé Lemire chez Casterman. Les temps ont bien changé et il n a plus besoin de s excuser aujourd hui sur le genre choisi, quarante ans après, en publiant dans la collection canonique des «biographies historiques» chez Fayard ce Gambetta. Curieux phénomène que Léon Gambetta, véritable comète politique qui meurt prématurément à l âge de 44 ans et n aura présidé à la destinée du gouvernement français que soixante-quatorze jours entre 1881 et Il aura pourtant donné son nom à tant de places, avenues ou boulevards de nos villes. Cette énigme trouve bien sûr sa réponse dans le fait qu il a incarné la défense nationale au moment où la France est humiliée par la défaite de Sedan entre le 4 septembre 1870 et le 9 février 1871, au point que tout un chacun a en tête cette illustration, reprise comme couverture de ce livre, d un Gambetta quittant en ballon un Paris assiégé pour mieux défendre son pays. À cette figure du héros national s ajoute une archive pléthorique de plusieurs milliers de pages de discours d un tribun et pédagogue hors pair. C est l étude de la cohérence de ces documents à laquelle s attache Jean-Marie Mayeur au prix d un resserrement chronologique car il ne suit vraiment Gambetta qu à partir de la toute fin de l Empire en 1868 jusqu en juillet Bonne idée que de revenir sur ce temps fort de la III e République en un moment où l on a quelque peu tendance à délaisser les études sur le xix e siècle. On pourra cependant regretter une conception beaucoup trop limitative de ce qu est une biographie qui conduit l auteur à une période si courte, alors que le plus intéressant aurait été de revisiter le mythe Gambetta de sa disparition en 1882 jusqu à nos jours, ses traces, ses usages dans la légende dorée de notre roman national. F. D. MICHAUX Ginette De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov : essai de psychanalyse lacanienne [Érès, coll. «Psychanalyse et écriture», septembre 2008, 239 p., 23, ISBN : Présentation de Pierre Piret.],!7IC7E9-cajgaj! Ginette Michaux est psychanalyste et professeur émérite de l université catholique de Louvain (lettres françaises). Cet ouvrage rassemble certains de ses articles dans lesquels elle analyse des œuvres littéraires majeures. Pour autant, il ne s agit pas d un exercice de psychanalyse appliquée à la littérature puisque l auteure prévient d emblée que le critique quitte ici «la place du maître pseudo-analyste pour occuper celle de l analysant mis au travail par une œuvre qui l interpelle». La psychanalyse apparaît alors comme un «instrument culturel» qui, au même titre que d autres disciplines (anthropologie, philosophie, esthétique ) permet de lire et de «rendre compte d un très grand nombre de traits significatifs et stylistiques de l œuvre». S il ne s agit pas de psychanalyse appliquée, c est également parce que les œuvres littéraires sont finalement des constructions elles-mêmes déjà analytiques : l auteur cite à ce propos Lacan qui, lorsqu il s intéresse à Hamlet, n est pas à la recherche des traces de l inconscient du poète, mais plutôt de «l ensemble de l œuvre, sa machinerie, ses portants pour ainsi dire, qui lui donnent sa profondeur, qui instaurent cette superposition de plans à l intérieur de quoi peut trouver place la dimension propre de la subjectivité humaine, le problème du désir». C est l œuvre qui enseigne le psychanalyste et non l inverse, conformément au mot de Freud rappelant que le poète, toujours, précède l analyste. Fidèle à cette orientation critique, l auteure se penche avec minutie sur certaines œuvres d auteurs aussi différents que Proust, de Nerval, Sempoux, Sophocle, Maeterlinck, Bauchau, Sade, De Coster, Rodenbach, Baillon, De Keyser, Rousseau ou Boulgakov. V. C. MICHELET Jules Histoire de France. Tome X : la Ligue et Henri IV [Éd. des Équateurs, août 2008, 328 p., 15, ISBN : Édition présentée par Paul Viallanex et Paule Petitier.],!7IC8E9-jaajab! Cette réédition du dixième volume de L Histoire de France de Jules Michelet soulève deux questions a priori contradictoires. Pourquoi rééditer un ouvrage dont la thèse centrale d une Ligue manipulée par Philippe II et qui n aurait rien eu, selon Michelet, de révolutionnaire, est aujourd hui obsolète? Et pourquoi avoir attendu plus d un siècle et demi pour rééditer le chef-d œuvre du père de l historiographie française? L historien Jean-Marie Constant a montré le caractère révolutionnaire du programme de la Ligue qui prévoyait l élection du roi et le vote de l impôt par les états généraux, éléments dont Jules Michelet n a tenu nul compte en son temps. Le découpage des chapitres, qui suit presque strictement la chronologie des événements, et la place que Jules Michelet accorde au récit ne correspondent pas davantage aux choix traditionnels des historiens. Mais le récit historique rentre aujourd hui en grâce. À tout seigneur, tout honneur, Jules Michelet ne pouvait être le laissépour-compte de ce procès en réhabilitation. Dans La Ligue et Henri IV, le lecteur avance vers la fin du xvi e siècle en empruntant un labyrinthe dont les voies sont autant de détours par les batailles, les luttes de pouvoirs et les assassinats qui scandent l histoire de la Ligue. L intérêt du récit apparaît avec force : il rappelle la contingence des événements qui font l histoire, en particulier ceux qui ont permis à Henri de Navarre d accéder au trône de France. Vient de Paraître N o 34 février 2009
84 sciences humaines et sociales 85 Ainsi assiste-t-on en tremblant aux dernières heures du duc de Guise, dont l assassinat, préparé par Henri III, prend l allure d un guet-apens pitoyable à l image de son instigateur. Mais le talent de Michelet éclate aussi dans le chapitre qu il consacre à Paracelse, Vésale, Servet et Rabelais. C est à eux que va toute l admiration de l historien : leur talent tranche avec les bassesses d un «siècle pourri», miné par l inconsistance des dirigeants politiques. L historien nous introduit dans la pensée, mais aussi dans le quotidien des esprits les plus brillants du xvi e siècle avec un réalisme sans égal. La légitimité de cette réédition n est donc pas seulement à chercher dans la postérité de Jules Michelet ni dans le caractère patrimonial que l on donne souvent à son œuvre, mais dans sa capacité à donner vie à une époque. C. C. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre MICHELET Jules Histoire de France. Tome XI : Henri IV et Richelieu [Éd. des Équateurs, août 2008, 336 p., 15, ISBN : Édition présentée par Paul Viallanex et Paule Petitier.],!7IC8E9-jaajbi! Les éditions des Équateurs poursuivent la réédition encore jamais menée à son terme de L Histoire de France de Jules Michelet. Ce onzième volume est consacré au début du xvii e siècle. Plus de cent cinquante ans après l édition originale, Michelet est encore à contre-courant de l historiographie traditionnelle : pour lui, le xvii e siècle n est pas celui de la grandeur du royaume de France mais un siècle de régression politique, sociale, artistique qui contraste avec l épanouissement du xvi e siècle. Tandis que l historiographie classique fait débuter le xvii e siècle après la mort d Henri IV, Michelet y consacre une large part de son ouvrage : l assassinat d Henri IV, ultime soubresaut des guerres de religion, est un sombre présage qui annonce l anéantissement progressif des protestants au cours du xvii e siècle. Ce choix exclusif de la cour en faveur du catholicisme, indissociable pour Michelet du parti de l Espagne, est un fil conducteur qui mène de l assassinat de Gabrielle d Estrées au siège de La Rochelle commandé par Richelieu. Mais c est aussi la vie privée d Henri IV, son amour pour Gabrielle d Estrées, sa relation complexe avec Marie de Médicis, ses maladies et sa crainte permanente d être assassiné que ce volume nous fait découvrir. Jules Michelet restitue mieux que tout autre l atmosphère mortifère du palais du Louvre, les intrigues qui se nouent autour d un souverain isolé qui n a d autre allié que son ministre Sully. Pour Michelet, les ambitions politiques du monarque, le soutien qu il décide finalement d apporter aux protestants, condamnent Henri IV à la mort. Ce nouveau tome de L Histoire de France consacre aussi plusieurs chapitres aux évolutions de la société du début du xvii e siècle. Mais l un des grands talents de Michelet est de savoir mettre en regard la personnalité d un homme et le sens de sa vie politique. Ce génie s impose notamment dans les chapitres qu il consacre à Richelieu : le «sphynx à robe rouge» se dresse devant nous, orchestre sa fascinante carrière en même temps qu il conduit la France vers de nouvelles orientations politiques. C. C. Ouvrage soutenu par le Centre national du livre Mollier Jean-Yves Édition, presse et pouvoir en France au xx e siècle [Fayard, octobre 2008, 506 p., 24, ISBN : ],!7IC2B3-gdicbi! Nul autre que Jean-Yves Mollier n était mieux placé pour écrire cette histoire de l édition au xx e siècle. Auteur de multiples ouvrages sur ce secteur depuis la publication en 1988 de son livre L Argent et les Lettres. Histoire du capitalisme d édition , il a dirigé nombre de travaux de chercheurs explorant le domaine de l édition. De plus, il a bénéficié récemment de l ouverture des archives Hachette pour la période Mollier avait d ailleurs consacré en 1999 une biographie à Louis Hachette. Avec cette nouvelle publication, il réalise un tableau général et historicisé de l évolution de l édition en France qui subit aujourd hui des mutations telles que d aucuns, comme André Schiffrin, vont jusqu à parler des risques d une édition sans éditeurs. Sans jouer les faux prophètes et sans affirmer que le pire nous guette, l auteur, en excellent connaisseur de ce domaine pris en tension entre les modes du temps, les pressions du pouvoir et les lois inexorables du marché, conduit son lecteur à une meilleure connaissance de ces personnages ambivalents, à la fois négociants et intellectuels que sont les éditeurs. La visée de l auteur est globalisante et fait se succéder les années folles, la seconde guerre mondiale, l état de l édition dans les années 1950, la crise de 1968, le temps des concentrations dans les années 1980, et l ère des groupes planétaires de communication aujourd hui. Cependant, Mollier privilégie dans ce tableau quelques fils rouges compte tenu de ses sources inédites : celles de Hachette et des métamorphoses de ce groupe souvent stigmatisé comme «la pieuvre verte». Il accorde aussi une place majeure à l étude du comportement des éditeurs sous l Occupation. Sur ce point, on savait déjà beaucoup de choses depuis la publication du livre de Pascal Fouché, L Édition française sous l Occupation, mais l ouverture depuis des archives a permis à Mollier de dresser un tableau plus informé au terme duquel l édition française ne sort pas grandie. Non seulement elle a établi les fameuses «listes Otto» (Abetz), élaguant de ses catalogues nombre d auteurs, mais les éditeurs français ont même devancé l appel, non tant par passion collaborationniste que pour pouvoir surnager dans les flots d immondices de l époque. On l aura compris, un livre précieux qui défend l aventure du livre et de ses médiateurs, ces «Janus bifrons» que sont les éditeurs. F. D.
85 86 sciences humaines et sociales Morrison Donald et Compagnon Antoine Que reste-t-il de la culture française? suivi de Le Souci de la grandeur [Denoël, septembre 2008, 210 p., 13, ISBN : Traduit de l américain par Michel Bessières.],!7IC2A7-cgaeej! Sapiro Gisèle (dir.) Translatio. Le marché de la traduction en France à l heure de la mondialisation [CNRS éditions, coll. «Culture et société», septembre 2008, 432 p., 35, ISBN : ],!7IC2H1-aghcjg! «Nous nous sommes longtemps cru les meilleurs mais la France est aujourd hui une puissance culturelle moyenne.» (Antoine Compagnon.) 3 décembre 2007 : l édition internationale du Times fait sa une d un article de Donald Morrison sur la «mort de la culture française». Janvier 2008, Olivier Poivre d Arvor riposte par une Lettre à nos amis américains qu accompagne une liste de 300 créateurs français de rayonnement international. Ce livre à deux voix entend réchauffer la polémique. Journaliste amoureux d un stéréotype «français» (il adore Daniel Pennac), Morrison recopie, pour enfoncer son clou, les diatribes françaises antimodernes nombreuses depuis le milieu des années 1980 (Aron, Fumaroli, Huston, Quemin, Millet ), art par art, et coupable par coupable (la langue en déclin, l école en procès, l État interventionniste). Professeur au Collège de France et à la Columbia University, historien de la littérature, Antoine Compagnon réplique mais sans répondre vraiment. Quant (c est moi qui parle) à Morrison, qui ironise sur Le Soulier de satin et La Maman et la Putain, il eût fallu répondre que le rôle de la France pourrait être de donner au monde ce que le monde n attend pas. Mieux : s inspirer d un Gombrowicz qui dans son Journal ( ) écrit : «Je voulais arriver à ce qu un Polonais puisse dire avec orgueil : j appartiens à une nation mineure.» Surtout, dans ce livre-journal, ce n est qu en passant que Compagnon s avise de ce que peut-être «la France» a changé : «Les cultures sont-elles encore nationales?» La «France» (son identité terre-nation-langue) pourrait bien être un obstacle épistémologique à la réflexion. L art en France a remplacé l art français. Regardons : Le Clézio prix Nobel de littérature, Atiq Rahimi prix Goncourt, Tierno Monemembo prix Renaudot. Ou la «MC 93» de Bobigny et ses «spectacles surtitrés» récemment objets d une offensive du pouvoir. Et, face à Francfort ou Hollywood, l importance du prix unique du livre et du financement «français» des cinématographies du monde entier À suivre Pour la littérature et les sciences sociales seules, et sous la direction de Gisèle Sapiro, une enquète savante paraît opportunément. Menée en et concernant les traductions en français depuis les années 1980 le moment où change, pour des raisons tenant au champ littéraire hexagonal, le statut de la littérature étrangère (apparition d un nouveau type d éditeurs comme Actes Sud). Malheureusement quasiexclusivement quantitative et manquant d histoire (depuis 1945). Là encore, il eût été bon d aller chercher des concepts chez les écrivains (qui ont fait l expérience anticipée de la mondialisation contemporaine, de Gombrowicz à Rushdie). Reste que ce livre est passionnant. J.-P. S. Münster Arno André Gorz ou le socialisme difficile [Éd. Lignes, octobre 2008, 156 p., 14, ISBN : ],!7IC3F5-cgabjd! Voilà un petit livre d à peine plus de cent pages qui est bien utile comme introduction à l œuvre d un grand intellectuel français récemment disparu, André Gorz. On se souvient du très beau chant d amour que Gorz avait écrit à sa compagne de toujours, Dorine, atteinte d une maladie dégénérative (Lettre à D. : histoire d un amour, 2006) et la suite tragique lorsque, le 24 septembre 2007, André Gorz décide pour elle et pour lui de mettre fin à leur vie. Cet acte d amour a été précédé par toute l œuvre de ce compagnon de Sartre que fut André Gorz et dont tout le sens a été de préserver en des années d hiver l espérance d une société plus juste, plus émancipée. Il aura fait montre d une extraordinaire lucidité par son regard critique, son intelligence au scalpel que l on peut retrouver dans ses ouvrages, mais aussi dans ses chroniques sous le pseudonyme de Gérard Horst ou de Michel Bosquet. Attentif notamment aux mutations des modalités du travail dans la société moderne, à l émergence de la dimension d écologie politique et à l utopie autogestionnaire, il aura été tôt un critique acerbe des dogmes issus du marxisme (Adieux au prolétariat, 1980). L auteur de ce livre-hommage, d origine allemande, maître de conférences en philosophie à l université de Picardie, a rencontré Gorz à l âge de 28 ans en 1971, tout de suite frappé par la conjugaison entre le haut niveau de ses réflexions et sa grande modestie. Il retrace dans cet ouvrage les années de formation et celles qui relèvent de l essai de construction d un socialisme du possible. Il en ressort la marque de la figure tutélaire de Sartre, toujours présente dans le geste philosophique de Gorz, celui d une défense contre vents et marées de l émancipation de la part existentielle de l individu et le refus radical de toute forme de déterminisme mécaniste. Une œuvre qui continue à faire penser. F. D. NATTIEZ Jean-Jacques Lévi-Strauss musicien. Essai sur la tentation homologique [Actes Sud, octobre 2008, 241 p., 23, ISBN : ],!7IC7E2-hhijgg! Tout lecteur de Lévi-Strauss ne peut ignorer la part considérable de la musique dans la vie et la pensée de l ethnologue ainsi que le rôle de l opéra ceux de Wagner au premier chef dans l analyse des mythes. De nombreux commentateurs Nattiez lui-même dès 1973, Catherine Clément se sont attachés à ce versant de ses travaux où convergent langage, mythe et musique. Selon lui, l opéra aux xviii e et xix e siècles prend en charge les fonctions du mythe dont la principale est la résolution des contradictions. Si l homologie existe entre mythe et musique, c est que la musique est récit. Ce n est pas Vient de Paraître N o 34 février 2009
86 sciences humaines et sociales 87 que la musique rapporte quelque chose de dicible, c est qu à la façon du mythe elle produit sur l auditeur un effet. Ce livre paru quelques semaines avant le centième anniversaire de l auteur de La Pensée sauvage reprend la question dans son entier, examinant le structuralisme de l anthropologue, son rapport théorique avec l opéra, ses goût musicaux. Pas à pas sont pointés les «dérapages» (le mot est de Nattiez), les écarts à l égard de la linguistique et de la phonologie. L anthropologue ne serait pas un structuraliste orthodoxe mais un structuraliste herméneute. De la lecture des partitions d orchestre que pratique Lévi-Strauss elles rendent visibles la verticalité et le déroulement de la musique viendrait la préférence du couple diachronie/synchronie sur le couple syntagme/paradigme. La critique de l essayiste va jusqu à renverser la thèse de l ethnologue : la musicologie tire davantage profit de l analyse des mythes que l analyse des mythes de l opéra. Dans l association musique et mythe, «sons sans le sens» d un côté et «sens sans le son» de l autre, le commentateur voit la production d un mythe d origine de la musique. Musicologue de renom, éditeur de la plupart des écrits de Boulez, connaisseur de longue date de l œuvre de Claude Lévi-Strauss, Nattiez écrit le livre dense et minutieux d un admirateur critique. Il lègue de Lévi-Strauss un portrait sans révérence : celui d un grand écrivain rattrapé par le nihilisme, pour qui la musique demeure «le mystère suprême des sciences de l homme». M. E. Nora Pierre et Chandernagor Françoise Liberté pour l histoire [CNRS éditions, octobre 2008, 64 p., 4, ISBN : ],!7IC2H1-aggiei! Le petit ouvrage édité par les éditions du CNRS regroupe deux textes, l un écrit par Pierre Nora, président de Liberté pour l histoire, l autre de sa vice-présidente, François Chandernagor. Cette association s est constituée en 2005 pour résister à la multiplication des lois concernant l histoire dites lois mémorielles et assurer la défense des historiens pouvant être incriminés au nom de ces lois, comme l avait été en 2005 Olivier Pétré-Grenouilleau, victime d une assignation en justice déposée par un collectif se réclamant de la mémoire de l esclavage pour contestation de crime contre l humanité parce qu il avait réfusé d appliquer la qualification de génocide à la traite négrière. À la suite de l ouvrage du président fondateur de Liberté pour l histoire, René Rémond (Quand l État se mêle de l histoire, Stock, 2006), les auteurs reprennent l argumentaire de l association dans un contexte renouvelé puisque désormais, si la France semble renoncer à promulguer de nouvelles lois ce qui n était pas totalement acquis à la date d écriture des deux textes, une loi cadre est en discussion au sein des institutions européennes, prévoyant de pénaliser non seulement la contestation des crimes contre l humanité, mais aussi leur «banalisation grossière» expression assez floue pour soutenir n importe quelle action judiciaire. Le texte de Pierre Nora, «Malaise dans l identité historique», contextualise ces lois et montre comment la qualification rétroactive de crime contre l humanité associée à la dynamique de l imprescriptibilité opère à une moralisation de l histoire qui peut conduire à une impossibilité de faire de l histoire. Françoise Chandernagor de son côté, dans son article «L histoire sous le coup de la loi», montre en quoi ces lois sont anticonstitutionnelles et quel sera l embarras des juges si d aventure les tribunaux deviennent le lieu d arbitrage des conflits mémoriels. P. G. OLIVE Jean-Paul Un son désenchanté : musique et théorie critique [Klincksieck, coll. «Collection d esthétique», octobre 2008, 382 p., 29, ISBN : ],!7IC2F2-adgicc! Cet essai prend pour entrée Philosophie de la nouvelle musique, texte qui oppose Schönberg et Stravinski. Philosophe, musicologue, sociologue et compositeur, Adorno ( ), qui doit l essentiel de sa formation de musicien à Alban Berg, est l un des esprits les plus féconds de l École de Francfort. Dans les années 1930, il lit Ernst Bloch, Lukacs (dont il s efforce de dépasser l opposition nature/ histoire), Walter Benjamin qui, en dépit d un désaccord permanent au sujet de la dialectique, sera toujours l interlocuteur essentiel. Adorno critique les concepts de montage, de choc, mais réemploie ceux d expérience, d aura, de fragment. Le fragment fonctionne comme frein à la totalité et l analyse musicale le décrit dans une relation de tension entre les parties et entre elles et le tout. En musique, l aura lie les moments de l œuvre et, pour cette raison, peut dissimuler «l acte de [sa] production». La grande affaire qui occupe Adorno est la rationalité, le sort du sujet dans l art et la réification du matériau, problèmes qui accompagnent à peu près tout texte du philosophe. Ces questions se forgent dans l étude des partitions de Schönberg, Stravinski, Mahler, Wagner, Beethoven, Debussy, Ravel et dans l appréhension post-marxiste de la nature des rapports sociaux dans la société industrielle moderne. Cette étude cherche «la jointure» entre pensée philosophique et pensée musicale sans passer par pertes et profits l intérêt pour l expressionnisme et le surréalisme. Si l auteur désavoue les appréciations brutales sur le jazz, il poursuit pour son compte des analyses des œuvres de Ligeti, Kurtag, Lachenmann, attestant la fécondité de la pensée d Adorno. Ce livre-ci emprunte sa composition à l idée de constellation chère à Benjamin. Chaque chapitre est augmenté d une petite section appelée «fiction». Les syllabes des noms des personnages mis en scène s effacent au fil du texte à la manière des instrumentistes de la Symphonie des Adieux de Haydn qui quittent l orchestre les uns après les autres. Une citation de Théorie esthétique révèlera à l extrême fin du livre le sens de «Fiction». Ce livre très «adornien» se révèle peu critique à l égard de la pensée critique du philosophe-musicien. Siège-t-elle dans le seul adjectif «désenchanté»? Qu est-ce alors que «le son désenchanté»? Le son qui a perdu son aura, le son venu «de la violence de la subjectivité [qui fait] éclater les œuvres d art, non pour s exprimer mais pour se débarrasser sans expression de l apparence de l art», ainsi que l écrit Adorno à propos du style tardif de Beethoven. M. E.
87 88 sciences humaines et sociales OURY Jean et ROULOT Danielle Dialogues à La Borde [Hermann, coll. «Psychanalyse», octobre 2008, 297 p., 30, ISBN : Suivi de En hyperfocale de Olivier Legré, préface de Michel Balat.],!7IC7A5-gghigd! Jean Oury a aujourd hui 84 ans. Élève et ami de François Tosquelles, analysant de Lacan, il exerce la psychiatrie depuis Plus précisément, il est l un des personnages clés du mouvement de la psychothérapie institutionnelle. Ce mouvement a lutté, et lutte encore, simultanément contre la ségrégation des patients psychiatriques, visible dans les pratiques asilaires «classiques» depuis le «grand renfermement» de 1656 (voir Michel Foucault, Histoire de la folie à l âge classique), et contre la non-reconnaissance de la spécificité psychiatrique telle qu on peut par exemple l observer au sein de l antipsychiatrie. En 1953, Jean Oury fonde la clinique de La Borde, à Cour-Cheverny, dans le Loir-et-Cher. Il y met en œuvre une pratique psychiatrique relevant des principes de la psychothérapie institutionnelle, activité qu il continue d exercer. Au fil des années, La Borde va susciter l intérêt de philosophes comme Deleuze, connaître une renommée internationale et faire l objet d un film de Nicolas Philibert, La Moindre des choses. Oury publie cette année quatre ouvrages aux éditions Hermann. L un rassemble l ensemble des préfaces, introductions et avant-propos écrits par lui (Préfaces). L autre développe en quatre courts chapitres les liens entre «formation et institution psychiatrique» (Itinéraires de formation). Le troisième est un Essai sur la création esthétique qui défend «l imaginaire esthétique comme facteur d intégration biopsychologique». Le quatrième, enfin, se présente sous la forme de dialogues entre Jean Oury et Danielle Roulot, elle-même psychiatre à La Borde. Les auteurs y témoignent de leur pratique clinique et institutionnelle tout en en dévoilant les assises théoriques. Les références sont nombreuses, l érudition et le champ de savoir parcouru impressionnants. On y découvre également des éléments historiques qui éclairent le développement de la psychothérapie institutionnelle dans ses rapports avec la psychiatrie et la psychanalyse. V. C. PASTOUREAU Michel Les Animaux célèbres [Arléa, coll. «Arléa-Poche», septembre 2008, 330 p., ill. n. & b., 10, ISBN : ],!7IC8G9-fjicha! Directeur d études à l École pratique des hautes études, l historien Michel Pastoureau se souvient encore des difficultés qu il rencontra autrefois pour faire accepter son sujet de thèse jugé futile sur le bestiaire médiéval avant que ne vienne le temps de la reconnaissance. Les temps ont changé et l animal a désormais pris sa place, y compris dans le champ de la réflexion philosophique. Puisant dans plusieurs registres la Bible (le serpent de la Genèse, l ânesse de Balaam, la baleine de Jonas, le bœuf et l âne de la crèche), la mythologie gréco-romaine (le Minotaure, le cheval de Troie, la louve romaine), l histoire médiévale, dont il est spécialiste (le renard, le cerf, l ours auquel il a d ailleurs précédemment consacré un livre entier : L Ours. Histoire d un roi déchu), l auteur nous propose ici un choix de notices, de taille variable, portant sur une quarantaine d animaux «célèbres», soit dès leur époque, soit jugés tels par lui. L entrée de l animal dans le monde des jouets au début du xx e siècle, et notamment «Teddy Bear», ainsi nommé en souvenir d une anecdote liée aux piètres talents de chasseur du président américain Theodore Roosevelt, comme les héros de bande dessinée, apparus dans les années 1930, ne sont pas oubliés témoins Milou, Mickey, Donald, les sangliers d Obélix, pas plus que les animaux au service de la science : Laïka, la première chienne envoyée dans l espace et qui n en revint pas vivante, ou encore Dolly, première brebis clonée. S. C.-D. RENOUARD Yves Leçons sur l unité et la civilisation françaises [Confluences, novembre 2008, 115 p., ill. n. & b., 12, ISBN : Préface de Vincent Hoffmann-Martinot, postface de François Renouard.],!7IC3F5-chabeh! Yves Renouard est un grand historien médiéviste un peu «oublié» aujourd hui. Aussi l édition de ces Leçons, qui dormaient dans les papiers familiaux, est-elle une occasion de redécouvrir un style d histoire qu on avait sans doute délaissé dans la période récente : les synthèses larges, nourries d une érudition impeccable et écrites dans un style brillant mais clair et accessible, destinées à un public de non-spécialistes, et plus précisément à des étudiants étrangers pour ces conférences. Ces textes rectifient quelque peu l image d historien économiste laissée par Y. Renouard car, en cherchant à démêler ce qu est «l énigme française», l auteur brasse large en termes de domaines abordés et ces Leçons témoignent de ce que le terme «histoire totale» pouvait signifier pour l auteur. C est toujours le secret de l unité française qui mêle précocement un territoire, une nation et un État centralisé que cherche à rendre intelligible Y. Renouard. De cette unité procède selon lui ce qui singularise la France : centralisation, sens de la mesure, abstraction, logique et élégance et par dessus tout son universalité. Il y a du Vidal de la Blache dans la grande sensibilité d Y. Renouard à la géographie de la France et du Lavisse quand il fait des «prédispositions naturelles» du territoire de la France la cause première de sa vocation universelle ou encore quand il évoque la «première mission naturelle de la France» qui était de «constituer le lien entre les pays du Nord et les pays du Midi». Le ciment de ces textes est bien l amour de la France «tournée vers tous les aspects de la vie, de la pensée et de l action de l homme» et terre par excellence de l universalisme et l attachement profond de l auteur à cet universalisme français affleure à chaque page. En ces temps où le renouvellement des questionnements historiens comprend un nouveau désir de globalité et de totalité, ces Leçons, dans la grande tradition française de l histoire de la civilisation, peuvent faire utilement réfléchir. C. D. Vient de Paraître N o 34 février 2009
88 sciences humaines et sociales 89 RUSTENHOLZ Alain Les Grandes Luttes de la France ouvrière [Éd. Les Beaux Jours, septembre 2008, 286 p., ill. n. & b. et coul., 29, ISBN : ],!7IC3F1-hjacib! Voilà un ouvrage d histoire ouvrière qui est structuré par une logique alphabétique de lexique et qui décline un choix des moments et des lieux clés de l histoire ouvrière. D Albi à Waziers, ce sont ainsi cent cinquante ans d histoire ouvrière cristallisée dans ces moments et ces lieux que l on peut ainsi à loisir consulter. Cette rythmique de l histoire ouvrière est aussi une rythmique de la mémoire ouvrière, tant ces moments et ces lieux de hautes luttes restent pour les communautés ouvrières concernées, et même quelquefois pour la mémoire nationale elle-même, des repères structurants d un long combat pour la démocratie sociale et la dignité. C est le répertoire des revendications et des espoirs de l agenda de la lutte ouvrière qui est en quelque sorte condensé dans ces moments et dans ces lieux qui ont chacun leur coloration symbolique propre : comment dissocier les 55 jours d Anzin en 1884 de Germinal? Les grèves de 1947 de la peur de la violence insurrectionnelle à laquelle on les associe encore? Et les événements de Béziers de 1907 des «braves soldats du 17 e»? Lip en 1973 du mot d ordre «on fabrique, on vend, on se paye»? Tant et tant d associations d images, de lieux, de dates, de revendications, de valeurs, de mots, d actions et d acteurs qui font points de capiton dans la mémoire ouvrière. Le mérite du livre est d ajouter des épisodes carrément oubliés ou sous-estimés, si nombreux, et qui prouvent à l envi que notre société s est bâtie autant sur le dissensus social, les répressions et les drames ouvriers que sur l unanimité et le consensus nationalrépublicain. L ouvrage est richement illustré, ce qui ajoute à son attrait et à son utilité. Accessible, écrit dans une langue enlevée et précise, ouvertement «engagé», le livre reste une sorte de répertoire tout autant alternatif et analytique des lieux d histoire et de mémoire du monde ouvrier français : un utile rappel dans un temps qui a fait de la «disparition» de la classe ouvrière un thème idéologique dominant. C. D. SAURET Marie-Jean L Effet révolutionnaire du symptôme [Érès, coll. «Humus, subjectivité et lien social», septembre 2008, 280 p., 25, ISBN : ],!7IC7E9-cajfdb! Marie-Jean Sauret est psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l université Toulouse-Le Mirail. Il s interroge dans cet ouvrage sur la capacité de la psychanalyse à «rester présente dans le lien social» et à rejoindre «la subjectivité de notre époque» (la formule est de Lacan). C est donc à un travail de contextualisation, soit d étude autant de notre monde contemporain que de la situation actuelle de la psychanalyse que se livre ici l auteur. Il s attache ainsi à distinguer psychothérapie et psychanalyse, à revenir sur la question de l époque dite postmoderne et du rapport à l autre, à l amour et à l autorité qu elle promeut, avant d aborder les ressources propres de la pratique psychanalytique et les raisons de sa pertinence toujours vive. Il s inscrit en ce sens dans la lignée des Jean-Pierre Lebrun, Charles Melman et Dany Robert- Dufour qui disent constater une évolution sociale de la subjectivité, une «nouvelle économie psychique» pour laquelle la psychanalyse semble de prime abord assez démunie. Mais il convient de spécifier ce qu est la psychanalyse avant de penser son inscription dans notre contemporanéité : «la psychanalyse est une expérience de parole offerte, non pas à l individu bio-psycho-social, mais au sujet, c est-à-dire à celui qui s interroge : que suis-je? Celui-là ne trouve pas de réponse dans ses déterminations individuelles, naturelles, justement : ce que je suis comme vivant n est pas ce que je suis comme sujet. La psychanalyse appelle sujet ce qui parle dans l individu, ce qui doit dès lors tirer les conséquences de la réponse à sa question et de la nature de cette réponse.» Partant de ce type de rapport à la parole qui caractérise l analyse, Marie-Jean Sauret précise ensuite comment le symptôme constitue une réponse pour le sujet et remplit ainsi des fonctions (notamment celle de nouer corps, jouissance et langage). Bien qu elle vise aussi à réduire le symptôme, c est à reconnaître ce point que la psychanalyse trouve sa singularité. V. C. SIMON Gildas La Planète migratoire dans la mondialisation [Armand Colin, coll. «U Géographie», octobre 2008, 256 p., 25, ISBN : ],!7IC2A0-deghjj! Atlas des migrations [Le Monde/La Vie, Hors-série , novembre 2008, 18 p., 12.] Voici un travail qui signe le bilan à la fondation et la tête d un des meilleurs laboratoires européens de recherches sur les migrations, Migrinter à Poitiers. Mais Gildas Simon, son patron, va plus loin : il évalue aussi les territoires transnationaux des migrations pour montrer comment elles fonctionnent par rétroaction. Car les migrations internationales sont surtout des processus sociaux qui identifient des territoires. Loin d être uniformisées comme de nombreuses composantes de la mondialisation, elles sont porteuses de diversité dans les chemins parcourus, qu ils soient professionnels ou personnels. Actuellement, la planète est si turbulente que Simon prône la régulation et l humanisation de ces mouvements qui ne sont pas suffisamment harmonisés par les politiques, notamment en matière d émigration rurale dans les pays pauvres. Dans les pays riches, les débats actuels sur les migrations choisies font écho à ceux qui inquiètent tant de pays du Sud d être dépossédés de leur matière grise. Gildas Simon a prêté son savoir à de très beaux documents cartographiques de l Atlas des migrations, travail exhaustif de mise en scène des grands mouvements démographiques sur la planète. D où il ressort que les femmes ont un rôle considérable dans les processus actuels (aides au départ, départ pour elles-mêmes pour des travaux de domesticité et de gardes d enfants qui se mondialisent). Les inégalités de développement devant le changement climatique, les héritages des diasporas (Liban, Arménie, etc.), le tourisme et ses formes massifiées, tout est décortiqué avec un réel talent cartographique et donne à voir une planète Terre qui se recompose sans cesse. G. F.
89 90 sciences humaines et sociales Solé Jacques Révolutions et révolutionnaires en Europe [Gallimard, coll. «Folio-Histoire», novembre 2008, 816 p., 11,50, ISBN : Première édition.],!7ic0h0-deaibb! On ne pourra pas reprocher à l historien Jacques Solé, comme l a fait en son temps François Furet en stigmatisant le «catéchisme révolutionnaire», de lire la révolution de 1789 avec les lunettes bolchéviques de 1917, puisque l auteur clôt son étude au moment où éclate la révolution russe, considérée comme exceptionnelle par rapport au schéma mis en avant. Jacques Solé limite son ambition au seul xix e siècle, mais en revanche ce qu il perd en temporalité, il le gagne au plan spatial en sortant du cadre hexagonal pour prendre le parti d un horizon européen. L auteur nous invite à le suivre dans une typologie qui vise à rendre manifeste la pluralité des situations révolutionnaires : il distingue les révolutions sans révolutionnaires, les révolutionnaires sans révolution, et enfin les victoires des révolutionnaires. Jacques Solé, déjà bien connu pour son ouvrage L Amour en Occident à l époque moderne, apporte surtout sur ce qu a été au xix e siècle la condition de vie des révolutionnaires, leur mode de vie confronté à l exil ou à la clandestinité, les impératifs de la propagande, les liens entre individus et organisations, les espérances, soit les diverses formes de la vie quotidienne en terre révolutionnaire. Au contraire de ce que l on considérait jusque-là, Jacques Solé montre que les révolutions sont surtout portées par la volonté de bouleverser l ordre politique davantage que l ordre économique et social et se sont intégrées au xix e siècle dans la matrice nationale. C est une énorme somme inédite qu apporte là cet historien qui vaut surtout pour son exploration de zones peu visitées jusque-là comme l Albanie, les Balkans, l Irlande, le Portugal et par sa démonstration de l importance accordée à l étude du contexte qui atteste l aporie d envisager le phénomène révolutionnaire comme unique, monovalent, et pur dérivé d un concept abstrait conduisant inéluctablement à l échec et au totalitarisme. F. D. STORA Benjamin Les Guerres sans fin. Un historien, la France et l Algérie [Stock, coll. «Un ordre d idées», septembre, 2008, 164 p., 16,50, ISBN : ],!7IC2D4-agafbh! Benjamin Stora est à l heure actuelle, l un des meilleurs spécialistes de l histoire du Maghreb en France. Auteur d une vingtaine d ouvrages consacrés essentiellement à la mémoire francoalgérienne, il s est attelé ces dernières années à une plongée au cœur d une mémoire personnelle. Il publie à cet égard Les Trois Exils _ Juifs d Algérie (2006). Au préalable, il avait publié chez Stock La Dernière Génération d octobre, qui racontait son engagement politique de 1968 à Les Guerres sans fin reviennent cette fois-ci, comme l indique son sous-titre, Un historien, La France et l Algérie, sur un autre engagement : celui de l écriture de l histoire de l Algérie et de l immigration algérienne en France. Deux formes d engagement, qui sans s opposer, fonctionnent en miroir. Entre étude historique et mémoires personnelles, Les Guerres sans fin est une réflexion sur l écriture de l histoire et une analyse fine des relations franco-algériennes. L essai s ouvre par une «lettre originale» (un petit cercueil en bois dans une grande enveloppe beige) que vient de recevoir de Benjamin Stora et se ferme par une méditation de l auteur sur Albert Camus, plus précisément sur le silence de Camus. Vaste programme. B. M. M. Waquet Françoise Les Enfants de Socrate. Filiation intellectuelle et transmission du savoir, xvii e -xxi e siècles [Albin Michel, coll. «Bibliothèque histoire», septembre 2008, 336 p., 22, ISBN : ],!7IC2C6-bihaaa! Reprenant l interrogation qui a été celle du philosophe George Steiner qui avait publié un Maître et disciple en 2003, l auteur s attache ici à historiser cette relation dans le cadre plus limité de l Occident entre le xvii e siècle et aujourd hui, alors que Steiner étendait ses considérations sur tous les continents et vingt-cinq siècles. Le propos perd en ampleur, mais gagne en profondeur et en minutie dans l examen des diverses manifestations de ce rapport dont Socrate a inventé la matrice pour sa maïeutique. Cela présuppose de la part de Françoise Waquet d aller traquer les paratextes, les entours, les marges des œuvres publiées dans les remerciements, les dédicaces, des préfaces ou postfaces, les leçons inaugurales ou les allocutions commémoratives, les mentions du lien tout personnel qui attache le scripteur à son surmoi. Pas simple, car le plus souvent, ces liens très personnels sont de l ordre de l indicible et de moments de transition, de temps apparemment morts mais où l essentiel se joue : dans les transports lorsque le disciple raccompagne son maître, dans les cafés ou dans des groupes informels restreints hors des institutions académiques. Pierre Nora avait déjà innové à la fin des années 1980 en introduisant un genre nouveau, l ego-histoire, ouvrage qui sert de source à l auteur qui atteste par exemple l importance d un Ernest Labrousse pour Michelle Perrot ou d un Fernand Braudel pour Pierre Chaunu. Il y a là comme un «lien d âme» qui touche à l intime et rejoue souvent le rapport père-fils. Françoise Waquet se demande cependant si ce lien privilégié n est pas en train d exploser à l heure de l atomisation du savoir, des progrès de sa virtualisation, de sa féminisation. N assiste-t-on pas en effet à la disparition de ce type très individué et intime de transmission du savoir? F. D. Vient de Paraître N o 34 février 2009
90 sport 91 SPORT Sélection de Serge LAGET FOURNEL Paul Méli-Vélo [Éd. du Seuil, juin 2008, 252 p., 16, ISBN : ],!7IC0C0-jggchg! C est un dictionnaire sans en être un, et un abécédaire rebaptisé Méli-Vélo, qu importe, c est surtout une œuvre d amour, autour du vélo, que nous livre l éclectique Paul Fournel, qui n est pas né à Saint- Étienne, l ancienne capitale du cycle, par hasard. Eh oui! Paul, aime, connaît bien et pratique farouchement le vélo ou la bicyclette, c est selon, à nous amuser, et émoustiller avec deux cent cinquante pages de définitions techniques, historiques ou biographiques. Ça commence avec Abri (à prendre), et ça finit avec Zaaf, et Zigzag, en fait c est bien de cela dont il s agit, d un musardage au vaste pays de la petite reine, de sa langue, de ses codes, de ses machines, et de ses champions. Car la Vélocipédie, c est un monde, avec ses enfers (Paris-Roubaix, Arenberg, le dopage, 3 pages svp), ses figures (Armstrong, Anquetil, Bartali, Coppi, Hinault, Poulidor, Robic ou Merckx), son outil ou instrument sacré, avec ses accessoires (belle machine, cadre, cale-pied, poids, cocottes, casque, selle, etc.) et son paradis. Et le fait que nous partagions le même avec l auteur, en l occurrence les giboyeuses routes du Velay, du Vivarais et des Cévennes, atténue notre seul petit regret : le grain de folie des définitions n est pas assez gros. C est bien, très sérieux, très professionnel, mais une dent de mieux en fantaisie nous aurait ravis. Elle y est parfois, quand Paul sort le terme xanthopsie (maladie faisant voir tout en jaune), raconte ses mésaventures avec le vent, «remet le facteur sur le vélo» (reprend l entraînement à petite vitesse), évoque son Manufrance (le catalogue a été une des plus belles machines à fabriquer des rêves cyclistes) et son Hirondelle (qui servait aussi la loi et l ordre, et prêta son nom aux gendarmes qui l enfourchaient), proclame péremptoirement que «le dossard fait le coureur», montre le camion-balai tel qu il est : «cette camionnette maussade». On aurait aimé plus, quand on attise la gourmandise, c est le prix à payer. Reste un beau et bon livre, dont les citations de champions (Gimondi, Bobet, Ocana, Vietto, Saiz) ou d écrivains (Allais, Perec, Blondin) complétant les définitions sont un vrai plus. La plus belle pour la route et pour remercier l auteur : «Le petit bidon du soigneur de Bobet est tout juste convenable pour aller de l hôtel à la ligne de départ.» C est de Rivière, et vient pour étayer le mot dopage S. L. GARCIA David La Face cachée de L Équipe [Danger Public, coll. «Hors jeu», octobre 2008, 552 p., 16,90, ISBN : ],!7IC3F1-cdcacg! Deux ans d enquête sont-ils suffisants pour qu un journaliste indépendant, comme l auteur, David Garcia, puisse découvrir «la face cachée» du quotidien sportif L Équipe, surnommé «la bible du sport»? Après en avoir lu les 552 pages, on doit répondre non. Des facettes peut-être, la face, non. À la décharge de l auteur, il faut dire que l histoire de ce titre emblématique, unique dans l histoire de la presse, est immense parce qu elle remonte à 1946, que c est le prolongement de L Auto qui ne disparaît pas tout à fait comme c est dit, que c est un «monopole» malgré lui, et qu enfin ce journal crée en partie la matière dont il parle. Ce quotidien né dans la tourmente de la Libération est avant tout un journal de passion absolue, c est ce que l auteur, dont le travail est néanmoins intéressant et méritoire, n a pas compris. Fondateur de la maison en 1900, puis du Tour en 1903, l ancien champion Henri Desgrange était un journaliste fou de sport, à la puissance de travail phénoménale ; Jacques Goddet, son fils spirituel, qui prit le relais en 1946 avec L Équipe était du même tonneau. Il aimait le sport de passion, le connaissait, et avait lui aussi une plume lui permettant de le raconter de manière épique. Oui, il y a parallèle et continuité entre les titres et les hommes, et l histoire de L Auto éclaire celle de L Équipe. Comme L Auto, L Équipe s est retrouvé malgré lui en situation de monopole, car lui aussi avait été attaqué par des titres (Élans, Sports, Record) parfois mieux faits, mais sans le feu sacré animant les hommes du légendaire 10, rue du Faubourg-Montmartre. Et comme L Auto jadis, L Équipe a créé dans les années 1950, les grands événements athlétiques, ou footballistiques, lui permettant d étoffer des ventes s appuyant déjà sur un calendrier cycliste-maison, ce que ses adversaires tentèrent en vain. Certes, la notion d intérêt était là, le panache aussi. La preuve : les meilleurs journalistes de Sports, de sensibilité communiste, rejoindront le Faubourg après la disparition de leur titre. Ils s appelaient Marchand, Chany, ou Teissier, et jouèrent un beau rôle dans leur nouvelle maison. Le mot est lâché, lui aussi a échappé à notre enquêteur, ce journal est une maison, la maison Goddet, puis Amaury, la maison de la passion. Certes, ces familles n étaient pas sans défaut, pourtant assurément pas aussi nulles que l auteur voudrait nous le faire croire à la lueur de témoignages de proches manquant autant de hauteur de vue que de charité chrétienne. La preuve, eux sont redevenus des ombres, la saga continue malgré d inévitables trahisons ou dérapages, qui deviennent ici les affaires Jacquet, Tapie, Armstrong ou Jalabert. Elles sont indiscutables, et riches, si l on ose dire, en règlement de comptes plus ou moins anonymes. Le point faible de L Equipe est paraît-il l investigation, on se demande s il n a pas un peu déteint sur l auteur. Un peu, car cela reste un essai plein de coups de sang et de cœur. S. L. LINFORT Jean-Michel Le Grand Livre des illustrateurs, dessinateurs et caricaturistes du Tour de France [Cheminements, coll. «Beaux livres», septembre 2008, 416 p., ill., 80, ISBN : Préface de Jean-Marie Leblanc et Christian Prudhomme.],!7IC8E4-hihefd! Quand on lâche «un sous-préfet aux champs», comme nous le rappellent avec bonheur les préfaciers, ancien et actuel patron du Tour de France, le merveilleux prétexte de cet ouvrage, la prise de risque est réelle. Ou, il bafouille du «Messieurs, et chers administrés» en herborisant, ou comme Jean-Michel Linfort, l auteur, qui appartint aussi à cet illustre corps de fonctionnaires, tout en se doublant d un peintre de talent, d un amoureux du vélo, et d un collectionneur, il se met à labourer les champs sans avoir l air d y toucher pour en faire jaillir un invraisemblable trésor.
91 92 sport Cet album monumental grinçant sur sa reliure, comme un vieux coffre, est en effet l invraisemblable et joyeuse compilation de tous les dessins, de toutes les charges, fresques et caricatures inspirées par «la grande boucle» depuis De Pellos à Pic, son élève, en passant par Paul Ordner, Déro, Chenez, Blachon, Lefred Thouron, Bill ou Lem, ils sont en effet tous là, les artistes du crayon, et de l encre de chine piégés par Linfort. Tous effectivement là, car pas moins de 900 de leurs œuvres rehaussées des analyses et considérations poétiques de l auteur, héraut-collectionneur, se chevauchent dans une maquette jubilatoire. Un livre bonheur, où styles, champions et époques se croisent, dépassent, et voltigent pour servir et illustrer une cause : celle des très riches heures du Tour de France. Sur ces routes d abord improbables puis macadamisées, en noir et blanc ou en couleur, en portrait ou en BD, via des programmes, affiches, fascicules, simples caricatures giclent, tombent, s échappent ou se marrent ; Garin, Merckx, ou Hinault pris par le collet invisible de Dubout, Red ou Abel Petit. À en craindre le décousu? Non, car la verve de l auteur cimente, relance et unit ces pelotons peut-être disparates, mais partageant la même passion ; Gid, Galland et Virot pédalent ainsi ensemble dans l équipe des «croqueurs-reporters». Quant à Gonzague- Privat, un cas unique de «caricatouristeroutier», qui fait le Tour, et dessine ensuite, il évolue dans un petit groupe d échappés comprenant les immenses Mich, Pico, Cabrol. Reste que la colonne vertébrale de cette entreprise insensée demeure bel et bien l immense Pellos, dont l homme au marteau, les juges de paix, les frises et les fresques continuent de nous enchanter. Ici, les héros ne sont jamais fatigués, pas plus que la plume de l auteur. Un des plus beaux hymnes d amour jamais dédiés au Tour, et un gage de sa pérennité car le Tour chanté par les artistes du crayon demeure la plus belle et la plus vivante des grandes chansons de geste. S. L. MONTAIGNAC Christian L Année du rugby 2008 [Calmann-Lévy, coll. «Les années du sport», septembre 2008, 188 p., ill. coul., 25, ISBN : ],!7IC7A2-bdjbch! Cette saison d après Coupe du monde (juillet 2007-juillet 2008) n était pas la plus facile, pour un auteur qui reprend son ouvrage pour la 36 e fois. Ne risquait-il pas la saturation? Attaquant de l en-but, il innove, simplement en restant lui-même. C est le plus difficile. Pour cette 36 e saison, il balance donc trente-six chandelles faites à la main, comme toujours. Et ce coup-là, pas de préfacier. Il y va tout seul, comme un très grand, en faisant monter la première, une blanche et bleue d Elissalde, pour l ami Roger Blachon, qui nous a quittés après avoir illuminé vingt ans durant nos samedis avec L Équipe Magazine d un dessin débordant de malice et de tendresse. Cette saison, il la passe au peigne fin, le Christian, comme si c était sa première, et il rebondit d un Tournoi perdu à Cardiff, qui eut été une dix-septième victoire pour les Bleus, au dix-septième bouclier de Brennus, justement soufflé par les Toulousains à des Auvergnats marris pour la neuvième fois. Les chiffres sont certes là, mais les photos bien choisies de O Connell, vainqueur de la Coupe d Europe avec le Munster, de Hernandez aveuglé, de l ailier catalan Planté, justement planté dans le poteau de coin, ou de Chabal en homme obus, ajoutent de la couleur à des considérations sur des matchs ou des joueurs qui n en manquent déjà pas. Le feu follet Palisson se faufile entre les pages, où Nalaga, le centaure auvergnat, finit par le rattraper ; un placage auquel échappe Michalak disputant le championnat d Afrique du Sud. Rien ne manque, une chandelle célèbre même nos rugbywomen, et une autre rose salue Dominici, passant de l autre côté de la barrière, comme Galthié. Toute la vie de l Ovalie est là, joyeuse, enlevée, comme au premier jour, d ailleurs Mont-de-Marsan et Toulon sont de retour S. L. REMPLON Lucien Bergougnan, un génie du rugby [Éd. Farem, octobre 2008, 158 p., ill. coul., 42, ISBN : ],!7IC9F2-gjdaci! Préfacé par Denis Lalanne, cet album capte le regard, il est beau comme son héros, le demi de mêlée Yves Bergougnan, ce sublime joueur de rugby toulousain, qui laissa une trâce indélébile dans les mémoires et sur les photos bien que n ayant fréquenté guère plus d un quinquennat les pelouses défraîchies de l après-seconde guerre mondiale. Il avait de la gueule, Yves, et mordait tellement dans le ballon et dans les packs adverses qu on l avait surnommé «le requin», lui qui en dehors du terrain était si timide, si gentil, si généreux. Sorte de neuvième avant perforant, «le requin» fut une fois champion de France avec le Stade toulousain en 1947, et dix-sept fois porteur du maillot bleu frappé du coq entre 1945 et Et là, son terrible pied gauche fit souvent la différence, passant par exemple face à l Irlande le drop décisif, que Jean Prat racontait ainsi : «Yves frappa tellement sec que j eus l impression qu on venait de tirer un coup de fil derrière moi.» Comme Verlaine, ou Jarry, Bergougnan tirait en l air, à sa manière, celle d un pur poète fragile, sensible à l amitié, à la beauté, et au jeu, ainsi que nous le rappelle Lucien Ramplon avec une vraie belle ferveur. La part du culte de l amitié et du souvenir est essentielle dans cet essai, qui nous ressuscite une fois encore ce joueur parti sur la pointe des pieds en 2006, comme un lutin qu il pouvait être. Ce fils de peintre n avait-il pas commencé par être un étonnant dessinateur industriel aux Ponts et Chaussées, avant de devenir un chemisier puis décorateur de haut vol? La photo de couverture parfaitement sublime est un terrible raccourci de cette carrière électrique : Yves est une fois de plus porté en triomphe sur des épaules amies. Yves, dont la carrière, et peut-être la vie, seront brisées par des fractures à répétition de l épaule. Rentré dans le rang pendant une éternité, il ne ressurgira que lorsque son club, le Stade toulousain, ressuscitera dans les années , quarante ans après ses premiers adieux Le rouge et le noir étaient ses couleurs, celles d une vie toute de modestie, et de fidélité à son père, et à son quartier, celui des Minimes Lui, qui avait été un génie, un géant inoubliable. Les éditions Farem, ce qui veut dire «nous ferons» en occitan, nous régalent là avec un sacré album, qui, nous l espérons, leur permettra d être désormais reconnues. S. L. Vient de Paraître N o 34 février 2009
92 théâtre 93 THÉÂTRE Sélection de Marc BLANCHET, Jean-Pierre THIBAUDAT et du Centre national du livre (Anne PELLOIS et Anne PRINCEN) Jean-Luc Lagarce dans le mouvement dramatique, volume IV [Les Solitaires Intempestifs, coll. «Du désavantage du vent», septembre 2008, 304 p., 15, ISBN : ],!7IC8E6-ibbjij! Placé sous la direction de Jean-Pierre Sarrazac et Catherine Naugrette (avec la collaboration d Ariane Martinez), ce volume est le quatrième volume d études (ici un colloque de la Sorbonne) publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs et consacré au dramaturge Jean-Luc Lagarce. Cet ouvrage, à travers l ensemble de ses collaborations, a pour vœu de resituer Lagarce dans le mouvement dramatique, c est-à-dire choisir «de mettre en lumière des correspondances dramaturgiques, de tisser des liens de contemporanéité entre cet auteur et des écritures de la fin du xix e siècle ou des débuts du xx e siècle, voire d époques plus anciennes ou celle des Lumières. C est aussi dessiner une sorte de portrait de groupe qui mettra en valeur des liens esthétiques existants entre Lagarce et d autres dramaturges contemporains. Et c est enfin témoigner d une œuvre en mouvement, c est-à-dire profondément novatrice, qui, d une pièce à l autre, ne cesse de renouveler, de réinventer les formes du drame et de la scène.» L intention de cet ouvrage est déclinée ici à travers différentes collaborations et permet, suite à l année Lagarce qui s est déroulée l an passé, de mettre en perspective les écrits et les pièces d un auteur plutôt ignoré, voire méprisé de son vivant, et dont le décès depuis 1995 s est suivi d une redécouverte puis d un enthousiasme (dont les nombreuses mises en scène aujourd hui sont la preuve, Lagarce est maintenant le dramaturge français le plus joué!). On parvient aujourd hui à mettre en avant une complexité d écriture, très référencée au théâtre et pourtant ouverte au jeu, à laquelle cet écrivain et metteur en scène n a cessé de veiller. C est certes justice et cela en dit long aussi sur les blocages d un milieu. Le récent spectacle de François Berreur, metteur en scène et responsable des éditions Les Solitaires Intempestifs (Ébauche d un portrait, avec le comédien Laurent Poitrenaux) puise dans le Journal de Lagarce et met bien en lumière cette distance du monde du théâtre que toutes ces études remarquables et les mises en scènes viennent maintenant, non sans paradoxe, combler. Réjouissons-nous cependant et citons le site de référence : M. B. Le Théâtre français du xix e siècle [L avant-scène théâtre, septembre 2008, 566 p., ill. n. & b. et coul., 30, ISBN : ],!7IC7E9-ibagja! Placé sous la direction d Hélène Laplace-Claverie, Sylvain Ledda et Florence Naugrette, ce volume consacré au théâtre du xix e siècle regroupe histoires, textes choisis et mises en scène. C est un ouvrage de référence que toute bibliothèque de centre culturel serait inspirée d avoir : en effet, par sa présentation comportant une riche iconographie, par des textes alliant une présentation pédagogique avec une véritable réflexion sur l apparition de tel ou tel genre, d un auteur, ou d une pièce, cet ouvrage collectif permet de se plonger dans une époque avec des dramaturges à la postérité bien difficile quant on songe à la reconnaissance qu ils eurent de leur temps (Scribe en premier lieu, mais aussi Sardou, ou Meyerbeer pour le théâtre musical ou le grand opéra). L intérêt de ce livre, outre son apport instructif et la possibilité offerte au lecteur de visualiser clairement les enjeux de différents moments du xix e siècle, ce sont les propos de metteurs en scène. On évite ainsi l ouvrage didactique pour arriver sur une vraie vision du théâtre, entre découvertes et redécouvertes : ce livre faisant écho à toute la littérature critique consacrée au théâtre des trente dernières années, nous pouvons voir qu il incorpore avec bonheur les recherches de metteurs en scène, et par là-même la manière dont nous voyons ce théâtre aujourd hui. Aussi est-il donné à lire les approches théoriques d un Françon, d un Podalydès ou d un Lavaudant (sur Labiche par exemple). D où ce terme de redécouvertes : on peut apprécier de nouvelles pistes de réflexion, ou voir apparaître des auteurs injustement oubliés ou méconnus (j ai cité Sardou, qui connaît le purgatoire qu ont connu Labiche et Feydeau). En fin de volume, un dictionnaire des auteurs (avec photos!) et un autre pour les metteurs en scène, un glossaire théâtral et un index des auteurs complètent ce livre remarquable, indispensable pour la connaissance du théâtre français du xix e siècle, pour le connaître, et l aimer. M. B. BÉGAUDEAU François Le Problème [Théâtre Ouvert, coll. «Tapuscrit», octobre 2008, 92 p., 10, ISBN : ],!7IC9A4-hecjba! L auteur d Entre les murs troque le huis clos de la classe pour celui du salon d un appartement avec vue sur sa cuisine américaine. C est là le cadre de sa première pièce à part entière plusieurs de ses textes ayant déjà été adaptés pour le théâtre. En scène, une cellule familiale moyenne (un couple, deux enfants) aux revenus moyens : elle est infirmière, il écrit des livres mais ne semble pas être un auteur à succès comme Bégaudeau. La fille Julie, 17 ans, va passer son bac, aime parler au téléphone avec ses amies, mais s intéresse peu à l amour. Son frère aîné Adam, 23 ans, rapports conflictuels avec la sœur comme il se doit a lui une petite amie, mais reste muet sur leurs rapports sexuels. Ce sujet, le sexe et ses avatars, anime une bonne partie de la conversation entre Alban, 50 ans, et son épouse Annie, 45 ans. Le couple ne fait plus l amour qu une fois par mois. Alban désire plus les mots que le corps de sa femme. Annie a fini par trouver en son chef de service à l hôpital un homme qui la désire. Cela fait sept mois que cela dure et, le matin même, Annie, par écrit, a annoncé au reste de la famille qu elle allait vivre avec un autre homme, après quoi elle est sortie. Elle revient pour le déjeuner ou le dîner (on ne sait) et c est là que la pièce commence. Elle s achèvera après son départ (chez «l autre»), les deux enfants et le père se retrouveront pour partager le repas avec les mots de tous les jours puis quand les bouches mâcheront en silence, le rideau se baissera. La pièce vaut d abord par le personnage d Annie qui, comme le prof d Entre les murs, aime
93 94 théâtre argumenter, expliquer, s attarder sur les mots qui sonnent faux. Elle va quitter la maison, où est le problème? Les enfants sont grands, le fils va bientôt partir, la fille vit sa vie, Alban passe ses jours et ses nuits en tête à tête avec son ordinateur. Alors elle a envie de vivre autre chose pendant qu il lui reste encore de belles années. Elle les aime cependant ceux qu elle quitte, alors où est le problème? Socrate n est pas loin, Perec non plus. J.-P. T. BORDET Pascale La Magie du costume [Actes Sud, octobre 2008, 208 p., ill. n. & b. et coul., 39, ISBN : ],!7IC7E2-hhhbed! On ne compte plus les livres traitant de la mise en scène ou du jeu de l acteur par ceux qui pratiquent ces arts, mais rares sont les décorateurs, les éclairagistes qui écrivent sur leur métier. Il en va de même pour les costumiers, alors qu il existe différentes histoires du costume faites par des historiens du théâtre. C est ce qui fait le prix de cet ouvrage évidemment très illustré (belles photos de Laurencine Lot) et préfacé par (feu) l acteur et directeur de théâtre Jean-Claude Brialy. Pascale Bordet raconte son métier de costumière qu elle a chevillé au corps depuis qu enfant elle passait ses jours dans les armoires de sa grand-mère. Un amour précoce des chiffons. Et une grand-mère couturière, un premier maître. De ce métier qu elle pratique sans attendre, Bordet acceptera tous les rituels comme celui de la blouse blanche, jusqu à en contaminer sa garde-robe puisqu elle ne s habille guère autrement qu en blanc. Pascale Bordet a fait l essentiel de sa carrière dans le théâtre privé où l acteur est la clef de voûte des spectacles. Dans ce théâtre-là, le fait de se sentir bien dans un costume compte plus que les directives du metteur en scène souvent vite oubliées. Pascale Bordet aime être au pied des acteurs, rectifier un costume jusqu au soir de la première. Elle adore ça. Et sa joie est communicative. Elle raconte aussi ses petits secrets, comment elle glisse dans chaque costume un petit talisman qu elle coud au fond d une poche ou dans un ourlet. Pour porter chance à l acteur, pour que l acteur et son costume fassent bon ménage. Elle raconte aussi l histoire de quelques-uns de ses costumes parmi les plus mémorables. Tel l habit pour Jean-Paul Farré dans Vingt ans de piano forcés fait de partitions qui, arrachées du costume, devaient tôt ou tard se retrouver sur le pupitre du piano. Ou encore cette impériale chasuble rouge qu elle a conçue pour Michel Bouquet dans Le Malade imaginaire. J.-P. T. CHARLE Christophe Théâtres en capitales, naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, [Albin Michel, coll. «Bibliothèque histoire», octobre 2008, 576 p., ill. n. & b., 29, ISBN : ],!7IC2C6-bihabh! Cet ouvrage est une véritable mine pour qui s intéresse à la vie du théâtre dans les grandes capitales européennes au tournant des xix e et xx e siècles. L étude est volontairement décloisonnée et pluridisciplinaire : l auteur, refusant de traiter le monde du spectacle à l écart des réalités de son temps, mène une étude serrée et documentée à l aide de tableaux, schémas et statistiques, loin des mythologies et des clichés, avec la rigueur de l historien social. L ouvrage s articule autour de deux grandes parties, l une sur les sociétés du spectacle, l autre sur la représentation des sociétés sur la scène. L auteur rend compte dans la première partie du monde théâtral, «de la cave au grenier». Il reconstitue l ensemble des relations et des statuts qui interagissent dans le monde du théâtre, étudiant à la fois l aspect social, économique et idéologique des acteurs, techniciens, directeurs de théâtre, auteurs, publics. L ouvrage offre, sans cacher les difficultés inhérentes au manque de sources concernant ces populations, une véritable typologie socio-économique du monde du spectacle dans son ensemble : cartographie et fonctionnements économiques des théâtres ; observation des lieux d implantation des usagers et employés ; étude des revenus, origines ; formations des différents professionnels ; sociologie des publics ; étude des programmations. L ensemble vise à secouer un certain nombre de préjugés, notamment en distinguant vedettes et autres acteurs, ou encore en nuançant l image de directeurs de théâtre, souvent présentés comme étant plus soucieux de la recette que de la qualité artistique des œuvres produites. Dans la seconde partie, l ouvrage étudie les représentations de la société que le théâtre offre à ses publics, faisant de la scène une sorte de laboratoire des comportements humains, un «laboratoire volontaire ou involontaire de notre modernité». Les publics sont ici passés au peigne fin, ainsi que les représentations de la société sur scène, notamment l émergence de nouvelles revendications jusqu à présent exclues des planches. La cause ouvrière, l image de la femme, la critique des milieux d affaires, l évocation des classes nobles et bourgeoises, plus ou moins malmenées selon les théâtres, les publics et les capitales, amenant la question de la censure, variable selon les établissements et leurs publics, ainsi que l évocation de questionnements politiques et sociaux propres à chaque État sont devenus autant de sujets dramatiques modernes. A. Pe. Ouvrage soutenu par le Centre national du Livre CORVIN Michel Dictionnaire encyclopédique du théâtre à travers le monde [Bordas, coll. «Dictionnaire du théâtre», novembre 2008, p., 69, ISBN : Nouvelle édition enrichie.],!7ic0e7-dbcjfh! Il arrive que l usage préfère désigner un ouvrage par le nom de son ou ses auteurs plutôt que par son titre véritable. Cet emploi du patronyme en guise de titre est souvent le gage d une indéniable fortune éditoriale et d une grande autorité scientifique. Lagarde et Michard, Isaac et Malet, Grévisse, et autres Larousse l attestent dans la catégorie des manuels, dictionnaires et ouvrages de référence. Le «Corvin», qui offre aux amoureux du théâtre une somme de savoirs et de définitions appartient à cette même élite. Bien plus qu un dictionnaire qui proposerait une recension de noms et de termes, assortis de leurs rigoureuses définitions, cette somme monumentale dresse un vaste état des lieux de la création théâtrale, et associe au témoignage sur la discipline artistique le souci pédagogique Vient de Paraître N o 34 février 2009
94 théâtre 95 de transmission des savoirs qui lui sont relatifs. Dans cette quatrième édition de près de pages, l ouvrage s intéresse à la place qu occupe le théâtre dans notre culture comme aux nouvelles expressions créatrices qui se font jour sur les scènes contemporaines, notamment au cours de la dernière décennie. Une large part est également accordée aux théâtres étrangers et notamment à ceux des pays d Europe orientale dont le répertoire nous est moins connu : Pologne, Russie, Balkans. Art de l éphémère par excellence, lié aux circonstances d une représentation et arrimé dans le temps et l espace, le théâtre trouve enfin, grâce à cet outil encyclopédique, une forme de conservatoire des pratiques et des formes qui occupera une place de choix dans nos bibliothèques. Michel Corvin rend hommage au travail des architectes, des décorateurs, des peintres et des scénographes qui en font un art du réel et de l invisible tout en rappelant ses origines sacrées et intemporelles qui l érigent au premier rang des arts de la scène. Il offre aussi aux spécialistes des synthèses complètes sur des points de théorie ou sur des aspects économiques, institutionnels et politiques de son développement dans l histoire. Notions théoriques telles que la catharsis ou la distanciation, grands scénographes comme Jacques Polieri, Adolphe Appia ou Richard Peduzzi, metteurs en scènes célèbres ou prometteurs, tels Planchon, Meyerhold, Villégier ou Braunschweig, acteurs et auteurs sont passés en revue avec une grande clarté et selon une conception éclectique de l univers du théâtre et des théâtres du monde entier. A. P. Ouvrage soutenu par le Centre national du Livre COUTELET Nathalie (dir.) Firmin Gémier, le démocrate du théâtre [L Entretemps, coll. «Champ théâtral», septembre 2008, 233 p., 25, ISBN : ],!7IC9B2-ihhjcf! Il fallait rendre hommage à ce grand homme de théâtre qu était Firmin Gémier, méconnu du grand public, éclipsé par les grandes figures du théâtre populaire, notamment par son illustre successeur Jean Vilar. C est chose faite avec cet ouvrage qui, loin de cacher les contradictions de l homme et de ses pratiques, tente au contraire de les exposer sans concession. Après une biographie théâtrale précisant les influences et la multiplicité de ses pratiques, Gémier, attentif à la démocratisation du théâtre, soucieux de l investissement de l État par le biais de subventions qu il est l un des premiers à réclamer, et défenseur de la décentralisation, est clairement inscrit dans l histoire du théâtre populaire. Le choix des textes, tous précédés d une brève introduction contextualisante, permet un parcours chronologique dans les réflexions et pratiques de cet homme de théâtre, afin d en saisir la continuité et la diversité. En tant que praticien de la scène, Gémier s explique sur ses techniques de jeu (rejet du jeu emphatique, défense d un jeu intérieur et illusionniste) et de mise en scène (promotion du spectaculaire, mise en scène du collectif, adaptation, voire simplification des textes classiques), conséquences de la défense d un théâtre de service public qui ferait du théâtre une véritable fête civique, un lieu de rassemblement et de communion des spectateurs. Il prône également une réforme de l enseignement dramatique, contre la tradition du conservatoire. En tant qu homme de théâtre et directeur d institutions, il aborde les conditions d exercice et les modalités de protection des métiers de la scène, réfléchit aux contradictions inhérentes à la direction d institutions, s interroge sur les modalités d élargissement du public à la fois par l élaboration d une nouvelle esthétique mais aussi plus prosaïquement par une politique de large diffusion (tournée, prix des places, lieux adéquats), crée enfin des instances nationales et internationales (la Société universelle du théâtre), pour réfléchir aux pratiques des différents aspects du théâtre. Autant de questions que tout le courant du théâtre national populaire continue de se poser, donnant à ce recueil une portée actuelle pour qui veut approfondir une réflexion autour de la place du théâtre dans notre société. A. Pe. Ouvrage soutenu par le Centre national du Livre GABILY Didier-Georges Œuvres [Actes Sud, coll. «Thésaurus», octobre 2008, 800 p., 29, ISBN : ],!7IC7E2-hhhahf! Écrivain, metteur en scène, Didier- Georges Gabily est mort à la suite d une opération du cœur en Il venait d avoir 40 ans, son art du théâtre, texte et scène intimement mêlés, s affichait dans une autorité à la fois sereine et insatisfaite. On n a pas fini de rêver aux chemins que son travail aurait empruntés s il avait survécu. Ses acteurs poursuivent de leurs échos sa présence intense. Pour nous lecteurs, reste l œuvre. Cette dernière était parue de son vivant d une façon forcément dispersée et fantaisiste quant à la chronologie. Ce mouvement lent de l écriture qui, année après année, va et vient entre le roman et le théâtre, c est ce qui fait la force de ce volume qui privilégie le corps à corps avec l œuvre : pas de préface, pas la moindre note. Certes, «œuvres» est le mot juste, car cela ne veut pas dire «œuvres complètes». Trois textes de théâtre n y figurent pas, ainsi que son journal et ses notes de travail. Pourquoi? Cela n est pas précisé ni expliqué. Mais on se contentera du tissu épais de ces Œuvres dont le premier texte, un roman, est dédié «à mon père» et le dernier «Contention» porte en sous-titre : «un baisser de rideau». Cette publication met en évidence la façon dont les textes romanesques peuvent apparaître comme du théâtre intérieur, la voix d un remugle, c est particulièrement le cas avec son magnifique roman L Au-Delà ou encore de ce roman adressé qu est Couvre-feux. Et inversement comment des textes de théâtre comme Gibiers du temps sont travaillés par des traversées romanesques. Et puis il y a, entre les deux, cet art superbement hybride qu est chez Gabily l écriture des didascalies. Quand on referme ce livre, on est frappé par la cohérence de l œuvre chez cet homme taillé dans le roc qui commença à écrire relativement tard. Il n y a pas chez lui d «œuvres de jeunesse», il frappe fort dès qu il entre dans l arène. J.-P. T.
95 96 théâtre JAMET Dominique Le Théâtre des Variétés [L avant-scène-théâtre, octobre 2008, 180 p., ill. coul., 50, ISBN : Documentation de Lucile Haget.],!7IC7E9-ibaicj! Paris compte bon nombre de théâtres historiques et, parmi eux, le Théâtre des Variétés, s il n est pas l un des plus grands, est assurément l un des plus avenants. C est à la faveur d une récente et fine réhabilitation de ce théâtre par son nouveau propriétaire Jean-Manuel Bajen que Dominique Jamet a eu l idée de raconter son histoire tout juste vieille de deux siècles (il a ouvert le 24 juin 1807). Tout commença avec la fameuse Montansier (dont le théâtre de Versailles porte toujours le nom) qui fit construire un premier théâtre à deux pas du Palais Royal, puis un deuxième et enfin un troisième, celui que nous connaissons sur les grands boulevard près du passage des Panoramas le théâtre ayant repris, puis raccourci, le nom d un théâtre voisin nommé «les Variétés amusantes». De fait, on s amuse en principe beaucoup sur la scène des Variétés. Face aux autres théâtres des grands boulevard comme le Théâtre de la Porte Saint-Martin, le Gymnase et l Ambigu, maîtres du drame et de la comédie de mœurs, le Théâtre des Variétés a très tôt opté pour le vaudeville, une ligne qui perdure jusqu à aujourd hui pour le meilleur et pour le pire. Un théâtre d acteurs bien entendu. L un des directeurs recruta la grande Virginie Dejazet. Puis vint le règne de Hortense Schneider qui servit Offenbach, flanquée des célèbres Halévy et Meilhac, une «dream team» (écrit Jamet) qui fit triompher «la belle Hélène». On arrivait de partout pour voir cela, on refit (déjà) le théâtre à neuf pour accueillir des têtes couronnées et plusieurs princes s attardèrent, dit-on, dans la loge de madame Hortense. Toute histoire d un théâtre est aussi celle de ses alcôves et Dominique Jamet n y déroge pas. L histoire récente est plus rapidement abordée. De Funès ou Jacqueline Maillan y jouèrent des spectacles dont les représentations se comptèrent par centaines. Lors d une passe délicate, le théâtre faillit être remplacé par une galerie marchande, mais on fit classer le théâtre pour mieux le protéger l Ambigu n eut pas cette chance. Jean-Paul Belmondo fut quelque temps propriétaire des Variétés où il ne résista pas à se produire. J.-P. T. LESCOT David Nos occupations suivi de La Commission centrale de l enfance [Actes Sud, coll. «Actes Sud-Papiers», novembre 2008, 102 p., 16, ISBN : ],!7IC7E2-hiaadh! David Lescot publie ensemble deux nouvelles pièces que tout oppose. La première, Nos occupations, une pièce relativement longue, relate, sans le moindre contexte historique, un réseau de résistants. La seconde, La Commission centrale de l enfance, une courte pièce, évoque sous un mode autobiographique, des souvenirs liés aux séjours passés dans des colonies de vacances créées par des communistes juifs français à la Libération. Dans la première pièce, tout flotte dans une sorte d abstraction : les personnages ont plus des fonctions que des destins. Ainsi la scène du chiffrage, très technique, qui se renverse en drôlerie à force d incompréhension. Certaines explications semblent sortir d un manuel. Mais il y a un grain de sable dans cette froide machinerie, c est Frésure. On l attachera sur un lit avec des sangles, le théâtre du conflit reprendra ses droits. Une pièce longuette et pas drôle du tout. Tout le contraire de La Commission centrale de l enfance, un précipité de tendresse. David Lescot se souvient donc de ses souvenirs de vacances où il retrouvait chaque année des copains, fils de communistes juifs comme lui. Initialement, ces colonies avaient été fondées pour les enfants juifs orphelins de guerre, mais très vite la règle fut assouplie et bientôt des enfants non juifs mais fils de communistes tout de même, participèrent à ces colonies. Lescot y mentionne plusieurs chansons apprises dans ses jeunes années (et reprises en chœur par le public lorsque Lescot joue ce monologue), les mêmes que d autres enfants apprenaient dans les colonies des villes des banlieues rouges : «Oui nous voulons/ donner au peuple le bonheur/et bannir la peur la guerre sans retour/sans retour sans retour.» La guerre dont parle l autre pièce, la guerre qui sera toujours la guerre. Et les «colos» qui, peu ou prou, seront toujours des «colos» avec leurs histoires de moniteurs, de jeux, avec l éveil de la sexualité, et l impérissable canoékayak à Trélissac. Mais si les colos de la Commission centrale de l enfance (le nom n est pas inventé) ont, elles, disparu, Lescot leur offre un bel écrin. J.-P. T. MOUAWAD Wajdi Seuls. Chemin, textes et peintures [Actes Sud/Leméac, novembre 2008, 192 p., ill. n. & b., 25, ISBN : (Actes Sud) ; (Leméac). Photographies de Charlotte Farcet et Irène Afker.],!7IC7E2-hhjige!,!7IC7G0-jcifij! Artiste invité du prochain Festival d Avignon, l auteur, acteur et metteur en scène Wajdi Mouawad connaît un constant succès avec des spectacles qui mettent souvent en scène sa troublante identité : parti du Liban à 11 ans, il oublie la langue arabe et plus tard écrira en français au Canada où il réside, en France où il est actuellement artiste associé au Théâtre de Chambéry. Seuls est le titre de sa nouvelle pièce et ce livre en raconte la genèse avant d en proposer le texte. Si l auteur nous offre ce dévoilement, c est moins pour nous faire entrer dans la cuisine de ses textes que pour nous dire en quoi ce texte est censé apporter un virage dans son écriture. C est du moins son intention. Wajdi Mouawad voudrait écrire «court», écrire «dense», au rebours de ses textes antérieurs comme Forêts, assurément délayés à l eau du populisme émotionnel. «Avec Seuls je cherchais un moyen de tuer le bavardage qui jusqu ici était le mien», écrit-il lucidement. Pari tenu? Pas sûr. Mais la quête est passionnante. Elle passe, entre autres choses, par la façon dont il tombe en arrêt au musée de l Ermitage devant un tableau de Rembrandt, Le Retour du fils prodigue. Pourquoi ce tableau le troublet-il? L enquête qu il mène sur lui-même l entraîne dans une fiction qui sera la matière de Seuls. Comme si la pièce était déjà en creux dans le tableau Vient de Paraître N o 34 février 2009
96 théâtre voyages 97 et qu il ne restait plus qu à la déchiffrer. Le cheminement est passionnant comme une enquête policière et prend le pas sur le résultat qui, lui, renoue avec le démon du bavardage. Cependant, Wajdi Mouwad tente une écriture «polyphonique» de cet «éveil» du texte que la mise en page de ce livre très illustré, met en valeur. J.-P. T. WENZEL Jean-Paul La Jeune Fille de Cranach [Les Solitaires Intempestifs, coll. «Bleue», septembre 2008, 48 p., 8, ISBN : ],!7IC8E6-ibcdhf! Loin d Hagondange [Les Solitaires Intempestifs, coll. «Bleue», septembre 2008, 48 p., 8, ISBN : ],!7IC8E6-ibcdic! Tandis que l on réédite Loin d Hagondange, la pièce par laquelle se fit connaître l auteur Jean-Paul Wenzel et qui reste le fleuron le plus emblématique de la vogue du Théâtre du quotidien du milieu des années 1970, paraît chez le même éditeur la dernière pièce de l auteur La Jeune Fille de Cranach, d une tout autre facture. La pièce est dédiée à l écrivain Claude Duneton, qui l a créée sur scène avec la propre fille de Wenzel. Une double histoire de filiation. Duneton est le professeur qui naguère encouragea Wenzel à lire des livres. Dans la pièce, le personnage de Pierre est un vieux monsieur comme l est Duneton aujourd hui qui vit à l écart du monde, près d un étang, entouré de murs de livres dans une sorte de demisommeil, se nourrissant d eau fraîche et de noix. On frappe à sa porte, entre une jeune fille nue qui a été surprise par l orage et cherche un abri. Une nouvelle Ondine, de fait on songe à Giraudoux. Loin du quotidien, on est là de plain-pied dans un monde qui frôle la légende, dans un conte que caresse le rêve où les fantasmes ont tous les droits. La jeune fille ne lit pas les livres, elle ignore «la prison du savoir», elle se soucie de nourriture et de ménage. Le vieux monsieur a passé l âge de l amour physique mais non celui de l affection. Elle cherche un père qu elle n a plus. Il trouve en elle une jeune fille qui ressemble aux jeunes filles peintes par Cranach et reproduites dans un livre de la vaste bibliothèque. Entre eux : le mystère (qui restera entier) du coffre où gisent depuis des lustres des robes parfumées d un autre siècle. Lorsque la jeune fille revêt sa nudité avec ces robes, elle ressemble aux jeunes filles du peintre. De robe en robe, de rencontre en rencontre, la pièce avance en s enroulant sur elle-même à la façon d une spirale. Le rêve survivra à la disparition du vieux monsieur. J.-P. T. ZADEK Annie Vivant [Les Solitaires Intempestifs, coll. «Fiction», septembre 2008, 64 p., 10, ISBN : ],!7IC8E6-ibcdca! Qui parle dans Vivant la dernière pièce d Annie Zadek, l auteur de La Condition des soies? Un vivant? Un mort? Un mort vivant? «D ailleurs ici, c est MOI qui meurt», les capitales sont de l auteur. Celui qui parle est un écrivain qui traverse une crise existentielle comme chantournée qui en creusant atteint doublement ce qu il écrit et sa propre personne. Un incessant tourniquet. «Il faut arrêter d écrire/il faut agir? Fendre du bois», clame-il mais ce faisant, il écrit et va couper du bois. Un écrivain russe probablement, «le soir chansons, vodka, tziganes et bringue» mêlant les cartes d un jeu où les rois sont toujours nus. La vie étant une bringue sinon une fête, le désir remet ça. Ainsi avance la pièce acculant ses suspensions. Le langage s étiole, se ratatine en phrases inachevées. Le lecteur ou le spectateur finit les phrases du soliloqueur. Le blanc de la page malaxe de plus en plus du silence quand vient la nuit, la fin des fins. La nature faite d arbres, de chats, de pigeons tient lieu d équilibriste. Cependant, la voix s éteint peu à peu. C est l histoire d une voix vivante qui se tait presque, faute de combattants. Presque. Elle cesse d émettre provisoirement dans une dernière phrase inachevée nous renvoyant à notre inachèvement. J.-P. T. VOYAGES Sélection de Gilles FUMEY Les Plus Beaux Treks du monde. 32 explorations sur les 5 continents [Glénat, coll. «Trekking», octobre 2008, 224 p., 39, ISBN : ],!7IC7C3-egefhe! La mobilité sur la planète est tout autant pédestre que motorisée. Par nécessité, dans les pays pauvres, par plaisir et goût de la rencontre dans les pays riches. Goût du dépaysement pour «sentir» le monde physique et non se contenter des sauts de puce offerts par l avion et l automobile. Ici, les treks n ont plus grande référence au grand voyage sur chariot bâché des paysans d Afrique australe vers le Transvaal. Mais ils ont gardé une manière d héroïsme, fait de ténacité et de souffrance qui force l admiration et que les marcheurs acquièrent par un voyage pensé comme une épreuve salvatrice. Mais pas n importe où : dans les déserts ou les montagnes qui sont des espaces sans grands repères habités, idéaux pour découvrir l autre facette du monde et se dépouiller. «État d esprit», le trek est aussi un état d espace, comme le montrent les photos, les cartes et les textes sans emphase, toujours justes, en contrepoint d une découverte qui reste quasi mystique. Aucune région du monde n est oubliée. Du Hoggar à une «piste des yaks» au Bhoutan, d une randonnée amphibie dans la baie d Along au cou de la Lune en Équateur, on peut, en chambre déjà, avec ce merveilleux atlas, découvrir ce qui fait la substance même de l humanité : la rencontre qu on appelle ici découverte. G. F. BIARD Pierre et CHESNEAU Françoise Guide de la France savante [Belin, coll. «Guides savants», septembre 2008, 672 p., ill. n. & b. et coul., 31, ISBN : ],!7IC7A1-bdigac! Voici une manière de voyager qui s emballe, lorsque les collectivités territoriales et les associations aménagent de plus
97 98 voyages en plus de lieux pour la découverte de l aventure scientifique et technique. C est une France industrieuse qui émerge de cet inventaire soigneusement consigné, dans une présentation impeccable et jamais ennuyeuse. Une manière de sillonner la France hors des sentiers battus de l architecture pour retrouver les hommes au cœur de leurs activités et de leurs rêves : sur les mines, au bord des rivières où furent installés tant de moulins à papier, dans les forges et tant de cabinets où naquirent les plus grandes inventions scientifiques, comme la médecine pastorienne. Un millier de sites figurent dans cet outil de première main où, à côté des musées des sciences et techniques voisinent des lieux consacrés à des savants. Chaque région de France raconte sa mémoire enfouie dans des toponymes parfois discrets, des inventions parfois loufoques en leur temps comme les draisiennes de La Fresnaye (Sarthe) ou inattendues comme la Maison de l air dans le 20 e arrondissement de Paris. Distilleries, forges, moulins ont la part belle dans cet inventaire que Prévert n aurait pas renié. Car il témoigne une touchante quête de l homme vers plus de précision, plus d infiniment grand et petit à la fois, qui donne sens et étonnement à la vie. La durée de vie assez courte de ces lieux est aussi un moyen de bien connaître les impacts d une stratégie qui, mal pensée, peut parfois se révéler fatale. G. F. DUCOIN David Amérindiens. Hommage aux fils de la Terre [Glénat, coll. «Beaux livres», septembre 2008, 176 p., ill. coul., 39, ISBN : ],!7IC7C3-egejab! Ils ont été méconnus, conduits aux travaux forcés et, souvent, massacrés. Leurs survivants sont aujourd hui reconnus. Quarante millions d Indiens, de l Alaska à la Patagonie, portent le témoignage de ces pionniers que furent les premiers occupants d Amérique arrivés par l Alaska. Adaptés à tous les milieux, des plus froids aux plus tropicaux, les Indiens ont dû surtout lutter contre la mise en règle du monde : par des frontières, hier, ou des citoyennetés imposées qu ils doivent s inventer aujourd hui. Car ils sont instruits, comme ils le montrent à l auteur qui a mené de longues enquêtes. Bergers, agriculteurs, restés pour certains chasseurs cueilleurs, les voici réhabilités par des images qui ont cette beauté de ne pas avoir été volées. Ces «fils de la Terre» se sont livrés sur le réchauffement climatique, la propriété, le sentiment de communauté, le bien-être. Ils manifestent pleinement leur appartenance au monde moderne auquel ils prêtent une part d inaliénable qui les rend uniques, attachants comme Joachim Bonnetrouge de Déné (Canada) qui prévient : «Si tu sais écouter et observer, tu survivras.» Il ne saurait pas si bien dire à l encontre de Nilo Cayuqueo, Indien mapuche du Chili, qui revendique sa terre face à l État chilien qui envoie «la police et l armée pour vendre les terres aux multinationales». Le livre croise ces voix de tout le continent américain qui se répondent dans la plainte commune contre une histoire «écrite par une plume espagnole, une plume impérialiste», contre une acculturation vécue comme un appauvrissement. Les photos sont puissantes, parfois violentes à rendre compte de la situation de ces peuples et du sentiment d abandon et de révolte qui les anime. Ce qui n est pas le moins dans un «beau livre», un si beau livre dont la beauté a gardé une part de tragique. G. F. LE CARRER Olivier L Atlas essentiel pour comprendre le monde, l amour et les grandes catastrophes [Glénat, coll. «Beaux livres», novembre 2008, 128 p., 39, ISBN : ],!7IC7C3-egejje! La révolution cartographique avec la dématérialisation des cartes n est pas passée inaperçue. Car la nostalgie des cartes est intacte et certains auteurs s en nourrissent jusqu à plus soif. Ici, les cartes racontent «toutes sortes d histoires, tragiques ou légères, qu aucun mot ne saurait traduire de la même façon». Faire voisiner les cartes de la Nasa sur la température de la terre avec celles de la firme United Fruit qui divise le travail dans les pays pauvres fournisseurs pour les riches, recueillir une carte du méridien coréen et le plan de Cambridge pour comprendre comment les sociétés se sont organisées par rapport à ces données fortement déterminées. L atlas d Olivier Le Carrer est aussi un atlas imaginaire qui raconte la passion du dessin, les petites mystifications des cartes auxquelles on aime faire dire ce qu elles ne font que suggérer Des «péchés cartographiques» comme aimait à dire le géographe Michel Sivignon qui conduisent à l une des questions les plus essentielles de cet ouvrage décidément insaisissable : «La planète ressemble-t-elle à ce qu en disent les cartes?» On ne saurait être plus prudent, tant la créativité débordante des schémas à toutes échelles fait écho à une citation non moins vraie : «Qu il y ait des choses que l on ne puisse pas contrôler, la future forme du monde est entre nos mains.» Il reste un goût romanesque dans cet ouvrage de navigateur qui gamberge aussi bien sur les océans que dans l imagination de l homme en quête de compréhension des lieux. G. F. SAMSON Catherine et RAYMOND Jacques Bornéo. La diagonale vert jungle [Éd. de La Flandonnière, octobre 2008, 224 p., ill. coul., 42, ISBN : ],!7IC9B8-ajiaad! RAYMOND Jacques Entre Himalaya et Kunlun. Récit d un explorateur au Tibet [Éd. de La Flandonnière, octobre 2008, 296 p., ill. coul., 44, ISBN : ],!7IC9B8-ajiaba! Il y a deux espèces de voyageurs. Les amateurs d un été qui se divertissent au sens pascalien. Et les professionnels, les inguérissables qui rêvent depuis leur tendre enfance de partir et qui ne font, dans leur vie, que partir et rentrer. Leur existence se résume à faire des projets, rêver de gamberger, rencontrer et rentrer pour mettre en ordre leurs souvenirs et raconter à ceux qui sont restés. Si l Himalaya est un horizon trop élevé pour vos capacités à voyager, prenez donc Vient de Paraître N o 34 février 2009
98 voyages 99 la marche avec Jacques Raymond. Bien qu Auvergnat, les montagnes du monde lui appartiennent, le Tibet est sa patrie. Les photos de son voyage vous offrent des visages d autochtones pris dans leur expression la plus sereine, banale, avenante. Les paysages campent cet ailleurs où de périlleux bivouacs donnent du sens à l hospitalité que notre Tintin moderne reçoit au Tibet. La montagne froide vous donne le vertige? Prenez le bateau pour Bornéo. Une diagonale vert jungle vous conduira dans ces hauts plateaux que l on massacre à la tronçonneuse. L Indonésie n en a cure et le voyageur a l impression d entrer dans l un des derniers sanctuaires forestiers des tropiques. Les Dayak ne se montrent pas comme des êtres rétifs aux paraboles, à l Internet et au téléphone mobile. Le livre nous conduit à la pêche à Belahu Dian, à la chasse à la sarbacane et dans des fêtes à Lebusan. Le talent de Jacques Raymond donne à rencontrer les natifs qui font vivre le mythe et sauvent pour combien de temps? le monde d avant, des prédateurs humains. C est ainsi que le voyage devient témoignage. G. F.
99 100 INDEX OUVRAGES COLLECTIFS ET REVUES 89 Atlas des migrations 41 Bernard Noël : le corps du verbe 67 Culture maths 72 Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, de 1940 à mai Tome IV : Cos-Dy 12 Douglas Gordon : Où se trouvent les clefs? suivi de Unnatural historie 63 Emmanuel Levinas, la question du livre 41 En présence 12 Espèces d espace. Les années Première partie 72 Essaim n 21 : «L erre de la métaphore» 32 Federman hors limites. Rencontre avec Marie Delavigne 72 Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde 93 Jean-Luc Lagarce dans le mouvement dramatique, volume IV 63 L Anthropologie de Lévi-Stauss et la Psychanalyse. D une structure l autre. 73 Le monde ouvrier s affiche. Un siècle de combat social 36 Les Cahiers de l Institut, Institut international de recherches et d explorations sur les fous, hétéroclites, excentriques, irréguliers, outsiders, tapés, assimilés 42 Les Dessins de Guillaume Apollinaire 97 Les Plus Beaux Treks du monde. 32 explorations sur les 5 continents 93 Le Théâtre français du xix e siècle 73 L Histoire culturelle : un «tournant mondial» dans l historiographie? 12 Nathalie Talec 42 Nunc n 17 : numéro spécial Lorand Gaspar 42 Passages à l Act n 5/6 : «Pascal Quignard» 36 Petit musée des horreurs. Nouvelles fantastiques, cruelles et macabres 74 Psychanalyse n Psychotropes n 2, Vol. XIV : «Santé et addiction, du corps humain au corps social» 32 René Daumal ou le perpétuel incandescent 74 Savoirs et clinique n 9 : «Sexe, amour et crime» 36 Siècle 21 n 13 automne-hiver Sigila n 22 : «Secret des origines» INDEX PAR NOM D AUTEUR A 13 ABADIE Daniel Lalanne(s) 30 Abier Gilles La piscine était vide 54 Achache Carole La Plage de Trouville 33 AILLAUD Georges et EYCHART François Les Lettres françaises et Les Étoiles dans la clandestinité AKCHOTÉ Noël Toi-même 27 Alemagna Beatrice (ill.) Oméga et l Ourse et GuÉraud Guillaume 29 Alibeu Géraldine (ill.) Les Trois Fileuses et Delom Sylvie 23 ALLARD Pierre L Esprit du cinéma muet 26 ALLEGRET Marc Entrée des artistes 75 ALLEMAND Sylvain Le Commerce équitable et SOUBELET Isabel 34 Alliot David Céline au Danemark et Marchetti François 59 ANAÏS The Love Album 59 ANIS Rodéo Boulevard 37 ARAGON Louis Œuvres romanesques complètes IV 63 ARENDT Hannah Idéologie et terreur 75 ARRIVÉ Michel Le Linguiste et l Inconscient 76 ATTIAS Jean-Christophe Dictionnaire des mondes juifs et BENBASSA Esther Vient de Paraître N o 34 février 2009
100 INDEX 101 B 28 Bachelet Gilles Il n y a pas d autruches dans les contes de fées 54 Bachi Salim Le Silence de Mahomet 76 Baecque Antoine (de) L Histoire-caméra 24 BANTCHEVA Denitza René Clément 64 BARBARAS Renaud Introduction à la philosophie de Husserl 47 BARON Maurice Le Mur du capitaine Aleguera 62 BARSAMIAN Jacques Histoire du rock et JOUFFA François 76 BASLEZ Marie-Françoise L Étranger dans la Grèce antique 27 Bataille Marion ABC 3D 58 BAUDILLON Christine Joëlle Léandre Bassecontinue 76 BAYARD Pierre Les Dénis de l histoire. Europe et Extrême-Orient au xx e siècle et BROSSAT Pierre (dir.) 77 Beaune Colette Jeanne d Arc, vérités et légendes 77 BECKER Jean-Jacques Dictionnaire de la Grande Guerre 9 BEDOS Guy Le Jour et l Heure 93 BÉGAUDEAU François Le Problème 54 Belezi Mathieu C était notre terre 76 BENBASSA Esther Dictionnaire des mondes juifs et ATTIAS Jean-Christophe 64 BENMAKHLOUF Ali Montaigne 64 BENOIST Jocelyn (dir.) Husserl 58 BERLIOZ Hector Critique musicale. Tome VI : Bernard Frédéric Soleil noir et Roca François (ill.) 30 Bertrand Frédérique (ill.) L Europe de A à Z : abécédaire illustré et Poinsignon Claire 97 BIARD Pierre et CHESNEAU Françoise Guide de la France savante 47 BILLOT Antoine La Conjecture de Syracuse 76 Blanchard Pascal Les Guerres de mémoires. La France et son histoire et Veyrat-Masson Isabelle (dir.) Blas de Roblès Jean-Marie Là où les tigres sont chez eux 27 Blex Bolex L Imagier des gens 13 Blistène Bernard Étant donné André Raffray 21 Blutch Le Petit Christian tome II 78 Boltanski Luc Rendre la réalité inacceptable. À propos de La Production de l idéologie dominante 78 Boltanski Luc et Bourdieu Pierre La Production de l idéologie dominante 7 BONILLO Jean-Lucien La Reconstruction à Marseille. Architecture et projets urbains ( ) 60 BOOGAERTS Mathieu I Love You 94 BORDET Pascale La Magie du costume 77 BOUCHERON Patrick Léonard et Machiavel 13 Bouchet Alain L Esprit des leçons d anatomie 14 BOULEZ Pierre, Pierre Boulez. Œuvre-fragment LISTA Marcella et LOYRETTE Henri 78 Bourdieu Pierre Esquisses algériennes 78 Bourdieu Pierre et Boltanski Luc La Production de l idéologie dominante 30 Boutin Anne-Lise (ill.) L Ami l iguane et Cousseau Alex 21 Bouzard The Autobiography of a Mitroll. Tome I : Mum is dead 53 Bramly Serge Le Premier Principe. Le second principe BRESSANT Marc La Dernière Conférence 68 BREZINSKI Claude Ampère, Arago et Fresnel, trois hommes, trois savants, trois amis : BROSSAT Pierre Les Dénis de l histoire. Europe et Extrême-Orient au xx e siècle et BAYARD Pierre (dir.)
101 102 INDEX C 21 Cabu Le Grand Duduche, l intégrale 37 CAMUS Albert Œuvres complètes. T. III et IV 58 CANTAGREL Gilles De Schütz à Bach. La musique du Baroque en Allemagne 9 CASCUA Stéphane Le sport est-il bon pour la santé? 53 Cessole Bruno (de) L Heure de la fermeture dans les jardins d Occident 30 Chabas Jean-François Saia 87 Chandernagor Françoise Liberté pour l histoire et Nora Pierre 68 CHANGEUX Jean-Pierre Du vrai, du beau, du bien : une nouvelle approche neuronale 24 CHAPLIN Jane 17 minutes avec mon père 78 CHAPOUTOT Johann Le National-socialisme et l Antiquité 94 CHARLE Christophe Théâtres en capitales, naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, CHARVET Jean-Paul (dir.) Nourrir les hommes ; Produire pour nourrir les hommes 30 Chen Jiang Hong Mao et moi : le petit garde rouge 33 CHENG François L Un vers l autre. En voyage avec Victor Segalen 97 CHESNEAU Françoise et BIARD Pierre Guide de la France savante 37 Chevallier Gabriel La Peur 69 CIROU Alain et HADDAD Leïla Clés de voûte. Savoir l astronomie, voir le ciel 14 Clair Jean (dir.) Les Années La fabrique de «l Homme nouveau» 79 CLEMENCEAU Georges Correspondance ( ) 80 CLÉMENT Olivier Petite boussole spirituelle pour notre temps 86 Compagnon Antoine Que reste-t-il de la culture française? suivi de Le Souci de la grandeur et Morrison Donald 14 CORDELLIER Dominique Rouan le peintre et ROUAN François 94 CORVIN Michel Dictionnaire encyclopédique du théâtre à travers le monde 21 Cosey Jonathan. Vol. XIV : Elle ou Dix mille lucioles 30 Cousseau Alex L Ami l iguane et Boutin Anne-Lise (ill.) 95 COUTELET Nathalie (dir.) Firmin Gémier, le démocrate du théâtre 64 CRÉPON Marc Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres 80 CRIVELLO Maryline Individu, récit, histoire et PELEN Jean-Noël (dir.) 54 Cusset Catherine Un brillant avenir D 80 DAGAN Yaël La NRF entre guerre et paix : Davodeau Étienne Lulu femme nue. Tome I 43 DEBON Claude Calligrammes dans tous ses états 60 DEBOUT SUR LE ZINC De Charybde en Scylla 58 DEBUSSY Claude Images. Études 53 Del Amo Jean-Baptiste Une éducation libertine 48 DELAFLOTTE MEHDEVI Anne La Relieuse du gué 68 DELAHAYE Jean-Paul Au pays des paradoxes 43 DELAVEAU Philippe Son nom secret d une musique 38 DELBOURG Patrice Les Jongleurs de mots, de François Villon à Raymond Devos 65 DELECROIX Vincent Tombeau d Achille 29 Delom Sylvie Les Trois Fileuses et Alibeu Géraldine (ill.) 31 Deshors Sylvie Mon amour Kalachnikov 48 DETAMBEL Régine Noces de chêne 38 DIWO Jean Le Jeune Homme en culotte de golf 68 DOLLFUS Audoin Les Autres Mondes. Visions d astronome 31 Dorin Philippe L hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains 33 Doussinault Julien Hélène Bessette. Biographie 98 DUCOIN David Amérindiens. Hommage aux fils de la Terre Vient de Paraître N o 34 février 2009
102 INDEX DUDIGNAC Charlotte La Musique assiégée. D une industrie en crise à la musique équitable et MAUGER François 15 Duplaix Sophie (dir.) Jacques Villeglé. La comédie urbaine 22 Durbiano Lucie Trésor 53 Duteurtre Benoît Les Pieds dans l eau 26 DUVIVIER Julien David Golder ; Les Cinq Gentlemen maudits ; Marianne de ma jeunesse E 48 Echenoz Jean Courir 55 EMLER Andy For Better Times 15 ENCREVÉ Pierre Les Soulages du musée Fabre Enthoven Jean-Paul Ce que nous avons eu de meilleur 81 Ernst Sophie (dir.) Quand les mémoires déstabilisent l école. Mémoire de la Shoah et enseignement 33 EYCHART François et AILLAUD Georges Les Lettres françaises et Les Étoiles dans la clandestinité F 43 FARAH Alain Matamore n FERRANTI Marie La Cadillac des Montadori 9 FERRIÈRES Madeleine Histoires de cuisines et trésors des fourneaux 65 FERRY Luc La Sagesse des mythes. Apprendre à vivre vol. II 49 FOENKINOS David Nos séparations 29 Fontanel Béatrice Ma première histoire de l art 44 FOURCADE Dominique Citizen Do 91 FOURNEL Paul Méli-Vélo 53 Fournier Jean-Louis Où on va papa? 81 FRESCO Nadine La Mort des Juifs 81 FULIGNI Bruno (dir.) Dans les secrets de la police. Quatre siècles d Histoire, de crimes et de faits divers dans les archives de la préfecture de police G 95 GABILY Didier-Georges Œuvres 49 GALLOIS Claire L Empreinte des choses cassées 91 GARCIA David La Face cachée de L Équipe 54 Garcia Tristan La Meilleure Part des hommes 30 Gervais Bernadette (ill.) Axinamu et Pittau Francesco 82 GERVEREAU Laurent Images, une histoire mondiale 16 GirouD Michel Paris, laboratoire des avant-gardes. Transformations/Transformateurs, Godard Henri Un autre Céline 38 Graham Édouard Passages d encre. Échanges littéraires dans la bibliothèque Jean Bonna 82 Gribaudi Maurizio La révolution oubliée et Riot-Sarcey Michèle 27 GuÉraud Guillaume Oméga et l Ourse et Alemagna Beatrice (ill.) 6 GUILLERME Jacques L Art du projet. Histoire, technique, architecture H 53 Haddad Hubert Palestine 69 HADDAD Leïla et CIROU Alain Clés de voûte. Savoir l astronomie, voir le ciel 28 Herbauts Anne Les Moindres Petites Choses 39 Houellebecq Michel Ennemis publics et Lévy Bernard-Henri J 29 Jacques Benoît La Nuit du visiteur 28 JadouL Émile Poule mouillée Jamet Dominique Un traître ; Le Théâtre des Variétés
103 104 INDEX 65 JANSSEN Thierry La maladie a-t-elle un sens? Enquête au-delà des croyances 82 Jeannelle Jean-Louis Écrire ses mémoires au xx e siècle. Déclin et renouveau 16 JOLY Morwena La Leçon d anatomie : le corps des artistes de la Renaissance au romantisme 31 Jonas Anne Les Hivers de Malou 83 JOSSE Pierre (photo) Paysans sans frontières : l amour de la terre, hier et aujourd hui et POUCHÈLE Bernard 62 JOUFFA François Histoire du rock et BARSAMIAN Jacques 69 JOUZEL Jean, Planète blanche : Les glaces, le climat et l environnement LORIUS Claude et RAYNAUD Dominique K 53 Kerangal Maylis (de) Corniche Kennedy 55 KONTOMANOU Elisabeth Brewin The Blues 56 KUMQUAT Quick & Dirty L 29 Laforge Lucien (ill.) Les Contes de fées et Perrault Charles 50 LAHENS Yanick La Couleur de l aube 16 LANEYRIE-DAGEN Nadeije L Invention de la nature 60 LANTOINE Loïc À l attaque! 7 LAPEYRONNIE Didier Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd hui 53 Le Bris Michel La Beauté du monde 98 LE CARRER Olivier L Atlas essentiel pour comprendre le monde, l amour et les grandes catastrophes 51 LE CLÉZIO Jean-Marie Gustave Ritournelle de la faim 17 LE FOLL Joséphine L Atelier de Mantegna 83 LE GOFF Jacques Avec Hanka 31 Lebeau Suzanne Le Bruit des os qui craquent 29 Leclercq Pierre-Olivier (ill.) La Belle au bois dormant et Perrault Charles 39 LÉGER Nathalie L Exposition 24 LELOUCH Claude Ces années-là 50 LENTZ Thierry Tout le monde ment 54 Lépront Catherine Disparition d un chien 61 LES VEDETTES Disque n 1 96 LESCOT David Nos occupations suivi de La Commission centrale de l enfance 39 Lévy Bernard-Henri Ennemis publics et Houellebecq Michel 34 LILTI Anne-Marie Armand Robin, le poète indésirable 91 LINFORT Jean-Michel Le Grand Livre des illustrateurs, dessinateurs et caricaturistes du Tour de France 14 LISTA Marcella, Pierre Boulez. Œuvre-fragment BOULEZ Pierre et LOYRETTE Henri 69 Locqueneux Robert Henri Bouasse. Un regard sur l enseignement et la recherche 56 LONGSWORTH Éric À ciel ouvert 66 LORIES Danielle Le Jugement pratique. Autour de la notion de phronèsis et RIZZERIO Laura (dir.) 69 LORIUS Claude, Planète blanche : Les glaces, le climat et l environnement JOUZEL Jean et RAYNAUD Dominique 83 LOUKA Jean-Michel De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan 14 LOYRETTE Henri, Pierre Boulez. Œuvre-fragment BOULEZ Pierre et LISTA Marcella 35 Lucey Michael Les Ratés de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité Vient de Paraître N o 34 février 2009
104 INDEX 105 M 53 Mainard Dominique Pour vous 17 MAISON Jean Jan Voss : un pas devant l autre 50 MALTE Marcus Toute la nuit devant nous 8 MANTZIARAS Panos La Ville-paysage. Rudolf Schwarz et la dissolution des villes 44 MARCHAL Béatrice Les Chants du silence. Olivier Messiaen, fils de Cécile Sauvage ou la musique face à l impossible parole 34 Marchetti François Céline au Danemark et Alliot David 22 Margerin Frank Lucien 9 : Toujours la banane 44 MARTINEZ Frédéric Prends garde à la douceur des choses. Paul-Jean Toulet, une vie en morceaux 62 MAUGER François La Musique assiégée. D une industrie en crise à la musique équitable et DUDIGNAC Charlotte 84 Mayeur Jean-Marie Léon Gambetta. La patrie et la république 56 MÉLOSOLEX Mélosolex 61 MES AÏEUX La Ligne orange 51 MEYER Shmuel T. Le Périmètre de l étoile 46 Michaka Stéphane La Fille de Carnegie 84 MICHAUX Ginette De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov : essai de psychanalyse lacanienne MICHELET Jules Histoire de France. Tome X : la Ligue et Henri IV ; Histoire de France. Tome XI : Henri IV et Richelieu 10 MILLAU Christian Dictionnaire amoureux de la gastronomie 85 Mollier Jean-Yves Édition, presse et pouvoir en France au xx e siècle 54 Monénembo Tierno Le Roi de Kahel 92 MONTAIGNAC Christian L Année du rugby Morrison Donald Que reste-t-il de la culture française? suivi de Le Souci de la grandeur et Compagnon Antoine 96 MOUAWAD Wajdi Seuls. Chemin, textes et peintures 35 MOURAUD Tania et WAJCMAN Gérard Les animaux nous traitent mal 25 MOURLET Michel Sur un art ignoré. La mise en scène comme langage 86 Münster Arno André Gorz ou le socialisme difficile N 66 NANCY Jean-Luc Je t aime, un peu, beaucoup, passionnément : petite conférence sur l amour 86 NATTIEZ Jean-Jacques Lévi-Strauss musicien. Essai sur la tentation homologique 41 NOËL Bernard Les Peintres du désir 87 Nora Pierre Liberté pour l histoire et Chandernagor Françoise 22 Nylso et Saur Marie My Road Movie O 87 OLIVE Jean-Paul Un son désenchanté : musique et théorie critique 8 ORFEUIL Jean-Pierre Mobilités urbaines. L Âge des possibles 70 Orsenna Erik L Avenir de l eau. Petit précis de mondialisation vol. II 31 Oster Christian Le Mariage de la tortue et autres histoires et Vaugelade Anaïs (ill.) 88 OURY Jean et ROULOT Danielle Dialogues à La Borde P 57 PACEO Anne Triphase 26 PAGNOL Marcel Cigalon ; La Belle Meunière 17 Pancin Jean-Michel Wendover, no(s) limit(e)s 45 PAPILLON DE LASPHRISE Marc Les Énigmes licencieuses 32 Papin Nathalie La Morsure de l âne 6 PAQUOT Thierry La Folie des hauteurs. Pourquoi s obstiner à construire des tours? PASTOUREAU Michel Noir, histoire d une couleur ; Les Animaux célèbres 18 PAUL Frédéric Mel Bochner
105 106 INDEX 18 Peinado Bruno Me, myself & I 80 PELEN Jean-Noël Individu, récit, histoire et CRIVELLO Maryline (dir.) 46 Pelletier Chantal Montmartre, mont des martyrs 19 PELTRE Christine Dictionnaire culturel de l orientalisme 29 Perrault Charles Les Contes de fées et Laforge Lucien (ill.) 29 Perrault Charles La Belle au bois dormant et Leclercq Pierre-Olivier (ill.) 40 PERROS Georges Correspondance et PHILIPE Anne et Gérard 40 PHILIPE Anne et Gérard Correspondance et PERROS Georges 25 PHILIPPE Claude-Jean (dir.) 100 films pour une cinémathèque idéale 70 PICQ Pascal Lucy et l obscurantisme 61 PIN Ludo Ludo Pin 30 Pittau Francesco Axinamu et Gervais Bernadette (ill.) 10 PIVOT Bernard 100 expressions à sauver 54 Pluyette Patrice La Traversée du Mozambique par temps calme 66 POCHÉ Fred Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la solidarité 10 PODALYDÈS Denis Voix off 30 Poinsignon Claire L Europe de A à Z : abécédaire illustré et Bertrand Frédérique (ill.) Poivre d Arvor Olivier Le Voyage du fils 28 Ponti Claude Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer 83 POUCHÈLE Bernard Paysans sans frontières : l amour de la terre, hier et aujourd hui et JOSSE Pierre (photo) 46 Pouy Jean-Bernard La Récup 53 Provost Martin Léger, humain, pardonnable R 11 RAGON Michel et VALLET Thierry Paris paysages 53 Rahimi Atiq Syngué Sabour : pierre de patience 19 RANCIÈRE Jacques Le Spectateur émancipé 19 RAPETTI Rodolphe (dir.) Eugène Carrière ( ) : catalogue raisonné de l œuvre peint 98 RAYMOND Jacques Entre Himalaya et Kunlun. Récit d un explorateur au Tibet 98 RAYMOND Jacques Bornéo. La diagonale vert jungle et SAMSON Catherine 69 RAYNAUD Dominique, Planète blanche : Les glaces, le climat et l environnement LORIUS Claude et JOUZEL Jean 40 RÉAL Grisélidis Suis-je encore vivante? 70 REEVES Hubert Je n aurai pas le temps. Mémoires 92 REMPLON Lucien Bergougnan, un génie du rugby 88 RENOUARD Yves Leçons sur l unité et la civilisation françaises 82 Riot-Sarcey Michèle La révolution oubliée et Gribaudi Maurizio 66 RIZZERIO Laura Le Jugement pratique. Autour de la notion de phronèsis et LORIES Danielle (dir.) 7 ROCA Alessandro (dir.) Gilles Clément. Neuf jardins : approche du jardin planétaire 27 Roca François (ill.) Soleil noir et Bernard Frédéric 51 Roger Marie-Sabine La Tête en friche 54 Rolin Olivier Un chasseur de lions 14 ROUAN François Rouan le peintre et CORDELLIER Dominique Vient de Paraître N o 34 février 2009
106 INDEX ROUBAUD Jacques La Princesse Hoppy ou Le Conte du Labrador ; La Dissolution 88 ROULOT Danielle et OURY Jean Dialogues à La Borde 11 ROUVILLOIS Frédéric Histoire de la politesse de 1789 à nos jours 71 RUELLE David L Étrange Beauté des mathématiques 89 RUSTENHOLZ Alain Les Grandes Luttes de la France ouvrière S 41 Sales Michèle Avenue de la mer 98 SAMSON Catherine Bornéo. La diagonale vert jungle et RAYMOND Jacques 86 Sapiro Gisèle (dir.) Translatio. Le marché de la traduction en France à l heure de la mondialisation 54 Sardes Guillaume (de) Giovanni Pico 22 Saur Marie et Nylso My Road Movie 89 SAURET Marie-Jean L Effet révolutionnaire du symptôme 58 SCHMITT Florent Quintette pour piano et cordes. Hasards, quatuor avec piano 52 SCHNECK Colombe Val de Grâce 20 SCHWARTZ Emmanuel L École des beaux-arts côté Seine. Histoire impertinente du quai Malaquais, de la reine Margot au baron de Charlus 53 Serre Anne Un chapeau léopard 11 SIMON François Pique-assiette. La fin d une gastronomie française 89 SIMON Gildas La Planète migratoire dans la mondialisation 6 SIMONOT Béatrice Le Fou de la diagonale. Claude Parent, architecte 57 SIRACUSA Gérard Drums Immersion 47 Slocombe Romain Lolita complex 90 Solé Jacques Révolutions et révolutionnaires en Europe SOUBELET Isabel Le Commerce équitable et ALLEMAND Sylvain 20 STIERLIN Henri L Orient grec : l art hellénistique et romain, d Alexandre à Dioclétien 90 STORA Benjamin Les Guerres sans fin. Un historien, la France et l Algérie 41 STORTI Martine L Arrivée de mon père en France 45 SUEL Lucien Mort d un jardinier T 59 TABACHNIK Michel De la musique avant toute chose 59 TADIÉ Jean-Yves Le Songe musical. Claude Debussy 67 TAGUIEFF Pierre-André La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial 22 Tardi Jacques et Verney Jean-Pierre Putain de guerre : 1914, 1915, THIBAUDET Albert Socrate 52 THOBOIS Ingrid L Ange anatomique 28 Tullet Hervé Jeu de reflets 57 TURNER Matt The Voices That Are Gone The Music of Stephen Foster V 71 Valeur Bernard Sons et lumière 11 VALLET Thierry et RAGON Michel Paris paysages 20 VAUDAY Patrick L Invention du visible. L image à la lumière des arts. 31 Vaugelade Anaïs (ill.) Le Mariage de la tortue et autres histoires et Oster Christian 25 VÉRAY Laurent La Grande Guerre au cinéma : de la gloire à la mémoire 22 Verney Jean-Pierre et Tardi Jacques Putain de guerre : 1914, 1915, Veyrat-Masson Isabelle Les Guerres de mémoires. La France et son histoire et Blanchard Pascal (dir.) 35 VILAR Pierre Les Armes miraculeuses. Aimé Césaire
107 108 INDEX W 35 WAJCMAN Gérard et MOURAUD Tania Les animaux nous traitent mal 90 Waquet Françoise Les Enfants de Socrate. Filiation intellectuelle et transmission du savoir, xvii e -xxi e siècles 97 WENZEL Jean-Paul La Jeune Fille de Cranach ; Loin d Hagondange 54 Wiesel Elie Le Cas Sonderberg 23 Winshluss Pinocchio Wolkenstein Julie L Excuse Z 97 ZADEK Annie Vivant Vient de Paraître N o 34 février 2009
108 Un nouveau département du Livre à cuturesfrance Avec de nouveaux programmes (Fonds d Alembert, programmes d aide à la publication), le département du Livre et de l Écrit de CULTURESFRANCE se voit renforcé dès 2009 pour un dispositif plus efficace en faveur du livre français à l étranger s ouvre avec un nouveau dispositif plus efficace et resserré pour la promotion des auteurs français à l étranger. Le département du Livre et de l Écrit de CULTURESFRANCE, avec de nouvelles missions qui lui sont confiées, assure désormais : l aide à la traduction et à la cession auprès des éditeurs étrangers/programme d aide à la publication ; pour 2009 : 700 titres traduits et édités à l étranger ; la promotion du débat d idées dans le monde/ Fonds d Alembert : 100 colloques organisés en 2009 ; l organisation de manifestations littéraires d envergure à l international, auxquelles s associent écrivains et éditeurs ; la circulation des auteurs à l étranger/ Missions Stendhal ; la réalisation d outils d information et de promotion de référence. Livres français dans le monde Traduire et Publier/Chine Programme d aide à la publication Alfonso Reyes p. 112 coup de projecteur/cessions de droits Succès à l étranger : Elle s appelait Sarah de Tatiana de Rosnay (éditions Héloïse d Ormesson) p. 114 vie des résidences/ villa kujuyama Céline Curiol : «Le calme de la villa Kujoyama est propice à la création.» p. 116 librairies/france La commission «Librairie de référence» p. 117 Ces actions, menées en étroite concertation avec le ministère de la Culture et de la Communication et le Centre national du livre, sont coordonnées avec l ensemble des Bureaux du livre à travers le monde. Paul de Sinety directeur du département du Livre et de l Écrit [email protected] Responsable de rubrique : Nathalie Six
109 112 Livres français dans le monde TRADUIRE ET PUBLIER/MEXIQUE En mars prochain, le Mexique sera l invité d honneur du Salon du livre de Paris (du 13 au 18 mars 2009) : à cette occasion, quarante auteurs mexicains feront le déplacement en France. Mais quid de la littérature française au Mexique? Vient de paraître s est penché sur le travail de longue haleine du bureau du livre de Mexico. Programme d aide à la publication Alfonso Reyes Inauguré en 1994, le bureau du livre de Mexico est aujourd hui dirigé par Christian Moire et a initié d importants projets, dont le PAP Alfonso Reyes n est que la face immergée de l iceberg. Les excellentes relations entre les professionnels du livre en France et au Mexique ont notamment abouti à l adoption, il y a six mois, d une loi instituant un prix unique du livre, inspirée de la loi Lang, et à l invitation de la littérature mexicaine au prochain Salon du livre de Paris. Comment se porte le marché du livre au Mexique? Christian Moire : Il est dynamique mais souffre d un déficit de librairies. À quoi cela sert-il d aider des éditeurs à publier si les livres restent dans les réserves et ne sont pas vendus? Plutôt que de limiter les actions en faveur du livre au seul programme d aide à la publication, nous avons voulu les aider à renforcer la chaîne du livre. En France, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur un magnifique réseau de librairies. Des libraires qui conseillent leurs clients, entretiennent un véritable fond, et forment régulièrement leurs employés. C est le résultat des actions des pouvoirs publics (loi Lang, création du Centre national du livre, systèmes d aides à l ensemble de la chaîne du livre) et des actions de l interprofession (Adelc par exemple). Nos interlocuteurs mexicains veulent connaître ces initiatives pour s en inspirer : c est une grande partie de notre travail et il est très gratifiant de voir nos interlocuteurs voter une loi sur le prix unique du livre et d être sur le point de créer une association équivalente à l Adelc. Le bureau du livre fait en somme un travail d expertise C. M. : Depuis 1994, des experts français sont invités chaque année à participer à des séminaires : promotion de la lecture, formation des libraires, organisation du CNL, loi Lang, bibliothéconomie, etc. Ils le font avec un enthousiasme d autant plus grand qu ils constatent l intérêt des Mexicains. J en profite d ailleurs pour remercier tous ces invités qui inlassablement répètent les mêmes arguments. Je pense à Jean-Guy Boin, directeur du Bief, je pense aux éditeurs, Éric Vigne, Monique Labrune, aux libraires, Jean-Marie Ozanne, Denis Mollat, aux auteurs qui ne se contentent pas de parler de leurs livres mais aussi de librairies, de lectures, Anne-Marie Garat, Jeanne Benameur, pour les dernières venues. Et bien d autres. Quels sont les éditeurs qui bénéficient d une aide à la publication? C. M. : Les éditeurs qui ne se contentent pas de publier un livre mais qui prévoient un véritable plan de lancement, de diffusion de l ouvrage. Plus que le livre en lui-même, c est ce plan que nous jugeons avant de décider d aider l éditeur. Ce qui explique sans doute la variété des livres aidés : le dictionnaire du vocabulaire européen de la philosophie (par Siglo XXI, éditeur de sciences humaines présent dans tous les pays de langue espagnole), des textes inédits de Michel Frizot sur la photographie (par Almadia, un jeune éditeur qui s associe pour l occasion à la grande chaîne de télévision mexicaine Televisa), etc. En 2006, Sexto Piso, jeune maison d édition, a voulu se lancer dans la publication de l adaptation en bande dessinée de La Recherche du temps perdu (par Stéphane Hueut aux Éditions Delcourt). Récemment créée, cette maison avait déjà fait ses preuves, obtenant à Londres le prix du meilleur éditeur étranger. Nous n avons pas hésité à les soutenir fortement par une aide à la traduction, un achat de livres et l invitation de l auteur. D autant plus que cette publication nous paraissait un excellent vecteur d image. Le succès a été au rendezvous et Sexto Piso publie sans notre aide le deuxième tome. Cette absence d aide pour la suite de l aventure montre la réussite des quatre jeunes mousquetaires de l édition mexicaine. Je me méfie des «abonnés» incapables de publier un ouvrage traduit du français sans une aide de notre part. Tout ceci est possible parce que nous lions invitations d auteurs, présence dans les foires et aides à la publication. Les aides à la traduction ou à la publication aux éditeurs mexicains ne représentent que 15 % du budget que le CCC-IFAL consacre à la coopération dans le domaine du livre. Mais notre aide va bien au-delà du PAP et nous invitons, quand c est possible, l auteur français à venir présenter l édition espagnole. Comment se porte la littérature française au Mexique? Quels sont les écrivains français, contemporains ou non, les plus connus? C. M. : Comme en France, elle souffre d une surexposition médiatique de certains auteurs au détriment des autres. Interrogé, le grand public cite toujours les mêmes : Michel Houellebecq, Amélie Nothomb, Daniel Pennac, etc., auteurs qui ne viendront pas au Mexique. Dans ces conditions, inviter un auteur pour le faire connaître est périlleux. Il faut l associer à un événement (séminaire, festival, salon du livre) et souvent il lui est demandé de parler d autre chose que de ses propres livres. Pour éviter de telles déceptions, nous avons aussi invité des critiques, des libraires et des professeurs d université à parler de la littérature française contemporaine. Dominique Viart a ainsi réalisé une tournée dans une dizaine d universités mexicaines : son discours sur la littérature française est très stimulant et il peut aussi parfaitement répondre à des questions sur Houellebecq. Sa tournée a suscité une véritable demande de littérature française. Aux éditeurs de prendre le relais et là encore, l aide à la traduction n intervient qu en dernier dans notre action. Le Mexique est l invité d honneur au Salon du livre de Paris. L ambassade de France, et en particulier le bureau du livre, a-t-elle participé à la sélection des auteurs mexicains qui viendront sur le salon? C. M. : Oui au même titre que ses autres partenaires, le Conaculta (équivalent du ministère de la Culture) et le CNL. L ambassade de France a provoqué cette invitation en asseyant à la même table éditeurs français du SNE et éditeurs mexicains lors d une mission en France. Une mission qui avait plusieurs buts : leur présenter le fonctionnement du CNL, leur faire connaître le salon d Angoulême, et faire savoir au SNE que le Mexique était prêt à assumer les coûts d une invitation au Salon du livre de Paris. Antoine Gallimard a ensuite relayé et soutenu cette candidature. Là encore, c est une invitation de professionnels faite à d autres professionnels du livre : il ne s agit en rien d une invitation politique. Lorsque le ministère des Affaires étrangères décidait de créer le bureau du livre de Mexico, il initiait un processus d échanges d expertises qui n est pas encore terminé. La loi Lang a plus de 17 ans. La loi mexicaine, à peine six mois. Nos partenaires mexicains ont encore besoin de notre expérience. Propos recueillis par Nathalie Six Vient de Paraître N o 34 février 2009
110 113 Traduire et publier / mexique brèves Parmi les titres retenus pour l année 2008 : Un riche, trois pauvres, Louis Calaferte (Éd. Hesse)/ Teatro sin Paredes Vocabulaire européen de la philosophie, Barbara Cassin (dir.) (Éd. du Seuil)/ Siglo XXI Editores C est de famille! Héritage et transmission familiale, Sophie Dieuaide, Vanessa Rubio et François Supiot (ill.) (Autrement)/ Editorial Libros del Escarabajo Fille = garçons? L égalité des sexes, Sophie Dieuaide, Béatrice Vincent et Bertrand Dubois (ill.) (Autrement)/ Editorial Libros del Escarabajo Ulysse. Le chant des sirènes, Sébastien Ferran (EP éditions)/ Editorial Sexto Piso L Imaginaire photographique, Michel Frizot/ Editorial ALMADÍA, C.S. Ma vie de chandelle, Fabrice Melquiot (L Arche)/ Arte y Escena Ediciones Comment l homme a compris d où viennent les bébés, Juliette Nouel-Rénier (Gallimard)/ Editorial Océano de México Comment l homme a compris que le singe est son cousin, Juliette Nouel-Rénier (Gallimard)/ Editorial Océano de México À l ombre des jeunes filles en fleur, Marcel Proust et Stéphane Heuet (ill.) (Delcourt)/ Editorial Sexto Piso Le Fabuleux Destin de 2, Benoît Rittaud (Le Pommier)/ Libraria Pourquoi on meurt? La question de la mort, Marie-Sabine Roger, Françoise de Guibert et Ronan Badel (ill.) (Autrement)/ Editorial Libros del Escarabajo L Objet singulier, Clément Rosset (Éd. de Minuit)/ Editorial Sexto Piso À quatre mains, tome I, Paco Ignacio Taibo et Améziane (ill.) (Emmanuel Proust)/ Caligrama Editores Les gr ands rendez-vous de l édition française à l étranger La sélection du Bief * * Bief : Bureau international de l édition française 115, bd Saint-Germain, Paris tél. : +33 (0) fax : +33 (0) Retrouvez tout le programme des foires internationales sur le site du Bief : Foire du livre de Taipei, Taiwan, du 4 au 9 février Salon international de l édition et du livre de Casablanca, Maroc, du 13 au 22 février Biennale internationale du livre de Jérusalem, Israël, du 15 au 20 février Foire internationale du livre d Abu Dhabi, Émirats arabes unis, du 17 au 22 mars Foire du livre de jeunesse de Bologne, Italie, du 23 au 26 mars 7 e Foire internationale du livre de Bangkok, Thaïlande, du 26 mars au 06 avril Foire du livre de Londres, Royaume-Uni, du 20 au 22 avril Foire internationale du livre de Buenos Aires, Argentine, du 20 avril au 11 mai Foire internationale du livre de Budapest, Hongrie, du 23 au 26 avril Foire internationale du livre de Séoul, Corée du Sud, du 13 au 17 mai Foire internationale du livre de Varsovie, Pologne, du 21 au 24 mai Foire du livre de Thessalonique, Grèce, du 28 au 31 mai BookExpo America, New York, États-Unis, du 28 au 31 mai
111 114 Livres français dans le monde COUP DE PROJECTEUR/CESSIONS DE DROITS C est un conte de Noël. Le manuscrit, plusieurs fois refusé par des maisons d édition, dormait dans le tiroir du bureau de Tatiana de Rosnay, au point de la faire douter : et si elle n était plus faite pour écrire? Jusqu au jour où l histoire arrive aux oreilles de Gilles Cohen Solal qui donne le livre à sa compagne, l éditrice Héloïse d Ormesson. Emballés par ce roman aux allures de thriller sur le destin d une petite fille juive victime de la rafle du Vél d Hiv le 16 juillet 1942, les deux fondateurs des éditions Héloïse d Ormesson en achètent les droits. Deux ans après sa parution dans l Hexagone, les ventes frisent le million d exemplaires dans le monde. Explication avec Héloïse d Ormesson. Succès à l étranger : Elle s appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay (éditions Héloïse d Ormesson) Par quel extraordinaire hasard le manuscrit Elle s appelait Sarah est-il arrivé entre vos mains? Héloïse d Ormesson : Après que son manuscrit eut été refusé par la maison qui l avait publiée jusque-là (Plon), Tatiana de Rosnay était venue me voir pour me demander conseil. Elle savait que j avais longtemps travaillé aux États-Unis, or elle avait écrit la première version de son roman en langue anglaise. Je lui ai conseillé de prendre un agent anglo-saxon afin de viser d abord les maisons d édition en Angleterre et aux États-Unis. Six mois plus tard, je l ai recroisée, elle était totalement déprimée car toutes les tentatives avaient échoué. Gilles Cohen Solal, avec qui j ai créé les éditions Héloïse d Ormesson, a voulu savoir l histoire du livre. Tatiana nous a alors parlé de la rafle du Vel d Hiv, de son héroïne américaine qui vit en France, mène l enquête sur cette période sombre et méconnue de la seconde guerre mondiale. Gilles s est mis en tête de lire absolument le manuscrit, ce que Tatiana a d abord refusé. Elle avait peur d essuyer un énième échec. Quand je l ai eu entre les mains, j ai été immédiatement séduite. Pourquoi a-t-il été refusé alors par les maisons d édition, en particulier anglo-saxonnes? H. d O. : En Angleterre et aux États-Unis, personne ne sait ce qu est la rafle du Vel d Hiv. Quand on parle de la seconde guerre mondiale, on pense tout de suite à la Shoah, aux camps de concentration, aux bombardements, à l invasion de l Europe par les Allemands et au débarquement. Ici, il s agit d un épisode où des Français ont envoyé à la mort d autres Français. Cette image ne colle pas avec ce que les Anglo-Saxons apprennent à l école. Cette vision de l Histoire en a déconcerté plus d un. Le succès a-t-il été immédiat et comment la sauce a-t-elle pris à l étranger? H. d O. : Avant même que le livre ne paraisse en France (en mars 2007), j avais déjà vendu les droits dans quatorze pays, dont l Italie, qui fut le premier, en mars ou avril Puis j ai eu un moment de flottement, dans beaucoup de pays, j ai d abord commencé sur des échecs qui se sont transformés plus tard en succès. En Allemagne, par exemple, le sujet les désorientait, tout ce qui touche à cette période est très sensible, le livre a été refusé par une quinzaine d éditeurs et finalement, j ai récolté de très bonnes enchères. En Espagne, cela était difficile, car dès 1936, ils ont eu leur propre guerre, et leur pays, à travers la voie de Franco, était allié à Hitler. Aujourd hui, nous en sommes à exemplaires vendus. En Angleterre, Bloomsbury Publishing l a laissé filer, c est John Murray qui a remporté la mise. Plus étonnant encore, le destin du livre aux États-Unis : il a été publié en octobre 2008 en poche par St Martin s Press, avec un tirage de exemplaires, et s est retrouvé quatre semaines consécutives sur la liste des best-sellers du New-York Times. Par ailleurs, nous venons de vendre Boomerang et La Mémoire des murs, deux rééditions de Tatiana de Rosnay, en Allemagne (Berlin Verlag), et allons commencer à avoir des offres pour ces titres que nous avons envoyés après la Foire du livre de Francfort En tout, nous avons atteint les vingt-huit cessions de droits et j attends bientôt Taïwan. A posteriori, quelles sont les clés du succès? H. d O. : Tout d abord, indiscutablement, le fait que le manuscrit ait été écrit en anglais. Cet élément technique a favorisé sa diffusion, la prise de connaissance. Même un collaborateur junior dans une grande maison pouvait le défendre plus facilement. Il ne faut pas se leurrer, peu d éditeurs étrangers parlent français, quand on veut vendre un roman francophone dont l auteur n est pas très connu, il faut attendre généralement les traductions ou tomber sur la bonne personne qui a eu un coup de cœur et va le transmettre autour d elle, et en parler. Ensuite, c est une histoire construite autour de deux enfants, ce qui est toujours porteur. Elle s appelait Sarah fonctionne un peu comme un roman policier, il y a plusieurs énigmes à résoudre, des mystères autour des personnages, qui meurt, qui a survécu, enfin, l aller-retour entre la période de la guerre et l époque actuelle est une excellente construction. À travers Julia Jarmond, l enquêtrice américaine, le lecteur peut s identifier facilement. Comme elle, il apprend l histoire. Enfin, en France comme à l étranger, Tatiana de Rosnay assure une promotion sans faille de son livre, grâce à des rencontres avec ses lecteurs, ou en leur répondant sur le site Internet bilingue du livre. À l automne dernier, elle a fait une tournée aux États-Unis en partenariat avec le Jewish Book Council. Aujourd hui en France, à combien s élèvent les ventes? H. d O. : En novembre 2008, les éditions Héloïse d Ormesson avaient vendu volumes en grand format, ont été vendus en clubs et exemplaires en édition de poche (Le Livre de poche) depuis sa parution en mai Un film est en préparation, les droits ont été acquis par Stéphane Marsil (Hugo Films et Expériences films), le scénario devrait être écrit par Serge Joncour et réalisé par Gilles Paquet-Brenner. Propos recueillis par Nathalie Six ROSNAY Tatiana (de) Elle s appelait Sarah [Éditions Héloïse d Ormesson, mars 2007, 368 p., 22, ISBN : Traduit de l anglais par Agnès Michaux.] [ Vient de Paraître N o 34 février 2009
112 115 COUP DE PROJECTEUR/CESSIONS DE DROITS brèves Nombre d exemplaires vendus par pays En France : exemplaires selon la répartition suivante : ex. en grand format aux éditions Héloïse d Ormesson, ex. France Loisirs, ex. en Livre de Poche, ex. en clubs. Traductions ( ex.) Allemagne (Berlin Verlag) : Brésil (Objetiva)* Chili : Colombie : Danemark (Bazar)* Équateur : 200 Espagne (Suma de Letras) : États-Unis (St. Martin s Press) : Finlande (WSOY)* Grèce (Psichogios)* Israël (Kinneret-Zmora)* Italie (Mondadori) : Mexique : Norvège (Bazar)* Pays-Bas (Artemis/AmboAnthos) : Pologne (Muza)* Portugal (Dom Quixote)* République Tchèque (EuroMedia)* Royaume-Uni (John Murray) : Russie (Family Leisure Club) : Suède (Bazar) : Venezuela : Total en novembre 2008 : exemplaires * Pour ces pays, les éditions Héloïse d Ormesson ne possèdent pas les chiffres de vente exacts (estimés cependant environ à exemplaires par pays). Rendez-vous de l édi t ion en france Festival Textes et voix du 2 au 9 février Sous le patronage de la romancière Sylvie Germain, l association Textes et voix propose la seconde édition du festival éponyme, organisant, dans divers lieux de Paris, des rencontres rassemblant des auteurs (Paul Andreu, Alaa El Aswany, Catherine Chalier, Jean Echenoz, Mathias Énard, Jean-Louis Fournier, Pierre Michon, Érik Orsenna, Denis Podalydès, Paul Virilio ) et comédiens interprétant leurs textes (Marie-Christine Barrault, Aurore Clément, Fanny Cottençon, Mireille Perrier, Hanna Schygulla, Charles Berling, Jacques Bonnaffé, André Dussollier, Didier Flamand, Denis Lavant, Michael Lonsdale ou Dominique Pinon). [ AUTOUR DU LIVRE Observatoire régional du livre et de l écrit Île-de-France Le «Motif» a été inauguré lundi 24 novembre 2008, comme lieu de rencontre destiné à informer, conseiller et aider financièrement les professionnels du livre. Installé dans des locaux de 230 m² situés à Paris (19 e ), il vise à préserver la diversité du livre en Île-de-France, alors que ce secteur fait face au développement du numérique et qu il subit de multiples concentrations. Le nom Motif a été choisi en écho au rôle de cet organisme qui doit éclairer le choix des élus, fournir la «raison d agir», dans l aide apportée par la région aux éditeurs, libraires, bibliothécaires, écrivains, traducteurs et dessinateurs. Son directeur, Vincent Monadé, ancien attaché culturel à l ambassade de France à Brazzaville, veut insuffler une démarche participative. «Venant en complément des aides financières régionales, Motif est à la fois un lieu, un outil et un service.» Le Motif accueillera rencontres et débats et réalisera aussi des études, la premières portera sur l état des lieux du livre en Île-de-France (régulièrement actualisé), puis la commande publique, les auteurs «tombés» dans le domaine public (combien leurs livres rapportent-ils et à qui serait-il judicieux de reverser une partie des recettes?). Ses locaux abriteront un centre de ressources documentaires, une consultation juridique par téléphone sera proposée à ses adhérents. Le site Internet fournira des informations sur l actualité du livre, les droits sociaux, les aides financières et favorisera les mises en relation (hébergement d autres sites, création d espaces collaboratifs ). Le conseil d administration, composé par des écrivains (Alain Absire, Emmanuel Pierrat, Jean-Marie Ozanne ), a été créé dans le cadre de la politique du livre et de la lecture mise en place par la région début L Île-de-France, qui a attribué euros au Motif en 2008, représente 90 % du chiffre d affaires de l édition française, les trois quarts des emplois du secteur du livre, plus de 400 bibliothèques municipales et le tiers des 300 plus grandes librairies....
113 ... brèves Books Un nouveau magazine vient de voir le jour, créé par Olivier Postel-Vinay, l ancien directeur de Courrier international. Books est un mensuel en français qui vise à faire comprendre l actualité par les livres du monde. Ni de gauche ni de droite, Books se propose d éclairer les sujets du jour et la condition humaine en utilisant la lumière littéraire. «Roman, essai ou synthèse, [le livre] est appelé à rester le lieu privilégié de la réflexion approfondie. À l ère de la vitesse, de l éphémère et du repli sur soi, le livre apporte la lenteur, le recul», écrit Olivier Postel-Vinay qui veut contourner les esprits de chapelle et le corporatisme ambiant à Paris. Le magazine reprendra chaque mois (un numéro double en juillet-août et décembre-janvier), des articles de contributeurs étrangers. [ Salon du livre de Paris Le Salon du livre de Paris a un nouveau directeur : Bertrand Morisset reprend la direction du Salon du livre de Paris, qu il avait déjà occupée de 1998 à Il succède à Taya de Reyniès. DISPARITON Béatrix Beck L auteure d origine belge de Léon Morin prêtre (Gallimard), prix Goncourt en 1952, est décédée à l âge de 94 ans dans la nuit du samedi 29 novembre, à Saint-Clair-sur-Epte (Val d Oise). Née en Suisse d une mère irlandaise et d un père belge, mi-letton mi-italien, elle-même de nationalité belge, Béatrix Beck était devenue française en Professeur de français, elle a enseigné dans les années 1960 aux États-Unis et au Canada. Elle laisse une trentaine d œuvres, romans, contes, poèmes et pièces radiophoniques. Léon Morin prêtre avait été porté avec succès à l écran par Jean-Pierre Melville, avec pour rôles principaux Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva. Béatrice Szapiro, sa petite-fille, a évoqué une créatrice à l esprit libre, quelque part citoyenne du monde : «Le goût des mots, le sens de la féerie, le refus des concessions.» Elle souligne également «l attachement à l idéal communiste» que sa grand-mère avait manifesté jusqu à ses derniers jours. Beatrix Beck, qui avait collaboré à L Express de Françoise Giroud, avait publié son premier roman, Barny, en 1948, puis elle fut quelque temps la secrétaire d André Gide. Éditée successivement chez Gallimard, au Sagittaire et chez Grasset, Béatrix Beck a reçu le prix du livre Inter avec La Décharge (1979), obtenant le prix Prince Rainier de Monaco et le prix de l Académie française pour l ensemble de son œuvre. 116 Livres français dans le monde Vie des résidences/villa Kujoyama Céline Curiol : «Le calme de la villa Kujoyama est propice à la création.» En étant adoubée par le désormais prix Nobel JMG Le Clézio qui a vu dans son premier roman Voix sans issue (2005) «l une des œuvres de fiction les plus originales et les plus brillamment exécutées parmi celles de tous les écrivains contemporains que je connais», Céline Curiol a fait une rentrée en littérature que de nombreux romanciers lui envient certainement. Elle a, depuis, livré trois autres textes, Permission (Actes Sud), Route rouge : voyage en Sierra Leone (Vagabonde), récit d un reportage après la guerre civile de 2003, et un guide touristique sur New York, carnet itinérant, aux éditions Autrement. Céline Curiol est une nomade, elle a vécu une dizaine d années aux États-Unis. Après Buenos Aires et Londres, ses pas l ont menée vers le Japon, où de janvier à juillet 2008, elle a été pensionnaire à la villa Kujoyama. Quel était votre projet lorsque vous avez été sélectionnée pour être pensionnaire la villa Kujoyama? Céline Curiol : Je suis partie avec deux projets en réalité. L un était déjà commencé et n avait rien à voir avec le lieu de résidence, et le second, sur lequel j ai été admise, porte sur le sculpteur Isamu Noguchi ( ). Ce qui m intéresse particulièrement, c est sa double nationalité : sa mère était américaine et son père japonais ; à l âge de 13 ans, il est parti vivre aux États-Unis et n est retourné au Japon qu à 27 ans. En 1950, l université de Keio lui a même demandé de réaliser une chambre et un jardin à la mémoire de son père, Yoneijiro Noguchi, qui était un grand poète. Je me suis interrogée sur la question suivante : un artiste a-t-il une nationalité? Dans mes précédents romans, mes personnages étaient des individus habités par le sentiment d être en marge d un monde qui devrait pourtant leur être accessible. Cet isolement dans la proximité, cette limitation à se reconnaître dans ce qui les a entourés, qu il s agisse d un groupe social ou de leur famille, relèvent d une question plus générale de l appartenance. Si l homme se sent marginalisé dans son environnement quotidien, qu en est-il lorsqu il se retrouve sur un terrain qui ne devrait lui être que partiellement étranger? Je ne veux pas faire de biographie, j aimerais m interroger sur la relation qu il a eue avec son pays d origine. Cela prendra sûrement la forme d une série de nouvelles reliées entre elles. Ce livre est-il sur le point de voir le jour? C. C. : Non, c est encore trop tôt, j ai terminé toutes mes recherches, j en suis maintenant à la phase d écriture. Mon séjour à la villa Kujoyama m a permis de découvrir le Japon, en me rendant dans des lieux où a vécu Isamu Noguchi, et de me documenter. En revanche, j ai fini d écrire le roman que j avais déjà commencé avant d arriver. Ce sera une fiction, j ai voulu saisir l atmosphère de New York à travers mon propre regard, en imaginant la vie de deux Françaises. C est un livre sur l expatriation, il devrait paraître en janvier En quoi être résident à la villa Kujoyama est-il une chance pour un artiste, a fortiori un écrivain? C. C. : C est d abord un endroit très beau : le site est magnifique, il est aux abords d une forêt, et Kyoto est elle-même une ville magique. Ensuite, il y a un calme incroyable, on peut laisser vagabonder son imagination. Je n étais jamais allée au Japon avant et j ai eu le temps de visiter d autres villes également. Comme les Japonais ne parlent pas tous très bien l anglais et que je ne parle pas leur langue, je me suis retrouvée à parler avec les mains. Nous, les résidents, sommes obligés de nous faire comprendre lentement. Cette barrière linguistique qui s ajoute à la sonorité particulière du japonais crée une forme d isolement propice à la création. Avez-vous donné des conférences? C. C. : J ai participé à une conférence à l Institut français et j ai donné lecture d un texte inédit écrit sur place, à l université de Kyoto. À chacun de vos livres, vous partez dans une autre direction romanesque, on a l impression que vous ne cessez d explorer des genres littéraires différents. Est-ce une volonté, une obligation? C. C. : Je pense que je change involontairement ou non de style en fonction de mon sujet. C est ça qui est primordial. J aime les formes libres qui mélangent les genres. Je ne m ennuie jamais en écrivant, c et aussi une façon de dépasser ses limites, de ne pas se répéter et d échapper à ses obsessions. Je veux éviter d avoir recours à une recette, j aime me mettre en péril. Maintenant, je pense aussi que plus on écrit, plus on s améliore, la maîtrise grandit avec le temps. Propos recueillis par Nathalie Six Vient de Paraître N o 34 février 2009
114 117 L ibr a ir ies/fr ance La commission «Librairie de référence» Entre 2005 et 2008, les aides aux libraires distribuées par le Centre national du livre ont considérablement augmenté puisque leur montant total est passé de euros à 3 millions d euros. Plus d un tiers de ces aides relèvent du nouveau dispositif de soutien financier à la mise en valeur des fonds en librairie («VAL»), mis en place dans le cadre du «Plan livre» de Christine Albanel. Ces aides «VAL» constituent la reconnaissance de la qualité de l action des librairies au service de la diffusion du livre et un encouragement à la poursuivre. Nommés pour trois ans par le ministre de la Culture, sur proposition du président du CNL, les seize membres de la commission «Librairie de référence», présidée par Antoine Gallimard, comptent deux représentants de l État, deux personnalités qualifiées, trois libraires, trois directeurs commerciaux, trois éditeurs et trois écrivains. Parmi eux, Marion Mazauric, fondatrice et gérante des éditions du Diable Vauvert, a accepté de répondre à nos questions. Pourquoi avez-vous accepté de siéger dans cette commission? Marion Mazauric : Antoine Gallimard me l a proposé, et j ai accepté parce que j ai confiance en lui. J avais beaucoup apprécié son intervention quand il a rendu à Christine Albanel son rapport sur la situation des librairies. Gallimard est le seul gros groupe d édition indépendant français (qui n est pas associé à un groupe étranger ou industriel). J ai d ailleurs choisi ce groupe pour la diffusion des ouvrages du Diable Vauvert. De même, je suis en accord avec la politique du CNL depuis que Benoît Yvert le dirige : il a su élargir le périmètre des aides et s ouvrir à des petites maisons (comme la mienne) qui proposent des auteurs peut-être moins classiques, mais qui ne sont pas pour autant dénués de grandes qualités littéraires. Les commissions au sein du CNL se sont renouvelées en bien. En quoi consiste votre mission au sein de la commission? M. M. : On nous a alloué une enveloppe budgétaire de plus d un million d euros, ce qui n est pas rien! À nous de la distribuer. Pendant deux jours, vendredi 28 novembre et lundi 1 er décembre, nous avons examiné 500 dossiers. Ces demandes d aide «VAL» ont été préalablement instruites par les services du CNL en liaison avec les directions régionales des affaires culturelles. Nous en avons retenu près de 200. Benoît Yvert a décidé d attribuer 184 aides à et 19 aides à Parmi les librairies aidées, plus des trois quarts sont des librairies générales et près d un tiers sont situées dans des communes de moins de habitants. Cette aide est une récompense pour les librairies qui ont déjà pris des risques financiers et des engagements. Parallèlement, le CNL a créé le dispositif fiscal de labellisation des «librairies indépendantes de référence» (LIR) qui sera décerné en 2009, avec effet en Les librairies labellisées bénéficieront d une exonération de la taxe professionnelle à l initiative des collectivités territoriales. Ces mesures ne concernent que les librairies françaises en France. Quels sont les critères de sélection? M. M. : Être une librairie indépendante (ce qui exclut les enseignes Fnac, Virgin, ayant des centrales d achat). Mettre en valeur un véritable fonds dans leur domaine (romans, histoire, sciences humaines ou sociales, philosophie, etc.) ; avoir un personnel qualifié en nombre suffisant (au regard de leur formation, de leur rémunération), et dernier critère, l animation vers le public (invitation d auteurs pour des tables rondes, signatures, participation à des colloques). Chaque année, les librairies peuvent se représenter. Certains dossiers qui ont été refusés cette année seront à nouveau reconsidérés. Propos recueillis par Nathalie Six Merc i également à M arc-andré Wagner, secré ta ire génér al du Centre national du Livre. brèves PRIX Prix Lévi-Strauss La ministre de l Enseignement supérieur et de la Recherche Valérie Pécresse a annoncé la création d un prix Claude-Lévi-Strauss, en accord avec l intéressé, à l occasion des 100 ans de l anthropologue, académicien, auteur notamment de Tristes Tropiques. Ce prix, d un montant de euros, viendra récompenser chaque année, à compter de juin 2009, le «meilleur chercheur» dans les disciplines «histoire, anthropologie». [Associated Press] Prix Carbet de la Caraïbe Le 18 e prix Carbet a été décerné le 12 décembre dernier à l hôtel de la région Île-de-France, à l écrivaine Simone Schwarz-Bart et à son époux, André Schwarz-Bart, à titre posthume «pour la beauté douloureuse de leur œuvre particulière et la réussite de leur œuvre commune». Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Ernest Pépin, Gérard Delver, Rodolphe Alexandre, Jean-Paul Huchon, Norma Claire, Eweline Guillaume, Jacques Martial, Greg Germain, Pierre Saintons ou encore Jeannine Maurice-Bellay étaient là. Ernest Pépin, juré du prix Carbet, a rendu hommage «au couple littéraire, incendié de solitude et qui fit de la Guadeloupe une terre palimpseste où les contes ne meurent pas». Simone Schwarz-Bart a évoqué ce prix tel «un îlot habité par des individus aux mémoires mêlées, habité par des individus placés et déplacés par des gens dont on dit qu ils sont de toutes couleurs et qui sont poreux au souffle de la terre». NOMINATION Simone Veil, ancienne ministre de la Santé et initiatrice de la loi autorisant l IVG en France, a été élue le 20 novembre à l Académie française au fauteuil de l ancien Premier ministre Pierre Messmer, mort le 29 août Simone Veil a été désignée au premier tour de scrutin avec 22 voix sur 29 votants, 5 bulletins blancs et 2 bulletins blancs marqués d une croix (contre Jean-Claude Barreau, Michel Borel et Pierre Driout). À 81 ans, elle est actuellement présidente d honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et a publié chez Stock en 2003 son autobiographie, Une vie, qui a été un gros succès de librairie avec plus de exemplaires vendus. Son élection porte à cinq le nombre de femmes sous la Coupole (Hélène Carrère d Encausse, secrétaire perpétuelle, Jacqueline de Romilly, Florence Delay et Assia Djebar)....
115 ... brèves 118 Livres français dans le monde ENCHÈRES Après Julien Gracq, c est au tour d Émile Zola d avoir fait l objet d une vente aux enchères. La famille de l auteur de Germinal conservait depuis un siècle et demi des lettres, textes et photos lui ayant appartenu. Artcurial a organisé la vente le 24 novembre dernier, sous le marteau de François Tajan. Le lot, estimé à euros, est composé de lettres d enfance, d une abondante correspondance familiale, de poèmes et d un récit narratif inédits, soit quelque 150 pages manuscrites qui couvrent la première moitié de la vie de Zola ( ). Il comprend aussi la bibliothèque personnelle de Zola sur l affaire Dreyfus ainsi qu une quinzaine de photographies témoignant de cette autre passion de l écrivain. Les photos d Émile Zola sont rarissimes sur le marché. La majorité d entre elles sont conservées au musée de Médan et au musée d Orsay. L écrivain a commencé à pratiquer la photographie à partir des années , une passion qui ne se démentira pas jusqu à sa mort ; il a pris environ 700 clichés, pour la plupart inédits. SUCCÈS FR ANÇAIS À L ÉTRANGER Luc Ferry est en train de devenir la star internationale de la philosophie, faisant ainsi mentir la thèse du déclin de la culture française. Son précédent livre, Apprendre à vivre (best-seller en Espagne, au Brésil et aux Pays-Bas) s est vendu à plus de exemplaires dans le monde. Le tome II La Sagesse des mythes (Plon), fait déjà l objet de surenchères de la part des dix-huit pays qui ont acheté le tome I, totalisant ainsi plus de euros d avance. Vient de Paraître N o 34 février 2009
116 Vient de Paraître n o 34 culturesfrance Président Jacques Blot Directeur Olivier Poivre d Arvor Directrice de la communication Fanny Aubert Malaurie [email protected] Département du Livre et de l Écrit Directeur Paul de Sinety Rédactrice en chef Bérénice Guidat culturesfrance est l opérateur du ministère des Affaires étrangères et européennes et du ministère de la Culture et de la Communication pour les échanges culturels internationaux. Vient de paraître, publié trois fois par an et tiré à exemplaires, est diffusé dans les services et établissements culturels français à l étranger. Réalisation culturesfrance 1 bis, avenue de Villars Paris Conception graphique Florence Inoué et David Poullard Impression Imprimerie Vasti-Dumas Achevé d imprimer en février 2009 à Saint-Étienne Ces sélections n engagent que la responsabilité de leurs auteurs et ne représentent pas une position officielle du ministère des Affaires étrangères et européennes
117 culturesfrance février 2009 isbn : ISSN :
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