Quelques stratégies et principes en traduction technique français-allemand et français-suédois

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1 Forskningsrapporter Cahiers de la recherche 21 Quelques stratégies et principes en traduction technique français-allemand et français-suédois Alexander Künzli Institutionen för franska och italienska Département de français et d italien

2 Thèse pour le doctorat Département de français et d italien Université de Stockholm S Stockholm Doctoral dissertation Department of French and Italian Stockholm University S Stockholm Abstract This dissertation investigates translation strategies and translation principles in technical translation. Five translation students and 5 professional translators from German-speaking Switzerland and 4 translation students and 6 professional translators from Sweden were asked to think aloud while translating a user guide from French into German and from French into Swedish, respectively. The focus of the analysis was on the strategies that could be observed by comparing the translation products with the source text; and on the principles underlying these strategies as revealed by the think-aloud protocols of the translation processes. In order to evaluate the extent to which the translation products complied with the fictitious translation brief given to the participants, 2 reviewers per language pair proofread the translation products. The analysis also included contrastive analyses of certain linguistic features of technical texts in French-German and French-Swedish. The results show that experience of translation does play a role in the choice of translation strategy. It is, however, an even more important factor with respect to knowing and applying translation principles in the translation process. Also, students more often display uncertainty regarding translation principles, and conflict between the principles verbalised and those actually followed. Language-pair specific differences were mostly found in connection with translation strategies. Comments about future directions include the need for clearer definitions and more systematic manipulations of the variables involved in translation, and the potential interest in investigating the principles governing how translations are revised through the use of think-aloud protocols. Keywords: translation strategies, translation principles, think-aloud protocols, technical translation, French-German, French-Swedish, translation students, professional translators Alexander Künzli Printed by Akademitryck, Stockholm, 2003 ISBN ISSN

3 TABLE DES MATIÈRES TABLE DES MATIÈRES 1 REMERCIEMENTS 4 LISTE DES ABRÉVIATIONS 5 LISTE DES TABLEAUX 5 1 CADRE CONCEPTUEL DE RÉFÉRENCE Introduction Notions théoriques de base Les stratégies de traduction Les principes de traduction La réflexion parlée La traduction technique Objectif et questions de départ 31 2 MÉTHODE Les répondants Le matériau Conditions d expérimentation Procédure Conventions de transcription 46 1

4 2.6 Les réviseurs Les instruments 48 3 DÉCRIRE LA TECHNIQUE Oh là là! J aime pas les volts et compagnie! Résultats Le groupe germanophone Le groupe suédophone Discussion INTÉRESSER L ACHETEUR Pas la peine de flatter autant l acheteur! Résultats Le groupe germanophone Le groupe suédophone Discussion DONNER DES INSTRUCTIONS Ce deux-points me rend fou! Résultats Le groupe germanophone Le groupe suédophone Discussion CONCLUSIONS Synthèse 206 2

5 6.1.1 Les stratégies de traduction Les principes de traduction Domaines connexes Mise en contexte Implications Au niveau méthodologique Au niveau pédagogique Pistes de recherche pour l avenir 225 BIBLIOGRAPHIE 231 APPENDICE 1 : LE TEXTE DE DÉPART 238 APPENDICE 2 : LES TEXTES D ARRIVÉE 240 INDEX DES AUTEURS 264 3

6 REMERCIEMENTS Je tiens, en premier lieu, à exprimer ma vive gratitude au professeur Gunnel Engwall, directrice de thèse, et au professeur agrégé Birgitta Englund Dimitrova, co-directrice de thèse, pour leurs encouragements constants, leurs judicieux conseils et leurs lectures attentives tout au long de ces années. Je voudrais ensuite adresser mes remerciements les plus sincères : - aux professeurs Inge Bartning et Mats Forsgren pour leurs précieuses remarques qui m ont permis d améliorer le texte final ; - aux doctorants du Département de français et d italien ainsi qu aux membres de TRAPROS (Translation process group in Sweden) pour leurs très utiles commentaires sur les versions antérieures du présent travail ; - aux étudiantes en traduction, traducteurs professionnels et réviseurs pour avoir mis leurs connaissances et compétences à ma disposition et sans lesquels rien n aurait été possible ; - à Laure Berney, Fobester Chadehumbe, Denis Dafflon, Barbara Darrier, Valérie Dullion, Carol Leipziger, Vinciane Mazy, Maria Sandqvist et Katherine Stuart pour leur aide pratique, linguistique ou informatique ; - au Fonds commémoratif de la Banque centrale de Suède, grâce auquel j ai pu financer le présent travail. Toutes les erreurs, approximations ou omissions restantes relèvent, bien entendu, de ma seule responsabilité. Stockholm, avril 2003 Alexander Künzli 4

7 LISTE DES ABRÉVIATIONS É-CH : étudiante germanophone G : syntaxico-grammatical T-CH : traducteur germanophone S : sémantique É-SE : étudiante suédophone Pr : pragmatique T-SE : traducteur suédophone LISTE DES TABLEAUX Tableau 1 : Caractéristiques des étudiantes germanophones 37 Tableau 2 : Caractéristiques des traducteurs germanophones 38 Tableau 3 : Caractéristiques des étudiantes suédophones 39 Tableau 4 : Caractéristiques des traducteurs suédophones 40 Tableau 5 : Volume des protocoles de verbalisation 43 Tableau 6 : Conventions de transcription 47 Tableau 7 : Stratégies employées par les étudiantes germanophones pour traduire la séquence descriptive 80 Tableau 8 : Stratégies employées par les traducteurs germanophones pour traduire la séquence descriptive 81 Tableau 9 : Répartition des stratégies employées par le groupe germanophone pour traduire la séquence descriptive 82 Tableau 10 : Stratégies employées par les étudiantes suédophones pour traduire la séquence descriptive 96 Tableau 11 : Stratégies employées par les traducteurs suédophones pour traduire la séquence descriptive 97 5

8 Tableau 12 : Répartition des stratégies employées par le groupe suédophone pour traduire la séquence descriptive 99 Tableau 13 : Stratégies employées par les étudiantes germanophones pour traduire la séquence incitative 127 Tableau 14 : Stratégies employées par les traducteurs germanophones pour traduire la séquence incitative 128 Tableau 15 : Répartition des stratégies employées par le groupe germanophone pour traduire la séquence incitative 129 Tableau 16 : Stratégies employées par les étudiantes suédophones pour traduire la séquence incitative 149 Tableau 17 : Stratégies employées par les traducteurs suéodophones pour traduire la séquence incitative 150 Tableau 18 : Répartition des stratégies employées par le groupe suédophone pour traduire la séquence incitative 151 Tableau 19 : Stratégies employées par les étudiantes germanophones pour traduire la séquence instructionnelle 180 Tableau 20 : Stratégies employées par les traducteurs germanophones pour traduire la séquence instructionnelle 181 Tableau 21 : Répartition des stratégies employées par le groupe germanophone pour traduire la séquence instructionnelle 183 Tableau 22 : Stratégies employées par les étudiantes suédophones pour traduire la séquence instructionnelle 196 Tableau 23 : Stratégies employées par les traducteurs suédophones pour traduire la séquence instructionnelle 197 Tableau 24 : Répartition des stratégies employées par le groupe suédophone pour traduire la séquence instructionnelle 198 6

9 1 CADRE CONCEPTUEL DE RÉFÉRENCE 1.1 Introduction Le présent travail est une recherche sur la traduction. Nous nous intéressons d abord à étudier (1) les stratégies employées par des personnes appelées à traduire une notice technique (approche axée sur la traduction en tant que produit), et (2) les principes sous-jacents à ces stratégies (approche axée sur la traduction en tant que processus). Puis, à l intérieur de chacun de ces deux volets, nous poursuivrons une approche transversale. Nous comparerons ainsi les stratégies et les principes observables dans le travail d étudiantes en traduction avec ceux qu on trouve chez des traducteurs professionnels. Une troisième et dernière distinction interviendra à l intérieur de ces deux groupes : dans l objectif d étudier d éventuelles différences dans les stratégies et les principes de traduction selon la langue et la culture d arrivée, nous avons fait traduire le même texte de départ à des répondants germanophones et à des répondants suédophones. La décision de manipuler l expérience de la traduction et la langue d arrivée émane du constat que ces variables n ont pas encore fait l objet d études systématiques dans le domaine qui nous intéresse. Dans le souci de combiner la description des stratégies et des principes de traduction avec l évaluation de leur adéquation avec la tâche de traduction concrète, nous avons, en outre, demandé à deux réviseurs par couple de langues de réviser les traductions écrites. Notre étude repose sur l utilisation de deux instruments principaux. La taxinomie des stratégies linguistiques à l échelle du texte, proposée par Chesterman (1997), nous permettra de catégoriser certains traits apparaissant dans les traductions écrites, produites par nos répondants. La réflexion parlée, qui consiste à demander à une personne de verbaliser toutes les pensées lui venant à l esprit pendant qu elle est en train d accomplir une tâche, nous servira de base pour recueillir des protocoles de verbalisation. Dans ces protocoles, nous identifierons les verbalisations qui révèlent les principes de traduction sous-jacents au choix de telle ou telle stratégie, selon la taxinomie proposée par Jääskeläinen (1999). L analyse des données portera sur trois passages du texte de départ, dans lesquels se manifestent les principales fonc- 7

10 tions des notices techniques destinées au grand public : (1) décrire les caractéristiques techniques de l appareil, (2) inciter l acheteur à en faire usage, (3) donner des instructions. Ce ne sont cependant pas les fonctions elles-mêmes qui constitueront l intérêt principal de nos analyses ; elles ne nous serviront que de point de départ pour la mise en évidence des stratégies et principes de traduction et, accessoirement, d un ensemble de facteurs importants qui entrent en jeu dans la traduction au quotidien : l incertitude, le sentiment de responsabilité ou encore la prise de risques du traducteur. Sur cette base, nous allons procéder au compte rendu des études qui sont en rapport direct avec notre travail : les stratégies et les principes de traduction (1.2), la réflexion parlée (1.3), et la traduction technique (1.4). Suivra la présentation de notre objectif et de nos questions de départ (1.5), dans laquelle nous fournirons également un aperçu de notre plan de recherche ainsi que de la structure des chapitres suivants. 1.2 Notions théoriques de base Dans la présente section, nous donnerons un aperçu des notions théoriques essentielles pour notre travail : les stratégies et les principes de traduction Les stratégies de traduction L étude des stratégies de traduction connaît un essor considérable depuis un certain temps déjà, alors que celle des principes de traduction est d origine plus récente. Commençons par les stratégies. Elles ont été abordées selon deux axes. L un porte sur la traduction en tant que processus, à savoir les stratégies cognitives ou actionnelles (exemple : recherche d un terme dans un dictionnaire ; voir Krings, 1986, et Lörscher, 1991). L autre concerne la traduction en tant que produit écrit, à savoir les stratégies textuelles grâce auxquelles le traducteur manipule le matériau linguistique (voir, par exemple, Chesterman, 1997). Dans la pratique cependant, les deux axes se chevauchent souvent. Les définitions proposées pour les stratégies de traduction cognitives ou actionnelles ont été fortement influencées par les recherches sur l acquisition d une seconde langue. Selon Færch et Kasper (1983, 8

11 p. 36), les stratégies de communication sont des plans potentiellement conscients pour résoudre ce qu un individu considère comme un problème lorsqu il tente d atteindre un but de communication donné. Krings (1986, p. 175), quant à lui, définit les stratégies de traduction comme des plans potentiellement conscients, activés par le traducteur pour résoudre des problèmes de traduction concrets, dans le cadre d une tâche de traduction concrète. Par exemple, devant un problème de compréhension, le traducteur peut recourir à deux stratégies : soit inférer le sens, soit consulter une source d information. Cette manière de voir le concept de stratégie soulève cependant certaines questions, comme le montre Jääskeläinen (1993) dans un article consacré à la discussion concernant le statut théorique de la notion de stratégie de traduction cognitive ou actionnelle. En effet, si la plupart des auteurs semblent d accord sur le fait que la démarche visant à atteindre un but est un critère essentiel d une stratégie, il en est autrement pour ce qui est des critères de problème et de conscience potentielle. On peut ainsi avancer l hypothèse qu il existe des comportements stratégiques, même en l absence d un problème de traduction ; par exemple : la décision de suivre de près la structure du texte de départ, fondée sur l interprétation des exigences du mandat de traduction. Et pour ce qui est du critère de la conscience potentielle, l auteur relève les problèmes pratiques que rencontre le chercheur appelé à distinguer ce qui est potentiellement conscient de ce qui relève d un processus proprement inconscient. Ces réflexions amènent Jääskeläinen (1993) à abandonner les critères de problème et de conscience potentielle et d élargir le concept de stratégie de traduction en définissant la stratégie comme un ensemble de règles ou de principes (librement formulés) qu utilise le traducteur afin d atteindre de la façon la plus efficace possible les buts tels qu ils sont déterminés par la situation de traduction (p. 116). L auteur propose aussi de distinguer les stratégies globales des stratégies locales. Les stratégies globales feraient référence aux principes généraux et aux manières d agir préférées du traducteur (exemple : la décision initiale sur le style à adopter dans le texte d arrivée en fonction des besoins des receveurs), alors que les stratégies locales refléteraient les processus de résolution de problèmes et de prise de décision dans 9

12 des situations spécifiques (exemple : la décision de supprimer tel élément du texte de départ). Venons-en aux stratégies textuelles : celles qui reflètent une manipulation du matériau linguistique du texte de départ dans le but de produire un texte d arrivée (voir Chesterman, 1997, p. 92). On s y intéresse depuis longtemps, bien que pas tous les auteurs n y aient référé sous le terme stratégie. C est déjà dans les années cinquante que Vinay et Darbelnet (1958/1977) publient leur Stylistique comparée du français et de l anglais, ouvrage dans lequel ils présentent les procédés techniques auxquels a recours le traducteur lors de la réexpression, dans la langue d arrivée, des idées exprimées dans le texte de départ. Il est vrai que le terme procédé technique fait penser à une stratégie actionnelle plutôt qu à une stratégie textuelle. Or, ces procédés techniques sont étudiés sous forme de comparaisons entre les structures du texte de départ et du texte d arrivée. Vinay et Darbelnet (1958/1977) distinguent sept procédés techniques, divisés en deux groupes (p ) : la traduction directe ou littérale d un côté, la traduction oblique de l autre. L emprunt, le calque et la traduction littérale relèvent de la traduction directe, alors que la transposition, la modulation, l équivalence et l adaptation sont considérées comme des manifestations de la traduction oblique. Autrement dit, Vinay et Darbelnet utilisent le terme traduction littérale pour référer à la fois à une des deux directions générales que le traducteur peut emprunter (traduction directe ou littérale par opposition à traduction oblique) ainsi qu à un procédé technique spécifique. C est un tant soit peu gênant et nous en reparlerons. À côté des procédés techniques, il existe ce que les auteurs appellent indifféremment procédé ou technique tout court (exemple : l explicitation ou l implicitation). Ces procédés semblent coïncider, du moins dans certains cas, avec l un des sept procédés techniques. Par ailleurs, les auteurs adoptent une approche prescriptive. Le recours à la traduction oblique ne serait autorisé que dans certaines conditions (p. 268). Ce prescriptivisme doit cependant être replacé dans son contexte historique ; il n enlève rien à l importante contribution des auteurs à la traductologie. Signalons encore que la taxinomie des procédés techniques a 10

13 été reprise, entre autres, par Malblanc (1968) et appliquée au couple de langues français-allemand. D autres catégorisations ont été proposées par Nida (1964) et Catford (1965). Nida distingue quatre types de changements intervenant lors du transfert du texte de départ en langue d arrivée (p ) : les changements au niveau de l ordre, les omissions, les changements structurels et les ajouts. L auteur élabore un système de valeurs numériques pour mesurer l importance qu il faut accorder à chacun de ces types de changements. Par exemple, il considère qu un ajout a plus d importance qu une omission, puisque l impact de ce qui est perdu ne serait pas aussi grand que l effet de ce qui est ajouté. En outre, il distingue différents degrés de changements au sein de chaque type : il y aurait ainsi des omissions plus attendues d une part, et des omissions moins attendues d autre part, ces dernières se voyant attribuer une valeur numérique plus élevée. La question se pose, cependant, de savoir si les jugements attribués par différents chercheurs se rejoindraient systématiquement. Catford, quant à lui, construit sa théorie de la traduction autour du concept de translation shifts, par lequel il entend des écarts dans la correspondance formelle entre texte de départ et texte d arrivée. Comme le note Snell-Hornby (1995, p ), l approche de Catford se soustrait quelque peu à la complexité de la traduction dans sa réalité, puisqu il étaye sa théorie en étudiant des mots ou des phrases isolés. Il existe des travaux plus récents. Citons d abord l ouvrage de Delisle (1993), consacré à la traduction professionnelle de l anglais vers le français. L auteur y aborde certaines questions, développées par Vinay et Darbelnet (1958/1977). Il se démarque cependant à plusieurs égards. Les procédés de transfert comprennent des manipulations textuelles qui relèvent de différentes catégories chez Vinay et Darbelnet. L explicitation, par exemple, fait partie des procédés de transfert à côté de la modulation ou de la transposition. Aussi Delisle utilise-t-il le terme stratégie de traduction pour référer au résultat de l opération de traduction. L auteur en distingue deux types : la traduction littérale et la traduction libre. Cette division rejoint la distinction faite par Vinay et Darbelnet entre traduction directe et traduction 11

14 oblique, tout en évitant la confusion de la hiérarchie des notions (procédé de transfert par opposition à stratégie de traduction). La taxinomie des stratégies de traduction textuelles, proposée par Chesterman (1997, chap. 4), s inspire, entre autres, des travaux de Vinay et Darbelnet (1958/1977), Nida (1964) et Catford (1965). Chesterman (p. 89) voit les stratégies comme des formes explicites de manipulations textuelles, observables en comparant le résultat de l opération de traduction, à savoir le texte d arrivée, avec le texte de départ. Il se concentre, en outre, sur les manipulations qui ne relèvent pas d une simple obligation, mais qui sont le résultat d un choix fait par le traducteur entre différentes possibilités (voir aussi la différence, établie par Vinay et Darbelnet [p. 12 et 14], entre servitude et option, et, par Eriksson [1997, p. 20], entre transformation obligatoire et transformation facultative). Chesterman distingue trois groupes de stratégies : les stratégies syntaxico-grammaticales, qui reposent principalement sur des manipulations au niveau de la forme ; exemple : la traduction littérale ou la transposition ; les stratégies sémantiques qui relèvent de manipulations au niveau du sens ; exemple : la paraphrase, la concentration ou la dilution ; les stratégies pragmatiques, qui ont à voir avec la sélection de l information à inclure dans le texte d arrivée et qui sont déterminées par ce que le traducteur pense être les besoins et les attentes des receveurs ; exemple : l explicitation ou l implicitation, l ajout ou l omission. Chesterman (1997) souligne que ces groupes de stratégies peuvent se chevaucher et qu une manipulation textuelle peut relever de plusieurs stratégies. Cela semble particulièrement vrai pour les stratégies pragmatiques. À notre avis, cette taxinomie présente divers avantages par rapport aux tentatives précédentes de rendre compte des stratégies textuelles. Ce qui, auparavant, relevait de différentes catégories procédé technique, procédé ou technique tout court, procédé de transfert ou stratégie de traduction se retrouve ici regroupé sous une seule et 12

15 même appellation. Ainsi, l explicitation, la dilution et la concentration sont toutes considérées comme des stratégies, mais classées dans différents groupes de stratégies et appartenant, dès lors, à différentes hiérarchies. Un bémol toutefois : la traduction littérale figure parmi les stratégies de traduction. Or, nous venons de signaler qu on pourrait avoir intérêt à réserver ce terme pour référer au résultat global de l opération de traduction (voir sections et 6.3). Quoi qu il en soit, grâce à la taxinomie de Chesterman (1997), il semble plus facile d analyser l apparition de stratégies dans des segments de texte plus longs, comme les paragraphes, voire le texte entier (exemple : la stratégie de transediting, à savoir le remaniement radical que doit effectuer le traducteur sur un texte de départ mal rédigé). En reconnaissant que la traduction est un processus dans lequel se manifeste un grand nombre de phénomènes enchevêtrés, Chesterman rend également mieux compte de la traduction dans la vie réelle. Selon l auteur, la taxinomie, qui s appuie sur des stratégies observées chez les traducteurs professionnels, a un intérêt pratique pour l enseignement de la traduction. Mais l auteur signale également un intérêt pour la recherche : il voit l analyse des stratégies textuelles utilisées par un traducteur comme la première étape nécessaire vers une mise en évidence des raisons sous-jacentes à la décision de tel traducteur de choisir telle stratégie dans telle condition (p. 93). Notons enfin que l auteur qui affirme que les stratégies figurant dans sa taxinomie ne sont pas spécifiques à un couple de langues concède qu il y en a qui peuvent être adaptées, en règles simples, à la résolution de problèmes de traduction spécifiques dans une combinaison linguistique donnée (p. 93). Voilà, selon nous, un intérêt supplémentaire que de faire traduire le même texte de départ dans deux langues différentes afin de voir dans quelle mesure de telles règles simples se dégagent en fonction de la langue d arrivée. En somme, il semble intéressant d étudier les stratégies de traduction en prenant appui sur la taxinomie élaborée par Chesterman (1997). En effet, traduire, et en particulier traduire des textes, c est effectuer des manipulations textuelles de différents types. L emploi d une stratégie textuelle varie certainement, du moins jusqu à un certain degré, en fonction du couple de langues étudié. Mais on peut, de 13

16 plus, s attendre à des différences en fonction de l expérience de la traduction. Prenons le modèle de la compétence traductive proposée par Cao (1996) : ce modèle repose sur l interaction entre différentes variables, dont les connaissances linguistiques, les connaissances extralinguistiques et la compétence stratégique (l application des connaissances linguistiques et extralinguistiques dans un contexte donné). Au sein de la compétence linguistique, l auteur cite d une part les connaissances approfondies de la syntaxe, du lexique et des règles sémantiques relatives à la structure phrastique dans les deux langues, et d autre part les connaissances des conventions sociolinguistiques, nécessaires à l exécution des fonctions linguistiques appropriées dans un contexte donné. On peut penser que les stratégies, en tant que manipulations textuelles, s expriment au niveau de la compétence linguistique. Autrement dit, que les connaissances linguistiques, observables notamment à travers les manipulations textuelles effectuées par une personne en train de traduire, varient en fonction de l expérience de la traduction. Signalons cependant que l approche de Chesterman (1997) soulève aussi quelques questions. Ainsi, l auteur voit les stratégies textuelles comme une sorte de changement auquel le traducteur procéderait en cas d insatisfaction avec la première version lui venant à l esprit, c est-à-dire suite au constat d un problème (p. 92). Autrement dit, la stratégie de traduction littérale, pour ne prendre qu un exemple, ne relèverait d une stratégie que dans la mesure où elle ne se présente pas au traducteur comme solution première, automatique. Comment définir le concept de problème? Weil-Barais (1999, p. 562) propose une définition qui nous semble à la fois adéquate et suffisante pour notre travail : un problème désigne le fait que le répondant exerce un contrôle de son activité lors du traitement de l information, c est-àdire lorsque son comportement ne relève pas seulement de processus automatiques. Afin de pouvoir différencier une traduction littérale relevant d une stratégie et une traduction littérale découlant d un simple automatisme, on doit avoir accès aux processus de raisonnement des personnes traduisantes. L approche de Chesterman révèle donc le fait que l étude des stratégies à l échelle du texte repose, au 14

17 moins jusqu à un certain degré, sur une prise en considération de ce qui se passe au niveau cognitif. Après cette première mise au point, nous retenons l intérêt qu il y aurait à conduire une analyse combinée des stratégies textuelles et des motifs sous-jacents à ces stratégies. La réflexion parlée, c est-à-dire le raisonnement à voix haute, apparaît comme une méthode utile pour l investigation de ces mobiles. Selon Chesterman (1997, p. 113), les mobiles dérivent de normes qui, à leur tour, sont déterminées par les valeurs auxquelles adhère le traducteur. Nos lectures indiquent qu il existe bel et bien un petit corpus de recherches portant sur le processus de traduction et s attachant à explorer les facteurs qui incitent un traducteur à agir d une certaine façon. Elles sont donc pertinentes pour notre démarche visant à déceler ce qui se cache derrière le choix d une stratégie. Nous en proposerons un aperçu dans la section suivante Les principes de traduction Dans sa thèse de doctorat, Jääskeläinen (1999) utilise le terme principe de traduction (translation principles ; voir p et p ). Elle considère ces principes comme constituant des exemples de marked processing (p. 162). Le unmarked processing renvoie aux parties du processus de traduction, pendant lesquelles le répondant lit le texte de départ à voix haute ou produit une traduction sans effort apparent. Pendant le marked processing, en revanche, le traducteur interrompt le unmarked processing pour concentrer son attention sur un aspect spécifique de la tâche. L auteur identifie trois types de verbalisations qu elle considère comme révélatrices des principes de traduction : les commentaires procéduraux, qui indiquent la façon dont le répondant procède dans une tâche de traduction (exemple : d abord lire le texte en entier pour se faire une idée) ; les déclarations qui révèlent les stratégies globales guidant le processus de traduction du répondant (exemple : être cohérent dans l usage de la terminologie ; voir Jääskeläinen, 1993) ; 15

18 les commentaires qui reflètent l image que les traducteurs professionnels ont d eux-mêmes, leur identité professionnelle (exemple : craindre qu un médecin ayant de bonnes connaissances linguistiques n arrive mieux à traduire un texte médical qu un traducteur). Ces exemples de comportement traductif sont une bonne illustration de la définition que donne le Nouveau Petit Robert (1996) de la notion de principe : «règle d action s appuyant sur un jugement de valeur et constituant un modèle, une règle ou un but». Aussi montrent-ils que la notion de principe se prête particulièrement bien à l étude des facteurs sous-jacents au choix d une stratégie. Concrètement, Jääskeläinen (1999, p. 178) dit observer, chez les 4 traducteurs professionnels auxquels elle a fait appel, des principes ou des règles de conduite explicites. Les verbalisations des 4 traducteurs nonprofessionnels (à savoir des traducteurs amateurs), par contre, refléteraient souvent un manque de principes de traduction ou d inexpérience, c est-à-dire une incertitude quant à savoir ce qui est attendu d eux ou ce qui est permis en traduction. Cela ne veut pas dire que les traducteurs procèdent sans ressentir le moindre doute. Au contraire, selon Jääskeläinen (p. 234), leurs protocoles indiquent qu ils se soucient de leur image professionnelle, voire de l image de la profession en général. Nous pouvons, une nouvelle fois, nous référer au modèle de la compétence traductive proposée par Cao (1996). Il semble raisonnable de supposer que les principes verbalisés varient en fonction du couple de langues (exemple : les stratégies globales employées pour traiter les anglicismes peuvent varier d une communauté linguistique à l autre). Mais ils varient certainement aussi en fonction de l expérience de la traduction. Plus précisément, on peut penser que les principes de traduction s expriment à la fois au niveau des connaissances linguistiques (exemple : posséder des règles de conduite pour le traitement de problèmes de traduction résultant de différences linguistiques entre langue de départ et langue d arrivée), des connaissances extralinguistiques (exemple : plus on maîtrise l univers notionnel auquel fait appel le texte de départ, plus le traducteur avancera avec confiance) et de la 16

19 compétence stratégique (exemple : savoir consulter de la manière la plus efficace les sources d information à la disposition du traducteur). Ajoutons que Jääskeläinen (1999) évoque également certaines questions méthodologiques. Elle indique que les principes de traduction ne sont pas toujours verbalisés explicitement, mais qu ils doivent être déduits, par exemple à partir des verbalisations comportant un commentaire évaluatif (p. 180). Aussi souligne-t-elle que certaines verbalisations pouvant être interprétées comme des principes de traduction (tels que les commentaires procéduraux) peuvent être le résultat de la condition expérimentale (p. 179). Elle signale, cependant, à juste titre que, même si ces verbalisations sont un tant soit peu artificielles, elles fournissent des informations intéressantes qui peuvent aider le chercheur dans l analyse d autres aspects du comportement des répondants. Par ailleurs, le chercheur dispose en général de différentes sources de données, ce qui limite les erreurs possibles dans l attribution du sens aux verbalisations. Le travail de Jääskeläinen (1999) a l avantage de proposer une opérationalisation d un concept qui rend possible l étude des facteurs incitant un traducteur à opter pour une certaine stratégie. D autres travaux méritent cependant d être mentionnés. Ces derniers s attachent à mettre en évidence des phénomènes apparentés aux principes de traduction et nous permettront ainsi d insérer nos données dans un contexte plus large. Tirkkonen-Condit (1997) dit observer un degré de responsabilité plus élevé chez les traducteurs professionnels que chez les traducteurs amateurs et les étudiants en traduction : les traducteurs feraient preuve d ambition et d éthique professionnelle, alors que les deux autres groupes de répondants auraient tendance à minimiser les problèmes. Précisons que ces observations s appuient sur une analyse des processus de traduction de 10 répondants, dont 2 traducteurs amateurs, 2 étudiants en traduction et 6 enseignants de traduction ou traducteurs professionnels. Toujours selon Tirkkonen-Condit, les traducteurs professionnels assument leur ignorance sur un sujet plutôt que de mettre leurs problèmes sur le compte du texte de départ ou de la situation expérimentale, contrairement aux deux autres groupes de répondants. Aussi, la spécificité des évaluations portant sur le texte d arrivée 17

20 augmenterait-elle avec l expérience de la traduction (voir aussi Englund Dimitrova, 2003a). Ce constat rejoint celui de Jääskeläinen (1999) concernant le fait que les traducteurs professionnels verbalisent des principes de traduction explicites. Toujours selon Tirkkonen-Condit (1997), les traducteurs professionnels ont acquis une certaine tolérance de l incertitude. Cette tolérance semble indispensable en traduction, comme le montre l auteur de façon plus détaillée dans un autre article (Tirkkonen-Condit, 2000, p. 123), dans lequel elle étudie le processus de traduction de 6 traducteurs ayant rédigé des traductions de qualité. Selon Tirkkonen-Condit, tout traducteur se trouve souvent dans la situation où il existe différentes solutions de traduction ou dans des situations où aucune des solutions potentielles n est tout à fait la bonne. Tout acte traduisant comporte ainsi une dose d ambiguïté se manifestant, lors de l acte traduisant, par des sentiments d incertitude. Et, d après Tirkkonen- Condit (1997, 2000), les traducteurs professionnels dont on considère les travaux comme des traductions de qualité se caractérisent par la capacité de tolérer momentanément des sentiments d incertitude et de ne pas essayer de résoudre simultanément tous les problèmes. Les principes de traduction ressortent également d un rapport de recherche cosigné par Tirkkonen-Condit et Laukkanen (1996). Dans cet article, les auteurs analysent les commentaires évaluatifs de 4 répondants, d une traductrice professionnelle et de 3 enseignants de traduction, pour mettre en évidence ce qu elles considèrent comme deux facteurs majeurs sous-jacents aux processus décisionnels en traduction, à savoir l image que les traducteurs ont d eux-mêmes (voir Jääskeläinen, 1999) et leurs théories personnelles de la traduction. Pour étudier le premier critère, les auteurs analysent les commentaires que les répondants font sur eux-mêmes (autoévaluations) et sur l exécution de la tâche elle-même. Elles arrivent à la conclusion que, même s il existe une corrélation positive entre la confiance en soi en tant que traducteur et la qualité de la traduction, un éventuel manque de confiance peut être compensé par une attitude qui révèle de l intérêt et de l engagement. Parmi les facteurs pouvant saper la confiance du traducteur, les auteurs évoquent le passage d une tâche routinière à une tâche non-routinière, telle que la traduction d un genre de texte 18

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