La, Do, Mi, Sol : les sons du Métropole

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1 La, Do, Mi, Sol : les sons du Métropole Recherche: Georges Cuendet, Louis Droz, Georgette Fürbringer, Marthe Kuffer, Andrée Liard, Ginette Reubi Texte: Frédéric Sardet Pour les Lausannois et ceux qui connaissent cette ville, pas moyen d éviter le Métropole, construction audacieuse dont l histoire architecturale est de mieux en mieux connue grâce aux publications signées Scotoni, Frey et Corthésy. Son histoire ne s arrête pas là. Si la polémique de sa construction ou ses qualités architecturales méritent d'être présentées, on ne peut oublier la dimension culturelle des lieux. Nous avons donc entrepris une recherche sur les fantômes qui habitent aujourd hui ce " cinéma-théâtre ". Fantômes heureux et éphémères qui vivent encore dans la mémoire des plus âgés, fantômes d un soir de toute manière puisqu il s agit de spectacles et tout particulièrement de la programmation non cinématographique de la salle entre 1932 et 1954, date d ouverture du palais de Beaulieu, concurrent direct du Métropole dont l existence entraîna le déclin cultureldu Métropole jusqu à sa déshérence à la fin des années 80. Cet abandon ne fut heureusement que le prélude à une seconde vie dédiée au spectacle et à la musique symbolisée par sa rénovation que vint couronner sa réouverture en septembre Notre projet se veut modeste mais sincère et s il n atteint pas l érudition du savant, il devrait éclairer et révéler à beaucoup tout un pan de la vie culturelle lausannoise concernant une période de notre histoire qui n en finit pas de se rappeler à nous sous des traits peu réjouissants. Une recherche minutieuse sur la période déjà citée, a permis de retrouver trace de 167 spectacles ou manifestations, dont 40 complétèrent la projection d un film dans l enceinte du Métropole. Grâce aux articles parus régulièrement dans la Feuille d avis de Lausanne et la Gazette de Lausanne, sous la plume avisée de différents critiques, nous offrons un reflet de ce que fut la vie du Métropole tant pour le music-hall que la musique symphonique. De quelques salles de spectacle lausannoises La petite chronique culturelle que nous proposons au lecteur, toute à la gloire de cette salle presque mythique, ne doit pas faire oublier qu'elle ne fut pas la seule à accueillir les spectacles et manifestations publiques. Pour mémoire, nous évoquerons donc les plus célèbres. Il y eut d abord le Casino-théâtre devenu plus tard Grand théâtre et dès 1983, Opéra de Lausanne. Le 31 août 1868, le Conseil communal donnait son accord à la construction d'un théâtre sur un terrain de la Ville en Georgette. Cette salle fut inaugurée le 10 mai 1871, sa capacité étant de 800 places. A l orée des années 30, le théâtre fut transformé de fond en combles et sa capacité agrandie au moment pratiquement où le Métropole ouvrait ses portes. Dès le début, on y joua l'opéra, l'opéra-comique, la comédie, voire le ballet et la revue annuelle. L'évidente concurrence du cinéma sur les spectacles traditionnels dont bénéficiaient les Lausannois se ressent à la lecture d'un livret de 1931 vantant la rénovation du théâtre dont les équipements se voulaient up to date (l'expression ne date pas d'aujourd'hui!): nous avons la conviction que les amateurs de théâtre sont encore nombreux à Lausanne, que le cinéma n'a pas tout pris, et que notre salle de Georgette va reprendre une vie nouvelle. Deuxième grande scène lausannoise, le Splendid, propriété de la société Beauregard, fut ouvert vers 1891 et ne doit pas être confondu avec le Tabaris, dancing installé à la même adresse à partir de Bals, concerts de fanfares et soirées de sociétés y étaient programmés. En 1907, le Splendid devint la première salle de cinéma de la ville, offrant environ places. Dès septembre 1931, sous la direction d'armand Pache et de Madame, on y donna des spectacles de music-hall avec les grandes vedettes de l'époque. 1

2 Assemblées politiques, soirées dansantes, ventes de charité, combats de boxe et sociétés locales s y côtoyèrent. Son histoire s achève toutefois le 1er octobre Il convient de mentionner également le Kursaal connu dès 1933 sous le nom de Théâtre Bel-Air. Il fut inauguré le 4 octobre 1901 et disposait d'environ 300 places. L'entrée se faisait par le café. Des spectacles de music-hall et de variétés y étaient donnés. Paul Tapie, son directeur, lança la revue annuelle lausannoise. En 1914, Tapie fut remplacé par Maurice Hayward et prit en charge le théâtre municipal de 1919 à Dès 1918, la revue connut un succès renouvelé sous la direction de M. Petitdemange; on y jouait aussi l'opérette. Le propriétaire de la salle et du café, M. Abbuhl, procéda à une rénovation en 1932, date décidément marquante dans le monde des spectacles lausannois. L'aménagement intérieur entièrement modifié permettait l accueil de 550 spectateurs et dès 1933 on installa une cabine de cinéma sonore. En 1935, à la faveur d'un changement de direction, la salle devint exclusivement vouée au cinéma. Peu après le Kursaal, la Maison du Peuple dont le bâtiment fut inauguré en 1901, accueillit une salle de spectacle. Entre 1902 et 1909, le Théâtre du Peuple fut dédié aux manifestations en faveur de la culture ouvrière. Anton Suter, mécène lausannois, l'entretint en bonne partie. C est également en 1954 que cet établissement fut fermé; la Maison du Peuple fut alors transférée à la place Chauderon. Dernier lieu remarquable dont l existence précède la construction du Métropole: le Capitole. Ouvert le 28 décembre 1928, il disposait de places. Outre le cinéma, la salle dotée d une scène, d une fosse d'orchestre et de loges pouvait accueillir divers types de spectacles. L'Orchestre de la Suisse romande y donna fréquemment ses concerts d'abonnement. Les variétés et la danse (notamment les Sakharoff) y ont trouvé un lieu d expression. En 1959, des transformations en firent une salle réservée au cinéma. Ce rapide panorama des salles de spectacles permet de mieux comprendre les raisons du découpage chronologique retenu pour notre étude: de 1930 à 1954, on est en présence d une configuration relativement stable de la scène lausannoise. Dès la deuxième moitié des années 50, tout se précipite et la vie culturelle présente un nouveau visage qui justifierait une autre étude. Le Métropole: survol architectural Le terrain sur lequel s'est construit le complexe Bel-Air-Métropole s'appelait jadis En Mauborget. Jusque vers 1822, il était occupé par des vignes - vignes qui couvraient l espace allant de Pépinet au chemin de Boston. Le jardinier Desponds s'y installa en 1822 et y fit construire une maison. Le terrain descendait de ce qui est devenu la place Bel-Air jusqu'au Flon. En 1834, la propriété rachetée par Albert Burnand-Francillon fut valorisée par la mise en place d un splendide parc. Vers 1845, l'ouverture de la rue des Terreaux, peu après celle du Grand-Pont, obligea le propriétaire à accepter quelques alignements qui modifièrent sa propriété dite " le Bosquet ". Achetée en 1848 par la famille Agassiz, elle subsista en l'état jusqu'à sa démolition en Le 26 juin 1928, une convention touchant la propriété Agassiz fut signée entre la Municipalité de Lausanne et A. Cottier, dans la perspective d'une construction fondée sur le projet de l'architecte Jost. Un mois plus tard, le Conseil communal adoptait un préavis prévoyant l'élargissement des rues de Genève et des Terreaux et incluait le contenu de la convention. Bien que le permis de construire fut délivré le 11 janvier 1929, au mois d octobre, de nouveaux plans signés par l architecte renommé Alphonse Laverrière, furent déposés à la Municipalité. En août 1930, la Commission consultative des Travaux accepta ce projet. Entre-temps, la société anonyme Bel-Air-Métropole acquit la propriété Cottier. L'enquête publique, ouverte du 21 octobre au 17 novembre, renforça une opposition naissante. Les plans, exposés à l'hôtel de Ville, furent accompagnés de listes de signatures contre le projet, lancées par diverses institutions dont la Société d'art public. Simultanément, la presse par la Feuille d avis de Lausanne, la Tribune de Lausanne et le Droit du peuple soutinrent ou rendirent publique une ardente diatribe contre le projet, focalisée sur la fameuse tour qu on voulait ériger. Pensez-donc: un bâtiment locatif 2

3 de 52 mètres au-dessus de la place Bel-Air dans une ville au relief tourmenté comme Lausanne! Impensable! On dénonçait cette faute de goût, ce précédent regrettable et cette publicité superfétatoire pour un cinéma. La tour concurrencera la Cathédrale, affirmait-on. Partisans et adversaires du projet échangèrent - même sous forme de vers - des arguments plus ou moins pertinents que les journaux répercutèrent avec complaisance. On n'avait jamais vu les Lausannois aussi engagés dans une controverse. Les partisans du complexe y voyaient l'empreinte d'une époque, une liaison entre la ville ancienne et la Lausanne de demain, la réalisation d'une urbanisation rationnelle à l'ouest du Grand-Pont. Contrairement aux apparences, les signatures favorables au projet furent quatre fois plus nombreuses que celles des opposants. La ténacité des Scotoni père et fils, promoteurs zurichois, fit le reste. Le 27 avril 1931, une nouvelle convention favorable aux plans de Laverrière fut signée entre la Municipalité et la société propriétaire. Le Conseil communal l adopta par 65 voix contre 25. Un second recours fut rejeté par le Conseil d'etat le 29 septembre Les travaux débutèrent en fait dès novembre 1930 par d'importants terrassements. Au terme des travaux, l armature de poutres métalliques soudées électriquement délimitait un espace de mètres-cubes pour un poids frisant les 2'000 tonnes. Une première en Suisse. La partie ouest, construite en premier, permit d inaugurer le cinéma-théâtre dès le 26 décembre 1931, tandis que la partie est, avec la tour, n'entra en service qu'au mois d août Bel-Air-Métropole voulait être un monde en soi: commerces, restaurantbrasserie, dancing! Quatre étages à partir de la rue de Genève offraient des locaux au commerce et à l artisanat. Plus d'une centaine d'appartements et une cinquantaine de bureaux occupaient les six étages au-dessus des Terreaux, auxquels s ajoutaient les dix étages de la tour. A l'origine, un tea-room installé sur les deux derniers étages de la tour offrait une vue magnifique à ses clients sur les toits de la ville. Au milieu de cet univers, trônait le cinéma-théâtre. Depuis les trois étages du hall d'entrée et du foyer, on pénétrait dans la salle. Dotée de places à l'origine, elle n'était pas destinée aux seules projections cinématographiques. Pour notre bonheur, music-hall, concerts voire théâtre et conférences étaient à l affiche. Comme le hall, elle fut décorée par Jean-Jacques Mennet. La ventilation, scientifiquement assurée, de même que les moyens de lutte contre un improbable incendie (rideau de scène incombustible) traduisaient le triomphe d une modernité longtemps restée insoupçonnable. La scène avec ses 33 mètres de large, 13 mètres de profondeur et 18 mètres de hauteur se voulait un modèle d équipement. Rampe, herses, projecteurs latéraux, système permettant d accueillir jusqu à 35 décors: rien ne devait manquer. Même la fosse d'orchestre pouvant abriter 50 à 60 musiciens fut adaptée aux dimensions. Last but not least, des loges étaient prévues pour 150 artistes. L'objectif principal restait cependant d'assurer les projections cinématographiques. L'écran fut réalisé dans une pièce de caoutchouc blanc perforée d'une multitude de trous d'un millimètre de diamètre. Il pesait 1'200 kg et, comme les décors, pouvait se remonter dans les cintres. La cabine de l'opérateur ne ressemblait pas à la classique alcove du projectionniste mais fut conçue comme une véritable centrale technique. Pièces maîtresses de l'équipement de la salle, les appareils de projection sonore furent commandés à la maison allemande Klangfilm : on était à la pointe technologique. Deux puissants haut-parleurs permettaient une amplification incroyable du son et une finesse inouïe de gradation. Bien que ralentie par les opposants au projet, la construction de l'ensemble Bel-Air- Métropole fut rapide: des travaux de terrassement à l'inauguration du restaurant le 27 août 1932, s'écoulèrent 22 mois. Le tout coûta 13 millions. La crise de 1929 qui s étendit à l Europe vint frapper la société immobilière en La compagnie d'assurance, La Genevoise, créancière hypothécaire put alors reprendre le complexe pour les 8 millions équivalant à son prêt. Lausanne disposait donc enfin d une grande salle de spectacles! 3

4 Quand la musique accompagnait le cinéma ( ) Dans les trois semestres qui suivirent l ouverture du Métropole, le cinéma fit bon ménage avec les spectacles, au point même de faire surgir hors de l écran ces nouveaux acteurs adulés des foules. Le 31 mars 1933, la star du cinéma américain, Jeannette Mac Donald, bien connue par la diffusion de ses chansons sur les ondes radiophoniques et par la distribution des gramophones, vint faire un tour de chant remarqué en lieu et place de la projection habituelle. Accompagnée des duettistes Pills et Tabet du cabaret de Lucienne Boyer mais aussi d'un orchestre, de la danseuse Grace Poggi et des Kentucky's Singer's, elle charma la salle par sa voix cristalline et sa fraîcheur. Afin d attirer les Lausannois, le spectacle se poursuivit au dancing Métropole où l actrice présida le grand prix d'élégance de Lausanne avec toute sa troupe. Sur les quarante manifestations recensées durant cette première période, vingt-quatre intervinrent en tant que complément de film. Une telle fréquence resta inégalée dans l histoire du Métropole. Cette double programmation supposait rarement un lien entre pellicule et jeu de scène comme ce fut le cas avec Jeannette Mac Donald, mais on retiendra quelques épisodes intéressants. Durant la semaine du 17 au 23 mars 1933, Baby, comédie musicale parlée et chantée en français fut projetée. Le scénario, joyeux prétexte pour servir la musique, tient en peu de mots: les parents de Baby veulent la faire entrer dans un austère collège anglais. A la suite d'un quiproquo, elle échoue à l'école des Singing Babies. Non content de donner à voir les danses sur écran, le Métropole accueillit donc la troupe des Singing Babies qui régala les spectateurs. D une manière générale, la presse relevait avec satisfaction l initiative d'intercaler un numéro de music-hall ou un spectacle dans le programme cinématographique et félicitait la Direction du Métropole. Le 21 juin 1932, le critique cinématographique de la Feuille d avis de Lausanne soulignait que le Métropole offrait de plus en plus fréquemment des spectacles de music-hall. C'est tant mieux, disait-il, car nous avons si peu de variétés à Lausanne que l'on ne saurait être trop reconnaissant au Métropole de venir combler cette lacune. Le Lausannois n'a pas encore pris l'habitude du music-hall, mais il y viendra. Lors de compléments de films, il semble que les intervenants furent appelés selon les possibilités du moment. Présenté dans la majorité des cas avant le film et n entraînant aucune augmentation du prix d entrée, la programmation des «compléments» semble indépendante de la notoriété ou de la qualité du long métrage projeté. La révolution qui mena du cinéma muet aux oeuvres sonorisées n'a pas pu jouer de rôle, car tous les films avec «complément» étaient déjà parlants. Si les quelques compléments de films directement liés à la projection du soir n ont généralement pas laissé de souvenirs précis, quelques grandes vedettes du show-biz ont contribué à la réputation des lieux. Parmi elles, il faut citer la plus scandaleuse danseuse de Charleston et de blackbottons, l'une des plus adulées aussi parmi les artistes se produisant en France: Joséphine Baker ( ). Elle se présenta sous les feux de la rampe lausannoise à deux reprises, du18 au 21 janvier 1932 et du 3 au 5 juin A cette date, cela faisait cinq ans que Joséphine Baker s était fait un nom, tant au Folies Bergères qu au Casino de Paris. La première partie du programme plut par sa diversité et sa qualité. L amoureuse de Paris obtint un vrai triomphe. Les quotidiens vaudois mentionnèrent que Joséphine Baker gagnait 3'500 francs par représentation alors que la «petite négresse» chargée de l imiter ce qui dit-on était accompli «à la perfection» - recevait 450 francs pour sa prestation. Devant ces chiffres, il sera bon de se rappeler qu un ouvrier de la construction (charpentier, maçon ou manoeuvre) gagnait, en 1932, entre 1,35 francs et 1,72 francs de l'heure. On laisse le loisir à chacun de rapporter la somme gagnée par les artistes aux heures de travail nécessaires à l'ouvrier pour obtenir l'équivalent...quant à savoir si l'ouvrier peut imaginer se rendre au spectacle, il faut savoir que la place coûte de 3 à 10 francs en janvier et de 2,20 francs à 8,80 francs en juin. Là aussi, le calcul est aisé à faire. Autre grande figure du music-hall des années '30, Milton ( ) alias Bouboule né Georges Michaud, en tournée en France, arriva à Lausanne au début du mois d avril 1932, 4

5 avec ses partenaires et le musicien de jazz, Billy Smith. Chansons de son répertoire, parodies, sketches et un acte comique intitulé La revue du Resquilleur constituaient le spectacle. Dans ce cas, le lien au cinéma est direct : la Revue reprend le grand succès cinématographique comique parigot et parlant réalisé par Pierre Colombier avec évidemment Milton pour vedette : Le Roi des Resquilleurs, sorti le 12 novembre 1930 sur les écrans. Au lendemain de la première du spectacle, la critique, dont le ton pourra surprendre voire choquer les esprits de la fin du XXe siècle, signale des ovations à faire pâlir le récent succès d'une étoile café au lait. Bien que les comportements hystériques fussent nettement moins prononcés que ceux engendrés de nos jours par certaines vedettes de la chanson, Milton dut subir avec son sourire habituel les assauts d une foule débonnaire et familière de ses spectacles. Les cris de " Vive Bouboule ", " As-tu trouvé Emilienne? ", " Où est Titine? " accueillent l'artiste et révèlent une connivence des spectateurs à une oeuvre qui nous est devenue étrangère. A demi étouffé - dit-on - Milton murmure son refrain classique : " T'en fais pas, Bouboule ". Dans la période économiquement et socialement difficile qui touche alors l'europe, Milton déclare: Je n'ai qu'un but, et je m'efforce partout de l'atteindre tant à l'écran que sur la scène; c'est de propager le plus possible l'idée d'un optimisme constant. N'est-ce-pas la meilleure manière de lutter contre la crise?. Peut-être ; mais la crise n'est pas pour Milton, ce comique troupier et d opérette, pour qui une réception officielle a lieu à l'hôtel de la Paix, chez Echenard, ami personnel de la vedette. On y remarque la présence du Conseiller d'etat Maurice Bujard et de Georges Bridel, directeur de la Police, qui tenait à voir un véritable resquilleur de près... Dernière personnalité incontournable du music-hall français venue au Métropole dans les mois qui suivirent son ouverture: Jeanne Bourgeois ( ) mieux connue sous le nom de Mistinguett. Elle se produisit à Lausanne du 15 au 18 octobre 1932 dans la revue Voilà Paris. Jean Rubattel dans la Feuille d avis de Lausanne rappelle que le nom de Mistinguett dont la carrière débuta en 1895 est intimement lié au music-hall parisien. Mistinguett, longtemps interprète des meilleures chansons en vogue à Paris, y aurait gagné son image d animatrice de revues à grands spectacles. Son nom évoque des milliers de paillettes, des débauches de plumes, un déballage éblouissant de costumes. Il n'en faut pas demander davantage à cette vedette, qui, évidemment, ne peut-être maintenant ce qu'elle fut il y a une trentaine d'années, à ses débuts. A propos du spectacle présenté à Lausanne, Rubattel note les jolies femmes, le ballet Maria Tikanowa, les Dores Sisters, une élégante commère, des acrobates. Le charme de Mistinguett, dit-il, est si personnel qu'il est difficile de dire exactement de quoi il est fait. Est-ce sa voix rauque, sa façon de porter de somptueux costumes, la perfection de ses jambes à la finesse desquelles les ans n'ont fait subir aucun outrage et qu'elle fait valoir avec insistance?. Il est clair que le music-hall reste un moment très goûté pour sa sensualité même si l'orchestre manque de vie ou gagnerait à être plus discret. Mistinguett revint au Métropole beaucoup plus tard, les et 19 mars Les temps avaient changé et elle se produisit dans la salle de la Brasserie Métropole en début de soirée et au cabaret-dancing après minuit. A côté de ces quelques grands noms du music-hall d illustre mémoire, fut programmée une série bigarrée d artistes aux talents parfois étranges. Du 8 au 13 janvier 1932: Jours de Gaîté. Le spectacle était des plus variés: revue, music-hall, parodies, imitations, acrobaties burlesques avec le trio Rivel s et sa troupe. Le chroniqueur relevait même qu'il fallait du courage pour organiser des spectacles de music-hall car presque toutes les tentatives avaient échoué. Pour caractériser le trio Rivel s, la publicité ne manque pas de souligner la diversité des talents dont font preuve ces artistes. Ce sont des acrobates, des clowns, des musiciens et des fantaisistes; en un mot, des artistes complets. Jugés capables de rivaliser avec l incontournable Grock, symbole de la réussite helvétique, les trois compères auraient obtenu des succès sur les plus grandes scènes européennes par leur spectacle follement gai. Le mot revient dans la presse telle une nouvelle litanie culturelle sur fond de crise politique et sociale: gaieté, gaieté, gaieté! Comme aujourd hui, les parodies et imitations de personnages en vogue sont pour Paolo, René et Charlie Rivel les sources de leur 5

6 succès. L'imitation de Charlot, exécutée par Charlie Rivel, est considérée alors comme une pure merveille de malice et d'adresse. Dans un genre proche, Trudi Schoop présente un spectacle de danses humoristiques et caricaturales au mois d octobre Titre du spectacle: Fridolin en route. Présenté à l été 1932, il reçut le troisième prix du concours de danse internationale de Paris. Trudi Schoop, danseuse, mime et acrobate est évidemment comparée à Grock, son illustre compatriote, et à Charlie Chaplin mais les journalistes lui accordent une pointe très personnelle. La célébrité de Trudi est alors très réelle et on considère son art du grotesque proche de la méthode de Jaques-Dalcroze mais un Jaques-Dalcroze né à Munich, élevé à Berlin et travaillant pour des chorégraphes de Francfort-sur-le-Main...Ce qui ne l empêcha pas de recevoir des applaudissements nourris. Ce cosmopolitisme artistique donna l occasion d entendre, début juillet 1932, un ensemble jazz de chanteurs nègres dont la réputation fut propagée par le disque. Le charme irrésistible de ce groupe lui valut un second passage à l automne: Les Kentucky Singer's vinrent au Métropole du 9 au 15 septembre 1932 et participèrent au spectacle de Jeannette Mac Donald en mars A l'occasion des fêtes de Noël, un orchestre formé de douze musiciennes (Blue Jazz ladies) se présenta. A la même date, on pouvait voir la danseuse fantaisiste Yvonne Charron et une attraction tout à fait nouvelle de Géo Gilberty, l'homme caoutchouc, danseur parodiste venu des studios d Hollywood pour une tournée européenne. Le jazz américain faisant son apparition sur la scène romande, on pourrait dire, non sans un certain humour, qu il était juste que le folklore suisse se produise aux Etats-Unis... Du 13 au 19 janvier 1933, rentrant d'amérique, les quatre frères Moser occupèrent la scène pendant plus d'une heure pour un festival de jodle et de chansons authentiquement suisses. Le chroniqueur les trouvant tour à tour amusants, tendres ou émus, était persuadé que ces incomparables chanteurs devaient procurer un vrai régal, non seulement à leurs compatriotes Suisses allemands, mais aussi à tout le public. Histoire d effacer le röschtigraben? Dernière variante de ce doux mélange entre tradition helvétique et jazz outre-atlantique, du 7 au 13 avril 1933, la présentation de l orchestre de Charles Pilet et ses treize serenaders. En date du 10 avril 1933, on peut lire dans la Feuille d avis que cet ensemble de jazz est parfait [ ] la fantaisie sur des airs suisses, plaisante par son choix très nouveau, a ravi le public qui l'a trissée. C'est dire l'accueil qui fut fait à ces treize bons musiciens. Le Métropole a eu, cette semaine, la main particulièrement heureuse. Peut-être, le Métropole avait-il eu la main moins heureuse un bon mois auparavant. En tout cas, la critique aurait visiblement préféré ne pas voir apparaître sur les planches du Métropole un spectacle que depuis des décennies, les tréteaux des champs de foire avaient pris l habitude d accueillir. Du 24 février au 2 mars 1933, le Métropole reçut la troupe des Dix-sept nains dans leurs jolis numéros. Le 27 février 1933, la critique est cinglante: Ils sont dix-sept nains. Il y en a des tout petits et des plus grands, mais la moyenne de la troupe ne doit pas dépasser 1 m 20. Et tous ces petits gaillards jouent, dansent et plaisantent sur la scène avec plus ou moins de bonheur. Les joueurs de cymbalum, la blonde petite danseuse et le prestidigitateur fournirent les productions les plus appréciées. Les lilliputiens sont de bien braves, bien gais et bien ingénieux petits bonhommes, mais, ose-t-on le dire? Nous ne prîmes pas à leur spectacle tout le plaisir qu'il nous promettait. Malgré leur vivacité et leurs talents divers, c'est la commisération qui prend le dessus dès que la curiosité est satisfaite. Ce n'est certes pas de leur faute. Ce n'est pas la nôtre non plus. N'accusons donc que la Nature. N accusons pas mais constatons qu en la matière, le marché dictait sa loi. L occasion faisant le larron, la programmation afficha, en matinée, les 25 février et 2 mars, la troupe des lilliputiens. Pour attirer les familles, un spectacle à prix spéciaux fut programmé. La troupe fut chargée d interpréter ce que l on appelait un conte de fée: Blanche Neige et les sept nains, cinq ans avant que Walt Disney n'en fit le célèbre dessin animé qui nourrit encore l'imaginaire des enfants par vidéo interposée. La programmation n a toutefois pas laissé place au seul music-hall; le premier concert symphonique a été donné le 17 avril 1932, par l'orchestre de Ribeaupierre qui fêtait 6

7 magistralement ses 15 ans d'existence avec 75 exécutants. Il est probable que le concours du très réputé violoniste Fritz Kreisler ( ) justifia la location de la plus grande salle de concert lausannoise pour ce groupe amateur et qui évolua plutôt sur la Riviera. Au programme: ouverture du Freischutz de Weber, concerto pour violon et orchestre en la mineur de J.-S. Bach et concerto pour violon et orchestre de Max Bruch. Pour la seconde partie, Fritz Kreisler, en complet gris, accompagné au piano par Eugène Wagner, joua Porpora, Ravel, un Caprice viennois, ainsi que l'une de ses compositions: Liebesfreud. Le 20 avril 1932, une critique musicale signée Charles Koëlla, parut dans la Gazette : l'acoustique du Métropole est un peu étouffée, mais égale et de jolie qualité sonore. L'orchestre y prend une plénitude qui fond harmonieusement ses divers groupes, de l'ampleur sans dureté, une clarté douce qui permet de très bien entendre de tout près. Le 22 avril 1932 paraît dans la Feuille d avis une autre critique signée Henry Reymond, élève du compositeur allemand Max Bruch ( ). Selon lui, Kreisler a interprété le concerto du compositeur avec la dernière perfection. Il signale également que l'interprétation de Bach ne dépouille le concerto ni de sa grandeur ni de son humanité. Comme souvent dans les grandes occasions, les festivités ne s'arrêtent pas là. Un dîner de cent couverts réunit les artistes, leur chef, l'éminent violoniste, leurs invités et leurs amis dans les salons de l'hôtel de la Paix. Le syndic Gaillard, les divers critiques musicaux des quotidiens lausannois assistent à ce banquet. Le fils du grand violoniste, Isaïe, est aussi là. Au cours de cette soirée mondaine, abandonnant le registre classique, Emile et son frère André de Ribaupierre très en verve, jouèrent quelques uns des Airs montagnards. Fondamentalement éclectique, la programmation du Métropole en ses débuts donna également place à l'art lyrique, mais l'expérience resta sans lendemain. Du 15 au 17 mars 1932, La Scala de Milan présenta trois opéras italiens: Rigoletto, La Tosca, le Barbier de Séville. Ces spectacles furent organisés par M. Sauter Falbriard et l'orchestration fut confiée à l'orchestre de la Suisse Romande (OSR) dirigé par De Vecchi pour les deux premiers spectacles et Arturo Lucon pour le troisième. Le metteur en scène, Farinetti, ainsi que les chanteurs étaient de la Scala. La critique reconnut que la direction du Métropole avait fait un gros effort pour rendre sa scène apte à la présentation d'oeuvres lyriques. Henri Stierlin-Vallon dans la Gazette de Lausanne lançait les première critiques sur l acoustique de la salle. L'orchestre couvrit parfois les solistes. Ce défaut est sans doute dû à une acoustique défectueuse. Il est corrigible, espérons-le. Quelques jours plus tard, son collègue Gaston Bridel donnait son avis dans le même journal : L'essai audacieux tenté par le Métropole est plein d'enseignements. Il semble avoir, tout d'abord montré que la salle de Bel-Air, si elle se prête à de grands spectacles, exige aussi que ces spectacles soient d'un certain genre: brillant et extérieur. Les proportions de la salle la rendront toujours inapte à héberger des ouvrages de finesse, dont le jeu veut être intime, d'où toute puissance extrême, toute extériorisation trop visible doivent être exclues. Si le lieu est spacieux, aéré, confortable, dégagé, il est aussi dépourvu de l'intimité, de la cordialité, d'une certaine élégance sans ostentation qui créent l'ambiance, la communion étroite entre l'acteur et le spectateur. L'acoustique est irrégulière. Bonne à certaines places, elle est très défectueuse à d'autres. Il en résulte une sorte de déséquilibre entre les divers points de la salle et tous les spectateurs n'entendent pas de même. Il y a des privilégiés du son. Il se forme deux, trois catégories de spectateurs qui chacune a éprouvé une impression différente, voire divergente. Quant aux installations techniques, scène et fosse d'orchestre, il est évident qu'on peut les améliorer. Il nous paraît évident que l'expérience - très intéressante et à bien des points réussie - que la Direction du Métropole vient de tenter ne devrait pas être renouvelée...toutes les qualités et même les défauts du Métropole conviennent à une vaste catégorie de spectacles, à l'opérette moderne, par exemple, ou des représentations de grand musichall. De fait l art lyrique ne fut jamais au cœur de la programmation du Métropole. Le 18 mai 1933, un gala de musique viennoise permit de voir la formation de Johann Strauss, troisième du nom, petit-fils de Johann Strauss père et neveu de Johann Strauss II. Dernier 7

8 représentant de l'illustre famille, il était aussi compositeur. Le lendemain, le journaliste de la Feuille d avis écrit: Johann Strauss III a une manière toute à lui de conquérir la salle par une autorité tempérée de simplicité et de parfait naturel. Un orchestre tout à fait en main le seconde admirablement. Dans la Gazette du 20 mai, une critique musicale non signée parle de sa direction élégante et précise. Ce panorama des manifestations non cinématographiques qui marquèrent les premiers temps du Métropole ne saurait s achever sans mention de la réception d un pionnier de l'aviation: Walter Mittelholzer ( ). Son nom fut en effet choisi pour baptiser l'un des salons du Métropole. Cet homme donna à cette occasion une conférence avec projection photographique, genre exceptionnel dans la programmation de la grande salle. C'était le 8 septembre La section romande de l'aéro-club suisse accueillit évidemment le célèbre Saint-Gallois à la Blécherette. Directeur de la toute nouvelle compagnie Swissair (1931), il accorda un entretien à Radio-Lausanne. La conférence qui suivit au Métropole fut consacrée à la présentation de photographies prises lors de son périple africain, mais également lors de vols au dessus des Alpes ou lors de l'expédition d'amundsen au Spitzberg. Walter Mittelholzer, tout en restant pilote de l'armée, fut un ardent promoteur de l'aviation civile. Dès 1919 il avait mis en place une compagnie privée avec son maître, Alfred Comte, et se fit rapidement connaître comme photographe aérien. Il mourut accidentellement lors d'une course en montagne, le 9 mai Au delà du caractère symbolique de cette manifestation, on ne doit pas trop s'étonner de voir l'aviateur alémanique donner son nom à une salle de spectacle dédiée au cinéma. Tout au long des années '30, le film d'aviation connut un succès populaire inégalé depuis. Les noms de grands réalisateurs sont restés attachés à ce genre de production spectaculaire: que l'on pense à John Ford (Tête brûlée) ou Howard Hawks (Seuls les anges ont des ailes, La patrouille de l'aube, Brumes). Entre crise et guerre: un cinéma sans spectacle ( ) Dès le second semestre de 1933, nouvelle Direction au Métropole et changement de ton. C est à la brasserie et au cabaret du complexe architectural que le public put suivre les joies du music-hall mais la salle de cinéma ne fut plus guère utilisée pour ce genre artistique. Jusqu en 1938, on dénombre en tout et pour tout huit manifestations, dont quatre en complément de film. Le fait de n avoir plus programmé ces shows dans la grande salle limita le nombre d artistes de renommée internationale et la presse se fit moins bavarde. Il ne nous reste le plus souvent que la mention d un titre, une date, quelques éléments permettant d identifier la nature du spectacle; rien de plus. Ainsi du 19 au 21 septembre 1933, un prestidigitateur, Bellachini Junior, présentait sa Grande revue magique, source de mystère, d imprévu, de rire, dont les noms des numéros, que ce soient La fuite devant la mort, Banu Usera, l'arabe volant ou Le jardin du Maharadjah font encore rêver. La projection du 9 au 12 juillet 1935 du documentaire sur la Suisse intitulé Au pays des 150 vallées, fut accompagnée du spectacle des Moserbuebe, les frères Moser déjà programmés en Ces quatre accordéonistes revenaient avec les chansons du folklore de l'oberland bernois, célébrant ses neiges et ses vallées. Deux ans plus tard, du 17 au 23 décembre 1937, un film sentimental (Ma petite marquise) joué par la troupe du Petit Monde de Paris avec Jacotte et François Rodon, les deux plus jeunes acteurs de France, était suivi de la prestation des deux enfants dans un sketch de Robert Péguy et Pierre Humble, intitulé, comme par hasard: Faisons du cinéma. Une publicité annonce alors que Jacotte âgée de 6 ans ne mesure que 98 cm. Le texte de la publicité poursuit en affirmant que cette toute petite fille, au milieu de cette immense scène, fera un effet énorme. La publicité n abandonne jamais ce ton superlatif. Le compère de cette petite fille est François Rodon. Il n a que 12 ans mais fait des imitations de Tino Rossi, Maurice Chevalier censées faire mourir de rire le spectateur. Au moins, celui-ci était-il prévenu... Rire toutefois ne suffit plus tout à fait. Le monde est en crise. Le 7 avril 1938 la maison de distribution Uty film, à Genève, renonce à la projection du long métrage Aloha pour 8

9 permettre la tenue d un gala de la chanson organisé au profit de l oeuvre de secours pour les chômeurs avec le soutien du duo lausannois Edith Burger-René Bersin entre autres. Le lendemain, dans la Feuille d avis on pouvait lire: les deux sympathiques duettistes lausannois donnaient hier soir, au Cinéma-Théâtre Métropole, un concert au bénéfice de l'oeuvre de secours en faveur des chômeurs. Le spectacle se déroula devant une fort belle salle. Ce fut une excellente soirée de café-concert et aussi de music-hall. Edith Burger et René Bersin avaient amené les lauréats des concours d'amateurs qu'ils organisent depuis quelques temps. C'est l'excellent Permetty qui présentait les acteurs et animait joyeusement le spectacle; il n'a rien perdu de sa jolie voix de ténor et son sketch "Dans la salle" fut très réussi. Il le fit en compagnie de Gisèle Leducq, toujours adroite comédienne. Edith Burger donna ses étonnantes imitations de Mireille et accompagna les interprètes de son sûr talent de pianiste. Nous avons pu constater le talent de nos deux duettistes. Les amateurs furent aussi applaudis. Rien à faire cependant: la solidarité envers les chômeurs défendue par quelques artistes locaux ne remplace pas les émotions venues de Paris. Tout d abord, du 20 au 26 mai 1938, place est faite à la Revue de l Exposition: En Super-Folies. L indéracinable directeur des Folies Bergères, Paul Derval, autorisa que le spectacle vienne à Lausanne, après 600 représentations durant l Exposition de Paris qui rapportèrent 25 millions de francs français. Les recettes étaient à la mesure de l investissement: 50 artistes, 50 tableaux et 300 décors originaux constituaient l armature du spectacle parisien. Le prix des places restait relativement peu élevé: il fallait débourser de 1,20 francs à 5,50 francs selon la place et le dimanche, un spectacle en matinée était proposé aux prix réduits de 1,10 francs à 2,80 francs. Le 21 mai 1938 dans la Feuille d avis, Jean Rubattel ne tarissait pas d éloges: Revue éblouissante où l'art, la beauté et l'esprit se trouvent réunis et qui dépasse de beaucoup tous les spectacles de ce genre donnés à Lausanne depuis des années. On peut dire que Lausanne a fait aux Folies-Bergères un accueil triomphal et que le public a été enthousiasmé par cette brillante revue à grande mise en scène. Plus de 800 personnes entre samedi et dimanche ne purent trouver de place dans la grande salle du Métropole. Les artistes mirent beaucoup de bonne humeur et d'entrain à conquérir les Lausannois. Une revue destinée à une tournée est évidemment privée de tout élément local et même d'actualité. La chanson est réduite à sa plus simple expression. Il reste fort heureusement tout ce qui est spectaculaire dans les revues parisiennes: les grands déballages de costumes, les beaux décors, les tableaux somptueux, les ballets, de fort jolies filles, de la danse, du rythme, du pailleté, du décolleté, bref cette atmosphère spéciale des féeries fugitives et traditionnelles de la revue moderne. L'orchestre est conduit avec allure par un chef, M. Racosta, que les Lausannois connaissent fort bien depuis les triomphales représentations de No-No-Nanette en A la fin de l année, les 15 et 16 décembre 1938, c est Charles Trenet, auréolé de son grand prix du disque qui fit un tour de chant au Métropole alors que l on diffusait Je chante, comédie musicale dont les refrains sont encore dans toutes les têtes. C'était la révélation de l'année. Le 19 décembre, dans la presse locale on pouvait lire: A la première représentation, le public qui remplissait complètement la salle du Métropole a applaudi à tout rompre Charles Trenet lui-même, engagé pour un tour de chant. Il a été acclamé, comme rarement un artiste est accueilli à Lausanne, après avoir chanté - ou plutôt dit avec un art consommé et original - les créations qui ont fait sa célébrité: "Y a d'la joie", surtout la ravissante "Polka du roi" et son "Boum" qui vient de lui valoir le grand prix du disque, sans parler de bien d'autres chansons dont il a été prodigue. A côté de ces programmes spectaculaires, la musique classique fit son nid, petit à petit. Le 22 avril 1934, le violoniste Fritz Kreisler donna un nouveau récital autour de Beethoven, Bach mais aussi Couperin, Ravel et Debussy. Les annonces publicitaires vantent alors le talent extraordinaire et le charme exquis de Fritz Kreisler [qui] font de lui le premier violoniste de l'époque. Cela n empêche pas Charles Koëlla de penser que cette réputation est un peu surfaite et de l écrire dans sa chronique de la Gazette. Henry Reymond, 9

10 journaliste pour la Feuille d avis est plus tendre pour le violoniste: Comme la plupart des grands artistes interprètes, Fritz Kreisler ne livre pas toujours entièrement à son auditoire l'impression qu'il ressent de l'oeuvre qu'il joue. Il lui arrive de n'en rendre qu'une partie, gardant en son for intérieur ce que son état d'âme l'empêche de donner. Mais il y a une chose qui ne varie jamais, c'est l'absolue perfection de son jeu comme le charme infini de sa cantilène. On ne saurait rêver non plus d'une justesse plus parfaite, ni d'un son plus suave, plus caressant. Le pianiste accompagnateur, Maurice Amour, ne paraît pas s'associer très favorablement au grand soliste. En juin 1936, La Feuille d avis annonce un concert donné par un certain Victor Desarzens accompagné de quelques musiciens à la Brasserie du Grand-Chêne. Le 31 octobre de la même année, le même journal diffuse l'annonce publicitaire suivante: A LA BRASSERIE METROPOLE Le 1er novembre débutera un merveilleux ensemble lausannois avec Victor Desarzens 1er violon solo. V. Desarzens fait mentir l'adage "Nul n'est prophète dans son pays". Violoniste remarquable, Desarzens sera entouré de musiciens de tout premier ordre, dont les fameux solistes de Marek Weber, MM. Messing et Dani. Grande musique, arrangements spéciaux, solis choisis, voici ce que l'orchestre Victor Desarzens fera entendre à son public. Victor Desarzens venu d'yverdon à Lausanne en 1919, formé avec son frère Georges à l'école du violoniste espagnol José Porta, fut consacré virtuose en Donnant l'occasion de (re)découvrir Antonio Vivaldi, les deux frères donnèrent leurs premiers concerts lausannois à la Maison du Peuple l'année suivante et se produisirent à Berne et à Paris. En 1929, Victor reprenait la charge de professeur de violon laissée par Porta au Conservatoire. Les frères Desarzens furent associés à l'orchestre de la Suisse romande dès 1931 et purent ainsi entamer une fructueuse collaboration avec Radio-Lausanne. A partir de 1933, c'est en Trio qu'ils jouèrent le plus souvent et, en 1935, ils enregistrèrent leur premier disque de musique de chambre, les concerts comme ceux proposés à la Brasserie du Métropole étant les sources nécessaires d'un revenu difficile à acquérir. Une précarité financière qui était partagée par bien des Vaudois au chômage. Dans le dernier trimestre de 1938, la direction du Métropole passa aux mains de Nestor Fuchs. A cette occasion, du 13 au 18 septembre 1938, le Métropole organisa un spectacle populaire et prestigieux : Ma belle Marseillaise. Dans la Feuille d avis, une publicité tapageuse s adressait au lecteur en ces termes: cher public, ne reculant devant aucun sacrifice financier et pour vous plaire, la nouvelle direction de la plus grande salle de la plus belle ville, M. Nestor Fuchs, a l'honneur de vous offrir la primeur d'un remarquable spectacle: "Ma belle Marseillaise", en chair et en os, opérette-revue d'un genre nouveau, jouée par une troupe à l'assent du Midi...té! Comme le souligne une autre annonce du 12 septembre, l assent n est pas tout et l on compte bien attirer le public par des girls ensorcelantes. L annonce ne précise pas avec quel accent il faut prononcer girls mais on sait que derrière le mot se cachent des sourires, des jambes à damner un saint! Las, les journaux ne nous disent pas comment les Lausannois accueillirent ce spectacle. Le Métropole accueille l OSR ( ) L arrivée de Nestor Fuchs semble avoir relancé la programmation non cinématographique du Métropole. De 1939 à 1954, entre les mois d'octobre et avril essentiellement, 119 spectacles ou manifestations, dont 12 en complément de films furent programmés. C'est à cette époque que l'orchestre de la Suisse romande (OSR), fondé par Ansermet en 1918, prit le devant de la scène du Métropole assurant à lui seul 73 concerts, avec une belle 10

11 régularité dès 1942 au moment où Desarzens fondait l'orchestre de Chambre de Lausanne le 11 novembre 1942, à la Maison du Peuple. La présence de l OSR au Métropole tient au besoin ressenti par le Conseil de Fondation de l OSR de donner au public non abonné surtout le public jeune des apprentis, étudiants la possibilité de venir entendre les œuvres symphoniques. La personnalité de Nestor Fuchs joue aussi un rôle important comme en témoigne la correspondance entretenue entre l'administration de l'osr et l'administration du Métropole, laquelle montre que N. Fuchs a régulièrement accordé des faveurs financières à l OSR et a cherché à se profiler comme bienfaiteur de l orchestre. Par ces échanges épistolaires, MM. Unger et Fuchs réglaient les dates des concerts de l'osr au Métropole et fixaient le prix de location de la salle. Le montant de 1'000 francs par concert durant les années de guerre fut contesté par N. Fuchs en mars Une lettre du 26 mars envoyée par le directeur du Métropole révèle qu il estime faire cadeau de 1'000 francs pour chaque représentation par rapport au prix de revient des spectacles. Amer, N. Fuchs souligne le fait que ce geste lui vaut le rang de plus grand donateur de l'osr, mais relève qu il n'a pas même été invité au 25e anniversaire de l'orchestre. Au mois de mai, tout semble être rentré dans l ordre : la location de la salle pour la saison sera de 2000 fr. par concert, mais une réduction de 500 fr par concert et 1000 fr pour la 7 e représentation est prévue vu les bonnes relations qui existent entre l'osr et le Métropole. Recevoir l OSR ne fut toutefois pas la seule mission du Métropole. Avec la guerre en Europe puis dans l ensemble du monde, on pouvait penser que le Métropole serait un lieu propice pour organiser des manifestations patriotiques. Celles-ci restèrent épisodiques. Du 1er janvier 1938 au 31 décembre 1945, la presse locale et les archives de la police lausannoise signalent seulement quatre manifestations au Métropole, toutes centrées sur la projection d un film sur l'armée. En fait, conférences et manifestations patriotiques furent données préférentiellement à la salle des XXII Cantons et au Casino de Montbenon. Lorsqu'on souhaitait donner plus d'impact à la manifestation, on privilégiait la salle du Comptoir suisse ou la place de la Riponne. Il y eut néanmoins quelques manifestations directement liées à la conjoncture guerrière. Entre mars et octobre 1939, le documentaire officiel intitulé Notre Armée, réalisé sous le patronage du Département militaire fédéral dès 1937, voulait montrer au peuple quelle a été l'utilisation partielle de l'emprunt auquel il a souscrit en octobre 1936 et surtout démontrer l'état de préparation des troupes au moment de sa sortie en salle. En complément fut organisée une Manifestation patriotique lors de la première diffusion. Différentes personnalités des mondes politique et militaire y assistèrent ou prirent la parole tandis que la fanfare d'un régiment accompagnait la cérémonie. Parmi eux se trouvait le conseiller fédéral Minger ainsi que le Président de l'assemblée fédérale Vallotton. Parmi les militaires, on pouvait rencontrer un certain colonel Guisan, commandant de corps. Au mois d'octobre, une semaine de gala en faveur des oeuvres sociales de l'armée permit la rediffusion du film toujours encadré de musiques militaires jouées par la fanfare de l'école de recrues et accompagné de plusieurs intervenants du monde du spectacle: Carlo Bertossa (chanteur fantaisiste), Ernest Mestrallet (basse de l'opéra-comique de Paris et du Coven-garden de Londres), Lucy Bertrand (opéra-comique de Paris et grand théâtre de Lausanne), l'orchestre Jaquet-Croisier et Michel Simon, ce dernier honorant uniquement la première soirée de gala dans son interprétation de Théophile cherche des allumettes avec le concours de l'appointé Karlen. Malgré le tempo léger et jazzy de la soirée où Ernest Mestrallet chanta la calomnie du Barbier de Séville tandis que Lucy Bertrand reprenait un air de Mireille et la chanson Chantez, chantez, grand-mère, Jean Rubattel relevait que les productions de l'école de recrues dont l'hymne suisse écouté debout, furent fort applaudies. Au début du mois de décembre 1939, à l'invite du comité de soutien au projet du Conseil fédéral, le conseiller Pilet-Golaz venait exposer dans la salle du Métropole le projet de loi fédérale modifiant le statut des fonctionnaires et proposant l'assainissement financier des pensions du personnel fédéral. Soumis à référendum facultatif, plus de 40'000 signatures avaient justifié la tenue du vote autour du texte proposé. Le ton était à la cohésion 11

12 nationale et un film venait sensibiliser les auditeurs au dur labeur des serviteurs de la Confédération. Malgré cette campagne, trois jours plus tard, le peuple lausannois, vaudois et suisse rejetait massivement le projet soutenu par l'exécutif et les représentants des fonctionnaires. Le 6 mars 1940 une conférence organisée par l'association patriotique vaudoise était accompagnée de cent clichés de guerre. Les sentiments patriotiques s exprimèrent aussi le 9 novembre 1940 lors de la manifestation qui accompagna la présentation du film officiel de l Exposition nationale de Zurich et du film dédié aux vignerons romands : l année vigneronne. Au milieu d une nombreuse assistance, tous les représentants politiques vaudois réunis autour du Conseiller fédéral Ennio Celio, tous les acteurs du tourisme suisse et vaudois ainsi que le roi Alphonse XIII écoutèrent la fanfare militaire et le chœur de l Union chorale. Puis vinrent les discours; en premier, celui du directeur de l Exposition qui harrangua le public en ces termes: Aucun coup de poing de l étranger ne nous fera trembler : aucun chant de sirène ne pourra nous attirer. Paroles dites à propos dironsnous, des hurlements de sirènes bien réelles celles-là - venant se mêler aux paroles du directeur de l Office suisse du tourisme, M. Bittel. Cela n empêcha nullement que l on passa une excellente soirée. Beaucoup plus tard, du 18 au 23 décembre 1942, huit mois après sa sortie à l'apollo de Zurich, au moment où l Allemagne essuyait ses premières défaites à Stalingrad et en Afrique, un film documentaire du Service des films de l'armée intitulé Ceux d'en haut était projeté et agrémenté de concerts donnés par différentes fanfares et la Chanson du Pays de Vaud. Dans la Feuille d avis du 21 décembre 1942, le chroniqueur cinématographique évoquait le programme militaire et patriotique présenté au Métropole, soit quatre courtsmétrages du service des films de l'armée encadrés de productions musicales de nos grandes sociétés locales. Il concluait en rappelant que ce service compte déjà quelques très belles réussites. Les brefs reportages sur l'une ou l'autre de nos spécialités militaires ont rapidement conquis le public, séduit autant par la brillante technique des cinéastes que par l'intérêt et l'actualité du sujet. La première de ces oeuvres évoque la Suisse charitable. Elle est dédiée à la magnifique entreprise du secours aux enfants par la Croix-Rouge. La bande a été réalisée lors de l'entrée dans notre pays du premier convoi d'enfants serbes. Elle nous montre les précautions sanitaires dont on entoure l'arrivée de ces petits malheureux, leur hospitalisation dans des homes parfaitement aménagés. Suit un second reportage sur le combat rapproché, un autre documentaire explique avec beaucoup d'art le service de repérage et de signalisation d'avions. Voici enfin le gros oeuvre de la soirée, c'est un document très légèrement romancé sur nos troupes de haute montagne. On nous fait participer à la vie d'un bataillon alpin à qui a été confiée la rude mission de garder la montagne. Le programme cinématographique est accompagné de productions musicales assurées tout à tour par l'avenir, l'union instrumentale, la Fanfare des collèges et la Chanson du pays de Vaud. Ces intermèdes sont très goûtés par les spectateurs qui apprécient la qualité de la musique présentée. C est toutefois, la trilogie dramatique folklorico-militaire intitulée La cité sur la montagne en faveur du Don national, qui reste un moment essentiel de la programmation au service de la patrie. C est l écrivain catholique fribourgeois Gonzague de Reynold ( ) qui fut le concepteur de ce spectacle d armée, au sens le plus complet du terme selon la critique. Créé à Genève le 3 janvier 1941 et présenté au Métropole du 10 au 13 février, ce spectacle qui rassemblait 300 acteurs sur scène, retrace l histoire d un peuple de montagnards qui a pris conscience de ses devoirs, de ses pouvoirs et de ses privilèges et dont l esprit est vainqueur de la matière! G. de Reynold, fils du patriciat militaire, attiré par les pensées nationalistes comme celle de Barrès mais aussi par le régime mussolinien, trouvait alors l occasion de faire valoir son idée d une Suisse éternelle. Ce succès sur la scène n empêcha pas toutefois que le prestige politique de cet homme qui combattait les idées libérales ne s effrita notoirement et rapidement, surtout par sa demande de renoncement à la neutralité, concept au cœur du dispositif politique et militaire helvétique durant la guerre. 12

13 En dehors de ces manifestations patriotiques, politiques et destinées à valoriser l armée, les festivités organisées par le Métropole ne pouvaient totalement ignorer le contexte international. Au début du mois de septembre 1939, la prise de Dantzig et l invasion de la Pologne entraînèrent la mobilisation générale en France et Grande-Bretagne. Le 2 septembre, la Suisse mobilisa également et mit en place une économie de guerre. Dès le 7 septembre, nombre de ressortissants suisses rentraient par trains spéciaux via Vallorbe, Genève ou Saint-Gall. Au milieu de ce tumulte, du 22 au 28 septembre 1939, deux artistes suisses se présentèrent au Métropole en complément du film La vie d'une autre. L'annonce parue dans la Feuille d avis précisait: Delure et Golay, les fameux virtuoses de l'harmonica, [...] ont dû quitter en plein succès une brillante carrière à l'étranger et rentrer au pays avec un des derniers trains de rapatriés. La mobilisation, la crainte du chômage et des restrictions commencent à faire sentir leurs effets, lorsque du 12 au 15 avril 1940, la revue parisienne de Jean Valmy, deux mois avant la débâcle française, s installe au Métropole. Même l annonce de la Feuille d avis laisse transparaître les angoisses: Important! Détendez vos nerfs. Allez voir la super-revue de Jean Valmy qui vient de faire sensation à Zurich. 60 artistes et danseuses, 40 décors, 4 attractions de réputation mondiale, 600 costumes et la sensationnelle féerie des couleurs lumineuses avec la fameuse "lumière noire". Si vous ne pouvez pas aller à Paris, Paris vient à vous avec un spectacle d'une somptuosité rarement égalée à Lausanne. Peut-être à cause de la censure, Jean Rubattel tout en reconnaissant le caractère éblouissant de la revue, teinte sa critique d une certaine ironie: Une revue en tournée, et surtout en Suisse, ne peut être construite que sur des textes passe-partout. C'est le cas pour les 40 tableaux de Jean Valmy. L'esprit n'est point la qualité dominante de "Sourires de France"; par contre, le rythme trépidant, les décors féeriques, les splendides costumes, les défilés de mannequins et de girls, et, surtout, les danses acrobatiques et artistiques, font de cette revue un spectacle attachant. Entre le 20 décembre 1940 et le 2 janvier 1941, en accompagnement du plus hilarant des spectacles (le film français Monsieur Bégonia), le Métropole affichait un spectacle de music-hall de plus d'une heure, avec des numéros de réputation mondiale si l on en croit la publicité. Liliane Gills (Miss Paris 1939), Félovis, Alamar et Carmen, Les Nildeys, Miss Anita, René P. Poulin, Henry Ottone, stars éphémères, étaient à l'affiche pour un prix non précisé mais adapté à la dureté des temps. Parmi les coqueluches du public des années 40, il faut citer Ray Ventura et ses collégiens, nom de scène choisi en référence directe à ces orchestres universitaires américains (College boys) qui fascinaient le jeune Raymond, voué au droit par son père, dont on se souviendra encore longtemps par son succès : Tout va très bien Madame la Marquise, chanson inspirée d une histoire rocambolesque mais véridique et née de la complicité entre Ventura et son fidèle ami Paul Misraki en mai Lorsque Ray Ventura se produisit au Métropole, ce fut en accompagnement de la diffusion du premier film de son orchestre intitulé Feux de joie (1939), au cours duquel était interprétée une autre chanson dont le destin a traversé les âges : Qu est-ce qu on attend pour être heureux. La réponse à cette question, chacun pouvait la formuler à sa manière, mais probablement se résumait-elle alors à ces quelques mots : que la guerre finisse. La possibilité d inviter des troupes internationales étant rendue plus difficile, on fit appel à la création suisse avec plus ou moins de succès. Du 4 au 9 avril 1942, on annonçait une éblouissante revue à grand spectacle : Sourire de printemps. La critique de la Feuille d avis n est pas tendre à propos de ce divertissement essentiellement suisse : précisons 13

14 que si les artistes sont, pour la plupart de nos compatriotes, leur revue emprunte largement au genre nouveau des grandes "bastringues" itinérantes qui, de Marseille à Riga, usaient naguère leur culotte sur tous les tréteaux européens. Ce défaut de caractère se trouve accentué par le fait que l'auteur de "Sourire de printemps" a jugé bon d'incorporer à la partie purement chorégraphique de son spectacle une série de sketches d'actualité où la vulgarité le dispute à la pauvreté d'imagination. Quelle souffrance pour les oreilles d'entendre - quand on les entendait - ces fadaises débitées avec le plus affligeant accent d'outre-sarine! L'élément dansant, heureusement, valait mieux. Il y eut quelques ballets agréablement costumés et éclairés. Certaines des danseuses n'étaient pas du tout désagréables à voir, de sorte que, dans une certaine mesure, la vue se trouva dédommagée des supplices de l'ouïe. Néanmoins, tout au long de la guerre, la chanson et le music-hall amusèrent et séduisirent la population lausannoise qui sans avoir subi les affres de la destruction, ne pouvait ignorer que de l'autre côté du lac, à quelques encablures, on était sous Occupation. Précisément, à peine deux mois après les représailles meurtrières allemandes qui frappèrent les gens de Haute-Savoie, du 7 au 12 février 1944, la chanteuse parisienne Renée Lebas, le plus souvent installée dans les hôtels de Romandie, accompagnée par Albert Urfer, se produisit au Métropole et en profita pour faire la promotion de ses disques lors d'une séance de signature au magasin de musique Cavalli installé au Grand-Chêne. Jean Rubattel dans sa chronique note que cette sympathique artiste obtient un très vif succès. Evitant les facilités, Renée Lebas chante avec ferveur et un talent remarquable. Sa voix étoffée est séduisante. Quant à son répertoire, il est bien connu; les disques et la radio l'avaient rendu populaire avant que cette brillante vedette parût chez nous. En effet, qui ne connaît "Am-Stram-Gram", "Le Vagabond", "Exil", le charmant "Quatorze juillet" de Gilles, ainsi que la chanson qui a actuellement le plus grand succès "De l'autre côté de la rue"? Renée Lebas est accompagnée par le bon pianiste Albert Urfer, un spécialiste du pianojazz, que l'on voudrait, à l'occasion, applaudir seul dans ses arrangements très personnels et intéressants au service desquels il prête un jeu d'une éblouissante virtuosité. Durant la guerre, Renée Lebas fut l'une des rares figures du répertoire français, de la bonne France sortie du ruisseau, distribuée en Suisse dans un contexte d'économie de guerre qui limitait fortement la production de disques. Produite par la Voix de son maître, elle fut surtout connue comme le rappelle la critique par des compositions tel le poignant Exil dont les paroles étaient le fait du Suisse Henry Meyer de Stadelhofen. L autre grande figure de ces représentants d un Paris populaire qui vint à Lausanne, c est Maurice Chevalier ( ), lequel travailla tant pour les Folies Bergères que le Casino de Paris depuis la Première Guerre mondiale. Sa popularité faite, il partit pour Hollywood où il tourna des films à grand succès. Après un premier passage à Lausanne en 1940, Maurice Chevalier se produisit en juillet 1942, au Métropole dans une revue des Folies Bergères. Accueilli avec chaleur par une foule d'admirateurs, il enthousiasme les foules par sa simplicité, sa gentillesse, sa bonne humeur communicative et surtout l'élan qu'il insuffle à ses créations. Dans les mois qui suivirent, et jusqu en 1955, c est l Orchestre de la Suisse Romande qui assura le rayonnement non cinématographique du Métropole, 5 à 7 concerts étant programmés chaque saison. Sur les 73 représentations données au Métropole entre le 9 novembre 1942 et le 17 mars 1955, Ernest Ansermet assura 44 fois la direction de l orchestre. Parmi les chefs de renom qui furent invités, on retrouve chronologiquement Franz von Hoesslin, Robert Denzler, Wilhelm Furtwängler, Carl Schuricht, Thomas Beecham, Bernardino Molinari, Victor Desarzens, Alceo Galliera, Herbert Von Karajan, Carl Boehm, Clemens Krauss, Hans Rosbaud, Ataulfo Argenta et Rafaël Kubelik. Cette galerie de portraits rend compte des efforts accomplis par Ernest Ansermet, surtout pendant la guerre, pour faire venir les artistes allemands ayant marqué leurs distances à l égard du régime nazi. Parmi eux Furtwängler ( ) et Schuricht méritent une mention spéciale. 14

15 Wilhelm Furtwängler qui avait quitté son poste berlinois en 1934, n'était probablement pas le scarabée aux élytres noires et au linge dur que Ch.-A. Cingria reconnaissait. Le 19 janvier 1944, H. Jaccard brossait dans la Feuille d avis le portrait du chef allemand en ces termes : La main droite scande jusqu'aux quadruples croches et aux vibratos, selon la mode suivie par tant de chefs d'aujourd'hui. Métronomiquement, la main droite ne donne que la sèche mesure, d'un mouvement mécanique. La gauche, au contraire, caresse, saisit, lance et retient; elle s'ouvre ou se ferme, s'avance ou se retire, se forme en coupe ou écarte les doigts, comme celle d'un magnétiseur projetant du fluide. Psychologiquement, la silhouette pourrait se réduire à quelques mots: sensibilité extrême, sobriété, recherche parnassienne de la forme pure intensité plastique, esprit dans le sens d'une grande conquête de l'intelligence, style et besoin de grandeur. En 1928 et 1932, il dirigea deux concerts remarqués au Victoria Hall à Genève. En 1942, il dirigea, à la Cathédrale de Lausanne, l'orchestre philharmonique de Berlin ; les applaudissements qui éclatèrent au terme du concert firent grand scandale. Appuyant son hommage au grand chef invité, Ernest Ansermet écrivait en janvier 1944, dans le programme: Ce n'est pas sans émotion et sans satisfaction profonde que le chef de l'orchestre de la Suisse Romande salue la venue au pupitre de nos concerts de Wilhelm Furtwängler en qui l'on reconnaît, à bon droit, une des physionomies de chef les plus marquantes de notre époque. Ces oeuvres lui apparaissent à une distance et dans une perspective que ses prédécesseurs ne connaissaient pas et il leur apporte la sensibilité et la vision d'un homme d'aujourd'hui. La presse relate qu'à l'occasion de ce concert extraordinaire, hors abonnement, la salle du Métropole fut littéralement prise d'assaut. Quant à Carl Schuricht ( ), issu d une famille de fabricants d orgues à Dantzig, à 27 ans, il dirigea à Francfort un orchestre et des chœurs, faisant preuve d une intense activité non seulement dans le registre classique mais aussi dans l exécution d oeuvres romantiques et modernes (Pierné, Delius, Taubmann, Schoez). Ses exécutions de la Missa Solemnis de Beethoven eurent un tel retentissement qu'il fut demandé dans toute l'allemagne avec ses interprètes. Il en donna deux concerts à Lucerne, restés légendaires. Durant 10 saisons estivales, Schuricht dirigea les concerts symphoniques à Schweningen, où il alternait au pupitre avec Ernest Ansermet. Il se lia alors d'amitié avec le musicien suisse qui veilla à l inviter régulièrement à la tête de l OSR. Spécialiste de Beethoven ou Brahms, ce chef s efforça de faire connaître Bruckner, Mahler ou Strauss tout au long de sa carrière. Il est un autre chef, vaudois, pour qui les années de guerre furent cruciales: il s agit de Victor Desarzens. Ses succès à la tête de l'orchestre de Chambre de Lausanne (OCL) démontrent qu il sut forger un orchestre de qualité répondant à l'attente et au besoin culturel du public. Bien avant donc que l OCL ne prenne ses quartiers dans la salle du Métropole, en décembre 1947, Desarzens dirige le sixième concert d'abonnement de l OSR avec le concours de la pianiste Nicole Henriot et signe la première audition de l Ode de Stravinsky, de moins en moins goûté par la critique à cette époque. Cette même critique balance encore et toujours sur les qualités acoustiques de la salle: Après une belle exécution de la "Grande Fugue" op. 133 de Beethoven, pour instruments à corde, qui n'était peut-être pas précisément l'oeuvre à donner dans cette grande salle du Métropole si sourde à certaine émanation musicale, le concerto no 2 de Brahms nous apporta le prestige éblouissant de Nicole Henriot. En 2ème partie du programme, Stravinski, avec "Ode" pour orchestre en première audition. Desarzens en donna une interprétation soignée et convaincue. Et la délicatesse du détail n'amoindrissait aucunement la fermeté du style. Sensible et fastueuse fut ensuite "La Grande Pâque Russe" de Rimski-Korsakoff. Victor Desarzens fut longuement applaudi. Pour ce même concert, voici l'avis du chroniqueur musical de la Gazette de Lausanne: Victor Desarzens a dirigé ce concert au Métropole d'une façon qui le classe parmi les quelques chefs d'orchestre notable en Suisse; cette impression est unanime. Ce qui ne l'était pas, c'est l'approbation du choix de "La Grande Fugue" de Beethoven. A cet ouvrage exceptionnel, il faudrait un cadre plus intime et des auditeurs capables d'en apprécier l'extraordinaire métier, et comme 15

16 l'exécution en a été parfaite, on regrettait doublement de l'entendre dans la salle du Métropole. Si chacun reconnaît l intérêt de disposer d une salle permettant un accueil adapté à la taille de la ville, le tableau des remarques amères de mélomanes à l égard de la salle est tout aussi imposant. L arrivée de la musique classique au Métropole déroute des critiques habitués à l acoustique du Théâtre municipal, haut lieu de la production symphonique et lyrique mais terriblement exigu. Lors du concert du 9 novembre 1942 au Métropole Edith Pfund-Ramelet souligne dans la Feuille d avis que certains travaux d'ordre technique, qui avaient été faits pour obtenir une acoustique satisfaisante, ont donné des résultats excellents. L'orchestre sonnait haut et clair et le timbre et la ligne des instruments s'y imposaient nettement. C'est un peu de moelleux qui sembla manquer parfois, depuis certaines places, du moins. Son compère de la Gazette de Lausanne, René de Cérenville, adopte immédiatement une position plus réservée: on devra s'accoutumer à l'acoustique du Métropole qui est assez différente de celle du Théâtre. Il nous semble que, dans cette salle, le son se disperse davantage et que la cohésion des instruments soit moins parfaite, mais peut-être est-ce une première impression. La première impression passée, Cérenville, à la suite du concert du 30 novembre 1942 reste plus insatisfait que sa collègue de la Feuille d avis et regrette de ne pas avoir entendu le concerto Brandebourgeois no 2 de J.-S. Bach dans une salle plus intime que le Métropole, beaucoup trop vaste pour cette musique-là. Presque lassé, pour le concert du 25 octobre 1943, René de Cérenville déclare: on a pris son parti de la salle du Métropole, mais réagit encore vivement après la programmation de la 9 e de Beethoven le 14 février 1944 sous la baguette d Ansermet : le Métropole est le dernier endroit où l'on voudrait entendre la 9e de Beethoven [...]Souhaitons que les descendants de nos arrière-neveux puissent un jour entendre la 9e symphonie dans une salle où l'orchestre et les choeurs ne se nuiront pas mutuellement. Avec le temps, la critique devient toujours plus acerbe et lors de la venue de Karajan le 9 février 1950, l analyse d Edouard Henriod dans la Gazette de Lausanne ne manque pas de sel. Des dons supérieurs, un métier éblouissant. L'OSR, ruisselant et précis. Dans ce concert où le côté spectaculaire n'était pas négligeable, on eût aimé à le voir travailler, lui qui travaillait si bien. Hélas, ce n'est pas donné à tout le monde dans une ville qui n'a pas de salle de concert. Rompons à cette occasion la fragile lance traditionnelle: un éminent Lausannois, ami de la musique, vient de nous adresser la solution consolatrice du fond de l'amérique du Sud. Ici, comme à Lausanne, le théâtre sert de salle de concert, mais à la différence de Lausanne, il n'y a jamais de concert! Moralité: Il vaut mieux ne pas avoir de salle de concert et des concerts qu'une salle de concert et pas de concerts!. Optimisme à ne pas prolonger quand même, nos belles institutions musicales, nos chefs, nos hôtes de marque méritent mieux que l'éternel provisoire. Et puisque les bijoux sont là, il serait bon qu'on songe sérieusement à l'écrin nécessaire. Salle de concert par nécessité, mais salle de concert quand même, telle est la manière dont Henriod se consolait en venant au Métropole Il demeure que les artistes invités furent souvent prestigieux et les premières auditions nombreuses, grâce à Ansermet. La guerre aidant 1 mais au delà de la guerre aussi, Ansermet n hésite pas à promouvoir les œuvres de compositeurs suisses : à côté de Arthur Honegger ( ) ou Conrad Beck (né en 1901) joués par l OSR au Métropole en 1951, le 16 novembre 1942 l œuvre du genevois Henri Gagnebin connue sous le nom Le Meunier, son fils et l'âne entame une longue série de créations au Métropole. Edith Pfund-Ramelet dans la Feuille d avis la décrit en ces termes : chante-fable en forme de fugue triple qu'il composa en s'inspirant de 1 Lors de la saison , le Conseil de direction de la Fondation de l OSR s adressait à ses abonnés et au public en ces termes : «Il n est point besoin, en effet, d insister sur les difficultés de tous genres qui se sont présentées au Conseil de Direction quant à l élaboration des programmes et au choix des solistes. La solution qui a été adoptée fait une large part aux artistes de notre pays. Il a semblé au Conseil que les temps étaient propices à marquer un intérêt tout particulier pour nos valeurs nationales ; et l on s apercevra peut-être que notre pays est plus riche qu on ne l imagine en artistes de premier ordre.», in OSR, saison , programme. 16

17 la fable de La Fontaine ainsi que du tableau de Hodler, et qu'il dédia à Templeton Strong pour le 85e anniversaire de sa naissance. Un autre genevois, Ernest Bloch ( ), élève de Dalcroze et établi aux Etats-Unis dès 1938, fut programmé par l OSR au Métropole le 10 octobre 1946 date à laquelle fut interprétée pour la première fois sa Suite symphonique. C est surtout Frank Martin ( ), encore un Genevois émule de Dalcroze et grand ami d Ansermet, qui marqua les esprits. Le 19 février 1945, il fut honoré par l OSR qui interpréta sa Ballade pour piano et orchestre avec Dinu Lipatti ( ) comme soliste. Frank Martin sera à nouveau au programme des créations de l OSR le 27 mars 1950 à travers le Concerto pour sept instruments à vent. Dans la Feuille d avis on apprécie: Seul un orchestre comme l'osr, qui possède des chefs de pupitre les plus remarquables, pouvait rendre cette oeuvre dans toute sa plénitude. Ce qui frappe dans ce concerto, c'est la clarté de l'exposition et la variété musicale. Chaque partie solistique est d'un remarquable intérêt artistique et technique. Cette fusion, sous la baguette du maître nous procura une réelle émotion. Cette oeuvre, tout nouvellement créée sait paire en exposant des richesses orchestrales que l'on connaît peu. Les instruments à vent concertant apportent des coloris particuliers. On doit véritablement à Frank Martin la découverte de possibilités encore inconnues du solo de timbales, qui laisse une impression ahurissante. Parmi les compositeurs étrangers, on relèvera le concert du 22 novembre 1945 avec la Suite de Ballet Diane de Poitiers de Jacques Ibert ( ) ou encore, en date du 7 mars 1946, L Ascension d'olivier Messiaen, vision mystique d'un catholique convaincu, qu Ansermet programme en même temps que Stravinsky ce que la critique salue dans la Feuille d avis : C'était de franc jeu et d'audacieuse opportunité de la part d'ernest Ansermet de mettre en présence ces deux compositeurs si différents, en qui s'incarne, momentanément, le conflit des générations. Il y a aussi Paul Hindemith ( ) dont les Métamorphoses sur des thèmes de Weber sont jouées le 14 mars Edith Pfund-Ramelet rappelle que cette composition de 1943 est donnée par Ernest Ansermet en première audition. Cette oeuvre, qui ajoute à la sonorité richement timbrée de l'orchestre tout ce que la batterie peut exhumer de tintant et de sonnaillant, est saine et franche...mais semble avoir laissé l auditoire assez froid selon René de Cérenville. A l inverse, les cloches meurtries de la symphonie no 3 dite Delle campane de Gian Francesco Malipiero ( ) présentées le 7 novembre 1946 semblent avoir su toucher les cœurs. Les nouveautés ne sont toutefois pas toujours bien reçues du public, en particulier la 3 e symphonie de Stravinsky créée le 27 février Henri Jaccard dans la Feuille d avis avoue: Il est toujours un peu pénible de constater qu'une oeuvre tombe à plat. Nous avouons avoir pris un petit plaisir malin à constater la froideur absolue de la salle, jeudi soir, au Métropole, à l'occasion du 10e concert de l'abonnement de l'osr et de la première audition de la Symphonie no 3 de Stravinsky. A l'exception de quelques emballés des galeries, ce fut un silence glacial. Voilà au moins, pour une fois, une salle qui eut le courage de son opinion, fût-ce au prix d'une ingratitude à l'endroit des interprètes, tous admirables. Stravinsky demeure Stravinsky. Le poète n'est pas mort en lui, ni le musicien fécond. Tout au contraire. Mais il s'attaque ici à ce qui dépasse l'auditeur moyen. Il cherche à faire sortir, en une sorte de génération spontanée, de la musique du néant. Il est superflu d'ajouter que M. Ansermet, esprit analytique et précis, interprétateur providentiel et "découvreur" de Stravinsky, donna de cette symphonie une version parfaite. Parfois, l affaire est plus cocasse. Le 22 novembre 1947, l'osr, sous la direction d'ernest Ansermet inscrivit à son programme le 3ème concerto pour piano de Bela Bartok ( ). Les partitions ne parvinrent qu'au tout dernier moment alors que ni Lipatti, ni l'orchestre ne connaissaient l'oeuvre. Bien qu'un peu inquiet, Ansermet rassura : Oh! avec Lipatti, il n'y a pas grand risque! Ce fut un fort beau concert dont la presse fit les éloges. Merveilleuse découverte du 3ème concerto de Bartok qui ne pouvait avoir de meilleur interprète que Dinu Lipatti. On relève des traces de musique populaire roumaine, plus mélancolique que la musique hongroise. Il 17

18 l'a exprimée avec le sens de la poésie et la noblesse qui lui sont naturels, sans parler d'un métier de piano indispensable en face de difficultés redoutables. Au tout début des années 50, le Métropole accueillit avec l OSR d autres œuvres en création : le 20 mars 1952, ce fut la symphonie no 5 du Tchèque Bohuslav Martinù ( ), le 10 octobre le public entendait pour la première fois Daphnis et Chloé de Maurice Ravel ( ) avec l'apport choral que Ravel avait prévu pour son ballet, grâce au Motet de Genève. Le 23 octobre 1952 en première toujours, des compositions suisses avec l Ouverture La Mandrellina de Pierre Wissmer et le Concerto pour violon et orchestre de Frank Martin. Pour compléter ce programme contrasté, l'orchestre joua aussi Chant de deuil en présence de son compositeur, Robert Oboussier. Enfin, le 26 février 1953, les trois fragments de l'opéra Wozzek d'alban Berg, chantés par Suzanne Danco furent offerts au public du Métropole. Jean-Pierre Robert dans la Gazette de Lausanne concluait : les extraits de Wozzek d'alban Berg auront donné à beaucoup, je veux le croire, l'envie d'en savoir davantage. Hélas! L'état et les ressources de nos scènes lyriques romandes ne leur permettent guère d'espérer de pouvoir satisfaire prochainement cette envie. Tombée de rideau Dans les années 20, le nombre de places dont disposaient les salles lausannoises selon l enquête de Jacques Burdet (La musique dans le Canton de Vaud ) tend à montrer qu aucune ne pouvait convenir aux exigences de la musique symphonique. Ni la salle du Casino de Montbenon, ni celle de la Maison du Peuple, du Royal Biograph, du théâtre municipal ou du Lumen ne pouvaient accueillir plus de personnes. Le désir d une grande salle ne fut pas totalement assouvi par la réalisation du Métropole, car elle ne servit guère aux réunions des sociétés locales et ne réussit pas à convaincre totalement les mélomanes par son acoustique. La construction du palais de Beaulieu qui sépare au sein d une même enceinte espaces de réunions et espaces de musique explique le recul progressif du Métropole à partir de Pendant la période étudiée toutefois, grâce à la salle du Métropole, Lausanne a eu l occasion d accueillir nombre d artistes internationaux du show-biz: Baker, Mistinguett, Milton, Chevalier, Trenet. Dans le domaine symphonique, l Orchestre de la Suisse Romande a occupé la scène régulièrement dès 1942 avec la participation des plus grands chefs et des meilleurs solistes. Ainsi, par l offre renouvelée du Métropole, la culture lausannoise fut enrichie, maintenue vivante y compris dans les moments les plus pénibles de la Seconde Guerre mondiale. C est avec un symbole de liberté et de qualité que ce périple s achèvera : Le 15 octobre 1949, Louis Armstrong accompagné de Earl Hines, Barney Bigard, Jack Teagarden et Cozy Cole donna deux concerts en après midi et soirée dans la salle du Métropole. Il joua par la suite au Victoria Hall de Genève, et poursuivit sa tournée européenne à un rythme infernal. Cinq des plus vastes salles de Suisse bondées d'admirateurs enthousiastes accueillirent le roi du jazz, dont le retour était attendu depuis 15 ans. Le 8 novembre 1952, le roi du Jazz était encore là. A 17h00, ce jour-là, près de 2'000 personnes s étaient entassées au Cinéma Métropole dans une atmosphère frénétique! 18

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