ENTREPRENEURIAT ET CREATION D ENTREPRISE

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1 Service des Etudes et de la Statistique DISCUSSION PAPERS N 0201 ENTREPRENEURIAT ET CREATION D ENTREPRISE REVUE DE LA LITTERATURE ET ETAT DE LA RECHERCHE par Jean-Luc GUYOT et Barbara VAN ROMPAEY Mai 2002 Ministère de la Région wallonne S e c r é t a r i a t g é n é r a l Division de la Fonction publique

2 ENTREPRENEURIAT ET CRÉATION D ENTREPRISE : REVUE DE LA LITTÉRATURE ET ÉTAT DE LA RECHERCHE Jean-Luc Guyot 1, Barbara Van Rompaey 2 Résumé Ce texte présente le résultat de l exploration de la littérature scientifique traitant de l entrepreneuriat et de la création d entreprise. Cette revue bibliographique constitue la première étape d une recherche sur les nouveaux créateurs d entreprise en Région wallonne et sur les dynamiques, notamment sociologiques, participant des nouveaux projets entrepreneuriaux. La présentation se structure en deux volets. D une part, l évolution du questionnement de chacune des disciplines intéressées par cette problématique est retracée. Il s agit d identifier le moment à partir duquel le thème de l entrepreneuriat a été reconnu comme étant d intérêt scientifique et de comprendre comment les approches économiques, sociologiques, psychologiques et des sciences de la gestion ont évolué par rapport à cet objet. Pour ce faire, les principales questions posées par chacune de ces disciplines sont considérées. D autre part, une classification des productions scientifiques en matière d entrepreneuriat et de création d entreprise est proposée. Cette classification est axée sur six types d approches, caractérisées par un objet privilégié ou une sensibilité particulière par rapport au thème concerné. Cette revue systématique de la littérature permet de baliser un champ caractérisé par une grande complexité et un important potentiel de développement. 1 Service des Etudes et de la Statistique (S.E.S.) du Ministère de la Région wallonne 2 Service des Etudes et de la Statistique (S.E.S.) du Ministère de la Région wallonne 1

3 Table des matières Introduction L entrepreneuriat, l entrepreneur et la création d entreprise comme objets de réflexions scientifiques : bref aperçu historique La théorie économique La sociologie La psychologie Les sciences de la gestion Pluralité et relativité des projets de systématisation des cadres théoriques L approche conceptuelle Les approches centrées sur la caractérisation empirique et la classification des créateurs d entreprise et des entrepreneurs Les approches étudiant la création en tant que processus ou concrétisation de celui-ci Les approches liées à l identification des facteurs de développement, de succès ou d échec Les recherches centrées sur les caractéristiques du dirigeant Les recherches centrées sur les caractéristiques de l entreprise Les recherches centrées sur la gestion de l entreprise Les recherches centrées sur les variables exogènes à l entreprise Les recherches centrées sur les stades de développement de l entreprise Les approches environnementales Les approches fonctionnalistes Les travaux portant sur la définition fonctionnelle de l entrepreneur Les travaux portant sur les fonctions socioéconomiques de l entrepreneuriat..29 Conclusions.30 Bibliographie

4 Introduction Dans de nombreuses régions dites de «vieille industrialisation», telles que la Wallonie, l emploi constitue un des défis les plus importants que les acteurs politiques doivent relever. Du point de vue scientifique, la question est traitée sous diverses perspectives. En économie, les travaux sur le sujet sont nombreux. Il y est souvent question d adéquation entre les caractéristiques locales de l offre de force de travail et celles de la demande (e. a. Van Haeperen B., 2001, Pissarides C. A., 1990 ; Mehta F. et Sneessens H., 1994 ; Sneessens H., 1995), et, fréquemment, de recommandations politiques portant sur la mise en place de mesures de (re)qualification de la main-d œuvre. Tantôt, ce sont les rigidités imposées au marché de l emploi qui sont stigmatisées (e. a. Freeman R. et Medoff J. L., 1984) et la réduction du chômage et la stimulation des embauches sont présentées comme devant passer par l abolition des entraves au fonctionnement autorégulé du marché, ou, si l on préfère utiliser d autres termes, par la «dérégulation» de celui-ci. Face à la pléthore d articles économiques, les recherches sociologiques, si l on fait abstraction de celles traitant du thème des qualifications et des compétences des (candidats) travailleurs, sont moins nombreuses. Elles se centrent principalement sur les mécanismes de rencontre entre offre et demande de travail (e. a. Paradeise C., 1988) et sur l insertion professionnelle, notamment chez les jeunes (Dubar, 1992, Claisse et al., 1998). Les deux disciplines présentent néanmoins une caractéristique commune : c est l emploi salarié qui, le plus fréquemment, retient l attention des chercheurs et leurs analyses se focalisent généralement sur les mécanismes de rencontre entre offre et demande de force de travail. Par conséquent, les travaux centrés sur l offre d emploi telle qu elle est émane des entreprises sont moins répandus. Cette situation est d autant plus marquée que l on considère le point de vue sociologique. C est ce constat de «pénurie», pour reprendre un terme très en vogue dans le discours politique et patronal, qui nous a poussé à considérer la question de l emploi sous l angle de l entreprise et du développement de la demande de force de travail, et ce dans une perspective sociologique. De fait, n est-il pas légitime, d un point de vue économique, sociologique et politique, de s interroger sur divers phénomènes relevant de l entreprise? Parmi ceux-ci, on peut notamment envisager les mécanismes de construction sociale des profils d embauche et des critères de sélection du personnel. De même, on peut s interroger sur le rôle de certains facteurs sociologiques dans l accroissement de la demande de force de travail, et, plus précisément, des conditions sociologiques de création d emplois. Dans cette optique «génétique», un objet mérite une attention toute particulière : il s agit de l identification des dynamiques sociologiques participant de la création de nouveaux projets entrepreneuriaux. D un côté, on peut, à ce sujet, tenter de mettre en évidence les circonstances macro-sociologiques d apparition de projets d entreprise, et s interroger comme le firent, en leur temps, Max Weber (1920) et Fanfani A. (1935), sur les liens entre, d une part, l apparition et le développement d une classe d entrepreneurs, et, d autre part, le contexte socio-historique et les cadres macro-culturels. D un autre côté, il est possible, en adoptant une posture différente, de se pencher sur les trajectoires individuelles, telles qu elles s articulent avec les dynamiques collectives, les caractéristiques environnementales et l action des structures économiques et sociales, et de tenter d identifier les facteurs sociologiques opérant dans la décision que prennent certains de concevoir et de concrétiser un projet entrepreneurial. Cette dernière thématique est particulièrement stimulante. D un point de vue politique, la lutte contre le sousemploi se doit d explorer les mesures visant la dynamisation de la demande de main-d œuvre. Cette nécessité s exprime d ailleurs par la voix du Conseil européen lors de la définition des lignes directrices pour l emploi en La création d entreprises d initiative privée et le développement du «self-employment» sont sans doute une des voies alternatives pour atteindre cette dynamisation (OCDE, 1998 ; Bögenhold D., 2000). L examen sociologique des nouveaux créateurs d entreprise, de leur trajectoire et de leur stratégie revêt, par conséquent, une importance indéniable. D un point de vue scientifique, l analyse sociologique de l innovation entrepreneuriale a principalement traité de l entreprise constituée (Alter N., 1996) et, jusqu à présent, s est peu 3

5 mobilisée sur la question de l «entrée en entrepreneuriat» et de la genèse des entreprises. L exploration de ce nouveau champ d investigation constitue un défi que le chercheur se doit de relever. Néanmoins, les enjeux liés à cette thématique commandent d élargir la question à celle des facteurs de réussite des nouveaux entrepreneurs. Dans ce domaine, les théories de la gestion d entreprise attirent l attention sur la multiplicité des dimensions à intégrer à la réflexion (e. a. Chandler A. D., 1972 ; Bidault F., 1988). Parmi cellesci, certaines relèvent plus particulièrement du champ de l analyse sociologique des organisations. Ces composantes organisationnelles devraient être abordées par toute recherche sociologique concernée par le thème de l entrepreneurship et de sa réussite. Par ailleurs, les recherches actuellement en cours tendent à montrer que la création de nouveaux emplois est surtout le fait de la création et du développement de nouvelles entreprises, souvent de taille petite ou moyenne. C est notamment le cas en Région wallonne, où 95 % des entreprises apparues entre 1993 et 1996 sont des TPE ou des PE (Service des études et de la statistique, Ministère de la Région wallonne : Annuaire statistique de la Wallonie, module économique 2002) et où ce type d entreprise occupe une position centrale (Comblé K. et al., 2000). Devant un tel constat, il est crucial de s interroger sur les conditions d émergence et de réussite de nouveaux projets entrepreneuriaux, et plus particulièrement dans notre région. Dans cette optique, se posent un certain nombre de questions essentielles : - qui sont les nouveaux entrepreneurs? - quels sont les mécanismes économiques, sociaux et culturels qui les ont amenés à se lancer dans le développement et la réalisation d un projet d entreprise? - quelles sont leurs motivations? - quelles sont les difficultés auxquelles ils ont dû faire face? - quels appuis ont-ils rencontrés? - quels sont leurs besoins? - quels sont les éléments qui, une fois l entreprise mise sur pied, conduisent à la réussite ou à l échec du projet? - comment améliorer les conditions de réussite dans le cadre des contraintes juridiques et budgétaires actuelles? L apport de réponses à de tels questionnements en ce qui concerne notre région permettra, non seulement un enrichissement de la connaissance des logiques entrepreneuriales en Wallonie, mais aussi la mise en place de mesures de remédiation assurant, à terme, de meilleures conditions de réussite des nouvelles activités productives dans cette région et, in fine, la dynamisation de l offre d emploi. C est pourquoi le Service des études et de la statistique a initié une ligne de recherche sur l entrepreneuriat en région wallonne. Ce projet se centre plus particulièrement sur les entrepreneurs œuvrant dans le secteur marchand de notre région. Il contribuera à affiner la vision du tissu productif wallon et à comprendre la dynamique de celui-ci. La première étape de ce projet a consisté en l examen de la littérature relative à la thématique générale de l entrepreneuriat et de la création d entreprises. D emblée, nous avons opté, afin d enrichir la réflexion, pour une exploration de l ensemble de la littérature, quels que soient les cadres géographiques ou socio-historiques concernés par les publications. Il conviendra, lors de la poursuite de notre projet, d élaborer des cadres de référence originaux et à la lumière des spécificités de la région wallonne. Le résultat de cet examen de la littérature est l objet du présent document. D emblée, il faut souligner que l exploration de cette littérature n est pas chose aisée. Celle-ci est vaste et très hétérogène, comme le font remarquer Fucini J. et Fucini S. (1985) et Venkataraman S. (1997). Les concepts qui s y rattachent sont légion (Kent C. et al., 1982) et connaissent, depuis ces dernières années, des mutations profondes (Gould A., 1986 ; Bygrave W. 1993, 1995). Il est, par conséquent, utopique de vouloir établir une théorie unique de l entrepreneuriat (Dyer W., 1992, 1994). La multiplicité des approches disciplinaires (économie, histoire, management, sociologie, psychologie, droit, ), ainsi que la diversité des préoccupations, sont à la source de la richesse et de la complexité de cette thématique. C est d ailleurs cette richesse et cette complexité qui en rendent l exploration difficile, notamment lorsqu on aborde le cas spécifique des petites et moyennes entreprises (Julien P., 1993, Julien P. et Marchesnay M., 1989). 4

6 Face à cette situation, un risque menace le chercheur désireux d investiguer la thématique qui est la nôtre : celui de se perdre dans la multitude de références bibliographiques, dont la pertinence n est jamais, de prime abord, évidente. Heureusement, il est possible d identifier diverses lignes de fond qui parcourent cette imposante production bibliographique. Celles-ci autorisent une classification des écrits, ce qui en rend l examen plus aisé. L objectif de ce chapitre sera de présenter ce classement. Pour y parvenir, nous nous inspirerons de Bull I. et Willard G. (1995). Cette étape du travail a son importance : elle nous assurera un état des lieux de la production scientifique relative aux sujets qui nous mobilisent dans le cadre de ce projet et, ce faisant, elle nous permettra de choisir les référents théoriques qu il s agira d opérationnaliser pour l analyse de notre objet propre, ainsi que d identifier les perspectives que nous privilégierons dans celle-ci. 1. L entrepreneuriat, l entrepreneur et la création d entreprise comme objets de réflexions scientifiques : bref aperçu historique Avant d entamer notre revue systématique de la littérature scientifique, nous proposons d identifier les principaux repères temporels pour chacune des disciplines qui se sont penchées sur le thème de l entrepreneuriat. Nous tenterons d identifier le moment à partir duquel ce thème a été reconnu comme étant d intérêt scientifique et nous essaierons de comprendre comment les approches économiques, sociologiques, psychologiques et des sciences de la gestion ont évolué depuis le moment où elles s y sont intéressées jusqu à aujourd hui. Nous nous efforcerons également de retracer la succession des questions principales qu elles se sont posées. Enfin, nous évaluerons les conséquences de cette évolution sur leurs conceptions respectives de l entrepreneur et de l entreprise. Plusieurs disciplines interviennent en effet dans le champ de l entrepreneuriat, sans pour autant que chacune de ces interventions soit pertinente ou légitime par rapport à toutes les manifestations du phénomène entrepreneurial. L entrepreneuriat est un phénomène multiple, dont la compréhension requiert les éclairages de différentes disciplines scientifiques, ayant chacune leur spécificité. Les questions se posent à divers niveaux et les points de vue envisageables sont nombreux. Lorsqu on prend connaissance de la littérature scientifique traitant de l entrepreneuriat, on fait rapidement le constat de l hétérogénéité des questions, des propos et des objectifs des uns et des autres. Le lecteur s intéressant à la problématique risque, au gré de ses lectures, de poser un jugement et de décréter une hiérarchie entre les disciplines concernées, en fonction de ses propres attentes. Pour éviter ce piège, il est utile, en préalable, de délimiter et de découper le champ de l entrepreneuriat. Il s agit d abord de comprendre la structuration du champ de l entrepreneuriat, d identifier les registres dans lesquels le phénomène entrepreneurial s actualise. Cet exe rcice nous permettra de mieux percevoir l implication possible de chaque discipline. Ainsi, on évitera de formuler des attentes identiques par rapport à chaque discipline ; il ne faut pas vouloir faire dire à chacune ce qui n est pas nécessairement de son ressort. On peut, avec Verstraete T. (2000), saisir le phénomène entrepreneurial comme un processus, initié par un individu, l entrepreneur, pouvant donner lieu à la création d une forme organisationnelle (qui peut être une entreprise, mais pas nécessairement). Pour être complet, il faut également signaler que cette dynamique a un impact sur l environnement. L individu, l organisation (comme forme et comme action) et l environnement constituent donc trois possibilités d investigation dans le champ de l entrepreneuriat. Verstraete T. explicite d ailleurs la nécessité, pour comprendre l entrepreneuriat, d étudier, tant l entrepreneur que l organisation et son contexte socioéconomique. Cette perspective ouvre l étude de l entrepreneuriat à plusieurs disciplines, telles que l économie, la sociologie, la psychologie, les sciences de la gestion, l histoire, Dans le même ordre d idée, la conception de l entreprise présentée par Thuderoz C. (1997 : 24) permet de distinguer différents registres d existence de l entreprise, et deux niveaux de lecture, sans décréter, pour autant, une hiérarchie entre ceux-ci. Thuderoz évoque l entreprise comme «un ensemble articulé de trois sous-systèmes autonomes : le système productif, le système organisationnel, le système institutionnel, en interaction étroite avec un écosystème, l environnement de l entreprise». L entreprise s actualise donc dans trois registres de la réalité sociale : a) dans le registre économique, en tant que lieu de production ; b) dans le registre social, en tant qu ensemble organisé ; c) dans le registre du symbolique, en tant qu institution. 5

7 Par ailleurs, Thuderoz C. distingue deux niveaux de lecture : on peut, d une part, envisager l entreprise dans sa relation à l ordre social, en tant qu institution ; d autre part, on peut l étudier dans son ordre interne. Les propos sont bien entendu différents selon qu on se place dans l une ou l autre de ces perspectives. Venkataraman S. (1997 : 120), constatant que les réflexions scientifiques concernant l entrepreneuriat ont, en fait, tendance à faire de l entrepreneur le centre des préoccupations, soutient que le champ d investigation pourrait être beaucoup plus large : «entrepreneurship as a scholarly field seeks to understand how opportunities to bring into existence future goods and services are discovered, created, and exploited, by whom, and with what consequences». Ainsi défini, l objet pose questions à divers niveaux qui sont autant d entrées en matière possibles pour différentes disciplines : les opportunités de création de nouveaux marchés (futurs), leur exploitation par des individus et les conséquences économiques, psychologiques, sociales de cette recherche et exploitation de marchés futurs, tant pour les individus que pour la société tout entière. La relation des intérêts privés (individuels) et des intérêts sociaux de l entrepreneuriat intéresse aussi Verstraete T. (2000), pour qui l ordre créé par l entrepreneur, à partir d une modification partielle de l ordre existant, n est profitable à l entrepreneur (pas seulement économiquement) que si l ordre socioéconomique dans lequel il s insère y trouve également un intérêt et en tire de la valeur. A un autre niveau, Verstraete évoque aussi le fait que l étude de l entrepreneuriat ne peut se limiter à l étude de l entrepreneur pour la simple (et non seule) raison que l entreprise (ou l organisation) qui naît de la dynamique entrepreneuriale peut avoir une existence indépendante de son «initiateur», échapper à son contrôle. Les trois auteurs précités argumentent donc en faveur d une conception élargie de la problématique de l entrepreneuriat. Venkataraman S. (1997) soutient que, par ce biais, la recherche en ce domaine trouverait le moyen de dépasser les problèmes auxquels elle est souvent confrontée, notamment celui posé par l hétérogénéité des points de vue et des niveaux d analyse, l impossibilité de construire une connaissance cumulative, et un certain manque de légitimité. Peut-être n est-il pas nécessaire de rendre impératif cet élargissement du propos pour chaque discipline, on risquerait de la sorte de mépriser celles dont l analyse porte essentiellement sur l ordre interne de l entreprise. C est plutôt sur la complémentarité des unes et des autres (multidisciplinarité) que l on doit s appuyer, et ainsi élargir le champ de vision. L hétérogénéité des niveaux d analyse et des objectifs reste néanmoins, quoi qu en pense Venkataraman S., un obstacle à la construction d un corps de connaissances interdisciplinaire en matière d entrepreneuriat La théorie économique En 1982, Casson M. publie son livre consacré à l entrepreneur (traduit en français en 1991). Il y affirme, de manière catégorique, l absence d une théorie économique bien établie de l entrepreneur. Cette absence tiendrait selon lui à deux facteurs. D une part, la pensée néoclassique a, pendant longtemps, empêché l émergence de tout intérêt pour l étude de l entrepreneur comme acteur de la prise de décision, en banalisant celle-ci, la réduisant à l application mécanique de règles mathématiques d optimisation. D autre part, l école autrichienne (von Wieser, 1914) et son approche subjectiviste (jugée excessive par Casson M.) a, elle aussi, freiné l élaboration d une théorie de l entrepreneur, en interdisant toute prédiction du comportement individuel. On constate toutefois que des réflexions sur l entrepreneur avaient déjà été initiées avant que les théories classiques et néoclassiques ne relèguent ce sujet à l arrière-plan. Ces réflexions n ont pas, pour autant, donné naissance à une véritable théorie de l entrepreneur. De fait, certaines d entre elles étaient encore empreintes de considérations morales, politiques ou religieuses. On peut, par exemple, évoquer la pensée des mercantilistes qui s exprime aux 16 ème et 17 ème siècles, alors que l entreprise privée agricole, industrielle et commerciale connaît ses premiers développements. L entreprise apparaît, aux yeux des mercantilistes, comme permettant un certain accroissement des richesses et, dès lors, prometteuse. Dans cette perspective, l activité marchande est particulièrement valorisée, considérée comme activité supérieure, reconnue comme étant d intérêt public, les intérêts des marchands se confondant avec ceux de la Nation. Dans son traité d économie politique publié en 1616, De Montchrétien A. évoque l entrepreneur comme «un individu qui passe contrat avec l autorité publique pour assurer la réalisation de divers travaux ou d une mission quelconque» (Boutillier, Uzunidis, 1999 : 23). L entrepreneur-marchand, travaillant sous la protection du Prince, est l une des figures saillantes de cette époque. Sur le plan des idées, le 16 ème siècle est marqué par l émergence de l individualisme et de la notion de souveraineté de la personne par rapport à la collectivité. Le mercantilisme, en particulier, va jusqu à considérer l égoïsme comme institution régulatrice de la société. Idéologiquement, ce climat est plutôt favorable à l actualisation de projets entrepreneuriaux individuels. 6

8 On verra en effet, dans la suite de nos travaux, que l acte d entreprendre comporte une forte dimension «individualiste», à connotation positive ou négative selon les temps et les lieux. Le mercantilisme contraste avec la condamnation du profit et de la cupidité, fréquente jusqu alors, surtout au Moyen-Âge. D autres courants suivront cependant, qui attribueront à nouveau une valeur fortement négative à l entrepreneur et à ses activités. Tel est le cas des physiocrates, qui fondent leur doctrine sur la connaissance et le respect des «lois naturelles» et donnent la prépondérance à l agriculture. Pour les physiocrates, l entrepreneur ne fait que superviser le travail d autrui et appartient dès lors à la «classe stérile» ou «improductive» (Quesnay F., cité par Boutillier S. et Uzunidis D., 1995 : 15). Ce n est qu au début du 18 ème siècle que les notions d entrepreneur et d entreprise deviennent des concepts théoriques, au moment où l économie devient un champ de réflexion autonome et une discipline scientifique à part entière (Vérin H., 1982). La réalité socioéconomique, bien qu encore largement dominée par l agriculture, est déjà caractérisée par l intensification des échanges et le développement de l entreprise pré-capitaliste. On doit la première théorie de l entrepreneur à Cantillon R. (1755). Le terme «entrepreneur» visait, pour cet auteur, toute personne qui prend le risque de mener une affaire commerciale à son propre compte, les échanges étant effectués dans un but de profit. Cantillon établit un lien entre entrepreneur, risque et incertitude, sans toutefois distinguer ces deux dernières notions, comme le fera plus tard Knight F. (1921). La prise de risque par l entrepreneur tient au fait qu il s engage vis -à-vis d un tiers de façon ferme, alors qu il n a pas de garantie de ce qu il peut en attendre. L entrepreneur fait partie de la classe de ceux qui vivent dans l incertitude, selon un ordre réglé par les exigences de la raison. Selon les termes de Cantillon lui-même, cité par Bull (Bull I. et Willard G., 1995 : 3) : le terme entrepreneur désigne «someone who exercises business judgment in the face of uncertainty». L entreprise était dès lors définie «comme une forme d intervention économique produite par / productrice de un ordre ou une classe d entrepreneurs» (Vérin H., 1982 : 12). La reconnaissance du rôle prépondérant de l entrepreneur dans le processus économique est due à J.B. Say (1803), économiste français, selon qui «l entrepreneur déplace les ressources économiques d un niveau de productivité et de rendement donné vers un niveau supérieur» (cité par Drucker, 1985 : 45). L entrepreneur combine et organise les facteurs de la production pour créer une utilité nouvelle. Il est bien l agent principal de la production. Il met en œuvre les facteurs de la production, leur donne une impulsion utile pour en tirer de la valeur. Il organise, planifie la production, et en supporte tous les risques. J.B. Say prolonge les réflexions de Cantillon en associant la personne de l entrepreneur à la prise de risque. Les risques pris par l entrepreneur de Say sont toutefois liés à la nouveauté qu il introduit, alors que ceux auxquels s expose l entrepreneur de Cantillon sont liés aux aléas du marché. R. Cantillon et J.B. Say restent malgré tout des auteurs relativement marginaux au 18 ème siècle, celui-ci étant principalement marqué par l émergence de la théorie économique classique. Comme signalé précédemment, la théorie classique montre très peu d intérêt pour le rôle de l entrepreneur. Elle accorde plutôt le primat au rôle du marché et tend à associer l entrepreneur-gestionnaire au capitaliste qui met à disposition les capitaux nécessaires. C est surtout vrai pour les classiques anglais, tels Smith A. ( ) ou Ricardo D. ( ). Il n y a effectivement que peu de place pour l entrepreneur dans un modèle qui suppose que les variables économiques sont déterminées par les seules décisions d individus supposés rationnels et disposant d une information parfaite, où l équilibre est atteint par l application automatique du principe de maximisation. L entrepreneur est, par conséquent, relégué comme facteur externe au mécanisme économique. Sa réussite ou son échec sont imputés à une insuffisance d information ou un recours à un terme qui échappe aux prévisions humaines. De même, l entreprise est réduite à une mécanique simple assurant la production de biens et services et le flux régulier des échanges. Elle apparaît entièrement guidée par les mécanismes du marché ; sa création même résulte d un calcul de prix et de coût dans un contexte donné. La conception néo-classique de l entreprise est en effet très restrictive, comme le font remarquer Gabrié H. et Jacquier J.L. dans leur ouvrage publié en 1994 : «l entreprise néo-classique est à peine plus qu une fonction de production et une courbe de coût qui traduit le coût des facteurs de production en coûts (et donc en courbe d offre) des produits» (1994 : 8, préface de Simon A.). Par ailleurs, l aspect essentiellement déductif de la méthode néo-classique n encourage pas la prise en compte de l entreprise dans sa pluralité : «La firme néoclassique n est qu une unité artificielle, un simple relais dans la théorie des prix, qui ne connaît d autre organisation que les combinaisons de facteurs donnés par la fonction de production, d autres variables que les prix et les quantités d input et d output, et qui ignore totalement les problèmes d organisation, de coordination, de contrôle auxquels sont constamment confrontées les entreprises réelles» (1994 : 15). 7

9 La pensée des marginalistes, dans la lignée de l école classique, conçoit également l entreprise comme simple «fonction de production» et n attribue pas une place plus grande à l entrepreneur. Walras L. (1874) considère par exemple que le rôle de l entrepreneur réside dans la combinaison simple des facteurs de la production, ce «service» étant gratuit. Boutillier S. et Uzunidis D. soulignent, à ce propos, la question du profit, que cette perspective laisse sans réponse (1995 : 21). Dans les années 1920, certains économistes replacent l entrepreneur au centre de l analyse et, dans les années 1930, Schumpeter lui attribue une place centrale au sein de l activité économique : il est identifié comme étant le principal acteur du changement. L équilibre et l optimisation constituaient la préoccupation principale des théories classiques ; en rupture par rapport à ce modèle, Schumpeter postule que «le déséquilibre dynamique, créé par le changement, et non plus l équilibre optimum, constitue la norme d une économie en bonne santé et la réalité centrale de la théorie et de la pratique économique» (cité par Wtterwulghe, 1998 : 41). Après la deuxième guerre mondiale, de nombreuses analyses se concentrent sur la fonction du manager, œuvrant au sein de grandes entreprises. L intérêt porté à la petite entreprise et aux créateurs d entreprise est alors très faible. Les études sur l entrepreneuriat connaissent un regain d intérêt après les années 1960, avec une attention particulière pour la petite entreprise. Cet essor continuera de croître au cours des années 1980, durant lesquelles le nombre d études se multiplie. La grande entreprise est largement critiquée, perçue comme incapable de s adapter à un nouveau contexte économique où le changement est de plus en plus rapide et la concurrence de plus en plus forte. L emploi est, en effet, en recul dans les grands établissements industriels, tandis que dans les petites et moyennes entreprises, on assiste à des créations d emplois, ou, tout au moins, au maintien de ceux-ci. Cet intérêt pour les petites structures dépasse le monde de la production ; des arguments généraux, résumés dans la formule «small is beautifull», sont en effet de plus en plus fréquemment formulés à cette époque, rejetant le développement des grands groupes au profit de regroupements moins structurés. Les années 1980 sont caractérisées, par ailleurs, par la résurgence de l individualisme (Boutillier S. et Uzunidis D., 1995 : 7) qui alimente l intérêt pour des thèmes tels que l esprit d entreprise ou l action d entreprendre. La théorie économique de l entrepreneur semble avoir suivi l évolution de l économie et de la société. Ces deux éléments doivent être mis en parallèle. On verra qu il en est de même pour les autres approches scientifiques. Les théoriciens économiques ont successivement privilégié différents aspects de l entrepreneur : les premiers à avoir identifié l entrepreneuriat comme objet d étude scientifique l ont lié à la prise de risque ; d autres suivirent, qui mirent l accent sur le rôle innovateur de l entrepreneur. Plus tard, le rôle de manager mobilis a la réflexion, et, enfin, dans un contexte de concentration du capital et de renforcement des grands groupes financiers, la tendance à mettre en avant, à encourager (voire à glorifier) l initiative individuelle et la liberté d entreprise, reprit. Boutillier et Uzunidis (1999 : 11-12) attirent pertinemment notre attention sur les aspects idéologiques de la théorie de l entrepreneur : la mise en avant de l entrepreneur, de l esprit d entreprise, de la création d entreprise, de la petite entreprise, etc., n est-elle pas aussi «une idéologie pour temps de crise, permettant notamment de pallier les carences de la grande entreprise»? Ces deux auteurs s interrogent face à une situation quelque peu paradoxale où l initiative individuelle de l entrepreneur reste glorifiée, encouragée, alors que la tendance est au renforcement de la grande entreprise (fusions, absorptions, ). C est que celle-ci n est plus à même d apporter les réponses à des questions d importance telle que celle des exclusions du marché du travail. On peut aussi émettre l hypothèse que le fait de placer tous ses espoirs dans les ressources individuelles (l acteur-miracle) plutôt que dans le collectif, se produit lorsque les opérateurs publics et les collectivités apparaissent eux-mêmes impuissants à résoudre les questions les plus cruciales La sociologie La sociologie ne s est que tardivement intéressée aux thématiques liées à l entrepreneuriat. Parallèlement au développement des théories sur les organisations, elle a privilégié l étude de l entreprise en tant qu espace socialement organisé et structuré, plutôt qu en tant qu action. Ceci explique une production scientifique concernant l entreprise plus abondante que les études sociologiques centrées sur l entrepreneur, l esprit d entreprise ou la création d entreprise. Par ailleurs, les sociologues du travail ne sont guère intéressés non plus à l entrepreneuriat et à l entrepreneur. La sociologie francophone des métiers et des professions concentre ses analyses sur l emploi salarié, au sens large du terme, et les processus de socialisation au travail (Francq B. et Maroy C., 1996 ; Dubar C. et Tripier P., 1998). Certaines recherches traitent plus précisément des cadres, telle celle menées, entre autres, par Aubert N. et de Gaulejac (1991), Alter N. et Dubonnet C. (1994) et Guyot J.L. et 8

10 Bonami M. (2000), ces derniers abordant le cas particulier des professeurs d université. D autres études envisagent le cas des professions libérales, telles celles réalisées, notamment, par Savatier P. (1947), Arliaud M. (1987), Herzlich C. et al. (1993) et Karpik L. (1995). Néanmoins les ressources francophones sont très peu conséquentes quand il s agit de considérer le métier d entrepreneur et/ou le patronat (Ganty A. et Hiernaux J., 1981 ; Gresle F., 1985 ; Amiot M., 1991 ; Scieur P., 2000). La sociologie anglophone présente les mêmes caractéristiques, avec un intérêt peut-être plus marqué pour les professionnals (professions libérales, cadres à haut degré de responsabilité et d autonomie, tels que les professeurs d université et les médecins, notamment en milieu hospitalier) et fournit, dès lors, peu de cadres de référence pour l analyse de l entrepreneuriat. Sainsaulieu R. (1992) remarque une tendance générale, manifeste aussi chez les sociologues, qui consis te à confondre les deux objets, pourtant bien distincts, que sont l entreprise d une part, et l entrepreneur d autre part. Il fait le constat de la rareté des travaux sociologiques traitant directement des «dirigeants» et regrette cet état de fait, car il ne peut y avoir, selon lui, de sociologie de l entreprise sans sociologie de ses patrons (1992 : 150). La rareté des études sociologiques concernant l entrepreneur ou les créateurs d entreprise tient également au risque de réductionnisme et de psychologisme présent lorsqu on aborde ces sujets. En ce qui concerne l intérêt porté par la sociologie à l entreprise proprement dite, il est relativement tardif. Bernoux P. fournit quelques explications à ce propos. Le développement d une sociologie des entreprises nécessitait, selon lui, un pré-requis : le développement de la sociologie des organisations. Celle-ci a fourni les outils qui ont permis de penser l entreprise comme «un sujet sociologique, capable d autonomie et créatrice de social au sens fort du terme, ce qui lie les individus et fait une société» (Bernoux P., 1999 : 13-14). Une autre explication tient à la nature des perspectives dégagées par la sociologie, en lien direct avec son objet principal, défini par Bernoux comme : premièrement, l étude de la construction des règles que tout groupe humain se donne pour agir, et deuxièmement, l analyse de la construction du sens que les individus donnent à leur action. Or, jusque 1975 environ, le mode d approche de l entreprise ne permettait pas de la penser comme «centre d autonomie et de capacité à créer des règles» (Bernoux, 1999 : 10). L entreprise a longtemps été perçue comme entièrement déterminée par des contraintes externes, sans qu aucun espace de liberté ne soit reconnu au groupe humain qui la constitue. Par ailleurs, le véritable objet sociologique était le travail. Ce dernier était le plus souvent envisagé dans une perspective instrumentale (l entreprise n étant que le lieu de son accomplissement), ou faisait l objet d une interprétation sociopolitique (l entreprise étant, dans ce cas, considérée comme le lieu d un rapport de force, de conflits, d exploitation, voire d aliénation, mais aussi comme lieu de médiation, par le biais du syndicalisme). Spurk J. (2000) établit un constat semblable, qualifiant la sociologie (française) de l entreprise d «enfant tardif». Il retrace le chemin et les contingences qui, en France, ont conduit la sociologie à s intéresser à l entreprise «en tant que lieu de création de richesses, d identité et de lien social» (2000 : 13) et pose la question des rapports entre l entreprise et la société au sein de laquelle elle existe (2000 : 13). Parmi les événements qui ont favorisé le développement d une sociologie de l entreprise, après 1975, Bernoux P. (1999 : 11) évoque tout d abord la crise économique : face à la montée du chômage, l entreprise est apparue comme «acteur capable de sauvegarder l emploi et, à travers lui, une valeur essentielle de socialisation de notre société». Sainsaulieu (1992, 1997) évoque cet épisode comme celui de la «réhabilitation» de l entreprise dans la conscience collective. Ce n est pas sans paradoxe : identifiée comme acteur incontournable pour sauvegarder l emploi, l entreprise est aussi la scène d exclusions. Sainsaulieu R. (1992 : 25-26) perçoit dans ces caractéristiques contextuelles les raisons de la légitimité d une sociologie de l entreprise : «Il devenait légitime de s interroger sur l entreprise contemporaine autrement qu en historien, économiste ou juriste, car les sociologues pouvaient y voir plus qu un simple appareil de production ou un territoire de combats sociaux épisodiques. Ils découvraient en l entreprise contemporaine réhabilitée la naissance d une véritable institution fondatrice de lien social et de culture intéressant la société tout entière». Ensuite, l apparition de certaines questions, d ordre théorique ou pratique, contribuera indirectement à renforcer l idée de l entreprise comme lieu de création sociale autonome. Parmi les thèmes émergents, on retrouve notamment le thème de la culture d entreprise, celui des politiques d intégration et de mobilisation des travailleurs, celui de la recherche de consensus, Plus globalement, c est le débat autour du rapprochement de l entreprise et de la société qui est ouvert. 9

11 Si la sociologie s est préoccupée de l entreprise, c est, d une part parce qu elle s est révélée comme objet sociologique proprement dit, et, d autre part, parce que la réflexion sur l entreprise est au centre de la critique de la société. Dans sa préface à la seconde édition de «Sociologie de l entreprise organisation, culture et développement», Sainsaulieu évoque les enjeux de l époque : «il s agit d inventer la ou les formes de société supportables au sein d une mondialisation de l économie libérale» (1997 : 16). L entreprise, en tant que lieu (et même acteur) de l invention de la société, est bien au cœur du débat mené autour de cette question, qui touche au sens du travail : «la société moderne est (donc) bien douloureusement en question autour d une régulation sociale pertinente au cœur même des entreprises et de leurs établissements. Et c est probablement autour du problème de l emploi pour tous que se cherchent des régulations nouvelles au cœur même des rapports de production» (1997 : 458). On comprend mieux à présent comment l entreprise a gagné l intérêt des sociologues et sa légitimité en tant qu objet sociologique. Il s agit maintenant d évoquer, dans les grandes lignes, l évolution des conceptions de l entreprise proposées par les différents paradigmes théoriques. De fait, de la même manière que chaque discipline scientifique permet un éclairage spécifique du phénomène entrepreneurial, chaque théorie sociologique apporte des éclaircissements de facettes différentes de l entreprise. On peut considérer que ces théories constituent «un ensemble d outils théoriques à adapter aux différents champs d une totalité unique» (Bernoux P., 1999 : 14). Ces théories peuvent être regroupées par paradigmes, en fonction de leur type de questionnement et de leurs référents théoriques. Chacun des paradigmes se constitue autour de questions centrales que l on va tâcher d expliciter brièvement. Une des premières questions de la sociologie par rapport aux entreprises visait la compréhension des modes de rationalisation des structures sur lesquelles elles fonctionnent. Max Weber (1920) pose, en effet, la question de la légitimité de l exercice de l autorité, dans le système capitaliste de la fin du 19 ème siècle, en Occident. La domination capitaliste est identifiée comme étant de type rationnel légal et s incarne dans la bureaucratie. L intention de Weber n était pas d élaborer une théorie de l entreprise, mais il est permis d appliquer sa théorie de l action rationnelle à l entreprise. La première représentation théorique sociologique de l entreprise transpose donc à l entreprise les principes qui régissent les systèmes bureaucratiques (modèle rationnel) ; l entreprise est, dès lors, entendue comme un objet structuré par un système de règles posées a priori, un système fondé sur la formalisation du rationnel dans la définition des fonctions, où la cohérence est assurée par la hiérarchie. De nombreuses critiques s attaqueront au modèle rationnel, soulevant les questions non abordées par celui-ci, telles que la reconnaissance de l acteur et de son autonomie, l expression de comportements informels dans l entreprise, l existence de plusieurs rationalités, la prise en compte de l environnement de l entreprise, etc. L approche par la contingence, initiée par les travaux de Woodward J. (1965) et Chamberlain N. (1968), et développée, plus tard, par Pfeffer J. et Salancick G. (1978), Aldrich H. (1979), Mintzberg H (1979, 1982, 1990), intègre, quant à elle, des variables contextuelles pour expliquer comment les organisations se structurent. Mintzberg H. soutient que cette construction s opère par ajustement aux contraintes contextuelles, d une part et en veillant à préserver la cohérence interne de l organisation, d autre part. On le voit, c est à partir de nouvelles questions, suscitées par les insuffisances des modèles précédents, que les sociologues pensent de nouveaux outils théoriques pour aborder l entreprise. Progressivement, l entreprise apparaîtra comme construite par des acteurs, comme un «système social concret» (Crozier M. et Friedberg E., 1977), lui-même ensemble de sous-systèmes, issu des rapports de pouvoir, L idée de «rationalité limitée» est introduite, on prend en compte les comportements informels dans l entreprise ; on admet que ceux-ci, bien que constituant des infractions à la règle (formelle), peuvent s avérer efficaces. L analyse stratégique (Crozier M. et Friedberg E., 1977) permet, par exemple, de rendre compte des rapports de pouvoir, des tensions, au sein de l entreprise, entre division du travail et coopération. La question centrale, à la base du développement des théories qui s inscrivent dans ce «paradigme de l acteur et de ses enjeux», pour utiliser l appellation générique que lui donne Bernoux P. (1999), est celle de la construction des organisations. Après la question de la construction des organisations, vient celle de leur permanence, de ce qui fait que le lien social qui s actualise, au travers de l entreprise en particulier, perdure. Cette question ouvre le champ à des réflexions sur la constitution de sociabilités collectives au sein des entreprises, sur la culture (comme cadre de pensée, comme système de valeurs, comme système de règles), sur les cultures d entreprise, sur la construction de l identité au travail, sur la confiance, La théorie des conventions a, par exemple, donné lieu à d intéressants apports répondant aux interrogations suscitées par la coopération (inscrite dans la durée) dans les organisations conçues comme des systèmes de liens sociaux. L hypothèse centrale défendue par les auteurs de la théorie des conventions (Boltanski L. et Thévenot 10

12 L., 1987) tient dans la proposition suivante : «Sinon l harmonie, tout du moins la possibilité des relations entre personnes repose ( ) sur des systèmes d équivalences partagées, des grandeurs communes, permettant à chacun de retrouver les repères (objets, individus, relations) qui vont guider ses relations dans la situation, lui fournir les éléments de caractérisation de celle-ci. Ces grandeurs, ces systèmes d équivalences, se déploient dans des mondes régis par la cohérence des principes qui y sont activés» (Amblard H et al., 1996 : 78). Cette approche propose donc de comprendre les modalités de construction d accords, non plus à travers les jeux des acteurs, mais par les justifications sur lesquelles elles reposent. La coopération n est, en effet, possible que grâce à l existence de cadres communs, de conventions, entendues comme «systèmes d attentes réciproques sur les compétences et les comportements, conçus comme allant de soi et pour aller de soi.» (Bernoux, 1999 : 208). Les auteurs définissent six mondes (sous des formes idéal-typiques) régis par la cohérence des principes qui y sont activés. Ces mondes sont aussi appelés natures, faisant ainsi allusion à ce qui paraît naturel dans un groupe. Chaque monde identifie un principe supérieur commun, un ordre de grandeur (de l état de grand à l état de petit, ou de ce qui est le plus valorisé à ce qui l est moins), un répertoire d objets qui confortent et matérialisent le bien commun. Pour brièvement évoquer les six natures identifiées par Boltanski L. et Thévenot L. (1987), on se réfère à Bernoux P. (1999 : ) : «Il y en a six : inspirée (la créativité), domestique (l art des relations familiales, de la tradition), du renom (relations publiques, vedettes, opinion), civique (le fait de tous, l égalité), marchande (biens convoités par tous, équivalence monétaire), industrielle (impératif de productivité)». Une relative harmonie est, en principe, assurée au sein d un même monde, notamment par la référence au principe supérieur commun qui le régit. En réalité, chaque situation concrète est le lieu de friction de différents mondes et, par conséquent, sujette à controverses. L entreprise est, par exemple, un lieu caractérisé par la présence de plusieurs natures qui s accommodent. La théorie des conventions pose la question des modalités de construction d accords en termes d équivalence entre des natures : dans le cadre de la relation de travail, identifiée comme nécessairement conflictuelle et coopérative, des équivalences sont à trouver entre le salaire (qui relève de la nature marchande) et la productivité (qui relève de la nature industrielle ou domestique). La relation de travail est qualifiée de confiance dans l ordre domestique, et de production dans l ordre industriel. Une autre théorie sociologique nous éclaire sur les conditions de l accord et de sa permanence, dans les organisations : il s agit de la sociologie de la traduction (Callon, 1989 ; Latour B., 1992). Celle-ci est, en outre, particulièrement intéressante lorsqu il s agit d expliquer le changement et l innovation dans les organisations et dans l entreprise en particulier. Cette dernière question est précisément une des préoccupations de premier plan à l heure actuelle, parmi les théoriciens et les acteurs socioéconomiques. Si le questionnement de départ des auteurs de la sociologie de la traduction est plutôt d ordre épistémologique (question portant sur la construction du discours scientifique), les outils qu ils proposent n en sont pas moins pertinents pour appréhender l entreprise et ce qui s y passe. On peut notamment étudier l entreprise à travers le concept de réseau, comme somme d entités humaines et non-humaines, articulées entre elles («méta-organisation» rassemblant des humains et des non humains, «mis en intermédiaires» les uns avec les autres). Par ailleurs, on peut considérer l entreprise comme faisant partie de réseaux, comme entité parmi d autres, dont la stabilité conditionne celle de l ensemble. (Amblard H. et al. : 1996 : 168). Les sociologues de la traduction soutiennent que la mise en œuvre d une innovation nécessite une chaîne d acteurs pour lesquels cette innovation doit devenir un enjeu. Cette chaîne se constitue à travers un long travail d intéressement des acteurs, impliqués de près ou de loin. Ce travail d intéressement passe par une opération de traduction des intérêts des acteurs dans un langage qui est le leur ou qu ils peuvent s approprier, qui répond à leur logique, qui s inscrit dans leurs préoccupations et leurs représentations. C est l analyse du cheminement qui mène au changement, ou du changement «en train de se faire», qui intéresse les sociologues de la traduction. On le voit, au terme de cet exposé de l évolution du questionnement sur l entreprise et des concepts choisis pour évoquer les problématiques autour de cet objet, la sociologie pose un regard multiple sur l entreprise. Il est, dès lors, difficile d articuler les différents référentiels théoriques dans un paradigme unique. Certains auteurs ont, néanmoins, tenté cet exercice. Ainsi, Amblard H. et al. (1996) et Bernoux P. (1999) proposent une approche, centrée sur le concept de logique d action, qui vise à répondre à la double nécessité, d une part, de «jeter des ponts entre théories, écoles, paradigmes» (Amblard H. et al., 1996) et, d autre part, d intégrer les outils mis à disposition par l analyse stratégique tout en apportant une nuance à sa lecture trop conflictuelle (centrée sur les jeux de pouvoir). Cette approche est d un intérêt des plus évident dans la mesure où elle accorde une égale importance aux situations concrètes d action, aux variables de contexte et à l expérience passée des individus et des collectivités, ainsi qu à leur histoire. De fait, elle se préoccupe des composantes biographiques, relationnelles, culturelles et situationnelles, des stratégies, des attitudes et des comportements des acteurs sociaux, et ce, dans une perspective dynamique. 11

13 D autre part, cette approche pluridimensionnelle évite le piège du morcellement de l objet d étude et doit permettre d appréhender celui-ci dans sa cohérence sociologique globale La psychologie Tout comme la sociologie, la psychologie ne dispose pas, à notre connaissance, d un corpus théorique solide en ce qui concerne l entrepreneuriat et l entrepreneur. Cette absence n est nullement à attribuer à un manque de questions et de travaux sur le sujet. Nombreux sont les scientifiques qui ont cherché à établir le profil psychologique de l entrepreneur et il existe une abondante littérature sur le sujet. De nombreux auteurs ont, par ailleurs, tenté d établir des liens entre le type psychologique d entrepreneur et la performance de l entreprise. Les thèmes de la motivation ou de «l esprit d entreprise» ont, eux aussi, suscité beaucoup d intérêt. Certains auteurs se sont basés sur les observations précitées pour construire des typologies. Enfin, pour être complet, il faut encore évoquer les interprétations de type psychanalytique. Nous évoquerons les références de quelques-uns uns de ces travaux par la suite. Les productions de la psychologie en matière d entrepreneuriat souffrent de nombreuses critiques. Certains, sociologues, entre autres, l ont notamment accusée «d avoir des buts d intégration, voire manipulatoires, éliminant les problèmes de rapports sociaux et de pouvoir» (Bernoux, 1999 : 67). Des critiques d un autre ordre visent principalement le manque de confirmation empirique de nombreux modèles proposant des stéréotypes psychologiques de l entrepreneur. Ceux-ci décrivent trop souvent les extrêmes d une population donnée, de sorte que l on n y reconnaît absolument pas la grande majorité des individus qui la composent. C est une des critiques formulées par Chell E. (1985) à l encontre du modèle de Kets de Vries M.F.R. (1977). Pour ce dernier, l entrepreneur est caractérisé par une personnalité déviante, incapable de s intégrer dans toute organisation préexistante. Cette inadéquation est une source d angoisse contre laquelle il ne peut lutter qu en créant lui-même sa propre organisation, sa propre entreprise. Parmi les tentatives d identification d un (ou de plusieurs) traits psychologiques qui caractériserai(en)t le groupe des entrepreneurs par rapport au groupe des non-entrepreneurs, on peut citer celle de McClelland (1961), dont les travaux mettent en avant le besoin d accomplissement («the achievement motivation») comme caractéristique première de l entrepreneur. Timmons (Timmons J.A. et al., 1977) liste, quant à lui, pas mo ins de vingt caractéristiques qui différencient les entrepreneurs des autres. Dans une édition plus récente du même ouvrage (1999 : ), il retient six thèmes dominants relatifs aux attitudes et comportements («desirable and acquirable») caractérisant l entrepreneur : «commitment and determination ; leadership ; opportunity obsession ; tolerance of risk, ambiguity, and uncertainty ; creativity, self-reliance, and ability to adapt, motivation to excel». On le voit, la frontière entre les caractéristiques attendues et celles qui sont effectivement observées n est pas toujours très claire et la limite entre le discours analytique et le discours prescriptif est facilement franchie. Pour terminer, on peut reprendre la suggestion de Venkataraman S. (1997), qui signale que les progrès de la psychologie cognitive ouvrent des perspectives intéressantes d investigation autour de questions peu traitées jusqu alors. Il s agit notamment d identifier les différences entre entrepreneurs et non-entrepreneurs du point de vue cognitif (importance de l accès à l information, les «knowledge corridors» ou connaissances spécifiques, différences interindividuelles de traitement du risque au niveau cognitif ). On peut aussi étudier les différences interindividuelles du point de vue comportemental (différence des processus créatifs, des stratégies face au risque ) 1.4. Les sciences de la gestion Le management est avant toute chose «un ensemble de pratiques empiriques tâtonnantes, puis systématisées autour d une doctrine, le taylorisme, s efforçant d établir les bases scientifiques d un système d organisation du travail idéal» (Tapia C., 1991 : 27). A l origine, le management est bien une pratique : il s agit de «l art de commander, de manier les hommes et les choses, d articuler les facteurs de production, dont la force de travail, de maîtriser les situations internes et les événements externes, en vue d obtenir les meilleurs résultats économiques possibles» (Tapia C., 1991 : 26). A cette première conception de la gestion comme pratique, est associée une perception relativement restreinte de l entreprise comme «cellule du système économique». Progressivement cependant, les connaissances acquises de l expérience seront systématisées et vont constituer un corps autonome, qui fera l objet d un enseignement dans les «business schools» ou à l université. Le management tendra vers une visée de plus en plus analytique. Peu à peu, son champ s élargit, intégrant des aspects plus complexes de la vie de l entreprise et des organisations de manière plus générale. 12

14 Le management est bien à la fois une pratique et un corps de connaissances théoriques, la première de ces caractéristiques étant aussi celle qui, historiquement, précède la seconde. Drancourt M. fait apparaître ce double aspect en le définissant comme «la théorie et la pratique des entreprises et plus généralement de toutes les structures organisées» (1998 : 235). Le management vise l élaboration de politiques «scientifiques» de l organisation et du commandement. Le management s est enrichi des préoccupations et avancées des sciences sociales. Grâce aux travaux et enquêtes de ces dernières décennies, il a été amené à prendre en compte des aspects de la vie de l entreprise ignorés jusque là tels que, par exemple, les systèmes de comportements, d aptitudes, de compétences, ou encore les mécanismes de la prise de décision, les réseaux de communication et d information, l ensemble de règles, les conventions internes, la hiérarchie, les modes d intégration des groupes ou des individus dans l organisation Le management des années 1960, développant notamment un intérêt pour l environnement dans lequel sont prises des décisions (théorie de la décision) est, en effet, loin du management classique des débuts (Taylor F.W., 1909 ; Fayol H., 1916), qui avait identifié la planification, l organisation, la coordination et le contrôle comme principales fonctions des managers (fonctions normatives ne recouvrant pas l entièreté de leurs activités effectives). Parallèlement à l élargissement du champ du management, c est aussi la représentation de l entreprise qui évolue : d abord considérée comme cellule du système économique (principalement orientée vers des objectifs de production), ensuite comme collectivité, espace social (constitué de relations contractuelles, de systèmes de comportements, de processus cognitifs et affectifs, ), et enfin, comme réalité sociale et culturelle (créatrice de social, de symboles, de culture, et investie de responsabilité par rapport à la société). Si cette tendance de fond à l élargissement des dimensions prises en compte est bien réelle, il faut cependant mettre un bémol à ce propos. Que dit vraiment le management de l entreprise comme collectivité, espace social, réalité sociale et culturelle, et dans quelle mesure ces considérations l intéressent-t-il, si ce n est à titre instrumental, à partir du moment où sa préoccupation première reste opérationnelle (la gestion efficace des organisations, une mobilisation et une motivation accrues des travailleurs au service des buts de l entreprise)? Un courant critique des années 1970 et 1980 s est d ailleurs exprimé, remettant en cause la pensée analytique du point de vue de son efficacité directe pour l entreprise. On pourrait plus longuement réfléchir sur le statut épistémologique des sciences de la gestion, situées au carrefour de regards disciplinaires et paradigmatiques diversifiés, focalisant sur un même objet mobilisateur, plus ou moins circonscrit. Le statut de cette discipline est peu clair en raison de la difficulté d identifier ses référents théoriques propres, sa méthodologie originale ; elle ne constitue pas un corps de connaissances autonome, du moins en ce qui concerne une théorie de l entrepreneur. Face à ses velléités d autonomie, Tapia C. (1991 : 13) se montre très critique : l autonomisation du management par rapport aux sciences humaines mène à la dégradation des connaissances «par appauvrissement du contexte réflexif et analytique de leur émergence» (1991 : 13). La «science» du management tend en fait à rompre tout rapport avec les sciences humaines et pêche souvent par excès de schématisation et de simplification, produisant des théories normatives et dogmatiques, fort appréciées, du reste, des hommes de terrain. 2. Pluralité et relativité des projets de systématisation des cadres théoriques Peu d auteurs ont déjà tenté de proposer un inventaire critique de la production scientifique concernant l entrepreneuriat et la création d entreprise. Dans ce contexte, la démarche de Bull I. et Willard G. (1995) est originale, dans la mesure où elle est propose une série de critères permettant de structurer cet inventaire. Selon ces auteurs (1995 : 2), «The existing literature can be grouped into five broad categories. The first, which is not concerned with theory, focuses on a definition of the word entrepreneur. A second category might be considered the trait approach, i. e., the study of psychological traits of people identified as entrepreneurs. Another is the study of success strategies, reasons offered to explain the success of new and existing business ventures. A fourth category of papers is the study of the formation of new ventures. And finally, there are papers that study the effect of environmental factors on entrepreneurial actions». Une telle proposition est intéressante, mais comporte quelques limites et peut être critiquée. Ainsi, une des faiblesses du découpage élaboré par les deux chercheurs américains réside dans le fait que les cinq catégories ne sont pas parfaitement mutuellement exclusives. Par exemple, les caractéristiques de l entrepreneur, telles que ses 13

15 traits de personnalité, pourraient être intégrées à une réflexion sur les facteurs de réussite 3 («reasons offered to explain the success»). Ceci rendrait caduque la catégorisation proposée, puisque les recherches relevant de la seconde catégorie pourraient également relever de la troisième. De même, la frontière entre cette dernière et celle relative à l environnement de l entreprise n est pas toujours évidente. Cette superposition relative des catégories peut cependant être évitée si l on considère que la troisième catégorie renvoie exclusivement aux facteurs stratégiques qui expliquent la réussite ou l échec de l entreprise. Dans ce cas, cette catégorie se cantonnerait strictement aux travaux portant sur les actions organisées et organisatrices menées par l entrepreneur, analysées du point de vue de leur impact sur le développement de l entreprise, abstraction faite des caractéristiques de l entrepreneur ou de son entreprise. Le caractère relatif de la typologie apparaît plus clairement si l on se réfère à un exemple concret. Prenons celui de l article de Janssen F. (2000), qui se préoccupe des déterminants de la croissance des petites et moyennes entreprises et dont l étude s apparente donc au troisième courant circonscrit plus ou moins précisément par Bull et Willard. Selon Janssen, il est possible de classifier les recherches sur les déterminants de la croissance en cinq familles principales : les travaux centrés sur les caractéristiques du dirigeant, ceux portant sur les caractéristiques de l entreprise, ceux liés à la gestion de celle-ci, ceux analysant l influence de variables exogènes et ceux étudiant les stades de développement de l entreprise. Dans cette perspective, l auteur considère donc les catégories 2 (traits) et 5 (environnement) de Bull et Willard comme inscrites dans la catégorie 3 de ces derniers, traitant des facteurs de succès des entreprises. Ce simple exemple démontre la subordination des typologies élaborées à l angle d approche et à l objet privilégié. Le texte de Janssen nous amène également à souligner une autre limite de la typologie de Bull et Willard. En effet, celle-ci s avère incomplète : la liste des courants identifiés n est pas exhaustive. On pourrait y ajouter, en s inspirant de Janssen, un courant lié à l examen des étapes du développement du projet entrepreneurial et/ou de l entreprise. En outre, l examen attentif de la littérature que nous avons mené nous permet de définir encore une autre piste non indiquée par les deux spécialistes américains. Il s agit de l ensemble des analyses portant sur le rôle et les fonctions, tant économiques que sociales, de l entrepreneur et de la création d entreprise 4. Face aux limites qui viennent d être énoncées, faut-il pour autant abandonner toute volonté taxonomique? Nous ne le pensons pas, dans la mesure où l identification de différentes tendances et objets spécifiques de recherche facilitera notre positionnement théorique et méthodologique. Dès lors, nous structurerons la présentation synthétique de la littérature relative à notre thème de recherche autour des six axes suivants : 1. les approches visant l élaboration d un cadre conceptuel ; 2. les approches centrées sur la caractérisation empirique et la classification des créateurs d entreprise ; 3. les approches étudiant la création en tant que processus ou concrétisation de celui-ci; 4. les approches liées à l identification des facteurs de développement, de succès ou d échec ; 5. les approches environnementales, préoccupées par le contexte de l action entrepreneuriale et les variables exogènes à l entreprise ; 6. les approches fonctionnalistes, analysant les rôles et fonctions de cette action. Plutôt que de parler de paradigmes, ce qui supposerait un certain niveau de structuration et de totalisation, nous parlerons d approches, terme qui nous paraît plus adéquat pour désigner un ensemble d analyses ou de réflexions ayant la même préoccupation par rapport à un objet donné. Les recherches et théories qui vont maintenant être survolées relèvent tantôt de la microéconomie, tantôt de la macroéconomie, tantôt de la sociologie des organisations, tantôt de la sociologie générale, tantôt de la psychologie, tantôt des sciences du management. Ces travaux sont nombreux et adoptent des perspectives variées. Il sera, par conséquent, impossible d en faire un inventaire complet et détaillé. Tout au plus pourronsnous présenter ces perspectives de manière concise, sans en développer le contenu. De fait, nous n avons pas ici 3 La délimitation de la troisième catégorie par Bull et Willard est elle-même relativement floue. Sont-ce uniquement les stratégies qui sont visées par ces auteurs ou incluent-ils l ensembles des raisons avancées pour expliquer la réussite? Dans ce dernier cas, des éléments d ordre extérieur à l action de l entrepreneur et à sa stratégie pourraient donc également être considérés. Les propos des auteurs ne permettent pas de répondre à la question. 4 A ce propos, il serait possible d argumenter, en faisant référence à Casson (1991), qui propose deux types de définitions de l entrepreneur, l un indicatif, l autre fonctionnel, que cette dernière piste relève en fait du premier courant, centré sur le projet conceptuel. Néanmoins, nous n adopterons pas ce point de vue, étant donné l importance et la spécificité de la littérature «fonctionnaliste». 14

16 l ambition de réaliser une étude bibliographique exhaustive de la question (plusieurs tomes n y suffiraient pas) mais de présenter succinctement les six approches que nous avons isolées, celles-ci devant nous fournir, par la suite, les éléments nécessaires à la poursuite de l objectif de notre travail. La présentation des différentes approches se fera sans a priori quant à leur pertinence par rapport à l objectif spécifique de notre recherche. Le lecteur ne doit pas trouver dans l ordre de présentation l expression d une préférence quelconque de notre part ou d une progression dans la valeur heuristique des perspectives présentées. L intérêt des différentes approches du point de vue de notre problématique propre sera débattu par la suite. Les travaux qui seront présentés sous la même appellation peuvent être d origines diverses, mais présentent une communauté de sensibilité par rapport à l objet de recherche qui est le nôtre. Remarquons que certains auteurs combinent parfois, au sein de leurs publications, plusieurs approches et que, dès lors, le découpage que nous proposons peut paraître artificiel. Il n en demeure pas moins que celui-ci offre l avantage de présenter de manière synthétique et pédagogique un foisonnement de recherches et de théories. 3. L approche conceptuelle Une des préoccupations qui structurent le travail des auteurs rencontrés lors de l exploration de la littérature porte sur la mise au point du cadre conceptuel scientifique afférent aux notions d entrepreneur et d entrepreneuriat. Cette préoccupation correspond à un enjeu majeur, dans la mesure où c est de la délimitation et de la construction de l objet de recherche dont il s agit. C est d ailleurs la raison pour laquelle un chapitre complet de notre travail y sera consacré. Dès lors, nous nous limiterons, dans ce point, à proposer un inventaire général de ce courant de la production scientifique. La conceptualisation des notions qui nous intéressent ici est, comme le font remarquer Redlich F. (1949), Wortman M. (1987), Ireland R. et Van Auken P. (1986), Chell E. et al. (1991), Filion L. J. (1991, 1997) ou Gartner (1990), rendue malaisée par la multiplicité des points de vue envisageables et la polysémie de ces mêmes notions. Les difficultés sont d autant plus grandes que, comme le souligne Wu S. (2000), l entrepreneuriat n est pas une notion stable dans le temps et correspond à un phénomène en proie à une continuelle évolution. C est pourquoi, diverses démarches coexistent. Tout d abord, il faut souligner l importance d une littérature de type normatif et prescriptif concernant l entrepreneur. Il y est question des compétences, traits de personnalité, qualités, savoirs, ressources que tout (candidat) entrepreneur se doit de posséder. A titre d exemple, nous citerons de Woot P. (1968), White R. (1977), Kingstone B. (1981), Miner J. (1996a, 1996b), le Cercle Economique de la Fondation Roi Baudouin (1998), Hisrich R. et Peters M. (1998) et Libecap G. (1998). Ces écrits sont d un intérêt limité, dans la mesure où ils relèvent plus du discours idéologique ou du sens commun que de la production scientifique. Leur valeur heuristique est relativement faible, aussi nous ne nous y attarderons pas. D autres publications ont un objectif pragmatique et visent le conseil des candidats entrepreneurs. C est notamment le cas de Desseigne G. (1996) et de Basso O. et Bieliczky P. (2001). Certains auteurs, tels que Braudel F. (1986), Chadeau E. (1988), Boutillier S. et Uzunidis D. (1995, 1996, 1999) ou Kurgan-van Hentenryck (2000) adoptent une perspective socio-historique en s intéressant à l identification et à la caractérisation des groupes sociaux ou des agents économiques qui, aux divers moments de l évolution économique, peuvent être identifiés comme «entrepreneurs». Le travail de ces auteurs met en évidence le caractère relatif, du point de vue socio-historique, des notions d entrepreneur et d entrepreneuriat, et éclaire leur dimension idéologique. D autres auteurs procèdent par opposition ou par comparaison pour clarifier les concepts. C est le cas de Carland J. et al. (1984), qui soulignent notamment les différences entre entrepreneur et propriétaire, ou de Aumont B. et Mesnier P. M. (1995), préoccupés par les points communs entre entrepreneur et apprenant. Dans cette optique, plusieurs publications concernent la distinction entre entrepreneur et manager. Nous pensons, entre autres, à Bellu R. (1988), Miner J. (1990) et Fagenson (1993). Casson M. (1982), quant à lui, s intéresse à la distinction entre entrepreneurs et dirigeants de petites et moyennes entreprises. Carrier C. (1997) identifie, pour sa part, les spécificités de l «intrapreneur». Cette manière d envisager la question nous amène à considérer les nombreux auteurs qui ont tenté d élaborer une définition compréhensive du concept d entrepreneur et qui se sont donc penchés sur les traits communs des individus relevant de cette catégorie. Cette littérature, concernée par une définition «indicative» (Casson M., 15

17 1991), est, par conséquent, à la frontière entre les deux premiers axes identifiés précédemment (approches conceptuelles / approches centrées sur la caractérisation empirique et la classification), ce qui démontre, une fois encore, la relative difficulté de classifier les travaux concernant l entrepreneuriat. Néanmoins, les définitions indicatives dont il est question dans le premier axe relèvent plus d une logique déductive 5, ce qui les distingue des caractéristiques visées par l axe deux, plus souvent identifiées dans le cadre d une démarche inductive. Il faut néanmoins admettre que celle-ci contribue également à la clarification d un cadre conceptuel opérationnel. Nous y reviendrons dans le point suivant. Parmi les textes proposant une définition indicative, on peut citer celui de Bull I. et Willard G. (1995), dont l effort de systématis ation est tout aussi remarquable que celui fourni par Hisrich R. et Peters M. (1998), celui de Drucker P. (1985a), parfois à la limite du propos prescriptif, celui de Schein E. (1994), celui de Cohen E. (1994), celui de Miner J. et al. (1992a) et celui de Verbeeren B. (2000), qui met en exergue les traits spécifiques de l entrepreneur œuvrant dans le secteur non marchand. Complémentairement à ces définitions indicatives, et pour reprendre la distinction élaborée par Casson M. (1991), il convient d identifier les définitions «fonctionnelles». Comme le synthétise Wtterwulghe R. (1998 : 37), celles-ci ont pour projet la délimitation des fonctions de l entrepreneur, alors que les définitions indicatives 6 proposent un inventaire détaillé des caractéristiques des personnes qui remplissent ces fonctions. Ici aussi, la distinction est parfois factice et ne se justifie qu à des fins didactiques. De fait, comme le souligne Wtterwulghe (1998 : 37), les deux points de vue sont indissociables : «l approche fonctionnelle permet de déterminer les caractéristiques spécifiques nécessaires à l entrepreneur pour remplir efficacement sa fonction. Ces mêmes critères constituent le fondement d une définition indicative de l entrepreneur. Chacune des deux approches se rattache en fait à une discipline scientifique particulière. Ainsi, l approche fonctionnelle a été privilégiée par les économistes, pionniers dans le domaine de l entrepreneuriat. L école behavioriste est à la source de l approche indicative. Bien que complémentaires, les deux types d approches sont chacune tributaires des prémisses propres à la science qui les a générées». On peut prendre distance par rapport aux propos de Wtterwulghe en ce qui concerne les rapports étroits entre définitions indicatives et école behavioriste en soulignant que les caractéristiques mises en évidences ne sont pas nécessairement du niveau comportemental ou psychologique, mais peuvent également être d ordre plus structurel, comme c est le cas chez Verbeeren B. (2000) et dans de nomb reux travaux qui seront abordés ultérieurement, notamment lors de la discussion relative à l axe 2 de la littérature. Cependant, force est de reconnaître le besoin d intégrer les deux perspectives et la relative difficulté de les distinguer de manière catégorique. Toutefois, étant donné l ampleur et la spécificité de la littérature adoptant une approche fonctionnaliste ou fonctionnelle, nous préférons l aborder de manière spécifique et la considérer comme un axe à part entière de la production scientifique portant sur l entrepreneuriat et l entrepreneur. Ce sera l objet du point 8. Les références qui viennent d être évoquées seront plus amplement abordées lors de l élaboration du cadre conceptuel spécifique qui sera utilisé dans notre recherche. C est pourquoi leur examen a été succinct. Celui-ci rappelle les limites et la fragilité de toute tentative de catégorisation des travaux portant sur notre champ d analyse. 5 Pour rappel, la démarche inductive procède d un mouvement de généralisation partant du particulier et du factuel vers la modélisation et la théorisation, alors que la démarche déductive s initie de la construction abstraite et générale vers l examen du spécifique. Dans ce cadre, comme le font remarquer Quivy R. et Van Campenhoudt L. (1995 : 122), à chaque démarche correspond un type de concept précis : «le concept opératoire isolé est un concept construit empiriquement à partir d observations directes ou d informations rassemblées par d autres [par contre,] le concept systémique n est pas induit par l expérience ;il est construit par raisonnement abstrait : déduction, analogie, opposition, implication, etc, même s il s inspire forcément du comportement des objets réels et des connaissances acquises antérieurement sur ces objets. Dans la plupart des cas, ce travail abstrait s articule à l un ou l autre cadre de pensée plus général, que l on appelle un paradigme». A la démarche déductive correspond donc le concept systémique, tandis que le concept opératoire isolé renvoie à la démarche inductive. 6 A la lumière des distinctions présentées en note 3, il est possible de positionner les différents apports conceptuels rencontrés dans la littérature. Les définitions indicatives qui s inscrivent dans une démarche déductive (concepts systémiques) sont présentées dans la première catégorie des approches (élaboration d un cadre conceptuel). Les définitions indicatives élaborées par une démarche inductive (concepts opératoires isolés) seront détaillées dans les approches centrées sur la caractérisation empirique des créateurs. Quant aux définitions fonctionnelles, qu elles soient inductivement ou déductivement élaborées, nous les aborderons lors de la présentation du dernier point de ce chapitre, consacré aux approches fonctionnalistes. 16

18 4. Les approches centrées sur la caractérisation empirique et la classification des créateurs d entreprise et des entrepreneurs Nous venons de voir que, parmi les contributions s inscrivant dans le premier axe de la littérature, certaines ont pour objet l identification déductive des spécificités de l entrepreneur. Complémentairement à celle-ci, d autres travaux, qui visent la caractérisation empirique de cet acteur, ont été publiés. Ces textes, issus d une méthodologie inductive, tentent d identifier factuellement les traits typiques des entrepreneurs et, dans certains cas, la classification de ceux-ci sur la base de leurs attributs. Ceux-ci sont, par ailleurs, parfois mis en relation avec les facteurs de développement, de succès ou d échec de l entreprise. Les travaux abordant cette relation peuvent également être considérés comme relevant du quatrième axe présenté précédemment, qui sera développé au point 6 de ce chapitre. Les références relatives au second axe, qui fait l objet de ce point, sont particulièrement nombreuses. Une manière de s y retrouver est de se focaliser sur le type de traits mis en évidence. Certains auteurs privilégient, par exemple, les dimensions psychologiques, d autres les aspects sociologiques, et d autres encore les composantes économiques, financières ou managériales. La perspective psychologique, celle visée par Wtterwulghe sous le vocable d école behavioriste, est sans doute la plus répandue. Les monographies et les articles consacrés à la psychologie de l entrepreneur foisonnent en effet. Ces écrits sont, le plus fréquemment, d origine nord-américaine. Il y est question des motivations et de la personnalité des entrepreneurs. C est souvent, en filigrane, le thème de l «esprit d entreprise» qui sous-tend l analyse, comme c est explicitement le cas chez Mancuso J. (1973), Timmons J. (1989a), Gilder G. (1984) et Ponson B. et Schaan J. (1993). On relèvera, dans cette lignée psychologique, les travaux 7 de McClelland D. (1961, 1971), Shapero A. (1975), Kets de Vries M. (1977), Harris M. (1978), Hull D. et al. (1980), Ritchie J. et al. (1982), Brockhaus R. (1979, 1980b, 1982), Drucker P. (1985a, 1985b), Brockhaus R. et Horwitz P. (1986), Carland J. et al. (1989), Bird B. (1989), Gartner W. (1989), dont l article poursuit une finalité plus méthodologique qu analytique, Gasse Y. (1990), Sexton D. et Bowmann N. (1990), Caird S. (1993), et Naffziger D. (1995). Bon nombre de ces auteurs identifient le besoin d autonomie, le «goût du risque» et la capacité de le gérer, ainsi que celle de développer des comportements innovants, comme étant les traits saillants de l esprit d entreprise. Parfois, l identification de traits psychologiques est menée par contraste avec d autres acteurs, comme, par exemple, les managers (Kent C. et al., 1982 ; Miner J., 1990 ; Chell et al., 1991). Parfois, elle s articule avec l examen comparatif des entrepreneurs selon leur genre (De Carlo J. et Lyons P., 1979 ; Bowen D. et Hisrich D, 1986 ; Hisrich R. et Brush C., 1984, 1986 ; Hisrich R., 1986 ; Langan-Fox J. et Roth S., 1995). Plusieurs auteurs ont recours à l utilisation de tests de personnalité pour mener à bien leurs analyses. C est le cas de Palmer M. (1971), Sexton D. et Bowman N. (1986), Johnson B. (1990), Crant J. (1991), Buttner E. (1993), Spector P. et O Connell B. (1994) et Koh H. (1996). Remarquons que certains se montrent critiques face à ce type de recherche. Nous pensons, notamment, à Chell E. (1985), Shaver K. et Scott L. (1991) et Shaver K. (1995), qui prennent distance par rapport à l idée de configurations psychiques et caractérielles propres aux entrepreneurs. En filigrane, c est le vieux débat entre les tenants de l «acquis» et ceux de l «inné» qui transparaît. Par ailleurs, de multiples tentatives ont été menées afin d identifier les liens entre la psychologie de l entrepreneur, ses motivations et les performances de son entreprise. Parmi celles-ci 8, relevons celles de McCLelland D. (1961, 1986), de Hornaday J. et Aboud J. (1971), de Durand D. et Shea D. (1974), de Smith N. et al. (1976), de Kets de Vries M. (1977), de Brockhaus R. (1980a, 1980b), d Aldrich H. et Wiedenmayer (1982), de Smith N. et Miner J. (1984, 1985), de Sexton D. et Bowman N. (1984), de Miner et al. (1992b), de Khan A. (1986), de Miller D. et Toulouse J. (1986), de Begley T. et Boyd D. (1987), de Gasse (1988), de Perry C. et al. (1988), de Dubini P. (1989), de Carsrud A. et al. (1989), de Johnson B. (1990), de Kolvereid L. (1990), de Scherer R. et al. (1991), de Miner J. et al. (1992), de Bellu R. et Sherman H. (1993, 1995), celle de Francoz D. et Bonneau J. (1995) et celles de Miner J. (1996a, 1996b, 1997a, 1997b). 7 La liste n a pas la prétention d être exhaustive. 8 L attention de ces auteurs s est parfois également portée sur la personnalité du gestionnaire de l entreprise. 17

19 Certaines de ces tentatives ont également été critiquées, notamment par Redlich F. (1963), qui prend position contre les travaux de McCLelland D. (1961), jugés par cet auteur relever d un psychologisme évident. Enfin, la littérature relative aux caractéristiques psychologiques comporte également des analyses typologiques visant la catégorisation des entrepreneurs sur la base de celles-ci. Nous pensons, par exemple, à Laufer J. (1975) et à Carland J. et al. (1984). Chez certains chercheurs, ces typologies sont mises en rapport, tantôt avec les performances de l entreprise (Miner J., 1996a, 1997a, 1997b ; Rice G. et Lindecamp D., 1989), tantôt avec le type d entreprise créée (Smith N., 1967 ; Dunkelberg W. et Cooper A., 1982 ; Smith N. et Miner J., 1983 ; Davidsson P., 1988), tantôt avec leur logique d action, celle-ci influençant directement l évolution de l entreprise (Julien P. et Marchesnay M., 1996). Malheureusement, cette mise en relation est rarement étayée empiriquement. La production scientifique concernant les caractéristiques sociologiques est moins abondante. Certaines publications traitent de l effet, sur le développement d une trajectoire entrepreneuriale, de l origine sociale et de la possibilité socialement déterminée de mobiliser divers types de ressources. C est notamment le cas des écrits de Lupton T. et Wilson C. (1959), de Granovetter M. (1986), de Bird B. (1993) et de ceux de Boutillier S. et Uzunidis D. (1995, 1999), qui insistent sur l importance du capital social mobilisable 9. Ce faisant, ils contribuent à la déconstruction du mythe de l entrepreneur «self-made man», tel qu il est déjà mis à mal par Le Goff J. (1992), Shefsky L. (1994) et Kurgan-van Hentenryck G. (1999). Ces écrits s inscrivent dans la tradition structuro-fonctionnaliste, à l instar de ceux de Passeron J. (1989). Celleci est parfois elle-même critiquée, comme le fait Bertaux D. (1977), qui aborde le thème des trajectoires professionnelles 10 et refuse de souscrire à la conception d un déterminisme historique et structurel des biographies à partir de l appartenance de classe. En se penchant sur les choix et les stratégies de cadres devenus entrepreneurs, Dyer W. (1992) abonde dans ce sens. Bragard et al. (1987), tout comme Cohen E. (1988), Stanworth J. (1989), Lefèbvre E. (1990), et Minguet G. (1993) tentent de cerner le profil sociologique des entrepreneurs ou des dirigeants d entreprise. Certaines variables économiques sont également prises en considération dans ces travaux. Dans cette perspective, les travaux d Euro PME (1999) et de Aucouturier A. et Mouriaux M. (1994) sont intéressants : on y trouve, d une part, une démarche empirique structurée et un exemple d analyse quantitative à partir d une collecte d informations par questionnaire, et d autre part, une typologie des créateurs d entreprise fondée sur les résultats de ces informations. De même, les travaux empiriques de de Bruyne P. et Herman J. (1982) sont dignes d intérêt, dans la mesure où ils tentent d aborder l identification, notamment sociologique, des dirigeants des petites et moyennes entreprises en Wallonie. Katz J. et al. (1993) privilégient l étude des variables démographiques pouvant caractériser les entrepreneurs. Quant à Duncan O. (1965), son objet est plus général, mais est intéressant de notre point de vue : son propos est, en effet, la comparaison de l origine sociale des professionnels salariés avec celle des professionnels indépendants. La dimension familiale est privilégiée dans certaines analyses. Nous pensons notamment à celles de Harvey M. et Evans E. (1994), Dumas C. (1992) et Bauer M. (1993) qui envisagent les conflits possibles entre sphère familiale et sphère entrepreneuriale, à celles de Zarca B. (1993), centrées sur la distribution des ressources entre membres de la famille, et à celles de Lentz B. et Laband D. (1990) et Matthews C. et Moser S. (1995), concernées par le poids des antécédents familiaux chez les propriétaires de firmes. Quant à Gomolka E. (1977) et à Aldrich H. et Waldinger R. (1990), ils intègrent également la composante ethnique du profil sociologique des entrepreneurs à leurs travaux. D autres chercheurs adoptent une perspective culturaliste et s interrogent sur les relations entre entrepreneuriat et macro-contexte culturel (Weber M., 1920, 1922 ; Somb art W., 1926, 1932) ou entre entrepreneuriat et référents culturels (Smith N., 1967 ; Fleming W., 1979, Carland et al., 1984 ; Smith N. et Peterson R., 1986 ; Bellu R., 1988 ; Stimpson D. et al., 1990 ; Sweeney G., 1991 ; Spilling O., 1991 ; Storey D. et Strange A., 1992 ; Boutillier S. et Uzunidis, 1994 ; Antoine J., 1996 ; Takyi-Asiedu S., 1993) et/ou modèles normatifs (Gilder G., 9 Le thème de l accès aux ressources économiques, notamment sous la forme du patrimoine familial, est plus souvent abordé par les économistes, comme, notamment, Holtz-Eakin D et al. (1994) ou Laferrère (1988, 1998). 10 A ce sujet, il convient de souligner que la littérature sociologique relative aux trajectoires et aux identités professionnelles, telle qu elle est notamment développée par Sainsaulieu R. (1977), de Coninck F. et Godard F. (1989), Desveaux E. (1991), Dubar C. (1991, 1992), Coutrot L. et Dubar C. (1992), Courpasson D. (1994), Saglio J. (1994), Claisse F. et al (1998), Dubar C. et Tripier P. (1998) et Guillaume J. (1999), n aborde pas le cas des trajectoires entrepreneuriales, comme si seul était envisageable le cas des salariés, des employés et des sansemplois. 18

20 1984 ; Peterson R. et Norman R., 1986 ; McGrath R. et al., 1992 ; Fagenson E., 1993), parfois dans une démarche comparative. Le propos de Cochran T. (1965) est connexe, son objet étant la relation entre facteurs culturels et développement économique. Certains auteurs, au croisement des axes 2 et 4 identifiés précédemment, tentent d identifier les relations entre les caractéristiques sociales des entrepreneurs, notamment sur le plan éducatif et expérienciel, sur le développement de leur entreprise. C est le cas de Dunkelberg W. et Cooper A. (1982, 1990), Wynarczyck P. et al. (1983), Woo C. et al. (1989), Storey et al. (1987), Kalleberg A. et Leicht K. (1991), Ingham M. (1994), Storey D. (1994a), Hall G. (1995), Francoz D. et Bonneau J. (1995) et Westhead P. et Birley S. (1995). Les résultats de ces chercheurs sont cependant parfois contradictoires : certains indiquent l existence de relations, tantôt positives, tantôt négatives, selon les auteurs, entre caractéristiques de l entrepreneur et développement de l entreprise, alors que d autres constatent l inverse. La caractérisation, qu elle porte sur le plan psychologique, économique ou autre, des entrepreneurs et des créateurs d entreprise s accompagne parfois de tentatives de classification suivant ces caractéristiques. On citera, par exemple, les travaux de Stanworth J. et Curran J. (1976), de Ganty A. et Hiernaux J. (1981), intéressants notamment parce que centrés sur l examen empirique de la situation en Belgique francophone à la fin des années 1980, de Lafuente A et Salas V. (1989), de Woo C. et al. (1988, 1991), de Julien P. et Marchesnay M. (1996), de Simon Y. et Joffre P. (1997), de Hirisch R. et Peters M. (1998), de Wtterwulghe R. (1998), de Wennekers S. et Thurick R. (1999), et de Dejardin M. (2000). Les résultats de ces différents auteurs sont très diversifiés et difficilement comparables. De fait, les ancrages disciplinaires sont multiples et les critères de classification ne sont pas constants d une recherche à l autre. Davidsson P. (1988) tente, quant à lui, d établir une correspondance entre le type d entrepreneur et le type d entreprise mise sur pied. Son projet général est à rapprocher, dans une certaine mesure, de celui adopté par un grand nombre de chercheurs dont l objectif est l élaboration d une taxonomie des entreprises. Nous pensons, entre autres, à Julien P. et Chicha J. (1982), Bernard J. et Ravix J. (1988), Gartner et al. (1989), Birley S. et Westhead P. (1990), Siegel R. et al. (1993), Cohen E. (1994), Francfort I. et al (1995), et Ketchen D. et Shook C. (1996). 5. Les approches étudiant la création en tant que processus ou concrétisation de celui-ci Alors que les deux premiers types d approche se concentrent sur la personne de l entrepreneur et du créateur d entreprise, le troisième s attache à l examen de la création en tant que processus. Cet examen est tantôt mené au niveau macro (analyses, parfois comparatives, de situations régionales ou nationales), tantôt au niveau micro, (analyses «stratégiques», analyses en termes de freins et/ou d opportunités, analyses des ressources mobilisées). Dans le cas des analyses de niveau macro, certains auteurs envisagent la création en aval du processus créatif. Ils considèrent donc la concrétisation et le résultat de l acte créatif plutôt que son cheminement et sa logique interne. L objectif de leurs analyses n est pas de fournir des clefs pour la compréhension du processus de création ; elles se centrent en effet sur le résultat tangible de celui-ci, à savoir l apparition de nouvelles entreprises. Dans ce cadre, plusieurs catégories de travaux peuvent être identifiées. Parmi ceux-ci, certains se limitent à l élaboration et à la présentation d un état des lieux de la création d entreprises dans un espace-temps plus ou moins large. C est notamment le cas de Kumps A. et Taymans M. (1994), qui se limitent à l étude de la situation de la région de Bruxelles-capitale, de Julien P. et Marchesnay M. (1996) qui dressent le tableau de l évolution quantitative des créations d entreprises dans les pays industrialisés de 1975 à 1996, du Bureau d études Arthur Andersen (1998) et de l Agence pour la création d entreprises (1998), qui dressent des tableaux comparatifs de la situation des différents pays européens en ce qui concerne la création, de Timmons J. (1990), qui se livre à un travail prospectif sur l entrepreneuriat dans les années 1990, et de Storey D. (1982), qui analyse l évolution de la situation de la Grande-Bretagne. Love J. (1996) réalise également un travail descriptif sur les nouvelles entreprises de ce pays, en s attachant à les caractériser du point de vue de leur taille, de leur secteur d activité et de certains traits de leur créateur. Albessart C. et Guyot J.L. (2002) et Guyot J.L. (2002) effectuent le même type d analyse pour la Région wallonne. D autres études nationales ou régionales sont disponibles pour la Grande-Bretagne (Geroski P., 1991), les Etats-Unis (Hudson J., 1989, Audretsch D., 1995), le Japon (Yamawaki H., 1991), la France (APCE, 1998, 1999 ; Insee, 200a, 2000b, 2001), l Allemagne (Boeri T. et Cramer U., 1992), la Norvège et le Canada (OCDE, 1994). 19

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