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1 TROUBLE(S) sexualitžs / politiques / cultures numžro 3 TROUBLE(S) 3 opiums opiums enquête sur la masturbation les politiques des drogues interview de Nick Tosches figures du paradis interview de Jean Delumeau crée ta secte millénariste MAI2005 8EUROS

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3 édito Trouble(s) 3 sort plus tard que prévu. Ce retard mérite quelques explications. Publier une revue nécessite de concilier une diffusion somme toute restreinte en librairies et un coût élevé d impression. L équation est assez simple : plus on tire d exemplaires, moins ils nous reviennent chers, mais pour en tirer beaucoup, mieux vaut disposer de nombreux points de vente trop coûteux pour nous. Cette quadrature du cercle, la majorité des revues la contourne de deux manières : soit leurs membres possèdent suffisamment de ressources pour amortir le coût d impression, soit elles bénéficient de l aide que le Centre National du Livre accorde à une très large partie d entre elles. N étant pas héritiers, nous nous sommes tournés vers cet établissement public, qui à deux reprises nous a opposé une fin de nonrecevoir, au prétexte que nous ne serions pas une revue L arbitraire de cette décision, d évidence inéquitable, n appelant aucun recours, nous avons donc dû, faute de trésorerie, attendre d avoir vendu suffisamment d exemplaires du n 2 avant de faire imprimer avaler la pilule celui-ci. Face au rétrécissement de l espace public que nous pressentions dans notre dernier éditorial, la survie de Trouble(s) repose donc plus que jamais sur ses lecteurs. En mettant le réel à distance, les opiums auxquels se réfère ce troisième opus de Trouble(s), ont la propriété d être à la fois des outils possibles de libération et des instruments d asservissement. L imagination qu ils convoquent permet-elle de s affranchir des normes sociales ou au contraire nous empêche-t-elle de vouloir transformer le réel? Le débat est aussi vieux que la nature duelle des drogues, qui à la fois guérissent et empoisonnent. Ce numéro s emploie dès lors à dépasser cette alternative morale. Nous croyons en effet que cette tension n est pas résoluble par un simple jugement de principe mais implique au contraire une vraie réflexion éthique. Si les opiums, de l industrie du divertissement aux figures religieuses, ont des valeurs opposées suivant la manière dont ils agissent sur ceux qui les consomment, comme armes de propagande, agents de dépendance, ou matrices d utopies ce n est pas eux qu il faut interroger mais leurs usages. «Par-delà bien et mal.» La formule de Nietzsche permet ici de se souvenir qu il s agit non de juger d après la cause ce qui constitue la démarche morale par essence mais plutôt d après les résultats produits par les opiums. Se demander s ils octroient ou non un gain de puissance ne revient pas à en justifier l usage mais invite plutôt à s interroger sur les réseaux qui les structurent et les volontés qui s y déploient. De ce renversement de point de vue, nous nous employons ici à fonder une éthique de l usage. De Koltès à Assayas, de l accoutumance qu implique prétendument la masturbation à la réduction des risques, en passant par le jeu compulsif, élaboration d un savoir qui dépasserait à la fois la pose élitiste du consommateur éclairé et la condamnation primaire qu elle se fasse au nom de l ordre moral ou de la libération du peuple.

4 sommaire 3 > Edito 17 > Ecran d arrêt / chronique 27 > Groupuscules / chronique 35 > Transit Intestinal / chronique 65 > Plus con tu meurs / chronique 71 > Easy rider / chronique 72 > Indépendance avec les loups / chronique d histoire sociale 115 > Espace / chronique 130 > Tous ensemble! / chronique 131 > Ours et abonnement

5 sexualités la main heureuse 8 Sur la touche / enquête sur la masturbation 18 Répression des Freud / masturbation et psychanalyse 20 Doigts d auteurs / masturbation et littérature 22 > Dernier porno à Paris / reportage 28 Le bordel d Ophir / extraits de roman 32 Plaisir d offrir, joie de recevoir / le théâtre de Koltès 36 > La chère de sa chair / nouvelle 41 > L ennemi kado : François Ozon 42 > Fais le toi-même! politiques à l usage 48 Techniques de drogues / enquête sur les politiques des drogues 56 La réduction des risques, et après? / tribune 60 > Pluies d acides / LSD et révolution 66 > «Plonger dans la mer, là où l on n en aperçoit pas le fond, et revenir à terre à la nage» / interview de Nick Tosches 76 Loin des yeux loin du coeur / tribune 78 > Dans ces casinos sans croupiers ni smokings / enquête sur la Française des Jeux 83 L ennemi kado : Blandine Kriegel 84 > Fais le toi-même! cultures les portes du paradis 90 Utopies romanes / histoires du paradis 93 Utopies (1) / le royaume du prêtre Jean 96 Utopies (2) / la république corsaire de Salé 99 Utopies (3) / le kibboutz 102 > Il y a un désenchantement à l encontre d un paradis sur terre / interview de Jean Delumeau 106 > Mescaline de fuite / drogues et création artistique 109 > Filmeries d opium / le cinéma de Cocteau 112 > De la propagande aux bonbons acidulés / critique 116 > Du rêve à 50 roupies / reportage à Bollywood 121 > Retour d héroïne / critique 125 > L ennemi Kado : Patrick de Carolis 126 > Fais le toi-même!

6 «Il y a dans le théâtre comme dans la peste quelque chose à la fois de victorieux et de vengeur. [ ] La peste prend des images qui dorment, un désordre latent et les pousse tout à coup jusqu aux gestes les plus extrêmes ; et le théâtre lui aussi prend des gestes et les pousse à bout : comme la peste il refait la chaîne entre ce qui est et ce qui n est pas, entre la virtualité du possible et ce qui existe dans la nature matérialisée.» Le parallèle entre peste et théâtre que trace Antonin Artaud dans Le théâtre et son double, éclaire le scandale dont la masturbation fait l objet depuis plus de trois siècles. Contagion épidémique, mal à la fois diffus et localisé, fièvre érotique, fléau avant tout social l onanisme partage avec la peste un certain nombre de symptômes. La peur collective qu elle suscite prend néanmoins ses racines ailleurs. Comme à la peste et au théâtre, lui est surtout reproché d alimenter un sentiment de révolte en faisant appel au pouvoir de l imagination, source de corruption de l âme, d affaiblissement de la volonté et de dépendance. Dans l espoir que cela soit vrai, nous avons donc convoqué ici ces figures dangereuses de l imagination, des propriétés épidémiques de la masturbation à la création littéraire, en passant par le théâtre koltèsien.

7 sexualités

8 la main heureuse Sur la touche Alors que Thomas Laqueur sort un épais ouvrage sur la masturbation, il nous a paru important de confronter cette pratique encore décriée au nom de l addiction qu elle provoquerait, aux discours qui l enveloppent depuis trois siècles. On nous a néanmoins trop reproché notre usage de la philosophie de Foucault pour que nous ne l assumions pas ici : ce rapide panorama du traitement de la masturbation doit beaucoup à son Histoire de la sexualité. De Foucault nous avons gardé le souci de ne pas réduire trop hâtivement les instances de contrôle à des outils répressifs, et l inscription des processus de fabrication des sexualités dans la lutte des classes. Parce qu il ne s agit justement pas de refaire un traité sur l onanisme, nous avons pourtant éclaté la pensée de Foucault, la confrontant aux effets historiques et sociaux des discours sur la masturbation et à ses avatars contemporains. Dossier à lire d une seule main.

9 8 9 Dès le XVI e siècle, la masturbation est considérée par l Eglise comme un péché mortel et un acte contre-nature. Pourtant c est en 1715 avec la parution d Onania, rédigé par un auteur anonyme, ni médecin ni ecclésiastique, que les discours antimasturbatoires commencent à avoir un écho important. En 1760, Samuel Tissot prend le relais avec sa Dissertation sur l onanisme qui sera rééditée tous les ans jusqu en 1782 et achève de mettre en place un climat de peur. On considère alors que la masturbation engendre les pires maux, de l impuissance à la mort. Les discours répressifs sont bientôt largement relayés par les médecins, et surtout par les acteurs du système éducatif, qui prônent une extrême vigilance envers les enfants. A la fin du XVIII e, quelques «hérétiques» (parmi lesquels des médecins) commencent à tempérer ces discours alarmistes, affirmant par exemple que la masturbation est inoffensive lorsqu elle est pratiquée sans excès. Au début du siècle suivant, Freud ira dans le même sens, sans pour autant statuer définitivement sur la nocivité de cette pratique. C est ensuite la sociologie, et notamment les docteurs Kinsey et Hite, qui contribuera dans les années 50 à démonter les théories antimasturbatoires. Leurs rapports révèlent en effet l extrême banalité de cette pratique et sachant dès lors que 92% des hommes et 83% des femmes s y livrent régulièrement, il devient plus difficile de croire que la masturbation est mortelle. Pourtant aujourd hui encore, on observe un certain nombre de survivances, plus insidieuses et détournées, des discours alarmistes du XVIII e. A travers leurs évolutions mêmes, la masturbation demeure ce par quoi les maux sociaux sont supposés se révéler. Médecine douce. Le discours de l Eglise sur la sexualité a toujours semblé légèrement confus. Un péché considéré comme mortel pouvait facilement devenir véniel par la suite, et inversement. Jusqu à la fin du XVIII e siècle, l Eglise était visiblement animée avant tout par la volonté d établir le couple hétérosexuel comme modèle universel, détaillant précisément ses règles de fonctionnement. Si les différentes «perversités», y compris la masturbation, constituaient effectivement A la fin du XVIII e l Eglise définit les diverses perversions et aggrave leurs perfidies. des péchés, cette bataille était largement secondaire. Ce n est qu à la fin du XVIII e que l Eglise définit les diverses perversions et aggrave leurs perfidies. Elle distingue alors les péchés de luxure et d excès, qui incluent les pollutions et l onanisme. La masturbation et le coïtus interruptus (1), soit des pollutions externes volontaires entraînant la dispersion du sperme en dehors d un but procréatif, sont considérés comme des actes contre-nature. De plus, selon Saint Augustin, intervenir dans la génération ne serait pas un simple outrage à la nature (comme chez les païens), mais une offense à Dieu dans son œuvre créatrice. Au XIX e siècle, la masturbation était donc clairement établie, comme pratique non seulement anti-naturelle et immorale, mais aussi fortement honteuse. Pour renforcer cette honte, il était indispensable de s appuyer sur des techniques d aveu. L aveu, outil de pouvoir utilisé au moins depuis le Moyen Age, fut employé d abord et surtout dans le confessionnal. «Le vrai, s il est dit à temps, à qui il faut, et par celui qui en est à la fois le détenteur et le responsable, guérit» indique Michel Foucault (2). Ce discours de la vérité, cette recherche de l intime, se transforme en un discours scientifique, repris par des magistrats, des éducateurs et des médecins aux XVIII e et XIX e siècles. Ces deux dernières professions ont imposé leur pouvoir très rapidement avec Onania, qui (1) La notion d onanisme, vient du «péché d Onan» qui, contrairement au sens courant du mot, a commis non le péché solitaire, mais le coïtus interruptus, puisqu il désirait faire l amour avec sa belle-sœur sans l engrosser. (2) In Histoire de la sexualité, t.1 La volonté de savoir, Michel Foucault, Gallimard, sexualités / politiques / cultures

10 la main heureuse Opérations Lors d un débat à la société de chirurgie de Paris, en 1864, un médecin, Broca, qui considère comme trop peu efficace la section des nerfs clitoridien, et trop cruelle l amputation du clitoris, rapporte l opération qu il a menée sur une petite récidiviste de 5 ans. Cousant ensemble les grandes lèvres, pour empêcher tout accès au clitoris et au vagin, il laisse une cavité de la taille d un petit doigt pour permettre l écoulement de l urine et des règles. Un certain docteur Degrise raconte quant à lui avoir entretenu par des cautérisations répétées pendant un an, une irritation rendant la masturbation trop douloureuse chez un petit garçon «aujourd hui reconnaissant». Appareillages Pour éviter la masturbation des adolescentes, on leur appliquait souvent des liens qui empêchaient les membres supérieurs d atteindre les organes génitaux, des gants en toile métallique qui s opposaient aux mouvements des doigts, ou encore une camisole. Aux enfants, on immobilisait le tronc à l aide de rouleaux d étoffe ou d un instrument en bois à double enfourchure que l on attachait à la partie interne des cuisses pour en obtenir l écartement. On appliquait aussi des ceintures munies de boîtes métalliques en forme de pénis, couvrant les organes génitaux. On pouvait également appliquer un anneau en métal à travers le prépuce ramené en avant du gland. (3) Comme l annonce, en 1819, le Dictionnaire des sciences médicales : «effets terribles. Susceptible de donner naissance à presque toutes les maladies aiguës ou chroniques qui peuvent déranger l harmonie de nos fonctions». (4) Le sexe en solitaire : contribution à l histoire culturelle de la sexualité, Gallimard, (5) L anglais Mandeville Leyde recommande dès 1711 les bordels comme remède à la masturbation. (6) Le changement a commencé néanmoins un peu plus tôt, dès 1899, avec Studies in the Psychology of Sex d Ellis Havelock dans le premier volume (Auto- Erotism) duquel l auteur se disait pour la libération de la masturbation et critiquait les discours des charlatans. entre 1715 et 1778, a été réédité vingt-deux fois. Le succès démesuré de cette brochure, écrite pourtant par un parfait inconnu dépourvu de connaissances médicales, a introduit le sujet de la masturbation dans les salons de toute l Europe. On a dès lors considéré qu en plus d être un péché, l onanisme avait de graves conséquences sur la santé : ulcères, convulsions, épilepsie, consomption, croissance ralentie, perte de vigueur, et pour les femmes stérilité et fausses couches (3). Or à l époque, comme l indique Thomas Laqueur dans Le sexe en solitaire (4), les petites infections, une mauvaise alimentation, un alcoolisme répandu et le stress plongeaient l ensemble de la population dans un état de fatigue et de léthargie, provoquant maux de tête ou autres. Il était alors pratique de croire que la raison ultime en était établie. En 1760, Tissot écrit L onanisme, ou dissertation physique sur les maladies produites par la masturbation, où il souligne qu il se place non du point de vue moral mais médical. Il n y avait pourtant pas de grande différence entre un auteur comme celui d Onania et un médecin leur avis était d une portée égale sur les questions médicales. C est donc à la même époque qu on voit surgir des milliers de charlatans proposant des cures pour vaincre la masturbation. Les médicaments et les instruments sont souvent achetés de la main à la main pour éviter toute visite honteuse à la pharmacie, tandis que publicités, affiches, tracts et revues proposent des solutions facilement accessibles : des médicaments végétaux, des appareils, des ceintures Les médecins conseillent également des visites chez les prostituées (5). Les années qui ont suivi la première guerre mondiale ont apporté pour la première fois un souffle nouveau (6) grâce à une campagne contre les maladies sexuellement transmissibles, qui approuvait la masturbation en la considérant comme moins dangereuse que les MST (7). La psychanalyse puis le rapport Kinsey contribuent à la libération de la masturbation (8), qui atteint son sommet en mai 68. Au XX e siècle, de nouveaux charlatans ont néanmoins pris la place des médecins, des religieux, etc. Ce sont des psychologues, des sociologues ou des sexologues qui ont développé une nouvelle parole mensongère sur l onanisme. En détournant les modes de répression, ils ont de nouveau conféré à la masturbation un caractère d anormalité. Ils la considèrent comme une pratique normale dans certaines situations, et la condamnent dans d autres. Didier-Jacques Duché dans l Histoire de l onanisme (9) souligne en 1994 que la masturbation renforce la dimension narcissique, le jeu des fantasmes, et donc met la réalité à l écart. Les nouvelles répressions, considérant la masturbation comme une pratique égoïste, un repli sur soi-même, constatent qu elle est et doit rester seule-

11 10 11 ment un passage de l enfance à la vie adulte, ou un acte de pauvre substitution au coït : «La masturbation si elle est fréquente, à certains moments de l évolution sexuelle, n en est pas moins une imperfection du point de vue sexuel. Elle correspond aussi à une imperfection du point de vue de l évolution affective.» (10) La masturbation est aussi réprimée de manière détournée par la condamnation de la pornographie autant sur internet que par minitel, ou à la télévision. Selon les «experts», elle amènerait le con- En détournant les modes de répression, ils ont de nouveau conféré à la masturbation un caractère d anormalité. sommateur, donc dans la majorité des cas le masturbateur, vers la violence et d autres «perversions». La bite nique. Tissot, dont les consultations médicales portaient principalement sur la question de la masturbation, affirmait avoir en grande majorité des patients provenant de la bourgeoisie et de la noblesse. Néanmoins, c est surtout la bourgeoisie nouvelle classe sociale qui se développe en même temps que croît la répression de la masturbation qui semble être à l origine et au cœur de la dramatisation de l onanisme. Cette classe, dès son ascension au début du XIXe siècle, a eu besoin d adopter des signes distinctifs pour se valoriser et s imposer comme classe dirigeante. Là où la noblesse avait le «sang bleu» et existait alors par le corps, la bourgeoisie voulait s affirmer par sa sexualité, ou plutôt par la régulation de cette sexualité. Selon Foucault (11), en mettant en place un système de répression de la masturbation, elle n aurait pas, dans un premier temps, cherché à contrôler les autres, mais elle-même. Son auto-affirmation nécessitait alors de s emparer des questions de corps, de vigueur, de longévité et de la problématique sanitaire en général. Le contrôle de la sexualité s élargit cependant au-delà de la masturbation vice aussi inutile que dangereux pour préserver le corps bourgeois. Selon Foucault, «il faut donc revenir à des formulations depuis longtemps décriées ; il faut dire qu il y a une sexualité bourgeoise, qu il y a des sexualités de classe. Ou plutôt que la sexualité est originairement, historiquement bourgeoise, et qu elle induit, dans ses déplacements successifs et ses transpositions, des effets de classe spécifiques.» Cette prétendue supériorité de la «morale sexuelle» bourgeoise se donnait à voir dans le traitement réservé aux basses classes dans les textes sur la masturbation : les enfants (7) Dès son lancement a pourtant ressurgi un mouvement contraire avec des médecins radicaux, l Eglise et des enseignants. Certains considèrent cette période comme la plus répressive pour la masturbation. De nombreux articles et pamphlets, comme True Manliness de Jand Elice Hopkins, vendu à plus d un million d exemplaires en 1909, contraient les mouvements libérateurs. (8) Parallèlement, depuis la découverte des bactéries et la baisse de la mortalité enfantine, la masturbation ne pouvait plus être considérée comme la cause des maladies et de la mort. (9) Collection Que sais-je, PUF, (10) In Pour une authentique éducation sexuelle, Dr Paul Le Moal, Editions Vitte, (11) Foucault, op. cit. sexualités / politiques / cultures

12 la main heureuse Ce double axe, d autodiscipline corporelle et de ségrégation sociale, produit ainsi une variété d assignations quotidiennes. (12) Bruxelles, (13) Cité par Duché dans L onanisme, Collection Que sais-je, PUF, 1994 (14) A la tête, dès 1834, de plusieurs institutions d éducation religieuse très prisées par les grandes familles françaises. de celles-ci y sont décrits comme des sujets animaux. Ce double axe, d autodiscipline corporelle et de ségrégation sociale, produit ainsi une variété d assignations quotidiennes : par exemple, il était formellement interdit aux femmes de la classe dominante, non seulement de «se mêler aux basses classes», mais aussi de rester seules. L usage du contrôle de la sexualité par la bourgeoisie pour se démarquer est souligné aussi dans l ouvrage de Jean-Paul Aron et Roger Kempf, La Bourgeoisie, le sexe et l honneur (12). Selon les auteurs elle valorisait la vertu morale face à une noblesse dévergondée, à l image de Sade. Aron et Kempf développent également l idée selon laquelle la bourgeoisie, prude et économe, interdit la masturbation parce qu elle la voit comme un gaspillage. Selon le psychanalyste René Spitz (13), la masturbation était considérée comme un acte anti-social par la dispersion du sperme qu elle occasionne. D ailleurs la classe dirigeante disait agir au nom de l intérêt public, tel le docteur Demeaux, qui en s adressant en 1849 aux grandes instances de la République, tentait de les prévenir du danger de la masturbation et de les aider à retrouver une sexualité féconde et économiquement utile. Ce concept recoupe celui développé par Emmanuel Kant, qui considérait d une part que la perte de tout fluide corporel, y compris le sperme, entraîne la perte de l énergie vitale, et d autre part que la masturbation est différente d autres «vices», comme le tabac ou l alcool, puisqu elle n est pas attachée au système économique d échange. Le coït, selon lui nécessairement lié au mariage, est l exemple par excellence d échange régulant la vie sexuelle le contrat de mariage ne permettant la relation sexuelle qu au prix de certaines obligations. La masturbation n est pas acceptable dans ce système, puisque, selon Kant, on ne peut pas avoir de contrat ou d obligations envers soi-même. Thomas Laqueur dans Le sexe en solitaire cherche lui aussi une raison économique à la répression. Il constate que la masturbation était considérée par ceux qui la condamnaient comme l un des vices du capitalisme et du progrès technique en tant que désir inutile, luxure, besoin non naturel, rendu pourtant de plus en plus accessible par la modernité. Selon lui, c est la mise en place des modes d impression massive qui, en mettant cette luxure à portée de main, en favorisant le développement de la sphère de l imaginaire et des fantasmes à travers livres et romans, a développé la répression. Pervers et mères indignes. «Professeurs, directeurs, supérieurs, ouvrez les yeux, soyez vigilants! Car voilà l ennemi, l ennemi redoutable : s il pénètre, s il entre, il dévastera votre maison, il y perdra tout, il jettera victimes sur victimes, morts sur morts!»

13 12 13 Terribles maladies En 1882, Francisco d Albuquerque Cavalcanti écrit une thèse médicale sur la masturbation. Il en constate les effets : troubles nerveux et respiratoires, convulsions dangereuses, voire mortelles, toux sèches, organes flasques, ridés, un gland énorme qui dépasse. Psychologiquement la victime est atteinte d inquiétude continuelle, d agacement, de changements brusques de caractère, de paresse, d abrutissement, ainsi que de perte d intelligence et de mémoire. Le corps souffre de paralysie, surdité, myopie, inflammation de la prostate, incontinence, atrophie des testicules (grosseur d un haricot), convulsions dangereuses, voire mortelles. Secte La Gnose, mouvement religieux concurrent du christianisme, prône l existence de deux dieux : un dieu mauvais, créateur de la matière, et un bon, créateur de l esprit. Une grande partie des gnostiques se livre ainsi à la débauche à seule fin de montrer au mauvais dieu les possibilités lamentables qu il offre à l homme. En conclusion de leurs séances masturbatoires, ils tendent leurs mains remplies de sperme vers le ciel, cette fois à l attention du bon dieu il s agit de lui montrer qu ils font tout pour lui permettre de créer un homme nouveau. s écriait au XIX e siècle monseigneur Dupanloup (14) à propos de la masturbation. Les traités d éducation de l époque prodiguent de fait d innombrables conseils pour en dissuader les enfants (du régime alimentaire à la nature du lit, en passant par les sports ou les habits pour la nuit), et promeuvent toutes sortes de moyens mécaniques (bandages, camisoles, opérations chirurgicales). Toutes les collectivités (pensions, collèges ou ateliers) sont incriminées parce qu ils vivent ensemble, les enfants seraient plus qu ailleurs exposés au mauvais exemple de leurs camarades plus âgés. Sont plus particulièrement visées celles accueillant des enfants aisés, dont on souhaite préserver la descendance et les capacités intellectuelles que la semence des enfants d ouvriers se perde dans la nature dérange moins. L institution scolaire inscrit de surcroît le sexe des enfants en son centre, des règles de vie (emplois du temps très stricts empêchant tout temps libre) jusqu à l architecture (conçue de manière à ce que tout reste visible). D autre part, elle entraîne une multiplication des discours à son propos, ceux-ci émanant à présent des éducateurs, des médecins, des parents, mais aussi des enfants, qu il s agit à tout prix de «dépister» puis de faire avouer tout en considérant que l enfant qui n avoue pas ment probablement. Cet acharnement, dont les proportions paraissent démesurées en comparaison aux résultats qu on pourrait en attendre (l entreprise étant de toute évidence relativement vaine) s explique sans doute par l utilisation faite de l éducation sexuelle. En réalité, la vigilance qu on impose aux éducateurs et aux parents offre la possibilité aux différents pouvoirs de pénétrer directement dans l intimité des familles. Ce n est pas seulement l enfant qu on cherche à rendre coupable, mais aussi le parent, coupable de ne pas avoir assez fait culpabiliser son enfant. On observe aujourd hui des survivances évidentes de ce double mouvement, qui à la fois cherche à rendre secret ce qui ne l était pas au départ (et pousse l enfant à se cacher pour mieux le prendre sur le fait), et place l enfant au centre de toutes les observations, faisant de lui l objet de la plus grande vigilance. Les émissions télévisées traitant de la masturbation se dotent ainsi, au fil des ans (et alors que le discours qu elles développent est toujours plus vide et conformiste), sexualités / politiques / cultures

14 la main heureuse (15) Si Canal + parle déjà en 2001 de «dépendants sexuels», il le fait sans complexe devant des enfants, à midi. En 2002 sur M6, un «accord parental est souhaitable» pour une émission très insipide sur la masturbation ; et sur France 5 une même émission propose que les enfants «nous rejoignent d ici cinq minutes», pour demander ensuite, en 2003, «d éloigner les enfants». La masturbation devient un vecteur de normalisation de la différence sexuelle et de ses conséquences. d avertissements implorant instamment les parents d en préserver leurs enfants (15) tandis que l éducation sexuelle, obligatoire en France depuis 1973, ne la mentionne toujours pas. Les méthodes employées pour détourner les enfants de leurs activités cybermasturbatoires relèvent de la traque (historiques, filtres, ou encore programme enregistrant les adresses et écrans visités) (16) le mieux étant bien sûr de ne jamais laisser l enfant seul. Les discours sur la masturbation, en opérant une mainmise sur les familles, permettent d étendre leur pouvoir à d autres sujets. Ainsi, la masturbation devient un vecteur comme un autre de normalisation de la différence sexuelle et de ses conséquences, et ce dès le plus jeune âge. Freud, qui fut pourtant le premier à établir l existence d une sexualité infantile considérée comme «normale», la refuse aux filles, qui selon lui renoncent à se masturber dès lors qu elles constatent leur absence de pénis. Et si dans les années soixante plus personne n ose condamner absolument la masturbation, on se cramponne à cette dimension là une réserve étant toujours émise pour la masturbation des filles, chez qui elle doit rester épisodique. Didier-Jacques Duché indique encore en 1994 (17) que la masturbation ne joue pas le même rôle dans le développement sexuel de la fille et du garçon, puisque celle-ci ne peut que «constater un manque, une mutilation». De fait, même s il est admis que culpabiliser les enfants à outrance est dangereux, il semble très difficile, encore aujourd hui, de tolérer une masturbation enfantine sans contrainte. Au nom de la nécessaire maîtrise des instincts, la répression reste pour beaucoup un moindre mal. De fait, Catherine Solano, dans un livre destiné aux ados (18), se contente de remplacer le concept de Dieu par celui de nature pour établir qu une culpabilité irrémédiable utile pour rappeler la dangerosité de l égoïsme accompagne nécessairement tout geste masturbatoire. On a ainsi le sentiment qu il est difficile de se défaire de cette mainmise sur les adultes et leur intimité par le truchement de la sexualité des enfants. On le voit encore aujourd hui dans l ampleur que prennent les discours faisant de la masturbation une étape «transitoire». Mettre ainsi l accent sur cette supposée transition permet de lier les sexualités de l adulte et de l enfant. En cantonnant la masturbation à l enfance, on rappelle au

15 14 15 Vocabulaire Le mot «masturbation» vient soit de mas (penis) et turbatio (excitation) soit de manus (main) et stuprare (souiller, profaner). La connotation morale est pourtant moins forte que dans le terme «onanisme», qui renvoie au «vice d Onan», condamné par la société comme par la morale chrétienne. Un autre terme souvent repris, et peu connoté moralement, est l autoérotisme, désignant juste un acte consistant à provoquer sur soi-même un plaisir sexuel. Il était et est encore d usage, pour éviter d employer les termes exacts, de parler de succubat, de «mauvaise habitude», de manusturpation, de branlette, de touche-pipi ou de veuve Poignet Règles de vie Un manuel d éducation du XVII e conseille aux parents d interdire le cheval à bascule (pour les filles) et la rampe à escalier (pour les garçons). Les chaises doivent être en paille ou en bois, les lits remplacés par des bancs de pierre. Il est préférable que les régimes alimentaires soient sobres : épices, viandes riches et venaisons sont proscrites. Pour occuper l esprit, il est bon d apprendre des poèmes par cœur, et de ne lire la Bible que par extraits. Enfin, des appareils peuvent corriger les cas extrêmes, même s il est souvent reproché à cette solution d amoindrir la volonté de l enfant l ultime remède demeurant malgré tout le mariage. parent que même non nocive, elle doit malgré tout être contrôlée, maîtrisée chez son enfant, qu il doit empêcher de se masturber trop longtemps, mais aussi chez lui, à qui la même restriction s applique autant. Par bonheur, il existe encore des magazines pour qui le seul danger de la masturbation consiste en une simple irritation : Le Toronto Star (19) conseille ainsi à ses jeunes lecteurs, lorsque leur frottement est trop insistant, d utiliser de la salive ou du lubrifiant. La main à la pâte. «Enfants trop éveillés, fillettes précoces, collégiens ambigus, domestiques et éducateurs douteux, maris cruels ou maniaques, collectionneurs solitaires, promeneurs aux impulsions étranges [ ] C est l innombrable famille des pervers qui voisinent avec les délinquants et s apparentent aux fous», montre Foucault (20). Au XVIII e, les différents discours répressifs créent une série de personnages qui se démarquent progressivement des libertins traditionnels : les pervers. Obsédés, sadiques ou homosexuels se voient ainsi attribuer une série de traits communs, qui concernent tant leur histoire personnelle que leur corps. Le sexe y est omniprésent, pulsion continue laissant des stigmates physiques, et perceptible par tous. Il est possible de reconstituer une figure du masturbateur grâce aux innombrables descriptions morales et physiques qu en donnent les traités du XVIII e, et Si la figure du masturbateur est plus imprécise, plus mouvante que les autres, c est parce qu elle les contiendrait toutes, au moins à l état de germination. tout particulièrement Onania, qui a beaucoup contribué à l élaboration de ce caractère. Cavalcanti (21), qui le dit aisément reconnaissable à ses «expression languissante du visage, paupières gonflées et livides, inclinaison de la tête vers la terre, développement excessif des organes génitaux, voix rauque, manière saccadée de lancer les tibias en marchant», mentionne également une «fureur de maniaque» qui pousse à se masturber jusqu à l agonie. Pourtant, comme le montre Laqueur (22), s il est parfois fait mention de cette figure, elle a toujours été bien moins répandue que celles de nombreuses autres perversions (l homosexuel, le sadique ou encore la prostituée). La principale raison en est que c est la seule pratique qui se réduise à un simple acte (tandis que toutes les autres font obligatoirement appel à d autres instances et donc à un contexte particulier par exemple, la prostitution implique l argent, la police, l hygiène, etc.) Ce qui fait d elle une pratique essentiellement universelle, qui concerne tout le monde. D autre part, l Etat n a jamais légiféré sur la masturbation autant qu il a pu le faire par exemple avec l homosexualité, en l interdisant. Cependant, il semble que ce soit précisément cette universalité qui ait permis de faire de la masturbation (16) «Internet : comment protéger vos enfants. Les vertus du dialogue», L Express, juin (17) Didier-Jacques Duché, op.cit. (18) Sexo ados, Catherine Solano, Marabout, (19) Toronto Star, «Masturbation is common practice for teenagers», mars 1998 (20) Foucault, op.cit. (21) In Les passions tristes, le libertinage et la syphilis considérés comme cause de phtisie, (22) Laqueur, op.cit. sexualités / politiques / cultures

16 la main heureuse (23) Duché écrit ainsi : «on sait que les homosexuels peuvent se livrer à des masturbations réciproques, qui sont des souvenirs des jeux érotiques de l adolescence». (24) «Enquête sur la face cachée d Internet»,L Express, juin (25) Bertrand Ferrier, dans Un plaisir maudit, enjeux de la masturbation (La Musardine, 2000), montre ainsi que loin de sombrer dans l illusion, le masturbateur, puisqu il se fonde sur un fantasme, est conscient de l inaccessibilité de ce fantasme et de la fiction qu il crée. Lorsque le frottement est trop insistant, utilisez de la salive ou du lubrifiant. (26) Encyclopédie de la vie sexuelle, Cohen, Kahn- Nathan, Tordjman, Verdoux, citée dans Histoire d une grande peur : la masturbation, Jean Strengers, Anne Van Neck, éditions de l université de Bruxelles, le point de départ ou de concentration de toutes les autres perversités. Si la figure du masturbateur est plus imprécise, plus mouvante que les autres, c est parce qu elle les contiendrait toutes, au moins à l état de germination. Ainsi la masturbation et l homosexualité sontelles fréquemment associées, l une étant censée mener irrémédiablement à l autre non seulement parce qu un jeune masturbateur serait souvent initié par quelqu un de même sexe, mais surtout parce que, pratique perçue comme particulièrement fréquente chez les homosexuels, la masturbation serait l essence d une sexualité considérée comme puérile et narcissique (23). De fait, on considère encore aujourd hui que la masturbation ouvre à nombre d autres «névroses». Ainsi Pascal Leleu, sexologue, s inquiète-t-il dans L Express (24) de la banalisation opérée par la cyberpornographie, qui permet de mettre en pratique collectivement des «pathologies» telles que le SM, la fessée ou le voyeurisme, et de s exprimer à leur sujet (à travers sites, forums, et chats) donc de mieux les assumer. D autre part, on prête toujours au «masturbateur» une conduite addictive et désocialisante. Enfin, fonctionnant exclusivement sur le fantasme souvent inaccessible et permettant facilement de combler un désir, fondée sur une fiction élaborée hors de toute humiliation et de toute contrainte (25), la masturbation couperait dangereusement du réel celui qui la pratique. Les éducateurs du XIX e la jugeaient cause de paresse, voire de folie. L Encyclopédie de la vie sexuelle (26) apprend encore en 1973 aux adolescents que la masturbation doit être temporaire, puisqu elle renforce la fuite devant la réalité. La peur que suscite la masturbation a paradoxalement à voir avec l émergence d une certaine modernité. Devenue problème par le biais des médias de masse (imprimerie, presse et aujourd hui télévision), elle rejoint et favorise dès lors l essor de la bourgeoisie comme du corps médical. C est au nom de ce monde capitaliste et industriel émergeant qu elle est condamnée, soit au motif qu elle en serait l incarnation perverse soit au contraire qu elle en serait l antithèse. C est en tout cas à travers elle que se constituent les figures et les corps sociaux du monde moderne, des bourgeois aux pervers. A ce titre elle est moins prétexte répressif que production de normes, de désirs et d une temporalité nouvelle. Ce n est pas un hasard si la figure de l enfant occupe une place centrale dans les dispositifs qu elle engendre : c est bien la question de la généalogie et de l histoire collective et individuelle qui est ici en jeu. Retracer l histoire des discours sur la masturbation permet d en faire remonter l origine répressive moins à l ère de la chrétienté qu au XVIII e siècle, et de relativiser la portée de la libération sexuelle des années 60. Cela permet surtout de repérer que ces instances de contrôle se réinventent constamment, cherchant à imposer leur propre rythme au mépris du temps de l histoire et qu en cela elles sont la modernité même. Joseph S. et La Cane Hardeuse Illustrations Ivan Casidanus, Antoine Delaire

17 ECRAN D ARRET Sexe, mensonges, et vidéo «Qui a craché dans mon Yop?» Les années Tony Blair (2002) de Peter Kosminsky n est pas un téléfilm politique. Du moins, ce n est pas ce qui le caractérise le mieux. S il s agit en effet d une fresque s en prenant au New Labour pour avoir renié ses fondements socialistes et dénonçant ses méthodes peu démocratiques, l analyse reste niaise et ne témoigne pas d une grande originalité. Non, si Les années Tony Blair est agréable à regarder c est parce que c est un sitcom croisé avec un film d espionnage. Réaliser un équivalent de Friends au sein du parti travailliste est une gageure pour trois raisons : 1. Les travaillistes ne connaissant même pas l humour anglais, c est dire s ils sont drôles. 2. L ambiance d une fête trotskiste, en plein air, un jour de pluie, est plus glam que celle qui règne chez les travaillistes. 3. La banlieue de Londres, ce n est pas exactement Manhattan. Pourtant Peter Kosminsky s acquitte de cette tâche honorablement. Comme tout sitcom qui se respecte, Les années Tony Blair suit quatre jeunes, correspondant aux canons du genre et vivant en collocation, tout en prenant soin de porter l accent sur leurs histoires de cul. Comme personnage principal on a Paul, spin doctor de Tony Blair, qui aime Maggie, élue travailliste, sans que ce soit réciproque. Il se rabat donc sur Lindsey, la voisine infirmière subtile métaphore pour montrer qu il baise les pauvres aussi bien à la maison qu au travail, où il coupe sans vergogne dans le budget de la santé. Maggie campe le rôle de la rebelle et doit son titre au fait que, comble de la perversion, elle couche parfois avec un membre du parti conservateur. En couple-qui-dure-mais-qui-connaît-des-hauts-etdes-bas, il y a Irene, la journaliste, qui sort avec Richard, conseiller du Ministre des Finances, et qui ne rate pas une occasion pour piéger le parti de son chéri. Et juste pour montrer à quel point les travaillistes manquent cruellement de sex-appeal, il y a Harvey, le glandeur non-politisé aux cheveux longs et gras, qui sort avec plein de filles. Néanmoins, pour pallier les inévitables lacunes dont souffre Les années Tony Blair en tant que sitcom, Peter Kosminsky a eu le flair d y ajouter une part d espionnage. Ainsi les coups tordus se multiplient au point que l on jurerait être face à un James Bond cheap où les vodka-martini seraient remplacées par des pintes. Entre Paul qui fait les poubelles des conservateurs pour y dénicher matière à scandales, les réunions secrètes et les brutes qui n hésitent pas à se montrer violentes pour intimider les députés qui ne suivent pas les consignes du parti, il suffirait que le nom des membres du parti conservateur se termine en «-vitch» pour que l illusion soit parfaite. Alors seul resterait le manque de goût vestimentaire, si caractéristique des productions de la BBC, pour nous rappeler qu il s agit là d évènements somme toute assez proches de la réalité. Mme Patate

18 la main heureuse Répression des Freud Il serait tentant de voir dans l avènement de la psychanalyse à la fin du XIX e siècle un tournant exclusivement libérateur dans l histoire de la masturbation, celle-ci étant enfin délestée de ses conséquences physiologiques néfastes. Néanmoins, sous ses aspects de révolution médicale, la psychanalyse (1) semble être un nouvel outil de contrôle de la masturbation, plus sophistiqué. (1) On ne traitera ici que de la psychanalyse freudienne, celle-ci s étant rapidement imposée comme le modèle dominant en matière d analyse de la masturbation. Il est à noter toutefois que le sujet de la masturbation était au cœur de nombreuses tensions lors des discussions viennoises. Ainsi Stekel, l un des disciples de Freud, ne s opposait pas à la masturbation chez l adulte. Dans l introduction de son essai intitulé «La sexualité infantile» (2), Freud s étonne de l ignorance généralisée qui règne en matière de sexualité des enfants. Or pour le fondateur de la psychanalyse, comprendre les «pulsions sexuelles» passe nécessairement par la reconnaissance de l enfant comme être sexuel. Succions voluptueuses et jeux autour du contrôle de la zone anale sont ainsi présentés comme autant de manifestations autoérotiques, qui seront amenées avec l âge à se fixer sur les zones génitales. De plus, l enfant ne découvre pas ces pratiques à cause de camarades de jeux cherchant à le corrompre (s estompe alors l image du masturbateur prosélyte), mais uniquement parce que certaines parties de son corps sont quotidiennement exposées à des stimuli, sources naturelles de plaisir. Ces manifestations prémasturbatoires étaient exemptes jusque-là de toute condamnation médicale, religieuse ou morale. En en recensant l origine et en faisant de la sensation voluptueuse une réaction purement mécanique, Freud opère ce qui, en apparence, ressemble à une banalisation de la masturbation. Celle-ci perd son statut de mal contagieux et mortel pour ne devenir qu un simple phénomène naturel auquel tous les enfants ont toujours été exposés. Orgasme clitoridien. Toutefois si la masturbation infantile n est plus diabolisée, elle continue à relever du domaine de l interdit pour les adolescents et les adultes. Car selon Freud, sous le poids d une «évolution organiquement déterminée, héréditairement fixée» (3), renforcée par l éducation, sont érigées des digues (4) qui permettent de con-

19 18 19 tenir les pulsions sexuelles de l enfant et de les orienter, par un processus de sublimation, vers de nouveaux buts plus «civilisés», tels que les productions culturelles. Ainsi le prolongement de la phase masturbatoire hors de l enfance «constitue la première grande déviation par rapport au développement que l homme civilisé doit s efforcer d atteindre» (5). Pour les filles, l abandon de la masturbation est, selon Freud, encore plus difficile car il implique de passer des orgasmes clitoridiens, assimilés à une sexualité masculine et active, aux orgasmes vaginaux davantage passifs et féminins. La tolérance à l égard de la masturbation infantile reconduit les principes normatifs, conditionnant le développement de la sexualité et du genre, naturalisant la masturbation et son abandon. S il a pu se démarquer de ses prédécesseurs en matière de sexualité infantile, Freud, en posant l adulte masturbateur comme un être non civilisé, renoue avec l acception plus classique du plaisir solitaire comme menace pour le corps social. Alors que chez l enfant la masturbation n est que pur jeu et ne s accompagne pas de fantasmes, chez l adulte elle met en échec la théorie freudienne de la libido, qui requiert que le plaisir soit dirigé vers un objet extérieur, faute de quoi il ne peut y avoir de rapports sociaux. Comme par le passé, c est la fonction désocialisante du fantasme qui est ici mise en cause : celui-ci induit un décalage entre le désir physique et le désir psychologique et tend à se substituer à la réalité. De là naît l idée selon laquelle la masturbation serait une solution de facilité, que Freud condamne sur les mêmes bases que ses précédents détracteurs. Dans une lettre à Wilhelm Fliess (6) en 1897 il décrit ainsi la masturbation comme «l addiction primaire» dont dériverait l ensemble des addictions humaines, à commencer par celles aux drogues. Dans la même lignée, il imagine de véritables cures de désintoxication à base d isolement pour les masturbateurs invétérés. Symptômes. Le lien qui unissait masturbation et pathologie n est donc en aucun cas rompu avec la psychanalyse. Comme le souligne Thomas Laqueur dans Le sexe en solitaire (7), la masturbation est au cœur de l un des plus importants virages de la psychanalyse freudienne : c est suite à son travail sur la masturbation que Freud fait passer la névrose du statut de résultat d un traumatisme à celui d expression d un arrêt de l évolution de soi, et de son corollaire, la culpabilité. Mais si masturbation et pathologie restent indissociables, leur rapport s est inversé : avec l avènement du paradigme psychanalytique à la fin du XIX e siècle, la masturbation n apparaît plus tant sous les traits d un agent infectieux que sous ceux d un symptôme même si la culpabilité qui accompagne la masturbation chez l adulte implique qu elle participe à la genèse des névroses et n est pas complètement inoffensive. Et c est parce que la masturbation est dorénavant à ranger parmi les symptômes que la psychanalyse devient l outil de contrôle le plus performant en matière d onanisme. Symptôme d un mal psychique plus profond à révéler, la masturbation appelle l intervention d un personnel spécialisé. Pour la scientia sexualis dont parle Foucault, faire de la masturbation un phénomène naturel, qui dans un premier temps est une étape de la généalogie du soi et dans un second temps un symptôme, permet de réduire la part de honte entourant cette pratique et donc d en faciliter l expression sans pour autant revenir sur son aspect éminemment négatif et dangereux. La masturbation est ainsi devenue le sujet de l aveu par excellence, et la psychanalyse la discipline habilitée à l extorquer. Mme Patate (2) In Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, (3) Op.cit. (4) Le dégoût, la pudeur et la morale selon Freud. (5) Op.cit. (6) Médecin allemand très proche de Freud. (7) Sous-titrée Contribution à l histoire culturelle de la sexualité, Gallimard, sexualités / politiques / cultures

20 la main heureuse Doigts d auteurs Même si elle en a longtemps été officiellement bannie, la masturbation a occupé dans la littérature diverses fonctions, pour la plupart non négligeables. Tour d horizon de cette interpénétration, qui se fit tour à tour aveu, plaisir ou leçon de morale. (1) Friedrich- Karl Forberg, dans son Manuel d érotologie classique (1824), rapporte également l indignation de Martial devant un homme qui en laisse un autre le masturber au lieu d «user de ses fesses» : «La Nature a partagé les garçons ; un côté est réservé aux filles / L autre aux hommes : use de ta portion». Si le thème de la masturbation apparaît déjà dans les épigrammes de Martial (1), qui y avertit son lecteur («ce que tu perds entre tes doigts, c est un homme»), ou chez Aristophane, qui dans Les guêpes mentionne un «câble pourri qui aime encore à être frotté», il s agit là d exceptions. Souvent en effet, la masturbation reste cantonnée en littérature au domaine de l aveu, de l intime comme si d une part un tel thème était indigne d être transformé en fiction, et comme si d autre part il était impossible d y intéresser n importe quel lecteur. L avertir qu il s agit de confessions le met en position d intrusion, de voyeur, ce qui permet de légitimer l aspect intime et cru du sujet. Ainsi en est-il de Rousseau, qui ne relate ses expériences que dans les Confessions, en feignant de les avoir oubliées dans L Emile, son traité d éducation. C est le cas également de Proust, Gide, ou encore Green, qui prennent soin de ne mentionner la masturbation que dans leurs autobiographies, sans jamais l aborder dans leurs œuvres de fiction. Ne traiter la masturbation que dans le cadre de la confession se situe dans la lignée de la mise en discours du sexe. L introspection méticuleuse et la nécessité de se raconter tout confesser, y compris ce qui n est pas explicitement répréhensible par la religion devient une règle applicable à tous au XVII e siècle. D autre part, les auteurs ouvertement moralisateurs, qui partent de leurs propres confessions pour mieux en dénoncer les aspects honteux et interdits, traitent de la masturbation comme le faisaient la religion, la médecine, ainsi que la pédagogie. Cependant, si à compter de ce moment il va s agir véritablement, dans la littérature, de «tout dire» sans «déguiser aucune circonstance», selon les termes de Sade, et si nombre d auteurs s en dédouanent sous couvert d instruction du lecteur et d analyse de faits, on écrit alors principalement «pour son propre plaisir». Parler de son désir permet en effet de le transformer, de le déplacer, de l augmenter démarche qui s écarte de l aveu fait uniquement dans un dessein moralisateur.

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