Engagement pour la culture et cultures de l engagement. Autour des vingt ans de Culture & Démocratie

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1 Le Journal de Culture & Démocratie 31 Novembre 2013 Périodique de l asbl Culture & Démocratie Sommaire Engagement pour la culture et cultures de l engagement. Autour des vingt ans de Culture & Démocratie Sabine de Ville 1 Le Manifeste de Culture et Démocratie / Kunst en Democratie (1993) 2 Les artistes face au réel Bernard Foccroulle 4 Comment le simple battement d aile d un papillon peut conduire à un ouragan Ivo Janssens 6 Une indispensable hérésie Anne-Marie Impe 8 Engagez-vous, rengagez-vous Estelle Spoto 10 S engager! Georges Vercheval 12 Déplacement et pluralité, des engagements en archipels à l ère 2.0 Christian Ruby 14 Christine Kulakowski, la reconnaissance des cultures plurielles comme droit fondamental Eva Ruwet 16 Triboulations. Penser contre la culture avec Alain Brossat et Francesco Masci Baptiste De Reymaeker 18 I have no dream, je n ai pas de rêve mais quand même Pierre Ansay 20 Culture & Démocratie, poursuivre et inventer Sabine de Ville 22 Côté Images : Alain Bornain Georges Vercheval 24 Engagement pour la culture et cultures de l engagement. Autour des vingt ans de Culture & Démocratie Ce numéro du Journal de Culture & Démocratie ouvre une série particuliè re, conçue autour du vingtième anni versaire de l Asbl d une part et de son Manifeste d autre part. Il nous a semblé utile et passionnant, de par courir, en cinq livraisons successives, les ques tions qui alimentent et fondent, depuis vingt ans, notre réflexion et notre action. Ce parcours traversera les chantiers les plus actifs de Culture & Démocratie, celui de l Éducation, celui de la Santé, celui de la Prison et celui du Travail social, une manière de rappeler que pour Culture & Démocratie la culture se pense et se travaille dans tous les champs de la société, le poli tique, l économique et le social. En 1993, les fondateurs de Culture & Démocratie ont exprimé avec force leur volonté de stimuler l attention du politique à la question de la cultu re et d élargir pour tous, l accès matériel et cognitif à toutes ses formes. Nous leur avons demandé de partager avec vous un premier numéro cons truit autour de la question de l enga gement. Terme bateau? Pas si sûr. Peut-être moins que jamais en ce temps où l indivi du a lisme et le consumérisme font office de socles culturels. Après ce premier volet, les prochains numéros du Journal de Culture & Démo cratie seront pris en charge par les groupes de travail actifs en son sein. Ceux-ci interrogeront, à la lu miè re de leurs travaux et de leurs pra ti ques, les politiques de l édu cation, de la santé, de la justice et les politi ques sociales. Ambitieux chantier qui veut tenir le difficile équili bre entre dénoncer là où c est nécessaire et proposer là où c est possible, pour contribuer à l invention d une société différente, plus juste et plus sensée. Au terme de cette année de parutions, riches de l examen critique et pros pectif que nous entendons mener avec vous, nous poursuivrons le travail entamé : faire vivre au cœur de Cul ture & Démocratie l interpellation ci toyen ne des politiques publi ques et le déploiement d une réflexion et d une action collectives et partagées. Alain Bornain Détail de tableau de la série Images 2013 Sabine de Ville Présidente de Culture & Démocratie

2 2 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Le Manifeste de Culture et Démocratie/ Kunst en Democratie (1993) Ce manifeste est le texte fondateur de Culture & Démocratie. Il a été présenté à la presse en octobre 1993 et a rallié ensuite de nombreux signataires culturels et politi ques. Estimant : que les arts et la culture participent de manière essentielle à l existence d une société civilisée et contribuent à la sauvegarde de son identité; que dans une société trop exclusivement préoccupée sur l aspect matériel de son bien-être, ils constituent un con trepoint qualitatif fondamental; que les énergies intellectuelles et sensibles qu elles déploient alimentent en profon deur la vitalité d une démocratie; que la résurgence du racisme et d autres formes d exclusion impose plus que jamais l exercice de la tolérance qui est au cœur de tout acte artistique véritable; que les difficultés des finances publiques ne devraient plus affecter les aides à la cul tu re, au risque d hypothéquer le devenir de notre société. 1 Nous demandons que le volume global du financement public de la culture, État, Régions et Communautés confon dues, attei gnent au moins 1 % des budgets d ici l an Les Villes et les Communes ont un rôle culturel essentiel, en particulier sur le plan de la décentralisation et de la démo cratisation. Or, on constate que trop souvent les dépenses culturelles communales ont été considérablement réduites parce que considérées comme facultatives. C est pourquoi nous demandons l inscription d un article culturel dans les dépenses obligatoires des communes. 3 Nous demandons que la sensibilisation aux différentes formes d expression artis tique soit partie intégrante des program mes de l enseignement général, de la maternelle à l enseignement supérieur. 4 Nous demandons que tout soit mis en œuvre pour que, dans le respect des identités culturelles de chaque communauté et des groupes qui les constituent, des formes de collaboration concrètes entre communautés puissent continuer à se développer au bénéfice de tous. Ceci implique de faire sauter les blocages politiques et institutionnels qui aujourd hui s y opposent. 5 Nous rappelons en outre qu à l heure où les sociétés occidentales connaissent une grave crise de l emploi, les activités artistiques sont directement créatrices d emplois et qu elles contribuent à la qualité de l environnement social et économique. Nous sommes parfaitement conscients que notre société se trouve aujourd hui confron tée à des problèmes sociaux et économique considérables; non seulement nous ne nions pas ces problèmes, mais nous sommes convaincus que les solutions passent notamment par un développement culturel démocratique. Il n est pas contradictoire de lutter à la fois contre le processus de paupérisation et pour le renforcement d une vie culturelle dynamique. On peut estimer que l investissement culturel est une condition sine qua non du développement économique et social. Une société vit de sa capacité à se remettre en cause, à se repenser en fonction des réalités qu elle rencontre et des objectifs qu elle se fixe. Dans ce permanent effort de renouvellement, les activités artistiques et particulièrement la dynamique de création qui est à leur principe, occupent une position vitale. C est pourquoi nous attendons des hommes politiques, tous niveaux confondus qu ils manifestent publiquement leur soutien aux propositions qui précè dent. Septembre 1993 Alain Bornain Détail de tableau de la série Images 2013

3 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre

4 4 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Les artistes face au réel En commençant à écrire ces lignes, je suis encore sous le choc de l annonce du décès de Patrice Chéreau, dont la mise en scène d Elektra avait illuminé le dernier festival d Aix-en-Provence. Chéreau était un artiste totalement engagé dans son œuvre comme dans sa vie : il fut expulsé de Tchécoslova quie en 1980 pour avoir voulu assister au procès de Vaclav Havel. En 1994, il se rendait à Sarajevo en guerre pour assister à la projection d un de ses films. En 2004, il s est intensément engagé durant plusieurs semaines, lors de la campagne précédant le référendum en France sur la Constitution européenne. Européen convaincu, il allait d une réunion de quartier à l autre, il se dépensait sans compter, il pensait qu il fallait non pas moins d Europe, mais plus d Euro pe, plus de concertation entre pays européens, plus de solidarité, plus de culture dans le projet politique commun. Peter Sellars représente un autre type d artiste engagé : toute son œuvre porte la trace d un engagement intellectuel et artistique total. Au théâtre comme à l opéra, ses mises en scène traquent les injustices, la persistance de l esclavage, elles sondent la dimension politique, spirituelle ou sociale des grands textes, elles ne cessent d interroger notre monde. En recherche permanente, Peter Sellars révèle aussi au grand public des artistes issus des minorités de toute la planète. Je me souviens de cette conférence donnée à La Monnaie vers 1997 où il avait dit avec une clarté sans pareille que la mission de l artiste, c est de «Donner une voix à ceux qui n en ont pas». C est ce discours-là qui donna l idée aux responsables de la Maison des Savoirs à Molenbeek d imaginer et de réaliser le projet théâtral Les ambassadeurs de l ombre qui vit le jour en Au 20 e siècle, beaucoup d artistes ont reven diqué l étiquette engagé. Trop souvent, cela allait de pair avec un engagement idéologique, avec tous les aveuglements que celui-ci comportait. Albert Camus ne cessa quant à lui d opposer une attitude humaniste face aux totalitarismes et aux attitudes dog matiques des uns et des autres. Cet appa rent «désengagement» n était-il pas aussi une forme d engagement? Lorsqu en 1993, nous avons fondé Cultu re & Démocratie, le propos était moins l en gagement politique ou social au sens habi tuel que la nécessité impérieuse de trou ver un lieu de rencontre et de discussion entre artistes, responsables culturels et associatifs. Les cloisonnements et les enfermements étaient tels que l air devenait irrespirable dans ce pays. Chacun se retrouvait seul à défen dre son pré carré, son institution, son outil de travail. On se trouvait trop souvent occupé à lutter pour ses subventions «contre» les autres. Nous avions besoin de nous rassembler et d échanger par-delà la frontière linguistique (particulièrement infranchissable à l époque), par-delà les disciplines artistiques et les positionnements cul - turels régionaux. Le premier message de Culture & Démocratie consistait à rappeler que défendre la place de la culture, ce n est pas défendre un intérêt corporatiste, c est agir pour le bien commun. C est un enjeu politique au sens noble du terme. La démocratie reste fondamentalement inaccomplie si elle n intè gre pas aussi les droits culturels. Très naturellement, ceci a conduit les membres de Culture & Démocratie à s engager progressivement sur de nouveaux terrains : l art à l école, l art en prison, la dimension culturelle du travail social, l art en milieu de soin, la nécessité d un accord de coopération culturelle entre nos communautés linguis tiques, et bien d autres sujets qui sont encore aujourd hui au cœur des acti vités de l asso cia tion. Dans ma propre expérience artistique, culturelle et éducative, la question du partage et de la transmission a toujours été centra le, inséparable de la dimension créatrice. Dans ce sens, l engagement me sem - ble au cœur de l acte artistique authenti que, qu il soit individuel ou collectif, intime ou public. Bernard Foccroulle Fondateur de Culture & Démocratie Alain Bornain Détail de tableau de la série Images 2013

5 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre

6 6 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Comment le simple battement d aile d un papillon peut conduire à un ouragan ( ) Bientôt le jour, Encore un Fais ce que tu peux. Czeslaw Milosz À propos d anges Introduction En 1993, l organisation bilingue Kunst en Democratie / Culture et Démocratie a été fondée à l initiative de Bernard Foccroulle, alors directeur de La Monnaie. Ces deux éléments une organisation bicommunautaire et un directeur d opéra comme fondateur montraient le caractère peu classique du mouvement. Il s agissait d un forum d individus plutôt qu un forum d organisations qui lançaient un appel contre le cours des choses. Un «réveil» semblait urgent. Le politique, mais aussi l art et la cultu re devaient susciter plus d intérêt dans le grand public et affirmer activement les valeurs démocratiques. Un «manifeste» est venu souligner la création de cette organisation en présentant un triple objectif : le postulat de la défense de la culture et de l art et de leur rôle dans la société, la création de ponts entre les communautés et l approfondissement des principes de base qui lient la culture et la démocratie. Avec l introduction du Participatiedecreet (Décret de participation), Kunst en Democratie acquiert en 2008 une place dans le paysage décrétal flamand. Kunst en Democratie devient ensuite Demos, «Un centre de connaissances pour la participation des groupes moins favorisés à la culture, aux animations pour jeunes et au sport». À propos de la commémoration L organisation Culture & Démocratie fête ses vingt ans d existence. En tant qu ancien directeur de l organisation-sœur néerlandophone, c est avec grand plaisir que je participe à cet hommage en écrivant ces mots. Et je le fais avec beaucoup de respect. Dans un contexte spécifiquement flamand, les commémorations s accompagnent souvent de bonnes intentions. Mais généralement les résultats sont réducteurs : on neutralise le sujet et on enferme le véritable appel d aujourd hui dans la sphère rassurante du passé. Alors que «se remémorer» renvoie précisément à une manière de penser réactualisée qui appelle à une action adéquate. Il y a peut-être, du moins en Flandre, trop de commémorations et trop peu de réflex ion. À l instar du plus grand écrivain flamand Louis-Paul Boon, Culture & Démocratie peut à l avenir agir comme «Un sismographe qui révèle la réalité». L implication de l organisation reste nécessaire, vu les objectifs du Manifeste cités plus tôt la date de péremption en est illimitée. À propos de la culture et de la démocratie : les déficits Ces évolutions n avancent pas dans la bonne direction. Ce n est pas par hasard que deux des déficits de notre société touchent précisément la culture et la démocratie. Bernard Foccroulle, à la recherche d une nouvelle réalité politique où la notion de «démocratie» cherche un sens nouveau, a attiré l attention sur le fait que le déficit démocratique est dû à un excès de mécanismes d exclusion. Le déficit culturel est une autre facette du même problème : l accès à la connaissance, à l art et à la culture reste un privilège et non un droit. Eric Corijn analyse ce double déficit à un autre niveau. Une cause importante de ce problème de participation culturelle est le fait que la culture commence et finit dans la classe moyenne : la production cultu relle se caractérise par l identité culturelle de ceux qui la font. De larges couches de la popu lation ne sont pas représentées dans l offre culturelle, ne sont pas prises en comp te. À cela s ajoute le fait que, dans toute l Europe, de la Hongrie à la Grande- Bretagne, le secteur de l art et de la culture est confronté aux réductions budgétaires. Le débat sur l art, la culture et la démocratie doit donc s inscrire dans la continuité. À propos de l importance de l art et de la culture : un plaidoyer L accent mis sur l importance de la culture repose en première instance sur une définition cohérente de la culture. Il y a peu, la définition que l Unesco donnait de la culture relevait de l affirmation, à l heure actuelle elle relève plutôt de l hypothèse mais reste tout de même très pertinente : «La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. La culture est le fondement sous-jacent à chaque développement et, si la culture est le fondement du développement, les politi ques de la culture et du développement sont indissociables».* La culture n est pas ici le bien ou la réalisation d un individu mais définit une forme de «vivre ensemble». La culture ne constitue pas seulement un moyen de développement mais est le but final de chaque développement. Ensuite il y a l art. L art a une valeur intrin sèque, une signification essentielle et spirituelle, qui est déterminée au sein mê me et à partir de l art. L art met en question les choses familières et peut, de ce fait, remplir une fonction critique de la société. L artiste ne décrit pas seulement ce qui nous rend beau, mais rend égale ment comp te des choses terribles dont nous som mes capables : «Both the marvellous and the terri ble» dit John Berger. Et la force de l art a tout à voir avec l imagination. L écrivain autrichien Robert Musil trouve que l art est une manière sublime de donner forme au possible. Le possible est ce que nous pouvons encore devenir, le mon de que nous pouvons encore créer. Le possible est la force de l imagination qui ne se résigne pas au monde tel qu il est. L imagination est une expérience permanente du possible. Notre société actuelle est sous le charme du calculable et du prononçable. Au 21 e siècle, tout ce qui n a pas d utilité direc te ou qui n est pas du divertissement est menacé. Ce plaidoyer veut faire passer le message que la culture et l art sont d une importance vitale. Dans la définition large et mobilisatrice de la culture citée ci-dessus, toutes les personnes aussi les plus vulnérables et tous les domaines de la vie y trouvent leur place. L art agit ici comme un moteur critique. L art ne donne aucune ré pon se, il pose des questions interpellan tes. Il nous dit quelle place nous pourrions occu per dans le monde. Face à la série de crises que nous connaissons, le politique devrait créer

7 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre d urgence un cadre novateur au sein duquel la culture et l art occuperaient une place à part entière. Car la cul tu re et l art permettent alors la recherche de la force intrinsèque des individus. Et cette recherche est identique à la recherche d une nouvelle relation politique entre individus et communautés, la démocratie. À propos de la démocratie et du pouvoir Il y a la réalité politique. En Flandre, nous vivons pour le moment la montée de la N-va. Il ne s agit pas vraiment d un parti communautariste, mais bien d un parti conservateur de droite qui se base sur un nationalisme prononcé. L ancien électorat du Vlaams Belang a été en grande partie récu péré par la N-va. Et un courant nationaliste est encore plus difficile à contrer que l extrême droite. Une autre donnée objective est la réalité de l inégalité sociale. Comment peut-on, dans de tels contextes, favoriser la participation à la culture et comment favoriser la démocratie tout court? Plusieurs indicateurs interviennent ici, tels que le droit d accès à la culture et la liberté d expression via le débat public. Mais notre culture du débat ouvert, dit Wouters Hillaert, est fondamentalement incompatible avec la critique. On y trouve bien plusieurs avis, qui sont reformulés de manière courte et rapide dans les journaux, à la radio et à la télévision. Il s agit plutôt ici d une réaction. Mais il n y a plus de débat de fond. Alors que le besoin d une critique réelle qui interroge les évidences se fait sentir. La vraie critique étudie le système derrière les faits apparents, elle réfléchit sur ce qui reste dans l ombre. La vraie critique cherche les liens et cla rifie les contradictions internes. Elle pen se de manière cons tructive plutôt que de manière destructive. La vraie critique est une forme d émancipation. La liberté d expression via le débat public favorise la démocratie. La capacité de jugement du citoyen se forme dans une large mesure au contact du jugement de la société. Et c est ce qui légitime l importance que Culture & Démocratie accorde à l art et à la culture : leur importance se justifie sur base de l hypothèse que l art et la culture renforcent notre capacité de jugement et nourrissent le débat public. La sphère publique possède une fonction émancipatrice parce qu elle remet en question les formes de soumission et de domination. Les gens qui prennent part à ce forum le font de leur propre initiative. Nous sommes ici face à une structure paradoxale : personne ne peut prétendre détenir la vérité mais, en même temps, tout le monde doit vouloir la con qué rir car c est précisément la diversité des représentations de la vérité qui cons titue l essence même de notre démocratie. Cette structure paradoxale illustre le lien complexe entre la culture (et la par ticipation à celle-ci) et la société démocratique. Il s agit d un processus continu de juge ment, de la recherche d arguments de qualité car, dans une démocratie, tout tourne autour du prin cipe de la «Veranr wortung» (respon sa bilité). Le caractère public constitue pour le secteur culturel une base qui lui permet de donner forme à l essence de l art et de la culture. Et cette essence même est une recher che de sens, une façon de donner sens à notre nature, à nos conditions de vie et à nos mondes. Cette quête de sens est aussi fondamen talement politique car elle pose sans cesse la question de savoir : quel monde trouvons-nous souhaitable? Coda Le titre de cet article Comment le simple bat te ment d aile d un papillon peut conduire à un ouragan renvoie à la théorie du chaos. Le chaos déterministe signifie que le désordre apparent est programmé avec exactitude et se réalise de façon ordonnée. Le capitalisme, et son inégalité dans les revenus, sont pour moi des illustrations de ce phénomène. A contrario, l intérêt pour l art et la culture et le rôle de ceux-ci sont à consi dérer comme une façon «d être dans le monde» selon Hannah Arendt. Le défi consiste en la recherche de nouvelles interactions et de nouvelles stratégies d avenir prenant la qualité comme critère de départ. L art et la culture sont en mesure d appréhender la complexité réelle et n ont pas besoin qu on la simplifie. Pour illustrer ce parcours de recherche créative, je vous propose une notion pleine d espoir de Sloterdijk. Dans son livre Tu dois changer ta vie!, il donne une définition surprenante de l être humain : l être humain est une créature entraînée. C est par l entraînement et la discipline que l être humain se donne une forme renouvelée en permanen ce, s améliore et se surpas se. «Qui cherche des hommes trouve des acrobates». C est ainsi que Sloterdijk résu - me sa pensée de manière un tantinet provocatrice. Ivo Janssens Ancien directeur de Kunst en Democratie / Demos Traduction française : Chantal Van Elst et Eva Ruwet * Cité lors de la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles lors de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet - 6 août Bibliographie Arendt Hannah, Over geweld, Atlas, Amsterdam / Antwerpen, Bauman Zygmunt, Community. Seeking safety in an insecure world, Polity Press, Cambridge, Blommaert Jan, Corijn Eric, Holthof Marc, Lesage Dieter, Populisme, Kunst en Democratie, Epo, Berchem, Caron Bart, Niet de kers op de taart. Waarom kunsten cultuurbeleid geen luxe is, Uitgeverij Pelckmans, Kalmthout, Clemens Eric, Jans Erwin, De democratie ondervragen, De Club van Brussel, Uitgeverij Vrijdag / Passa Porta, Antwerpen / Brussel, Corijn Eric, Alledaags is niet gewoon. Reflecties over volkscultuur en samenleven, Koning Boudewijnstichting, Brussel, Foccroulle Bernard, Entre passion et résistance, Éditions Labor, Bruxelles, Carpentier Nico, Corijn Eric, Jans Erwin, Janssens Ivo, Kunst in deze wereld, Demos, Berchem, Mouffe Chantal, Over het politieke, Klement / Pelckmans, Kampen, Sellars Peter, «Het vinden van een stem», in Opsomer Geert, City of cultures, Vlaams Theater Instituut, Brussel, Unesco, Our creative diversity, Oxford and Ibh Publishing Co / Unesco publishing, Van Molkot Rik, Michiels Mark, Janssens Ivo, Boon uitgesproken, Subsidiedossier Vgc, maart / juni Non publié : Corijn Eric, Jans Erwin, Santens Marc.

8 8 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Une indispensable hérésie Pendant plusieurs décennies, le mot «engagement» a été quelque peu mis en veilleuse et rangé parmi d autres concepts, comme le féminisme ou l éducation permanente, qui semblaient tout à coup diablement suran nés, voire même périmés. Et aujour d hui, voilà qu il relève la tête et sort du placar d dans lequel on semblait l avoir collo qué. Est-ce sous l influence du mou vement des indignés? Toujours est-il qu on reparle beaucoup aujourd hui de l engagement. Et le plus souvent de maniè re positive, com me si cette pos - ture était, par essence, vertueuse. Après avoir vécu en quarantaine, sans doute discré dité par le soutien aveugle de nombreux écrivains au stalinisme, voilà ce mot aujour d hui paré de toutes les vertus. Pourtant, il y a engagement et engagement. Au nom de l humanisme, on peut s engager pour un monde plus juste, solidaire et libre, où les droits humains et la digni té de chacun seraient enfin respectés. Mais on peut aussi se fourvoyer aux côtés du Fn de Marine Le Pen ou du Vlaams Belang, d Al Quaï da ou des rebelles du M23, au Kivu. Quand on parle d engagement, il est dès lors indispensable d en définir les contours et de préciser ce qu on entend gratifier de ce label. Pour son vingtième anniversaire, l association Culture & Démocratie a été claire et a enfourché «le droit à la culture pour tous» comme cheval de bataille. Un combat phare et enthousiasmant, pour autant qu on évite toute naïveté : l art reste élitiste, malgré les expériences nombreuses et intéressantes menées partout dans le monde pour faire participer les plus démunis, les sans papiers ou les détenus, que ce soit en tant qu acteurs d un spectacle ou en tant que simples spectateurs. «Mnouchkine a travaillé au début de sa carrière dans le voisinage des usines. C était l époque des collectifs de toutes sortes, de l art politique, des happenings. Mais combien d ouvriers sont venus voir son Théâtre du Soleil?», s interroge le metteur en scène Kris Kaerts, dans Qu ils crèvent, les artistes!, 1 un article au titre et au ton provocateurs. «Si vous éliminez l art par décret, pour suit-il dans la même veine, je mets ma tête à couper que la grande masse ne viendra pas réclamer dans la rue : rendez-nous nos artistes!» Faire percoler l art dans le tissu social, introduire la culture dans les hôpitaux, les écoles et les prisons : tels sont quelques-uns des défis permanents auxquels les militants de Culture & Démocratie s attellent, avec de nombreux succès, depuis vingt ans. «Il faut prendre position» Si, de la part d une association comme Culture & Démocratie, on attend un engagement politique et sociétal fort, faut-il par contre que les artistes, les journalistes et les intellectuels s engagent? Une question sujette à controverses, à laquelle je répondrais toutefois, sans la moindre hésitation, «oui». À l instar de Klaus Mann qui, en 1934, dans Contre la Barbarie, intitulait sans ambiguïté un de ses articles «Il faut prendre position!». «Quelle crédibilité aurions-nous face aux générations futures ( ) si aujourd hui nous n osions prendre la parole contre ceux qui bafouent la dignité humaine d une façon particulièrement éhontée? Certes, notre plume est une arme bien faible et on ne manque pas de nous le faire cruellement sentir. Mais il est de notre devoir d en faire usage», 2 déclarait cet écrivain qui avait fui l Allemagne en 1933, en raison de la montée du nazisme. À l époque, les combats étaient clairs. Mais aujourd hui, «L offre idéologique par rapport à la crise que nous vivons est à peu près nulle, explique Marcel Gauchet, phi losophe et écrivain français. En fait, elle se résu me à des succédanés d idéologies du pas sé dont les adeptes eux-mêmes mesurent bien le caractère peu adéquat à la situation». 3 Alors que faire? Une fois dénoncées les injustices et corruptions diverses, quelle stra tégie de lutte mettre en place, face à ces indignations accumulées? C est là que le sen timent d impuissance assaille et déprime le citoyen. Car sous nos latitudes, les syndicats ne sont plus perçus comme des instances de contestation du système ; les économistes et autres experts qui n ont pas vu venir la crise et qui prônent aujourd hui l austérité avec un incroyable aplomb n inspirent plus confiance ; les partis politiques ont, eux aussi, perdu une grande partie de leur crédit, émasculés par la globalisation ; et la démocratie elle-même semble bien terne et en berne. En tout cas, peu de citoyens croient encore à la possibilité de changer le monde par les urnes! Bousculer les conformismes et les paradigmes Il y a dès lors urgence à repenser le monde. «Les hommes n acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise», 4 disait Jean Monnet, un des pères fondateurs de l Europe. Faut-il y voir un espoir? Le moment serait donc particulièrement bien choisi pour pen ser un grand tournant. Comme le souligne le sociologue Edgar Morin, «Les sociétés en leur état normal ont des rigidités, des contraintes, voire des scléroses qui étouffent les possibilités créatrices des individus. Ce sont les artistes, mu siciens, poètes, écrivains, philosophes ou scientifiques novateurs [qui aideront nos sociétés à se régénérer, eux] qui témoignent de dons effectivement exceptionnels en ce sens que leur esprit n a pu être domestiqué». 5 Iconoclastes, hérétiques ou dissidents, les artistes, journalistes et intellectuels doivent donc être des empêcheurs de penser en rond. Leur mission est de bousculer les conformismes commodes, changer les paradigmes de nos imaginaires et contribuer à inventer des voies nouvelles. Les civilisations ne sont pas immortelles, pas plus que les systèmes politiques

9 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre et économiques qui les régissent. Ce que l homme a conçu et mis en place hier, il peut le changer aujourd hui ou demain. Il n y a pas de fatalité. Nous ne sommes pas condamnés à subir l ultralibéralisme qui n en finit pas de mourir, ni le fascisme qui menace. Il faut dès lors réfléchir avec audace, en dehors des ornières de la pensée officielle. Et à contre-courant des idées dominantes. Tous conviés à la transformation du monde «J annonce une «nouvelle espérance», ose Edgar Morin. Je dis aux jeunes générations ( ) que se présente à eux, maintenant, la plus grande cause jamais connue dans l histoire : celle de la métamorphose de l humanité». 6 Comme le précise l éminent sociologue, nul besoin d attendre le Grand Soir ou l avènement d une nouvelle idéologie pour s engager. La métamorphose sociétale qu il appelle de ses vœux peut s esquisser dès à présent. Elle ne doit pas non plus être l apanage des seuls artistes et intellectuels : chacun est convié à participer à la transformation du monde. Qu elles émanent directement des citoy ens ou qu elles soient impulsées par des Asbl et Ong, il existe aujourd hui des milliers de pratiques alternatives intéressantes et concrètes qui permettent de changer réellement la vie, dans la sphère de la proximité ou des projets sectoriels. Parmi eux, les groupes de partage de savoirs et de services ; les projets d entraide intergénérationnels et d habitat groupé ; les Community Land Trusts et autres expériences destinées à faciliter l accès au logement pour les moins nantis ; les groupes d accueil de réfugiés et de lutte contre les discriminations ; les collectifs de soutien aux Sdf et aux personnes fragilisées par le système ; les espaces Internet d intelligence collective ; les circuits courts, qui mettent directement en contact producteurs et consommateurs ; les «ressourceries» et magasins de seconde main, pour recycler un maximum de biens et les proposer à un prix accessible au plus grand nombre ; les projets de commerce équitables et divers partenariats à taille humai ne entre pays du Sud et du Nord ; les pota gers et vergers collectifs ; les comités de quartier, destinés à aménager l espace commun et à organiser des fêtes ; les projets locaux de re-tricotage du lien social ; etc., etc. Se mettre en mouvement On le voit, des initiatives locales en tous genres fourmillent qui proposent un rapport différent aux autres, au temps, à l économie et à l environnement. Si leur expérimentation permet de démontrer leur pertinence, leur faiblesse réside, toutefois, dans leur émiettement et leur juxtaposition. Pour que ces initiatives morcelées fassent pleinement sens, il faudrait un nouveau projet politique cohérent, une pensée alternative capable de les articuler avec celles qui se développent partout dans le monde. En attendant, il faut s employer à mettre en réseau ces différents acteurs et à créer interactions et rapprochements entre eux. Ces combats multiples, généreux, toujours recommencés, que chacun mène à la carte, suivant ses valeurs et ses affinités, ces petits pas, nous les aurons accomplis. Métamorphosée, ensoleillée, humanisée par ce parcours tissé d engagements variés, notre vie en aura acquis sens et conscience. Et aura gagné en intensité. «Voyageur, il n y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant», 7 disait le grand poète Machado. Pour changer le monde, l important, c est de se mettre en mouvement! Anne-Marie Impe Professeure de «journalisme d éducation permanente» à l Ihecs Ex-rédactrice en chef de la revue Enjeux internationaux Membre de Culture & Démocratie 1 Kaerts Kris, «Qu ils crèvent les artistes!» in Les ressorts de l engagement, Bruxelles laïque Échos, n o 82, 3 e trimestre 2013, pages 50 et Mann Klaus, Contre la barbarie, Phébus, Paris, 2009, page Gauchet Marcel, Les effets paradoxaux de la crise, blog du 1 er octobre 2009, vu sur blogspot.com 4 Monnet Jean, Mémoires, Fayard, Paris, Morin Edgar, Entretiens avec Tager Kareh Djénane, Mon chemin, Fayard, Paris, 2008, page Morin Edgar, idem, page Machado Antonio, «Chant xxix» in Champs de Castille, Gallimard, Paris, 1981.

10 10 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Engagez-vous, rengagez-vous Ainsi, à un moment donné, probablement de la même manière que dans le cœur des réacteurs nucléai res débute une réaction en chaî ne, le processus de l hominisation s est déclenché. L ancêtre de l homme moderne a eu la capa cité de créer de la cultu re, donc de modifier son environnement, et s est trouvé lui-même extrêmement sensible à cette modification. Le cerveau malléable, éducable de l homme a commencé à être éduqué, impressionné par la culture créée : à partir de là, aug mentant ses capacités d enrichir son univers culturel, ce dernier inter agissant positivement avec ses capacités mentales, la réaction en chaîne avait débuté. Axel Kahn De l hominisation à l humanisation 1 Quelques secondes. Entre la pression de votre index qui déclenchera l envoi du message et l alerte qui signalera son arrivée dans la boîte de votre correspondant américain, chinois ou chilien, il ne s écoulera que quelques secondes. Il y a vingt ans, quand le cour rier ne voyageait quasiment que sur pa pier, combien de temps aurait-il fallu? Plusieurs jours? Plusieurs semaines? Quelques secondes, quelques minutes tout au plus pour faire ses courses dans des rayons virtuels, pour réserver un vol, pour retrouver la référence d un livre dont on ne se souvient que de quelques mots du titre, pour voir et partager avec ses amis la photo que l on vient de prendre Aujourd hui, tout va vite, on veut tout et tout de suite. Time is money. Qui aurait pu dire que la for mule de Benjamin Franklin serait toujours d actualité plus de deux siècles et demi après avoir été écrite? Et pourtant, dans ce monde en perpétuelle accélération, certains prennent le temps. Du temps pour les autres, du temps pour une cause. Du temps qu ils dégagent parfois en jonglant avec leurs obligations professionnelles et les impé ratifs de leur organisation fami liale. En 1993, quelques personnes s unissaient en collectif pour défendre un concept aussi abstrait que difficile à définir : la culture. Un combat futile? Une cause perdue? Une utopie? Vingt ans après, que sont leurs rêves devenus? Futilité Il y a des luttes sur lesquelles tout le monde est d accord, des batailles auxquelles on ne peut que souscrire. Mais la culture? À côté de scientifiques à la recherche d un traitement pour une maladie incurable ou de solutions pour contrer l effet de serre, à côté d un médecin ou d une infirmière tentant de soulager la douleur dans un camp de réfugiés, s engager pour défendre un musée menacé de disparition ou pour l accès de toutes les couches sociales aux théâtres, ça peut sembler un peu léger. Ce qui est à la fois beau et tragique dans et pour la culture, c est qu elle ne sert à rien. D ailleurs il n y a qu à voir où l on va tailler en premier quand il s agit de resserrer le budget d un gouvernement. Faut-il rappeler ici les coupes sombres effectuées récemment aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, au Portugal Elle ne sert tellement à rien que même ses défenseurs les plus fervents doivent parfois recourir à des arguments externes à la cultu re elle-même pour la défendre. La culture comme moyen et non comme une fin en soi. Par exemple «la culture comme génératrice d emploi, voire carrément comme levier de redressement socio-économique» (voir le point 5 du Manifeste fondateur de Culture & Démocratie). Et là, les opérateurs culturels particulièrement ceux qui œuvrent dans des territoires au passé industriel en mal de reconversion de citer l exemple qui fait mouche à tous les coups : Bilbao ou comment un musée a «sauvé» toute une région. Autre argument, qu a très bien compris la Flandre contrairement, sem ble-t-il, à la Fédération Wallonie- Bruxel les : la culture comme carte de visite prestigieuse et outil de rayonnement international. Mais si elle ne sert à rien en soi, bon sang, pourquoi est-elle encore là? Pourquoi donc, pour paraphraser Albert Jacquard, l homme devenu homme a- t-il perdu son temps à dessiner des aurochs sur les parois des cavernes «Alors qu il fallait plutôt aller le chasser pour le manger»? 2 Parce que l être humain est capable d aller au-delà de ce qui est utile à sa survie et à sa reproduction. Parce que l être humain se souvient et est conscient de sa finitude et de ce qui le transcende. Parce que l art lui permet d exprimer, de partager, de transmettre et de réfléchir sur cette mémoire et cette conscience. Ce n est peut-être pas utile, mais c est essentiel. Et cela vaut donc la peine, même dans une société obnubilée par le gain et l efficacité, qu on le défende. Vingt ans après Pour s engager, il faut d abord croire en sa cause, mais il faut aussi croire que les choses sont susceptibles de changer. Ou plus exactement : il faut croire que notre action sera capable de changer les choses, même de manière minime. Ainsi, quand le collectif Culture et Démocratie / Kunst en Democratie adressa en octobre 1993 son Manifeste à la presse, il espérait pouvoir influer même de manière minime sur les pouvoirs publics compétents en matière de culture. «C est pourquoi nous attendons des hommes politiques, tous niveaux confondus qu ils mani-

11 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre festent publiquement leur soutien aux propositions qui précèdent», concluait le texte. Ce noyau de fondateurs péchait-il par naïveté? En lisant ce Manifeste vingt ans plus tard, alors qu on ne peut que constater à quel point les politiciens, pris au piège dans un système mondialisé, se révèlent impuissants, même quand il s agit d éviter des bains de sang sociaux, on se dit que c est une belle utopie aujourd hui encore plus qu hier que de demander aux politiciens de délier les cordons de la bourse pour la culture. Car c est bien, en premier lieu, d argent qu il s agit. D argent et de chiffres. Quel a en effet été le germe de cette première initiative culturelle commune en Belgi que fédérale qui lança ce Manifeste? Pour la première fois, le financement des pouvoirs publics en matière culturelle (État, Communautés, Régions) était clairement chiffré. Et ce chiffre 0,4 % du budget attribué aux arts, 0,8 % si on inclut la lecture publique et l éducation permanente semblait intolérable. Inutile de se voiler la face : ce sont l argent et les chiffres qui régissent notre société aujourd hui comme en 1993 et les fondateurs du collectif ne pouvaient se saisir d une meilleure arme pour lancer leurs revendications, avec en numéro un au moins 1 % des budgets d ici l an 2000 pour le financement public de la culture (voir point 1 du Manifeste de Culture & Démocratie ). Vingt ans plus tard, dans le Focus Cultu re 2012 (rapport d activités de l Administration générale de la Culture), 3 on peut lire que 6 % du budget général des dépenses ajusté du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été attribués en 2012 à la culture au sens large (3,1 % soit 291 millions si on ne compte pas le service de l audiovisuel et des multimédias). C est mieux, beaucoup mieux même que le 1 % demandé pour l an L apparente naïveté a donc payé! Oui, il est possible de faire (ré) fléchir les politiques. Mais le combat n est pas gagné une fois pour toute. Pas question de relâcher la pression. Petit rappel pour les distraits : en novembre dernier, un article de Guy Duplat 4 détaillait les économies dans le budget culture 2013, dont entre autres coups de taille-haie le passage du budget alloué aux projets théâtraux de 1,26 à 0,7 million d euros (soit 45 %). Tollé, suivi de pétitions et de manifestations diverses qui finirent quand même par faire changer la ministre d avis. Non, l enveloppe ne s est pas élargie par magie mais on a essayé de voir comment répartir l argent de manière à moins pénaliser la création. Et demain? L argent. Combien il est peinant de voir les cultureux contraints d adopter continuellement la position du mendiant face à ceux qui gèrent la providentielle manne. Car non contente d être inutile, la culture ne semble pas capable de subsister par ellemê me et doit être subsidiée. Et trouvez donc un seul opérateur culturel qui soit satis fait de ses subsides. Jamais contents, ils en veulent toujours plus. Et si finalement, la vraie utopie n était pas d avoir plus d argent pour la culture, mais que l on envisage la culture autrement? Faudrait-il vraiment plus d argent pour que «La sensibilisation aux différentes formes d expression artistique soit partie intégrante des programmes de l enseignement général» (point 3 du Manifeste)? Je ne crois pas. Mais il faudrait sortir d un système qui vise la performance plutôt que l épanouissement. Système qui en a déjà envoyé plus d un dans le mur. Hélas, le bien-être n est pas chiffrable. Que le combat continue! Estelle Spoto Journaliste et traductrice Coordinatrice rédactionnelle pour Agenda / Brussel Deze Week Membre de Culture & Démocratie 1 Kahn Axel, «De l hominisation à l humanisation», in L humanité de l Homme, sous la direction de Jacques Sojcher, Éditions cercle d art, Paris, 2001, page Jacquard Albert, «J ai inventé que demain existera» in L humanité de l Homme, sous la direc tion de Jacques Sojcher, Éditions cercle d art, Paris, 2001, page Vu sur culture/upload/culture_super_editor/culture_edi- tor/documents/focus_2012/focus-culture_2012- web_reduit.pdf 4 Duplat Guy, «Les économies dans la culture» in La Libre Belgique, 12 novembre 2012, page 9.

12 12 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 S engager! L engagement est un terme subjectif, difficile à cerner tant il évoque de réalités et de points de vues divers, voire contradictoires. L exercice qui m est demandé en tant que personne «engagée», membre de longue date de Culture & Démocratie, est délicat. Il n est pas facile d évoquer son propre engagement Qu est-ce que s engager, et à partir de quel niveau l engagement est-il vrai, cohé rent? Est-ce le geste ordinaire, impulsif, ou réfléchi? Le don de soi, l implication totale? Peut-on se comparer à Galilée, convaincu de son bon droit, et doit-on, comme Vincent Van Gogh, s imprégner de son art jus qu à frôler la folie? Et comment, aussi, sur un tel sujet, ne pas évoquer Spartacus qui ébranla la Rome esclavagiste, Toussaint Louverture, anticolonialiste et abolitionniste à Haïti, le Mahatma Gandhi, apôtre de la non-violence, Patrice Lumumba et Thomas Sankara en lutte pour la dignité de l Afrique? Et tous ceux qui, à travers la gravure, la peinture, le théâtre ou l écrit, se sont engagés contre les guerres et en ont été l amère mémoire, tels Francisco de Goya, Pablo Picas so, Bertolt Brecht, Jorge Semprun Des gens meurent, aujourd hui encore, dans des combats sans fin contre l obscurantisme des religions, les politiques d oppression, les guerres. Jour après jour, des journalistes, des cinéastes, des photographes cibles rêvées sur le terrain persistent à témoigner de la souffrance du monde. Ils sont nombreux à n être jamais revenus : Robert Capa meurt en Indochine en 1954, Gilles Caron disparaît au Cambodge en Tim Hetherington en Libye, Mick Deane, Habiba Ahmed Abd Al-Aziz en Egypte, Remi Ochlik, Gilles Jacquier, Marie Colvin, Olivier Voisin en Syrie sont morts pour nous informer. En septembre 2013, les vingt-cinquième Rencontres de photojournalisme de Perpignan leur rendaient hommage cependant que quelques monuments du photojournalisme, bien vivants, étaient présents: David Douglas Duncan (guerres de Corée, du Vietnam), Don McCullin (Vietnam, Irlande du Nord, Biafra), Yuri Kozyrev (Afghanistan, Irak, Tchétchénie,) ou Patrick Chauvel (Liban, Tchétchénie, Irak). «À travers nos images de guerre, nous parlons de l humanité». 1 À leurs côtés, de jeunes photographes, certains déjà reconnus. Le non-engagement d une partie de la presse, de décideurs politiques bien indécis et d une majorité silencieuse, très silencieuse, rend pourtant leur mission aléatoire Moins visibles et cependant fondamentaux l environnement, l humanitaire de grands défis sont lancés de maniè re résolue par des associations La Li gue des droits de l Homme, GreenPeace, Amnesty international, Human Rights Watch, la Crer, Avocats sans frontières, Méde cins sans frontières, Vétérinaires sans frontières, Médecins du Monde, Handicap International, la Croix-Rouge, mais aussi, et depuis toujours, par des individus déterminés, magnifiques, tels Rosa Parks s asseyant à une place réservée aux blancs dans un bus de Mont gomery, Alabama, le 1 er décembre 1955, Martin Luther King martelant le 23 août 1963 il y a 50 ans, I have a dream dans le discours le plus important du siècle il le payera de sa vie, Nelson Mandela menant le combat contre l apartheid depuis sa prison Sud-Africaine, Salva dor Allende au Chili refusant de céder aux militaires putschistes, Nawal el Saadawi, médecin, féministe, écrivaine, défendant le droit à la liberté et la dignité des femmes en Egypte, Denis Mukwege, médecin, au service des femmes violées, maltraitées en Afrique, Malala, cette jeune pakistanaise en lutte pour le droit à l éducation. Et Sté pha ne Hessel qui, à près de cent ans, lançait avec force son appel à s indigner, à résister S engager c est cela. Entre autres. Car il y a aussi les arts et la culture, et des exemples tels que dans le désordre Myriam Makeba contre l apartheid en Afrique du Sud, Mikis Theodorakis, compositeur, opposant à la dictature des colonels grecs, Boris Vian, écrivain, poète, parolier, trompettiste de jazz, chanteur Le déserteur est resté dans toutes les mémoires, des hommes politiques poètes et écrivains comme Aimé Césaire le concept de négritude et Léopold Sedar Senghor, Victor Jara, auteur-compositeur chilien, assassiné par la Junte militaire en 1973, et tant et tant de musiciens, gens de théâtre, cinéastes contemporains tels Mahmud Darwich nous souffrons d un mal incurable qui s appelle l espoir 2 Daniel Barenboim, Agnès Varda, Ken Loach, Paul Meyer, Thierry Michel, les frères Dardenne S engager pour la culture. Elle peut changer la vie. C est l idée qui prévalait à la création de Culture & Démocratie. S unir pour défendre la culture, l éducation et la

13 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre démocratie (c est lié), pour les droits de l homme, la dignité du citoyen, l environnement, pour redynamiser la vie en société, chercher des alternatives à la morosité. En ce temps de déconfiture économique, de chômage massif, de délabrement des services et de reculs sournois des libertés, il faut, plus que jamais, revendiquer une place centrale pour l art et la culture dans la société. Essentiels au développement de la personne, c est à tous les niveaux que les valeurs qu ils véhiculent doivent imprégner le fonctionnement de l État (de tout État se disant civilisé ). Porté par un groupe d artistes et de respon sables d institutions culturelles à travers tout le pays, le Manifeste de Culture et Démocratie / Kunst en Democratie, présenté à la presse en octobre 1993, acclamé par le monde culturel, a été aussitôt contresigné par de nombreuses personnalités civiles et politiques Si certains nous ont quittés, d autres, ministres ou parlementaires toujours en charge d importantes responsabilités, semblent avoir «oublié» les engagements pris à cette époque. Il faudra les leur rappeler! Car l art et la culture, c est ce qui nous construit. Certes pas le spectacle conformiste à gros budgets porté par des sponsors achetant les médias, ni la série ou le divertissement répétitif asséné par les chaînes Tv, entre les pubs. Ni le roman de gare coécrit par une armée d assistants. Ni même le marché de l art, gonflé comme une baudruche! Mais une culture vivante, partagée entre tous, avec tous et pour tous qui devrait nous accompagner dès l école fondamentale, jusqu à l université et tout au long de la vie. Chacun pourrait alors contribuer à faire «avancer» la société. Avancer? Oui, car selon Picha et Bartier «notre société recule! Ou alors, si elle avance, c est à la façon d un fromage». 3 Elle coule Culture & Démocratie s est donc, dès ses débuts, confrontée à un beau défi, celui de réinsuffler davantage de culture et d humanité dans notre société dite démocratique. Il fallait convaincre le «grand public», les politiques, les administratifs, du bien fondé de nos propositions. Tout cela conjoin tement à notre «métier d acteurs culturels». Une gageure. Elle me convenait. Car bien involontairement c est donc sans mérite, je crois avoir toujours été engagé! Pour la liberté d expression, ou simplement pour susciter l amitié, la fraternité, la solidarité (l égalité, on finit par ne plus y croire). Et plus tard, en tant qu homme, contre l arme nucléaire manifestations contre la bombe A et contre toutes les guer res, celles du Vietnam, de l Irak, et celle menée depuis des décennies contre les Palestiniens! Enfin, en tant qu homme refusant toute forme d oppression, y compris celle des hommes vis-à-vis des femmes Les artistes, c est bien connu, se mêlent de tout, que cela les regarde ou pas. Qu ils rêvent de beauté ou qu ils tendent à décoder ou déformer le réel, à atteindre l inaccessible, ils savent qu ils ont la liberté ou le devoir de questionner, de dévoiler, de dénoncer, de provoquer. Interpellants, parfois amusants, ils sont souvent dérangeants. Ils en ont le droit. Et ils le prennent. Georges Vercheval Vice-Président de Culture & Démocratie Directeur honoraire du Musée de la Photographie à Charleroi n.b. : il est bon de rappeler que nous ne sommes pas seuls à être engagés. Suivies d une armée de lobbyistes et à la tête de grands moyens financiers, d autres associations mènent des croisades tout aussi déterminées. Elles se réunissent à Davos, à Bruxelles, Dubaï, communiquent à mots couverts mais sont relayées par l essentiel des médias. Souvent transnationales, elles portent des noms de code ésotériques G8, G20, Fmi, Otan ou très simples : Bourse, Ban - que mondiale, banque tout court (variantes multiples). Elles sont toutes puissantes. Si l essentiel de leurs décisions relève du secret, leurs effets sont généralement dévastateurs. 1 Chauvel Patrick, Intervention aux Rencontres Internationales de photojournalisme, Perpignan, 5 septembre Darwich Mahmoud, discours au Parlement Inter national des Écrivains, Ramallah, Palestine, 25 mars Bartier Pierre et Picha, Démocratie belge, Vokaer, Bruxelles, 1976.

14 14 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Déplacement et pluralité, des engagements en archipels à l ère 2.0 On se baigne et on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Ainsi parlait le philosophe grec Héraclite, impliquant que des faits du passé ne peuvent pas être revécus. Cela signifie-t-il que le passé ne puisse être reconfiguré? Certainement pas! Il n est pas subtil par exemple de se débarrasser d une notion sous prétexte des services rendus dans le passé. Le philosophe Gilles Deleuze, 1 comme à d autres égards Jacques Rancière, 2 nous a appris qu il vaut mieux faire travailler une notion ancienne, face aux nouvelles configurations sociales et politi ques, plutôt que de l éradiquer. Héritage sans testament Telle est notre thèse sur la question de l engagement et surtout face à cette notion. L héritage pesant un peu mystique autour d elle est fortement imprégné par l Exis tentialisme de jadis (1950) ou par des formes d adhésion à des partis, laquelle coïn cidait surtout avec la disparition requise de l attitude critique à leur égard. Cet ancien dispositif d un engagement entier assi gnation héroïque du corps et de l âme, réputé à l époque progressiste, trouvant sa justification dans la conception d une résistance indispensable au «conditionnement» des masses, dites «aveugles», ne peut plus ni faire l objet d une apologie naïve, ni être perpétré. Nous avons déjà travaillé sur les modes actuels de déprise de ce modèle iden titaire hérité de la modernité reconstituée après la Seconde Guerre mondiale, justifiés par la critique nécessaire du rapport de domination qu il implique entre le «militant», agissant au nom de tous, et le «peuple» vécu comme ensemble de naïfs. 3 Nous avons d ailleurs accompli ce travail à l encontre des tentatives entreprises de nos jours pour «sauver» l engagement par la morale. 4 Cependant, certains profitent aussi de cette «fin de l idéologie de l engagement» pour dénoncer mélancoliquement nos contemporains en les trouvant trop miè vres. Or, dénouer les anciennes pratiques de l engagement ne saurait consister non plus à contribuer à affirmer que les citoyennes et les citoyens contemporains ne font rien, ne consentent qu à consommer et à être connectés, ou qu il faille laisser l engagement devenir un filon de marketing idéologique. La lutte par d autres moyens Il convient donc bien de reprendre le débat autour de cette notion. D ailleurs, lorsque le sociologue Daniel Cefaï 5 dresse la carte et le territoire des pratiques actuelles de l action collective (mouvements sociaux, humanitaires, revendications de droits), il montre qu elles réinventent et multiplient l engagement des femmes et des hommes, et lui donnent d autres figures à partir d au tres revendications. Déplacement et pluralité en sont les traits. Pour autant, il ne convient pas de se satisfaire d un tel répertoire, car on risque à nouveau de fétichiser l engagement, en ne retenant de lui que la tonalité agonistique de ces pratiques et mouvances, la plus proche de l ancien modèle. Il est alors urgent de cesser de rester aveugle à la pulsion affirmative de nombreux mouvements actuels, pulsion que l on peut encore appeler «engagement». Non seulement parce que nous pouvons redéfinir l engagement autrement d autant que la notion existe depuis plus longtemps que l Existentialisme n en fait usa - ge, mais aussi parce que les conditions de l action politique, ainsi que les géopolitiques des conflits sont autres et la culture citoyen ne diffère puisqu elle est traversée désormais du Sang des promesses (titre de la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad, Avignon 2012). Il importe même de le re définir à partir de l originalité de mouvements affir mant, dans notre époque, la possibilité d engager de nouvelles formes de vie ; posant un autre vouloir vivre, pleinement et de manière autonome ; et conjuguant nouvellement émancipation individuelle et émancipation collective.

15 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre Entrer en résonance avec, sans militer Quels sont les enjeux politiques, éthiques et culturels des nouvelles pratiques «engagées» (défense d une cause, d une lutte, d une mobilisation), et qui nous paraissent centrales? Comme toutes actions civiques, elles commencent certes par des indignations, incontournables dans la naissance d un sentiment de la cité. Mais la limite de l indignation est connue. 6 Aussi le cri de l indigné doit-il se muer en exercice, trajectoire et composition. Là reviennent les enjeux à discuter. Ils sont d abord négatifs : ils contribuent à la fois au refus du seul mécontentement diffus ne trouvant d autre échappatoire que dans la violence, et au refus des associations qui ne doutent pas du bienfondé de leur position tendant à combattre le maintien de l ordre à travers la forme parti, prétendant à elle seule faire le tour de toutes les questions, tout en pratiquant la divulgation banalisée des mensonges. Ils sont ensuite positifs : exercice de la critique de soi, élaboration de la parole et du dialogue, et possibilité d exprimer une critique des effets délétères, pour l intensité des existences et pour la cause de l émancipation, de l organisation de la visibilité sociale et des partages du sensible en cours. Ces deux faces de l «engagement» contem porain, le terme étant maintenu, définissent moins des adhésions à des organisations de masse que des affirmations à proférer publiquement, en dégageant pour chacune et chacun des ressources inédites orientées vers des collectifs à construire sans places assignées d avance. Ces affirmations ont la propriété de porter chacun à s exercer soi-même dans la cause entendue, à construire sa propre trajectoire au cœur des problèmes de la cité et à chercher à com poser ou orchestrer avec les autres, en archipels, des séries d actions. 7 Le résultat? Ce peut être simplement de prendre le risque de tenter d y voir clair alors qu on nous abreuve de «nécessités» indiscutables, de ne pas relâcher la vigilance susceptible de rompre les effets de mode et de consensus, de considérer notre temps comme une période passionnante d où émergent déjà les formes d un lendemain qui ne sera peut-être pas condamné à la barbarie annoncée, de se tenir à l écart des deux obstacles que sont : le «je ne peux rien faire là contre», et «il n y a qu une seule solu tion». Des figures de non-héros D une certaine manière, l adhésion rencon tre avec le monde, les autres et soi, repo se désormais sur la capacité du mouvement considéré et promu à donner à chacun la parole et la confiance dans ses capa cités à agir et penser à l égal de tous les au tres. Ce type d adhésion désacralise les dog mes de l autorité et du savoir, sans pour autant tomber dans l activisme. Il réfu te les deux voies «politiques» que sont l homogène (une seule pensée pour tous) et le re lativisme (chacun sa vérité). Il s attache à donner une autre vie à la sphère publique, déjà largement vouée à la consommation, à dénoncer l incompétence installée à des postes stratégiques, à affronter toutes sortes d inerties confortées aussi bien par le messianisme technophile que par la mélancolie technophobe, à élaborer des droits, En affirmant des positions et en faisant jouer des compositions, les associations actu elles donnent ainsi corps à des mouvements qui ont moins à résister qu à proposer des actions sur les rapports de sexe, de genre, interculturels, vis-à-vis des Sdf, des causes sociales, des droits et devoirs sur Internet, en redonnant leur incandescence aux mots ordinaires. Tenant compte du fait qu il n y a plus un monde, mais des mondes, et en très grande quantité, qui n ont parfois rien à voir les uns avec les autres, mais avec lesquels composer des archipels d existence proliférants, des archipels de discussion et d orientation commune (sans norme imposée d avance), ces mouvements choisissent le plus souvent la dignité et le dialogue pour règles de déploiement, sans renier l émancipation. Il ne suffit donc plus de réfléchir en fonction d un modèle d engagement. Il ne suffit pas de se croire engagé parce qu on a plus ou moins réussi à traîner dehors une soidisant oisive jeunesse asservie à l ambition de devenir star de télé. L engagement s est déplacé, il est devenu pluriel, il ne coïncide plus avec un sujet unique de l histoire et son parti, seule puissance de résistance trop souvent modélisée sur les pratiques de l État. Il assume ses écarts par rapport au consensus, en s organisant en mouvements aux polarités multiples, en vertu desquelles il est possible de proposer plusieurs types de discontinuités, tout en assumant des issu es éventuellement inconnues, des chemins vers quelque chose que nous ne maîtrisons pas encore. Christian Ruby Docteur en philosophie et enseignant (Paris) Derniers ouvrages parus : L archipel des spectateurs (2012) La figure du spectateur (2012) 1 Deleuze Gilles et Guattari Félix, Qu est-ce que la philosophie?, Minuit, Paris, 1991, page Ranciere Jacques, Et tant pis pour les gens fatigués, Éditions Amsterdam, Paris, 2009, page Sur cette idée, cf. Dominique Berthet (dir.), Revue du Cereap, n o 189, Janvier Reynie Dominique (dir.), Valeurs partagées, Puf, Paris, 2012, page 265 sq. 5 Cefaï Daniel, Pourquoi se mobilise-t-on? Théorie de l action collective, La découverte, Paris, Rosemberg Julien (dir), «Résistances artistiques», in Stradda, Paris, n o 28, avril Bruit Guy, Gohau Gabriel, Ruby Christian (dir), «Émancipations plurielles» in Raison Présente, Paris, n o 185, 1 er trimestre 2013.

16 16 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Christine Kulakowski, la reconnaissance des cultures plurielles comme droit fondamental Kulakowski. Ce nom aux sonorités étrangè res a influencé durant toute sa vie son parcours de femme engagée. Depuis toute petite, Christi ne Kulakowski (Directrice du Centre Bru xel lois d Action Interculturelle et administra trice chez Culture & Démocratie) por te ce nom avec fierté. L immigration politique de ses pa rents après la deuxième guerre mondia le est ancrée en elle et elle se revendique en fant de la deuxiè me génération de l immigration po litique polonaise. Cette sorte de dou ble nationalité, de dualité dans son identité l a poussée dans ce combat pour la recon naissan ce des cul tures plurielles. «Être issue de parents réfugiés politiques polonais ne cons - tituait pas un destin qui m aurait fatalement pous sée dans la direction de l engagement, mais cela a tout de même joué un rôle déterminant dans mon orientation professionnelle». L engagement : un combat pour l interculturalité Pour Christine Kulakowski, l engagement peut prendre des sens relativement différents. Le premier est directement lié à l immigration et à l interculturalité et s inspire de l écrivain suisse Max Frisch : «On a fait venir des bras, mais ce sont des hommes qui sont venus». 1 Au-delà du sens premier de cette citation, elle inspire à Christine Kula kowski la multi dimensionnalité de l être humain, l importance de la prise en compte de toutes les facettes de l individu. Elle nous explique : «L enjeu à l heure actuelle c est de comprendre qu on peut être à la fois musulmane et travailleuse sociale, que notre identité ne se cantonne pas à un seul de ces aspects». Avec la mondialisation, le monde dans lequel nous nous trouvons est de plus en plus multiculturel. Dans ce contexte, l engagement se traduit par la nécessité de contrer les exclusions, les ségrégations, les fermetures, les radicalismes. C est reconnaître la multiculturalité, les identités et les cultures plurielles ainsi que la multidimensionnalité de l homme, des hommes, autant au sein d une ville ou d un pays qu au sein d un même individu. C est là son combat quotidien en tant que directrice du Centre Bruxellois d Action Interculturelle, dont le pari est de «Faire avec l altérité plutôt que contre elle.» 2 L engagement : plus d importance à la culture Mais l engagement, au-delà de la reconnaissance de la culture d un individu, c est aussi la reconnaissance de la cultu re en tant que telle, dans un monde dominé par la logique marchande. Et c est là que son combat au Cbai rencontre le mieux celui de Culture & Démocratie. La culture est solidaire, elle relie, elle est universelle, elle va au-delà des particularismes. L accès à la culture et aux productions culturelles est un droit fondamental. Pour illustrer cette vision personnelle de l engagement, Christine Kulakowski sort un petit bout de papier jauni par le temps, sur lequel est écrit un texte en polonais. Elle le traduit : Quand ils sont venus chercher les communistes, Je n ai rien dit, Je n étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, Je n ai rien dit, Je n étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, Je n ai pas protesté, Je n étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, Je n ai pas protesté, Je n étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher, Et il ne restait personne pour protester. Martin Niemöller «Pour moi c est ça aussi l engagement ; se sentir concerné au-delà de sa propre person ne». Culture & Démocratie Le Centre Bruxel lois d Action Interculturelle est engagé au sein de Culture & Démocratie depuis les débuts de celle-ci. Pour Christine Kulakowski, l adhésion à cette organisation était toute naturelle et peut se résumer en une sorte de «double engagement». Tout d abord, il était important pour Christine Kulakowski de ne pas isoler la question de la défense de l interculturalité. En effet, au sein de Culture & Démocratie, cette ques tion fait partie d un mouvement plus large, et s inscrit aux côtés d autres objets d engagement tels que les droits culturels, le lien entre la culture et l enseignement Il est donc essentiel de mettre tous ces objets sociaux côte à côte pour en extraire leurs richesses et leurs potentiels particuliers. D un autre côté, Christine Kulakowski mesurait également l importance de montrer, à travers les actions du Centre Bruxellois d Action Interculturelle, la nécessité de faire valoir la cause de la diversité culturelle en milieux populaires au sein de Culture & Démocratie. L avenir Christine Kulakowski est con fian te. La place de la culture dans la société ainsi que le respect des cultures différen tes sont des sujets d actualité, plus que jamais. Le Cbai est devenu une institution reconnue et subsidiée, mais elle regrette que ce ne soit pas le cas pour Culture & Démocratie : «Il faut faire reconnaitre aux pouvoirs publics l importance des causes que défend Culture & Démocratie, autant par rapport à leur réseau que par rapport à leurs objets de travail». Selon elle, les menaces qui pèsent sur ces formes d engagement sont parfois lourdes. La mon tée des extrémismes qui prônent une vision du monde coupée de la réalité ainsi que la logique marchande qui menace la diversité culturelle et l expression artistique de chacun. Notre monde est de plus en plus capitalisé et l interculturalité est sans cesse remise en cause. «C est une raison de plus pour continuer à se battre», dit-elle, «L engagement aujourd hui est urgent mais plus difficile qu avant. L idée romantique des années 70 a disparu». Elle con tinue : «Ma génération a connu l échec de certains idéaux. Le modèle capitaliste a triomphé, les forces qui s y opposent existent toujours mais sont disparates». De plus, elle constate également que l Europe s affaiblit par rapport à d autres puissances mondiales. Le dynamisme qui existait en Europe auparavant n est plus. Aujourd hui, il existe une ribambelle de causes sur des objets concrets qui font partir l engagement dans toute sor te de directions. Cela le rend mieux proportionné mais aussi plus complexe. Christine Kula kowski conclut : «L engagement est urgent, important. Il faut aussi s adapter aux nouvelles formes émergentes qui changent nos anciennes manières de voir l engagement. Elles peuvent être bénéfiques et apporter beaucoup. Comme par exemple les différents indignés qui agissent à partir des réseaux sociaux.» Eva Ruwet Étudiante en communication socio-éducative Stagiaire chez Culture & Démocratie 1 Frisch Max, Préface du livre de Seiler Alexander Jean, Siamo Italiani, Evz-Verlag, Zurich, Vu sur Alain Bornain Détail de tableau de la série Images 2013

17 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre

18 18 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 Triboulations Penser contre la culture avec Alain Brossat et Francesco Masci La critique de la culture est la fille effrontée des Lumières, lorsqu elle découvre avec force prouesse dialectique, que le libéralis me entre tient depuis longtemps une caté gorie particulière de fous de cour ( ) dont la tâche consis te à lui débiter des vé ri tés déso bli geantes devenues parfaitement inoffensives. Les attentes de la cultu re sont toujours destinées à être satisfaites et réduites à néant, et c est de cette maniè re qu elles se reproduisent. Les catégories que la critique de la cul tu re agite l aliénation, la dialectique, l émancipation, l idée même de critique semblent se renvoyer les unes aux autres comme dans un jeu de miroir se réfléchissant à l infini. Francesco Masci Entertainment! 1 Qu il y ait des événements intéressants et mê me importants et que cependant rien ne puisse avoir lieu qui nous dérange, telle est la philosophie de tout pouvoir établi et, par derrière, de tout service de la culture. Maurice Blanchot L Amitié 2 1 Masci Fransesco, Entertainment!, Allia, Paris, 2001, pages Blanchot Maurice, L amitié, cité par Brossat Alain in Le Grand dégout culturel, Seuil, Paris, 2008, page Rouillan Jean-Marc, De mémoires (vol. 2), Agone, Marseille, Pasolini Pier Paolo, Écrits Corsaires, Flammarion, Paris, Mathieu Lilian, La démocratie protestataire, mouvements sociaux et politiques en France aujourd hui, Presse de Sciences Po, coll. «Nouveaux débats», Paris, 2011, cité par Pette Mathilde sur 6 Brossat Alain, Le grand dégout culturel, Seuil, Paris, 2008, page De Tocqueville Alexis, L ancien régime et la révolution, Gallimard, Paris, 1952, page Masci Francesco, L ordre règne à Berlin, Allia, Paris, 2013, pages Institut de Démobilisation, Thèses sur le concept de grève, Éditions Lignes, Paris, 2012, page Masci Francesco, Idem, pages Brossat Alain, Idem, pages Brossat Alain, Idem, pages Brossat Alain, Idem, page 185. François i er, roi de France éclairé qui installa son pays dans la Renaissance, avait à son service, à l instar de beaucoup de rois avant et après lui, un bouffon. Le sien, bien connu, se surnommait Triboulet. Un bouffon pouvait tout, quasi, se permettre vis-à-vis de son suzerain : seul autorisé à se moquer ouvertement de lui et à critiquer son action ; seul à lui dire des vérités désagréa bles ; seul à lui parler d égal à égal ; seul roturier qui le tutoyait! Il en allait de même pour Triboulet, qui interpellait sa majesté en l appelant «Mon Cousin»! François i er, amoureux des femmes, limita toutefois la grande liberté de Triboulet en exigeant que ni la reine, ni les courtisanes, ne tombent sous le feu de ses quolibets et autres griefs. Un soir pourtant, pris sans doute dans un flux incontrôlé d impertinences, Triboulet outrepassa l ordre royal. François i er ne put faire autrement que condamner son bouffon à la peine capitale! Reconnaissant des bons et loyaux services rendus, il lui accorda cependant le privilège de choisir les modalités de sa mise à mort. Triboulet, n ayant manifestement pas perdu son sens de la répartie, malgré la gravité du contexte, répondit : «De vieilles se, cher Cousin». Amusé par l intelligence de la réponse, François au Grand Nez commua la peine en un bannissement à vie. Cet épisode de l histoire, ici brièvement esquissé, ne raconterait-il pas quelque chose du rapport entre pouvoir (François i er ) et critique (Triboulet) et n en annoncerait-t-il pas le devenir? Pourquoi le roi, détenteur d un pouvoir absolu, prendil à son service un bouffon chargé de le critiquer? À quelle nécessité cette embauche répond-elle? La critique serait-elle «cousine» du pouvoir? Pouvoir et critique évoluent-ils dans une sorte de complémentarité dialectique, utile à leur constance respective? Aujourd hui, la critique ne serait-elle pas en train de mourir de vieillesse, le pouvoir en ayant définitivement achevé la synthèse? Il faut que tout change S opposer, s engager contre un état de fait et pour l avènement d un autre, serait-ce, in fine, nécessaire au maintien de l état de fait pourtant contesté? Souvenons-nous de cette sage parole de Tancredi, neveu du prince Salina dans le roman Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : «Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi! (Si nous voulons que tout reste tel quel, il faut que tout change!)». Pouvons-nous parler d une collaboration sans doute inconsciente, involontaire de la critique avec le pouvoir ; d une récupération, par le pouvoir, de la critique? C est l avis du terroriste Jann-Marc Rouillan : «Ici [ Espagne, année 70, sous Franco], l autori tarisme ne s est pas encore familiarisé à la diversité, comme sous d autres cieux. Ailleurs, à force de survivre aux fièvres contestataires, le système immunitaire s est renforcé. Les protestataires et les fausses provocations sont devenues sa nour riture. On subventionne même son développement culturel et littéraire ( ). Bertolt Brecht a écrit «Le capitalisme a le pouvoir de transformer en drogues, immédiatement et continuellement, le venin qui lui est lancé au visage, et de s en délecter». 3 Propos que n aurait pas reniés Pier Paolo Pasolini, qui, dans ses Écrits Corsaires, 4 analysant la signification du port des cheveux longs chez les garçons, découvre ces mécanismes d absorption et d appropriation, par la sous-culture du pouvoir, de la sous-culture de l opposition. Pouvoir, culture et critique Dans les régimes politiques occidentaux actuels, où la liberté d expression est érigée en garantie absolue de leur caractère démocratique, l existence, en bonne santé, de mou vements de protestations, critiques du pouvoir, est, remarque Lilian Mathieu, un élément essentiel au bon fonctionnement de la démocratie. «La protestation publique n est pas qu un supplément utile, et relativement extérieur de la démocratie, mais elle relève des principes fondateurs de cette dernière.» 5 Un élément essentiel, un principe fondateur certes, mais davantage, dirionsnous, parce qu il permet au Pouvoir de se maintenir qu une réelle possibilité de changement politique. Cette démultiplication de débats polémiques, où s opposent des points de vue plus éthiques que politiques, mis en scène dans les émissions télévisées et pages spéciales des quotidiens à grand tira ge, est en effet perçue comme la mort du politique. Sous un régime de démocratie culturelle, écrit Brossat, «Il importe que soit offert en pâture au public un vaste assortiment de partages, de scènes polémiques, de débats jetables et éphémères,

19 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre sans suite, dont la première des vertus, si l on peut dire, sera d effacer le pli des divisions de longue durée (en premier lieu : celles qui séparent riches et pauvres, maîtres et serviteurs)». 6 Le peu de licence que nos gouvernements démocratiques, suivant les bons con seils d Alexis de Tocqueville, 7 laissent aux citoyens de façon à les consoler de leur servitude, devient cette servitude ellemême! Nos libertés ne sont plus que fictives et imaginaires, sans prises sur le réel, séparées de lui, ne résultant d aucune lutte politique, certains les qualifient alors de cultu relles : «La culture absolue ne se limite plus à la promesse d une réconciliation entre l individu et la société dans une nature renouvelée mais fournit au sujet des modèles de comportements mimétiques calqués sur une reproduction culturelle des instincts. Il en acquiert une nouvelle liberté imaginaire, qui ne semble plus du tout pou voir entrer en conflit avec la sécurité et la continuité de l État ou même de la société. L individu, qui est sur le point de passer sous la seule juridiction de la culture, voit se dérober tous les ancrages qui s opposaient à sa disponibilité à être mobilisé par les images. ( ) La mobilisation est totale». 8 Partout, toujours, la culture nous entoure et neutralise notre rapport au réel en s imposant, à travers une saturation d images, comme l inévitable média, le dispositif général qui cadre toute vie. Elle nous mobilise totalement pour ce monde-ci. «Si la mobilisation désigne ce mécanisme civilisateur qui exploite tous les accroissements de capacité, de savoir, de mobilité, de précision, et d efficacité, alors notre monde moderne est une mobilisation infinie» 9 consta te l Institut de démobilisation. Ainsi, même quand, mobilisés et engagés, nous croyons adopter une posture critique, nous critiquons «par images» et reconduisons notre collaboration à ce qui nous domine. «À partir des années cinquante, la critique de la culture met en scène, sous différentes versions, le même scénario d un peuple de spectateurs passifs et aliénés soumis à la volonté omnipotente d une industrie du spectacle tyrannique. Cette reconstruction doublement fictive du réel ( ) est paradoxale parce qu elle cons titue un réservoir inépuisable d images et événements dont s alimente ce même pro cessus de fictionnalisation auquel la critique de la culture croit s opposer. Le spectacle du spectacle ne se comprend, somme toute, que par rapport à une idée de rédemption du genre humain, rédemption, qui venant refermer le cercle vicieux de la critique de la culture, n est censée s accomplir que grâce à la culture et aux images». 10 Sous le régime de la culture, toute contes tation, tout acte subversif n a plus qu une valeur esthétique, fictive. La culture, mobilisant chacun de nous chaque jour plus globalement, immobilise nos sociétés. Que faire? Si l on suit les auteurs dont la lecture a préparé cet article, une association comme Culture & Démocratie, qui se conçoit comme une structure critique, de contre-pouvoir et qui, en réaction aux atrocités du nazisme et du fascisme en général, affirme son combat comme un combat pour la culture et contre la barbarie, se mettrait le doigt dans l œil! Le diagnostic qu elle pose, depuis ses hauteurs «critiques» d une culture en danger, d une effrayante carence culturelle, et donc démocratique, de nos sociétés serait tout bonnement fallacieux : notre épo que, au contraire, est celle du règne de la culture et cette dernière n émancipe pas! Davantage de culture n équivaut pas à davantage de démocratie : la culture fait de la démocratie, en la dépolitisant, une institution de spectacle. La culture est police : elle est «Un dispositif général d empêchement de toute mise en mouvement quelle qu en soit l échelle. Non pas d empêchement violent ou coercitif d actions de déplacement, résistance, renversement, etc., mais plutôt de désamorçage préventif de tout ce qui tendrait à la constitution de pôles ou de foyers d actions susceptibles d agréger des résistances à l insoutenable, de créer des dyna miques incontrôlables de soulèvement». 11 Ces auteurs Brossat, Masci qui s inscrivent dans un courant de pensée initié par Nietzche, prolongé notamment par Dubuffet (qui, dans son livre Asphyxiante culture, démontre que l ordre social est l émanation de l ordre culturel, et non le contraire), ébranlent ainsi, sans concessions, nos évidences Ils agencent de façon négative deux termes qui, mis ensemble, semblent, pourtant si salutaires. «Contrairement à ce que prêchent les héritiers d Adorno, la culture n est pas ce bien noble et précieux qu il conviendrait de protéger contre toutes les formes dégénérées et vulgaires qui en usurpent le nom (ladite culture de masse promue par les industries culturelles), mais bien ce milieu même dans lequel va prévaloir le principe fondamental d indifférenciation qui tend à devenir le pivot ou l opérateur essentiel de la nouvelle normativité démocratique. ( ) Plutôt que de vaticiner sans fin autour du motif inépuisable de la culture en danger, demandons-nous ce qu il en est aujourd hui de ce que notre temps nomme culture en tant que forme de rassemblement et moyen de gouvernement ; interrogeonsnous sur ce qu il en est de l efficience culturelle en un temps où il est devenu des plus conventionnels de se lamenter sur l affaiblissement du politique sans qu il vienne pour autant à l idée de tous ces spécialistes de la déploration de s interroger sur la façon dont la machinerie culturelle prend le relais des dispositifs politiques désactivés et de substituer des schèmes de consommation à des schèmes d action. Questionnons plutôt l inconséquence qui consiste à se lamenter sur le déclin de la politique tout en s établissant dans la posture du défenseur inflexible et du promoteur inlassable de cela même qui vient occuper le espaces désertés par l action politique : la démocratie culturelle». 12 Alain Brossat nous invite à nous méfier du consensus qui accorde tout le monde autour de l importance de la culture. Il nous stimule à faire de la culture une raison de conflits, de divisions ; à remettre, inlassablement, au cœur de nos préoccupations «politiques», ce partage irrésolu entre les riches (minoritaires) et les pauvres (majoritaires), les maîtres et les serviteurs. Il nous incite à inventer de nouveaux possibles politiques ; à refaire naître, contre la culture, le politique et la démocratie de haute intensité (c est-à-dire la plus directe et locale possible, très loin des pratiques des démocraties représentatives et parlementaires qui neutralisent nos énergies politiques). Il nous encourage, enfin, à dégager l art de la culture : L art écrit-il, «est l autre absolu de la culture en ce sens qu il ne s inscrit pas dans la durée, le temps continué et saturé, mais produit des ruptures». 13 Francesco Masci montrant comment la critique de la culture fait partie intégrante de la culture absolue, et comment cette culture absolue nous gouverne (voir

20 20 Le Journal de Culture & Démocratie numéro 31 novembre 2013 I have no dream, je n ai pas de rêve mais quand même Debout, les forçats de la faim. Oui, être de gauche, si ce terme a encore un sens (les massacreurs de la Commune, dont le général Gallifet, faisaient partie de la gauche dél article soft power paru dans le Journal 25 de Culture & Démocratie), 14 propose une remise en question radicale de nos comportements critiques, protestataires : ne nous maintiennent-ils pas dans le domaine de la représentation, de l attente, de la fiction? Et si, ne faisant plus cela, on ne sait pas quoi ou comment faire, pourquoi, alors, ne plus rien faire? Un temps s arrêter? «Marx dit que les révolutions sont les moteurs de l Histoire. Mais peut-être en est-il autrement. Peut-être les révolutions sont-elles le moment où le genre humain voyageant dans ce train tire le frein d arrêt d urgence». 15 Baptiste De Reymaeker Coordinateur de Culture & Démocratie 14 Vu sur documents/journal_25.pdf 15 Benjamin Walter cité par Paoli Guillaume, Éloge de la démotivation, Lignes, Paris, Montréal, le 24 août 2013, je relis et écoute. Cinquantième anniversaire du fameux discours de Martin Luther King, prononcé à Washington sur les marches du Lincoln Memo rial devant plus de personnes. «I have a dream. Je rêve que, un jour, même en Alabama où le racisme est vicieux, où le gouverneur a la bouche pleine de mots interposition et nullification, un jour justement en Alabama, les petits garçons et petites filles noirs, et les petits garçons et petites filles blancs, pourront tous se pren dre par la main comme frères et sœurs». On n est pas encore dans le postracisme, loin de là ; en 2011, 27 % des noirs vivent sous le seuil de la pauvreté, pour 42 % en 1966, le revenu des ménages blancs à l heure actuelle s élève à près du double du revenu des ménages noirs, le taux de chômage 2013 des blancs est de 6.6 % pour 12.6 % pour les noirs, le taux d incarcération des noirs est de 1 sur 15 pour 1 sur 106 pour les blancs. On pourrait continuer. Pourtant, un mouvement d abord civique, culturel, non violent a, sur un demi-siècle et en s engageant politiquement, rendu la socié té plus tolérable, même si, dans de nombreux cas, le flic, le maton, le patron exploiteur a changé de peau, noir ou blanc, la domination repousse comme le chiendent, qu importe la couleur de la schlague? Toute personne un peu lucide sait que les dits partis démocratiques sont des systèmes orbitaux avec des plaintes et des demandes sur les franges et les pouvoirs efficaces dans les centres semi-fermés. Ainsi, le parti socialiste, dont les capacités spongieuses ne sont plus à démontrer, sait écouter, exfiltrer les plaintes et les souffrances, en ce compris fascisantes et racistes de sa base, à la différence des Écolos qui restent des schtroumpfs à lunette et des donneurs de leçons. Mais quant à s engager à partir des orbites extérieures pour entrer dans le sein des saints où se prennent les vraies décisions, le citoyen alpha apprend vite : les congrès des partis dits démocratiques ressemblent in fine aux congrès du parti communiste albanais, tout est déjà plié avant la grande messe, verrouillé au sein de caucus. Les petits malins qui veulent dire leur mot et y réussissent, doivent faire preuve de pas mal d ambitions et de persévérance. Un parcours de combattant, non pas contre l oppression, mais pour gérer les coups de pied et les croche-pieds administrés par les camarades. Quand on veut grimper vers le haut, et pérégriner rivalitairement du parvis vers l autel. Ainsi fait. Donc, ne pas trop rigoler avec les chants de sirènes démocrates qui ne cessent de nous seriner : engagez-vous, citoyens!. Allons chercher quelque autre motif pour s engager, exerçons notre citoyenneté en mode citoyen qui réfléchit, décomposons le fameux chant de l Internationale. Je suis persuadé que le retraiter, c est faire hommage aux citoyens belges qui tombèrent de 1860 à 1914, sous les balles de la garde civi que parce qu ils revendiquaient le suffrage universel. C est la lutte finale. Non, il n y a pas de lutte finale. Croire à l avènement d une société enfin et définitivement réconciliée, c est lais ser la pulsion de mort nous gagner, croire idiotement que la paix nirvanesque va transformer les camés à la position number one en gentils agneaux démocrates soucieux de l opinion d autrui. Il n y a pas de lutte finale, mais une succession de luttes toujours à refaire, et les junkies installés à la case chef / petit-chef sont férocement accrochés à leurs récompenses à la dopamine. Groupons-nous et demain, l internationale sera le genre humain. Encore le modèle sacrificiel chrétien qui a la vie dure : se sacrifier aujourd hui pour des lendemains qui chantent. Mourir pour des idées, d accord, mais de mort lente répond en écho le chanteur que l on connaît. Et puis, les utopies, ça pue. Se laisser intuber par une utopie, c est se mettre un juge dans la tête et dans la peau. Ce censeur, au nom de sa pureté paradisiaque, se mêle de juger, de jauger, de déprécier mon présent, qui n a pas son avenir, il prétend que son idée est meil leu re que mon réel, ses projections plus riches que ma vie. Les utopies sont puantes. Debout, les damnés de la terre. Le chant nous dit de nous mettre debout, on n a pas besoin d un quelconque prophète pour nous dire qu il faut se lever, on est bien debout sans lui. Les sursauts qui disent non aux dominations multiformes viennent de décisions courageuses d abord dans ma solitu de.

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