TRADUCTION DOGMATIQUE ET TRADUCTION DU SENS

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1 TRADUCTION DOGMATIQUE ET TRADUCTION DU SENS Étude à partir d'un cas d'espèce Thèse de doctorat présentée en 1983 à l'université de la Sorbonne Nouvelle Paris III par Michel Rochard Traducteur [Michel Rochard, thèse]

2 2 Table des matières M. Rochard 2009

3 Table des matières INTRODUCTION... 6 Quelques préalables méthodologiques... 9 A. Le phénomène de la traduction dogmatique... 9 B. La démarche adoptée pour l'étude C. Le choix d'un cas d'espèce D. Quelques définitions de termes I. LA PREPARATION DU TRADUCTEUR A LA CONFRONTATION DU MOT AU CONCEPT Trois mots allemands pour deux exemples de traductions Ce qu'il faut savoir pour comprendre et traduire les passages A. La société civile, selon les philosophes B. La société civile, selon Hegel C. La critique marxiste des conceptions hégéliennes Premières conclusions pour le traducteur Terme, concept et contexte cognitif LE CHANGEMENT DE SENS DES MOTS, PHENOMENE BANAL OU PARTICULIER LES LIMITES DU SAVOIR PERTINENT POUR LA TRADUCTION 34 A. L'analogie des termes B. La traduction dogmatique C. La validité historique des traductions LE FIL DIRECTEUR DE LA TRADUCTION Justification de la traduction par le vouloir dire de l'auteur 44 A. Qu'est-ce que la révolution pour Marx? B. Le réinvestissement des connaissances dans le contexte cognitif Logique et réexpression du sens A. Logique du vouloir dire et recherche des formes de réexpression B. Les inconvénients du néologisme C. La périphrase : précision et limites M. Rochard 2009 Table des matières 3

4 D. Logique du vouloir dire et choix des mots La logique interne au texte, instrument de portée générale pour la traduction LA LOGIQUE INTERNE AU TEXTE A. Un instrument bien précis B. Un instrument et non l'objectif C. Logique interne et mouvement métonymique D. La logique interne dans le processus de traduction67 CONCLUSION II. LA CONFRONTATION, LE COMPROMIS, SES LIMITES 73 INTRODUCTION L'ETABLISSEMENT DU CORPUS A. Le texte de référence B. Les traductions LA LECTURE PREALABLE DU TEXTE DE REFERENCE A. La nature du texte B. Les grandes lignes du texte C. Les difficultés terminologiques D. Le style E. Les mots étrangers LA TRADUCTION DES TERMES MARXISTES DANS LE MANIFEST Les traducteurs face à la terminologie marxiste du Manifest 93 A. La traduction de M. Tailleur B. Le compromis mal engagé d'e. Bottigelli et M. Rubel 98 C. La traduction de J. Molitor D. La traduction de L. Lafargue E. Essai de bilan sur la pratique de la traduction du Manifest Comment traduire la terminologie interne selon la démarche théorique? A. Comprendre la terminologie marxiste du Manifest112 B. Les premiers pas vers la traduction C. Le passage d'un terme à l'autre par le biais du raisonnement 122 D. Traduire les termes marxistes en contexte E. traduction du sens et traductions du Manifest TRADUCTION DOGMATIQUE ET TRADUCTION DU SENS : QUEL COMPROMIS? A. La situation de non-compromis B. Le compromis le moins favorable C. Le compromis intermédiaire D. Le compromis favorable LES LIMITES DU COMPROMIS Table des matières M. Rochard 2009

5 5.1. Respecter la terminologie externe pour mieux respecter le vouloir dire de l'auteur A. Dépasser les équivalences immédiates B. Élargir le champ d'investigation Le style, une clé pour un compromis fructueux A. Le Manifeste de L. Lafargue B. La traduction Lafargue révisée C. La traduction de M. Tailleur D. La traduction Bottigelli E. La traduction Rubel F. La traduction Molitor G. Bilan d'ensemble sur le style du Manifeste CONCLUSION A. Le cas d'espèce B. La démarche souhaitable C. Une attitude rigoureuse au service d'un compromis166 Une table des matières spécifiques figure au début des annexes. M. Rochard 2009 Table des matières 5

6 Introduction Dans ses termes mêmes, notre titre Traduction dogmatique et traduction du sens semble contenir une condamnation implicite. L'idée de dogme est en effet souvent associée à celle de rigidité, de sectarisme, de conservatisme absolu et aveugle, tandis que l'idée de sens renvoie au contraire à celle de raison ou de logique. Incontestablement, nous entendons, dans ce travail, nous appuyer sur les principes de la Théorie du Sens élaborée et enseignée dans le cadre de l'école supérieure d'interprètes et de traducteurs de la Sorbonne nouvelle (Université de Paris III). Toutefois, cette référence à la traduction du sens ne signifie pas que notre travail se résumera à un réquisitoire contre ce que nous appelons la traduction dogmatique. Notre propos est bien différent. Il s'agit pour nous de nous placer du point de vue d'un praticien de la traduction qui, confronté à des faits de traduction observables, cherche à y répondre de façon cohérente et pragmatique. Quels sont ces faits de traduction? Nous dirons qu'ils sont de deux ordres. En premier lieu, certains utilisateurs de traductions établies à partir d'ouvrages d'auteurs particulièrement célèbres se plaignent de la mauvaise qualité desdites traductions et parfois du caractère incompréhensible de la terminologie de ces auteurs telle qu'elle apparaît, en français, à travers ces traductions. Pour illustrer notre propos, nous avons réuni ci-après un certain nombre d'extraits d'articles de presse et d'anecdotes qui témoignent, à des degrés divers, des interrogations, voire des irritations, que suscitent les traductions des grands auteurs. Dans le Monde-Dimanche des 26 et 27 décembre 1982, un enseignant en philosophie s'élève contre la mauvaise qualité des traductions d'auteurs comme Karl Popper ou Ludwig Wittgenstein dont la célébrité va aujourd'hui croissant 1. Dans un autre numéro de cette publication, Serge Moscovici manifeste sa colère devant une traduction française de l'ouvrage de Sigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse : 1 A. Boyer, Impossible de travailler..., in: Le Monde Dimanche, Paris, décembre 1982, p.xi. 6 Introduction M. Rochard 2009

7 «Bien sûr, pour des raisons de commodité et de connaissances de la langue, nous lisons tous Freud en français. M'étant trouvé cependant dans la nécessité de consulter des textes qui se rapportent à la psychologie des masses, je me suis heurté à des difficultés d'interprétation, à des contradictions logiques qui m'ont laissé perplexe. Se pouvait-il que Freud eût commis tant de contresens? S'était-il exprimé de manière aussi allusive et emberlificotée? Et notamment dans l'essai intitulé La Psychologie collective et l'analyse du Moi. Pour en avoir le cœur net, je me suis décidé à le lire en allemand. Je connaissais toute la matière de l'ouvrage. Au fur et à mesure que je tournais les pages, j'étais envahi par un sentiment de malaise et de colère. Non pas tant à cause de la différence de style, mais je devais me rendre à l'évidence : j'avais tout simplement en face de moi un autre livre. [...] ne mâchons pas les mots. L'édition en français de l'essai de Freud est une version bâtarde, censurée, qui mutile le sens original 2.» Toujours à propos de Freud, nous avons appris que des enseignants de l'uer de Psychologie de l'université de Paris VI recommandaient à leurs étudiants d'apprendre l'allemand afin de pouvoir lire Freud dans le texte plutôt qu'en traduction. Mais Freud n'est pas le seul concerné : dans le journal Le Monde du 16 mars 1983, l'historien Fernand Braudel parle de l'époque où il a commencé à lire les ouvrages de Karl Marx : «C'est donc seul et à mes risques et périls, comme beaucoup d'autres, et tardivement (à partir de ) que j'ai abordé les œuvres de Marx [...] on sait que ce n'était pas une petite affaire, que les traductions à notre disposition, alors, n'étaient ni excellentes, ni d'un maniement commode, que le recours au texte allemand ne m'a été conseillé que tardivement 3.» Pour ce qui concerne Marx encore, nous avons eu l'occasion de rencontrer plusieurs marxistes débutants qui ont avoué avoir bien du mal à percevoir, derrière certains termes marxistes français, ce que Marx a voulu dire. On pourrait multiplier les exemples ; il est en effet vraisemblable que bien des philosophes doivent, parfois, avoir du mal à manier la terminologie hégélienne française, que des économistes peuvent rester perplexes lorsque, lisant les ouvrages de Milton Friedman en français, ils découvrent des expressions comme les arrangements financiers internationaux ; de même, ces économistes ont sans doute le réflexe de penser que J.M. Keynes et les keynésiens ont voulu parler de répartition ou de redistribution des richesses, lorsqu'ils sont en présence de l'expression allocation des ressources. Cette première série d'observations tend donc à montrer qu'aux yeux d'une partie des lecteurs, les œuvres d'auteurs ayant marqué le mouvement de la pensée à l'échelle internationale 4 n'ont pas été traduites de façon satisfaisante ou qu'à tout le moins, ces traductions ne livrent pas aux lecteurs français une terminologie maniable. Mais à l'inverse, on peut observer d'autres faits qui tendent à indiquer que ces réactions ne concernent qu'une partie des lecteurs et utilisateurs de traductions S. Moscovici, Quand traduira-t-on Freud en français, in: Le Monde Dimanche, Paris, janvier 1981, p. XVII. F. Braudel, Dérives à partir d'une œuvre incontournable, in: Le Monde, Paris, 16 mars 1983, p.13. Dans la suite de notre travail, nous désignerons ces auteurs par les formules auteurs célèbres ou grands auteurs. M. Rochard 2009 Introduction 7

8 En second lieu en effet, il semble bien que les disciples de ces auteurs s'accommodent souvent fort bien des traductions existant en français des ouvrages de leur maître à penser, qu'ils s'attachent à en suivre rigoureusement la terminologie et qu'ils souhaitent voir les traducteurs reprendre cette terminologie. De plus, les traducteurs, qui sont souvent des spécialistes et des disciples des auteurs en question, répondent aux vœux des disciples en respectant très rigoureusement cette terminologie officielle. Ainsi, les traductions de Sigmund Freud par Samuel Jankélévitch ou Marie Bonaparte nous offrent une grande continuité terminologique qui correspond bien à cette réalité qui fait qu'aujourd'hui, par delà leurs querelles d'écoles, les psychanalystes français s'expriment avec les mêmes mots. De même, si l'on examine les ouvrages de Marx traduits en français, on retrouve ce vocabulaire que tous les marxistes français emploient quelle que soit la tendance à laquelle ils appartiennent. On peut dire que cette rigueur terminologique est à la base même des méthodes de traduction des ouvrages des grands auteurs ou, à tout le moins, que l'existence d'une terminologie officielle de tel ou tel auteur influence sensiblement les traducteurs. Les avant-propos du traducteur que l'on trouve parfois au début des éditions françaises des ouvrages de grands auteurs montrent bien l'importance que revêtent les questions terminologiques pour les traducteurs et témoignent de la démarche qu'ils adoptent dans leur travail. Pour illustrer notre propos, nous avons choisi l'extrait ci-après de la préface des traducteurs de Wissenschaft der Logik de G.W.F. Hegel : «Mais il faut reconnaître qu'il (Hegel) fait preuve [...] d'une extrême cohérence au niveau du vocabulaire. Et tel est le premier impératif qui fut nôtre en cette traduction : nous en tenir, avec une rigueur absolue, au code adopté, tant au niveau des termes eux-mêmes qu'à celui des tournures linguistiques, après plusieurs traductions complètes, sans cesse reprises, corrigées et harmonisées selon des principes uniformes 5.» «Toutes ces conventions, si elles alourdissent le texte français, permettent au lecteur (et c'est là l'essentiel de ce à quoi nous avons visé) de se fier absolument à lui, dans sa littéralité. Audelà commencent les problèmes de l'interprétation et du commentaire. Notre seul désir a été de permettre au lecteur français de se mesurer directement à eux 6.» Il s'agit là d'un cas extrême qui combine une conception dogmatique et une conception linguistique de la traduction. Le traducteur aborde ici son travail sous le seul angle de la langue, des mots employés par Hegel et non pas sous l'angle du sens de l'ouvrage, du vouloir dire de l'auteur, du message du philosophe. En même temps, la méthode du traducteur ouvre la voie à une pérennisation dogmatique d'une terminologie française calquée sur la langue allemande, puisque le 5 6 P.J. Labarrière, G. Jarczik, in: G.W.F. Hegel, Science de la Logique, Paris, Aubier-Montaigne, 1972, p. XXV. P.J. Labarrière, G. Jarczik, ibidem, p. XXX. 8 Introduction M. Rochard 2009

9 traducteur explique qu'il a préféré maintenir cette terminologie conventionnelle, même lorsque cela alourdissait le texte. Par delà ce cas extrême, ces observations montrent que les lecteurs sont partagés lorsqu'il s'agit d'apprécier les traductions des grands auteurs et que les traducteurs semblent préférer une certaine rigueur terminologique et répondre aux vœux de bon nombre des disciples français des grands auteurs plutôt que de rendre leurs traductions aussi accessibles à un lecteur français que le sont les textes originaux pour le lecteur allemand, anglais, espagnol, etc. Selon nous, les deux types d'observations que nous avons faites illustrent la ligne de partage qui existe entre traduction dogmatique et traduction du sens. Cela étant, la traduction du sens est l'expression d'une théorie générale de la traduction qui a été élaborée par un certain nombre de chercheurs de l'école supérieure d'interprètes et de traducteurs de l'université de Paris III et qui a fait l'objet de bien des ouvrages, thèses et articles dont nous donnons les références dans notre bibliographie. En revanche, la traduction dogmatique est un phénomène d'une tout autre nature. C'est pourquoi, nous avons jugé utile de consacrer quelques pages à ce que nous entendons sous le terme de traduction dogmatique. Ces précisions sont importantes, car la nature du phénomène de la traduction dogmatique a joué un rôle déterminant dans la définition de la démarche que nous avons suivie tout au long de notre travail. Après avoir défini le terme de traduction dogmatique, nous serons donc amenés à évoquer la démarche que nous avons adoptée. Mais à partir du moment où la recherche nous conduit à traiter de la nature du phénomène étudié et de la démarche suivie, une nouvelle question se pose : comment allons-nous illustrer ce travail? Le phénomène, la démarche et l'illustration, tels sont donc les trois points principaux sur lesquels nous nous pencherons maintenant avant d'aborder notre étude proprement dite. Quelques préalables méthodologiques Le terme traduction dogmatique n'est défini dans aucun dictionnaire. On peut dire qu'il a été créé pour les besoins de cette étude. Il convient donc de définir ce qu'il recouvre. A. Le phénomène de la traduction dogmatique Lorsque nous parlons de traduction dogmatique, nous ne voulons pas donner à penser que nous allons traiter d'une doctrine s'opposant à la Théorie du Sens et codifiant la traduction de la terminologie de tel ou tel auteur. En effet, loin de résulter d'une doctrine ou d'une théorie, la traduction dogmatique est, pour l'essentiel, un phénomène pratique. On peut l'observer, mais ses racines peuvent être très diverses : M. Rochard 2009 Introduction 9

10 ainsi, en rédigeant lui-même en français des articles ou des ouvrages sans bien connaître notre langue, un auteur étranger peut produire une terminologie mal traduite que ses disciples, par respect pour les écrits du Maître, risquent d'accepter sans critique et de reproduire ; parfois, ce sont les disciples eux-mêmes, qui, ayant lu les ouvrages de leur auteur favori dans la langue originale, sans bien la connaître, ont produit une terminologie française de mauvaise qualité et l'ont diffusée en France ; dans d'autres cas, les traducteurs peuvent également avoir leur part de responsabilité en traduisant mal la terminologie d'un auteur et en contribuant à la diffusion d'une terminologie française de mauvaise qualité que les lecteurs ou les disciples de l'auteur tendront à reprendre à leur compte. Quant au phénomène proprement dit de la traduction dogmatique, il consiste dans la perpétuation d'une terminologie mal traduite ou dans le fait de tenir une terminologie traduite pour valable, sans la soumettre à un examen critique. C'est précisément cette idée de perpétuation a-critique que nous avons voulu souligner en parlant de traduction dogmatique. Nous tenons tout particulièrement à insister sur la distinction suivante : il ne faut pas confondre perpétuation a-critique de mauvaises traductions et mauvaises traductions, traduction dogmatique et traduction linguistique, même s'il s'agit de phénomènes le plus souvent liés. La traduction linguistique produit les mauvaises traductions, tandis que la traduction dogmatique les perpétue. En outre, le phénomène de traduction linguistique peut être perçu de façon immédiate par une simple lecture critique d'une traduction. En revanche, le phénomène de traduction dogmatique n'est mesurable qu'à partir du moment où la perpétuation devient patente, c'est-à-dire généralement lorsque l'on peut constater qu'une terminologie échappe à un cercle d'initiés pour se répandre dans un public plus vaste qui, implicitement ou explicitement, attache cette terminologie au nom d'un auteur donné. Ainsi, il est encore difficile de parler d'un phénomène de traduction dogmatique dans le cas de Milton Friedman qui n'est parvenu à la notoriété que récemment (dix à vingt ans). Cela étant, on peut dire que certaines traductions des ouvrages de cet auteur portent en germe des risques de traduction dogmatique. L'intervention du facteur temps est donc d'une importance fondamentale pour qui veut comprendre la différence entre traduction linguistique et traduction dogmatique et savoir comment répondre à l'un et l'autre de ces phénomènes. Face à la traduction linguistique, la Théorie du Sens peut réagir presque immédiatement par la critique. Face à la traduction dogmatique, qui se développe lentement et souvent en dehors des circuits de la traduction par le biais des disciples de l'auteur, la critique risque d'intervenir trop tard alors que le phénomène est déjà bien enraciné. La défense de la Théorie du Sens face à la traduction dogmatique devient alors une entreprise de longue haleine et de lutte à contre-courant. 10 Introduction M. Rochard 2009

11 Cette contrainte du temps a joué un rôle déterminant dans la définition de la démarche que nous avons adoptée pour mener à bien notre étude. B. La démarche adoptée pour l'étude L observation des faits de traduction que nous avons consignés dans l'introduction de notre travail, nous a permis de nous fixer les objectifs suivants : examiner ce qui nous paraît être la démarche souhaitable pour la traduction des ouvrages de grands auteurs ; examiner ce qui, à travers des exemples, nous paraît être l'attitude effectivement adoptée par les traducteurs lorsqu'ils abordent la traduction des ouvrages de grands auteurs ; puis, à partir de la confrontation entre ces deux attitudes, définir les moyens qui peuvent permettre de faire progresser efficacement la pratique de la traduction des grands auteurs. Ces objectifs étant définis, il restait à déterminer la manière dont nous allions opérer, et c'est là qu'intervient la nature du phénomène de la traduction dogmatique. En effet, nous avons vu que la Théorie du Sens ne pouvait être défendue face à la traduction dogmatique qu'au prix d'un travail de longue haleine et de lutte à contre-courant. Un tel travail exige donc une longue préparation de la part des traducteurs. Si donc, comme nous le pensons, la Théorie du Sens doit être à la base de la démarche souhaitable pour traduire les ouvrages des grands auteurs, nous devons faire de l'examen de cette démarche une véritable préparation à la confrontation entre traduction dogmatique et traduction du sens. En outre, cette préparation devra non pas consister en un rappel des principes théoriques de la traduction du sens, mais en un exercice pratique consistant à vérifier pas à pas ce que la Théorie du Sens peut nous apporter pour la traduction des ouvrages des grands auteurs. Ce n'est qu'à la suite de cette préparation que nous aborderons la réalité pratique de la traduction des grands auteurs et la confrontation proprement dite entre traduction dogmatique et traduction du sens. Cette confrontation consistera à opposer les résultats pratiques de traductions marquées par la traduction dogmatique aux résultats auxquels la traduction du sens permet d'aboutir. Enfin, pour satisfaire à notre troisième objectif, il nous restera à définir les moyens susceptibles de faire progresser la pratique de la traduction des grands auteurs. Là encore, la nature du phénomène de la traduction dogmatique intervient dans notre démarche. En effet, étant conscient que la Théorie du Sens est le fruit d'un travail de recherche récent et que la traduction dogmatique est au contraire le fruit d'un travail du temps, nous nous attacherons à définir les termes d'un compromis pratique entre traduction dogmatique et traduction du sens, car nous pensons qu'il est inutile pour la Théorie du Sens de se contenter de jeter un anathème à l'encontre d'une certaine pratique de la traduction si cet anathème doit rester lettre morte! Telles sont donc les grandes lignes de la démarche que nous allons suivre dans notre travail. Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, il nous reste encore deux problèmes à examiner. M. Rochard 2009 Introduction 11

12 Le premier de ces problèmes consiste à savoir comment nous allons illustrer cette étude sur la traduction des ouvrages de grands auteurs, le second consiste à définir un certain nombre de termes que nous allons utiliser au cours de notre travail. C. Le choix d'un cas d'espèce Étant donné la nature du phénomène de traduction dogmatique, les objectifs et la démarche que nous venons de préciser, il nous a paru indispensable d'appuyer notre travail sur un cas d'espèce répondant à des caractéristiques bien définies, à savoir : la traduction d'ouvrages d'un auteur célèbre ayant fait école depuis suffisamment longtemps pour que l'on puisse réellement observer la perpétuation d'une terminologie française attachée à son nom, d'un auteur ayant écrit principalement dans une langue qui soit sa langue maternelle et qui nous soit familière dans notre travail de traducteur, donc l'anglais ou l'allemand, d'un auteur ayant été traduit et retraduit pour que l'on puisse apprécier l'importance et l'influence de la traduction dogmatique dans le travail des traducteurs, d'un auteur ayant une terminologie qui lui soit propre et qui soit suffisamment vaste pour que l'on ne puisse dire qu'elle ne tient pas une place marginale dans son œuvre. Cette série de critères nous a conduits à écarter des auteurs comme Lénine, de langue russe, comme Keynes, dont l'apport théorique ne s'est pas accompagné de la formation d'une terminologie nouvelle ou différente quant au fond de la terminologie de la plupart des économistes de son époque, comme Milton Friedman qui n'a fait école que récemment. L'éventail des auteurs commençait certes à se restreindre, mais nous restions encore en présence d'un choix portant sur une série d'œuvres fort vastes, notamment en langue allemande avec les grands philosophes du XVIII e siècle, et naturellement Karl Marx et Sigmund Freud. Pour faire un choix définitif, nous avons introduit un nouveau critère, à savoir le domaine traité par l'auteur. Il nous a en effet paru essentiel de retenir un auteur ayant largement abordé le domaine économique qui constitue notre propre spécialité de traduction, car nous ne saurions traiter dans notre travail de recherche de domaines tels que la philosophie classique ou la psychanalyse. Dans ces conditions, le choix de Marx nous a paru le plus approprié : une œuvre importante, un auteur de langue maternelle allemande, plus de cent années de traduction, une réflexion économique et enfin une terminologie qui, traduite en français, est largement passée dans notre langue : «En effet, depuis 1945 [...], le vocabulaire de Marx a littéralement envahi la vie politique et non moins le langage courant des diverses sciences sociales. À la suite de quel processus? On ne saurait le dire avec sûreté qu'au prix d'une étude préalable et sérieuse qui n'a pas encore été faite. [...] 12 Introduction M. Rochard 2009

13 Bref, les expressions et les mots issus de la pensée de Marx ou valorisés par lui, ont envahi tous les discours, ils sont venus à nous. Nous nous sommes habitués à leur emploi et nous les avons utilisés, à notre tour, avec plus ou moins d'innocence. Qui, parmi nous, n'a parlé de la lutte des classes, des modes de production, de la force de travail, de la plus-value, de la paupérisation relative, de la praxis, de l'aliénation, d'infrastructure et de superstructure, d'accumulation primitive, de valeur d'usage, de valeur d'échange, de dialectique, de dictature du prolétariat... Et j'en passe 7.» Certes, notre propos n'est pas d'étudier le processus de diffusion du vocabulaire marxiste dans le langage en France. Mais, cet extrait de l'article de Fernand Braudel nous place au cœur de notre réflexion sur ce phénomène d'adoption par un public assez vaste d'une terminologie française attachée au nom d'un auteur étranger célèbre, adoption qui se fait progressivement, sans que l'on puisse véritablement s'en rendre compte. Et puisque nous sommes confronté au problème soulevé par l'utilisation d'une terminologie, nous nous devons encore de définir un certain nombre de termes que nous allons employer dans le cadre de la présente étude. D. Quelques définitions de termes Concept Il s'agit là d'un terme difficile à manier, surtout lorsque l'on aborde la traduction des textes de Marx. En effet, lorsque les marxistes français parlent de concepts, ils songent aux textes dans lesquels Karl Marx a parlé de Begriff ou de Begriffe. D'ailleurs, les traducteurs des ouvrages de Marx ont eu tendance à traduire systématiquement le mot Begriff par celui de concept. Ce faisant, ils ont eu tendance à oublier que Marx était un auteur de langue allemande et qu'en allemand, le sens virtuel du mot Begriff est beaucoup plus vaste que celui du mot français concept. Mais qu'est-ce qu'un concept : «Idée abstraite qui peut s'appliquer à des expériences ou à des objets variés, présentant des caractères communs. Ex : concept d' arbre, communs à toutes sortes d'arbres ; concept de grosseur ; concept de cause. Le concept rassemble en une classe des éléments ayant des caractères communs, compte non tenu des différences qui peuvent exister entre eux 8.» Ainsi, le concept de banque rassemble en une classe des établissements ayant en commun un certain type d'activités économiques. En revanche, lorsque le rédacteur du présent travail déclare le matin je vais à la banque, il entend tout simplement qu'il se rend à l'établissement qui l'emploie, sans se référer au concept de banque. En français, on utilise donc le mot concept dans un sens bien défini. En allemand en revanche, on utilise le mot Begriff dans des sens très différents, celui de concept naturellement, mais aussi celui de notion, ou encore dans des expressions comme ist dir das ein Begriff?, il marque l'idée de savoir ( est-ce que tu le sais? ). 7 8 F. Braudel, Dérives à partir d'une Œuvre incontournable, op. cit., p.13. R. Galisson, D. Coste, Dictionnaire de Didactique des Langues, Paris, Hachette, 1976, p.112. M. Rochard 2009 Introduction 13

14 Dans le présent travail, lorsque nous parlerons de concept marxiste, ce sera pour désigner une idée générale ou abstraite formulée par Marx et à laquelle il se réfère en employant un terme donné. Nous ne respecterons donc pas la terminologie marxiste française qui tend à prendre le mot concept dans le sens plus large du mot allemand Begriff que Marx employait, en tant qu'écrivain de langue allemande, pour dire des choses différentes selon le contexte. Terme marxiste Par cette expression, nous entendons les termes que Marx (ou Engels) a créés, ainsi que les termes auxquels il a donné un sens nouveau. Cette définition exclut donc les termes créés par les disciples de Marx et d'engels (nous aurions pu également parler de termes marxiens en adoptant une autre convention). L'ensemble des termes marxistes forment ce que nous appellerons la terminologie interne de Marx. Terminologie externe La terminologie externe de Marx (et d'engels) se compose de l'ensemble des termes empruntés par Marx et Engels au vocabulaire de domaines spécialisés de la connaissance auxquels ils font référence dans leur œuvre (par exemple : le vocabulaire économique général, le vocabulaire de l'histoire sociale, etc.). Sens Nous emploierons ce terme conformément à la distinction établie par D. Séleskovitch entre signification et sens : «Tout mot analysé au niveau de la langue, c'est-à-dire hors contexte, sans qu'il s'insère dans un message destiné à un interlocuteur, possède une signification ou un ensemble de significations [...] 9» «Enfin, je parlerai du sens des mots et des syntagmes comme étant leur signification pertinente, telle qu'elle se dégage des significations linguistiques dans l'acte de parole, grâce au contexte et aux circonstances dans lesquels s'inscrit le signe, et du sens du message pour indiquer l'amalgame des significations pertinentes des mots qui se combinent, et qui représente le vouloir dire et le compris des interlocuteurs 10.» C'est avec cette définition essentielle pour qui veut comprendre la Théorie du Sens que nous en avons terminé avec les préalables méthodologiques que nous avons jugé utile de faire figurer en avant-propos à notre étude. Il nous appartient maintenant d'examiner la démarche qu'il conviendrait que les traducteurs adoptent pour traduire les textes d'un auteur comme Karl Marx et surtout pour traduire ces fameux termes auxquels les marxistes attachent, semble-t-il, tant d'importance. En effet, c'est à travers une réflexion sur la démarche théoriquement nécessaire à la traduction des termes utilisés par Marx (ou Engels) qu'un traducteur peut, selon nous, 9 10 D. Séleskovitch, Langage, Langues et Mémoire, Paris, Minard, 1975, p. 11. D. Séleskovitch, ibidem, p Introduction M. Rochard 2009

15 se préparer le plus efficacement pour affronter le phénomène de la traduction dogmatique. Quant au point de départ de cette réflexion, on peut le définir ainsi : le problème étant de traduire, en contexte, les termes employés par Marx, de quoi aura besoin le traducteur? M. Rochard 2009 Introduction 15

16 I. LA PREPARATION DU TRADUCTEUR A LA CONFRONTATION 16 I. La préparation du traducteur à la confrontation M. Rochard 2009

17 M. Rochard Du mot au concept 17

18 1. Du mot au concept Les connaissances nécessaires pour résoudre les difficultés terminologiques des ouvrages de Marx Il n'est pas rare d'entendre dire que pour traduire, il suffit de connaître les langues, voire, tout bonnement, de posséder un bon dictionnaire bilingue! Face à de telles affirmations, le traducteur professionnel pourrait être tenté de manifester son agacement. Plus sagement, nous préférons essayer de répondre à la question : quelles sont les connaissances nécessaires pour traduire? Pour rassurer le profane, nous dirons tout d'abord qu'il faut certes connaître les langues, mais en précisant : d'une part, que connaître les langues ne consiste pas pour le traducteur à être capable de bien parler plusieurs langues étrangères. Pour lui, c'est disposer des connaissances lexicales, syntaxiques et stylistiques nécessaires pour comprendre un texte rédigé dans une langue donnée et d'une connaissance de sa langue maternelle telle que le texte traduit passe parfaitement dans la langue du traducteur, d'autre part, que si la connaissance des langues est indispensable pour traduire, elle n'est pas suffisante. Au cours de notre activité professionnelle de traducteur économique, nous avons pu nous persuader du caractère nécessaire, mais non suffisant des connaissances linguistiques pour la traduction. Qu'on en juge avec ce court extrait d'un article du chef de file des conseillers économiques de Ronald Reagan, Martin Feldstein : «The narrow money aggregate (M1B) had increased more than 8% in 1978 and more than 7% in The Fed set a target range of 3 to 6% for 1980 and slightly overshot the upper end of that range because of the very rapid money growth during the economic recovery in the second half of the year 11.» Comment traduire des expressions telles que narrow money aggregate ou target range en ne se fiant qu'à ses connaissances linguistiques ou même avec l'aide de dictionnaires? Si nous nous y essayions, nous n'arriverions qu'à des expressions maladroites qui ne seraient évocatrices ni pour le profane, ni pour l'économiste. Si en revanche, nous faisons intervenir des connaissances non linguistiques, c'est-à-dire économiques et monétaires dans le cas présent, le sens de ce passage devient plus clair. 11 M. Feldstein, It's Time for cool Nerves, in: Financial Times, Londres, 4 janvier 1982, p Du mot au concept M. Rochard 2009

19 En utilisant la première expression (narrow money aggregate), M. Feldstein a voulu faire référence à la définition de la masse monétaire qui sert à la banque centrale américaine (la Fed) pour mesurer l'évolution monétaire aux États-Unis. Cet agrégat monétaire M1B (abandonné depuis l'été 1982) recouvrait la somme des billets en circulation, des dépôts à vue et des dépôts à terme mobilisables par chèques. Quant à la deuxième expression (target range), elle désigne ici une fourchette de croissance fixée d'avance chaque année par la banque centrale des États-Unis et à l'intérieur de laquelle elle souhaite maintenir le rythme de croissance de la masse monétaire. Grâce à ces connaissances économiques et monétaires, c'est-à-dire à des connaissances de la chose désignée par les mots employés par M. Feldstein, et naturellement grâce à nos connaissances de l'anglais et de notre langue maternelle, nous sommes parvenus à traduire ce passage de la façon suivante : «La masse monétaire, au sens strict (M1B, a progressé à un rythme supérieur à 8% en 1978 et à 7% en La Réserve fédérale a alors fixé une fourchette de croissance monétaire de 3-6% pour Les résultats obtenus ont légèrement dépassé la limite supérieure de cette fourchette et ce, sous l'effet de la forte expansion monétaire enregistrée avec la reprise de l'activité économique durant le second semestre de 1980.» Ce que nous venons d'écrire n'était nullement inscrit dans les mots de la langue. Et pourtant, il est certain que tout lecteur ayant des connaissances d'économie monétaire aura compris le sens de ce passage à travers notre traduction. Quant aux profanes, ils seront peut-être bien en peine de comprendre ce texte. Toutefois, avec cette tradition, ils disposeront d'un texte d'économie monétaire rédigé en français. Ils pourront donc se reporter à des ouvrages de vulgarisation ou consulter des spécialistes français pour mieux le comprendre, tout comme les profanes anglosaxons auront pu le faire pour comprendre cet article du Financial Times. Il faut donc, comme le montre cet exemple, non seulement des connaissances linguistiques pour traduire, mais aussi des connaissances thématiques. Et pour entrer de plain pied dans notre travail de recherche, nous ajouterons que cette nécessité de connaître à la fois les langues et le sujet traité s'applique également à la traduction des ouvrages d'un auteur aussi célèbre que Karl Marx. Mais peut-être trouverons-nous de ces éternels sceptiques qui nous diront, oui, mais Marx et le marxisme, ce n'est pas pareil, car la terminologie utilisée par Marx est tout à fait particulière! Pour convaincre ces sceptiques, nous pensons que la meilleure méthode est encore de recourir à des exemples tirés d'ouvrages de Marx. M. Rochard Du mot au concept 19

20 1.1. Trois mots allemands pour deux exemples de traductions Notre premier exemple sera tiré du texte Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie publié pour la première fois en 1844 à Paris, mais rédigé en 1843 en Allemagne. On notera au passage que le texte de Marx n'échappe pas à cette caractéristique de l'allemand de toutes les époques qui réside dans le recours très fréquent à des mots d'origine française : «Nicht die radikale Revolution ist utopischer Traum für Deutschland, nicht die allgemein menschliche Emanzipation, sondern vielmehr die teilweise, die nur politische Revolution, die Revolution, welche die Pfeiler des Hauses stehenlässt. Worauf beruht eine teilweise, eine nur politische Revolution? Darauf, daß ein Teil der bürgerlichen Gesellschaft sich emanzipiert. und ihr allgemeinen Herrschaft gelangt, darauf, daß eine bestimmte Klasse von ihrer besonderen Situation aus die allgemeine Emanzipation der Gesellschaft unternimmt 12.» Le second exemple est extrait du très célèbre Manifest der kommunistischen Partei : «[...] die moderne bürgerliche Gesellschaft, die so gewaltige Produktions- und Verkehrsmittel hervorgezaubert hat, gleicht dem Hexenmeister, der die unterirdischen Gewalten nicht mehr zu beherrschen vermag, die er heraufbeschwor 13.» On notera que ces deux textes contiennent une même expression de trois mots, à savoir die bürgerliche Gesellschaft. Pourtant, nous nous proposons de la traduire par deux expressions françaises différentes : «Pour l'allemagne, ce ne sont ni la révolution radicale, ni l'émancipation générale de l'humanité qui tiennent du rêve, qui tiennent d'une vue de l'esprit, mais plutôt la révolution partielle, la révolution uniquement politique, cette révolution qui laisserait subsister les piliers de l'édifice social. Mais que serait une révolution partielle, uniquement politique? Ce serait une révolution par laquelle une partie de la société civile s'émanciperait et parviendrait à la domination générale de la société, une révolution par laquelle une classe donnée entreprendrait l'émancipation générale de la société en se fondant sur sa propre situation.» «[...] cette société bourgeoise moderne qui a fait surgir de prodigieux moyens de production et d'échange, ressemble à l'apprenti-sorcier qui est dépassé par les puissances infernales qu'il a évoquées.» Pourquoi cette différence de traduction? par pure fantaisie? parce que, à la manière d'un élève d'une classe d'allemand qui n'est pas sûr d'avoir bien compris le texte allemand de son devoir de version, nous aurions proposé deux traductions tirées de la liste des significations de bürgerlich données par un dictionnaire bilingue dans l'espoir qu'il y en aurait au moins une de juste sur les deux? ou plus simplement, parce qu'il s'agit de deux traductions permettant de rendre compte de deux manières d'apprécier (concevoir) une même société (la société allemande de la fin du XVIII e siècle et du début du XIX e siècle), de deux K. Marx, Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie/Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel, Paris, Aubier-Montaigne, Édition bilingue, 1971, p. 90 ; souligné par nous. K. Marx, F. Engels, Manifest der kommunistischen Partei/Manifeste du Parti communiste, Paris, Aubier- Montaigne, Édition bilingue, 1971, p Du mot au concept M. Rochard 2009

21 manières de caractériser cette société par un trait dominant ; en d'autres termes, ces traductions sont destinées à rendre compte de deux concepts différents auxquels Marx fait référence à travers une même expression (die bürgerliche Gesellschaft)? Aucune connaissance, si parfaite soit-elle, de la langue allemande et de la langue française, aucun ouvrage lexicologique ou syntaxique ne permet de répondre à ces questions. Une fois encore, nous dirons que seule la connaissance de la chose désignée par les mots utilisés par l'auteur permet de dire que la troisième solution que nous venons de proposer répond à notre interrogation. M. Rochard Du mot au concept 21

22 1.2. Ce qu'il faut savoir pour comprendre et traduire les passages Lorsqu'il écrit sa Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, Marx est en pleine rupture avec l'hégélianisme et c'est avec cet ouvrage que Marx commence véritablement à affirmer l'originalité de sa pensée. Son livre est un exposé critique des conceptions de Hegel et des hégéliens et Marx est parfois amené à se référer à des concepts hégéliens comme celui de bürgerliche Gesellschaft pour mieux les remettre en question. En soumettant à la critique des concepts antérieurs, Marx s'inscrit ici dans la tradition de la philosophie. En cela, il est l'héritier de Hegel et de la philosophie allemande. Or, Hegel a parlé, comme Kant, de bürgerliche Gesellschaft à une époque où d'autres philosophes parlaient de société civile ou de civil society. Mais qu'est-ce que cette société civile? A. La société civile, selon les philosophes Certes, nous ne prétendons pas rendre compte ici des idées des philosophes dans toute leur richesse, mais nous entendons plus modestement présenter de façon résumée quelques unes de leurs pensées. Pour les philosophes anglais 14 et français 15 du XVIII e siècle, la société civile correspond à la forme sociale et politique que prend la vie des hommes lorsqu'ils sortent de l'état de nature. Dans l'encyclopédie, Diderot la définit ainsi : «Société civile s'entend du corps politique que les hommes d'une même nation, d'un même État, d'une même ville ou d'un autre lieu forment ensemble et des liens politiques qui les attachent les uns aux autres ; c'est le commerce civil du monde, les liaisons que les hommes ont ensemble, comme sujet d'un prince, comme citoyens d'une même ville, comme sujets aux mêmes lois et participants aux droits et privilèges qui sont communs à tous ceux qui composent cette même société 16.» Dans l'esprit de ces philosophes anglais et français, le trait dominant de la société civile c'est l'existence d'une loi commune régissant les droits et privilèges de chacun. En outre, c'est l'acceptation d'une autorité commune et d'une loi commune qui permet aux hommes d'accéder à la liberté. Comme le dit en effet Voltaire, la liberté consiste à ne dépendre que des lois 17. Quant au refus de se soumettre à la loi commune de la société civile, il conduit soit à la licence (anarchie), soit à l'oppression (dictature). En ce sens, la société civile est l'aboutissement d'un idéal humain de liberté. Cette société civile est, notons le, de caractère essentiellement politique. C'est précisément parce qu'il conteste l'idée selon laquelle la notion de liberté est liée pour l'essentiel à la nature politique et juridique d'une société que Hegel apporte Cf. notamment : A. Ferguson, An Essay of the History of Civil Society, 1767, p.87 ; J. Locke, Two Treatises of Government, 5e éd., 1728, chapitre VII, pp Cf. notamment : D. Diderot, Encyclopédie (...), 1967, vol.15, p. 259, article Société Civile. D. Diderot, ibidem, vol.15, p.259, article Société Civile. Voltaire, Pensées sur le Gouvernement (VII), in: Œuvres Complètes, Paris, 1879, t. 23, p Du mot au concept M. Rochard 2009

23 quelque chose de nouveau à la pensée philosophique de son temps, dans ce domaine, et qu'il ouvre la voie à Marx en liant le politique et l'économique. B. La société civile, selon Hegel Pour Hegel, les hommes ne peuvent s'associer pour réaliser la société civile indépendamment de tout développement économique et historique. Selon lui, à chaque moment du développement économique et historique de la société, correspond une organisation économique de cette société et à chaque type d'organisation économique de la société, correspond une idée d'état et de Droit et par là même une certaine conception de la liberté. Cette idée et cette conception naissent du mouvement général de la pensée philosophique et viennent s'imposer à la société économique en fonction du développement qu'elle a atteint. La démarche de Hegel est donc différente de celle des philosophes du XVIII e siècle que nous avons précédemment mentionnés. Pour Hegel en effet, ce ne sont pas les hommes qui forment une société en se soumettant aux mêmes lois et accèdent ainsi à la liberté. C'est une certaine conception de la liberté qui s'impose, selon lui, à la société parce qu'elle correspond aux besoins juridiques et politiques de l'époque. Appliquant cette méthode d'analyse à la société allemande de son temps, Hegel conclut que : du point de vue économique, cette société allemande est bourgeoise, dans le sens où au stade de développement historique qu'elle a atteint, le Bürger (als bourgeois 18 ) y a acquis un rôle économique prépondérant ; et qu'à cette société économique bourgeoise s'impose une certaine conception de la liberté, du Droit et de l'état qui, du point de vue philosophique, lui est nécessaire. L'organisation juridique et politique qui en découle est ce que Hegel appelle die bürgerliche Gesellschaft au sens de société civile : cette société, de nature politicojuridique, associe en effet le monarque, la noblesse et les bourgeois autour d'une même loi et d'une même conception de la liberté. Chacun y exerce ses responsabilités, celles du Bürger étant d'être un citoyen (celui qui vit dans la cité, c'est-à-dire qui fait partie intégrante de la société, comme le civis latin). «Derselbe sorgt für sich und seine Familie, arbeitet, schließt Verträge usf. und ebenso arbeitet er auch für das Allgemeine, hat dieses zum Zwecke. Nach jener Seite heißt er bourgeois, nach dieser citoyen 19.» Il s'agit là de deux sens seulement du mot allemand Bürger, qui peut également, selon le contexte, vouloir dire notamment un civil par opposition à un militaire, ou encore, Cf. G.W.F. Hegel, Grundlinien der Philosophie des Rechts, in: Werke in 20 Bänden, t.7, p. 348 ; en français dans le texte. G.W.F. Hegel, Jenaer Rechtsphilosophie, in: Frühe politische Systeme, 1974, p. 266 ; en français dans le texte. M. Rochard Du mot au concept 23

24 une personnalité dans une expression comme ein angesehener Bürger unserer Stadt (une personnalité en vue de notre ville). De l'avis de Hegel, c'est grâce au mouvement de la pensée philosophique que la société allemande est devenue une synthèse exemplaire du juridique et de l'économique. Sans nul doute, l'existence en allemand d'un mot unique (der Bürger) ou d'une expression unique (die bürgerliche Gesellschaft) pour rendre compte de cette synthèse témoigne pour Hegel, de la supériorité de la pensée philosophique allemande. Chez Hegel, la polysémie revêtait une importance certaine et l'abondance de mots polysémiques dans une langue témoignait, selon lui, de l'importance du mouvement des idées dans le pays correspondant, conformément à l'idée que l'on se faisait à l'époque des rapports entre la langue et la pensée. Cette supériorité se manifeste en outre dans le fait que l'harmonisation du juridique et de l'économique se soit produite, en Allemagne, sans les violences de la guerre civile anglaise ou de la Révolution française. C. La critique marxiste des conceptions hégéliennes Marx est d'accord avec Hegel pour dire que la nature d'une société dépend de son développement économique et historique. En revanche, il combat la conception hégélienne selon laquelle le mouvement philosophique des idées impose à la société économique l'organisation juridico-politique dont elle a historiquement besoin. Du point de vue de Marx, l'organisation juridico-politique d'une société est la conséquence directe de son organisation économique, d'où son analyse de la société allemande de son temps dans Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie : cette société est économiquement dominée par la bourgeoisie, c'est donc tout naturellement que le Droit allemand reflète cette domination en défendant les intérêts de la bourgeoisie et notamment la propriété privée. De l'avis de Marx, l'organisation juridique de l'allemagne est donc tout simplement bourgeoise et il est inutile de s'embarrasser plus longtemps de cette distinction fictive entre société bourgeoise et société civile. Cette distinction est utilisée, selon Marx, par le parti des philosophes (les hégéliens) pour mieux obscurcir l'analyse de la société allemande et glorifier l'ordre établi. À partir de là, on comprend mieux ce que Marx a voulu dire dans l'extrait de Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie que nous avons cité (cf. supra, p.18). Ce passage intervient dans une partie de l'ouvrage consacrée à un aspect spécifique de la société allemande ; selon Marx en effet, si l'organisation juridique de la société allemande autour de la défense de la propriété privée reflète bien la domination économique de la bourgeoisie, il n'en va pas de même de l'organisation de l'état, dans la mesure où la bourgeoisie allemande ne détient pas le pouvoir politique. Il s'agit là d'une situation anormale pour Marx : en effet, la bourgeoisie doit en principe voir progresser son pouvoir politique au fur et à mesure que se développe son pouvoir Du mot au concept M. Rochard 2009

25 économique. Dans ce processus, la prise du pouvoir politique absolu par la bourgeoisie n'est que le parachèvement du processus de conquête du pouvoir économique, cette révolution politique qui abolit les derniers vestiges du pouvoir féodal. En Allemagne pourtant, ce processus semble s'être interrompu : la bourgeoisie allemande est certes parvenue à la domination économique, mais, par faiblesse ou par incapacité, elle a accepté le statu quo politique avec la monarchie et la noblesse. Pour Marx, cette faiblesse de la bourgeoisie allemande rend donc vain l'espoir (ein utopischer Traum) de voir cette bourgeoisie conquérir le pouvoir politique, ce qui pourtant n'exigerait pas une remise en cause des piliers (économiques) de l'édifice social. C'est cette faiblesse qui fait que l'allemagne reste politiquement attardée par rapport à l'angleterre avec son système parlementaire, et par rapport à la France d'après Mais cette faiblesse est peut-être une chance pour une révolution bien plus radicale. Cette nouvelle révolution, Marx la voit poindre en France où la bourgeoisie s'est montrée plus entreprenante et où apparaît une nouvelle classe dans laquelle il place tous ses espoirs révolutionnaires, à savoir le prolétariat. À la fin de son ouvrage, le problème des rapports entre société civile et société bourgeoise est bien loin des préoccupations de Marx. S'il se référait encore au concept de bürgerliche Gesellschaft dans ce passage de Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie en lui attribuant le sens de société civile, il ne le fera plus dans le Manifest der kommunistischen Partei. Dans ce nouvel ouvrage en effet, Marx, qui a abandonné l'allemagne à son triste sort, ne s'intéresse plus qu'à ce qui constitue pour lui la société réelle, la société bourgeoise. On notera d'ailleurs que pour bien marquer qu'il n'y a pas d'ambiguïté quant au sens de die bürgerliche Gesellschaft dans le Manifest, Marx et Engels ont eu le souci de souligner que cette bürgerliche Gesellschaft était bien le résultat de l'ascension d'une classe particulière, désignée sous un terme d'origine française, à savoir die Bourgeoisie. En outre, ils ont intitulé le premier chapitre du Manifest, Bourgeois und Proletarier. Est-ce cependant suffisant pour conclure qu'il faut traduire die bürgerliche Gesellschaft par la société bourgeoise dans l'extrait du Manifest que nous avons cité à titre d'exemple (cf. supra, p. 18)? Le traducteur doit en effet se poser la question de savoir si les socialistes allemands K. Marx et F. Engels entendaient bien par le néologisme allemand die Bourgeoisie la même chose que les socialistes français de l'époque par le terme français la bourgeoisie? Il semble bien que cela ait effectivement été le cas, comme nous allons essayer de l'établir. On peut dire que le terme de bourgeoisie et la mise en opposition des bourgeois et des prolétaires est apparue assez tardivement dans le langage des socialistes français. Toutefois, ce terme et cette opposition n'ont fait qu'exprimer une idée déjà présente dans les écrits des révolutionnaires français de la fin du XVIII e siècle, à savoir que la M. Rochard Du mot au concept 25

26 société française issue de la Révolution de 1789 était dominée par une classe minoritaire de possédants imposant leur loi à un peuple déshérité. Ainsi, le Manifeste des Égaux 20, rédigé par Sylvain Maréchal d'après les idées de Gracchus Babeuf, s'en prend aux propriétaires qui oppriment le peuple de France. L'opposition entre propriétaire et ouvriers est présente dans les écrits de Barthélémy Enfantin de 1830 et cet auteur lui donne pour synonyme l'opposition bourgeois et prolétaires : «Quelle parole maladroite que celle qui se répète comme un mot d'ordre dans tous les journaux des propriétaires, pour engager les ouvriers à rester tranquilles et à attendre patiemment des mois, des années, presque des siècles, eux journaliers, qu'on daigne s'occuper de leur sort! Quand donc les ouvriers comprendront que ce n'est point par les émeutes, le refus du travail, les coalitions, qu'ils parviendront à améliorer leur sort? (...) Les prolétaires ne peuvent-ils pas dire, au contraire, de leur côté Jusques à quand les bourgeois croiront-ils qu'avec des baïonnettes et la prison ils parviendront à étouffer nos plaintes et nos réclamations 21.» Or, l'idée du bourgeois/propriétaire opprimant le prolétaire déshérité est bel et bien marquée, en termes plus économiques, dans la définition donnée par Engels pour le Bourgeois et le Proletarier dans son ouvrage Grundsätze des Kommunismus qui servit à la préparation du Manifest der kommunistischen Partei : «1. Die Klasse der großen Kapitalisten, welche in allen zivilisierten Ländern schon jetzt fast ausschließlich im Besitz aller Lebensmittel und der zur Erzeugung der Lebensmittel nötigen Rohstoffe und Instrumente, Maschinen, Fabriken sind. Dies ist die Klasse der Bourgeois oder die Bourgeoisie. 2. Die Klasse der gänzlich Besitzlosen, welche darauf angewiesen sind, den Bourgeois ihre Arbeit zu verkaufen, um dafür die zu ihrem Unterhalt nötigen Lebensmittel zu erhalten. Diese Klasse heißt die Klasse der Proletarier oder das Proletariat 22.» Nous en concluons qu'il y a bien correspondance entre l'association des mots Bourgeoisie-Bourgeois-bürgerliche Gesellschaft dans le Manifest des socialistes allemands Marx et Engels et l'association des mots bourgeoisie-bourgeois-société bourgeoise dans le langage des socialistes français de la même époque. C'est pourquoi nous pensons être tout à fait fondé à traduire le die bürgerliche Gesellschaft du Manifest par la société bourgeoise, tout comme la référence à Hegel nous permettait, dans le contexte de Zur Kritik der Hegelschen Rechstphilosophie, de traduire cette même expression die bürgerliche Gesellschaft par la société civile. À partir de là, nous pouvons tirer des deux traductions que nous avons données dans les pages précédentes pour die bürgerliche Gesellschaft un certain nombre d'enseignements pour la traduction des termes employés par Marx S. Maréchal, Le Manifeste des Égaux, cit. in: B. Malon, Précis de Socialisme, 1892, pp B. Enfantin, cit. in: B. Malon, ibidem, p. 69. F. Engels, Grundsätze des Kommunismus, in: MEW, t.4, 1977, pp Du mot au concept M. Rochard 2009

27 1.3. Premières conclusions pour le traducteur À travers cet exposé de la manière de traduire une même expression utilisée par Marx dans deux passages provenant de deux de ses ouvrages, nous avons pu nous rendre compte de ce qu'il faut savoir pour traduire les textes de cet auteur. En fait, en passant du premier extrait de Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie au second extrait du Manifest der kommunistischen Partei, nous avons vu la critique d'une conception ancienne (hégélienne) et la formation d'une conception nouvelle (marxiste). Nous pouvons donc dire qu'entre ces deux textes, il y a eu un changement de concepts, malgré la permanence des mots (l'expression die bürgerliche Gesellschaft restant la même d'un texte à l'autre). C'est ce changement de concepts qui justifie le changement de traduction. Nous n'avons donc pas justifié ces traductions en nous appuyant sur des connaissances des langues allemande et française, mais bien en se fondant sur le sens des textes de Marx, tout comme nous l'avions fait brièvement dans le cas des expressions utilisées par l'économiste américain M. Feldstein dans son article du Financial Times. À l'issue de nos explications de traduction, nous pouvons dire : que le travail de traduction des termes employés par un auteur comme Marx amène le traducteur à mettre en œuvre des connaissances linguistiques certes, mais aussi des connaissances extra-linguistiques indispensables pour comprendre ce qu'a voulu dire l'auteur. Il en découle que le traducteur ne peut pas considérer les textes d'un auteur tel que Marx comme un ensemble de mots allemands, mais comme une totalité de sens. Par là-même, les textes de Marx doivent être abordés au même titre que tout autre texte à traduire, donc du point de vue du vouloir dire de son auteur. Cela étant, nous avons pu constater que des termes comme die bürgerliche Gesellschaft renvoyaient à des concepts, à des idées de l'auteur. Mais est-ce que ce lien nous permet de conclure que ces termes pouvaient être compris, même hors contexte, par une simple association de connaissances linguistiques et de connaissances de la pensée de l'auteur? Cette question nous amène à évoquer le rôle du contexte cognitif dans le processus de traduction. M. Rochard Du mot au concept 27

28 1.4. Terme, concept et contexte cognitif Si l'association connaissances linguistiques-connaissances thématiques pouvait s'effectuer hors contexte, nous aurions dit, à la simple vue des trois mots die bürgerliche Gesellschaft que la connaissance de l'hégélianisme suffisait pour savoir que cette expression voulait dire la société civile. Or, c'est bien parce que cette connaissance de l'hégélianisme ne suffit pas en soi que nous avons été amené à traduire une première fois chez Marx die bürgerliche Gesellschaft par la société civile en se plaçant dans le contexte de Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, et une seconde fois par la société bourgeoise en se plaçant dans le contexte du Manifest. Ce n'est donc pas par relation directe que la connaissance de l'hégélianisme peut s'avérer pertinente pour la traduction, pas plus que cela n'est vrai pour la connaissance du marxisme. La traduction n'est pas en effet un tour de magie. C'est un processus complexe dans lequel il ne faut jamais oublier d'intégrer ce que Marianne Lederer appelle le contexte cognitif : «Le contexte cognitif est l'ensemble dynamique des informations qu'apporte à l'auditeur le déroulement du discours ou au lecteur celui de sa lecture [...] 23» Ce n'est donc qu'en fonction de ce contexte cognitif que nous avons pu traduire, dans un cas, die bürgerliche Gesellschaft par la société civile, et dans un autre, cette même expression par la société bourgeoise. Cette observation et la définition même du contexte cognitif donnée par Marianne Lederer soulignent implicitement la nécessité de procéder à une lecture préalable du texte à traduire. Contrairement à l'interprète, le traducteur a en effet la chance de pouvoir prendre connaissance de son texte avant même que ne commence l'opération proprement dite de la traduction. Cette chance, il se doit donc de la saisir et d'ailleurs, tout professionnel de la traduction sait très bien que la lecture attentive du texte à traduire n'est jamais une perte de temps! Ces remarques étant venues compléter nos premières conclusions relatives à la traduction des textes d'un auteur comme Marx, nous pouvons faire brièvement le point sur la nature des connaissances nécessaires à la traduction des termes marxistes et sur les moyens de les mettre en œuvre. Parce qu'ils sont des éléments d'une totalité de sens, les termes marxistes exigent pour leur traduction à la fois des connaissances linguistiques et des connaissances thématiques. Toutefois, cet ensemble de connaissances n'est pas utilisé de façon mécanique par le traducteur en les appliquant à chaque terme pris isolément et en l'associant à un concept isolé. Ces connaissances n'interviennent au contraire à bon escient que grâce à 23 M. Lederer, Synecdoque et Traduction, in: D. Séleskovitch, Traduire : les Idées et les Mots, 1976, pp Du mot au concept M. Rochard 2009

29 la prise en compte du contexte cognitif, c'est-à-dire l'ensemble des informations que le traducteur a dégagées au fil de la lecture du texte à traduire. En cherchant à reconstituer la démarche nécessaire à la traduction des textes d'un auteur célèbre comme Marx, nous nous sommes donc retrouvé en présence de cette règle d'or de la Théorie du Sens pour laquelle traduire, c'est non seulement connaître les langues, mais c'est aussi connaître le sujet traité par l'auteur et savoir réinvestir ces connaissances dans le contexte précis de l'ouvrage, de l'article ou du document à traduire. A priori, la traduction des textes de Marx et plus particulièrement des termes qu'il emploie ne pose pas de problème nouveau pour la Théorie du Sens. Toutefois, une chose peut intriguer le non-traducteur : il apparaît en effet que des termes employés par Marx pour renvoyer à des concepts peuvent changer de sens. Cela tient-il à ce lien entre le terme et le concept, à la nature marxiste des textes étudiés, ou cela tient-il à un phénomène plus général? Cette question mérite que l'on s'y arrête pour qu'aucune confusion ne s'instaure. M. Rochard Du mot au concept 29

30 2. Le changement de sens des mots, phénomène banal ou particulier Il peut être tentant lorsque l'on traduit les textes d'un auteur aussi célèbre que Karl Marx de se dire qu'il ne s'agit pas là d'un travail de traduction comme un autre. C'est pourquoi l'existence d'un phénomène tel que le changement de sens d'une expression aussi importante pour la compréhension du message de Marx que die bürgerliche Gesellschaft peut apparaître comme une difficulté propre à la traduction des ouvrages de cet auteur. Ce phénomène ne tiendrait-il pas à ce lien qui semble exister entre certains termes employés par Marx et des concepts hégéliens ou marxistes? Et dans ce cas, ne faudrait-il pas en conclure que la terminologie employée par Marx doit être traitée par le traducteur avec des précautions spécifiques de par la non-stabilité du sens des mots? L'originalité de ce phénomène pourrait alors remettre en cause la validité générale de la Théorie du Sens qui n'aurait pas prévu l'existence d'un phénomène aussi particulier. Selon nous toutefois, ce phénomène de changement de sens d'un même mot ou d'une même expression n'est pas propre au lien existant entre certains termes et certains concepts, mais peut être observé couramment par les traducteurs aussi bien que par toute personne se penchant sur l'utilisation qu'il fait des mots de sa propre langue. À cet égard, Marx lui-même nous permet d'illustrer notre propos à travers les diverses utilisations qu'il fait du mot das Verhältnis(-se), utilisations qui ne renvoient pas à des concepts marxistes, dans la mesure où elles peuvent se rencontrer de façon courante en allemand et où elles ne relèvent pas de la terminologie marxiste telle qu'elle est généralement répertoriée en allemand 24. En voici trois exemples que nous avons tous tirés de l'ouvrage de Marx et Engels, Die deutsche Ideologie : a) «Das Verhältnis der Nationen untereinander in ihrem Verkehr nahm, während der Epoche, von der wir gesprochen haben [die Epoche der Manufaktur, NdR] drei verschiedene Gestalten an 25.» b) «Verhältnis von Staat und Recht zum Eigentum 26» c) «Wir können hier natürlich jeder auf die physische Beschaffenheit der Menschen selbst noch auf die von den Menschen vorgefundenen. Naturbedingungen, die geologischen, orohydrographischen, klimatischen und anderen Verhältnisse eingehen 27.» Cf. notamment : M. Buhr, A. Kosing, Kleines Wörterbuch der marxistisch-leninistischen Philosophie, 5 e éd., K. Marx, F. Engels, Die deutsche Ideologie, in: MEW, t.3, 1978, p. 57. K. Marx, F. Engels, ibidem, p. 61. K. Marx, F. Engels, ibidem, p Le changement de sens des mots, phénomène banal ou particulier M. Rochard 2009

31 Pour ce qui concerne la première utilisation du mot Verhältnis, nous dirons qu'il prend ici son sens le plus courant, indique par tous les dictionnaires, de relation ou de rapport. Le mot untereinander vient d'ailleurs le confirmer. Bref, Marx et Engels parlent bien ici des relations commerciales entre les nations. La seconde utilisation est déjà moins banale. De prime abord (c'est-à-dire en ne se fiant qu'à nos seules connaissances linguistiques), nous serions tentés de dire qu'il s'agit des relations de l'état et du Droit avec la propriété. Toutefois, une lecture attentive des pages qui suivent cet intertitre de Die deutsche Ideologie montre que les auteurs entendent y traiter plus précisément du rôle respectif de l'état et du Droit vis-à-vis de la propriété. Ces exemples de changement de sens d'un mot aussi ordinaire que le mot Verhältnis au sein d'un même ouvrage, changement de sens dû tant à la signification des mots qu'au contexte cognitif, montrent bien que le phénomène observé avec die bürgerliche Gesellschaft ne tient pas au lien entre cette expression et un concept hégélien d'une part et un concept marxiste d'autre part, mais qu'il est plus banal. Si ce phénomène ne tient pas à un lien entre terme et concept, ne s'explique-t-il pas par la nature marxiste des textes que nous avons examinés? Nous pensons qu'il s'agit d'un phénomène qui dépasse largement le cas de Marx et le mot nature que nous venons d'employer nous servira à le montrer. Dans le contexte où nous venons de l'utiliser, nous avons donné au mot nature le sens de l'ensemble des propriétés particulières des textes marxistes. Toutefois, ce mot prendra le sens d'enchaînement universel des causes et des effets 28 dans la phrase suivante : «Cependant, nous verrons plus loin que la science moderne reconnaît l'existence de lois de la nature autrement dit, affirme que certains faits sont, nécessairement liés à d'autres 29.» Enfin, il fait référence au monde des choses, des animaux et des plantes, dans cette phrase du même ouvrage : «Le magicien agit sur la nature par des moyens psychologiques 30.» Ce phénomène de changement de sens des mots est même banal au point de pouvoir se manifester en l'absence de tout discours continu, à travers une simple modification de la situation, comme le montre l'exemple suivant que nous avons emprunté à Marianne Lederer : «Lumière s'il vous plaît, disait un congressiste qui présentait des diapositives au cours de sa communication. Lorsque ces mots résonnaient dans la salle obscurcie, le technicien allumait les lumières ; Lorsque, quelques minutes après, ils résonnaient, identiques à eux-mêmes, émis sur le même ton, par la même voix, le technicien plongeait la salle dans l'obscurité. Par les mêmes mots connus, identiques en langue, ce congressiste donnait donc successivement deux ordres diamétralement opposés, et il était chaque fois compris, la perception d'une P. Gioan, Dictionnaire Quillet-Flammarion, 1963, p D. Huisman, A. Vergez, Court Traité de Philosophie, 1969, p. 62. D. Huisman, A. Vergez, ibidem, p. 17. M. Rochard Le changement de sens des mots, phénomène banal ou particulier 31

32 situation différente s'intégrant à un seul et même énoncé linguistique pour constituer tantôt une idée, tantôt une autre 31.» Nous sommes ici bien loin d'un problème de concepts et pourtant, nous nous retrouvons en présence du même phénomène. Le changement de sens de die bürgerliche Gesellschaft n'en fait donc pas une expression aux propriétés particulières. Nous pouvons donc maintenir notre idée de départ, selon laquelle la traduction des ouvrages de Marx et des termes qu'il utilise ne pose pas de problème théorique particulier qui n'ait été défini par la Théorie du Sens Quant au phénomène auquel nous avons été confrontés, il provient du simple fait que l'homme, quelle que soit sa langue, n'a pas inventé un mot nouveau ou une expression nouvelle chaque fois qu'il a voulu communiquer une idée nouvelle ou une information nouvelle à ses semblables. Le stock de mots dont on dispose dans une langue est en effet très limité par rapport au nombre d'idées que l'on peut exprimer quotidiennement, de façon orale ou écrite, à l'aide de cette langue. C'est cette réalité qui impose la distinction entre les significations multiples que peut avoir un mot en langue et le sens univoque qu'il prend en fonction d'un contexte et/ou d'une situation M. Lederer, Synecdoque et Traduction, op. cit., pp Cf. la notion d'actualisation, in: R. Galisson, D. Coste, Dictionnaire de Didactique des Langues Le changement de sens des mots, phénomène banal ou particulier M. Rochard 2009

33 M. Rochard Le changement de sens des mots, phénomène banal ou particulier 33

34 3. Les limites du savoir pertinent pour la traduction Nous avons vu jusqu'ici que le traitement par la traduction des termes employés par Marx ne posait pas de problème théorique particulier. Poursuivant notre présentation de la démarche théorique qu'il nous parait souhaitable d'adopter pour la traduction des termes marxistes, nous allons être de nouveau amenés à étudier un extrait d'ouvrage de K. Marx et à le traduire pour en tirer de nouvelles leçons. Cet examen va nous mettre en présence d'un concept marxiste qui a fait couler beaucoup d'encre, à savoir celui de die revolutionäre Diktatur des Proletariats. Prendre l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats pour exemple de traduction dans un travail de recherche consacré précisément à la traduction peut susciter de la part du non-traducteur l'objection suivante : Votre exemple n'est pas valable! Il n'est pas nécessaire d'être traducteur ni même de posséder un dictionnaire bilingue pour savoir que die revolutionäre Diktatur des Proletariats c'est la dictature révolutionnaire du prolétariat. Tout le monde le sait! Peut-être! Il se peut même que nous traduisions effectivement cette expression allemande par die revolutionäre Diktatur des Proletariats. Mais nous n'entendons pas le faire au nom d'une telle objection qui pose comme une évidence une équation entre l'expression allemande et l'expression française. C'est pourquoi nous nous devons de répondre à cette objection en nous plaçant sur le terrain méthodologique, ce qui nous donnera l'occasion de préciser ce que nous entendons par connaître les langues et connaître le sujet. En fait, cette objection est susceptible de s'appuyer sur trois types de raisonnements. Le premier consiste à dire : comparez les expressions die revolutionäre Diktatur des Proletariats et la dictature du prolétariat et vous verrez bien, vous qui connaissez les langues, que c'est la même chose! C'est le raisonnement fondé sur l'analogie des termes allemands et français. Le deuxième raisonnement est celui de la traduction dogmatique ; il repose sur la constatation que l'on a toujours traduit die revolutionäre Diktatur des Proletariats par la dictature révolutionnaire du prolétariat, que cela convient aux marxistes français (sousentendu ceux qui connaissent le sujet), et que le public lui-même semble avoir adopté cette traduction. Dans la seconde partie de notre travail, nous examinerons la réponse pratique à donner à ce phénomène de traduction dogmatique. Dans le présent chapitre, nous nous bornerons à une réponse méthodologique. Le troisième raisonnement peut se résumer ainsi : on a tellement entendu parler de la dictature du prolétariat. Il y a eu tant de polémiques entre marxistes d'une part, entre marxistes et non-marxistes d'autre part à ce propos! Cette traduction va donc aujourd'hui de soi. Ce point de vue s'appuie sur la validité historique de cette Les limites du savoir pertinent pour la traduction M. Rochard 2009

35 traduction. Il conforte bien évidemment celui des tenants de la traduction dogmatique dans la mesure où il témoigne de la profonde acceptation de cette traduction par le public. En somme, c'est le raisonnement qui affirme que non seulement l'expression la dictature révolutionnaire du prolétariat est passée dans la langue française, mais qu'elle fait partie intégrante de l'histoire du marxisme et qu'à ce titre, il n'y a pas lieu de mettre en doute sa validité. Reprenons un à un ces arguments pour y répondre en nous efforçant de ne pas perdre de vue une idée fondamentale. Pour le traducteur, il s'agit de traduire ce que Marx a voulu dire et pour ce faire, nous estimons qu'il vaut mieux s'en remettre à Marx luimême (à tout le moins lorsqu'il s'exprimait dans sa langue maternelle). A. L'analogie des termes Il est bien évident que si l'on s'appuie uniquement sur l'analogie visuelle ou auditive des signifiants allemands et français employés respectivement dans chacune des deux expressions qui nous préoccupent, la traduction de l'une par l'autre semble inévitable, tout comme celle de interest par intérêt entre l'anglais et le français! Rappelons-nous cependant l'exemple de la traduction de die bürgerliche Gesellschaft. N'aurions-nous pas pu procéder là aussi par une analogie linguistique d'un autre genre? Sans être traducteur, le dictionnaire pouvait nous conduire sans peine, par une équivalence linguistique, à la traduction la société bourgeoise. Dans l'un des cas, nous aurions eu raison, mais dans l'autre, die bürgerliche Gesellschaft se serait avérée être un faux-ami qui nous aurait empêché de parvenir à l'expression la société civile. Si une équivalence linguistique peut nous conduire à nous en remettre à un faux-ami, une analogie des termes peut être aussi dangereuse. Si, lors d'un premier séjour en Grande-Bretagne, un ami britannique vient vous accueillir à votre arrivée et vous demande are you anxious to visit Britain?, ne vous en remettez pas à l'analogie anxious/anxieux! Vous lui répondriez alors No! et vous risqueriez de le vexer. Il voulait tout simplement vous demander si vous étiez impatient de connaître son pays! Pas plus qu'un dictionnaire bilingue, une analogie des termes entre la langue de l'original et la langue maternelle du traducteur ne peuvent justifier les traductions. Dictionnaires bilingues et analogies visuelles ou auditives sont des amis bien dangereux à suivre! C'est pourquoi ce type de raisonnement n'a pas d'utilité pour la traduction et ne remet pas en cause le choix de nos exemples. B. La traduction dogmatique Vouloir reproduire les traductions existantes des ouvrages de Marx, parce que les marxistes, en premier lieu, et le public, en second lieu, les ont adoptées, c'est répondre de façon naïve aux problèmes de la traduction. C'est prendre pour argent comptant les traductions existantes et donc s'interdire, de fait, toute nouvelle traduction et toute amélioration desdites traductions. M. Rochard Les limites du savoir pertinent pour la traduction 35

36 En somme, il faudrait perpétuer sans mot dire des traductions qui ne se justifieraient que par leur seule existence, leur seule antériorité, ce qui est contraire à toute démarche scientifique, car, rappelons-le, nous nous situons ici sur le terrain théorique et méthodologique. Ce n'est donc pas parce qu'un jour, l'expression allemande die revolutionäre Diktatur des Proletariats a été traduite par la dictature révolutionnaire du prolétariat que l'on doit accepter cette traduction les yeux fermés! Ces remarques s'appliquent bien entendu à tous les grands auteurs qui ont été traduits et re-traduits à maintes reprises. Il nous parait important de le souligner, car si l'on considère un auteur comme Milton Friedman, encore peu traduit, mais qui a des chances de l'être de plus en plus de par le succès de ses idées, il faut bien se garder de répéter les mêmes erreurs que celles qui ont été commises avec Hegel, Marx ou Freud. On ne peut en effet encore parler d'un enracinement dogmatique de mauvaises traductions dans le cas de Friedman. Il devrait donc être possible de faire valoir les principes de la Théorie du sens et d'éviter que l'on répète des mauvaises traductions que nous avons pu relever dans les ouvrages de Friedman publiés en français ; il est encore temps d'éviter que ne s'impose la traduction systématique de fiscal policy par politique fiscale, alors qu'il s'agit le plus souvent de politique budgétaire, mais aussi parfois de politique des dépenses publiques, ou encore la traduction systématique du mot anglais arrangements par le mot français arrangements peu conforme au vouloir dire de Friedman. À travers le mot arrangements, Friedman fait souvent référence 33 à des phénomènes d'ententes en matière d'échanges commerciaux, de fixation des prix et des salaires, de protection sociale. Ces ententes intervenant entre agents économiques ou groupes d'agents économiques (patronat et syndicats par exemple) faussent, selon Friedman le libre jeu des forces du marché à travers la loi de l'offre et de la demande, ce dont la traduction par le mot français arrangements ne rend absolument pas compte. Nous pourrions ainsi éviter que l'on puisse appliquer un jour le troisième type de raisonnement évoqué précédemment à la traduction des ouvrages de Friedman, dans des termes qui pourraient être : on a tellement entendu les monétaristes français se chamailler à propos du rôle des arrangements commerciaux qu'il n'est pas nécessaire de contester cette traduction de l'expression commercial arrangements! Examinons donc ce fameux raisonnement dans le cas des ouvrages de Marx. C. La validité historique des traductions Face aux arguments présentés dans ce troisième cas, le traducteur doit se montrer une fois encore très sceptique. Certes, nous ne pouvons nier que rarement une expression a suscité autant de polémiques dans le monde que celle de die revolutionäre Diktatur des Proletariats. 33 Cf. notamment : M. Friedman, Capitalism and Freedom, Chcago, 1965 (chapitre IV) ; Inflation and Unemployment, the new Dimension of Politics, Londres, 1977, p.17 ; Price Theory, Chicago, 1976, pp Les limites du savoir pertinent pour la traduction M. Rochard 2009

37 Bien sûr, cette expression a été au centre des divergences entre sociaux-démocrates et communistes dans les années vingt et trente. On a vu ensuite, après les partis communistes italien, espagnol, britannique et même portugais, le parti communiste français annoncer qu'il rayait de son vocabulaire et de ses objectifs la dictature révolutionnaire du prolétariat. Qui plus est, cet abandon a constitué le thème essentiel de son XXII e Congrès! Aussi vrais que soient tous ces faits, ils ne peuvent guider le traducteur de Marx dans ses choix de traduction. Les polémiques qui se sont instaurées autour de cette expression et du concept marxiste auquel elle renvoie n'ont pas été suscitées par cette expression en soi, mais par des événements postérieurs à la mort de Marx qui ont été associés à cette expression. Pour le traducteur de Marx, la connaissance de ces événements ne fait pas partie des connaissances extra-linguistiques pertinentes pour la traduction des textes de Marx. Si de tels événements devaient influer sur la traduction de Marx, ne serait-on pas en droit de traduire die revolutionäre Diktatur des Proletariats par la dictature sanglante de Staline ou encore par la dictature de la Bande des Quatre, comme semble le suggérer le court extrait d'article que nous reproduisons ci-dessous : «D'après un certain nombre de revues de Hongkong, le terme de dictature du prolétariat disparaîtrait de la Constitution chinoise, dont un projet de révision est à l'étude. La revue Zhengming, en particulier, qui soutient inconditionnellement? M. Deng Xiaoping, propose, dans son éditorial, que, dans la nouvelle Constitution, il ne soit plus question de dictature du prolétariat, mais de démocratie du peuple. [...] Le terme dictature du prolétariat présente en effet certains inconvénients : c'est en l'invoquant que Lin Biao et la bande des Quatre ont pu régner, et il ne rappelle que des mauvais souvenirs 34.» On voit immédiatement les limites de telles connaissances pour le traducteur. Ce dernier ne peut bien évidemment pas prendre en compte tous les avatars de l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats au cours du XX e siècle, alors qu'il s'agit de traduire un texte écrit au XIX e siècle par Marx! Les remarques que nous venons de faire nous amènent donc à préciser ce que nous entendons et surtout ce que nous n'entendons pas par connaître les langues et connaître le sujet. Connaître les langues pour traduire, ce n'est pas être capable de faire de l'étymologie comparée ou des études sur les signifiants : c'est avoir une connaissance pratique des langues, c'est-à-dire de la façon dont on s'exprime dans une langue étrangère et dans sa langue maternelle. C'est cette connaissance pratique qui est utilisée par le traducteur pour comprendre le vouloir dire d'une personne s'exprimant en langue étrangère et restituer ce vouloir dire dans la langue maternelle du traducteur. Comme le souligne en effet Danica Séleskovitch : 34 Henri Leuwen, Chine : selon des Revues de Hong-Kong, le Terme Dictature du Prolétariat diparaîtrait de la future Constitution, in: Le Monde, 24 septembre 1980 M. Rochard Les limites du savoir pertinent pour la traduction 37

38 «Le praticien de la traduction n'a pas affaire à la langue, mais à l'information qu'elle sert à véhiculer ; il traduit des textes, il restitue un contenu, il ne connaît de la langue que son emploi et non sa description [...] 35» Quant à la connaissance du sujet, elle ne consiste pas en un savoir encyclopédique du sujet ou en une compétence dans le domaine traité. Elle consiste plus modestement à posséder les connaissances suffisantes pour comprendre le texte à traduire et le restituer en prenant bien garde de distinguer entre les connaissances pertinentes et non pertinentes du sujet pour la compréhension du texte 36. Au stade présent de la recherche, nous pouvons dire que rien ne permet d'affirmer, à l'examen d'extraits de textes de Marx, que la traduction des ouvrages de cet auteur et de la terminologie qu'il emploie pose des problèmes particuliers qui n'aient déjà été traités par la Théorie du Sens. C'est la raison pour laquelle nous pensons que cette théorie est une arme indispensable pour le traducteur qui se prépare à traduire les textes d'un auteur comme K. Marx. En outre, cette théorie permet au traducteur de se protéger contre des méthodes naïves de traduction (traduction par analogie des termes, traduction dogmatique ou traduction fondée sur un raisonnement historique et bien sur traduction linguistique. Mais si Marx est, pour la traduction, un auteur comme un autre, il faut bien convenir, en voyant des générations de traducteurs et de disciples de Marx perpétuer une terminologie marxiste française difficilement lisible et compréhensible, qu'il y a là une incapacité à se détacher de l'emprise des mots, une véritable fascination devant cette terminologie officielle qui fait que le raisonnement du traducteur n'a plus sa place dans son travail. Peut-on donc, en poursuivant la réflexion théorique, mettre en évidence un instrument utile au traducteur et qui lui impose une discipline suffisante pour faire contrepoids à cette emprise des mots? C'est la recherche de cet instrument qui nous guidera dans la suite de notre travail de préparation du traducteur à la confrontation avec le phénomène de traduction dogmatique. Cette préparation et la démarche de traduction qui la sous-tend sont l'objet de la première partie de notre étude. Aussi, lorsque nous sommes amenés à retenir un terme marxiste à titre d'illustration, que nous le traduisons et que nous justifions cette traduction, comme nous allons le faire dans le prochain chapitre, l'important n'est pas en soi le terme marxiste, sa traduction ou les explications visant à justifier cette traduction. L'important est de faire apparaître la démarche qui permet de partir d'un terme allemand, connu ou non, et d'aboutir à un résultat, connu ou non. C'est pourquoi les dizaines de pages qui vont suivre ne seront qu'en apparence consacrées à la revolutionäre Diktatur des Proletariats, car en fait, elles sont surtout D. Séleskovitch, Traduire : les Idées et les Mots, 1976, p.8. Les étudiants en traduction ne savent pas toujours faire cette distinction et, en voulant montrer qu'ils connaissent le sujet, ils finissent parfois par écrire des choses qui ne sont pas contenues dans le texte original Les limites du savoir pertinent pour la traduction M. Rochard 2009

39 destinées à faire apparaître le lent cheminement qui conduit le traducteur à la traduction du sens d'une formule d'un auteur comme Marx. M. Rochard Les limites du savoir pertinent pour la traduction 39

40 40 3. Les limites du savoir pertinent pour la traduction M. Rochard 2009

41 4. Le fil directeur de la traduction Nous avons vu que les connaissances linguistiques générales, si indispensables soientelles, ne sont pas suffisantes pour traduire, et plus particulièrement, pour comprendre les concepts marxistes. Seule l'analyse des ouvrages de Marx (et d'engels) nous a permis de comprendre une même expression allemande (die bürgerliche Gesellschaft) sous deux sens différents, à savoir celui de société civile et celui de société bourgeoise. Mais dire que nous avons effectué une analyse des ouvrages de Marx, c'est encore énoncer quelque chose de très vague. Il convient donc de déterminer plus précisément ce que nous avons recherché dans ces ouvrages pour justifier nos traductions. Pour ce faire, nous allons de nouveau recourir à l'étude et à la traduction d'un extrait d'un ouvrage de Marx en essayant de justifier cette traduction. Comme nous l'avons indiqué précédemment, nous avons choisi un passage dans lequel nous trouverons un terme particulièrement célèbre, die revolutionäre Diktatur des Proletariats. En fait, cette expression n'est apparue, sous sa forme achevée, que très tardivement dans l'œuvre publiée de Marx. Le seul ouvrage connu dans lequel il l'a utilisée est la Kritik des Gothaer Programms. Pour rappeler brièvement les faits, nous dirons que ce programme dit de Gotha (du nom d'une ville allemande) a véritablement attiré les foudres de Marx. C'est autour de ce programme que s'étaient unifiées les deux principales organisations du mouvement ouvrier allemand des années précédant l'unité allemande, à savoir le Parti ouvrier social-démocrate fondé en 1869 par Wilhelm Liebknecht et August Bebel et l'association générale des travailleurs allemands, fondée par Ferdinand Lassalle. C'est cette fusion qui allait donner naissance au Parti ouvrier allemand, lors du Congrès de Gotha du 22 au 27 mai Pour Marx, ce programme n'est qu'une longue suite de revendications démocratiques que la bourgeoisie allemande aurait parfaitement pu faire siennes. Ce n'est donc pas, selon lui, un programme conçu pour le prolétariat afin de tracer la voie du renversement de la bourgeoisie. Au cours de sa critique, Marx pose à ses amis allemands une question qui lui paraît essentielle, en leur fournissant aussitôt un élément de réponse, dans le passage que nous reproduisons ci-après. «Es fragt sich dann : welche Umwandlung wird das Staatswesen in einer kommunistischen Gesellschaft erleiden? In anderen Worten, welche gesellschaftliche Funktionen bleiben dort übrig, die jetzigen Staatsfunktionen analog sind? Diese Frage ist nur wissenschaftlich zu M. Rochard Le fil directeur de la traduction 41

42 beantworten, und man kommt dem Problem durch tausendfache Zusammensetzung des Wortes Volk mit dem Wort Staat auch nicht un einen Flohsprung näher. Zwischen der kapitalistischen und der kommunistischen Gesellschaft liegt die Periode der revolutionären Umwandlung der einen in die andere. Der entspricht auch eine politische Übergangsperiode, deren Staat nichts anderes sein kann als die revolutionäre Diktatur des Proletariats 37.» On trouvera ci-dessous la traduction que nous proposons pour ce passage : «Dès lors, il s'agit de savoir quelle transformation aura subi l'état dans la société communiste? En d'autres termes, quelles sont les fonctions, analogues à celles de l'état actuel, qui subsisteront au sein de cette société? Ce n'est que scientifiquement que l'on peut répondre à cette question ; en revanche, ce n'est pas en accolant de mille manières les mots peuple et État que l'on fera avancer d'un pouce la solution du problème. Entre la société capitaliste et la société communiste, se situera une période de transformation révolutionnaire qui permettra de passer de l'une à l'autre ; cette période constituera en outre une phase de transition politique où l'état ne sera autre que la dictature révolutionnaire du prolétariat.» C'est à l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats et à la traduction que nous venons d'en donner que nous allons nous attacher dans les pages qui suivent afin de montrer ce que Marx a voulu dire à travers cette expression et cet extrait et justifier notre traduction par la formule la dictature révolutionnaire du prolétariat. Cela étant, il nous parait utile de nous arrêter sur la signification générale des mots utilisés dans les expressions die revolutionäre Diktatur des Proletariats et la dictature révolutionnaire du prolétariat en allemand et en français. Pour ce qui concerne les mots Diktatur et dictature, l'examen des dictionnaires unilingues français (Robert, 1979) et allemand (Wahrig, 1977) montre que ces mots désignent tous les deux une forme de pouvoir illimité et sans partage. En revanche, si l'on procède à un examen analogue pour les mots revolutionär et révolutionnaire dans les mêmes dictionnaires, on peut penser qu'il existe, entre les deux langues, une différence dans l'emploi de ces mots. Le dictionnaire français Robert indique plusieurs possibilités d'utilisation pour l'adjectif révolutionnaire : «[révolutionnaire] adj. et n. (1789), au sens 2e ; de [révolution]. Qui a le caractère d'une révolution ; de la révolution. Mouvement révolutionnaire. -Guerre révolutionnaire, subversive. Institué ou établi par la révolution. Gouvernement, comité, tribunal révolutionnaire. Relatif à une révolution, à son époque. Spécialt. De la Révolution française. Le calendrier révolutionnaire.[...] La France révolutionnaire. Les chants révolutionnaires. 2 Partisan de la révolution ; qui agit en sa faveur. Quiconque n'est pas révolutionnaire à seize ans disait-il (Alain) n'a plus à trente ans assez d'énergie pour faire un capitaine de pompiers (Maurois). Parti révolutionnaire, socialistes révolutionnaires et socialistes réformistes. N. (1798) Un grand révolutionnaire.[...] 38» En revanche, le dictionnaire allemand Wahrig s'étend beaucoup moins sur les différents emplois du mot revolutionär et à lire la définition qu'il donne, il ne semble pas qu'associé à une forme de pouvoir, l'épithète revolutionär serve à indiquer que l'on se K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, 1971, pp ; souligné par nous. P. Robert, Le Petit Robert, 1979, article révolutionnaire Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

43 réfère à un pouvoir issu d'une révolution ou établi par une révolution, contrairement à l'adjectif français. Toutefois, il convient de nuancer cette appréciation. En effet, nous avons interroge des personnes de langue maternelle allemande pour savoir ce qu'elles entendaient lorsqu'on leur parlait de eine revolutionäre Regierung : leur réponse a été très claire, il s'agit d'un gouvernement établi par une révolution. Quoique cette réponse ait été obtenue auprès de nos contemporains allemands, vivant dans un siècle où l'on a pu assister à des révolutions victorieuses, suivies de l'installation de gouvernements révolutionnaires, elle vient compléter la définition un peu restrictive du dictionnaire unilingue allemand. Cela n'est pas fait pour étonner le traducteur qui est habitué à l'idée que les dictionnaires ne rendent pas toujours compte de tous les emplois d'un mot dans une langue. Quoi qu'il en soit, nous pouvons dire qu'aujourd'hui, un Allemand qui associe l'adjectif revolutionär à une forme de pouvoir, le fait pour désigner un pouvoir établi par la révolution, tout comme le Français le fait avec le mot révolutionnaire. Toutefois, l'analyse des significations des adjectifs revolutionär et révolutionnaire que nous venons d'effectuer ne fait guère avancer le travail du traducteur de Marx. En effet, si le dictionnaire Robert, par sa définition, tend à indiquer que l'utilisation du mot révolutionnaire aujourd'hui est comparable à celle que l'on en faisait au XIX e siècle (après la Révolution de 1789), le dictionnaire Wahrig ne nous donne aucune indication sur l'emploi de l'adjectif revolutionär à l'époque de Marx. En fait, il est assez difficile de le savoir lorsque l'on constate qu'il n'y a pas d'articles Revolution et revolutionär dans le grand dictionnaire de la langue allemande du XIX e siècle des Frères Grimm! Alors Marx a-t-il employé l'adjectif revolutionär dans l'unique sens indiqué par le dictionnaire Wahrig, dans le sens que lui attribuent les personnes de langue allemande que nous avons interrogées, ou encore a-t-il simplement subi l'influence du français? Les ouvrages de l'époque sur la langue allemande ne semblant pas pouvoir nous donner de réponse, sans doute en raison de la censure extrêmement sévère qui s'acharnait à l'époque contre toute idée de révolution (notamment dans les territoires contrôlés par la Prusse) il ne nous reste plus qu'à nous tourner vers l'auteur allemand du XIX e siècle qui a le plus parlé de la révolution, à savoir Karl Marx lui-même. Ce n'est en effet que par l'analyse des écrits de Marx que nous pourrons véritablement comprendre ce qu'il a voulu dire en parlant de die revolutionäre Diktatur des Proletariats dans le contexte de la Kritik des Gothaer Programms. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 43

44 4.1 Justification de la traduction par le vouloir dire de l'auteur Comme nous l'avons vu, l'analyse des mots de la langue ne s'est pas avérée suffisante pour comprendre le sens de l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats chez Marx, faute de savoir avec certitude quelle était la signification pertinente de l'adjectif revolutionär dans l'expression qui nous intéresse. Il nous faut donc revenir aux textes de Marx pour comprendre le sens de cette expression. Si la formule die revolutionäre Diktatur des Proletariats apparaît pour la première fois dans sa forme intégrale dans la Kritik des Gothaer Programms, elle n'est en réalité pas totalement nouvelle sous la plume de Marx. On la trouve en effet pour la première fois, sous une forme voisine, dans un texte, sinon rédigé, du moins inspiré par Marx, à savoir une déclaration commune des socialistes allemands, français et anglais d'avril À la suite des journées sanglantes de juin 1848, la Ligue des Communistes de Marx et Engels, les Chartistes anglais et les Blanquistes français avaient procédé à un rapprochement politique qui avait abouti, en 1850, à la création de la Société universelle des Communistes révolutionnaires, dont les statuts (Art.1) proclamaient : «Le but de l'association est la déchéance de toutes les classes privilégiées, la soumission de ces classes à la dictature des prolétaires en maintenant la révolution en permanence jusqu'à la réalisation du communisme qui doit être la dernière forme de la famille humaine 39.» On retrouve, toujours sous des formes voisines, cette expression à plusieurs reprises dans l'ouvrage Die Klassenkämpfe in Frankreich (1850), notamment dans le passage suivant, l'un des rares où Marx définit la finalité de la Diktatur des Proletariats. «[...] gruppiert sich das Proletariat immer mehr um, den revolutionären Sozialismus, um den Kommunismus, für den die Bourgeoisie selbst den Namen Blanqui erfunden hat. Dieser Sozialismus ist die Permanenzerklärung der Revolution, die Klassendiktatur des Proletariats als notwendiger Durchgangspunkt zur Abschaffung der Klassenunterschiede überhaupt, zur Abschaffung sämmtlicher Produktionsverhältnisse, worauf sie beruhen, zur Abschaffung sämtlicher gesellschaftlichen Beziehungen, die diesen Produktionsver-hältnissen entsprechen, zur Umwälzung sämtlicher Ideen, die aus diesen gesellschaftlichen Beziehungen hervorgehen 40.» On relèvera dans ces deux citations l'idée que la Diktatur des Proletariats représente une transition vers le communisme et la société sans classes. C'est dans une lettre à son ami Josef Weydemeyer que Marx a employé pour la dernière fois l'expression Diktatur des Proletariats avant qu'elle ne réapparaisse dans la Kritik des Gothaer Programms. C'est également dans cette lettre qu'il a revendiqué la paternité de l'idée et de l'expression utilisée dans les statuts de la Société universelle des Communistes révolutionnaires : Citation donnée par M. Rubel, in: K. Marx, Œuvres, Économie, t.1, 5e tirage, 1977, pp. LXXVII- LXXVIII. K. Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich, in MEW, t. 7, pp ; on notera l'allusion à Auguste Blanqui, véritable symbole du communisme en France Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

45 «Was mich nun betrifft, so gebührt mir nicht das Verdienst, weder die Existenz der Klassen in der modernen Gesellschaft, noch ihren Kampf unter sich selbst entdeckt zu haben. Bürgerliche Geschichtsschreiber hatten längst vor mir die historische Entwicklung diese Kampfes der Klassen, und bürgerliche Ökonomen die ökonomische Anatomie derselben dargestellt. Was ich neu tat, war 1. nachzuweisen, daß die Existenz der Klassen bloß an bestimmte historische Entwicklungsphasen der Produktion gebunden ist ; 2. daß der Klassenkampf notwendig zur Diktatur des Proletariats führt ; 3. daß diese Diktatur selbst nur der Übergang zur Aufhebung aller Klassen und zu einer klassenlosen Gesellschaft bildet 41.» Mais en fait, l'idée est plus ancienne encore ; elle est déjà en germe dans Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie avec l'affirmation que seul le prolétariat peut, par la révolution, parvenir à l'émancipation de l'humanité tout entière. C'est enfin surtout dans le Manifest der kommunistischen Partei qu'elle est exprimée de façon quasi explicite ; malgré la longueur du passage, nous pensons qu'il est essentiel de le reproduire pour permettre de comprendre plus précisément ce que Marx entendait par die revolutionäre Diktatur des Proletariats : «Wir sahen schon oben, daß der erste Schritt in der Arbeiterrevolution die Erhebung des Proletariats zur herrschendenklasse, die Erkämpfung der Demokratie ist. Das Proletariat wird seine politische Herrschaft benutzen, der Bourgeoisie nach und nach alles Kapital zu entreißen, alle Produktionsinstrumente in den Händen des Staats, d.h. des als herrschende Klasse organisierten Proletariats zu zentralisieren und die Masse der Produktionskräfte möglichst rasch zu vermehren. Es kann dies natürlich zunächst nur geschehen vermittelst despotischer Eingriffe in das Eigentumsrecht und in die bürgerlichen Produktionsverhältnisse, durch Maßregeln also, die ökonomisch unzureichend und unhaltbar erscheinen, die aber im Lauf der Bewegung aber sich selbst hinaustreiben und als Mittel zur Umwälzung der ganzen Produktionsweise unvermeidlich sind. Diese Maßregeln werden natürlich je nach den verschiedenen Ländern verschieden sein. Für die fortgeschrittensten Länder werden jedoch die folgenden ziemlich allgemein in Anwendung kommen können : 1. Expropriation des Grundeigentums und Verwendung der Grundrente zu Staatsausgaben. 2. Starke Progressivsteuer. 3. Abschaffung des Erbrechts. 4. Konfiskation des Eigentums aller Emigranten und Rebellen. 5. Zentralisation des Kredits in den Händen des Staats durch eine Nationalbank mit Staatskapital und ausschließlichem Monopol. 6. Zentralisation des Transportwesens in den Händen des Staats. 7. Vermehrung der Nationalfabriken, Produktionsinstrumente, Urbarmachung und Verbesserung der Ländereien nach einem gemeinschaftlichen Plan. 8. Gleicher Arbeitszwang für alle, Errichtung industrieller Armeen, besonders für den Ackerbau. 9. Vereinigung des Betriebs von Ackerbau und Industrie, Hinwirken auf die allmähliche Beseitigung des Unterschieds von Stadt und Land. 41 K. Marx, Brief an J. Weydemeyer, in: MEW, t. 28, 1963, p. 508 ; cette lettre est datée du 5 mars M. Rochard Le fil directeur de la traduction 45

46 10. Öffentliche und unentgeltliche Erziehung aller Kinder. Beseitigung der Fabrikarbeit der Kinder in ihrer heutigen Form. Vereinigung der Erziehung mit der materiellen Produktion, usw 42.» On voit ici plus clairement ce que Marx entendait par die revolutionäre Diktatur des Proletariats et ce, bien que cette expression ne soit jamais utilisée dans le Manifest. Dans cet extrait, Marx et Engels traitent en effet de la domination exercée par le prolétariat sur l'ensemble de la société. Mais qu'ils parlent de die Herrschaft des Proletariats ou de Diktatur des Proletariats, ils abordent la même question du pouvoir du prolétariat et de sa finalité. Ce pouvoir, il faut le comprendre comme un pouvoir exercé non pas par chaque prolétaire individuellement, mais par le prolétariat en tant que classe. Cela ne veut donc pas dire que les prolétaires perdent leurs caractéristiques de prolétaires en devenant individuellement des gouvernants ; cela veut dire que ce sera désormais la voix de ceux qui ne possèdent rien et qui sont les plus nombreux qui dictera les lois de la société. C'est la raison pour laquelle Marx et Engels définissent la prise du pouvoir par le prolétariat (la masse de ceux qui ne possèdent rien) comme la conquête de la démocratie. Cette brève remarque étant faite sur le sens du mot das Proletariat, nous pouvons dire que jusqu'ici, nous n'avons fait que rassembler, à travers quelques citations, l'essentiel de ce que l'on peut trouver dans l'œuvre de Marx sur la notion de Diktatur des Proletariats. À partir de là, nous sommes en mesure de réexaminer l'interprétation des mots utilisés dans l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats sur des bases nouvelles, c'est-à-dire en s'appuyant sur le vouloir dire de Marx. C'est évidemment sur l'interprétation du mot revolutionär, pour lequel l'analyse linguistique n'a pas vraiment permis de nous éclairer de façon précise, que portera plus particulièrement ce réexamen. Pour ce faire, nous commencerons par poser la question suivante : qu'est-ce que la révolution pour Marx? S'agit-il de l'acte qui consiste pour le prolétariat à prendre le pouvoir politique et à établir la démocratie (le pouvoir du plus grand nombre), auquel cas die revolutionäre Diktatur des Proletariats doit être interprétée comme la dictature du prolétariat résultant de la révolution, conformément à ce que semblait indiquer l'analyse des mots de la langue. S'agit-il d'un processus plus complexe qui passe, notamment, par une dictature du prolétariat, conçue comme le levier ou l'instrument du développement de la révolution? En somme, nous nous proposons, en tant que traducteur, de mettre en ordre nos connaissances sur la notion de révolution chez Marx, avant de les réinvestir pour la traduction d'un passage précis de l'ouvrage la Kritik des Gothaer Programms. 42 K. Marx, F. Engels, Manifest der kommunistischen Partei/Manifeste du Parti communiste, op. cit., pp ; souligné par nous Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

47 A. Qu'est-ce que la révolution pour Marx? En fait, le passage du Manifest cité plus haut nous permet de dire qu'on ne peut pas réduire la révolution que Marx appelle de ses vœux à la seule prise du pouvoir par le prolétariat. Cette prise du pouvoir n'est envisagée que comme le premier pas dans le processus de la révolution ouvrière (der erste Schritt der Arbeiterrevolution ist die Erhebung des Proletariats zur herrschenden Klasse, die Erkämpfung der Demokratie). Cette idée est tout à fait conforme au refus de Marx d'envisager la révolution sous un angle purement politique dans son ouvrage Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie où Marx définit la révolution purement politique comme une révolution qui laisse subsister les piliers de l'édifice social 43. L'essentiel de la révolution n'est donc pas la prise du pouvoir. L'essentiel dans toute révolution susceptible de faire passer l'humanité d'un type de société à un autre est de nature socio-économique. Pour ce qui concerne le passage de la société capitaliste à la société communiste, c'est exactement ce qui ressort de l'extrait de Die Klassenkämpfe in Frankreich que nous avons cité précédemment 44. Cette idée est la raison même de l'analyse de la société capitaliste à laquelle Marx s'est livré dans son maître-ouvrage Das Kapital, dont l'auteur a d'ailleurs interrompu la rédaction pour se consacrer à celle de la Kritik des Gothaer Programms. En outre, notre passage du Manifest l'indique bien : le pouvoir politique n'est qu'un instrument pour arracher le pouvoir économique à la bourgeoisie (das Proletariat wird seine politische Herrschaft benutzen, der Bourgeoisie nach und nach alles Kapital zu entreißen [...]). En fait, Marx et Engels passent très vite sur les modalités de la conquête du pouvoir politique ; par contre, ils développent beaucoup plus longuement leur pensée sur les mesures visant à conquérir le pouvoir économique. On remarquera en outre que ce sont ces mesures qui semblent devoir appeler l'exercice de la contrainte et de la violence (nous verrons que cela est important pour la Kritik des Gothaer Programms), comme en témoigne le vocabulaire employé : entreißen, despotische Eingriffe, Expropriation, Konfiskation. Ce sont ces mesures, mises en œuvre en recourant à la violence le cas échéant, qui sont révolutionnaires (c'est-à-dire qui favorisent la révolution) et qui doivent permettre d'accomplir cette révolution communiste que préconisent Marx et Engels. Le processus de la révolution est d'ailleurs bien décrit par Engels dans le texte préparatoire au Manifest, Grundsätze des Kommunismus : «18. Frage : Welchen Entwicklungsgang wird diese Revolution nehmen? Antwort : Sie wird vor allen Dingen eine demokratische Staatsverfassung und damit direkt oder indirekt die politische Herrschaft des Proletariats herstellen. Direkt in England, wo die Proletarier schon die Majorität des Volks ausmachen. Indirekt in Frankreich und Deutschland, wo die Majorität des Volks nicht nur aus Proletariern, sondern auch aus kleinen Bauern und Cf. supra, p. 18. Cf. supra, p. 41. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 47

48 Bürgern besteht, welche eben erst im Übergang ins Proletariat begriffen sind und in allen ihren politischen Interessen. mehr und mehr vom Proletariat abhängig werden und sich daher bald den Forderungen des Proletariats fügen müssen. Diese wird vielleicht einen zweiten Kampf kosten, der aber nur mit dem Siege des Proletariats endigen kann. Die Demokratie würde dem Proletariat ganz nutzlos sein, wenn sie nicht sofort als Mittel zur Durchsetzung weiterer, direkt das Privateeigentum angreifender und die Existenz des Proletariats sicherstellender Maßregeln, die sie sich schon jetzt nutzt würde 45.» Derrière l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats, il ne faut donc pas voir une dictature qui est instaurée par la révolution, mais une dictature qui permet au prolétariat d'imposer les mesures nécessaires à la révolution, c'est-à-dire à la transformation économique et sociale de la société. La prise du pouvoir est un moment nécessaire de la révolution ouvrière, dans la mesure où le prolétariat ne dispose ni du pouvoir politique, ni du pouvoir économique dans la société bourgeoise. S'emparer du pouvoir politique est possible de par la masse que représente le prolétariat dans la société, à lui seul (en Angleterre) ou avec ceux qui ont des intérêts analogues aux siens. La prise du pouvoir n'en constitue pas pour autant en soi la révolution. La dictature du prolétariat ne peut donc pas être le résultat d'une révolution qui n'en n'est qu'à ses premiers pas. Il nous paraît donc que l'interprétation de l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats comme une dictature favorisant la révolution est plus conforme à ce que l'on peut savoir de la notion de révolution dans l'œuvre de Marx ; en d'autres termes, nous dirons que cette interprétation s'inscrit dans la logique de la pensée de Marx et d'engels telle que l'on peut la dégager d'un certain nombre des ouvrages des deux auteurs. Mais une chose est de connaître ce que recouvre la notion de révolution chez Marx et autre chose est de savoir si notre interprétation du mot revolutionär s'inscrit dans la logique particulière de l'ouvrage la Kritik des Gothaer Programms. C'est donc ici qu'intervient le réinvestissement de nos connaissances du marxisme dans la traduction d'un ouvrage bien précis de Marx. B. Le réinvestissement des connaissances dans le contexte cognitif Pour comprendre l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats dans le contexte de la Kritik des Gothaer Programms, il convient de se poser deux questions : à qui Marx s'adresse-t-il (à qui veut-il dire quelque chose)? et pourquoi? Nous dirons schématiquement que Marx s'adresse dans cet ouvrage à ceux qui sont censés défendre la logique du Manifest contre ceux (les partisans de Lassalle 46 ) qui ont toujours fait, selon Marx, une lecture déformée de cet ouvrage. Dans la Kritik des Gothaer Programms, Marx reproche précisément à ses partisans de se ranger à une conception lassalienne du programme socialiste F. Engels, Grundsätze des Kommunismus, op. cit., pp ; souligné par nous. F. Lassalle ( ) fut l'un des principaux propagandistes du socialisme en Allemagne. Ses conceptions l'éloignèrent peu à peu de celles de Marx, jusqu'à leur rupture Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

49 Certes, dans son cinquième paragraphe, le programme de Gotha se fixe pour objectif l'établissement d'une société socialiste (Die Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands erstrebt [...] die sozialistische Gesellschaft 47 ). Mais Marx ne trouve pas dans ce document les motivations économiques qui président à la fixation d'un objectif aussi ambitieux : «Es war also, statt allgemeine Redensarten über die Arbeit und die Gesellschaft zu machen, hier bestimmt nachzuweisen, wie in der jetzigen kapitalistischen Gesellschaft endlich die materiellen etc. Bedingungen geschaffen sind, welche die Arbeiter befähigen und zwingen, jenen geschichtlichen Fluch zu brechen 48.» Tout au long de sa critique, Marx s'efforce donc de replacer les revendications du Programme de Gotha dans le cadre d'une analyse économique rigoureuse. Il semble en effet juger abstraite la formulation de ces revendications : «Was ist gerechte Verteilung? Behaupten die Bourgeois nicht, daß die heutige Verteilung 'gerecht' ist? Und ist sie in. der Tat nicht die einzige gerechte Verteilung auf Grundlage der heutigen Produktionsweise? Werden die ökonomischen Verhältnisse durch Rechtsbegriffe geregelt, oder entspringen nicht umgekehrt die Rechtsverhältnisse aus den ökonomischen 49?» Ce caractère abstrait du programme fait, toujours selon Marx, qu'au lieu d'être conçu pour le renversement de la bourgeoisie et l'instauration du communisme, ce programme semble avoir pour véritable objectif la transformation de l'état en un État de liberté, en un État démocratique, indépendamment de sa nature socio-économique. «Die Deutsche Arbeiterpartei -wenigstens, wenn sie das Programm zu ihrigem macht- zeigt, wie ihr die sozialistischen Ideen nicht einmal hauttief sitzen ; indem sie, statt die bestehen.de Gesellschaft (und es gilt das von jeder künftigen) als Grundlage des bestehenden Staats (oder künftigen für künftige Gesellschaft) zu behandeln, den Staat vielmehr als ein selbständiges Wesen behandelt, das seine eigenen geistigen, sittlichen, freiheitlichen Grundlagen besitzt 50.» En somme, les rédacteurs du programme semblent n'avoir d'yeux que pour cet État (der Staat) démocratique idéal. Mais comme le dit Marx, ce n'est pas l'état en soi qui intéresse les socialistes ( man kommt dem Problem durch tausendfache Zusammensetzung des Wortes Volk mit dem Wort Staat auch nicht um einen Flohsprung näher 51 ). Le problème que doit aborder un programme socialiste, c'est celui de l'état à travers ses fonctions au sein de la société (das Staatswesen). Il faut savoir quelles sont les fonctions assumées par l'état dans la société capitaliste qui resteront nécessaires à la société communiste. Mais la société communiste ne saurait être envisagée sans envisager la transition révolutionnaire qui permet de passer de la société capitaliste à la société communiste, sans aborder par là-même, les fonctions de l'état dans cette période Programme de Gotha : extrait, cité in: K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, op. cit., p. 83. K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, op. cit., p. 9. K. Marx, ibidem, p. 11 K. Marx, ibidem, p. 25. K. Marx, ibidem, p. 26 ; allusion ironique au titre de l'organe du futur parti qui devait être officiellement fondé à Gotha, der Volksstaat. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 49

50 Dès lors, on peut mieux comprendre le raisonnement de Marx : la période qui doit intéresser les socialistes n'est pas une période stable, mais une période provisoire ou transitoire de transformation révolutionnaire de la société ; dans ces conditions, l'état doit prendre nécessairement la forme d'une dictature du prolétariat et la fonction de cet État est de permettre le renversement économique de la bourgeoisie. En effet, de même que dans une société reposant sur la production capitaliste et la propriété privée, l'état a pour fonction de garantir ce type de production et cette propriété 52, de même dans une société de transition où le prolétariat cherche à assurer le succès de la révolution, c'est-à-dire le passage du capitalisme au communisme, il doit se doter d'un État au service de cette transformation révolutionnaire. C'est précisément toutes ces questions que, selon Marx, le programme de Gotha n'aborde pas : «Das Programm nun hat es weder mit letzterer [die revolutionäre Diktatur des Proletariats, NdR] zu tun, noch mit dem zukünftigen Staatswesen der kommunistischen Gesellschaft. Seine politischen Forderungen enthalten nichts außer(der weltbekannten demokratischen Litanei : allgemeines Wahlrecht, direkte Gesetzgebung, Volksrecht, Volkswehr etc. Sie sind bloßes Echo der bürgerlichen Volkspartei, des Friedens- und Freiheitsbundes. Es sind lauter Forderungen, die, soweit nicht in phantastischer Vorstellung übertrieben, bereits realisiert sind. Nur liegt der Staat, dem sie angehören, nicht innerhalb der deutschen Reichsgrenze, sondern in der Schweiz, den Vereinigten Staaten etc 53.» Marx cherche donc à montrer à ses camarades allemands que la révolution est un processus beaucoup plus complexe qu'ils ne semblent le penser. Par là même, on retrouve dans la Kritik des Gothaer Programms les idées forces que Marx a toujours associées à la notion de Diktatur des Proletariats : l'idée que tout ne se joue pas avec la prise du pouvoir, que l'état n'existe pas indépendamment de la nature économique de la société, que la dictature du prolétariat est l'expression politique d'une période de transition, c'est-à-dire d'une révolution en marche, enfin qu'elle est un instrument au service du développement de la révolution, dont le succès est lié à la conquête du pouvoir économique. Nous pouvons donc dire que ce que nous savons de la notion de Revolution et de la notion de Diktatur des Proletariats qui lui est associée chez Marx est conforme à la logique particulière de la Kritik des Gothaer Programms. Cette logique consiste à replacer toute chose dans le cadre d'une analyse économique et sociale afin de ramener les socialistes allemands vers ce qui doit être leur véritable objectif, à savoir, non pas la transformation politique de l'état, mais le processus révolutionnaire permettant de parvenir au communisme. Cette logique, nous avons pu la dégager peu à peu par une lecture attentive du texte de la Kritik des Gothaer Programms, lecture qui apparaît dans notre travail à travers la citation de divers passages du texte. Cette logique constitue le fil directeur qui relie entre elles les informations du contexte cognitif «[der Staat] ist aber weiter Nichts als die Form der Organisation, welche sich die Bourgeois sowohl nach aussen als nach innen hin zur gegenseitigen Garantie ihres Eigentums und ihrer Interessen notwendig geben» : K. Marx, F. Engels, Die deutsche Ideologie, op. cit., p. 62. K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, op. cit., p Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

51 Quelle a donc été notre démarche pour comprendre le sens donné par Marx à l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariat dans la Kritik des Gothaer Programms? Nous avons commencé par rassembler nos connaissances de la langue et du sujet. Mais conscient des limites de l'enseignement que l'on peut retirer de l'étude des mots de la langue et de l'importance, dans l'œuvre de Marx, des notions auxquelles nous avions affaire, nous avons essayé d'ordonner nos connaissances de façon logique en nous appuyant sur l'œuvre de Marx. Par cet effort de raisonnement, nous avons pu mettre peu à peu le doigt sur la logique de Marx dans le domaine qui nous préoccupait. La logique de Marx en matière de révolution et de pouvoir politique lié à cette révolution, consiste à subordonner les formes politiques (l'état) à la réalité économique et sociale et, par là-même, à ne traiter de l'état qu'à travers sa fonction économique et sociale. La révolution ne saurait donc pour lui se réduire à la l'instauration d'une nouvelle forme prise du pouvoir politique (d'état). La révolution est conçue par Marx comme un processus dynamique (ein langwieriger Prozeß 54 ) permettant de passer d'une société d'une nature socio-économique déterminée à une autre. Ce raisonnement relève d'une logique générale de la pensée de Marx, logique connue sous le nom de matérialisme historique et dialectique. À partir de là, nous avons réinvesti nos connaissances ordonnées selon la logique de l'auteur dans un contexte cognitif précis, dont il ressort, à la lecture du texte de la Kritik des Gothaer Programms, qu'il s'articule lui-même de façon logique. Le réinvestissement de nos connaissances consiste donc en une confrontation, dans un cadre logique, des connaissances thématiques et du contexte cognitif, et c'est à partir de ce réinvestissement que nous avons pu nous saisir du vouloir dire de Marx. Nous pouvons donc dire que c'est à partir du moment où nous avons pénétré dans la logique de l'auteur que nos connaissances sont devenues un ensemble cohérent et cette cohérence a favorisé le réinvestissement des connaissances dans le contexte cognitif, lui-même organisé de façon cohérente. Mais cette logique, ce fil d'ariane qui nous a guidés tout au long de nos efforts de compréhension n'intervient pas qu'à ce stade de la traduction. C'est également, comme nous allons le voir, un instrument au service de la réexpression du sens. 54 F. Engels, Brief an Eduard Bernstein, juin 1883, in: MEW, t. 36, p. 38 M. Rochard Le fil directeur de la traduction 51

52 4.2 Logique et réexpression du sens Nous avons vu, dans le cas de Marx, que le vouloir dire de l'auteur est organisé logiquement, tant au niveau de l'ouvrage qu'au niveau de l'œuvre et que cette logique constitue un instrument précieux pour le traducteur, au stade de la compréhension du sens d'un texte. C'est en effet cette logique qui nous a permis de comprendre le mot revolutionär dans die revolutionäre Diktatur des Proletariats dans le sens de qui favorise le développement de la révolution. Mais la traduction ne consiste pas seulement à comprendre le vouloir dire de l'auteur, mais aussi à le réexprimer. Il convient donc de se demander si le lien étroit entre logique et vouloir dire ne peut être utilisé par le traducteur au stade de la réexpression du sens. Nous pensons que cette logique peut en effet intervenir dans le travail de réexpression du sens et notamment dans le recherche des formes linguistiques les mieux adaptées à la réexpression du vouloir dire de l'auteur. A. Logique du vouloir dire et recherche des formes de réexpression On aura remarqué que l'utilisation que Marx a faite du mot revolutionär en allemand ne correspond pas à celle qu'en feraient spontanément aujourd'hui des personnes de langue allemande. Là où ces dernières auraient tendance à interpréter ce mot dans le sens de issu de la révolution, nous avons vu que Marx l'employait dans le sens de qui favorise le développement de la révolution. L'emploi de ce mot par Marx semble donc ne pas être conforme à l'emploi normal qu'on en fait dans la langue allemande moderne. En l'absence de définition du mot revolutionär dans un dictionnaire allemand de l'époque de Marx, il est difficile de dire si Marx ne se conformait pas à la langue allemande du XIX e siècle, si la signification du mot en langue a changé entre le XIX e et le XX e siècle, ou encore si l'auteur a subi l'influence du français. Quoi qu'il en soit, nous pouvons déjà dire que l'utilisation du mot révolutionnaire en français pour traduire l'expression de Marx ne serait pas non plus conforme à l'utilisation normale du mot révolutionnaire en français : s'agissant de qualifier une forme de pouvoir, le mot révolutionnaire désigne généralement un pouvoir issu de la révolution et non pas un pouvoir qui favorise le développement de la révolution. Dans ces conditions, on peut se demander quelle est la formule la plus appropriée en langue française pour rendre le vouloir dire de Marx dans toute sa logique. En fait, on peut envisager trois solutions : traduire, comme nous l'avons fait, le mot revolutionär par révolutionnaire, essayer de contourner l'ambiguïté qui naît de la double signification du mot français révolutionnaire (issu de la révolution/qui favorise la révolution) en utilisant un néologisme comme révolutionnante (une dictature révolutionnante), Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

53 ou encore, recourir à une périphrase explicative. Examinons tout d'abord les raisons qui nous ont poussés à ne pas retenir ces deux dernières solutions. B. Les inconvénients du néologisme En dehors du cadre de la traduction, la fabrication des néologismes peut s'opérer, pour l'essentiel, en s'appuyant sur trois ressorts : soit la nécessité de désigner sous un terme original une idée ou une technique elle-même originale ; soit le besoin de créer des termes ne pouvant être compris que par des inities, comme dans le cas de l'argot, ces termes étant généralement abandonnés par leurs créateurs et utilisateurs initiaux à partir du moment où ils passent dans le langage courant ; soit un souci d'expression littéraire originale permettant de faire éclater les règles habituelles d'expression (cf. les néologismes dans les chansons de Jacques Brel). Le traducteur se trouve quant à lui dans une situation différente de celle des créateurs habituels de néologismes. Contrairement au philosophe ou au technicien, sa fonction n'est pas en soi novatrice ; contrairement au loubard, il doit chercher des formes d'expression claire pour rendre le message de l'auteur accessible aux lecteurs de la traduction ; enfin, dans la mesure où nous nous situons en dehors du cas particulier de la traduction littéraire, le jeu de l'expression ne peut intervenir dans la traduction qu'au service du vouloir dire et par là-même, ne peut être placé au centre des préoccupations du traducteur. Le traducteur ne peut donc manipuler les néologismes qu'avec une extrême précaution, le néologisme ne pouvant être qu'au service de (subordonné à) la réexpression du vouloir dire. En aucun cas, le néologisme ne doit risquer d'altérer ou d'obscurcir le sens du texte. Ici, le néologisme révolutionnante présente précisément l'inconvénient de ne pas refléter le vouloir dire de l'auteur dans toute sa logique. L'expression dictature révolutionnante du prolétariat tendrait en effet à indiquer que c'est la dictature qui est à l'origine de la révolution, alors que pour Marx, elle intervient dans le cadre d'une révolution en marche pour en favoriser le développement. Le mot révolutionnante ferait donc commencer la révolution après l'instauration de la dictature alors qu'elle débute en réalité avec les événements liés à la prise du pouvoir par le prolétariat. C'est la raison pour laquelle nous avons écarté cette solution. C. La périphrase : précision et limites Il nous reste la solution de la périphrase. Celle qui nous semble la plus conforme au vouloir dire de Marx, serait sans doute la dictature du prolétariat en tant qu'instrument de développement de la révolution. On pourrait certes nous objecter que cette périphrase n'est pas suffisamment explicite, dans la mesure où elle ne marque pas l'idée que cette dictature a été elle-même instituée par des événements révolutionnaires, c'est-à-dire violents. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 53

54 Mais, nous avons vu que Marx et Engels ne s'intéressaient pratiquement pas aux modalités de la prise du pouvoir. Si l'idée que le pouvoir des prolétaires doit recourir à des mesures violentes pour arracher le pouvoir économique des mains de la bourgeoisie fait bien partie intégrante de la stratégie révolutionnaire de Marx, l'idée que la prise du pouvoir doit obéir à un processus violent n'est pas essentielle. Tout au plus, le recours à la violence pour la prise du pouvoir semble-t-il être une nécessité difficilement contournable. On remarquera d'ailleurs que lorsque le Programme de Gotha recommande l'utilisation de tous les moyens légaux ( mit allen gesetzlichen Mitteln 55 ) pour transformer l'état en un État démocratique, Marx ne bondit absolument pas et se contente d'écarter cette illusion au détour d'une phrase : «[...] und diesem Staat obendrein noch zu beteuern, daß(man ihm dergleichen mit gesetzlichen Mitteln aufdringen zu können wähnt 56!» Nous pensons donc que la périphrase que nous avons proposée reflète de façon très précise le vouloir dire de Marx. Cela étant, elle comporte plusieurs limites. En premier lieu, elle présente l'inconvénient de toute périphrase, à savoir la longueur et la lourdeur, surtout si l'on considère que Marx souhaite faire référence à des idées déjà connues sur la révolution et le pouvoir prolétarien à travers une formule ramassée. Du point de vue de la Théorie du Sens, ce souhait n'a rien d'étonnant quand on sait que le phénomène de métonymie ou de synecdoque est courant dans le discours et permet de ne pas expliciter en permanence le vouloir dire en tenant compte du savoir partagé par l'orateur/auteur avec l'auditeur/lecteur 57. En second lieu, cette périphrase a tendance à affaiblir la traduction en ne rendant pas compte du vouloir dire de Marx dans toute sa vigueur logique, dans toute sa force dialectique. Mais pour le montrer et justifier par là-même l'utilisation du mot français révolutionnaire dans notre traduction, il n'est pas possible d'étudier les mots un à un ; il faut au contraire prendre l'expression dans son ensemble pour en réexprimer le sens. D. Logique du vouloir dire et choix des mots Si nous avons tendance à refuser la solution qui consiste à recourir à une périphrase pour expliciter le vouloir dire de Marx, c'est que nous pensons précisément que c'est à dessein que Marx a eu recours à une formule aussi concentrée que die revolutionäre Diktatur des Proletariats, c'est-à-dire que sa formulation n'a rien d'arbitraire, mais qu'elle relève d'une certaine logique. Pour nous en convaincre, il convient de réexaminer cette formule dans son ensemble et non plus du seul point de vue du mot revolutionär Programme de Gotha : extrait cité in: K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, op. cit., p. 21. K. Marx, Kritik des Gothaer Programms, op. cit., p. 28 ; cet extrait de 18 mots appartient à une phrase de 101 mots! La part de la phrase consacrée à ce trait de légalisme du Programme de Gotha semble donc bien infime. M. Lederer, Synecdoque et Traduction, op. cit., p Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

55 Nous avons vu que pour comprendre le sens de die revolutionäre Diktatur des Proletariats, nous avions fait référence, en particulier, à un long extrait du Manifest der kommunistischen Partei. Dans cet ouvrage, Marx et Engels présentaient de façon très explicite la fonction et les tâches incombant au pouvoir des prolétaires. Toutefois, ils ne parlaient pas de die revolutionäre Diktatur des Proletariats, mais de Herrschaft des Proletariats, sans y adjoindre l'adjectif revolutionär. Et pourtant, nous avons pu dire que ces deux formules étaient analogues quant à leur contenu. Partant de ce constat, nous sommes en droit de nous demander si les deux formules ne sont pas interchangeables et si nous ne pourrions pas traduire indifféremment die revolutionäre Diktatur des Proletariats par la dictature ou la domination révolutionnaire du prolétariat? Bien sûr, cette solution de rechange aurait pour avantage de ne pas recourir à une expression qui a connu bien des avatars depuis la mort de Marx. Toutefois, on ne saurait tenir compte de cet argument. Nous avons en effet expliqué (cf. p. 34) pourquoi des événements postérieurs à Marx ne devaient pas influencer notre traduction. Cette réserve étant faite, nous pensons que l'expression domination révolutionnaire du prolétariat est une sous-traduction de l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats. Même si Marx attribue le même contenu à ces deux expressions, ce n'est cependant pas par hasard si l'une est utilisée jusqu'au début de l'année 1848 et si l'autre n'intervient qu'à partir du second semestre de 1848, est utilisée jusqu'en 1852, avant de resurgir en Pour Marx en effet, les événements de juin 1848 à Paris ont revêtu une très grande importance : ils ont montré que le prolétariat ne pouvait aller à l'affrontement avec la bourgeoisie sans préparation et sans se donner les moyens d'assurer son pouvoir et par là-même le succès de la révolution. Selon lui, juin 1848 montre que la bourgeoisie n'hésite pas à massacrer les prolétaires, si elle se sent menacée : «Die Junirevolution ist die Revolution der Verzweiflung, und mit dem schweigenden Groll, mit der finsteren kaltblütigkeit der Verzweiflung wird sie gekämpft ; die Arbeiter wissen es, daß sie einen Kampf auf Leben und Tod führen [...] Die Junirevolution ist die erste, die wirklich die ganze Gesellschaft in zwei große feindliche Heerlager spaltet, die durch Ost-Paris und West-Paris vertreten sind. Die Einstimmigkeit der Februarrevolution ist verschwunden, jene poetische Einstimmigkeit, die durch des schönrednerischen Verräter Lamartine so würdig repräsentiert wurde 58.» C'est cette leçon qui pousse les communistes allemands, les blanquistes français et les chartistes anglais à s'unir en proclamant que pour réussir, les prolétaires doivent prendre le pouvoir et le maintenir par la dictature. 58 K. Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich, op. cit., pp ; on remarquera que le mot Revolution prend ici le sens d'événements révolutionnaires de février et juin 1848, donnant ainsi un nouvel exemple des possibilités de changements de sens des mots. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 55

56 Ce terme de dictature réapparaît ensuite en 1850 et en 1852 alors que la France se trouve placée, selon Marx, sous les dictatures respectives de Cavaignac et de Louis- Napoléon Bonaparte. Le choix que posent donc les luttes de classes en France eut se résumer entre dictature de la bourgeoisie (par Cavaignac ou Bonaparte interposé) et dictature du prolétariat. Puis vingt années se passent qui semblent refléter un reflux du mouvement ouvrier. Marx mettra surtout cette période à profit pour préparer son maître-ouvrage Das Kapital. Cette période se conclut par la Commune de Paris. Mais une fois encore, le prolétariat parisien, pourtant plus puissant et mieux organisé qu'en 1848, échoue, après avoir conquis le pouvoir politique à Paris au moins, et paye le prix de cet échec par un massacre. Dans son analyse de la Commune, Marx insiste sur le fait que la Commune n'a pas su tirer avantage de son pouvoir politique et de sa puissance militaire pour aller de l'avant. Malgré l'anglais un peu maladroit de Marx, dans lequel on voit trop souvent transparaître les structures allemandes, nous citerons l'extrait suivant de The Civil War in France qui témoigne bien des critiques que Marx formule vis-à-vis de la stratégie de la Commune de Paris : «This indulgence of the Central Committee, this magnanimity of the armed working men -so strangely at variance with the habits of the party of order, the latter misinterpreted as mere symptoms of conscious weakness [...] In their reluctance to continue the civil war opened by Thiers'burglarious attempt on Montmartre, the Central Committee made themselves, this time, guilty of a decisive mistake in not at once marching upon Versailles, then completely helpless, and thus putting an end to the conspiracies of Thiers and his Rurals 59.» Or, quel est l'objectif de Marx dans la Kritik des Gothaer Programms, sinon montrer aux socialistes allemands que la conquête de la démocratie n'est pas une fin en soi, mais qu'il faut préparer le prolétariat à un affrontement violent avec la bourgeoisie et ce, non seulement pour la conquête du pouvoir politique, mais encore pour le maintien et l'extension de ce pouvoir face à une bourgeoisie qui ne sera pas immédiatement privée de sa puissance économique. En 1875, Marx n'a pas renoncé à ses idées du Manifest, bien au contraire. Mais les événements sont venus préciser son raisonnement. L'heure n'est plus au lyrisme romantique du Manifest. L'analyse de l'histoire le pousse à exprimer ses idées de façon plus tranchée : le pouvoir prolétarien doit se défendre par la violence face à la bourgeoisie qui le rejette ; il doit être sans partage (dictatorial) et il peut le faire parce qu'en même temps, il favorise le développement de la révolution, il est révolutionnaire. Certes, le Manifest contenait déjà cette dialectique de la violence (cf. 3 e paragraphe de l'extrait du Manifest cité pp ) et cette dialectique se reflétait déjà dans le choix de termes associés à l'idée de violence : entreißen, despotische Eingriffe, Expropriation, Konfiskation. 59 K. Marx, The Civil War in France, in: MEGA, 1. Abteilung, t. 22-I, pp Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

57 Certes, le Manifest proposait bien une série de mesures imposées par la violence et en même temps de caractère révolutionnaire, c'est-à-dire en faveur du développement de la révolution communiste. Mais le Manifest n'exprimait pas cette dialectique à travers une formule-choc! Or, devant la naïveté du programme de Gotha qui montre que les socialistes allemands attendent tout de la démocratisation de l'état, Marx ressent la nécessité d'exprimer la dialectique de la violence révolutionnaire en termes très forts et cette nécessité se ressent jusque dans le choix des mots. L'association des mots revolutionär qui, sous la plume de Marx, correspond à l'idée de progrès (Die Revolutionen sind die Lokomotiven der Geschichte 60 ) et Diktatur, qui désigne généralement les heures sombres de l'histoire, procède d'un choix délibéré. Ce choix qui consiste à faire intervenir la dialectique jusque dans la formulation des idées n'est pas pour nous étonner, si nous songeons à la formation hégélienne de Marx, formation qu'il n'a jamais reniée, au point de défendre la pensée de Hegel face aux déformations qu'en ont faites les Jeunes Hégéliens et surtout Proudhon (cf. Misère de la Philosophie). En quoi consiste ici ce procédé? Avant 1860, Marx affirmait ses conceptions sur la révolution à travers deux idées forces exprimées parfois au sein d'un même texte, parfois séparément. Ces deux idées sont la nécessité d'une dictature du prolétariat et la nécessité pour le prolétariat de ne pas s'en tenir à la prise du pouvoir politique (la révolution politique) et de poursuivre la révolution en permanence jusqu'à la conquête du pouvoir économique. Nous avons vu ces deux idées exprimées dans les Statuts de la Société universelle des Communistes révolutionnaires et dans Die Klassenkämpfe in Frankreich. On retrouve l'idée de la révolution permanente en filigrane dans la Lettre à Weidemeyer, mais aussi et de façon explicite dans Die Ansprache der Zentralbehörde an den Bund der Kommunisten vom März On sait ensuite que les deux idées ne sont plus réexprimées par Marx jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau l'expression Diktatur des Proletariats dans la Kritik des Gothaer Programms avec cette fois l'adjectif revolutionär qui était absent de cette expression avant En fait, c'est là que réside le procédé hégélien de dialectique des mots au service de la dialectique des idées, car en ajoutant l'adjectif revolutionär à l'expression die Diktatur des Proletariats, Marx parvient à fusionner ses deux idées forces sur la révolution en une même formule-choc, destinée à sortir les socialistes allemands de ce que Marx considère comme des illusions sur la démocratie bourgeoise K. Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich, op. cit., p. 87 K. Marx, Die Ansprache der Zentralbehörde an den Bund der Kommunisten, in: MEW, t. 7, pp et 254. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 57

58 C'est pourquoi, ni la périphrase explicative, ni l'expression domination révolutionnaire du prolétariat ne peuvent véritablement refléter le vouloir dire dialectique de Marx jusque dans le choix des mots. En revanche, le mot révolutionnaire associé au mot dictature le permet. En effet, dans le contexte de l'ouvrage de Marx où il s'attache à définir l'état prolétarien, non à travers sa forme juridique, mais à travers sa fonction transitoire, non à travers la question de la prise du pouvoir politique, mais à travers celle du pouvoir économique à conquérir pour accéder au communisme, l'ambiguïté due à la double signification du mot révolutionnaire (issu de la révolution/qui favorise la révolution) disparaît. L'expression la dictature révolutionnaire du prolétariat devient ainsi, en contexte, conforme au vouloir dire de Marx, dans le contexte de son ouvrage, tel qu'il est formulé à travers l'expression die revolutionäre Diktatur des Proletariats. La logique du vouloir dire de Marx nous a donc servi non seulement pour comprendre le sens de l'expression allemande mais encore pour réexprimer ce sens à travers les mots de la langue française. C'est la raison pour laquelle nous pouvons dire que la logique de l'ouvrage et la logique de l'œuvre de Marx ont été pour nous un véritable fil directeur de la traduction, un fil d'ariane qui nous a guidé tout au long du processus complexe de la traduction. C'est en cela qu'il était tout de même utile de consacrer plusieurs dizaines de pages à une expression pour aboutir à un résultat qui pouvait paraître évident de prime abord. Nous pouvons même dire qu'il était particulièrement utile de se pencher sur la traduction d'une expression qui pouvait paraître aller de soi, car le détour par la logique de Marx nous a permis de montrer quelle discipline le traducteur doit s'imposer pour ne pas renoncer à la méthode correcte de traduction face à des évidences et ne pas céder à la fascination exercée par les mots de la langue. Mais jusqu'ici, nous n'avons utilisé l'instrument de la logique du vouloir dire que dans le cas de Marx. Cela veut-il dire qu'il ne s'agit que d'un instrument adapte au seul cas de Marx, ou faut-il au contraire lui accorder une portée plus générale? Comme nous l'avons fait à chaque étape de notre analyse de la démarche à adopter pour traduire les textes de Marx, nous allons une fois encore essayer de dépasser le cas particulier de cet auteur pour nous replacer dans une perspective plus générale Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

59 4.3 La logique interne au texte, instrument de portée générale pour la traduction Chaque fois qu'au cours du présent travail, nous avons formulé des règles relatives à la traduction de la terminologie marxiste, nous avons pu constater que ces règles s'appliquaient non seulement au cas des ouvrages de Marx, mais encore d'une manière plus générale à toute traduction. C'est la raison pour laquelle nous pensons que la logique interne au texte à traduire est un instrument de traduction dont l'utilité ne se limite pas au seul cas des ouvrages de Marx. Considérons par exemple le cas de la traduction du mot américain arrangements dans les ouvrages d'un auteur, lui aussi célèbre, tel que l'économiste Milton Friedman. On trouve notamment ce terme dans le titre du chapitre IV de Capitalism and Freedom (International financial and commercial arrangements), dans Price Theory ou encore dans Inflation and Unemployment 62. Si l'on procède avec ce terme comme nous aurions pu le faire avec die revolutionäre Diktatur des Proletariats, c'est-à-dire en considérant que l'analogie de la forme des mots anglais (ou allemands) avec des mots français rend la traduction évidente, nous pouvons aboutir sans aucune peine à la traduction arrangements = arrangements. Mais un traducteur soucieux de faire passer en français le vouloir dire de l'auteur ne peut s'en tenir là. Il ne peut se contenter, comme l'a fait le traducteur de Capitalism and Freedom, de s'en remettre à une équation arrangements = arrangements : en effet, on ne peut aboutir ainsi qu'à des formules aussi peu évocatrices que Arrangements financiers et commerciaux internationaux 63. Qui plus est, la comparaison entre un dictionnaire unilingue français (Robert) et un dictionnaire unilingue américain montre qu'une telle équation ne peut revêtir un caractère permanent : en effet, s'il est souvent possible de rendre l'anglais arrangements par le français arrangements, il existe certaines nuances que l'on peut percevoir en comparant les définitions des dictionnaires. Ainsi, le mot américain arrangement prend plus particulièrement le sens de informal agreement or settlement lorsqu'il se rapporte à des relations personnelles, mais aussi sociales ou politiques 64 alors qu'en français, on parlera d'arrangement à l'amiable de préférence pour des personnes et de compromis en matière de relations sociales ou politiques. Or, cette nuance doit être prise en compte pour comprendre l'utilisation que Friedman fait du mot arrangements dans ses ouvrages. Mais la prise en compte de cette nuance ne suffit pas encore pour traduire, en contexte, ce mot qui, sous la plume de Friedman, renvoie à l'une des grandes idées de l'auteur. Nous allons d'ailleurs le voir dans trois M. Friedman, Capitalism and Freedom, Chicago, 1965 ; Price Theory, Chicago, 1976 ; Inflation and Unemployment, Londres, M. Friedman, Capitalisme et Liberté, Paris, 1979, p. 77 H. B. Woolf (Ed.), Webster's New Collegiate Dictionary, Springfield (Ma.), 1980, p. 62 M. Rochard Le fil directeur de la traduction 59

60 exemples, en essayant de dépasser le stade de la traduction par évidences linguistiques. Lorsqu'un traducteur se trouve face à un titre de chapitre comme International Financial and Commercial Arrangements, il commence par lire ce chapitre pour savoir ce dont parle l'auteur. Dans le cas du chapitre IV de Capitalism and Freedom qui porte ce titre, le traducteur verra que Friedman s'y élève contre les ingérences de l'état dans les affaires monétaires, financières et commerciales à l'échelle internationale, qui, selon lui, ne peuvent qu'entraver le libre jeu des forces du marché 65. Dans Inflation and Unemployment, Friedman explique cette fois qu'un pays ayant un faible taux naturel de chômage (notion friedmanienne), n'est pas forcément en bonne santé économique : «There is a tendency to take it for granted that a high level of recorded unemployment is evidence of inefficient use of resources and conversely. This view is seriously an error. A low level of unemployment can be a sign of a forced-draft econony that is using its resources inefficiently [...]. Or a low natural rate of unemployment may reflect institutional arrangements that inhibit change. A highly static rigid economy may have a fixed place for everyone whereas a dynamic, highly progressive economy, which offers ever-changing opportunities and fosters flexibility, may have a high natural rate of unemployment 66.» Enfin, dans Price Theory, Friedman laisse entendre que certaines conventions économiques et sociales peuvent être des facteurs d'inégalités au sein d'une société : «Yet I think it goes far enough to demonstrate that one cannot rule out the possibility that a large part of the existing inequality of wealth can be regarded as produced be men to satisfy their tastes and preferences. It suggests that the link between differences in natural endowment or inherited wealth and the realized distribution of wealth or income is less direct and simple than is generally supposed and that many common economic and social arrangements -from the organizational form of economic enterprises to collectively imposed and enforced income and inheritance taxes- can be interpreted as, at least in part, devices for achieving a distribution of wealth in conformity with the tastes and preferences of the members of society 67.» Dans ces trois cas, le terme arrangements a, sous la plume de Milton Friedman, une connotation péjorative que le mot français arrangements ne rend que de façon très atténuée, même si l'on peut penser à la phrase de Balzac un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès 68 qui renvoie à l'idée d'un accord conclu en dehors des règles. En fait, dans le cas des trois textes de Friedman, on ne peut se satisfaire de la traduction par le mot français arrangements parce que celle-ci ne rend qu'insuffisamment compte du vouloir dire de l'auteur et de la logique interne au texte, logique qui, projetée à l'échelle de l'œuvre de Friedman, est une logique de type libérale Cf. M. Friedman, Capitalisme et Liberté, op. cit., chapitre IV, pp M. Friedman, Inflation and Unemployment, Londres, 1977, p. 17. M. Friedman, Price Theory, Chicago, 1976, pp P. Robert, Le Petit Robert, op. cit.. article arrangement Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

61 Dans le cas de Capitalism and Freedom, c'est l'ingérence de l'état dans les affaires économiques internationales qui est condamnée pour entrave au libre-échange. Dans le second exemple, ce sont les structures de protection artificielle de l'emploi qui sont rejetées pour atteinte au dynamisme de l'économie. Dans le troisième, ce sont des conventions communément admises dans nos sociétés qui sont accusées de favoriser une redistribution inégalitaire ou injuste des revenus et de la richesse. Derrière ces condamnations ou ces accusations, il y a en fait l'idée qu'à partir du moment où une société cherche à infléchir le cours des mouvements économiques, elle ne fait en réalité qu'aggraver les choses, comme l'indique d'ailleurs le sous-titre de la traduction française de Capitalism and Freedom : «Les inconvénients du marché libre, si grands soient-ils, ne sont rien à côté des inconvénients de l'économie dirigée. Le retour au libéralisme économique total est peut-être le véritable progressisme 69.» Une fois encore, on le voit, nous avons renoncé à nous satisfaire de ces évidences qui font que les disciples français de Friedman commencent à parler d'arrangements. Nous avons préféré à ces évidences le détour et la discipline imposés par la logique interne au texte et, dans les trois cas, nous avons pu remonter ainsi à l'idée centrale de la pensée libérale, à savoir qu'il ne faut jamais fausser les mécanismes du marché. À partir de là, les termes, mis en rapport logique avec cette idée, prennent tout leur sens et le traducteur peut se dégager de la fascination qu'exerce l'analogie des mots de la langue (angl. arrangements / fran. arrangements) ; il peut alors entrevoir d'autres solutions : ententes, compromis, conventions, structures, peut-être même ingérence de l'état, comme dans le titre du chapitre IV de Capitalism and Freedom qui exige une formule forte introduisant le lecteur à un chapitre condamnant résolument les interventions de l'état et prônant le respect du libre-échange tant à l'intérieur qu'à l'échelle internationale. Cet instrument que constitue la logique interne au texte peut parfois même éviter au traducteur de voir des contradictions dans un texte où il n'y en a pas. Ainsi, on peut se demander pourquoi, dans certains articles, Friedman a condamné la politique de Mme Thatcher ou celle de Paul Volcker, président de la Banque centrale américaine, alors que ces deux personnalités passent pour être des monétaristes convaincus? Pourtant, si l'on raisonne comme Friedman et si l'on connaît un peu les orientations de Mme Thatcher et les mesures que son gouvernement a prises ou la politique de P. Volcker à la tête de la Réserve fédérale, on comprend mieux ces condamnations. Pour Friedman en effet, la monnaie revêt une telle importance en économie qu'il faut éviter de s'en servir comme d'un instrument politique et qu'il faut se contenter d'en stabiliser le rythme d'expansion pour ne plus y toucher. 69 in: M. Friedman, Capitalisme et Liberté, op. cit., sous-titre placé sur la couverture de l'ouvrage. M. Rochard Le fil directeur de la traduction 61

62 C'est la raison pour laquelle Milton Friedman s'en est toujours pris à ceux qui, comme Mme Thatcher ou P. Volcker, ont essayé d'appliquer ses théories en pratiquant une politique monétaire, et notamment en agissant sur les taux d'intérêt. On ne peut véritablement traduire les écrits de Friedman sans comprendre ce raisonnement d'après lequel vouloir agir sur la monnaie semble aussi dangereux que des manipulations génétiques et revient à pervertir les lois fondamentales de l'économie. Nous voyons donc, à travers le cas de M. Friedman, que la logique interne au texte (et la logique de l'œuvre) n'est pas un instrument réserve aux seuls traducteurs de Marx. C'est en fait un instrument d'une portée beaucoup plus générale pour la traduction, un instrument dont l'utilité a déjà été soulignée par Danica Séleskovitch à travers l'idée qu'un interprète doit toujours chercher un sens (cohérent) à ce qui lui parait spontanément incompréhensible : «Il y a lieu de noter dans le même ordre d'idées qu'en général l'interprète, sachant que l'orateur en sait plus que lui dans le sujet traité, trouve dans ce fait une référence importante qui l'oriente dans son travail de compréhension. Ce qui lui semble incompréhensible, doit néanmoins avoir un sens. Il se refuse, par conséquent, à adopter l'attitude du potache qui, devant une version latine, faute de réfléchir suffisamment, écrit des choses qu'il sait absurdes. L'interprète poursuit son analyse jusqu'à la cohérence. Je me souviens, à ce propos, d'une conférence économique où il avait été dit que la propension des pauvres à la dépense était plus grande que celle des riches. Pour une raison quelconque, le sens de cette idée m'avait échappé et j'y voyais une contradiction que je me refusais néanmoins à accepter : sachant que les participants aux conférences internationales connaissent d'habitude leur sujet et qu'il était peu probable que l'orateur ait dit une absurdité, je me refusais à la solution de facilité qui consiste à hausser les épaules et à redire une stupidité. En cernant le problème dans les limites de la vraisemblance, la notion de relativité s'imposa d'elle-même et malgré l'erreur initiale d'audition ou de compréhension, je réussis par le raisonnement à rétablir le sens de l'idée 70.» La logique interne au texte est donc bien un instrument de portée générale pour la traduction et même une véritable arme entre les mains du traducteur ou de l'interprète, une arme qui lui permet, parfois en l'espace d'un instant, parfois par un détour plus long, de déjouer les pièges des évidences et des apparences. Cette arme, elle est pour nous indissociable de l'arsenal de la Théorie du Sens. Aussi, au présent stade de la recherche, nous pensons qu'il est temps de faire le point sur la démarche que nous avons adoptée jusqu'ici pour traduire la terminologie d'un auteur célèbre tel que Marx et sur les moyens que nous entendons mettre en œuvre pour répondre au phénomène de la traduction dogmatique, en insistant plus particulièrement sur cet instrument que constitue la logique interne au texte à traduire. 70 D. Séleskovitch, L'Interprète dans les Conférences internationales, Paris, 1968, pp Le fil directeur de la traduction M. Rochard 2009

63 M. Rochard Le fil directeur de la traduction 63

64 5. La logique interne au texte Une arme pour la traduction du sens Dans le premier chapitre du présent travail, nous sommes partis de deux concepts différents exprimés à travers une seule forme linguistique et nous avons cherché à déterminer quelles étaient ces deux idées auxquelles Marx avait voulu renvoyer ses lecteurs en employant une même expression. Ce faisant, nous avons pu vérifier que la traduction exigeait des connaissances tant linguistiques que thématiques, connaissances qui devaient être réinvesties, de façon pertinente, dans un contexte donné afin de dégager le sens du texte à traduire. Renouvelant l'expérience avec un autre concept, celui de die revolutionäre Diktatur des Proletariats, nous avons pu constater que comprendre un texte passait non seulement par la compréhension des idées de l'auteur, mais encore par leur compréhension à travers leur articulation logique. Nous pouvons donc dire qu'en butant sur des termes comme die bürgerliche Gesellschaft ou die revolutionäre Diktatur des Proletariats, nous avons été obligé de nous détacher des mots du texte pour en retrouver la logique et par là-même, ce matérialisme historique et dialectique dont les exégètes de Marx ont tant parlé. Tout praticien de la traduction connaît d'ailleurs fort bien ce processus permanent qui commence avec la question rituelle, qu'a voulu dire l'auteur? C'est cette logique qui fait que le texte n'est pas l'exposé d'une simple suite de concepts, un simple dire, mais qu'il est un vouloir dire, qu'il a un sens. Mais si l'on considère ce processus de traduction de la terminologie de Marx, avec la nécessité de connaître les langues, de connaître le sujet, de s'appuyer sur un contexte et sur l'organisation logique du vouloir dire de l auteur, telle qu'elle ressort de l'ouvrage à traduire et de façon plus générale de l'œuvre de cet auteur, on s'aperçoit que nous sommes là en présence d'un processus de traduction tout à fait banal. Nous sommes en effet dans le cadre du processus normal de traduction décrit par la Théorie du Sens. D'ailleurs, à chaque étape de notre analyse, nous avons pu nous convaincre que les conclusions que nous tirions pour Marx avaient une portée plus générale pour la traduction. On remarquera toutefois que nous avons accordé une place toute particulière à l'utilisation de la logique interne au texte par le traducteur. C'est pourquoi, il nous semble utile de préciser les caractéristiques générales de cette logique interne que nous considérons comme un instrument, voire une arme pour la traduction du sens La logique interne au texte M. Rochard 2009

65 A. Un instrument bien précis Lorsque l'on parle d'instrument de la traduction, il faut tout d'abord bien savoir de quel instrument l'on entend se servir. En effet, il est essentiel que le traducteur ne confonde pas sa logique propre et la logique interne au texte. C'est la raison pour laquelle, on ne saurait accéder à la logique interne au texte sans connaissance du sujet traité dans le texte à traduire. Si l'on est en présence d'un texte traitant d'un sujet inconnu, on a tendance à ne voir dans le texte qu'une suite de mots ou de phrases sans lien. En revanche, un traducteur spécialisé, ayant une certaine expérience, n'a aucune difficulté, s'il lit un texte relevant de sa spécialité, à voir où l'auteur veut en venir et par quel raisonnement. Qui plus est, c'est précisément l'un des intérêts essentiels de la traduction ou de l'interprétation, pour celui qui la pratique, que d'essayer en permanence de se placer dans le cadre de la logique de l'auteur ou de l'orateur et de la faire comprendre aux lecteurs ou aux auditeurs. Ainsi, traduire, c'est partir à la recherche d'un fil d'ariane et le démêler peu à peu pour mieux reconstituer un nouveau peloton, un nouveau tout que l'on transmet à autrui. Mais en même temps, la logique interne au texte est un instrument précis à utiliser avec précision, de façon pertinente. Par exemple, lorsque nous avons cherché à reconstituer la logique interne au texte Kritik des Gothaer Programms, nous n'avons utilisé que ce qu'il y avait de pertinent dans le raisonnement de Marx pour la traduction de die revolutionäre Diktatur des Proletariats. Par contre, nous avons délaissé le raisonnement de Marx relatif à la redistribution des richesses au sein de la société, raisonnement pourtant présent dans la Kritik des Gothaer Programms. De même, lorsqu'il s'agissait de traduire die bürgerliche Gesellschaft dans le Manifest, nous n'avons pas eu recours au raisonnement de Marx relatif à la mission historique de la bourgeoisie, pourtant très important pour comprendre le Manifest. La logique interne au texte est donc un instrument bien précis à manier de façon pertinente. B. Un instrument et non l'objectif Il nous est arrivé, dans ce travail, de parler de la logique interne au texte comme d'un fil directeur, d'un fil d'ariane, voire d'une arme. Quelle que soit la métaphore utilisée, le traducteur doit être conscient que c'est un instrument de traduction et en aucune façon, l'objectif de la traduction. Nous ne devons en effet jamais perdre de vue que le seul objectif de la traduction, c'est le sens, c'est le vouloir dire de l'auteur, dans sa totalité. Le traducteur qui se contenterait de comprendre la logique interne au texte à traduire et de la reconstituer, ne fournirait pas au lecteur de la traduction un ouvrage ou un texte, mais la carcasse, la structure de cet ouvrage ou de ce texte. M. Rochard La logique interne au texte 65

66 Nous n'entendons donc pas substituer la recherche de la logique interne au texte à l'objectif réel de la traduction qui est de rechercher et de rendre le sens du texte dans sa totalité. C'est pourquoi, notre travail se situe résolument dans le cadre de la Théorie du Sens et se contente d'insister sur l'utilité d'un instrument particulier pour la traduction du sens. Quant à l'utilité de cet instrument, elle consiste à donner au traducteur la possibilité de mieux s'insérer dans cette totalité de sens qu'est le texte et de mieux en suivre le mouvement. C. Logique interne et mouvement métonymique Nous avons vu que pour comprendre le concept de revolutionäre Diktatur des Proletariats, il nous avait fallu remonter par la logique interne au texte et par la logique de l'œuvre de Marx, jusqu'aux idées de cet auteur sur la révolution et le pouvoir prolétarien. Nous avons donc établi un lien logique entre l'idée et son expression dans un texte déterminé. Ce faisant, notre but immédiat était de nous insérer dans le mouvement métonymique du discours tel que Marianne Lederer l'a défini : «En situation normale de communication, on est toujours. En condition de savoir plus ou moins partagé : le locuteur n'énonce jamais tout ce qu'il veut faire comprendre, il ne dit que le non connu, le récepteur complétant de lui-même à l'aide de ce qu'il sait déjà. Par rapport aux idées, le discours, compte tenu d'une certaine redondance de sécurité, est animé d'un mouvement de systole-diastole selon l'écart des connaissances qui, en chaque occasion particulière, sépare le récepteur du locuteur 71.» C'est en effet ce mouvement du discours que nous avons rencontré chaque fois que nous avons examiné la terminologie et les concepts marxistes à travers différents textes. Ainsi, lorsque Marx emploie l'expression die bürgerliche Gesellschaft au sens de société civile, il n'a pas besoin de définir ce concept de façon explicite. Il sait en effet qu'il s'adresse à des lecteurs férus d'hégélianisme. De même, lorsqu'il s'adresse aux socialistes allemands en écrivant la Kritik des Gothaer Programms, Marx a parfaitement conscience d'écrire pour des personnes qui ont lu le Manifest et même s'il estime qu'ils l'ont mal lu ou trop vite négligé! Aussi il n'est pas nécessaire pour lui d'éclairer le concept de revolutionäre Diktatur des Proletariats par le programme révolutionnaire exposé dans le Manifest est et que nous avons reproduit en pages du présent travail. Le fait que tout n'est pas explicite dans un texte procède du phénomène de synecdoque qui y intervient sans cesse. «De même que, en langue, le mot verre énonce la matière, mais aussi dénomme l'objet dans lequel on boit, de même dans le discours, la plupart des énoncés se bornent à donner un trait caractéristique d'une idée pour transmettre l'idée entière. Nous verrons plus loin que ce procédé est sans cesse appliqué de manière parfaitement normale et tout à fait inconsciente par tous les locuteurs dans tous les types de discours 72.» M. Lederer, Synecdoque et Traduction, op. cit., p. 14. M. Lederer, ibidem, p La logique interne au texte M. Rochard 2009

67 Dans la manière d'évoquer les idées, les mots du discours de Marx relèvent du phénomène de synecdoque. Lorsque Marx utilise l'expression die bürgerliche Gesellschaft, il a recours à un trait caractéristique pour rendre compte d'un ensemble plus vaste. La société bourgeoise n'est pas en effet uniquement composée de bourgeois. Ils y occupent certes une place dominante et c'est en cela que l'on peut qualifier cette société de bourgeoise ; mais il ne faut pas oublier les prolétaires ou les couches intermédiaires de la petite bourgeoisie qui, dans l'esprit de Marx, font partie intégrante de la société bourgeoise. Des termes comme die bürgerliche Gesellschaft ou die revolutionäre Diktatur des Proletariats sont donc l'expression partielle ou concentrée d'un vouloir dire plus vaste. À ce titre, nous pouvons dire que la terminologie marxiste participe du mouvement métonymique du discours. Or, c'est pour mieux comprendre ce mouvement que le traducteur peut s'appuyer sur la logique interne au texte. C'est grâce à cette logique que le traducteur peut aller du mot à l'idée et de l'idée au mot. En suivant le fil logique du texte, le traducteur se détache de la forme linguistique du mot pour remonter à l'idée et ainsi mieux comprendre le sens attribué au mot par l'auteur, puis, fort de cette compréhension, il est mieux armé pour redescendre jusqu'à la forme linguistique des mots dans sa propre langue lors de son travail de réexpression du sens. La logique interne au texte lui permet donc d'épouser le mouvement métonymique du discours et d'établir une continuité de sens entre le texte à traduire et le texte traduit. Mais la logique interne au texte est-elle un instrument qui se matérialise prêt à l'emploi à un moment bien précis du processus de traduction? D. La logique interne dans le processus de traduction Cet instrument ne peut pas être assimilé à un dictionnaire ou à une grammaire que le traducteur peut poser sur son bureau et dont il peut se servir en fonction de ses besoins. En fait, la logique interne au texte est un instrument qui est forgé par le traducteur au cours du processus de la traduction, processus dans lequel nous incluons la lecture attentive du texte à traduire. Quant à son utilisation, elle se fait la plupart du temps à l'insu du traducteur qui ne peut guère s'en rendre compte qu'au moment où il sent que le texte n'est pas une suite d'idées sans lien, mais une totalité de sens. L'étude de l'interprétation simultanée et en particulier des unités de sens, a montré que l'on pouvait, surtout au début d'un discours, mettre en évidence le moment où l'interprète parvient à se détacher des mots de la langue pour véritablement traduire le sens du discours Cf. notamment : M. Lederer, La Traduction simultanée, Fondements théoriques, Paris, 1981, p M. Rochard La logique interne au texte 67

68 En simultanée, l'interprète ne reconstruit dans son esprit (de façon inconsciente) la logique du discours qu'au fil de l'audition. En revanche, le traducteur ayant eu une lecture exhaustive du texte qu'il doit traduire devrait, en principe, être en mesure de reconstituer la logique interne au texte, à tout le moins dans ses grandes lignes. Cela étant, cette reconstitution se fait généralement à l'insu du traducteur. Plus le traducteur a de connaissances du sujet et d'expérience dans sa spécialité, plus le raisonnement de l'auteur lui parait logique, sauf s'il est en présence d'un texte venant bouleverser les lois fondamentales de la spécialité traitée. Et plus le raisonnement lui parait logique, moins le traducteur en prend conscience. En revanche, le traducteur débutant doit faire un effort conscient pour comprendre le raisonnement ; il essaye de le reconstituer pas à pas, soit au moment de la lecture, soit quand il rencontre une difficulté. Le raisonnement technique ou scientifique ne fait pas encore partie de ses acquis. Pour ce qui concerne ensuite l'utilisation de cette logique interne par le traducteur, on ne peut pas dire qu'elle intervient comme une étape bien déterminée, un moment discret du processus de la traduction. Elle se passe, une fois encore, à l'insu du traducteur qui serait bien incapable de dire à un moment précis : c'est maintenant que je vais utiliser ou que j'utilise la logique interne au texte. Il en va d'ailleurs de même de l'utilisation du bagage cognitif ou du contexte cognitif. Le traducteur ne peut se rendre compte du résultat de l'utilisation de tels instruments qu'au moment où se produit ce déclic qui donne au traducteur le sentiment d'avoir compris. C'est précisément ce caractère non discret des différents moments de la traduction qui fait l'attrait des mots, des termes techniques ou des expressions renvoyant à des concepts pour l'étudiant en traduction ou pour ceux qui ne voient la traduction qu'à travers le miroir de la langue. Pour peu qu'il connaisse un peu d'allemand, le marxiste non traducteur aura naturellement tendance à dire que die revolutionäre Diktatur des Proletariats veut dire la dictature révolutionnaire du prolétariat, que Verhältnis veut dire rapport, que Gegensatz veut dire contradiction, parce que la langue veut dire ceci ou cela. Ce faisant, ce marxiste fera, en quelque sorte, injure à Marx lui-même en affirmant implicitement que le vouloir dire de Marx découle d'un vouloir dire de la langue, alors que Marx n'a eu en fait recours aux mots de la langue que parce qu'il avait quelque chose à dire, un message à transmettre. La langue exerce en effet une véritable hypnose sur l'apprenti traducteur ou sur le nontraducteur, car elle semble pouvoir se décortiquer en unités discrètes que l'on peut isoler et manipuler à loisir pour en découvrir toutes les richesses. Cette hypnose est dangereuse pour le traducteur, car son rôle ne consiste pas à puiser sans retenue dans le trésor de la langue, mais à extraire prudemment du texte le sens univoque du message à transmettre La logique interne au texte M. Rochard 2009

69 La voie est donc particulièrement étroite pour le traducteur des ouvrages et des œuvres de grands auteurs, car le phénomène de traduction dogmatique, avec ses solutions toutes faites, ne peut que renforcer la tentation de céder à l'hypnose des mots de la langue. M. Rochard La logique interne au texte 69

70 70 5. La logique interne au texte M. Rochard 2009

71 Conclusion Nous avons vu que la logique interne à un texte était, de manière générale, un instrument utile pour la traduction, notamment lorsqu'il s'agit de traduire les ouvrages d'un auteur tel que Karl Marx. En essayant de mieux définir ce qu'était la logique interne au texte et son rôle dans le processus de traduction, nous avons pu constater qu'il s'agissait d'un instrument dont l'utilisation n'exigeait pas systématiquement une démarche consciente de la part du traducteur, mais qui s'impose à celui-ci de par le vouloir dire de l'auteur. En revanche, le traducteur peut avoir à faire face à des phénomènes de blocages tels que la perpétuation dogmatique de traductions de mauvaise qualité ou le refus obstiné de certains étudiants en traduction de prendre du recul par rapport aux mots de la langue. Dans de tels cas, le traducteur doit recourir de façon consciente à l'instrument que constitue la logique interne au texte. Par cette démarche consciente, la logique interne au texte se transforme alors en une véritable arme permettant au traducteur de lutter contre la fascination exercée par les mots de la langue et contre la logique du dogme et celle de la langue qui tendent à pérenniser cette fascination. Cette arme doit être utilisée de façon consciente par le traducteur pour mieux affirmer la validité de la Théorie du Sens lorsque le dogme où le raisonnement linguistique viennent occulter la notion de sens. Cela étant, nous pensons qu'aucune arme ne saurait triompher de semblables blocages sans l'intervention d'une démarche pédagogique 74. C'est pourquoi, compte tenu de l'ampleur du phénomène de traduction dogmatique et de la réticence de bien des traducteurs à fonder leur pratique sur une démarche théorique, il nous semble souhaitable de définir les termes d'un compromis pédagogique entre traduction dogmatique et traduction du sens. Ce compromis devra permettre à la Théorie du Sens de marquer des points sur le terrain pratique en évitant une réaction de rejet que ne manquerait pas de susciter une déclaration de guerre ouverte et sans merci entre traduction dogmatique et traduction du sens. C'est cette conviction qui nous conduira à ne pas réduire la seconde partie de notre étude à une simple confrontation entre traduction dogmatique et Théorie du Sens, mais 74 C'est ce qui tend à montrer l'expérience que nous avons de l'enseignement de la traduction économique. Pour ce qui concerne les méthodes d'enseignement de la traduction, on se reportera utilement à l'ouvrage de J. Delisle, L'Analyse du Discours comme Méthode de Traduction, Ottawa, 1980, 2e partie. M. Rochard 2009 Conclusion 71

72 à envisager les termes de ce compromis portant sur la traduction d'auteurs particulièrement célèbres. À l'issue de cette première partie de notre travail, nous pensons être mieux armés pour aborder la question de la confrontation pratique entre traduction dogmatique et traduction du sens, ainsi que les problèmes de définition d'un compromis. En effet, la réflexion que nous avons menée jusqu'ici nous a en somme permis de démystifier le problème de la traduction de la terminologie d'un grand auteur comme Marx. C'est en montrant que le traitement de cette terminologie n'exigeait pas, en théorie, de connaissances fondamentalement différentes de celles que la Théorie du Sens recommande pour toute traduction, que nous avons pu parvenir à ce premier résultat. En outre, cette réflexion nous a permis de nous doter d'un instrument de traduction qui nous semble particulièrement bien adapté pour lutter contre les évidences de la traduction dogmatique. Cet instrument est d'autant mieux adapté qu'il permet d'affirmer la discipline qu'impose, en toutes circonstances, la recherche du vouloir dire d'un auteur. Cela étant, il n'en reste pas moins que le public a fini par adopter des traductions que la Théorie du Sens tend à rejeter parce qu'elles ne sont pas lisibles. La question posée maintenant est donc : jusqu'à quel point un traducteur soucieux d'appliquer la Théorie du Sens peut lutter dans la pratique contre l'enracinement de la traduction dogmatique? Pour y répondre, il nous faut donc maintenant passer par l'épreuve de la confrontation de deux pratiques antagoniques pour définir les termes d'un compromis limité entre traduction dogmatique et traduction du sens. Tel sera l'objet de la seconde partie de notre travail. 72 Conclusion M. Rochard 2009

73 II. LA CONFRONTATION, LE COMPROMIS, SES LIMITES M. Rochard 2009 II. LA CONFRONTATION, LE COMPROMIS, SES LIMITES 73

74 Introduction Dans la première partie de ce travail, nous avons essayé de montrer comment traiter la traduction de la terminologie d'un grand auteur comme Marx en appliquant la méthode indiquée par la Théorie du Sens : connaître les langues et le sujet, réinvestir ces connaissances dans le contexte afin de dégager le sens du texte et le réexprimer conformément au vouloir dire de l'auteur. Cette étude sur le traitement de la terminologie de Marx nous a permis de mettre de plus en évidence un instrument au service de la compréhension et de la réexpression du vouloir dire de l'auteur, à savoir la logique interne au texte et, par extension, dans le cas d'auteurs nous ayant légué une œuvre, la logique générale de l'œuvre. Par la discipline qu'impose son maniement, cet instrument nous est enfin apparu de nature à contrebalancer la fascination paralysante que peuvent exercer les difficultés terminologiques sur le traducteur. Mais jusqu'ici, notre travail ne s'est appuyé que sur la traduction de courtes citations d'ouvrages de Marx et quelques exemples tirés d'ouvrages d'autres auteurs ou d'articles de journaux, ces derniers exemples ayant eu pour fonction de permettre une généralisation de nos conclusions relatives à Marx. Dans cette mesure, notre travail ne pouvait prétendre rendre compte d'une véritable pratique de la traduction des ouvrages de Marx et ne constituait qu'une réflexion théorique sur la traduction des difficultés terminologiques chez un grand auteur comme Marx. Or, selon nous, une réflexion théorique ne peut présenter de véritable intérêt que si elle est confrontée à la pratique. C'est donc cette confrontation qui sera l'objet de la seconde partie de notre travail sur la traduction des auteurs célèbres, à travers l'exemple de Marx. En d'autres termes, nous allons essayer d'analyser la pratique actuelle de la traduction des textes de Marx qui est, selon nous, influencée à des degrés divers par le phénomène de la traduction dogmatique. Mais en même temps, à chaque étape de cette analyse, nous opposerons à cette pratique notre propre démarche de traduction fondée, quant à elle, sur la réflexion théorique que nous avons menée dans la première partie de notre étude. C'est donc à partir des chapitres qui vont suivre que notre travail devient le véritable lieu de confrontation entre Théorie du Sens et traduction dogmatique. Pour notre analyse, nous nous appuierons, non plus sur des citations tirées d'ouvrages aussi divers que Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, Das Manifest der kommunistischen Partei ou la Kritik des Gothaer Programms, mais sur le cas d'un texte précis de Marx que nous présenterons dans sa totalité afin que les passages étudiés 74 Introduction M. Rochard 2009

75 puissent être replacés en permanence dans les grands principes de la Théorie du Sens de façon inconsciente, un peu à la manière de M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. Nous estimons que cette attitude n'est pas un obstacle sérieux : elle exclut une reconnaissance officielle de la Théorie du Sens, mais nullement un accord pratique avec elle. Mais il existe des facteurs exogènes produisant des effets beaucoup plus néfastes ; ce sont des facteurs que nous pourrions qualifier de sociaux. Pour un traducteur salarié (cas que nous connaissons le mieux), ces facteurs exogènes peuvent être représentés par la pression exercée par des supérieurs hiérarchiques peu enclins à une réflexion sur ce que devraient être des traductions de qualité et sur les conditions pour y parvenir. Pour la traduction de grands auteurs comme Marx, cela peut être la pression exercée par les disciples de l'auteur, les diffuseurs de ses ouvrages traduits, voire un public plus large de lecteurs et d'utilisateurs de ces traductions, c'est-à-dire la pression d'un ensemble de personnes ayant déjà adopté une certaine terminologie traduite et ne souhaitant pas la voir remise en cause. Ce phénomène relève de la traduction dogmatique au sens large du terme. À côté de telles pressions, le traducteur, souvent isolé dans son activité professionnelle, ne pèse pas d'un poids social suffisant pour imposer ses conceptions. C'est pourquoi, étant conscient de l'écart entre la réalité de la traduction et ce que devrait être la pratique de la traduction si elle se conformait à la théorie, étant conscient des pressions susceptibles d'empêcher un comblement de cet écart, nous pensons qu'il convient de définir les termes d'un compromis entre pratique actuelle et pratique souhaitable de la traduction. Ce compromis, le traducteur devra le défendre face aux facteurs exogènes de pression visant à lui faire renoncer à ses principes, afin de montrer qu'il est possible de traduire mieux et autrement des auteurs tels que Marx, sans s'attaquer de front à des pratiques, parfois vieilles d'une centaine d'années et pesant (malheureusement) d'un poids social beaucoup plus grand qu'un traducteur isolé. Mais avant même de pouvoir définir les termes de ce compromis pratique, il convient d'établir la base sur laquelle va s'appuyer notre recherche dans la seconde partie de notre travail, à savoir le corpus. Certes, les pages qui vont suivre pourront paraître constituer une digression dans notre travail. Mais, il est indispensable d'en passer par cette digression étant donné que l'essentiel de notre réflexion reposera sur l'étude des textes présentés au corpus. Afin de faciliter la consultation des textes constituant le corpus de notre travail, nous les avons rassemblés en annexe. Cette annexe comprend, outre l'ensemble des textes constituant le corpus, la bibliographie de la présente étude, ainsi qu'un index des noms et auteurs cités tout au long de notre travail. M. Rochard 2009 Introduction 75

76 1. L'établissement du corpus Le premier souci qui nous a guidés dans l'établissement de notre corpus a été de trouver un texte de Marx dont on puisse dire qu'il a contribué à faire de Marx l'un de ces auteurs célèbres, ayant fait école et dont les ouvrages et plus encore les idées ont été diffusées dans le monde entier. Notre seconde préoccupation a été de trouver un ouvrage de Marx dont on puisse extraire un passage suffisamment long pour qu'il soit significatif pour une étude sur la pratique de la traduction, un passage qui, à lui seul, présente une cohérence d'ensemble, une logique interne. Pour ce qui concerne notre première exigence, nous considérons qu'il y a dans l'œuvre de Marx deux ouvrages dont on puisse dire qu'ils ont fait connaître Marx dans le monde entier et qu'ils ont contribué, plus que tous les autres, à la diffusion de ses idées : il s'agit d'une part du Manifest der kommunistischen Partei (écrit en collaboration avec Engels) et d'autre part du Kapital (ouvrage inachevé et partiellement complété par le même Engels après la mort de Marx). Il s'agit également des deux ouvrages dont Marx a le plus ardemment souhaité la traduction. On se souvient en effet de l'introduction du Manifest qui constitue un véritable programme de traduction pour la diffusion de cet ouvrage toute l'europe : «Zu diesem Zweck haben sich Kommunisten der verschiedensten Nationalität in London versammelt und das folgende Manifest entworfen, das in englischer, französischer, deutscher, italienischer, flämischer und dänischer Sprache veröffentlicht wird 75.» De même, la correspondance de Marx et Engels fourmille d'allusions à la traduction du Kapital en anglais et en français. Mais le Kapital est un ouvrage énorme, peu accessible et dans lequel les allusions à des ouvrages d'autres économistes sont nombreuses. Il serait donc difficile d'en extraire un passage significatif qui forme un tout, sans faire intervenir la pensée d'autres économistes aujourd'hui beaucoup moins connus que Marx lui-même. C'est pourquoi, nous avons préféré rechercher un passage du Manifest d'une longueur raisonnable et pouvant être extrait de l'ouvrage sans apparaître comme une citation fragmentaire. Notre choix s'est donc porté sur un extrait du premier chapitre du Manifest, chapitre intitulé Bourgeois und Proletarier. Ce premier chapitre présentait en effet plusieurs avantages pour la constitution d'un corpus cohérent : il est très nettement divisé en deux parties, comme l'indique son 75 K. Marx, F. Engels, Manifest der Kommunistischen Partei/Manifeste du parti communiste, op. cit., p L'établissement du corpus M. Rochard 2009

77 titre. La première est consacrée à l'analyse du rôle historique de la bourgeoisie tandis que la seconde partie porte sur la condition des prolétaires et leur avenir. Nous avons préféré retenir la première partie de ce chapitre dans la mesure où elle représentait un tout qu'il était possible d'isoler du reste du texte. La seconde partie, en revanche, dépend assez fortement de l'analyse de la bourgeoisie telle qu'elle est exposée dans la première partie du chapitre. Il était donc difficile de l'utiliser indépendamment de cette première partie. C'est à ce stade de l'élaboration de notre corpus que nous avons rencontré les premières difficultés méthodologiques. A. Le texte de référence En effet, si le Manifest a été beaucoup traduit, il a également été beaucoup publié en allemand si bien qu'aujourd'hui, il en existe plusieurs versions allemandes. Laquelle retenir pour le corpus? Pour résoudre ce premier problème, nous nous sommes appuyés sur deux ouvrages de référence. D'une part, la Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA), publiée pour la première fois dans les années trente et actuellement en cours de re-publication ; d'autre part, un ouvrage qui constitue une véritable encyclopédie des cinquante premières années de la diffusion du Manifest, à savoir Le Manifeste communiste de Marx et Engels, Histoire et Bibliographie, de Bert Andreas 76. Dans les notes et commentaires sur le Manifest, la Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA) recense cinq textes allemands : deux pour l'année 1848, le second étant une réimpression du premier texte dont la ponctuation était très défectueuse, puis trois versions agréées par les auteurs (c'est-à-dire publiées avec leur consentement officiel), datant respectivement de 1872, 1883 et L'ouvrage de Bert Andreas y ajoute cinq autres textes et suppose qu'il y eut un troisième tirage du texte de 1848 sans qu'on puisse l'établir. Ces cinq textes sont : l'édition dite Hirschfeld de Londres, datant sans doute de 1865 et qui n'est qu'une réimpression du texte de 1848 avec de nombreuses fautes d'impression, une édition londonienne de 1866 qui ne présente aucune différence avec l'édition officielle de 1872, si ce n'est un groupe de mot...die bürgerliche Zivilisation und... qui est omis dans la version de 1872 et les suivantes, l'édition de Chicago de 1871 (réimpression du texte de 1866), l'édition de Londres de (réimpression du texte de 1872), l'édition de Zurich de 1884 (réimpression du texte de 1883) 76 B. Andreas, Le Manifeste communiste de Marx et Engels, Histoire et Bibliographie, , Milan, Feltrinelli, M. Rochard L'établissement du corpus 77

78 Quant aux rééditions postérieures à l'édition officielle de 1890, elles reprennent toutes le texte de En fait, le choix n'est pas si étendu qu'il y paraît. En effet, sur les cinq textes supplémentaires recensés par Bert Andréas, quatre ne sont que des réimpressions de textes antérieurs. Sur les cinq que retient la MEGA, il n'y a que des différences de ponctuation entre les deux textes de 1848, si bien que l'on s'accorde aujourd'hui à considérer la seconde impression de 1848, connue sous le sigle Bu 30 (Bu étant la référence à l'éditeur, 30, le nombre de pages) comme la première version officielle du Manifest plutôt que le texte Bu 23, dont la ponctuation est trop incertaine. En résumé, on peut dire qu'il n'existe en réalité que quatre textes officiels (1848, 1872, 1883 et 1890), et une version officieuse (1866) qui, étant identique (à trois mots près) au texte de 1872 et n'ayant été que très peu diffusée, ne saurait être considérée comme une version à part entière du Manifest. Par voie de conséquence, pour choisir quelle version du Manifest allait figurer dans notre corpus, nous ne pouvions hésiter qu'entre les quatre versions officielles du Manifest, à savoir le texte Bu 30 de 1848, et les deuxième, troisième et quatrième versions (1872, 1883 et 1890), ces trois dernières versions ne présentant que des divergences de détail, sans aucune conséquence sur le sens des phrases et du texte. Cette énumération des textes du Manifest est certes fastidieuse, mais nous verrons qu'elle revêt une importance certaine dès lors que l'on s'intéresse aux traductions de l'ouvrage. La question des traductions ne permet en effet aucun arbitraire quant au choix du texte de référence. En fin de compte, c'est cette question des traductions du Manifest qui nous a guidés quant au choix du texte allemand devant figurer dans notre corpus. En effet, la plupart des traductions françaises ayant été établies à partir du texte Bu 30 de 1848, il nous a paru nécessaire de lui donner la priorité. Mais toutes les traductions françaises n'ont tout de même pas été réalisées à partir de ce texte. C'est pourquoi nous avons retenu la méthode de présentation adoptée par la MEGA, par les Marx-Engels Werke (MEW) 77 et par l'édition bilingue allemand-français publiée par E. Bottigelli, à savoir présenter l'une des quatre versions officielles et indiquer en bas de page les variantes des trois autres versions officielles, le texte de base étant pour nous la version Bu 30 de Cette méthode permet à la fois de donner la priorité au texte le plus traduit en français, sans exclure totalement les versions utilisées par certains traducteurs, et de faire apparaître l'absence de différences fondamentales entre ces quatre versions de sorte que l'on puisse dire que grosso modo, toutes les traductions françaises du Manifest ont été faites à partir de textes identiques. À partir de là, il nous restait à constituer la partie française de notre corpus composée d'une ou de plusieurs traductions du Manifest. 77 Cf. MEGA, 1.Abteilung, tome 6 et MEW, tome L'établissement du corpus M. Rochard 2009

79 B. Les traductions Il convient de noter que nous avons délaissé la méthode de l'expérience in vitro consistant, soit à présenter une traduction de notre extrait du Manifest effectuée par nos soins, soit à faire appel à des traducteurs de notre choix qui auraient, par leur travail, participé à l'élaboration des traductions françaises figurant au corpus. Selon nous en effet, dans le cadre d'une telle expérience, le ou les traducteurs ne travaillent pas dans les conditions habituelles de leur profession, mais pour les besoins de la cause d'une étude consacrée à la traduction. L'objectif du travail n'est donc pas le même que le nôtre. Dès lors, notre étude ne permettrait plus de rendre compte de ce que font dans la pratique les traducteurs d'un auteur comme Marx, mais porterait sur une réalité taillée sur mesure. La méthode in vitro nous conduirait donc à nous écarter de l'un de nos objectifs essentiels, à savoir donner une idée de l'écart qui subsiste entre les progrès de la recherche et la réalité pratique que représente le travail des professionnels de la traduction. C'est donc ce rejet de l'expérience in vitro qui nous a amené à constituer la partie française de notre corpus à l'aide de traductions déjà publiées du Manifest. Mais là encore, nous n'avions que l'embarras du choix! Si la première traduction française ne date que de 1885, les éditions françaises du Manifeste du parti communiste sont cependant très nombreuses. Il nous a donc fallu fixer des critères de sélection. Mais quels sont-ils? En règle générale, nous avons évité de reproduire plusieurs traductions d'un même traducteur. Nous n'avons fait qu'une seule exception partielle à cette règle en présentant la première traduction française du Manifest (celle de L. Lafargue) dans sa version originale et dans sa version révisée (notamment par Engels luimême). On verra d'ailleurs dans le corpus que ces deux versions sont présentées en deux colonnes parallèles. Nous avons écarté la possibilité de présenter plusieurs traductions publiées par un même éditeur, afin de ne pas donner une place particulière au travail d'une maison d'édition particulière plutôt qu'une autre (cela concerne les Éditions sociales et Gallimard). Nous avons rejeté les traductions pour lesquelles il n'était pas possible d'établir la nationalité et la langue maternelle du traducteur (cela concerne la traduction publiée par les Éditions de Pékin et une traduction trotskyste parue en Belgique). Enfin, en règle générale, nous avons rejeté les traductions pour lesquelles il n'était pas possible d'établir formellement ou par déduction sur quelle version du texte allemand elles avaient été faites. Toutefois, nous avons retenu la traduction de Laura Lafargue qui ne donnait pas de référence au texte allemand utilisé pour son travail, mais dont il est certain qu'elle n'a pas été établie à partir du texte de 1848, mais sur la base de l'une des deux versions, extrêmement voisines, de 1872 ou 1883, comme nous le verrons ultérieurement. M. Rochard L'établissement du corpus 79

80 En fonction de ces quatre critères, nous avons abouti à un échantillon de cinq traductions (plus une révision) : 1. La traduction de Laura Lafargue parue en 1885 en feuilleton dans le journal Le Socialiste, organe du Parti ouvrier, du 29 août au 7 novembre 1885, sous la rubrique Variétés. Nous avons présenté cette traduction avec sa version révisée par Engels, puis Amédée Dunois, parue quant à elle en brochure en Une seconde traduction ancienne, celle de Jacques Molitor qui fut publiée, assortie de notes du traducteur signalant les principales divergences de son travail avec les traductions françaises existantes (celle de L. Lafargue et celle de Charles Andler de 1901). 3. La traduction présentée par Maximilien Rubel dans le cadre de la publication des Œuvres complètes de Marx dans la collection La Pléiade, chez Gallimard. 4. L'une des traductions d'émile Bottigelli, à savoir celle qui est parue en édition bilingue, chez Aubier-Montaigne. 5. Enfin, la traduction établie par Michèle Tailleur pour les Éditions sociales, c'est-à-dire des éditions liées à un parti se réclamant du marxisme. Cet échantillon étant établi, il nous reste à préciser sur quelles versions du texte allemand les traducteurs ont travaillé. À cet égard, quatre des cinq traducteurs ont donné des indications. Seule, la traduction de Laura Lafargue, comme nous l'avons vu, n'en donne aucune. C'est d'ailleurs souvent le cas pour les traductions du Manifest parues dans des périodiques ou éditées en brochures par de petits groupes politiques. Pour ce qui concerne cette traduction de la fille de Marx, l'examen de son travail permet cependant de dire qu'elle n'a pas été établie à partir du texte allemand de En effet, elle n'en reproduit pas les deux caractéristiques principales qui doivent normalement transparaître à la traduction. C'est ainsi qu'au 25 e paragraphe du texte allemand 78, Laura Lafargue n'a pas rendu le Wir haben aber gesehen de l'original de 1848, mais le Wir haben also gesehen des versions de 1872 et 1883 (également repris en 1890, date cependant postérieure à la traduction de L. Lafargue) ; la traductrice a en effet écrit : Voici donc le résumé de ce que nous avons vu 79. De même, on ne retrouve pas la traduction de Zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse 80, mais celle de zur Beförderung der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse des versions de 1872 et Il est de toute façon logique que Laura Lafargue ait plus facilement pu disposer d'un texte de 1872 ou de 1883 que d'un texte de 1848, car à l'époque où elle a entrepris sa traduction (1885), les brochures de 1848 devaient être extrêmement rares. En outre, rien n'indique qu'elle ait pu travailler sur l'un des textes non officiels, car la plupart du Cf. annexe p. 9. Cf. annexe, p. 16. Cf. 27e paragraphe du texte de 1848, annexe, p L'établissement du corpus M. Rochard 2009

81 temps les deux auteurs n'en reçurent pas même un exemplaire en raison de la diffusion très restreinte de ces brochures non officielles. C'est pourquoi, nous nous rangeons à l'avis de Bert Andréas selon lequel cette traduction a été faite sur le texte allemand de l'une des deux éditions de 1872 ou Les caractéristiques de ces deux textes étant reproduites au corpus sous forme de notes de bas de page, on pourra constater qu'il s'agit de deux textes quasiment identiques. C'est pourquoi, nous pouvons dire que nous avons pu déterminer le texte allemand sur lequel L. Lafargue a travaillé. Les quatre autres traductions se réfèrent au texte de 1848 (dit Bu 30). Le travail de J. Molitor ne laisse aucun doute à ce sujet : il est totalement et scrupuleusement fidèle aux caractéristiques du texte Bu 30 de Cela est plus évident encore pour le travail d'émile Bottigelli qui donne, chez Aubier- Montaigne, le texte allemand de 1848 parallèlement à sa traduction. Dans le cas de M. Rubel, on pouvait avoir quelques doutes. Dans un avertissement, le traducteur a certes précisé qu'il avait travaillé sur le texte Bu 30 de Mais, il n'a pas traduit le mot aber, dans le Wir haben aber gesehen de et s'est contenté de Nous l'avons vu 84. De même, il n'a pas traduit les quatre mots der bürgerlichen Zivilisation und de l'expression zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse 85. On pouvait donc se demander si M. Rubel ne s'était pas trompé dans ses références. En fait, interrogé par nos soins, il a reconnu que l'omission des quatre mots était involontaire et due à une erreur de relecture. Il nous a confirmé avoir travaillé sur le texte Bu 30 reproduit par l'édition MEGA et il a promis de rectifier l'erreur pour le 6 e tirage du tome 1 des Œuvres de Marx dont il assure la publication. Quant à la non-traduction du mot aber, elle est bien volontaire et n'implique pas que le traducteur ait travaillé sur une autre version du Manifest. Enfin, le travail de M. Tailleur est également fondé sur le texte de 1848, chose confirmée par les notes de bas de page qui donnent la traduction des variantes significatives pour le lecteur français des versions de 1872, 1883 et Seul écart vis-à-vis du texte de 1848, M. Tailleur a préféré traduire le Wir haben also gesehen de , plutôt que le Wir haben aber gesehen de Il semble là encore qu'il s'agisse d'un choix délibéré qui ne puisse remettre en question la référence au texte de Cf. B. Andréas, Le Manifeste de Marx et Engels..., op. cit., p Cf. M. Rubel, in: K. Marx, Œuvres, Économie, tome 1, op. cit., p.160. Cf. annexe, p. 9. Cf. annexe, p. 29. Cf. annexe, p. 10 pour le texte allemand et p. 29 pour la traduction de M. Rubel. M. Tailleur, in: K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Éditions Sociales, 1976, p. 27. Cf. annexe, p. 9 pour le texte allemand et p. 37 pour la traduction de M. Tailleur. M. Rochard L'établissement du corpus 81

82 À l'issue de cette enquête rébarbative, mais nécessaire, nous pouvons dire que notre corpus se compose : 1. du texte allemand du Manifest de 1848, accompagné, en notes de bas de page, des variantes des versions officielles de 1872, 1883 et d'une traduction établie par L. Lafargue, traductrice de langue maternelle non française (langue maternelle allemande et éducation anglaise, sur un texte de 1872/ de la version révisée de cette traduction, révision assurée par l'un des auteurs allemands, Engels, et l'éditeur français du Manifeste dans les années vingt, A. Dunois de quatre versions établies par des traducteurs de langue française sur la base du texte de Le corpus étant maintenant bien délimité et établi, nous devons passer à l'examen des problèmes pratiques de traduction posés par le Manifest der kommunistischen Partei de Marx et Engels, examen qui commencera de façon très classique par une lecture attentive du texte à traduire Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, p. 11, colonne 1. Cf. annexe p. 11, colonne 2. Cf. annexe, p. 19, 24, 29 et L'établissement du corpus M. Rochard 2009

83 2. La lecture préalable du texte de référence Que fait un traducteur qui se prépare à traduire un texte? Il commence par le lire attentivement. Cela lui permet d'une part d'acquérir une vision d'ensemble du texte et d'autre part de cerner les difficultés particulières qu'il risque de rencontrer. Dans le travail de recherche que nous effectuons, nous ne voulons pas présenter une traduction de l'ensemble de l'extrait du Manifest que nous avons choisi. Notre objectif consiste à voir jusqu'à quel point la démarche théorique que nous avons proposée pour la traduction des termes marxistes peut s'appliquer dans la pratique. Mais nous avons vu que pour résoudre les difficultés terminologiques posées par la traduction des ouvrages de Marx, il fallait prendre appui sur la logique interne au texte à traduire, logique avec laquelle le traducteur se familiarise à la lecture du texte de référence. C'est la raison pour laquelle, avant même de traiter des problèmes terminologiques posés par le Manifest, il convient de lire attentivement notre texte de référence. Avec le premier chapitre du Manifest, on entre de plain-pied dans le sujet et l'on perçoit immédiatement de quel domaine Marx et Engels veulent entretenir leurs lecteurs. Pour le traducteur, c'est une chose importante, car il va savoir d'emblée dans quel domaine il va travailler et donc quelles connaissances sont susceptibles de lui servir. A. La nature du texte Dès les premiers paragraphes, le Manifest apparaît comme l'exposé d'une certaine philosophie de l'histoire : «Die Geschichte aller bisherigen Gesellschaft ist die Geschichte von Klassenkämpfen 92.» Cette philosophie de l'histoire se distingue tout de suite de celle de Hegel pour lequel le mouvement de l'histoire se confond avec celui des idées ; pour Marx et Engels par contre, l'histoire est gouvernée par la lutte des classes, c'est-à-dire par l'évolution des classes sociales et de leurs antagonismes : «Freier und Sklave, Patrizier und Plebeier, Baron und Leibeigener, Zunftbürger und Gesell, kurz, Unterdrücker und Unterdrückte standen in stetem Gegensatz zueinander, führten einen ununterbrochenen, bald versteckten, bald offenen Kampf, einen Kampf, der jedesmal mit einer 92 Cf. annexe, p. 6. M. Rochard La lecture préalable du texte de référence 83

84 revolutionären Umgestaltung der ganzen Gesellschaft endete oder mit dem gemeinsamen Untergang der kämpfenden Klassen 93.» Dans la suite du texte, à travers l'exemple de la bourgeoisie, Marx et Engels s'attachent à montrer que la domination d'une classe sur l'autre est liée au développement économique de la société. «Wir sehen also, wie die moderne Bourgeoisie selbst das Produkt eines langen Entwicklungsganges, einer Reihe von Umwälzungen in der Produktions- und Verkehrsweise ist 94.» Philosophie de l'histoire, évolution des classes sociales et développement économique, telles sont les trois clés essentielles pour comprendre le Manifest. Une fois que le traducteur détient ces trois clés, il est en mesure de saisir les grandes lignes de ce texte philosophique, économique et social. B. Les grandes lignes du texte Dans cette première partie du chapitre Bourgeois und Proletarier, les deux auteurs se livrent à une analyse du rôle de la bourgeoisie depuis l'ère féodale jusqu'à l'époque moderne en lien avec le développement économique de la société. Pour ce faire, ils commencent par situer historiquement la société bourgeoise et la classe bourgeoise dans le développement général de l'humanité : «Aus den Leibeigenen des Mittelalters gingen die Pfahlbürger der ersten Städte hervor ; aus dieser Pfahlbürgerschaft entwickelten sich die ersten Elemente der Bourgeoisie 95.» La classe bourgeoise naît donc avec le développement des villes au Moyen Âge et c'est là que se trouvent les racines de la société moderne. Puis s'appuyant sur leur philosophie de l'histoire, Marx et Engels expliquent comment cette classe a accédé à sa position dominante à partir des Grandes Découvertes qui lui ont permis d'accroître son rôle économique pour rejeter progressivement dans l'ombre les classes dominantes du Moyen Âge. Et ils montrent que plus la bourgeoisie voyait son rôle économique s'accroître, plus elle gagnait en pouvoir politique. Mais pour les deux auteurs, cette prépondérance économique et politique de la bourgeoisie s'est traduite par un bouleversement profond de l'ensemble de la société, comme ils s'attachent à le démontrer dans les pages qui suivent l'affirmation du rôle révolutionnaire joué par la bourgeoisie au cours de l'histoire 96. Mais au moment même où ils viennent d'achever leur description des réalisations merveilleuses de la bourgeoisie, réalisations qui ont bouleversé le monde et qui les laissent rêveurs ( Welch früheres Jahrhundert ahnte, daß solche Produktionskräfte im Schoße der gesellschaftlichen Arbeit schlummerten 97 ), Marx et Engels font basculer tout le texte et commencent à expliquer pourquoi l'on doit considérer qu'à l'instar des Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, p. 9. Cf. annexe, p La lecture préalable du texte de référence M. Rochard 2009

85 classes dominantes de l'ère féodale, le rôle de la bourgeoisie doit prendre fin, leur conclusion étant : «Die Waffen, womit die Bourgeoisie den Feudalismus zu Boden geschlagen hat, richten sich jetzt gegen die Bourgeoisie selbst 98.» Enfin, Marx et Engels nous laissent entrevoir quelle classe sociale est à même de prendre la relève de la bourgeoisie : «Aber die Bourgeoisie hat nicht nur die Waffen geschmiedet, die ihr den Tod bringen, sie hat auch die Männer erzeugt, die diese Waffen führen werden -die modernen Arbeiter, die Proletarier 99.» Les grandes lignes du texte sont là. La logique du texte y est inscrite. Par une lecture attentive de cet extrait du Manifest, nous avons donc pu nous saisir du fil d'ariane de la traduction dont nous aurons besoin pour traduire les expressions relevant de la terminologie marxiste que nous allons rencontrer. C. Les difficultés terminologiques Au début de la lecture d'un texte à traduire, les difficultés terminologiques apparaissent comme de véritables obstacles à la compréhension du texte. Aussi, comme souvent lorsque le processus de compréhension devient plus difficile ou n'avance que par saccades, le traducteur a tendance à recourir à un transcodage mental pour essayer de comprendre un peu mieux les termes et avancer sa lecture, dans l'espoir que la suite du texte lui apportera la lumière. Mais au fur et à mesure que la logique du texte se dessine, les termes semblent mieux s'intégrer dans l'ensemble du texte et le réflexe de transcodage tend à céder la place à une compréhension continue du sens du texte. Ce phénomène conduit souvent les traducteurs à entreprendre une seconde lecture de leur texte une fois qu'ils en ont dégagé les grandes lignes et la logique générale. Une fois la première lecture achevée, le traducteur est en effet mieux armé pour se pencher sur le détail du texte et notamment sur les difficultés terminologiques, sans céder à la fascination que peut exercer l'apparence linguistique des mots mal connus. En appliquant cette méthode de double lecture à notre extrait du Manifest, nous avons été amenés à établir une distinction entre deux types de terminologies au sein du texte : une terminologie interne composée de termes créés par Marx ou de termes auxquels Marx a donné un sens nouveau, et une terminologie externe empruntée à des domaines spécialisés auxquels Marx et Engels font référence dans leur ouvrage. La terminologie interne de Marx a véritablement atteint sa maturité dans le Kapital et elle n'est encore qu'en formation dans le Manifest. Dans ce dernier ouvrage, elle Cf. annexe, p. 10. Cf. annexe, p. 10. M. Rochard La lecture préalable du texte de référence 85

86 apparaît surtout dans les termes formés à partir du mot Verhältnis (-se). On peut dire que l'utilisation de ce mot par Marx est caractéristique dans la mesure où elle semble rare chez les auteurs de son époque ou des décennies antérieures. On remarquera en particulier que le mot Verhältnis ne fait absolument pas partie intégrante de la terminologie de Hegel. Quant à la terminologie externe, elle relève dans le Manifest essentiellement de domaines tels que l'histoire sociale de l'antiquité et du Moyen Âge. C'est ainsi que Marx et Engels utilisent des termes spécialisés comme Patrizier, Plebejer, Ritter pour ce qui concerne la Rome antique ou Zunftbürger, Geselle, Baron, Leibeigener, Pfahlbürger lorsqu'ils décrivent l'organisation sociale de l'époque féodale. Ce phénomène de double terminologie n'est d'ailleurs pas propre à Marx et Engels. On le rencontre chez d'autres philosophes qui se sont efforcés d'illustrer leur raisonnement par des exemples relevant d'autres domaines de la connaissance. Ainsi l'œuvre des philosophes grecs témoigne de leurs connaissances en mathématiques, physique ou astronomie. Pascal et Descartes s'inscrivent également dans cette tradition de réflexion scientifique des philosophes. Hegel a cherché à appliquer sa logique à l'astronomie, mais il a également abordé le droit et l'économie. C'est la raison pour laquelle on constate chez de tels auteurs un mélange entre leur propre terminologie et celle des domaines scientifiques qu'ils abordent. On rencontre ce phénomène de double terminologie en d'autres occasions ; ainsi, dans les premiers articles et ouvrages des chercheurs de l'esit cohabitent fréquemment une terminologie externe héritée de la linguistique et une terminologie interne née de cette nouveauté que constituait la Théorie du Sens. L'effet produit par ce recours à une double terminologie consiste à affirmer la rigueur du raisonnement ; lorsque Marx et Engels veulent par exemple exposer leur philosophie de l'histoire ils montrent, par l'utilisation précise de la terminologie de l'histoire sociale parallèlement à leur propre terminologie, qu'ils avancent sur un terrain connu. Ainsi, ils font apparaître que leur théorie repose sur une analyse précise de l'histoire. De même, lorsque les chercheurs de l'esit ont voulu asseoir la Théorie du Sens, avec sa terminologie propre, en se démarquant des théories linguistiques de la traduction, ils ont montré qu'ils connaissaient bien la linguistique, et son vocabulaire. Par là même, ils ont donné du poids à leur démonstration sur les insuffisances des théories linguistiques antérieures et la nécessité de présenter une nouvelle théorie. Par-delà l'utilité que présente cette double terminologie pour les auteurs, la distinction entre terminologie interne et externe que nous avons introduite nous parait importante dans la mesure où le traitement de ces deux terminologies requiert pour le traducteur des connaissances et une documentation sensiblement différentes. Dans le cas de la terminologie interne, le traducteur devra essentiellement s'appuyer sur ses connaissances du sujet traité par l'auteur, de sa pensée et sur la logique interne au texte à traduire, enfin sur l'œuvre de l'auteur La lecture préalable du texte de référence M. Rochard 2009

87 En revanche, pour ce qui concerne la terminologie externe, il conviendra d'élargir le champ d'investigation à d'autres domaines et chercher, le cas échéant, dans des ouvrages spécialisés écrits par d'autres auteurs, la réponse à nos problèmes de traduction. En nous faisant prendre conscience de la nécessité de sérier les problèmes terminologiques, l'opération de lecture préalable du texte à traduire montre une fois encore son importance dans le processus de la traduction : elle constitue cette préparation indispensable qui fait que le traducteur ne part pas à l'aventure, mais avance avec des points de repère et d'appui. Mais si nous avons placé les questions terminologiques au centre de notre étude, nous ne devons cependant pas oublier pour autant qu'un texte n'est pas uniquement fait d'une logique et d'une terminologie. À cet égard, la lecture préalable du texte peut nous apporter d'autres informations et notamment sur le style du texte. D. Le style Tout texte a une forme, un style dans le sens large que Jean Delisle donne à ce terme : «Le style est une manière d'écrire. Il est tout ce qui se surajoute à la fonction purement dénotative d'un texte, tout ce qui se superpose à l'information pure et simple 100.» En ce sens, la notion de style n'est pas réservée au seul domaine littéraire ; elle concerne toutes les formes de textes. Avoir conscience de la forme particulière d'un texte à traduire est important pour le traducteur. Si l'on prend par exemple, la presse britannique du mercredi 16 mars 1983 (The Times, The Financial Times, The Daily Telegraph, The Guardian), on constatera que tous ces quotidiens ont fait leur Une sur le nouveau projet de budget britannique pour l'exercice Pourtant, dans chacun de ces journaux, on pourra trouver deux types de textes très différents à ce sujet : d'une part, un bref exposé des mesures annoncées par le Chancelier de l'échiquier ; d'autre part, les commentaires des principaux éditorialistes de ces quotidiens. Dans le premier cas, le traducteur devra respecter la sécheresse de style du texte : des phrases brèves, aux formes grammaticales simplifiées, qui mettent en relief le caractère technique des mesures annoncées : allégements fiscaux pour les entreprises et les particuliers, mesures de relèvement des allocations familiales, stricte limitation du déficit budgétaire. Dans le second cas, le traducteur devra apporter un plus grand soin à la formulation des idées, aux effets de style, aux images afin de mieux faire passer l'approbation, l'hostilité, ou le scepticisme du commentateur ou ses allusions aux échéances électorales qui attendent Mme Thatcher. Il en va de même pour le Manifest ; c'est un ouvrage dont la forme a été mûrement réfléchie. On sait en effet qu'engels avait préparé un premier projet de manifeste, sous la forme commune à l'époque pour les propagandistes, d'un catéchisme 100 J. Delisle, L'Analyse du Discours comme Méthode de Traduction, Ottawa, 1980, p M. Rochard La lecture préalable du texte de référence 87

88 révolutionnaire. Ce projet, intitulé Grundsätze des Kommunismus, était rédigé sur le mode des questions et des réponses que s'échangeaient le maître et l'élève 101. Puis Engels demanda à Marx de reprendre le projet sous une autre forme, dans une lettre du 24 novembre 1847 : «Réfléchis un peu à la profession de foi. Le mieux serait, à mon avis, d'abandonner la forme de catéchisme et de l'intituler : Manifeste communiste. Comme il faudrait y parler plus ou moins d'histoire, la forme adoptée jusqu'ici ne peut guère convenir. J'apporterai le projet de la section parisienne, fabriqué par moi. Il est purement narratif, mais fort mal rédigé, dans une terrible hâte. [...] 102» Il y avait donc bien là une volonté délibérée d'écrire autrement que les propagandistes ne l'avaient fait jusqu'ici et c'est cette volonté qui transparaît dans la forme beaucoup plus élaborée du Manifest par rapport à celle des Grundsätze. À la lecture du Manifest, on se sent en effet en présence d'un texte de forme assez littéraire. On peut y relever un certain goût de l'image, même si ces images peuvent sembler correspondre à un style aujourd'hui passé de mode. L'image la plus célèbre du Manifest est sans doute celle que l'on trouve dans le passage ci-après. «Sie [die Bourgeoisie, NdR] hat die heiligen Schleier der frommen Schwärmerei, der ritterlichen Begeisterung, der spießbürgerlichen Wehmut in dem eiskaltem Wasser egoistischer Berechnung ertränkt 103.» Mais on retrouve également ce goût de l'image dans la phrase suivante : «Die wohlfeilen Preise ihrer Waren sind die schwere Artillerie, mit der sie alle chinesischen Mauern in den Grund schießt, mit der sie den hartnäckigsten Fremdenhaß der Barbarei zur Kapitalulation zwingt 104.» De telles images font partie intégrante du vouloir dire des auteurs. Elles leur permettent d'insister sur le caractère violent et impitoyable qu'a pris la conquête du pouvoir économique absolu par la bourgeoisie au cours de l'histoire. De même, d'autres effets de style viennent appuyer la démonstration. Ainsi, au deuxième paragraphe du texte, l'énumération des couples antagoniques Freier und Sklave, Patrizier und Plebejer, Baron und Leibeigener, Zunftbürger und Gesell, avec le recours à la déclinaison forte (sans article), vient renforcer l'idée que l'histoire a toujours été faite de ces face à face sociaux. Autre exemple, à partir du 13e paragraphe 105, on compte six paragraphes consécutifs commençant tous par Die Bourgeoisie. Le procédé n'est ensuite abandonné que l'espace d'un paragraphe, puis reprend pour cinq nouveaux paragraphes F. Engels, Brief an Marx, , traduite par M. Rubel, in: K. Marx, Œuvres, Économie, t.1, op. cit., p F. Engels, ibidem, p Cf. annexe, p. 7. Cf. annexe, p La lecture préalable du texte de référence M. Rochard 2009

89 Or, tous ces paragraphes sont consacrés à l'œuvre de la bourgeoisie parvenue au fait de sa gloire, comme l'indique cette interrogation rêveuse sur laquelle se conclut ce passage : «Welch früheres Jahrhundert ahnte, daß solche Produktivkräfte im Schoße der gesellschaftlichen Arbeit schlummerten? 106» Et c'est alors que le lecteur sent tout le texte basculer, car immédiatement après ce crescendo à la gloire de la bourgeoisie, les auteurs nous ramènent sur terre et la description lyrique fait aussitôt place à une analyse sans fard qui annonce le verdict de l'histoire condamnant la bourgeoisie à périr par les armes qui avaient abattu la féodalité. Le traducteur ne saurait négliger de telles caractéristiques du texte qui lui donnent ce style que nous pourrions qualifier de romantisme révolutionnaire. Ce style correspond d'ailleurs parfaitement à l'époque qui est également celle d'un Victor Hugo de plus en plus engagé dans le combat politique : «Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi, Qui put être, et que rien ne peut plus faire éclore, C'est la lueur du sang qui se mêle à l'aurore. Les révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel dans leur mal passager. Les révolutions ne sont que la formule De l'horreur qui pendant vingt années s'accumule 107.» Mais s'ils sont romantiques et révolutionnaires, Marx et Engels font aussi partie de cette intelligentsia cosmopolite qui se déplace de capitale en capitale à travers l'europe. Cette condition de perpétuels exilés transparaît dans le vocabulaire des auteurs, à la lecture de leur ouvrage. E. Les mots étrangers Par delà l'influence permanente du français sur la langue allemande, les textes de Marx témoignent de l'influence que les nombreux contacts de Marx avec les socialistes français ont exercée sur sa façon de s'exprimer. On remarquera notamment que Marx utilise concurremment et dans le même sens les mots Exploitation et Ausbeutung, le second étant beaucoup plus courant en allemand 108. On remarquera toutefois que cette influence française ne s'exerce pas de la même façon sur les différentes catégories de mots. Dans l'ensemble, les substantifs sont souvent d'origine française (ou latine). Les substantifs de forme allemande sont assez fréquemment des substantifs d'origine verbale Cf. annexe, p. 9. Cf. annexe, p. 9. V. Hugo, En Marche (juin 1846), in: Les Contemplations, Paris, 1972, p Cf. annexe, p. 8 (Exploitation) 1 ère ligne du 6 e paragraphe et p. 7 (Ausbeutung) deux dernières lignes avant-dernière ligne et p. 10, deuxième paragraphe.. M. Rochard La lecture préalable du texte de référence 89

90 En revanche, l'immense majorité des verbes sont allemands (sauf revolutionieren, existieren, produzieren, zentralisieren, agglomerieren (!) et konzentrieren ). Ces caractéristiques du vocabulaire du Manifest ne transparaissent pas nécessairement dans une traduction française dans la mesure où l'influence sur le texte allemand vient précisément du français. Toutefois, le traducteur est obligé d'en tenir compte, car il lui faudra bien se garder de reprendre, sans autre forme de procès, les mots français correspondant aux mots germanisés par Marx. Qu'il s'agisse de style, de vocabulaire, de terminologie de logique interne ou de détermination du sujet, on voit bien que la lecture préalable du texte à traduire est un exercice indispensable. Cette lecture attentive permet au traducteur de préparer une véritable topographie du texte, de bien le connaître et de s'en imprégner. Cette lecture est d'autant plus importante qu'elle est non seulement une introduction à la connaissance d'un texte, mais encore un entraînement à ce mouvement de va-etvient permanent du général au détail et du détail au général qui rythme le travail du traducteur, du sujet et de la logique du texte à la terminologie, du style général à l'agencement de la phrase et à la tournure idiomatique La lecture préalable du texte de référence M. Rochard 2009

91 3. La traduction des termes marxistes dans le Manifest Lorsqu'en lisant la traduction d'une œuvre de Marx, le lecteur bute sur ces termes qui renvoient aux principaux concepts marxistes, la lecture devient aussitôt plus difficile, plus laborieuse. Le lecteur ressent soudain un malaise, car il a l'impression de ne plus tout à fait comprendre l'ouvrage. Ce malaise, nous l'avons éprouvé à la lecture des traductions que nous avons rassemblées au corpus. Qui plus est, pour celui qui connaît le texte allemand du Manifest, l'imprécision de ces termes et leur caractère souvent hermétique en français sont plus pénibles qu'un effet de style mal rendu ou la traduction d'un verbe dans laquelle on ne retrouve pas toute la force d'évocation du mot allemand. Ce malaise est en effet d'autant plus grand que l'on se sent, en présence de cette terminologie marxiste, au cœur du vouloir dire des auteurs. En lisant ces traductions du Manifest, nous nous sommes en particulier arrêté sur des expressions comme rapports de production ou rapports de propriété, mais aussi de manière plus générale sur les traductions du mot allemand Verhältnis (-se). Ce mot revient en effet assez fréquemment sous la plume de Marx, à la fois dans des termes marxistes et dans diverses expressions. Marx et Engels l'utilisent à plusieurs reprises dans notre extrait du Manifest. C'est pourquoi, il nous a paru bon de nous consacrer plus particulièrement à sa traduction dans les pages qui vont suivre. Cela étant, il convient de noter que des formules comme rapports de production ou rapports de propriété sont des traductions tout à fait classiques des termes Produktionsverhältnisse ou Eigentumsverhältnisse qui font partie intégrante de la terminologie marxiste. Ces formules françaises sont utilisées par les marxistes français qui voudraient généralement les voir reprises dans les traductions des œuvres de Marx. En somme, il s'agit là de manifestation du phénomène de traduction dogmatique où l'on pose pour principe : Verhältnis (-se) = rapport (-s) Est-ce à dire que toutes les traductions présentées au corpus obéissent à ce principe dogmatique? En fait, les choses ne sont pas si simples, comme nous allons le voir en examinant le travail des traducteurs. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 91

92 92 3. La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

93 3.1. Les traducteurs face à la terminologie marxiste du Manifest À la lecture comparée du texte allemand et des traductions, une première constatation s'impose, rassurante de prime abord : aucun traducteur n'a respecté en toutes circonstances, la traduction classique Verhältnis (-se) = rapport (-s). En somme, il semblerait que le dogme ne se soit pas totalement imposé à nos traducteurs! Par-delà cette observation générale, nous allons essayer d'examiner les différentes traductions selon un ordre qui reflétera l'utilisation plus ou moins intense que les traducteurs ont faite de cette équation. Nous commencerons notre étude par la traduction du Manifest publiée par les Éditions sociales. Cette traduction est présentée comme la traduction de L. Lafargue, revue par Michèle Tailleur. En fait, cette traduction n'a que peu de chose à voir avec les deux versions de la traduction de L. Lafargue que nous avons présentées au corpus. Qui plus est, L. Lafargue a travaillé sur un texte de 1872 ou 1883, alors que la traduction de M. Tailleur a été établie à partir d'un texte de C'est pourquoi nous considérerons qu'il s'agit de la traduction de M. Tailleur ou des Éditions sociales. A. La traduction de M. Tailleur 109 Pour ce qui concerne l'extrait du Manifest retenu pour la présente étude, on notera tout d'abord : que sur les sept pages de la traduction de M. Tailleur présentées en annexe, on ne trouve qu'un seul cas où le mot allemand Verhältnis (-se) n'a pas été traduit par le mot français rapport (-s), et qu'il s'agit d'un cas où l'emploi du mot allemand ne relevait pas de la terminologie propre de Marx (terminologie interne). Pour compléter cette remarque, il faut ajouter que, sur l'ensemble de sa traduction, M. Tailleur n'a renoncé à traduire le mot allemand par le français rapport (-s) que lorsque l'emploi du mot allemand ne relevait pas de la terminologie marxiste. C'est en page 35 de l'annexe que l'on trouvera ce passage qui semble avoir échappé à cette règle qui, de fait, a conduit la traductrice à rendre systématiquement Verhältnis (- se), dans la terminologie marxiste, par rapport (-s) ; C'est ce passage que nous reproduisons ci-après, parallèlement au passage allemand correspondant. 109 Cf. annexe, p. 34. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 93

94 Die Bourgeoisie, wo sie zur Herrschaft gekommen, hat alle feudalen, patriarchalischen, idyllischen Verhältnisse zerstört 110. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques 111. Bien qu'intervenant en marge de cette étude sur la terminologie marxiste, ce passage et sa traduction appellent immédiatement un certain nombre de commentaires. M. Tailleur, comme tous les traducteurs dont nous verrons le travail, a voulu traduire le mot Verhältnisse par un mot français unique, s'appliquant, comme le mot allemand, aux trois adjectifs féodales, patriarcales et idylliques. Il s'agit là d'un procédé caractéristique de la traduction linguistique : à un mot doit correspondre au autre mot et un seul. Mais que l'on traduise Verhältnisse par relations (L. Lafargue, M. Tailleur), rapports (E. Bottigelli) ou conditions (J. Molitor, M. Rubel), le substantif ne convient pas aux trois adjectifs à la fois : que sont des relations ou des rapports féodaux, que sont des conditions patriarcales? Ces formulations ne sont guère évocatrices. Alors, une fois encore, il faut aller plus loin que les mots de la langue. Marx et Engels se réfèrent ici aux changements intervenus entre la société féodale et la société bourgeoise. Comme l'indique la phrase du Manifest qui suit immédiatement le passage, les feudalen Verhältnisse désignent les relations humaines à l'ère féodale, relations régies par la soumission de chacun à ses supérieurs naturels, du serf jusqu'à Dieu. Quant aux patriarchalischen Verhältnisse, elles font allusion aux relations patriarcales entre le maître et le compagnon dans les corps de métier 112 toujours à l'époque féodale. Enfin, die idyllischen Verhältnisse fait référence à la vision idéalisée des relations humaines qui caractérise l'esprit chevaleresque du Moyen Âge. Il est donc difficile de mettre sur le même plan ce qui est général (la féodalité) et ce qui est plus particulier (les corporations et la chevalerie), même si Marx le fait en allemand. C'est pourquoi nous proposons de traduire la phrase de la façon suivante : «Partout où elle s'est emparée du pouvoir, la bourgeoisie a foulé aux pieds les principes qui régissaient les relations entre les hommes à l'époque féodale, en les dépouillant du caractère patriarcal ou idyllique qu'elles pouvaient prendre.» Pour revenir à la traduction du mot Verhältnis dans des cas relevant plus particulièrement de la terminologie marxiste, la traduction de M. Tailleur nous donne une solution unique à la traduction de ce mot allemand, comme en témoignent les extraits que l'on trouvera ci-après Cf. annexe, p. 7. Cf. annexe, p. 35. Cf. K. Marx, F. Engels, Die deutsche Ideologie, op. cit. pp La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

95 Extrait 1. Extrait 2. Extrait 3. Extrait 4. Extrait 5. Die Bourgeoisie hat dem Familienverhältnis seinem rührend-sentimentalen Schleier abgerissen und es auf ein reines Geldverhältnis zurückgeführt 113. Die Bourgeoisie kann nicht existieren, ohne die Produktionsinstrumente, also die Produktionsverhältnisse, also sämtliche gesellschaftlichen Verhältnisse fortwährend zu revolutionieren 115. Alle festen, eingerosteten Verhältnisse, mit ihrem Gefolge von altehrwürdigen Vorstellungen und Anschauungen werden aufgelöst, alle neugebildeten veralten, ehe sie verknöchern können 117. Die Produktions- und Verkehrsmittel, auf deren Grundlage sich die Bourgeoisie heranbildete, wurden in der feudalen Gesellschaft erzeugt. Auf einer gewissen Stufe der Entwicklung dieser Produktionsund Verkehrsmittel entsprachen die Verhältnisse, worin die feudale Gesellschaft produzierte und austauschte, die feudale Organisation der Agrikultur und Manufaktur, mit einem Wort die feudalen Eigentumsverhältnisse den schon entwickelten Produktivkräften nicht mehr 119. Die bürgerlichen Produktions- und Verkehrsverhältnisse, die bürgerlichen Eigentumsverhältnisse, die moderne bürgerliche Gesellschaft, die so gewaltige Produktions- und Verkehrsrnittel hervorgezaubert hat, gleicht dem Hexenmeister, der die unterirdischen Gewalten nicht mehr zu beherrschen vermag, die er heraufbeschwor. Seit Dezennien ist die Geschichte der Industrie und des Handels nur La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité touchante qui recouvrait les rapports familiaux et les a réduits à de simples rapports d'argent 114. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux 116. Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d'idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier 118. [...] les moyens de production et d'échange sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoisie, ont été créés dans le cadre de la société féodale. À un certain stade d'évolution de ces moyens de production et d'échange, les rapports dans le cadre desquels la société féodale produisait et échangeait, l'organisation sociale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre au degré de développement déjà atteint par les forces productives 120. Les rapports bourgeois de production et d'échange, de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives contre les rapports Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 35. Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 36. Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 36. Cf.annexe, p. 9. Cf. annexe, p. 37. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 95

96 Extrait 6. noch die Geschichte der nur noch die Geschichte der Empörung der modernen Produktivkräfte gegen die modernen Produktionsverhältnisse, gegen die Eigentumsverhältnisse, welche die Lebensbedingungen der Bourgeoisie und ihrer Herrschaft sind 121. Die Produktivkräfte [...] dienen nicht mehr zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse 123. modernes de production, contre les rapports de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et de sa domination 122. Les forces productives [...] ne favorisent plus le développement de la civilisation bourgeoise et les rapports bourgeois de propriété 124. Face à un procédé de traduction aussi systématique (que l'on retrouve dans les traductions de Die deutsche Ideologie publiées par les Éditions sociales) on peut s'interroger : est-ce là le fruit d'une conception de la traduction reposant sur un transcodage pur et simple qui aboutit à établir une équation permanente Verhältnis/rapport? ou encore, est-ce le résultat d'une conception dogmatique de la traduction qui veut que, s'agissant des termes marxistes, il faut reproduire la traduction classique de Verhältnis (-se) par rapport (-s)? Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler notre observation relative à la traduction du Manifest de Michèle Tailleur : l'équation Verhältnis (-se) = rapport (-s) n'y intervient en fait que lorsqu'il s'agit de traduire des termes relevant de la terminologie interne de Marx et ne revêt donc pas un caractère permanent. Cela nous conduit donc à écarter l'hypothèse du transcodage systématique. En revanche, nous avons tout lieu de penser que nous sommes en présence d'un cas de traduction dogmatique dont le seul responsable, à l'origine, est Marx lui-même! En effet, s'il y a bien eu transcodage à l'origine, ce n'est pas le fait des traducteurs de Marx, mais de Marx lui-même qui, en 1846, alors que ses ouvrages antérieurs n'avaient jamais été traduits en français, s'est lancé dans la rédaction en français d'un ouvrage destiné à répondre à l'ouvrage Philosophie de la misère publié par Proudhon. Si l'on compare la traduction du Manifest de M. Tailleur et le passage ci-après de Misère de la philosophie, de Marx, on constate que la traductrice des Éditions sociales n'a fait que reprendre la terminologie établie par Marx lui-même en français : «M. Proudhon, l'économiste, a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie, dans des rapports déterminés de production. Mais ce qu'il n'a pas compris, c'est que ces rapports sociaux déterminés, sont aussi bien produits par les hommes que la toile, le lin, etc. Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et Cf. annexe,p. 9. Cf. annexe, p. 37. Cf. annexe, p. 10. Cf. annexe, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

97 en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel 125.» Lorsqu'un traducteur lit un tel texte pour y puiser des traductions de termes marxistes, il court à sa perte, car il risque fort d'obscurcir sa traduction, voire de la rendre totalement illisible. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faut absolument exclure la possibilité de rendre le mot Verhältnis chez Marx par le mot français rapport. Tout dépend du sens attribué au mot allemand par Marx et du contexte! Ainsi, l'extrait n l de la traduction publiée par les Éditions sociales n'est pas choquant si l'on considère les traductions qu'il donne du mot Verhältnis. Sans doute se serait-on attendu à l'expression relations familiales plutôt que rapports familiaux, mais ces deux expressions relèvent d'emplois voisins ; sans doute aurait-il été préférable de parler de rapports fondés sur l'argent plutôt que de rapports d'argent, même si l'utilisation du mot rapport n'est pas en soi en cause, car elle est conforme à l'analyse de la modification des relations au sein de la cellule familiale avec le développement du capitalisme, analyse que Marx a présentée à plusieurs reprises. Nous n'entendons en aucune manière substituer au dogme qui établit l'équation Verhältnis (-se) = rapport (-s), un nouveau dogme posant pour principe Verhältnis (-se) = relation (-s)! Nous entendons plus simplement réagir à des traductions telles que celles que nous avons rassemblées en annexe en nous plaçant du point de vue d'un praticien de la traduction. En revanche, pour les marxistes français ne connaissant pas l'allemand, le seul point de référence pour juger de la qualité d'une traduction, c'est Marx et plus particulièrement ce qu'il leur a transmis en français (Misère de la philosophie notamment). Toute traduction non conforme à la terminologie française de Marx risque donc d'être purement et simplement rejetée! Or, cette situation pèse directement sur le travail des traducteurs, car ce sont surtout les marxistes français qui sont en mesure de favoriser ou non la diffusion d'une traduction de Marx (nous ne parlons pas ici d'une censure délibérée, mais d'un rejet de fait de certaines traductions). Il s'ensuit que tout traducteur abordant la terminologie d'un auteur tel que Marx peut légitimement avoir le sentiment de pénétrer dans une cage aux lions. Tout son travail sera évalué à l'aune des traductions classiques de cette terminologie : qu'il s'en écarte et sa traduction sera condamnée par les gardiens du dogme! qu'il la reprenne à son compte et il subira les critiques de ceux qui trouvent illisible le jargon marxiste! 125 K. Marx, Misère de la philosophie, in: Œuvres, Économie, p M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 97

98 Les traducteurs des Éditions sociales ont en général opté pour la voie de la traduction dogmatique, qu'il s'agisse ici du Manifest, de Die deutsche Ideologie ou encore des Grundrisse. Ce choix peut se justifier dans la mesure où cent trente ans après la parution de Misère de la philosophie, il est difficile de décréter que l'on va revenir en arrière : le public des lecteurs de Marx est aujourd'hui trop pénétré de ces traductions classiques pour que l'on puisse lui imposer brutalement une retraduction critique de Marx. Pourtant, les deux traducteurs dont nous allons maintenant examiner le travail ont essayé de se détacher des solutions préconisées par la traduction dogmatique. Mais, d'une manière ou d'une autre, ils semblent tout de même avoir subi l'influence de la traduction dogmatique. B. Le compromis mal engagé d'e. Bottigelli et M. Rubel Malgré le jugement peu flatteur qu'émile Bottigelli a porté sur la traduction du Manifest que Maximilien Rubel a présentée chez Gallimard, les traductions de ces deux hommes méritent d'être mises en parallèle 126. Il s'agit certainement des deux principaux pionniers de la traduction des ouvrages de Marx en français après J. Molitor. Par son travail aux Éditions sociales, Émile Bottigelli aura été l'un des premiers à travailler à la publication systématique des œuvres complètes de Marx et Engels dans cette maison d'édition. Quant à Maximilien Rubel, il poursuit son travail d'édition des Œuvres de Marx chez Gallimard, en les rassemblant par gros volumes, les deux premiers étant consacrés aux œuvres économiques, le troisième aux œuvres philosophiques, le quatrième devant rassembler des œuvres politiques. Pour ce qui concerne les traductions du Manifest de ces deux traducteurs, on remarquera tout d'abord un relatif effort d'expression en français, effort qui semble parfois être contrarié par les contraintes du texte allemand. Cette impression est également perceptible dans la traduction de la terminologie interne de Marx. La mise en parallèle des deux traductions met en lumière une attitude très voisine quant à la traduction classique des deux principaux termes marxistes du Manifest, die Produktionsverhältnisse et die Produktions- und Verkehrsverhältnisse (le cas de die Eigentumsverhältnisse étant provisoirement laissé à part) : 126 Mentionnons pour mémoire la traduction qu'a donnée Maximilien Rubel en 1963 dans son édition des Œuvres de Marx dans la bibliothèque de La Pléiade. On ne peut guère dire qu'elle constitue un texte de référence. in: E. Bottigelli, in: K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, op. cit., p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

99 Extrait n Traduction Bottigelli La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner en permanence les instruments de production, donc les conditions de la production, donc l'ensemble des rapports sociaux 128. Traduction Rubel La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l'ensemble des conditions sociales 129. Extrait n Traduction Bottigelli Les conditions bourgeoises de production et d'échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne qui a fait jaillir comme par enchantement des moyens de production et d'échange aussi prodigieux ressemblent au sorcier qui n'est plus capable de maîtriser les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est plus que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et de sa suprématie 131. Traduction Rubel Les conditions bourgeoises de production et de commerce, les rapports de propriété bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore de si puissants moyens de production et de communication, ressemble à ce magicien, désormais incapable d'exorciser les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis plusieurs décennies, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports de production modernes, contre le système de propriété qui est la condition d'existence de la bourgeoisie et de son régime 132. À l'examen de ces deux extraits, on peut dire que les deux traducteurs se sont efforcés de ne pas utiliser la traduction classique Produktionsverhältnisse = rapports de production sans l'accompagner, voire la faire précéder d'une autre traduction, présentée comme synonyme, à savoir conditions de production. Ainsi, la traduction classique du terme allemand prend un relief nouveau. C'est comme si les deux traducteurs avertissaient leurs lecteurs en disant : Attention! Il nous arrive de parler de rapports de production, sans doute parce qu'il s'agit là de l'expression officielle, mais cette traduction ne nous satisfait pas vraiment. Nous doutons un peu de sa validité. C'est pourquoi, notre traduction conditions de production est destinée à venir expliciter la traduction officielle. Si cette hypothèse est exacte, il peut s'agir là d'une forme de compromis intéressante. Mais ce compromis ne facilite pas toujours la lisibilité de la traduction et nous craignons que le lecteur français ne s'y retrouve pas. De plus, le résultat obtenu nous paraît inégal Cf. texte original, annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 31. Cf. annexe, p. 26. Cf. texte original, annexe, p. 9. Cf. annexe, p Cf. annexe, p. 27. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 99

100 Ainsi, E. Bottigelli a incontestablement favorisé la compréhension du raisonnement de Marx en parlant, dans l'extrait n 2, de conditions de production, là où M. Rubel recourt encore à la traduction classique rapports de production 133. On voit bien avec E. Bottigelli, l'enchaînement : s'il y a bouleversement permanent des instruments de production, il y a automatiquement bouleversement des conditions de production ; par exemple, on ne cultive pas la terre dans les mêmes conditions selon que l'on dispose d'un araire et de la force de ses bras ou d'une charrue de huit socs attelée à un tracteur! On peut faire la même comparaison entre un forgeron et une aciérie moderne et l'on verra alors que le passage de l'un à l'autre entraîne également un bouleversement des relations au sein de la société. En revanche, chez E. Bottigelli comme chez M. Rubel, l'utilisation combinée des expressions conditions de production et rapports de production dans l'extrait n 5 est déroutante pour le lecteur 134. Sans doute, les deux traducteurs ont-ils voulu, dans la seconde phrase de ce passage, éviter une répétition en traduisant Verhältnisse par le mot rapports qui permettait d'utiliser le verbe conditionner (l'existence de la bourgeoisie) ou la formule la condition d'existence de la bourgeoisie. Mais n'y avait-il pas d'autre solution? Ne pouvait-on pas traduire Lebensbedingungen autrement qu'à l'aide du verbe conditionner ou condition d'existence? (les conditions de production et le système de propriété auxquels sont suspendues l'existence et la suprématie de la bourgeoisie). En somme, ces deux traductions pêchent par excès de prudence vis-à-vis de la traduction dogmatique. Les deux traducteurs n'ont pas poussé leur audace jusqu'au bout. Cela est peut-être plus sensible chez E. Bottigelli qui ne s'est pas aventuré à remettre en cause la traduction classique d'un autre terme essentiel, à savoir die Eigentumsverhältnisse. En effet, il a repris partout l'expression rapports de propriété. Il semble en outre que cette traduction du Manifest ait été l'une des rares occasions où E. Bottigelli a remis en question la traduction officielle de l'expression Produktionsverhältnisse, car dans la plupart des traductions d'e. Bottigelli que nous avons consultées, cette expression est toujours traduite par rapports de production. Il est vrai qu'il s'agit de traductions publiées aux Éditions sociales où l'on semble plus soucieux de se conformer aux principes de la traduction dogmatique. Quoi qu'il en soit, on aurait pu s'attendre à ce qu'un traducteur qui se montre réticent vis-à-vis de la traduction classique rapports de production, montre les mêmes hésitations vis-à-vis de la traduction classique Eigentumsverhältnisse = rapports de propriété. M. Rubel, quant à lui, a poursuivi sa remise en cause du dogme avec Eigentumsverhältnisse. Encore faut-il souligner que son audace, à l'égard de la Cf. annexe, p. 26 [Rubel], p. 31 [Bottigelli] Cf. annexe, p. 27 [Rubel], p [Bottigelli] La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

101 traduction classique, ne se fait jour qu'après avoir rendu le terme allemand à deux reprises par rapports de propriété 135. Quoi qu'il en soit, son système de propriété de l'extrait n 5 est incomparablement plus clair que l'expression rapports de propriété. Il semble même que ce premier effort pour se dégager de la traduction classique rapports de propriété ait libéré partiellement M. Rubel de l'emprise de la traduction dogmatique au point de lui permettre de traduire Eigentumsverhältnisse par la propriété (bourgeoise) dans l'extrait n 6 : Die Produktivkräfte [...] dienen nicht mehr zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse. 136 Les forces productives [...] ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise 137. Ici en effet, traduire die Eigentumsverhältnisse par la propriété bourgeoise est tout à fait possible, dans la mesure où M. Rubel a précisé précédemment, à travers sa traduction, qu'il ne s'agissait pas de la propriété en soi, mais d'un système de propriété qui conditionne l'existence et la domination d'une classe sociale bien déterminée. M. Rubel a donc poussé la remise en cause de la traduction dogmatique Verhältnis (-se) = rapport (-s) un peu plus loin que son confrère E. Bottigelli et cette différence d'attitude, quoique peu marquée, tend tout de même à s'accentuer dans la suite de leurs traductions respectives. Nous pensons qu'il convient de rapprocher cette prudence relative des deux traducteurs vis-à-vis de la traduction classique du mot Verhältnis (-se) chez Marx, de l'époque à laquelle ils ont établi leurs traductions. Les deux traducteurs ont en effet travaillé sur le texte du Manifest, l'un vers 1963, l'autre vers 1971, à une époque où l'on commence véritablement à lire Marx en France et où, selon toute vraisemblance, on redécouvre un texte comme Misère de la philosophie et sa terminologie traduite par Marx. C'est en 1961 que les Éditions sociales ont publié Misère de la philosophie et en 1963 que M. Rubel le publie de nouveau dans le premier tome des Œuvres, en même temps que sa traduction du Manifest 138. Auparavant, Misère de la philosophie n'avait guère été publié et réédité que six fois entre 1846 et 1947! C'est dire la faible diffusion de cet ouvrage en un siècle, surtout si l'on considère que les tirages de ce texte ne furent jamais très importants! On peut donc se demander si l'on pouvait réellement parler d'une correspondance systématique entre Verhältnis (-se) dans la terminologie marxiste allemande et rapport (-s) dans la terminologie marxiste française avant la seconde guerre mondiale, d'autant plus que dans les années vingt et trente, les marxistes français semblaient mieux Cf. extrait n 4, annexe p. 27, les rapports féodaux de propriété et extrait n 5, annexe p. 27, les rapports de propriété bourgeois. Cf. annexe, p. 10. Cf. annexe, p. 27. K. Marx, Misère de la philosophie, in: Œuvres, Économie, op. cit., pp M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 101

102 connaître Lénine que Marx, comme en témoigne l'ouvrage de Daniel Lindenberg, Le Marxisme introuvable 139. Il est bien difficile d'affirmer avec certitude si les expressions rapports de production ou rapports de propriété étaient déjà courantes dans le vocabulaire des marxistes français d'avant On peut simplement penser qu'elles étaient déjà employées, mais de façon beaucoup moins systématique qu'aujourd'hui, comme semble l'indiquer l'examen de la traduction de L. Lafargue de sa version révisée par Engels et A. Dunois, et de la traduction de J. Molitor. C. La traduction de J. Molitor On notera tout d'abord que cette traduction 140 fut la première en France à s'inscrire dans un travail de publication simultanée de plusieurs ouvrages de Marx en français, parallèlement à la publication de la Marx-Engels Gesamtausgabe par les partis communistes russe et allemand, sous la direction de Riazanov. Pour ce qui concerne le Manifest, les seules traductions existantes étaient alors : la traduction Lafargue, qui n'était disponible en entier que dans les rares exemplaires conservés des premiers numéros du journal Le Socialiste, disparu depuis fort longtemps ; la traduction Lafargue, revue par Engels, qui avait été publiée et rééditée plusieurs fois en brochures ; la traduction de Charles Andler de Mais Andler y avait ajouté des commentaires qui n'avaient pas fait l'unanimité, loin de là, des socialistes ; enfin, la traduction Lafargue, revue par Engels, puis A. Dunois, parue dans les années vingt. Dans ces conditions, la traduction Molitor devint rapidement la traduction du Manifest la plus diffusée dans les années trente. Si l'on examine la terminologie du Manifest telle que J. Molitor l'a traduite, on s'aperçoit qu'il n'a pratiquement jamais utilisé le mot rapport (-s) pour traduire le mot Verhältnis (-se), sauf à trois reprises pour ce qui concerne le passage du Manifest qui nous préoccupe. Extrait n 1 Die Bourgeoisie hat dem Familienverhältnis seinem rührend-sentimentalen Schleier abgerissen und es auf ein reines Geldverhältnis zurückgeführt 141. La bourgeoisie a arraché aux relations familiales leur voile de douce sentimentalité et les a ramenées à de simples rapports d'argent D. Lindenberg, Le Marxisme introuvable, Paris, 1975, p Cf. annexe, pp Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

103 Extrait n 2 Die Bourgeoisie kann nicht existieren, ohne die Produktionsinstrumente, also die Produktionsverhältnisse, also sämtliche gesellschaftlichen Verhältnisse fortwährend zu revolutionieren 143. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de la production, donc les conditions de la production, donc l'ensemble des rapports sociaux 144. Extrait n 3 Alle festen, eingerosteten Verhältnisse mit ihrem Gefolge von altehrwürdigen Vorstellungen und Anschauungen werden aufgelöst, alle neugebildeten veralten, ehe sie verknöchern können 145. Tous les rapports sociaux, bien établis et immuables dans leur rouille, avec leur cortège d'idées et de conceptions antiques et vénérables, sont dissous ; et tous les rapports nouvellement établis sont surannés avant d'avoir pu prendre consistance 146. Jusqu'ici, on peut dire qu'il s'agit des extraits dans lesquels Marx traite de la transformation sociologique qui a marqué le passage de la société féodale à la société bourgeoise. À la lecture de la traduction de ces passages par Jacques Molitor, il semble bien que le traducteur ait voulu marquer cette référence sociologique en rendant Verhältnis (-se), soit par relation (-s), soit par rapport (-s). La traduction de ces passages semble donc être marquée par un souci de rigueur terminologique conforme au vocabulaire de la sociologie. Pour ce qui concerne les autres extraits (n 4, 5, 6), J. Molitor semble avoir refusé de se conformer aux indications terminologiques fournies par Marx dans Misère de la philosophie et a préféré parler systématiquement de conditions de production de conditions de production et d'échange, de conditions de la propriété, là où Marx et Engels parlaient de Produktionsverhältnisse, de Produktions- und Verkehrsverhältnisse, d'eigentumsverhältnisse 147. Il en résulte, une fois encore, une impression de grande rigueur terminologique, liée, semble-t-il, au contexte économique (et non plus sociologique) des passages n 4, 5 et 6. La traduction de Molitor présente donc l'avantage d'offrir une rigueur terminologique, non plus fondée sur une pratique dogmatique ou sur la foi des indications de Misère de la philosophie, mais sur la prise en compte du contexte. En outre, J. Molitor a sans aucun doute favorisé la lisibilité de sa traduction en parlant de conditions de production, expression beaucoup plus évocatrice que celle de rapports de production Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 21. Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 21. Cf. annexe, p. 8,-9 [allemand], p [traduction Molitor]. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 103

104 Mais en même temps, cette traduction a les défauts de ses qualités. D'une part, J. Molitor fait parfois preuve d'une rigueur excessive en voulant utiliser systématiquement le mot conditions pour Verhältnisse, chaque fois qu'il a affaire à un contexte économique, car il s'interdit ainsi d'utiliser d'autres expressions susceptibles d'améliorer la lisibilité de son texte. À la lecture du passage suivant, on peut en effet penser qu'il aurait été préférable que le traducteur ait fait une entorse aux règles qu'il s'était fixées : Die bürgerlichen Verhältnisse sind zu eng geworden, um den von ihnen [die Produktivkräfte, NdR] erzeugten Reichtum zu fassen 148. Les conditions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont produite 149. Sans doute, J. Molitor aurait-il été mieux inspiré en parlant peut-être du cadre trop étroit pour permettre d'absorber toutes les richesses produites ou des structures trop étroites? D'autre part, sa rigueur ne résout que partiellement les problèmes de lisibilité, car le lecteur français risque fort de rester perplexe lorsque Molitor lui parle des conditions bourgeoises de la propriété. En fait, J. Molitor ne nous propose pas véritablement une rigueur pour la traduction, comme le fait la Théorie du Sens, mais une rigueur de terminologue nous proposant des listes de vocabulaire spécialisé : en sociologie : Verhältnis (-se) = rapports, relations en économie : Verhältnisse = conditions Cette méthode ne permet donc pas de résoudre le problème posé par la traduction dogmatique dans la mesure où elle ne permet d'opposer à l'attitude rigide de la traduction dogmatique qu'une autre attitude rigide de terminologue. Bien qu'ayant été réalisée avant que le phénomène de traduction dogmatique en matière de terminologie marxiste ait produit tous ses effets, la traduction Molitor ne résout donc pas notre problème. Mais qu'en est-il de la traduction de L. Lafargue plus ancienne encore? D. La traduction de L. Lafargue Malheureusement, la traduction de la fille de Marx n'apporte guère d'éclaircissements sur la manière dont il conviendrait de traduire la terminologie marxiste du Manifest. Dans l'extrait n 1, L. Lafargue a traduit le mot Verhältnis de deux façons différentes (relations et rapports), ce qui n'est pas choquant en soi ; mais l'examen de cet extrait révèle l'une des insuffisances majeures de la traductrice, sa connaissance du français : Cf. annexe, p. 10. Cf. annexe, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

105 Extrait n 1 Die Bourgeoisie hat dem Familienverhältnis seinem rührend-sentimentalen Schleier abgerissen und es auf ein reines Geldverhältnis zurückgeführt 150. La bourgeoisie a déchiré le voile de poésie touchante qui recouvrait les relations de famille et les a ramenées à n'être que de simples rapports d'argent 151. On comparera cette traduction de L. Lafargue au même passage révisé par Engels et A. Dunois qui n'en ont nullement amélioré la qualité 152. La première expression ( les relations de famille ) témoigne déjà d'un manque de connaissance pratique de la langue française ; des relations de famille représentent en effet l'ensemble des personnes avec lesquelles une famille entretient des relations, alors que des relations familiales évoquent, surtout dans un contexte comme celui du Manifest, les relations entre membres de la famille. Mais comment L. Lafargue aurait-elle pu saisir toutes les nuances de la langue française, alors qu'elle n'a pas eu de véritable formation linguistique et que ses contacts pratiques avec la langue française ont été, en fin de compte, tardifs et limités. L. Lafargue est née en 1845 de parents germanophones et elle est arrivée en 1849 en Angleterre pour y recevoir une éducation germano-anglaise. Certes, en 1868, elle s'est mariée avec le Français Paul Lafargue. Mais, elle a déjà 23 ans et P. Lafargue n'a pas dû lui être d'un grand secours pour l'apprentissage du français écrit et de ses subtilités, comme en témoignent les énormes fautes de grammaire, d'orthographe et les confusions entre expressions idiomatiques françaises qui parsèment les lettres dudit P. Lafargue en français 153. Qui plus est, L. Lafargue n'aura séjourné en France que très peu de temps avant de traduire le Manifest : les quatre premières années de son mariage, ce séjour étant interrompu par un exil de dix ans en Angleterre après la Commune de Paris ; puis, elle a passe trois ans entre juillet 1882 et la publication de sa traduction sur le sol français. Tous ces faits n'ont guère pu favoriser l'aisance d'expression d'une traductrice qui n'était pas de langue maternelle française. C'est la raison pour laquelle sa traduction présente fréquemment des fautes de nuances en français. Mais pour revenir aux problèmes terminologiques du Manifest, il convient d'examiner les autres extraits de la traduction. Extrait n 2 Die Bourgeoisie kann nicht existieren, ohne die Produktionsinstrumente, also die Produktionsverhältnisse also sämtliche La bourgeoisie n'existe qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, par conséquent le mode de production, Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 14, col. 1. Cf. annexe, p. 14, col. 2. Cf. notamment, deux lettres de P. Lafargue à Jenny Marx, sa belle-sœur, l'une du 9 janvier 1870, l'autre du 28 février 1871, in: M. Perrot, O. Meier et M. Trebitsch, Les Filles de Karl Marx, Lettres inédites, Paris, 1979, pp et pp M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 105

106 gesellschaftlichen Verhältnisse fortwährend zu revolutionieren 154. par conséquent tous les rapports sociaux 155. Dans ce passage, Laura Lafargue a traduit le terme Produktionsverhältnisse par mode de production. Mais, un peu plus haut 156, elle a également traduit le terme Produktionsweise par mode de production. Dans Misère de la philosophie, Marx utilise en fait le terme mode de production pour traduire Produktionsweise et celui de rapports de production pour rendre Produktionsverhältnisse. Il semble en réalité que L. Lafargue ait évité de traduire Produktionsverhältnisse par rapports de production. Elle n'emploie ce terme français que dans la seconde phrase de l'extrait n et ne le traduit pas dans la première phrase de ce même extrait. La traduction mode de production ne semble en tout cas pas avoir choqué le réviseur Engels, comme en témoigne la version révisée de la traduction Lafargue 158. La notion de Produktionsweise est cependant plus vaste chez Marx que celle de Produktionsverhältnisse. Le Produktionsweise résulte en effet de l'interaction des Produktionsverhältnisse et des Produktivkräfte. Pour Marx, à chaque Produktionsweise correspond un type déterminé de société ; en d'autres termes, le mode de production bourgeois correspond à la société bourgeoise. Ces notions sont très importantes. En effet, Marx se place ici dans le cadre de la société bourgeoise. Selon lui, la société bourgeoise ne cesse de bouleverser les instruments de production et donc les Produktionsverhältnisse. En revanche, il n'indique pas que la bourgeoisie révolutionne le mode de production bourgeois, car si tel était le cas, cela voudrait dire que la bourgeoisie remettrait en cause le mode de production qui assure sa domination sur la société. Quelle est donc la différence entre la bourgeoisie et les classes qui dominaient la vie économique avant elle? Selon Marx, alors que ces dernières s'attachaient à maintenir le mode de production sans en tolérer la moindre modification, la bourgeoisie passe son temps à bouleverser les choses à l'intérieur du mode de production bourgeois. La différence entre la bourgeoisie et les früheren industriellen Klassen n'est pas Nicht Beibehaltung der Produktionsweise/Beibehaltung der Produktionsweise, mais ständige Veränderung der Produktionsweise/unveränderte Beibehaltung der Produktionsweise 159. C'est une nuance importante dans le raisonnement de Marx et c'est cette nuance qui fait que le mot révolutionner appliqué au mode de production, est trop fort, car la Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 14 col. 1. Cf. annexe, p. 12, col. 1. Cf. annexe, p. 17, col. 1. Cf. annexe, p. 12, col. 2. Cf. annexe, p. 8 ; il s'agit de la phrase qui suit l'extrait n La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

107 bourgeoisie ne saurait révolutionner le mode de production bourgeois, sans, du même coup, mettre fin à la société bourgeoise. En fait, Laura Lafargue a voulu ici éluder la difficulté, mais ce faisant, elle a pris un raccourci abusif. Il aurait mieux valu, soit qu'elle s'attaque réellement et franchement à la traduction de Produktionsverhältnisse, soit qu'elle utilise un mot moins fort que révolutionner, car sa traduction peut prêter à confusion et gomme la différence que Marx fait entre Produktionsverhältnisse et Produktionsweise. Quant à la non-révision de ce passage par Engels, elle peut s'expliquer par le fait que, connaissant insuffisamment le français, Engels n'a pas su mesurer tout le poids des mots utilisés et notamment celui de révolutionner. Pour ce qui concerne la traduction de Verhältnis (-se) dans les autres extraits, on peut faire plusieurs remarques. De manière générale, L. Lafargue donne une traduction classique de gesellschaftliche Verhältnisse 160. Cette traduction est certes conforme au vouloir dire de Marx, mais il faut bien être conscient qu'elle ne peut pas être utilisée de façon systématique et aveugle, sans tenir compte des contraintes de réexpression imposées tant par le contexte que par la langue française. Cette remarque s'applique bien entendu à la traduction dogmatique de M. Tailleur, mais aussi, à des degrés divers, au travail des autres traducteurs. Dans l'extrait n 4, L. Lafargue a traduit le mot Verhältnisse ( die Verhältnisse, worin die feudale Gesellschaft produzierte und austauschte ) par conditions comme J. Molitor, E. Bottigelli et M. Rubel 161. Ce faisant, elle a obéi au bon sens. On voit mal, en effet, ce que le mot Verhältnisse voudrait dire ici, sinon les conditions dans lesquelles s'effectuaient la production et les échanges à l'époque féodale. Alors on peut s'étonner qu'elle n'ait pas fait le lien entre cette phrase qui explique, en le décomposant, le terme Produktions- und Verkehrsverhältnisse et cette dernière expression lorsqu'elle apparaît dans l'extrait n Pourquoi parler de rapports de production dans l'extrait n 5, alors que de facto, elle vient tout naturellement de parler de conditions de production et d'échange dans l'extrait n 4 163? Est-ce, comme chez E. Bottigelli et M. Rubel, pour marquer une certaine réserve pour la terminologie de Misère de la philosophie? Peut-être, mais comme chez E. Bottigelli et M. Rubel, le résultat est déroutant. On constate également une hésitation vis-à-vis de la traduction de Eigentumsverhältnisse par rapports de propriété. L. Lafargue évite en effet d'utiliser ce rapports sociaux, cf. annexe, p. 14, col. 1, pour les extraits n 2 et 3. Cf. annexe, p. 16, col. 1. Cf. texte allemand, annexe, p. 9 et traduction Lafargue, annexe, p. 17, col. 1. Cf. annexe, p. 17, col. 1. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 107

108 terme. Dans l'extrait n 4, elle parle tout simplement de la propriété féodale 164 ; dans la première phrase de l'extrait n 5 165, elle ne traduit pas Eigentumsverhältnisse (ni Produktionsverhältnisse) ; elle emploie ensuite dans la seconde phrase, les traductions devenues classiques de rapports de production et de rapports de propriété ; enfin, dans l'extrait n elle parle des conditions de la propriété bourgeoise : les forces productrices dont elle dispose n'assurent plus les conditions de la propriété bourgeoise. L'examen de cette traduction est donc décevant, car on n'y décèle pas de véritable ligne de conduite de la part de la traductrice qui lui permette d'aller au-delà des réserves manifestées par E. Bottigelli et M. Rubel vis-à-vis de la terminologie utilisée par Marx dans Misère de la philosophie 167. Quant à la révision d'engels et A. Dunois, elle ne contribue guère à sortir la traduction française du Manifest de l'ornière. Engels n'a pas cru bon de modifier la terminologie employée par L. Lafargue. Pour le reste, cette révision s'en tient essentiellement à des modifications de forme, cherchant généralement à alléger les phrases, avec plus ou moins de bonheur. En fait, on peut considérer que cette traduction et sa révision ont été un rendez-vous manqué, du point de vue de la traduction, pour la diffusion du Manifest en France. Elles n'ont pas permis de répondre clairement à la question de savoir s'il convenait de reprendre la terminologie utilisée par Marx en français dans Misère de la philosophie ou s'il convenait d'en établir une nouvelle, fondée sur le sens du texte du Manifest. Ainsi, elles n'ont fourni ni une traduction élégante de cette terminologie, adaptée aux contraintes du contexte et de la langue française, ni la rigueur terminologique que peuvent attendre les spécialistes du marxisme de la lecture d'une traduction. Cela est d'autant plus regrettable que c'est à partir de la traduction de L. Lafargue que les traducteurs du Manifest continuent à travailler. J. Molitor a établi sa traduction par rapport à celle de la fille de Marx ; E. Bottigelli a conçu sa première traduction du Manifest (parue aux Éditions sociales) comme une révision de celle de L. Lafargue. M. Rubel a consulté les traductions existantes du Manifest avant d'établir la sienne. M. Tailleur se réfère à la traduction Lafargue, même si, au bout du compte, les deux traductions n'ont pas grand-chose à voir ensemble. Enfin, la traduction de Laura Lafargue a servi à traduire le Manifest dans d'autres langues notamment pour la version espagnole. À la suite de L. Lafargue, les autres traducteurs ont cherche des réponses aux problèmes terminologiques posés par le Manifest. C'est ainsi que l'on a abouti à la terminologie de la traduction Molitor dont la rigueur est certes appréciable, mais finit par entraver la lisibilité du texte. Et aujourd'hui, à l'autre extrême, on obtient une autre forme de rigueur qui est celle de la traduction dogmatique qui reproduit fidèlement la terminologie de Misère de la philosophie Cf. annexe, p. 17, col. 1. Cf. annexe, p. 17, col. 1. Cf. annexe, p. 18, col. 1. Cf. annexe, pp pour la traduction du Manifest par E. Bottigelli La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

109 Entre ces deux extrêmes, M. Rubel et E. Bottigelli n'ont fait qu'adopter l'attitude hésitante de L. Lafargue à une époque où, contrairement à L. Lafargue, le traducteur doit prendre position par rapport à la terminologie marxiste officielle. Pour L. Lafargue, le problème ne se posait vraisemblablement pas dans les mêmes termes. Certes, entre Misère de la philosophie (1847) et la parution de la traduction Lafargue, trente-huit années s'étaient écoulées, c'est-à-dire suffisamment pour permettre à une génération de socialistes français de s'habituer à la terminologie de Misère de la philosophie. Mais en fait, bien peu nombreux étaient les socialistes français qui avaient une véritable formation théorique marxiste. Ils étaient souvent aussi influencés par Blanqui et Proudhon que par les idées de Marx, quand ils ne se méfiaient pas tout simplement de toute théorie, surtout venant d'outre- Rhin! Qui plus est il faut ramener l'influence de Misère de la philosophie à sa juste mesure, comme le rappelle D. Lindenberg, dans son ouvrage Le Marxisme introuvable. «Apparemment, les guesdistes s'en soucient comme d'une guigne, puisqu'ils le laisseront moisir dans les bibliothèques jusqu'en » Dans de telles conditions, une révision de la terminologie utilisée par Marx en français aurait été certainement possible sans gêner beaucoup de monde. Par la suite, la traduction dogmatique a pu s'ériger en institution (sans doute après la seconde guerre mondiale, avec cette invasion du vocabulaire marxiste dans le langage des diverses sciences que F. Braudel mentionnait dans un article paru pour le Centenaire de la mort de Marx 169. La traduction de M. Tailleur, qui vient d'être rééditée par les Éditions sociales, en témoigne. Mais, par leur refus de se libérer totalement de la terminologie officielle du marxisme en France, les traductions d'e. Bottigelli et M. Rubel mettent, elles aussi, en lumière l'importance du phénomène de traduction dogmatique. On aurait d'ailleurs pu multiplier les exemples avec la traduction française du Manifest publiée par les Éditions en langues étrangères de Pékin ou celle du Livre de poche 170 qui reprennent, elles aussi, avec plus ou moins de réticences, la terminologie officielle. E. Essai de bilan sur la pratique de la traduction du Manifest Bien entendu, nous n'avons pu donner qu'une vision partielle des traductions du Manifest ; toutefois, l'examen de ces différentes versions françaises auquel nous nous sommes livré à travers l'exemple des expressions formées à partir du mot allemand Verhältnis (-se) nous a mis en présence de trois types d'attitudes à l'égard de la traduction de la terminologie marxiste : D. Lindenberg, Le Marxisme introuvable, op. cit., p. 120 ; les guesdistes ou partisans de Jules Guesde ( ) constituaient le principal groupe socialiste français à la fin du XIX e siècle ; la Seconde Internationale les considérait comme marxistes. Cf. supra, p. 6 et p. 11. a) Pékin, 1977, 4e tirage ; b) Paris, Librairie Générale Française, 1973, traduction établie par Corinne Lyotard. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 109

110 1. la rigueur dogmatique 2. la rigueur du terminologue 3. la position du compromis hésitant La première attitude est bien évidemment illustrée par le travail de M. Tailleur. Elle nous propose une solution unique pour traduire les termes formés à partir de Verhältnis (-se) en se conformant à la terminologie établie par Marx pour Misère de la philosophie et aux pratiques langagières des marxistes français (au moins depuis 1945). Cette solution unique repose sur l'équation : Verhältnis (-se) = rapports (-s). Le résultat auquel elle aboutit en appliquant cette équation consiste en une série d'équations dérivées : gesellschaftliche Verhältnisse = rapports sociaux Familienverhältnis = rapports familiaux Geldverhältnis = rapport d'argent Produktions- und Verkehrsverhältnisse = rapports de production et d'échange Eigentumsverhältnisse = rapports de propriété S'agissant des deux premières traductions, on peut dire qu'en contexte, elles n'entravent pas la lisibilité de l'ouvrage ; la troisième est sujette à caution, dans la mesure où l'on aurait sans doute plutôt parlé de rapport fondé sur l'argent ; mais ce n'est pas l'utilisation du mot rapport qui est ici en cause. En revanche, les deux dernières formules sont des plus gênantes pour le lecteur qui aura bien du mal, dans le contexte, à comprendre ce que sont ces rapports de production ou de propriété. La seconde attitude que l'on peut observer est celle de J. Molitor dont on notera que sa traduction est intervenue sans doute avant même que l'on puisse parler de traduction dogmatique en France pour ce qui concerne Marx. Pour définir l'attitude de J. Molitor nous pouvons dire qu'elle repose sur une rigueur terminologique fondée non sur un dogme, mais sur le type de vocabulaire (économique ou sociologique) auquel il a affaire dans le texte de Marx et Engels. Incontestablement, cette rigueur terminologique améliore considérablement la lisibilité du Manifest en français par rapport à la rigueur dogmatique. Mais, dans le même temps, nous avons vu que cette rigueur devenait parfois excessive, notamment lorsque J. Molitor en vient à parler des conditions de la propriété. La troisième attitude est moins facilement définissable, dans la mesure où elle recouvre en fait toute une gamme d'attitudes ayant un point commun : toutes ces traductions semblent témoigner de grandes réticences vis-à-vis de la terminologie marxiste officielle (celle du père pour L. Lafargue, celle des marxistes pour E. Bottigelli et M. Rubel), sans véritablement parvenir à échapper à l'emprise de cette terminologie officielle. On perçoit les efforts réels des traducteurs, mais on constate qu'ils finissent tôt ou tard, à nous parler de rapports de production ou de rapports de propriété La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

111 Le lecteur en retire l'impression que ces traducteurs ont plus cherché à fuir la terminologie officielle qu'à se saisir à bras le corps du problème de la traduction des termes marxistes formés à partir du mot Verhältnis (-se). En conclusion, si l'on met à part le cas Molitor et dans une moindre mesure le cas Lafargue, on s'aperçoit qu'à notre époque, l'influence de la traduction dogmatique est en fin de compte très grande ; certes, on pourrait croire que la traduction de Michèle Tailleur est un cas unique, mais il ne faut pas oublier qu'il reflète une pratique de la traduction caractéristique de toute une maison d'édition qui reste le fer de lance de la diffusion des traductions de Marx en France. Quant à l'influence larvée de la traduction dogmatique sur des traducteurs comme E. Bottigelli, M. Rubel, mais aussi sur la traduction des Éditions de Pékin ou celle du Livre de Poche, il ne faut surtout pas en sous-estimer l'importance, puisqu'elle porte sur des traductions parmi les plus récentes du Manifest en France. Dans ces conditions, quelle conduite le traducteur doit-il adopter? S'agit-il simplement de faire preuve de plus d'audace encore que M. Rubel et E. Bottigelli vis-à-vis de la terminologie marxiste officielle? Selon nous, l'important n'est pas de répondre à la traduction dogmatique en faisant preuve de plus ou moins d'audace. Ce qui compte pour le traducteur professionnel, c'est de travailler en fonction du message à transmettre au lecteur français. Il s'agit d'affirmer la rigueur de la traduction du sens pour la faire passer dans les mœurs pratiques de la traduction des grands auteurs tels que Marx. Ce n'est qu'en faisant preuve de rigueur vis-à-vis du vouloir dire de Marx que nous serons en mesure de définir les termes d'un compromis avec la traduction dogmatique, c'est-à-dire d'un compromis qui constitue un facteur de progrès et non une simple compromission. C'est pourquoi, il nous faut maintenant nous arracher au cadre imposé par la traduction dogmatique et revenir à la démarche théorique présentée dans la première partie de notre travail. Ce n'est qu'ensuite que, fort de nos solutions, nous pourrons aborder la recherche du compromis en se posant en spécialiste, non de l'allemand, mais de la traduction des ouvrages allemands de Marx. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 111

112 3.2. Comment traduire la terminologie interne selon la démarche théorique? Abandonnant le terrain de la traduction dogmatique, nous revenons à la démarche que nous avons décrite tout au long de la première partie de notre travail. Cette démarche, qui s'appuie notamment sur la logique interne au texte à traduire, ne doit pas être perdue de vue, car elle nous impose une discipline qui s'oppose, dans la méthode même, à la rigueur apparente de la traduction dogmatique. Pour nous donc, la traduction consiste à mettre en œuvre un ensemble de connaissances linguistiques et thématiques dans le cadre d'un contexte précis et c'est au cours de ce processus que le traducteur est amené à s'appuyer sur la logique interne au texte à traduire. Nous allons donc appliquer la démarche décrite antérieurement pour traduire, en contexte, un certain nombre de termes employés par Marx et Engels dans le Manifest, termes formés à partir du mot allemand Verhältnis (-se). Mais, avant toute chose, il convient de rappeler que traduire, c'est d'abord comprendre. A. Comprendre la terminologie marxiste du Manifest Dans le cas de grands auteurs comme Hegel, Freud ou Marx, le traducteur n'a pas les yeux rivés sur un texte isolé. Chaque texte vient en effet s'inscrire dans l'œuvre de l'auteur. Chaque texte a certes ses objectifs et une logique interne qui lui sont propres, mais les objectifs et la logique du texte viennent s'insérer dans le cadre du développement général de la pensée de l'auteur. C'est la raison pour laquelle, s'agissant d'un texte comme le Manifest et d'auteurs tels que Marx et Engels, le traducteur doit être prêt à élargir son champ d'investigation et de connaissances au-delà des limites du texte proprement dit. Cela ne veut certainement pas dire pour autant qu'il part à la dérive en se plongeant à corps perdu dans l'œuvre de son auteur. Bien au contraire, le texte à traduire reste, comme nous l'avons vu pour la traduction de die revolutionäre Diktatur des Proletariats, le seul objectif et la seule boussole de ses recherches. Tout comme la logique interne au texte, l'œuvre (et sa logique générale) n'est qu'un instrument au service de la compréhension du vouloir dire de l'auteur tel qu'il s'est exprimé dans un texte bien précis. Pour bien marquer notre point de repère qu'est le Manifest lui-même, nous rappellerons tout d'abord que cet ouvrage part d'une certaine conception de l'histoire de l'humanité pour analyser le fonctionnement de la société et de l'économie à l'ère moderne, dominée par la bourgeoisie. Ce faisant, et nous sommes immédiatement obligé de faire référence à l'œuvre des deux auteurs, Marx et Engels se fixaient un objectif radicalement différent de celui des philosophes et économistes de la fin du XVIII e siècle et du début du XIX e siècle La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

113 Ces derniers (Hegel, les Physiocrates, Ricardo, etc.) cherchaient à comprendre l'histoire et la société en cherchant à comprendre l'essence de l'homme (pour utiliser la terminologie hégélienne française). En d'autres termes, ils cherchaient à se faire une idée abstraite de l'homme, de la société, de l'économie. Pour Marx et Engels, on ne peut comprendre l'homme, son activité et son histoire qu'en le replaçant dans son contexte social, car, selon eux, l'homme ne saurait vivre de façon isolée ou en tant qu'individu totalement indépendant que de façon exceptionnelle : «Der einzelne und vereinzelte Jäger und Fischer, womit Smith und Ricardo beginnen, gehört zu den phantasielosen Einbildungen der 18.-Jahrhundert-Robinsonaden [...] Die Produktion des vereinzelten Einzelnen außerhalb der Gesellschaft -eine Rarität, die einem durch Zufall in die Wildnis verschlagenen Zivilisierten wohl vorkommen kann, der in sich dynamisch schon die Gesellschaftskräfte besitzt- ist ein ebensolches Unding als Sprachentwicklung ohne zusammen lebende und zusammen sprechende Individuen. Es ist dabei nicht länger aufzuhalten 171.» On perçoit ici ce qui sépare Marx et Engels de ceux qui, au départ, furent leurs maîtres à penser. Dès lors, tout le raisonnement développé tout au long de leur œuvre par les deux auteurs sera fondé sur les deux observations suivantes : 1. «Man kann die Menschen durch das Bewußtsein, durch die Religion, durch was man sonst will, von den Tieren unterscheiden. Sie selbst fangen an, sich von den Tieren zu unterscheiden, sobald sie anfangen, ihre Lebensmittel zu produzieren, ein Schritt, der durch ihre körperliche Organisation bedingt ist. Indem die Menschen ihre Lebensmittel produzieren, produzieren sie indirekt ihr materielles Leben selbst 172.» 2. «In der Produktion wirken die Menschen nicht allein auf die Natur, sondern auch aufeinander. Sie produzieren nur, indem sie auf eine bestimmte Weise zusammenwirken und ihre Tätigkeiten gegeneinander austauschen. Um zu produzieren, treten sie in bestimmte Beziehungen und Verhältnisse zueinander, und nur innerhalb dieser gesellschaftlichen Beziehungen und Verhältnisse findet ihre Einwirkung auf die Natur, findet die Produktion statt 173.» Nous pouvons dire qu'il s'agit là de l'utilisation première du mot Verhältnisse chez Marx et Engels, première dans leur raisonnement et non dans la chronologie de leur œuvre. À ce stade du raisonnement de Marx et d'engels, on constate que le mot Verhältnisse est employé dans un sens très proche de celui de Beziehungen. La dernière citation que nous avons reproduite ne laisse aucun doute à ce sujet : Marx traite ici des relations que les hommes ( die Menschen ) nouent entre eux (zueinandertrete) dans le cadre de leur activité productrice. La différence de sens entre les deux mots relève, dans ce contexte, de nuances dont l'existence en allemand est confirmée par un ouvrage tel que le Stilwörterbuch de la série Duden 174, nuances de l'ordre de celles qui existent en français entre les mots relations et rapports. Jusqu'ici, Marx semble conforter le point de vue de la traduction dogmatique : tout indique en effet qu'il convient de traduire le mot Verhältnisse par rapports! K. Marx, Einleitung zur Kritik der politischen Ökonomie, in: MEW, tome 13, pp K. Marx, F. Engels, Die deutsche Ideologie, in: MEW, tome 3, p. 21. K. Marx, Lohnarbeit und Kapital, Pékin, Verlag für fremdsprachige Literatur, 1970, p. 28. G. Drosdowski, Der große Duden, Stilwörterbuch (t. 2), Mannheim, 1971, p M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 113

114 Bien entendu, c'est un argument inacceptable, car, nous l'avons vu, les mots et même les termes utilisés par Marx, peuvent changer de sens selon le contexte linguistique ou cognitif. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la base du raisonnement de Marx consiste à dire : l'homme se distingue de l'animal parce qu'il est obligé de produire ses moyens de subsistance pour survivre dans son environnement naturel ; pour produire ses moyens de subsistance, il est obligé de vivre en société, c'est-à-dire de nouer des relations avec d'autres hommes, d'entrer en rapports avec eux. Poursuivons le raisonnement de Marx et d'engels ; selon eux, pour produire, l'ancêtre de l'homo sapiens utilisait sa main qui, au fur et à mesure des opérations de plus en plus complexes qu'elle réalisait, s'est perfectionnée au point de créer et de façonner de nouveaux instruments de production de plus en plus élaborés. C'est ce qu'engels explique dans une série de textes rassemblés en traduction française sous le titre Le Rôle du travail dans la transformation du singe en homme 175. Ce perfectionnement des instruments de production a eu une influence déterminante sur le mode de vie des producteurs, comme l'indique l'extrait suivant de Lohnarbeit und Kapital, extrait qui, cela est important, suit immédiatement la citation que nous avons faite à la page précédente : «Je nach dem Charakter der Produktionsmittel werden natürlich diese gesellschaltlichen Verhältnisse, worin die Produzenten zueinander treten, die Bedingungen, unter welche sie ihre Tätigkeiten austauschen und an dem Gesamtakt der Produktion teilnehmen, verschieden sein 176.» Nous sommes ici en présence d'une sorte de glissement de sens du mot Verhältnisse provoqué par Marx ; certes, le diese de diese gesellschaftlichen Verhältnisse renvoie aux Beziehungen und Verhältnisse du paragraphe précédent 177 ; mais, cette fois, le mot Verhältnisse est placé en parallèle avec le mot Bedingungen qui renvoie à la notion de conditions. Il ne s'agit pas d'une rupture de sens, mais bien d'un glissement : en effet, l'idée que ces gesellschaftlichen Beziehungen und Verhältnisse constituent les conditions mêmes de la production est déjà inscrite dans la citation de la page précédente à travers l'utilisation du mot nur à deux reprises ( sie produzieren nur, indem sie auf eine bestimmte Weise zusammenwirken und ihre Tätigkeiten gegeneinander austauschen et aussi [...] nur innerhalb dieser gesellschaftlichen Beziehungen und Verhältnisse [...] findet die Produktion statt. ) En deux paragraphes, sans la moindre rupture de raisonnement, Marx nous fait donc passer d'une signification à l'autre du mot Verhältnisse et ce, d'une façon explicite, car l'utilisation du mot Verhältnisse dans sa première acception de rapports, relations est indiquée par sa juxtaposition avec le mot Beziehungen, tandis que l'utilisation du mot F. Engels, Le Rôle du Travail dans la Transformation du Singe en Homme, Pékin, Éditions en langues étrangères, K. Marx, Lohnarbeit und Kapital, op. cit., p. 28. Cf. p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

115 dans sa seconde acception est soulignée par sa juxtaposition avec le mot Bedingungen, conditions. À notre connaissance, Lohnarbeit und Kapital est le seul ouvrage dans lequel Marx donne, de façon aussi claire, une clé pour comprendre ce qui le pousse à faire une utilisation quasi permanente du mot Verhältnis (-se) dans son œuvre et notamment pour comprendre ce que sont ces fameux Produktionsverhältnisse. En effet, ces relations/conditions sociales sont bel et bien la même chose que ces Produktionsverhältnisse, comme en témoigne ce troisième extrait de Lohnarbeit und Kapital, qui, soulignons le encore, suit presqu'immédiatement les deux citations que nous venons de reproduire : «Die gesellschaftlichen Verhältnisse, worin die Individuen produzieren, die gesellschaftlichen Produktionsverhältnisse ändern sich also, verwandeln sich mit der Veränderung und Entwicklung der materiellen Produktionsmittel, der Produktionskräfte. Die Produktionsverhältnisse in ihrer Gesamtheit bilden das, was man die gesellschaftlichen Verhältnisse, die Gesellschaft nennt, und zwar eine Gesellschaft auf bestimmter, geschichtlicher Entwicklungsstufe, eine Gesellschaft mit eigentümlichen, unterscheidenden Charakter. Die antike Gesellschaft, die feudale Gesellschaft, die bürgerliche Gesellschaft sind solche Gesammtheit von Produktionsverhältnissen, deren jede zugleich eine besondere Entwicklungsstufe in der Geschichte der Menschheit bezeichnet 178.» À travers Lohnarbeit und Kapital, Marx nous donne un conseil précieux pour comprendre sa terminologie ; c'est comme s'il nous disait : chaque fois que vous rencontrerez le terme Produktionsverhältnisse, vous devrez songer à ce double aspect de conditions et de rapports qu'il revêt. À partir de là, on peut compléter le raisonnement de Marx dans lequel le sociologique et l'économique viennent se mêler intimement : l'homme est obligé de produire pour vivre pour ce faire, il doit nouer des relations avec les autres hommes et ces relations sociales sont les conditions mêmes de la production. C'est précisément à ce stade du raisonnement socio-économique de Marx que nous pouvons faire le lien avec le raisonnement particulier de Marx et d'engels dans le Manifest. En effet, ce que Marx et Engels nous exposent à partir de l'exemple de la bourgeoisie, n'est rien d'autre que la suite du raisonnement de Marx, suite que l'on peut résumer ainsi : pour répondre à ses besoins croissants, l'homme perfectionne de plus en plus ses instruments de production et ce faisant, il vient bouleverser les conditions de la production ; l'organisation des relations sociales correspondant à un stade donné du développement de la production se trouve donc remise en cause par le 178 K. Marx, Lohnarbeit und Kapital, op. cit., p. 29. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 115

116 développement même des instruments de production et finit même par devenir un obstacle à ce développement ; il faut donc que les hommes fassent sauter cet obstacle et instituent de nouvelles relations sociales correspondant au développement de la production déjà atteint ou devenant techniquement possible d'atteindre ; bref, il faut qu'ils créent des conditions nouvelles capables de favoriser ce développement. Mais que sont ces relations/conditions pour Marx? En ce qui concerne la société bourgeoise par exemple, on peut considérer que l'argent (les économistes modernes diraient la monnaie) est une condition bourgeoise de production et d'échange. Dans les Grundrisse et le Kapital, Marx s'est en effet attaché à montrer le rôle déterminant de l'argent dans la société bourgeoise, rôle qu'il ne jouait pas dans la société féodale dans laquelle l'économie monétaire n'avait pas de caractère dominant. Mais l'argent n'est pas un rapport ou une relation! Certes non, il ne l'est pas directement ; dans le raisonnement de Marx, c'est plutôt l'expression des relations entre l'acheteur et le vendeur. De même, l'économie de marché est un pilier de la société bourgeoise ; mais en même temps, c'est l'expression des rapports entre l'offre et la demande : telle est en effet sa fonction, car le marché n'est plus à l'époque capitaliste un lieu déterminé où se rencontrent acheteurs et vendeurs. De nos jours, on peut même penser que le marché des valeurs mobilières (la bourse), qui est encore localisé, pourra être abandonné en tant que lieu et remplacé par un marché où la confrontation entre l'offre et la demande ne se fera plus que par téléphone et terminal d'ordinateur, comme c'est le cas du marché de l'eurodollar au jour le jour. Le salariat est également, selon Marx, une condition de la production capitaliste. Mais en même temps, le salariat est l'expression des rapports entre le capitaliste détenteur des moyens de production et le prolétaire. Nous avons donc vu que pour comprendre la notion marxiste de Produktionsverhältnisse, il fallait suivre le raisonnement socio-économique de Marx. Ce raisonnement nous a conduits, sur les indications données par Marx dans Lohnarbeit und Kapital, à comprendre cette dualité de sens qu'il attribue au terme de Produktionsverhältnisse. Mais introduire une dualité de sens dans un même terme, c'est faire une utilisation volontaire de la polysémie, c'est utiliser une dialectique des mots au service de la pensée dialectique. C'est une méthode que nous avons rencontrée lorsque nous avons cherché à expliquer ce qu'était la bürgerliche Gesellschaft chez Hegel, avec ce Bürger à la fois citoyen et bourgeois. Comment s'étonner de retrouver chez Marx un tel procédé quand on sait que Hegel fut le premier maître à penser dialectiquement de Marx, ce que Marx, ni même les marxistes n'ont jamais renié V. I. Lénine, K. Marx, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1970, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

117 Cette utilisation volontaire de la polysémie témoigne d'ailleurs chez Marx, comme chez Hegel, d'une habilité certaine à manier leur langue, chose qu'engels n'a pas manqué de rappeler aux traducteurs de Marx, comme en témoigne cette phrase d'un article rédigé en anglais et traduit en allemand sous le titre évocateur Wie man Marx nicht übersetzen soll : «Um ihn [Marx, NDR] zu verstehen, muß einer tatsächlich ein Meister der deutschen Sprache in Wort und Schrift sein 180.» C'est également une raison pour laquelle il est important que le traducteur oriente, chaque fois que possible, ses recherches vers les textes écrits par Marx dans sa langue maternelle, l'allemand. En effet, si l'on doit s'appuyer sur un texte pour justifier la traduction d'un autre texte, il vaut mieux se référer à un ouvrage rédigé en allemand comme Lohnarbeit und Kapital que sur Misère de la philosophie, rédigé en français, langue que Marx ne pouvait maîtriser avec autant de brio que l'allemand. B. Les premiers pas vers la traduction Quel est le problème posé par la traduction du terme Produktionsverhältnisse chez Marx? Ce problème tient au fait que nous sommes ici en présence d'un terme formé par Marx en s'appuyant volontairement sur la polysémie du mot allemand Verhältnisse. Dans un tel cas, on peut se demander si le traducteur a véritablement les moyens de traduire ce terme en rendant compte de ce vrai jeu de mots auquel l'auteur s'est livré. Après avoir examiné différentes traductions du Manifest, nous pouvons déjà partiellement avancer vers une solution du problème en indiquant ce qu'il convient de ne pas faire. Le principal piège à éviter est celui de la systématisation qui consiste à croire que le traducteur doit obligatoirement trouver un mot français et un seul pour traduire Verhältnisse, puisque Marx a lui-même utilisé un mot allemand et un seul. Tout d'abord, Marx n'a pas, en réalité, utilisé un mot allemand et un seul : il a parlé de gesellschaftliche Verhältnisse, de Produktions- und Verkehrsverhältnisse, de Eigentumsverhältnisse. Il s'agit là de termes ayant un lien entre eux dans le raisonnement socio-économique de Marx, mais qui n'en demeurent pas moins des termes différents. Ensuite, Marx les a utilisés dans des contextes différents : nous avons vu dans Lohnarbeit und Kapital que dans deux paragraphes successifs, il fallait comprendre le mot Verhältnisse de deux façons différentes dans la continuité du raisonnement, une première fois dans le sens de rapports, relations, une seconde dans le sens de conditions. Autrement dit, si le jeu de mots était présent pour témoigner de la continuité du raisonnement, le sens du mot Verhältnisse différait d'une phrase à l'autre par le contexte. 180 F. Engels, Wie man Marx nicht übersetzen soll, in: MEW, tome 21, p M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 117

118 Enfin, la solution unique pour traduire Verhältnisse, même si elle produit des résultats partiellement justes, occulte complètement le changement de sens, la dualité de sens qu'implique le jeu de mots, à moins de trouver un mot français qui permette en permanence de rendre, en contexte, le jeu de mots de Marx tout en faisant comprendre que dans tel passage, Marx insiste un peu plus sur la notion de rapports sociaux et dans tel autre, un peu plus sur la notion de conditions économiques. En tout état de cause, la solution systématique que propose la traduction dogmatique Verhältnis (-se) = rapport (-s) si elle rend compte de l'aspect sociologique du raisonnement de Marx, occulte complètement l'aspect économique, sans bien entendu rendre compte du jeu de mots. Devant ce problème, doit-on alors adopter la solution de J. Molitor et traduire le Verhältnisse à connotation sociologique par rapports et le Verhältnisse à connotation économique par conditions? Nous avons vu que cette solution très rigoureuse ne permettait pas de résoudre tous les problèmes, notamment pour ce qui concerne la traduction de Eigentumsverhältnisse. D'autre part, à vouloir systématiquement rendre le Verhältnisse à connotation économique par conditions, on risque d'introduire une confusion dans l'esprit du lecteur, confusion susceptible de fausser la compréhension du raisonnement de Marx. En effet, si l'on examine la plupart des écrits économiques de Marx, on s'aperçoit que Marx évite le plus possible de parler de Produktionsbedingungen qui pourrait, apparemment, être un synonyme pratique pour Produktionsverhältnisse. Certes, nous avons vu que Verhältnisse permettait un jeu de mots impossible avec Bedingungen ; mais ce n'est pas la seule raison qui ait déterminé le choix des mots par Marx. L'auteur du Kapital entendait également montrer qu'il n'existe pas de conditions générales de production, valables pour toutes les époques de l'histoire de l'humanité. Selon lui, il est vain de vouloir disserter dans l'abstrait de ces conditions générales : «Es ist Mode, der Ökonomie einen allgemeinen Teil vorherzuschicken -und es ist gerade der, der unter dem Titel Produktion figuriert (siehe zum Beispiel J. St.Mill)-, worin die allgemeinen Bedingungen aller Produktion abgehandelt werden 181.» «Zu resümieren : Es gibt allen Produktionsstufen gemeinsanme Bestimmungen, die vom Denken als allgemeine fixiert werden ; aber die sogenannten allgemeinen Bedingungen aller Produktion sind nichts als diese abstrakten Momente, mit denen keine wirkliche geschichtliche Produktionsstufe begriffen ist 182.» Pour Marx, il convient d'analyser la production en relation étroite avec un stade de développement économique précis de l'humanité et de la considérer, non comme le fruit de données permanentes, mais comme un échafaudage construit par les hommes eux-mêmes et que leurs relations conflictuelles (la lutte des classes) peuvent toujours venir modifier K. Marx, Einleitung zur Kritik der politischen Ökonomie, in: MEW, tome 13, p K. Marx, ibidem, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

119 Marx entend ainsi refuser l'idée de J. St. Mill ou de Ricardo selon laquelle le capital serait une nécessité permanente pour toute production. Pour lui, le capital n'est qu'une condition de la production telle que la conçoit la bourgeoisie. D'où l'intérêt du jeu de mots sur Verhältnisse qui fait apparaître le lien entre relations sociales et conditions de production. C'est la raison pour laquelle il convient de ne pas utiliser de façon systématique la traduction de Produktionsverhältnisse par conditions de production qui finirait par isoler totalement le sociologique de l'économique chez Marx. Alors que faire, si rapports de production est illisible (pour le non-marxiste), si conditions de production doit être manié avec précaution et si l'on ne trouve pas le mot français qui puisse rendre compte en permanence du sens du texte et du jeu de mots de Marx? La réponse consiste à dire qu'il ne faut surtout jamais lâcher le fil logique du texte de Marx et qu'en fonction du contexte de l'ouvrage à traduire (ici le Manifest), il faudra adapter nos traductions en veillant à rendre compte du sociologique et de l'économique sans instituer une barrière entre ces deux domaines qui sont intimement liés chez l'auteur. Devant la complexité de la tâche, nous pouvons dire que nous ne pourrons pas trouver de solution unique ou systématique qui permette de respecter la lisibilité de la traduction. Dans ces conditions, nous devrons nous résoudre à nous contenter de marquer ce lien entre le sociologique et l'économique chaque fois que le contexte le permettra. Mais n'est-ce pas atténuer le vouloir dire de Marx qui marque ce lien de façon permanente à travers son jeu de mots sur Verhältnisse? En fait non, car le lecteur allemand ne peut vraiment percevoir le jeu de mots que s'il a lu un ouvrage comme Lohnarbeit und Kapital. Marx n'est pas Hegel et n'a jamais cherché à justifier la supériorité de sa dialectique par la dialectique de la langue. Ici, le jeu de mots n'a en fait servi qu'à l'élaboration de la terminologie 183, mais on ne peut pas dire qu'il est réellement présent à tout moment et en tout contexte : tantôt le sociologique prend un caractère dominant, tantôt c'est l'économique. Le lecteur français ne perdra donc rien du vouloir dire de Marx, si le lien entre les deux domaines n'est pas marqué en permanence par un jeu de mots, mais simplement à travers l'ensemble du texte. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'un jeu de mots français qui serait utilisé de façon permanente tout au long de la traduction, finirait par devenir plus présent, plus encombrant pour la traduction que ne l'est le jeu de mots de Marx dans le Manifest où il n'est inscrit qu'en filigrane pour rappeler le lien entre sociologique et économique. Notre premier principe de traduction sera donc d'éviter toute systématisation. Notre second principe consistera à essayer de marquer le lien logique entre les relations 183 Terminologie élaborée, pour l'essentiel, dans Die deutsche Ideologie Cf. MEW, tome 3), ouvrage de facture encore très hégélienne. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 119

120 sociales et les conditions de production en fonction du contexte. Mais comment marquer ce lien? Lohnarbeit und Kapital nous a donné une clé pour comprendre le raisonnement de Marx et la formation de ses termes, mais il ne nous a pas fourni de solution pour rendre compte jusqu'au bout de ce raisonnement dans notre traduction. En revanche, on peut trouver des précisions sur la notion de Produktionsverhältnisse dans d'autres ouvrages de Marx et notamment dans les Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie. Dans la préface de cet ouvrage, Marx indique en effet quel a été le principal résultat de ses recherches : «Das allgemeine Resultat, das sich mir ergab und, einmal gewonnen, meinen Studien zum Leitfaden diente, kann kurz so formuliert werden : in der gesellschaftlichen Produktion ihres Lebens gehen die Menschen bestimmte, notwendige, von ihrem Willen unabhängige Verhältnisse ein, Produktionsverhältnisse, die einer bestimmten Entwicklungsstufe ihrer materiellen Produktivkräfte entsprechen. Die Gesamtheit dieser Produktionsverhältnisse bildet die ökonomische Struktur der Gesellschaft, die reale Basis, worauf sich ein juristischer und politischer Überbau erhebt, und welcher bestimmte gesellschaftliche Bewußtseinsformen entsprechen. [...] 184» Curieusement, ce passage est connu de presque tous les ouvrages allemands ou français sur le marxisme. Ces ouvrages le citent notamment pour définir ce que sont les Produktionsverhältnisse et pourtant, il semble bien qu'aucun traducteur ne s'en soit servi pour traduire le terme Produktionsverhältnisse! Dans ce passage, Marx nous donne une indication précieuse sur ce qui l'intéresse dans une société donnée : ce n'est pas son apparence extérieure, mais sa structure économique, cette structure résultant des conditions de production et donc des rapports sociaux liés à ces conditions. Mais dans une société donnée, la production n'est-elle pas elle-même un ensemble structuré, c'est-à-dire un ensemble dont la cohésion est conditionnée par la manière dont les éléments de l'ensemble sont disposés, reliés, imbriqués entre eux 185? Or, nous l'avons vu, ce sont les hommes qui, par leur activité, sont à la base de toute production et c'est la manière dont sont organisées leurs relations au sein de la société qui déterminent les conditions de la production dans cette société. La production est donc bien un ensemble socialement structuré et pour bien marquer le lien entre les conditions de production et les rapports sociaux, nous pourrons parler des structures de production. De même, lorsque Marx et Engels parleront des gesellschaftliche Verhältnisse dans leur ensemble, nous pourrons parler des structures sociales pour bien marquer que K. Marx, Vorwort zur Kritik der politischen Ökonomie, in: MEW, tome 13, p. 8. Pour confirmer cette définition du mot structure, on se reportera notamment au dictionnaire Robert (1979), au Dictionnaire Quillet-Flammarion (P. Gioan, 1963) ou encore au Dictionnaire de Didactique des Langues de R. Galisson (1976), cf. bibliographie, en annexe au présent travail La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

121 l'organisation d'une société dépend de la manière dont les hommes qui composent cette société vivent entre eux, partagent leur travail et le fruit de leur activité. Par l'introduction de la notion de structure, on fait apparaître l'idée que la société est un ensemble complexe, un édifice dont la forme et l'équilibre sont déterminés par des structures économiques et sociales. Cette idée d'édifice social était d'ailleurs présente dans Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, lorsque Marx affirmait qu'une révolution politique, c'est-à-dire une révolution qui ne s'attaquait pas aux structures socio-économiques, laissait subsister die Pfeiler des Hauses 186. Nous dirons même que les marxistes ne devraient rien trouver de choquant à entendre parler de structures de production ou de structures sociales. Ils n'hésitent pas à reprendre cette notion lorsqu'ils consentent à abandonner la terminologie officielle pour mieux convaincre leurs interlocuteurs. À ceux qui leur affirment que toute action politique doit consister, avant toute chose, à changer les mentalités, ne répliquent-ils pas spontanément, comme nous avons pu l'observer au cours de ces interminables discussions auxquelles se livraient les étudiants au début des années soixante-dix, qu'on ne saurait changer les mentalités sans changer d'abord les structures de la société 187? Est-ce à dire que nous allons systématiquement traduire Produktionsverhältnisse par structures de production afin de rendre compte de la double signification du mot Verhältnisse dans le raisonnement de Marx? Bien entendu non, car notre traduction finirait par ne plus rendre compte des moments où Marx et Engels insistent plus particulièrement sur la question des relations sociales et des moments où ils mettent plus l'accent sur l'organisation de la production. Le raisonnement de Marx n'est qu'un instrument destiné à nous permettre de dégager le vouloir dire de Marx tel qu'il s'exprime dans un texte précis ou dans un passage précis de ce texte. La logique interne au texte et la logique de l'œuvre ne sont que des instruments au service de la compréhension et de la réexpression d'un vouloir dire en contexte. Nous allons d'ailleurs voir une fois de plus qu'il n'est pas possible d'établir des équivalences permanentes entre un mot allemand et un mot français et qu'il serait donc vain de croire que nous pourrions traduire le mot Verhältnisse dans la terminologie de Marx par le mot français structure de façon systématique Cf. K. Marx, Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie / Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Édition bilingue, op. cit., p. 90. C'est également ce que fait Henri Lefebvre lorsque, évoquant l'importance de la notion de rapports sociaux chez Marx, il finit par donner pour synonyme à cette expression celle de structures sociales. Cf. H. Lefebvre, Pour comprendre la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, 1966, p M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 121

122 C. Le passage d'un terme à l'autre par le biais du raisonnement En fait, même si nous étions tentés de ne pas tenir compte du contexte du Manifest et de traduire systématiquement les termes formés à partir du mot Verhältnisse chez Marx par des expressions françaises construites autour du mot structures, nous verrions rapidement les limites de cette méthode. En effet, nous aboutirions à traduire Produktionsverhältnisse par structures de production, gesellschaftliche Verhältnisse par structures sociales, traductions fort compréhensibles, mais aussi Eigentumsverhältnisse par structures de propriété. C'est à ce moment là que l'efficacité de la traduction systématique se gripperait, car l'expression structures de propriété est beaucoup moins claire que celles de structures de production ou de structures sociales. On perçoit mal en français ce que peuvent être des structures de propriété, on imagine mal derrière cette expression l'édifice de la propriété, alors que l'on conçoit beaucoup mieux ce qu'est l'édifice social. De même, il suffit de lire un ouvrage d'économie pour se rendre compte que la production est le fruit de l'imbrication de tout un ensemble d'éléments qui en font un tout structuré. Pourtant, à lire les différents ouvrages de Marx, et notamment le Manifest, on retire l'impression que les notions de Produktionsverhältnisse et de Eigentumsverhältnisse sont étroitement liées, comme en témoigne le passage suivant extrait de la préface des Grundrisse zur Kritik der politischen Ökonomie : «Auf einer gewissen Stufe ihrer Entwicklung geraten die materiellen Produktivkräfte der Gesellschaft in Widerpruch mit den vorhandenen Produktionsverhältnissen oder, was nur ein juristischer Ausdruck dafür ist, mit den Eigentumsverhältnissen, innerhalb deren sie sich bisher belegt hatten 188.» On notera au passage que cet extrait est tout à fait conforme au raisonnement de Marx tel que nous avons pu le décrire en s'appuyant sur Lohnarbeit und Kapital et sur le Manifest. Mais, le plus intéressant, c'est que Marx affirme ici que die Eigentumsverhälnisse ne sont que la traduction en termes juridiques de die Produktionsverhältnisse. Or, comment peut-on traduire en termes juridiques cette idée que la société est un ensemble structuré ou organisé? On peut le faire tout simplement en adoptant le point de vue des juristes qui affirmeront qu'une société structurée ou organisée est une société qui obéit à un ensemble de lois, qui est régie par des principes admis par tous, qui s'organise autour d'un régime juridique. La seule différence entre le point de vue de Marx et celui des juristes (il faudrait dire ici, plus exactement, le point de vue juridique de Hegel auquel s'oppose celui de Marx) tient au fait que Marx considère que le régime juridique d'une société donnée ne fait que codifier (exprimer) les rapports socio-économiques au sein de la société, alors que le juriste pensera que les rapports socio-économiques découlent du régime juridique. 188 K. Marx, Vorwort zur Kritik der politischen Ökonomie, op. cit., p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

123 Pour Marx enfin, le régime juridique d'une société donnée consiste essentiellement à garantir une forme donnée de propriété. Par exemple, dans les sociétés dites communistes primitives, la communauté obéit au principe de la propriété collective ; en revanche, dans la société moderne, la domination économique de la bourgeoisie se traduit par le régime de la propriété privée des moyens de production. En suivant le raisonnement de Marx, nous sommes donc passé de la notion de rapports sociaux à celle de conditions de production, puis nous avons abouti, à partir de ces deux notions à celle de structures et enfin à la notion de régime de propriété. Ce faisant, nous sommes sorti du cadre contraignant de la liste des significations que nous proposerait un dictionnaire bilingue pour le mot Verhältnis (-se). Maintenant, nous pensons avoir les moyens d'aborder la traduction proprement dite de la terminologie interne de Marx dans le Manifest en tenant compte du contexte dans lequel nous rencontrerons les différents termes et de la logique interne de cet ouvrage. D. Traduire les termes marxistes en contexte Notre travail va maintenant consister à reprendre les différents extraits du Manifest dont nous avons examiné la traduction par différents traducteurs. Il s'agit pour nous de parachever, par une opération de réexpression du sens, tout le travail que nous venons d'accomplir sur le vouloir dire de Marx lorsqu'il emploie des termes comme Gesellschaftliche Verhältnisse, Produktionsverhältnisse ou Eigentumsverhältnisse. Nous procéderons dans les pages qui suivent, extrait par extrait, en présentant le texte original et notre traduction, le tout étant suivi de brefs commentaires visant à justifier cette traduction. Extrait n 1 : Die Bourgeoisie hat dem Familienverhältnis seinem rührend-sentimentalen Schleier abgerissen und es auf ein reines Geldverhältnis zurückgeführt 189. La bourgeoisie a déchiré ce voile d'émotions et de sentiments que revêtaient les relations familiales pour les réduire à des rapports uniquement fondés sur l'argent. Ici, le caractère simple de la cellule familiale au regard de structures sociales plus complexes fait que l'on peut parler, dans ce contexte, de relations, surtout si l'on considère leur côté sentimental. Le mot rapports serait ici trop dur pour désigner ce lien d'individu à individu, de père à mère, de parents à enfants. En revanche, le mot rapports convient parfaitement pour montrer qu'avec l'avènement de la bourgeoisie, les relations familiales ont changé de nature et qu'elles ont perdu en humanité. Extrait n 2 : Die Bourgeoisie kann nicht existieren, ohne die La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser 189 Cf. annexe, p. 8. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 123

124 Produktionsinstrumente, also die Produktionsverhältnisse, also sämtliche gesellschaftlichen Verhältnisse fortwährend zu revolutionieren 190. constamment les instruments de production, donc les conditions de production et par là-même l'ensemble des rapports sociaux. Nous avons repris ici une solution analogue à celle d'émile Bottigelli, dans la mesure où l'on se représente assez facilement l'incidence d'une modification des instruments de production (le passage de l'araire à la charrue moderne) sur les conditions de production. Pour compléter le raisonnement et faire le lien entre conditions de production et rapports sociaux, on peut se référer à l'illustration que Marx et Engels en donnent dans Die deutsche Ideologie à travers l'exemple du travail au sein des corps de métiers au Moyen Âge. Dans cet ouvrage en effet, Marx et Engels nous expliquent que dans un atelier d'artisan au Moyen Âge, le travail se faisait à l'aide d'outils plus que de machines et que chacun réalisait toutes les phases de la fabrication jusqu'au produit fini. Dans ces conditions, le savoir-faire acquis permettait au compagnon d'espérer passer maître un jour. C'est pourquoi, selon Marx et Engels, les compagnons avaient tendance à lier leurs intérêts à ceux du maître qui, lui seul, pouvait leur accorder la promotion sociale et ils s'opposaient souvent aux compagnons des autres ateliers 191. Dans le Manifest, Marx et Engels traitent cette fois de la société bourgeoise. Selon eux, c'est grâce notamment au machinisme et à la vapeur que la bourgeoisie a pu transformer l'industrie. Nous retrouvons là l'idée que le bouleversement des instruments de production se traduit par un bouleversement des conditions de production. Mais le processus ne s'arrête pas là : le machinisme implique un renforcement de la division du travail qui fait que le prolétaire, contrairement au compagnon, n'a plus la maîtrise de ses outils. L'atelier devient immense, l'usine n'est plus qu'un maillon de la chaîne qui part de la matière première pour aboutir au produit fini. Dans ces conditions, contrairement à l'artisan travaillant avec ses compagnons, le capitaliste n'a que peu de contacts avec son armée d'ouvriers. Leur grand nombre et la généralisation de leurs conditions de travail poussent les ouvriers à s'organiser eux-mêmes contre ce patron lointain qui décide de leur sort et à nouer des relations avec les ouvriers d'autres usines. On retrouve ici l'idée que le bouleversement des instruments de production implique un bouleversement des conditions de production et par là même, une profonde modification des rapports sociaux. On retrouve également l'idée qu'en prenant en main les destinées de l'homme, la bourgeoisie a simplifié les luttes de classes, car contrairement au Moyen Âge où les oppositions étaient multiples et complexes, on aboutit avec la bourgeoisie à l'opposition de deux grandes classes, les bourgeois et les prolétaires Cf. annexe, p. 8. Cf. K. Marx, F. Engels, Die deutsche Ideologie, op. cit., pp La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

125 Nous venons donc de nous replacer dans la logique interne du Manifest telle qu'elle ressort de la lecture de notre extrait ainsi que de la fin du chapitre Bourgeois und Proletarier. Cela nous amène donc à parler non plus de relations, mais de rapports pour bien marquer que nous sommes passés d'un lien entre individus, à une analyse sociologique des rapports entre classes. Enfin, nous préférons le verbe bouleverser à celui de révolutionner qui nous semble trop fort dans la mesure où il risque d'indiquer qu'en bouleversant les instruments de production, la bourgeoisie peut provoquer elle-même un changement de nature de la société tout entière, alors que Marx et Engels indiquent à la fin de notre texte de référence que c'est le prolétariat qui abattra la bourgeoisie et par là-même son système social. Extrait n 3 : Alle festen, eingerosteten Verhältnisse, mit ihrem Gefolge von altehrwürdigen Vorstellungen und Anschauungen werden aufgelöst, alle neugebildeten veralten, ehe sie verknöchern können 192. Bien ancrées et prises dans une gangue de rouille, toutes ces structures sociales, auxquelles se rattache un cortège d'idées et de conceptions anciennes et fort vénérables, sont réduites en miettes ; à peine de nouvelles structures se dessinent-elles qu'elles tombent en désuétude avant même d'avoir eu le temps de se scléroser. Ici, le contexte nous apporte des images et un style qui exigent une adaptation de la terminologie. Ce passage suit presque immédiatement l'extrait n 2 et à travers le mot Verhältnisse, Marx et Engels font allusion au bouleversement des rapports sociaux. Mais l'image de la rouille ne convient pas au mot rapports. En revanche, elle convient beaucoup mieux au mot structures. On imagine un bateau échoué, gagné par la corrosion qui s'effrite et dont la fière allure d'autrefois est impuissante à lutter contre le mal qui le ronge. Avec le mot structures, on perçoit la carcasse de cette société féodale qui se meurt et l'on voit le processus se poursuivre implacablement sans laisser de répit à la société, comme l'indique la phrase qui précède cet extrait : «Die fortwährende Umwälzung der Produktion, die ununterbrochene Erschütterung aller gesellschaftlichen Zustände, die ewige Unsicherheit und Bewegung zeichnet die Bourgeoisepoche vor allen früheren aus 193.» Avec les extraits 1, 2 et 3, Marx et Engels traitaient surtout des conséquences sociales de la domination de la bourgeoisie sur la société moderne. Avec l'extrait n 4, ils cherchent à résumer le processus qui a permis de passer de la société féodale à la société bourgeoise : Extrait n 4 : Die Produktions- und Verkehrsmittel, auf deren Les moyens de production et d'échange sur la Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 8. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 125

126 Grundlage sich die Bourgeoisie heranbildete, wurden in der feudalen Gesellschaft erzeugt. Auf einer gewissen Stufe der Entwicklung dieser Produktions- und Verkehrsmittel entsprachen die Verhältnisse, worin die feudale Gesellschaft produzierte und austauschte, die feudale Organisation der Agrikultur und Manufaktur, mit einem Wort die feudalen Eigentumsverhältnisse den schon entwickelten Produktivkräften nicht mehr 194. base desquels s'est constituée la bourgeoisie, ont été forgés au sein même de la société féodale. À un certain stade de développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles s'effectuaient la production et les échanges à l'époque féodale, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, bref, le régime féodal de la propriété ont cessé d'être compatibles avec le degré de développement atteint par les forces productives. Dans le raisonnement économique qui nous est proposé ici, le mot conditions semble devoir s'imposer. Lorsque le traducteur lit le texte allemand, le mot conditions lui vient tout naturellement à l'esprit. Toutefois, l'idée de structure est tout de même présente dans le texte allemand comme dans la traduction à travers le mot Organisation. En outre, il est important de parler de régime de propriété, car le passage reproduit assez fidèlement le raisonnement que nous avons vu précédemment sur le lien entre l'économique et le juridique chez Marx et Engels ; on passe en effet de la notion de conditions à celle d organisation pour aboutir à leur traduction en termes juridiques à travers la notion de propriété, le mot régime renvoie donc à celui d organisation, qui renvoie lui-même à celui de conditions. Enfin, nous avons traduit le mot Verkehr par échange. Dans une lettre signée Charles Marx et écrite en mauvais français 195, Marx reprenait son raisonnement socioéconomique pour marquer ses divergences avec Proudhon : «Pour ne pas être privés du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. (Je rends ici le mot commerce dans le sens le plus général comme nous disons en allemand : Verkehr). Par exemple : le privilège, l'institution des jurandes et des corporations, le régime réglementaire du Moyen Âge, étaient des relations sociales qui, seules, correspondaient aux forces productives acquises et à l'état social préexistant, duquel ces institutions étaient sorties 196.» Passons sur les imperfections du français de Marx qui n'empêchent tout de même pas d'y retrouver un raisonnement bien connu. Retenons plutôt ce qu'il écrit du sens qu'il attribue au mot Verkehr. Il lui donne en effet un sens très général qui permet une fois encore de faire le lien entre relations sociales et activité économique en jouant sur les différentes significations du mot Verkehr. Dans cette lettre, Marx traduit le mot Verkehr par commerce. À première vue, ce mot français a une forte connotation économique. En fait, si l'on songe à la littérature classique de la France des XVII e et XVIII e siècles, on se souviendra que les écrivains parlaient volontiers du commerce des hommes pour désigner leurs relations sociales ; Cf. annexe, p. 9. K. Marx, Lettre à P. Annenkov, in: K. Marx, Œuvres, Économie, tome 1, op. cit., p K. Marx, Lettre à P. Annenkov, op. cit., p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

127 toutefois, en marge de ce sens très littéraire, le mot commerce a en français son sens économique depuis le XIV e siècle 197. Marx a donc essayé de rendre l'ambiguïté du mot allemand Verkehr tel qu'il l'emploie dans sa langue, par un mot français rendant compte, dans une certaine mesure, de cette ambiguïté. Mais aujourd'hui, le mot français commerce est uniquement attaché à la notion d'activité commerciale (économique). On ne peut donc plus reprendre la solution de Marx. En revanche, le mot échanges est aujourd'hui à la fois employé par les économistes pour désigner une activité commerciale et par les sociologues pour caractériser les liens qui s'établissent entre des individus ou des communautés. C'est la raison pour laquelle nous l'employons dans notre traduction. Ces remarques sur l'utilisation volontaire de la polysémie des mots Verkehr ou Verhältnisse ne doivent pas être interprétées comme l'affirmation d'une thèse selon laquelle la terminologie marxiste serait fondée sur les jeux de mots. Cette utilisation volontaire de la polysémie est certainement beaucoup plus limitée chez Marx que chez Hegel. De plus, elle ne sert qu'à marquer l'enchaînement du raisonnement dans l'élaboration de la terminologie, sans être présente en permanence dans le contexte des différents ouvrages de Marx. Il faut ajouter, à cet égard, que c'est dans Die deutsche Ideologie que ces termes sont apparus, c'est-à-dire dans un ouvrage encore très fortement marqué par la formation hégélienne de Marx. Plus on avance ensuite dans l'œuvre de Marx, plus les procédés et termes d'origine hégélienne tendent à s'estomper, au point que le mot Verkehr n'apparaît pratiquement plus dans Das Kapital, Marx tendant de plus en plus à employer le mot Austausch à la place de Verkehr. Le raisonnement que Marx applique au passage de la société féodale à la société bourgeoise, dans l'extrait que nous venons de traduire, va être ensuite transposé à l'ère moderne pour expliquer le processus qui doit conduire la bourgeoisie à sa propre perte. C'est le thème de l'extrait n 5 : 197 A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterrand, Nouveau Dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse, 1980, p M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 127

128 Extrait n 5 Die bürgerlichen Produktions- und Verkehrsverhältnisse, die bürgerlichen Eigentumsverhältnisse, die moderne bürgerliche Gesellschaft, die so gewaltige Produktions- und Verkehrsmittel hervorgezaubert hat, gleicht dem Hexenmeister, der die unterirdischen Gewalten nicht mehr zu beherrschen vermag, die er heraufbeschwor. Seit Dezennien ist die Geschichte der Industrie und des Handels nur noch die Geschichte der Empörung der Produktivkräfte gegen die modernen Produktionsverhältnisse, gegen die Eigentumsverhältnisse, welche die Lebensbedingungen der Bourgeoisie und ihrer Herrschaft sind 198. La société bourgeoise moderne, qui, avec ses structures de production et d'échange et son régime de propriété, a fait naître de prodigieux moyens de production et d'échange, ressemble à l'apprenti-sorcier qui est dépassé par les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des décennies, l'histoire de l'industrie et du commerce se résume à la révolte des forces productives modernes contre les conditions actuelles de production et le régime de propriété auxquels sont suspendues l'existence et la suprématie de la bourgeoisie. Dans ce passage, nous avons recouru à des traductions différentes pour des termes allemands identiques. Pourquoi? Au début de l'extrait, il nous a paru nécessaire de faire apparaître l'idée que la société était un tout structuré et régie par un droit de propriété. C'est pourquoi nous avons parlé des structures de production et d'échange et du régime de propriété de la société bourgeoise. Toutefois, Marx a placé sur un même plan die Produktions- und Verkehrsverhältnisse, die Eigentumsverhältnisse et die Gesellschaft, comme s'il s'agissait de synonymes. Cela lui est certainement possible en allemand pour rendre l'idée que ces trois choses n'en sont qu'une seule et même ; d'ailleurs, à la lecture du Manifest, le lecteur n'est pas choqué de trouver ces trois sujets pour un même verbe au singulier. Il serait en revanche choquant pour le lecteur français de reproduire ce procédé dans la traduction : si on laisse le verbe au singulier, on contrevient aux règles de la syntaxe et si on le met au pluriel, on risque de laisser entendre qu'il s'agit de trois choses différentes ayant une action commune, ce qui est contraire au vouloir dire de Marx. C'est pourquoi, nous avons cherché à déterminer le véritable et unique sujet du verbe : ce sujet, c'est la société bourgeoise ; ensuite, nous avons utilisé les notions de structures et de régime pour caractériser cette société et nous avons écrit ses structures et son régime, ce qui nous a évité la répétition de l'adjectif bourgeois. Mais en même temps, nous avons voulu affirmer l'idée, présente dans le Manifest, que c'est parce qu'elle est dotée d'un régime de propriété bien précis et de structures de production et d'échange bien déterminées que la société bourgeoise a pu faire naître de prodigieux moyens de production et d'échange : d'où le avec ses structures et son régime. Ainsi, nous avons pu rendre compte du vouloir dire de Marx et d'engels selon lesquels le développement des moyens de production et l'instauration de structures capables de favoriser ce développement sont indissociablement liés. 198 Cf. annexe, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

129 En revanche, dans la suite du passage, sans exclure la possibilité de réutiliser le mot structures, nous avons tout de même préféré parler de la révolte des forces productives contre les conditions de production et le régime de propriété. Pour Marx et Engels en effet, la société bourgeoise est parvenue à mettre en œuvre de telles forces productives (machines, outils, techniques) que ses structures socioéconomiques ne sont plus adaptées à son développement. À travers la notion de révolte, Marx et Engels reprennent deux idées : d'une part 199, le bouleversement des instruments de production exige un bouleversement des conditions de production ; et d'autre part 200, à un certain moment de l'histoire, le développement de la production atteint un tel rythme que l'ancienne société n'est plus capable d'adapter ses structures en modifiant suffisamment rapidement les conditions de production. C'est en fonction de ce raisonnement qu'il nous a paru nécessaire de reprendre l'idée de conditions de production devant être adaptées au développement des forces productives, comme nous l'avions fait dans les extraits n 2 et n 4, car il est important de marquer la continuité du raisonnement des auteurs, qu'il s'agisse de l'analyse du passage de la société féodale à la société bourgeoise ou de la faillite de la société bourgeoise elle-même. Cette continuité de raisonnement ayant été ainsi affirmée dans l'extrait n 5, il devient possible d'aborder la traduction de l'extrait n 6, qui appartient au même paragraphe du texte reproduit en annexe, de façon beaucoup plus libre. Extrait n 6 Die Produktivkräfte [...] dienen nicht mehr zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse 201. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le développement de la civilisation et de la propriété bourgeoises. Ici en effet, il n'est plus nécessaire de préciser que la propriété bourgeoise se caractérise en fait par un régime juridique, car nous l'avons indiqué dans l'extrait n 5. Cela permet d'alléger notre phrase en mettant l'adjectif bourgeoises en facteur commun aux mots civilisation et propriété. Telles sont donc les traductions que nous avons données pour nos six passages. Mais qu'est-ce qui les distingue du travail effectué par les différents traducteurs du Manifest? E. traduction du sens et traductions du Manifest On peut dire que, volontairement ou non, consciemment ou non, les traducteurs du Manifest ont, à l'exception de Jacques Molitor, abordé la traduction des termes marxistes du Manifest par référence à la terminologie établie par Marx en français pour son ouvrage Misère de la philosophie Cf. extrait n 2, annexe p. 8. Cf. extrait n 4, annexe, p. 9 sur la chute de la féodalité. Cf. annexe, p. 10. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 129

130 Cette référence a été utilisée de façon plus ou moins volontaire, plus ou moins hésitante. Il n'en reste pas moins que ces traducteurs ont contribué à la perpétuation dogmatique d'une terminologie marxiste française qui ne permet pas de rendre compte du vouloir dire de Marx et d'engels dans sa plénitude. Notre démarche a été radicalement différente, dans la mesure où notre seul point de référence a été le vouloir dire de Marx et d'engels dans le Manifest. Nous avons cherché à dégager ce vouloir dire en nous appuyant sur la logique interne de cet ouvrage et sur le raisonnement socio-économique de Marx dans lequel cette logique interne au texte vient s'inscrire. C'est cette démarche qui nous a donné toute notre liberté de traducteur en nous permettant d'échapper aux contraintes dans lesquelles un dictionnaire bilingue, avec sa liste limitée de significations pour chaque mot, nous enferme. Mais nous devons être conscient que cette démarche impose une discipline bien plus rigoureuse et des recherches bien plus approfondies que celle qui consiste à aller chercher des solutions toutes faites dans les textes rédigés par Marx en français. Ce faisant, notre démarche nous place très loin de la réalité actuelle de la traduction des ouvrages de Marx. On peut mesurer cette distance en comparant la lente progression vers la traduction que nous nous sommes imposée pour nos six extraits et ce passage de l'avant-propos du traducteur des Grundrisse aux Éditions Calmann- Lévy : «Pour la traduction des termes techniques d'économie politique, nous nous sommes aidé d'un petit dictionnaire que nous avons confectionné à partir de l'auteur lui-même. En effet, Marx a souvent traduit des économistes (Cf. ses citations d'auteurs français, anglais, italiens, etc. dans ses œuvres publiées, et notamment le 4e livre du Capital, ou dans ses cahiers de lecture ou d'extraits ; en outre, il a traduit, fait traduire par Engels ou révisé la traduction des diverses œuvres qu'il a rédigées en allemand (Capital, par ex.), en français (Misère de la philosophie) ou en anglais (Salaire, prix et profit) 202.» Devant un tel fossé entre la méthode théorique de traduction et ce qui est trop souvent la méthode des traducteurs de Marx, on ne peut, selon nous, imposer la traduction du sens en s'attaquant de front à la traduction dogmatique qui s'est elle-même d'autant mieux enracinée qu'elle l'a fait lentement, ouvrage par ouvrage, réédition après réédition de textes comme Misère de la philosophie ou la traduction de Joseph Roy du Kapital telle qu'elle a été révisée par Marx. Un traducteur soucieux de défendre dans la pratique la Théorie du Sens, ne peut, du jour au lendemain, s'adresser aux éditeurs en disant : jusqu'ici, on n'a fait que produire de mauvaises traductions de Marx et de Freud ; oublions les Joseph Roy, les Laura Lafargue, oublions les Jankélévitch et les Marie Bonaparte pour Freud! Cette attitude risquerait plus de lui fermer les portes de la traduction de ces grands auteurs. En fait, pour lutter contre un phénomène aussi enraciné que la traduction dogmatique, le traducteur doit se préparer à un effort de longue haleine, sans exclure l'éventualité de devoir conclure des compromis. 202 R. Dangeville, in: K. Marx, Fondements de la critique de l'économie politique, Paris, Calmann-Lévy, 1968, tome 1, p La traduction des termes marxistes dans le Manifest M. Rochard 2009

131 Mais ces compromis devront servir la traduction du sens, lui permettre de gagner du terrain et de s'enraciner dans la pratique. Il est donc important de bien en définir les termes et les limites. Il s'agit là d'une tâche essentielle si l'on veut que le traducteur qui est sur le point d'être confronté à la réalité pratique de la traduction dogmatique, ne parte pas à l'aventure, mais sache où il va, jusqu'où il peut aller et surtout qu'il sache préserver tout ce qui peut être sauvé pour la traduction du sens. Définir d'avance ce que sera, grosso modo, le compromis et ses limites, c'est en somme bien marquer la frontière qui sépare le compromis de la reculade ou de la compromission. M. Rochard La traduction des termes marxistes dans le Manifest 131

132 Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? M. Rochard 2009

133 4. Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? Envisager l'idée d'un compromis entre traduction dogmatique et traduction du sens ne veut pas dire renoncer à traduire en appliquant les principes théoriques, mais tenir compte d'une réalité concrète qui fait que trop souvent le point de vue du traducteur risque fort d'être négligé aux dépens de pratiques bien établies et difficiles à remettre en question. Sans doute, les traducteurs ou plutôt des personnes se présentant comme tels sont en partie responsables du peu de cas que l'on fait d'eux. Les erreurs grossières de traduction sont innombrables ; récemment encore, un traducteur a eu la surprise, en lisant le travail de l'un de ses collègues de la CEE, de découvrir qu'un free-lance translator était devenu un traducteur franc-tireur, alors que le contexte indiquait clairement qu'on faisait allusion à l'exercice libéral de la profession de traducteur! Mais, par-delà de telles anecdotes, il existe parfois des barrières bien difficiles à surmonter pour le traducteur. En effet, lorsqu'un traducteur prétend vouloir traduire les ouvrages d'un grand auteur, les disciples de ce dernier ont tendance à considérer le traducteur comme un nain voulant entrer dans un monde de géants, à moins qu'il ne fasse lui-même déjà partie du cercle des disciples de l'auteur. Par sa capacité à comprendre les textes de l'auteur dans la langue où ils ont été rédigés, le traducteur semble en effet s'immiscer dans cette relation privilégiée que chaque disciple voudrait entretenir avec le Maître (vivant ou mort). Le traducteur paraît donc comme un intermédiaire, souvent indispensable, mais tout de même gênant. Dans ces conditions, le traducteur doit donc se garder de l'illusion qu'il va pouvoir imposer son point de vue sur la traduction des textes de l'auteur sans rencontrer d'obstacles. S'il ne veut pas que le débat avec les disciples, qui participent généralement à la diffusion des traductions ou du moins de la terminologie française de l'auteur, tourne court avant même d'avoir vraiment débuté, le traducteur se doit d'adopter une démarche pédagogique. Sa situation est en effet assez proche de celle de l'enseignant en traduction économique qui doit convaincre les étudiants que le financial market aux États-Unis n'est pas l'équivalent de notre marché financier, mais correspond plutôt à notre marché des capitaux. S'il se contente de l'affirmer de façon péremptoire, il lancera un défi aux connaissances linguistiques des étudiants, sans leur permettre d'y faire face. L'enseignant doit au contraire montrer qu'il ne se contente pas de traduire des mots, mais qu'il connaît l'économie et qu'il peut aider les étudiants à mettre le doigt sur la réalité qui se cache derrière des termes comme financial market, capital market, marché des capitaux et marché financier. M. Rochard Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? 133

134 De même, si le traducteur de Marx se contente d'affirmer aux marxistes qu'il ne faut plus parler de rapports de production, mais de conditions ou de structures de production, il lancera un défi, voire une provocation aux marxistes en prétendant d'emblée mieux comprendre Marx que les spécialistes de Marx. Il faut donc que le traducteur s'efforce, avec modestie, de convaincre les marxistes de ses connaissances des langues et de l'œuvre de l'auteur, ainsi que de sa capacité à produire une traduction sérieuse des ouvrages de Marx. En fait, cette démarche pédagogique est destinée à assurer que le lecteur non initié de la traduction comprendra ce qu'a voulu dire Marx, sans pour autant jeter précipitamment le pavé de la traduction du sens dans la mare du marxisme et de ses habitudes de langage qui se sont lentement enracinées. La démarche pédagogique et ses objectifs supposent que le traducteur se soit longuement préparé, conformément à la méthode que nous avons indiquée dans la première partie de notre travail. Parce que cette préparation patiente est, par la discipline qu'elle impose, la seule garantie que le traducteur sera à même de comprendre le vouloir dire de l'auteur et de le faire comprendre. En d'autres termes, c'est la seule garantie que le traducteur ne renoncera pas à la traduction du sens. À partir de là, cette démarche pédagogique peut déboucher sur des compromis entre traduction dogmatique et traduction du sens qui devront être autant de pas en avant vers la mise en pratique de la Théorie du Sens pour la traduction des ouvrages des grands auteurs. Mais pour conclure des compromis, il faut savoir à qui l'on aura affaire. Lorsqu'une maison d'édition décide de publier des traductions d'ouvrages d'un grand auteur, elle s'adresse généralement à des spécialistes de cet auteur, soit pour superviser la publication, soit pour traduire, soit pour réviser les traductions, soit pour sélectionner les traducteurs. Il suffit de lire les préfaces de ces traductions ou le nom des responsables de publication ou même de bien des traducteurs pour se rendre compte du rôle joué par les disciples-spécialistes dans les circuits de diffusion des traductions des ouvrages de grands auteurs comme Marx ou Freud. C'est donc directement ou indirectement auprès de ces personnages que le traducteur devra défendre son point de vue. C'est en fonction de cette confrontation avec les spécialistes que pourra s'instaurer un compromis entre traduction dogmatique et traduction du sens. Cette confrontation peut tout d'abord se terminer par une situation excluant tout compromis. Ce sera notre premier cas de figure. A. La situation de non-compromis Il peut en effet y avoir deux cas ne permettant pas de conclure un compromis entre traduction dogmatique et traduction du sens, à savoir lorsque le traducteur se voit opposer une fin de non-recevoir ou lorsque, au contraire, l'interlocuteur du traducteur est totalement gagné à son point de vue Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? M. Rochard 2009

135 On peut en effet raisonnablement envisager la première solution, car on risque toujours d'être confronté à un inconditionnel, pour lequel toute remise en cause de la moindre parcelle de sa connaissance de l'auteur (fût-ce la connaissance d'une certaine terminologie) est absolument hors de question. Pour ce qui concerne la seconde éventualité, le traducteur ne doit pas se nourrir d'illusions. Toutefois, on ne peut pas exclure la possibilité de trouver des spécialistes de quelque grand auteur qui seraient prêts à favoriser une retraduction des œuvres dudit auteur. On peut en effet retenir cette éventualité lorsque l'on songe à l'attitude de certains enseignants de l'université de Paris VII qui recommandent aux étudiants de psychologie de lire les œuvres de Freud en allemand afin de mieux en comprendre le sens. Pareille attitude de la part de spécialistes est sans nul doute un atout pour le traducteur qui devra convaincre ces spécialistes de sa capacité à fournir une traduction de qualité des ouvrages de l'auteur. Dans le même ordre d'idées, la situation idéale est certainement celle où le traducteur a la chance de pouvoir s'adresser à l'auteur lui-même, pourvu, bien entendu, qu'il soit encore vivant et accessible. Mais, comme toujours, le traducteur devra démontrer sa capacité à traduire en prouvant qu'il n'est pas seulement un spécialiste des langues, mais qu'il possède toutes les connaissances requises pour traduire les ouvrages de l'auteur. Il s'agit cependant là de conditions exceptionnelles dans lesquelles le compromis n'a plus sa place. En revanche, lorsque la confrontation n'est close ni par un rejet de la traduction du sens, ni par une capitulation de la traduction dogmatique, il convient d'envisager les termes d'un véritable compromis. Selon nous, on peut définir trois grands types de compromis, avec toutes les variantes que peuvent imposer les personnes en présence ou les circonstances : le compromis le moins favorable à la traduction (du sens) le compromis intermédiaire le compromis favorable B. Le compromis le moins favorable Pour résumer la situation qui conduit à ce compromis, nous dirons qu'elle impose au traducteur de respecter les traductions classiques ou officielles de la terminologie de l'auteur, avec néanmoins le droit de donner une brève explication terminologique en notes de bas de page. M. Rochard Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? 135

136 Dans le cas du Manifest, on peut imaginer le résultat de ce compromis en reprenant la traduction de M. Tailleur (extrait n 2) 203 en y ajoutant en note, le commentaire suivant : * rapports de production (Produktionsverhältnisse) : dans la terminologie marxiste, ce terme désigne l'ensemble complexe des conditions de la production dans une société donnée (antique, féodale, bourgeoise, etc.) ; ces conditions sont l'expression des relations sociales existant au sein de cette société, c'est-à-dire des relations entre individus, groupes sociaux et classes dans le cadre de l'activité productrice des hommes, ainsi que des rapports que ces individus, groupes et classes entretiennent avec les moyens de production. C'est l'ensemble de ces conditions de production (et par là-même des relations sociales qui les sous-tendent) qui déterminent la structure économique d'une société donnée à un certain stade de développement historique et économique. ou encore l extrait n 5 de cette même traduction 204 : * rapports de propriété (Eigentumsverhältnisse) : dans la terminologie marxiste, les rapports de propriété représentent l'expression juridique des rapports de production d'une société déterminée. Par exemple, le régime de la propriété privée des moyens de production est l'expression juridique des rapports de production au sein de la société bourgeoise. Dans le cadre d'un tel compromis, la marge de manœuvre du traducteur est extrêmement réduite. Toutefois, ce compromis présente un intérêt pour la traduction du sens. Certes, le lecteur marxiste, habitué à parler de rapports de production ou de rapports de propriété négligera peut-être ces petites notes du traducteur. En revanche, le lecteur profane, qui risque fort de buter sur les termes officiels sera heureux de pouvoir se reporter à une explication succincte lui facilitant la compréhension du texte. Il existe cependant une forme plus avantageuse de compromis pour le traducteur ; c'est celui que nous allons maintenant essayer de définir. C. Le compromis intermédiaire Par ce nouveau type de compromis, le traducteur reste certes obligé d'utiliser la terminologie classique dans sa traduction, mais ses droits sont étendus dans la mesure où on lui accorde le droit de compléter son travail par un avant-propos du traducteur. Demander à bénéficier d'un tel droit n'a d'ailleurs rien d'une exigence démesurée, si l'on songe que bien des traducteurs de Marx comme d'autres auteurs en ont bénéficié. Bien souvent, ces préfaces ne font que révéler de bien curieuses méthodes de travail 205. Mais si le traducteur d'un grand auteur est conscient que ce droit peut permettre d'ouvrir une brèche dans la pratique dogmatique de la traduction, il doit le mettre à profit pour tenter de faire passer au lecteur une autre conception de la traduction. Ainsi, pour le Manifest, on pourrait libeller l'avant-propos du traducteur dans les termes suivants Cf. annexe, p. 36. Cf. annexe, p. 37. Cf. l'avant-propos de R. Dangeville pour les Grundrisse ; supra, p Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? M. Rochard 2009

137 «Traduire les ouvrages de K. Marx et F. Engels est une rude tâche. Bien des extraits de leur correspondance montrent que ces deux auteurs en étaient conscients, notamment pour ce qui concerne les problèmes de traduction de leur terminologie commune. La terminologie marxiste française a été établie, dans ses grandes lignes, par Marx lui-même lorsqu'il rédigea, en français, Misère de la philosophie (1847), bien qu'il ait reconnu à cette époque qu'il écrivait en mauvais français et même dans un français barbare. C'est cette terminologie que les marxistes français utilisent encore aujourd'hui. Si nous n'avons pas voulu remettre en cause, dans notre traduction du Manifest, cette terminologie plus que centenaire et familière à tous les spécialistes de Marx, nous sommes conscients qu'elle peut parfois apparaître comme un jargon incompréhensible pour le lecteur partant à la découverte du marxisme. C'est pourquoi, nous nous proposons de lui fournir quelques clés pour comprendre les termes les plus obscurs ou les plus surprenants, dans des notes qui lui sont destinées et qu'il trouvera au fil de la traduction en bas de page. Ces notes ne sont pas conçues pour donner au lecteur un cours de marxisme, mais plus modestement pour lui permettre de comprendre le plus clairement possible ce qu'ont voulu dire Marx et Engels à travers ces termes. Par ces notes, le traducteur n'entend donc pas se substituer à l'auteur, mais remplir simplement sa mission qui est de transmettre le message de l'auteur, le sens de son ouvrage.» Cet avant-propos du traducteur viendra donc compléter les notes de bas de page introduites par le premier compromis en permettant au traducteur d'expliquer sa démarche et de marquer les limites de la terminologie marxiste officielle. Il reste bien entendu encore l'éventualité d'un troisième type de compromis, plus favorable à la traduction du sens. Ce troisième compromis peut certes être imposé d'emblée par le traducteur ; mais il peut également constituer une seconde étape, intervenant après des compromis plus restrictifs, vers la mise en pratique de la traduction du sens. D. Le compromis favorable Par ce compromis, le traducteur se voit autorisé, cette fois, à traduire la terminologie de l'auteur conformément aux exigences de la Théorie du Sens, à la seule condition d'expliquer au lecteur sa démarche et de lui donner des indications pour retrouver la terminologie marxiste officielle qu'il continuera sans doute à entendre dans la bouche des marxistes ou à lire dans leurs écrits ainsi que dans d'autres traductions. L'objectif de l'avant-propos du traducteur consistera donc désormais à faire mention de la terminologie officielle et non plus à l'expliciter. Cet avant-propos pourra donc être rédigé de la façon suivante : «Traduire les ouvrages de K. Marx et F. Engels est une rude tâche. Bien des extraits de leur correspondance montrent que ces deux auteurs en étaient conscients, notamment pour ce qui concerne les problèmes de traduction de leur terminologie commune. La terminologie marxiste française a été établie, dans ses grandes lignes, par Marx lui-même lorsqu'il rédigea, en français, Misère de la philosophie (1847), bien qu'il ait reconnu à cette époque qu'il écrivait en mauvais français et même dans un français barbare. C'est cette terminologie que les marxistes français utilisent encore aujourd'hui. M. Rochard Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? 137

138 Pour le lecteur qui cherche à s'initier à l'œuvre de Marx cependant, cette terminologie peut parfois apparaître comme un jargon incompréhensible. C'est la raison pour laquelle nous avons renoncé à l'employer dans notre traduction chaque fois qu'elle nous a paru de nature à obscurcir le sens du texte. Les marxistes, habitués à manier cette terminologie, nous excuseront de cette entorse à la tradition. Nous leur faisons confiance pour reconnaître derrière les expressions conditions de production», structures de production, régime de propriété, les termes consacrés de rapports de production et de rapports de propriété. En revanche, il nous a paru important de permettre au lecteur non initié de comprendre le message de Marx et Engels à travers des termes aussi accessibles qu'ils le sont dans le texte original pour le lecteur allemand. Ce faisant, nous pensons être fidèle à la fois à la mission du traducteur qui est de transmettre le message de l'auteur, et à l'objectif du Manifeste du parti communiste qui était de s'adresser aux prolétaires de tous les pays. Par cette série de compromis, nous ne provoquerons certes pas le bouleversement immédiat de la pratique de la traduction des grands auteurs, mais nous aurons peutêtre pu indiquer que l'on doit inverser les méthodes de traduction : en d'autres termes, nous pourrons montrer qu'une traduction n'est pas lisible parce qu'elle reproduit des mots, mais parce qu'elle transmet fidèlement le message de l'auteur. Or, que peut attendre de plus un grand penseur, si ce n'est que son message dépasse le cadre étroit de ses frontières linguistiques? Cela étant, il ne suffit pas de conclure des compromis sur le terrain de la terminologie interne de l'auteur pour faire progresser l'application pratique de la Théorie du Sens. Il faut également être bien conscient des limites dans lesquelles s'inscrivent les compromis et par là même des domaines dans lesquels il est exclu que la Théorie du Sens fasse des concessions. Or, selon nous, ces domaines recouvrent tout ce qui ne relève pas directement de la terminologie interne Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? M. Rochard 2009

139 M. Rochard Traduction dogmatique et traduction du sens : quel compromis? 139

140 5. Les limites du compromis La terminologie externe et le style (au sens large du terme que lui donne Jean Delisle) sont des domaines dans lesquels il n'y a pas lieu de faire de concessions à la traduction dogmatique. En effet, on peut considérer que l'enracinement de la terminologie interne d'un auteur dans les pratiques langagières de ses disciples constitue un tel obstacle à l'application pratique de la Théorie du Sens que l'on puisse être amené à conclure des compromis provisoires ou transitoires dans une lutte de longue haleine contre la traduction dogmatique. En revanche, pour ce qui concerne la terminologie externe, nous pouvons dire qu'il s'agit d'un domaine sur lequel les disciples de l'auteur n'ont pas de prise directe, car si l'auteur met cette terminologie au service de son vouloir dire, elle n'en fait pas moins partie du bien commun de tous ceux qui sont amenés à l'employer. Ainsi, Marx et Engels emploient, notamment dans le Manifest, des termes d'histoire sociale couramment utilisés par des historiens, qu'ils soient ou non marxistes. Il n'y a donc pas lieu de contrevenir à la terminologie des historiens pour sacrifier aux habitudes de langage des seuls marxistes français qui peuvent d'ailleurs reprendre à leur compte une terminologie historique mal traduite par des traducteurs dont les connaissances de ce domaine étaient insuffisantes. Pour ce qui concerne le style, le refus de toute concession à la traduction dogmatique est de nature différente. On ne peut pas dire en effet qu'il existe un véritable style marxiste français calqué sur le style de Marx en allemand, comme il existe une terminologie marxiste française calquée sur la terminologie de Marx en allemand. Tout au plus peut-on constater chez les militants de partis se réclamant du marxisme en France, certaines habitudes de langage, certaines façons de s'exprimer qui reproduisent le plus souvent les tics de tel ou tel leader de ces partis. Mais cela n'a pratiquement rien à voir avec la manière d'écrire de Marx. Dans le domaine du style, qui semble donc ne pas subir d'influence dogmatique, le traducteur devrait donc être beaucoup plus libre de mettre ses connaissances, et notamment son habileté à manier la langue française, au service du vouloir dire de l'auteur. Mais en fait, on peut constater, à la lecture des traductions du Manifest, que la plupart des traducteurs n'ont pas su profiter de la brèche que ces deux domaines (terminologie externe et style) pouvaient permettre d'ouvrir dans la traduction dogmatique et par làmême n'ont pas su améliorer la lisibilité de leur traduction. C'est donc une fois de plus en examinant le travail des différents traducteurs sur la terminologie externe et le style et en lui opposant une autre conception de la traduction, fondée sur la Théorie du Sens, que nous allons poursuivre notre étude et Les limites du compromis M. Rochard 2009

141 tenter de fixer les limites du compromis entre traduction dogmatique et traduction du sens. Cela étant, nous sommes conscients qu'une véritable étude sur le style du Manifest et les moyens de le rendre en français exigerait sans doute un examen paragraphe par paragraphe des traductions présentées en annexe et, de fait, une véritable retraduction du texte allemand. Un pareil travail tendrait alors à déplacer notre sujet en accordant une place beaucoup plus grande aux questions de style qu'aux problèmes terminologiques. C'est pourquoi, nous nous efforcerons de brosser à grands traits la manière dont les traducteurs ont traité le style du Manifest et de présenter brièvement les grands principes qu'il conviendrait, selon nous, de respecter pour rendre compte de ce phénomène d'écriture qu'est le Manifest. Ainsi, nous pourrons marquer l'idée que le traducteur ne peut pas se permettre de négliger un tel aspect du texte, sans pour autant lui accorder, dans notre étude, une place qui ne lui était pas destinée. Mais venons-en tout d'abord à la terminologie externe, dont le traitement exige, une fois encore, une discipline rigoureuse. M. Rochard Les limites du compromis 141

142 5.1. Respecter la terminologie externe pour mieux respecter le vouloir dire de l'auteur Selon nous, il est indispensable de traduire la terminologie externe des ouvrages d'un grand auteur avec le plus grand souci de précision. Il s'agit en effet, par cette précision, de favoriser la lisibilité de la traduction et de rendre compte du vouloir dire de l'auteur. Cette exigence repose sur deux idées essentielles. D'une part, lorsqu'un auteur utilise des termes spécialisés de domaines qui ne font pas directement partie du domaine étudié ou qui sont en marge du sujet traité, c'est bien pour signifier au lecteur que son propos s'intègre dans le cadre de ce que les hommes connaissent déjà et que son raisonnement n'est pas pure abstraction. La précision est donc importante, car elle permet à l'auteur de montrer le sérieux de son propos. De ce fait, la précision devient une exigence incontournable pour le traducteur soucieux de rendre compte du vouloir dire de l'auteur dans toute sa dimension. D'autre part, comment un traducteur voulant promouvoir la mise en pratique de la Théorie du Sens pourrait-il persuader les lecteurs du bien fondé de son point de vue, s'il ne se montre pas capable d'apporter, dans tous les domaines négligés par la traduction dogmatique, une grande lisibilité de la traduction? Pour bien montrer tout ce qu'implique cette exigence de précision et de lisibilité en matière de terminologie externe, nous avons retenu un certain nombre de passages du Manifest traitant de l'organisation sociale de l'europe médiévale. Nous verrons tout d'abord comment nos cinq traducteurs ont traité ces passages et plus particulièrement les termes qui y sont employés. Ensuite, nous verrons ce que l'on aurait pu faire pour faciliter la compréhension du vouloir dire de Marx et d'engels dans ces passages. A. Dépasser les équivalences immédiates Dès le second paragraphe de notre texte de référence 206, Marx et Engels évoquent, à titre d'exemple, l'antagonisme ayant existé au Moyen Âge entre Baron und Leibeigener et entre Zunftbürger und Geselle. Incontestablement, ces termes répondent à notre définition de la terminologie externe ; il ne s'agit pas de termes créés par Marx et Engels, mais de termes connus de tout historien de langue allemande. De plus, rien ne semble, a priori, indiquer dans le contexte, que les auteurs aient voulu leur attribuer un sens nouveau. Comment les traducteurs les ont-ils rendus? * L. Lafargue 207 «barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons» Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

143 * J. Molitor 208 * M. Rubel 209 «baron et serf, maître-artisan et compagnon» «baron et serf, maître de jurande et compagnon» * E. Bottigelli 210 «baron et serf, maître d'un corps de métier et compagnon» * M. Tailleur 211 «baron et serf, maître de jurande et compagnon» À examiner ces traductions, il semble qu'il règne une quasi-unanimité des traducteurs. Certes, L. Lafargue a utilisé le pluriel au lieu du singulier dans toute cette énumération du second paragraphe ( Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons... ) Certes, J. Molitor a parlé de maître-artisan et E. Bottigelli de maître d'un corps de métier (on aurait sans doute préféré maître de corps de métier dans une telle énumération). Mais en dehors de ces exceptions, il semble que nous sommes en présence d'une véritable suite d'équivalences préétablies, pérennisées par un processus de traduction dogmatique. Cela étant, dans l'hypothèse où nous serions bien dans le cas d'un phénomène de traduction dogmatique consistant à reprendre la traduction de L. Lafargue, nous pouvons tout de même dire que les conséquences de ce phénomène sont moins graves ici que lorsqu'il s'agit d'une terminologie interne qui finit par être reprise par un public plus large. En effet, il est bien rare que les marxistes français parlent des maîtres de jurandes ou des barons. L'histoire du Moyen Âge fait rarement partie de leurs préoccupations immédiates. En outre, il n'y a pas lieu, selon nous, de remettre en cause la traduction adoptée pour deux des quatre termes de ce passage du Manifest. En effet, au Moyen Âge, nos frontières actuelles n'avaient guère de signification et bien des institutions se retrouvaient de part et d'autre du Rhin, notamment le servage et le compagnonnage. Que l'on fût serf ou Leibeigener, on était assuré du même sort et de la même position sociale. Les différences de traitement que l'on pouvait observer, tenaient plus au bon vouloir du seigneur des lieux qu'aux choses désignées par les langues allemande et française Cf. annexe, p. 19. Cf. annexe, p. 24. Cf. annexe, p. 29. Cf. annexe, p. 34. M. Rochard Les limites du compromis 143

144 De même, le compagnon et le Geselle jouissaient des mêmes droits et obéissaient aux mêmes devoirs : ils avaient le droit de travailler chez un maître et d'en recevoir des avantages pécuniaires ou en nature, mais ils n'avaient pas le droit de vendre le produit de leur travail. Ils devaient en outre entretenir leurs outils de travail et accomplir tous les devoirs de leur métier. Mais de quelles catégories sociales Marx et Engels parlent-ils lorsqu'ils évoquent ce Baron et ce Zunftbürger? Pour ce qui concerne tout d'abord le terme de Baron, nous dirons qu'il est employé par Engels dans les Grundsätze des Kommunismus, en opposition au Leibeigener, tout comme dans le Manifest 212. Dans son ouvrage préparatoire au Manifest, Engels lui donne comme synonyme le terme de Feudalherr, toujours en opposition au Leibeigener 213. En français en revanche, on associe spontanément le mot baron au premier titre de noblesse, en dessous de celui de comte. Et si l'on veut traduire ce terme de baron en allemand, on parlera de Baron ou de Freiherr. En trouvant le terme français de baron, le lecteur français risque donc de le lire de la même manière qu'un lecteur allemand lirait celui de Freiherr, alors qu'engels voulait parler de Feudalherr, c'est-à-dire de ce qui est pour nous un seigneur (féodal). Or, lorsque l'on veut rendre compte des oppositions sociales au Moyen Âge, on pense immédiatement à l'antagonisme existant entre le seigneur et le serf. L'association de ces deux termes nous paraît donc beaucoup plus évocatrice en français pour rendre compte du vouloir dire de Marx et d'engels que celle de baron et serf. Pour tout lecteur français étant passé par une école primaire et en ayant conservé quelque souvenir, la campagne du Moyen Âge ne peut être peuplée que de serfs soumis à l'autorité d'un seigneur! Mais, nous n'avons pas résolu tous les problèmes liés à la traduction du mot Baron. Certes, il faut interpréter ce mot en le rapprochant de son synonyme de Feudalherr donné par Engels dans les Grundsätze des Kommunismus. Mais au troisième paragraphe de notre texte de référence, Marx et Engels parlent également de Feudalherr 214. Est-ce à dire que nous devons traduire Feudalherren par seigneur? Non, car ici, nous n'avons plus affaire à un exemple d'antagonisme, mais à une énumération hiérarchisée ; pour le Moyen Âge, cette hiérarchie commence au sommet par les Feudalherren, pour parvenir au bas de l'échelle sociale, au Leibeigener, de même que pour la Rome antique, elle commençait par le Patrizier pour aboutir au Sklave. Dans ces conditions, le traducteur ne peut plus parler, comme l'ont fait avec une belle unanimité nos cinq traducteurs, de simples seigneurs ou seigneurs féodaux F. Engels, Grundsätze des Kommunismus, op. cit., p F. Engels, ibidem, p im Mittelalter Feudalherren, Vasallen, Zunftbürger... ; cf. annexe, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

145 Reprenons en effet nos vieilles connaissances scolaires sur le Moyen Âge : on se souvient qu'il existait deux positions pour un seigneur féodal, selon qu'il était plus ou moins puissant ; et en fouillant bien dans notre mémoire, nous reverrons peut-être même ces gravures qui nous représentaient un vassal faisant le serment d'allégeance à son suzerain! Et dès que ces souvenirs nous reviennent, on comprend mieux de quoi Marx et Engels ont voulu parler. Et si l'on traduit cette énumération par des suzerains, des vassaux, des maîtres, des compagnons et des serfs, l'idée de hiérarchie sociale apparaît immédiatement. En fait, Marx et Engels auraient sans doute dû utiliser le mot Lehnsherr, plutôt que Feudalherr. Cela étant, on peut comprendre leur choix dans la mesure où le mot Lehnsherr est plus associé à l'idée que le suzerain accordait des terres ou des biens à son vassal en l'échange d'une aide contre l'ennemi, qu'à l'idée de puissance au sein de la société féodale. En revanche, dans leur texte, Marx et Engels donnent l'impression que le Feudalherr est un seigneur à part entière (comme le suzerain), alors que le Vassaller n'est qu'un seigneur de second ordre. Cet exemple, ainsi que celui du mot Baron, montre bien que le traducteur ne peut espérer faire comprendre le vouloir dire de l'auteur en procédant par des équivalences figées du type Baron = baron, Feudalherr = seigneur que l'on applique mécaniquement. Travailler sur le sens exige des connaissances précises du sujet et ces connaissances incitent le traducteur à la précision lors du travail de réexpression. Il en va de même lorsque l'on veut traduire un terme tel que Zunftbürger. La première chose à savoir, c'est de quoi Marx et Engels ont voulu parler. Tout d'abord, on notera que les deux auteurs emploient d'une part le terme de Zunftbürger et d'autre part celui de Zunftmeister. Mais en fait, il n'y a que dans les Grundsätze des Komnunismus et dans le Manifest que le terme Zunftbürger apparaît. Dans tous les autres grands ouvrages, depuis Die deutsche Ideologie jusqu'au Kapital, on ne trouve que celui de Zunftmeister. Il semble bien que dans l'esprit des auteurs, les deux termes soient synonymes, avec toutefois une légère nuance ; dans les Grundsätze des Kommunismus, comme dans le Manifest, Engels (et Marx) tend à employer Zunftbürger pour désigner une position sociale et Zunftmeister, voire Meister, pour se référer à une position économique 215. Engels a cependant tenu à préciser ce qu'il avait voulu dire en parlant de Zunftbürger, en ajoutant à la traduction anglaise du Manifest parue en 1888, une note de bas de page que nous reproduisons ci-après : 215 F. Engels, Grundsätze des Kommunismus, op. cit., p M. Rochard Les limites du compromis 145

146 «guild master, that is a full member of a guild, a master within, not a head of a guild 216.» En effet, dans le système médiéval des corps de métiers, il y avait deux catégories de maîtres : d'une part, le maître-artisan, c'est-à-dire la personne passée maître dans la pratique d'un métier et considérée à ce titre comme membre de plein droit du métier correspondant ; et d'autre part, le maître de métier, appelé aussi maître du corps de métier ou maître de jurande qui, en tant qu'officier de la Couronne ou de riche particulier (généralement un gros marchand), exerçait une fonction juridique d'arbitrage des contentieux au sein d'un métier ou entre métiers, sans être tenu d'avoir exercé ce ou ces métiers 217. Or, la note d'engels indique très clairement qu'il ne veut pas parler des personnes placées à la tête d'un métier, comme les maîtres de métiers ou de jurandes, mais des personnes travaillant au sein d'un métier, c'est-à-dire des maîtres ou maîtres-artisans. Dans ces conditions, traduire Zunftbürger par maître de jurande ou maître d'un corps de métier ne correspond pas au sens attribué par Engels et Marx au terme de Zunftbürger. En revanche, la traduction de J. Molitor est juste ( maître-artisan ). Mais là encore, avons-nous résolu tous les problèmes? L'opposition maîtreartisan/compagnon est-elle suffisante pour marquer l'antagonisme social? N'avonsnous pas raisonné uniquement sur le plan d'une distinction entre deux fonctions économiques au sein d'un corps de métier? Selon nous, les mots maître et compagnon ou maître-artisan et compagnon marquent suffisamment en français la différence de statut social entre les deux catégories. En effet, le mot maître suffit en soi à marquer l'idée d'une position dominante. On pourrait accentuer l'écart social en utilisant un autre terme pour compagnon, à savoir celui de valet également employé au Moyen Âge. Mais alors, l'opposition maître/valet évoquerait, pour le lecteur français, celle du propriétaire et de son domestique, ce qui ne correspond pas au vouloir dire de Marx et d'engels. On voit donc bien que le résultat auquel on aboutit lors de la réexpression dépend des connaissances de la langue et du sujet, de la compréhension du vouloir dire de l'auteur dans un contexte précis, ainsi que de la capacité du traducteur à réexprimer ce vouloir dire à la fois en fonction de l'exigence de précision, des contraintes de la langue et de la force d'évocation des termes choisis. Mais une fois que l'on est parvenu à concilier tous ces principes de traduction, il faut encore maintenir la cohérence de sa traduction dans la suite du texte. En effet, on ne peut se contenter d'avoir su trouver le mot juste à un seul endroit. Ainsi, J. Molitor a su parler de maître-artisan, c'est-à-dire d'une personne exerçant un métier. Mais a-t-il tenu un raisonnement rigoureux lorsque, quelques paragraphes plus loin 218, il a traduit Zunftmeister par maîtres de jurandes? F. Engels, in: Manifest, MEGA, 1e section, tome 6, p Cf. Étienne Martin-Saint-Léon, Histoire des Corporations de Métiers, Paris, Félix Alcan, 1922, p Cf. annexe, p. 6, pour le texte original et p. 19, pour la traduction Les limites du compromis M. Rochard 2009

147 On peut en douter, car cela ne pouvait pas être les maîtres de jurandes qui furent relégués par le développement de la manufacture, c'est-à-dire par un développement de nature économique modifiant les fonctions économiques au sein de la société. Les maîtres de jurandes n'avaient pas de fonctions économiques au sein des métiers. Ils étaient là pour éviter que les querelles entre maîtres et compagnons et entre métiers ne dégénèrent et aboutissent ainsi à des troubles dangereux pour la Couronne. De plus, les jurandes n'étaient pas très répandues au Moyen Âge, car elles désignaient les métiers jurés dans lesquels on prêtait serment de respecter des règles écrites, alors que dans la plupart des métiers, les règles étaient coutumières et non codifiées. D'ailleurs, lorsque Marx veut parler des Zünfte dans sa lettre, rédigée en mauvais français, à P. Annenkov 219, il utilise les termes jurandes et corporations ( l'institution des jurandes et corporations ) pour désigner à la fois métiers dits jurés et métiers dits réglés. Enfin, il convient de rappeler que ce fut bien la manufacture qui fit entrer le travail des métiers (et non pas uniquement des jurandes) dans une phase de décadence. Avec la manufacture, ce furent les marchands qui, allant acheter à bas prix la toile brute des Flandres et d'angleterre pour la faire transformer en étoffes par des ouvriers journaliers des campagnes, puis des villes, parvinrent à détourner les règles contraignantes des métiers qui obligeaient le maître à faire faire aux compagnons le travail de A à Z, c'està-dire de la matière première au produit fini. Et lorsque l'on tient ce raisonnement historico-économique, lorsque l'on rappelle ces faits, on entre de plain-pied dans la logique interne du Manifest où Marx explique que la division du travail telle qu'elle existait entre les différentes corporations n'a pas résisté à la division du travail au sein des ateliers des manufactures. En effet, plus le traducteur accède à la précision, à la connaissance du sujet traité et renonce à procéder par équivalences figées de termes, plus il est à même d'établir un lien entre terminologie externe et logique interne, plus il comprend le vouloir dire de l'auteur jusque dans les termes les plus difficiles en apparence. B. Élargir le champ d'investigation Lorsque l'on se trouve plongé dans l'histoire sociale du Moyen Âge et de ses corps de métiers, on se trouve également et obligatoirement confronté à l'histoire urbaine du Moyen Âge. Le traitement de la terminologie externe d'un ouvrage appelle donc, presque fatalement, un élargissement du champ d'investigation du traducteur qui ne peut plus se contenter de connaissances du sujet principal de l'ouvrage et de l'appui du contexte cognitif. La traduction du Manifest illustre bien cette exigence, comme va nous le montrer l'exemple du terme Pfahlbürger qui nous amènera à nous intéresser à l'histoire des villes médiévales Cf. supra, p Cf. annexe, p. 6. M. Rochard Les limites du compromis 147

148 Rarement un terme du Manifest a donné lieu à autant de notes de traducteurs et en même temps à d'aussi laborieuses traductions (sans parler du contresens commis à son sujet par la fille de Marx, avant qu'engels et Dunois ne le rectifient). Qu'on en juge : * Texte original «Aus den Leibeigenen des Mittelalters gingen die Pfahlbürger der ersten Städte hervor 221.» * Traduction Lafargue non révisée «Des membres des communes naquirent les serfs du Moyen Âge 222.» * Traduction Lafargue révisée «Des serfs du Moyen Âge naquirent les éléments des premières communes 223.» * Traduction Molitor «Les serfs du Moyen Âge ont donné naissance aux bourgeois établis hors barrière des premières villes 224.» * Traduction Rubel «Les citoyens hors barrière des premières villes sont issus des serfs du Moyen Âge 225.» Note : Voici la définition que l'on trouve dans le dictionnaire de Grimm : Bourgeois habitant hors les murs de la ville, mais au-dedans des barrières extérieures faites de pieux (Pfähle) et de fossés [...] 226. * Traduction Bottigelli «Des serfs du Moyen Âge sont issus les citoyens hors les murs des premières villes 227.» Note : Ceux qui habitaient en dehors et à proximité de l'enceinte de la ville recevaient le droit de cité à condition de participer à la défense de la commune 228. * Traduction Tailleur «Des serfs du Moyen Âge naquirent les citoyens des premières communes 229.» Note : Dès la fin du X e siècle, mais essentiellement au XI e siècle, on assiste en Allemagne à un mouvement communal. Les bourgs et villes naissantes, jusqu'alors dans la dépendance économique et juridique d'un seigneur, s'organisent pour obtenir leur émancipation (coniuratio civium ou Schwurverband). Les premières fortifications (palissades, puis murailles : Pfahlbau, Stadtmauer) devenues symboles d'autonomie, datent en Allemagne du XI e siècle ; elles apparaissent souvent dans les armes de la cité [...] Cf.annexe, p. 6. Cf. annexe, p. 12, col. 1. Cf. annexe, p. 5, col. 2. Cf. annexe, p. 19. Cf. annexe, p. 24. in: K. Marx, Œuvres, Économie, t.1, op. cit., p Cf. annexe, p. 29. in: K. Marx, F. Engels, Manifest der Kommunistischen Partei/Manifeste du Parti communiste, op. cit., p Cf. annexe, p. 34. in: K. Marx, F. Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions Sociales, 1976, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

149 On peut s'étonner qu'un pareil déploiement de références n'ait pas permis à M. Rubel, E. Bottigelli et M. Tailleur de nous fournir des traductions plus précises que citoyens hors les murs, citoyens hors barrières ou que la quasi-reproduction de la traduction de L. Lafargue (révisée) par M. Tailleur! Quoi qu'il en soit, il apparaît que ces traducteurs ne sont pas allés au-delà des définitions qu'ils ont données en notes et ne les ont pas replacées dans le double contexte du Moyen Âge et du Manifest. S'ils l'avaient fait, ils auraient reconstitué le processus de formation des communes, avec l'arrivée des serfs fugitifs ou affranchis vers les villes dites franches dans lesquelles les habitants étaient exemptés des corvées et autres devoirs vis-à-vis d'un seigneur. Ces serfs arrivaient le plus souvent en connaissant une activité manuelle qu'ils avaient exercée, durant la période hivernale, lorsqu'ils étaient moins pris par les travaux des champs, soit pour l'entretien de leur maison, soit pour le compte du seigneur. Mais, ne possédant généralement pas la fortune suffisante pour prétendre se loger à l'intérieur de l'enceinte de la ville qui était souvent peu développée, ces ex-serfs s'installèrent sans doute entre les fortifications et ces premières défenses faites de pieux que l'on appelle en français les barrières. Et c'est là que naquirent les corporations. Voici donc, selon nous, le raisonnement tenu par Marx et Engels pour expliquer le développement économique des villes. Pour affirmer cela, nous nous appuyons sur plusieurs documents. En premier lieu, nous disposons de la définition donnée par le dictionnaire des Frères Grimm pour le mot Pfahlbürger : «Pfahlbürger : (...) auszerhalb der stadtmauern, aber innerhalb der aus pfählen (palissaden) und gräben bestehenden landwehr der auszenwerke wohnende bürger, die unter dem schutze der stadt standen, dafür eine eigene steuer zu entrichten hatten und bei der eidesleistung nicht bewaffnet, sondern mit dem pfahl in der hand erschienen 231.» En second lieu, nous pouvons faire appel à un ouvrage spécialisé : «Lorsque, dès la fin du XI e siècle, la vie urbaine reprend vigueur, des artisans libres ou des serfs échappés immigrent dans les villes pour donner satisfaction, sous leur responsabilité, aux besoins économiques nouveaux ; peu après, les artisans des ateliers domaniaux sont presque tous affranchis et se mêlent aux immigrants des faubourgs pour former une classe unique où les groupements professionnels ne tarderont pas à apparaître 232.» Si l'on fait le lien entre ces deux citations et le Manifest, on commence à voir apparaître l'idée que ces Pfahlbürger sont les habitants des faubourgs, c'est-à-dire de cette partie des villes située entre les murs d'enceinte et les premières défenses que constituaient les barrières J. und W. Grimm, Deutsches Wörterbuch in 17 Bänden, Leipzig, Vlg. S. Hirzel, 1881, t. 7, col F. Olivier-Martin, L'Organisation corporative de la France de l'ancien Régime, Paris, Sirey, 1938, pp M. Rochard Les limites du compromis 149

150 Paris est certainement la plus grande ville d'europe continentale à avoir conservé des témoignages de cet urbanisme médiéval, à travers le nom d'un certain nombre de rues rappelant l'existence des anciens faubourgs de la ville. Ainsi, le faubourg St-Jacques s'étendait entre la Montagne Ste-Geneviève et la barrière d'enfer (Place Denfert-Rochereau) le faubourg St-Antoine entre les fortifications de la Bastille et la barrière du Trône (Pl. de la Nation), les faubourgs St-Denis et St-Martin entre les portes de St-Denis et de St-Martin et la barrière de la Villette, comme l'indique le plan 233 ci-après : Ce n'est que lorsque l'on a accompli ce travail de recherche que l'on peut véritablement revenir au texte à traduire pour faire passer l'analyse de la formation de la classe bourgeoise telle que l'ont présentée Marx et Engels dans le Manifest : «Ce furent des serfs qui, au Moyen Âge, vinrent former la population des faubourgs au sein de laquelle apparurent les premiers éléments de la bourgeoisie.» Ce résultat paraît bien banal, si l'on songe à la recherche qu'il a exigée et à la difficulté apparente du terme allemand Pfahlbürger. Mais en fait, la difficulté de compréhension du terme allemand ne provient que d'un manque de connaissance de la chose désignée que le traducteur peut dépasser grâce à une recherche patiente et une réflexion approfondie. 233 in: Michelin et Cie (éd.), Paris, Guide de Tourisme, 1981, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

151 À travers ces quelques exemples portant sur la terminologie externe du Manifest, nous avons voulu donner une idée du travail que le traducteur doit être prêt à accomplir, travail qui présente bien des similitudes avec celui que nous avons dû effectuer pour comprendre et traduire la terminologie interne de Marx et d'engels dans le Manifest. La seule différence avec le traitement de la terminologie interne provient de la nature des connaissances nécessaires et des documents sur lesquels le traducteur doit travailler ; mais, dans les deux cas, on retrouve cette même discipline qui nous ramène inéluctablement au vouloir dire de l'auteur et à la logique interne de l'ouvrage, car c'est bien parce qu'il veut transmettre un message et qu'il veut lui donner une cohérence que l'auteur a recours à une terminologie précise utilisée par d'autres que lui. Lorsqu'on a affaire à un auteur et à une œuvre ayant donné lieu à un phénomène de traduction dogmatique, ce travail de recherche et de réflexion prend une dimension particulière. Ce travail acquiert une nouvelle fonction qui consiste à contenir l'utilisation d'équivalences figées et non réfléchies dans le seul domaine de la terminologie interne sur lequel la traduction dogmatique exerce déjà son influence. Ce travail marque ainsi les limites du compromis que la traduction du sens peut, à titre transitoire, accepter de conclure avec la traduction dogmatique. Cette limite est d'une importance essentielle pour la traduction du sens, car elle permet de garantir au traducteur de travailler dans un domaine dans lequel il pourra prouver l'efficacité de la traduction du sens par rapport au transcodage et aux équivalences figées de la traduction officielle en montrant que l'on peut fournir au lecteur français une traduction lisible pour un ensemble de termes spécialisés. Mais, nous l'avons vu, un texte n'est pas fait que de terminologies interne et externe. Il possède également un style, au sens large que J. Delisle donne à ce terme, et le style constitue un domaine dans lequel il est indispensable que le traducteur démontre la supériorité de la traduction du sens. M. Rochard Les limites du compromis 151

152 5.2. Le style, une clé pour un compromis fructueux Un texte comme le Manifest se situe à mi-chemin entre ce que J. Delisle appelle un texte pragmatique ou utilitaire, et un texte littéraire 234. Utilitaire, le Manifest l'est sans aucun doute, car il a été rédigé dans des circonstances précises (la montée révolutionnaire de et la structuration du mouvement ouvrier) et dans un but bien précis, à savoir donner une analyse et un programme à une masse de prolétaires en ébullition. Ce n'est que par la suite, lors des rééditions du texte, que Marx et Engels se sont rendu compte qu'ils avaient écrit un texte historique qu'ils n'ont plus voulu remanier 235. Littéraire, le Manifest l'est également par sa forme, par le lyrisme qui souffle sur ce texte, par son romantisme révolutionnaire qui correspond bien à cette période de grands bouleversements du XIX e siècle, même si aujourd'hui ce romantisme peut paraître un peu pompeux, voire pompier. Quoi qu'il en soit, que l'on considère le style sous l'angle de l'utilisation que font Marx et Engels de la langue allemande dans le Manifest comme dans tout autre ouvrage, ou qu'on le considère sous l'angle des effets littéraires, on peut dire que le style du Manifest a été mis par Marx et Engels au service de leur vouloir dire. La forme du texte est beaucoup plus moderne que celle de Die deutsche Ideologie, où l'abstraction des termes fait écho à une syntaxe complexe dans laquelle le lecteur a du mal à trouver les tenants et les aboutissants du raisonnement. Le Manifest est même, à certains égards, très moderne. Par exemple, ce texte est truffé de mots étrangers, notamment français, et fait penser à l'allemand de certains journalistes contemporains. Bref, ce modernisme traduit un tournant des deux auteurs qui ne s'adressent plus à un cercle étroit de lecteurs férus d'hégélianisme et pleins de la langue de la fin du XVIII e siècle, mais à un public (potentiellement) plus large, ces Proletarier aller Länder! Quant aux effets littéraires, ils sont là pour appuyer le propos des deux auteurs en soulignant la violence du processus de conquête du pouvoir par la bourgeoisie ou encore ce crescendo par lequel la bourgeoisie balaye tous les vestiges du passé pour aboutir inexorablement à l'ultime confrontation avec cette classe de l'avenir qu'est, aux yeux de Marx et d'engels, le prolétariat. En somme, il y a dans ce texte de quoi pousser le traducteur à sortir des sentiers battus qu'offrent ces ouvrages sans âme que l'on doit traduire si souvent, à se libérer de la sécheresse ennuyeuse des traités économiques ou scientifiques, de la routine et des contraintes du traitement de la terminologie Cf. J. Delisle, op. cit., p. 22. J. Delisle a toutefois préféré l'adjectif pragmatique à celui d'utilitaire en raison de la connotation péjorative de ce dernier. Cf. K. Marx, F. Engels, Vorrede zur deutschen Ausgabe von 1872, in: MEW, tome 4, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

153 Pourtant, à la lecture des traductions françaises du Manifest, force est de constater que l'on est loin de retrouver le lyrisme du texte original et une correction de la forme française équivalente à celle de l'allemand de Marx et d'engels. Nous serions même tentés de dire que le travail des traducteurs français sur le style du Manifest s'est en fait arrêté dès 1885, avec la traduction de Laura Lafargue. A. Le Manifeste de L. Lafargue À l'examen de la traduction présentée par la fille de Marx, on retire l'impression que L. Lafargue a vécu de façon assez intense son travail sur le Manifest, sans pour autant avoir eu les capacités linguistiques suffisantes pour faire passer en français tout ce qu'elle ressentait à la lecture du texte original. Ainsi, on peut observer que L. Lafargue a parfois du mal à manier la forme nominale par rapport à la forme verbale faute de savoir quand l'une s'impose plutôt que l'autre, dans des expressions toutes faites : par exemple, elle emploie l'expression se compléter naturellement, là où un Français dirait plus spontanément avoir pour complément naturel ou avoir pour pendant naturel : «La bourgeoisie a démontré que la brutale manifestation de la force au Moyen Âge, si admirée de la réaction, se complétait naturellement par la plus crasse paresse 236.» Ce passage est d'ailleurs révélateur des difficultés de L. Lafargue en français ; là où un traducteur français aurait traduit die brutale Kraftäußerung par les démonstrations de force brutale, elle nous donne un calque de la forme allemande qui fait porter l'idée de brutalité sur Äußerung. De même, un Français aurait plus volontiers parlé de la plus crasse des paresses ou de la paresse la plus crasse. Certes, il s'agit là de défauts mineurs, mais parfois ce manque de connaissances du français et des idiomatismes a pu conduire L. Lafargue à alourdir sa traduction, comme en témoignent ce à la condition de ou ce par conséquent de l'extrait suivant : «La bourgeoisie n'existe qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, par conséquent le mode de production, par conséquent tous les rapports sociaux 237.» C'est cet ensemble de petites maladresses qui, mises bout à bout, font que le lecteur français sent que la traduction se lit mal, ne passe pas bien dans sa langue! Mais curieusement, c'est en même temps la traductrice qui possédait le moins bien la langue française qui a le mieux permis de faire passer en français un peu du souffle du Manifest. C'est en effet L. Lafargue qui nous a transmis l'image célèbre des eaux glacées du calcul égoïste dans laquelle elle a su rendre l'image, sans tomber dans le calque pur et Cf. annexe, p. 14, col. 1. Cf. annexe, p. 14, col. 1. M. Rochard Les limites du compromis 153

154 simple qui aurait consisté à parler de l'eau glaciale, comme l'indique la forme allemande [ in dem eiskalten Wasser ] 238. L'initiative peut paraître banale, mais elle est essentielle si l'on compare cette traduction à celle de J. Molitor et à celle de M. Rubel qui ont voulu respecter le singulier de la forme allemande en parlant d'eau glaciale 239. Le résultat est là, L. Lafargue montre au lecteur ces valeurs anciennes englouties dans les flots impétueux d'un océan d'égoïsme, alors que l'image de J. Molitor et M. Rubel n'a guère plus de force qu'un robinet d'eau froide! Sans doute L. Lafargue a-t-elle été parfois poussée à se détacher du texte allemand parce qu'elle n'arrivait pas à exprimer certaines formules allemandes sous une forme française voisine ; il n'en reste pas moins qu'en traduisant respectivement rührendsentimentalen Schleier 240 et festen, eingerosteten Verhältnisse 241 par un voile de poésie touchante 242 et des rapports sociaux traditionnels et profondément enracinés 243, elle est parvenue à un résultat plus honorable que les autres traducteurs qui ont «respecté» la forme originale, les mots allements, mais qui ont alourdi leur traduction. C'est aussi L. Lafargue qui, au début du texte, a osé rendre ses distances vis-à-vis de l'original en évoquant la société bourgeoise élevée sur les ruines de la société féodale 244. En revanche, ses confrères se sont contentés des formules suivantes : issue de l'effondrement de la société féodale, issue des ruines de la société féodale (J. Molitor), (M. Rubel) et issue de la ruine de la société féodale (E. Bottigelli), formules bien moins parlantes pour le lecteur. C'est en ce sens que l'on peut dire que L. Lafargue semble avoir vécu de façon plus intense la traduction du Manifest que les traducteurs modernes. En fait, c'est fort compréhensible : comme son père, elle militait activement dans le mouvement révolutionnaire du XIX e siècle, elle en a partagé les victoires et l'exil des défaites ; aux vers de Hugo contemporain du jeune Marx répondent en écho, toutes proportions gardées, les vers empreints d'un même lyrisme de L'Internationale d'eeugène Pottier, contemporain de L. Lafargue. On retrouve parfois l'enthousiasme du Manifest dans la traduction de L. Lafargue. C'est pourquoi les traductions modernes de cet ouvrage peuvent paraître bien fades. Elles se contentent le plus souvent de mieux utiliser le vocabulaire français et la syntaxe française, et encore ne faut-il pas oublier certaines traductions qui font injure à la langue française! Cf. annexe, p. 7 pour le texte allemand, et p. 13, col. 1, pour la traduction. Cf. annexe, p. 20 et p. 25. Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 8. Cf. annexe, p. 14, col. 1. Cf. annexe, p. 14, col. 1. Cf. annexe, p. 11, col Les limites du compromis M. Rochard 2009

155 Mais avant d'aborder les traductions modernes, il convient de voir si la révision d'engels et d'a. Dunois a apporté une amélioration de la traduction de L. Lafargue. B. La traduction Lafargue révisée Malheureusement, pas plus que sur le plan terminologique, cette révision 245 ne présente d'intérêt en matière de style. Certes, on peut y trouver quelques menues améliorations : on y parle notamment de complément naturel 246. Mais bien souvent, les interventions des réviseurs ne font qu'alourdir la traduction initiale. Ainsi, lorsque L. Lafargue utilisait l'expression assez lourde par conséquent 247 les réviseurs ont cru bon de la remplacer par ce qui veut dire, renforçant, si besoin en était, l'impression de pesanteur! Là où L. Lafargue avait su se détacher de l'original pour nous parler de poésie touchante, la révision est venue nous gratifier d'un banal voile de sentimentalité, sans se rendre compte que la traduction perdait ainsi en force d'évocation. Bref, cette révision aura eu pour seul intérêt (ou presque) de rectifier le contresens commis par L. Lafargue au début du texte à propos de la formation par les serfs de la population des faubourgs 248. Nous ne nous y attarderons donc pas plus longtemps et nous aborderons maintenant le travail de M. Tailleur, présenté lui aussi comme une révision de la traduction Lafargue. C. La traduction de M. Tailleur En fait, c'est la forme et le style qui font que la traduction de M. Tailleur 249 s'apparente à celle de L. Lafargue, car du point de vue terminologique, l'introduction par M. Tailleur de la terminologie marxiste officielle dans son travail a totalement transformé la traduction initiale de la fille de Marx. Cette constatation illustre bien la nature des préoccupations de la traductrice des Éditions sociales. L'objectif de son travail n'était pas tant d'améliorer la qualité générale de la traduction Lafargue, pourtant bien imparfaite quant à sa forme, que d'introduire à toute force la terminologie dogmatique. Le résultat est là, la traduction en devient un peu plus obscure et le grand perdant de cette opération est sans nul doute le lecteur moyen auquel on fournit un texte encore plus difficile à lire! Cela étant, il faut porter à l'actif de M. Tailleur certaines améliorations de forme, notamment au 3e paragraphe de sa traduction 250 où la plus grande diversité de son vocabulaire rehausse la clarté du texte Cf. annexe, pp Cf. l'extrait cité p Cf. l'extrait cité p Cf. annexe, p. 6 pour le texte allemand et p. 12, colonnes 1 et 2 pour la traduction. Cf. annexe, pp Cf. annexe, p. 34. M. Rochard Les limites du compromis 155

156 Mais à l'inverse, il faut également lui imputer des initiatives malheureuses qui entravent la lisibilité du texte, comme par exemple les deux paragraphes suivants : «L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place 251.» «La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé d'énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté les chiffres de population des villes par rapport à la campagne [...] 252» Dans le premier des deux passages, la première phrase est particulièrement lourde. Quant à la deuxième, elle semble bien curieuse : M. Tailleur veut-elle dire que la manufacture est venue s'installer dans une place qui lui était réservée d'avance ou veut-elle dire plutôt qu'elle est venue remplacer l'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif? C'est bien entendu la seconde solution qui est la bonne, mais l'expression prit sa place ne convient pas pour rendre le vouloir dire des auteurs. Dans l'autre passage, on peut se demander pourquoi la traductrice a introduit la notion de chiffres, alors que l'on peut très bien parler d'un accroissement de la population, sans utiliser l'expression les chiffres de la population! En résumé, la révision de la traduction Lafargue par M. Tailleur n'est pas convaincante et ce, tant du point de vue de la terminologie interne, avec l'introduction de la terminologie officielle des marxistes français, que de la terminologie externe ou du style. Dans ces conditions, on peut se demander si l'utilisation de la terminologie officielle suffisait en soi à justifier la publication d'une nouvelle traduction du Manifest par les Éditions sociales. Il était en effet tout à fait possible pour cette maison d'édition de continuer à reproduire la première traduction d'émile Bottigelli qui, en tout état de cause, ne pouvait guère être moins lisible que celle de M. Tailleur. À propos d'e. Bottigelli, c'est évidemment sa deuxième traduction que nous avons présentée en annexe et c'est cette traduction que nous allons examiner sous l'angle du style. D. La traduction Bottigelli Si l'on peut sentir un effort de la part d'e. Bottigelli 253 pour faciliter la compréhension de la terminologie marxiste 254, on doit admettre que cet effort n'a pas trouvé de prolongement dans le domaine du style. Dès lors, le lecteur est en droit de se poser la question suivante : suis-je en présence d'un traducteur qui s'efforce de trouver des synonymes pour les termes marxistes, ou suis-je en présence d'un traducteur qui hésite sur la traduction de ces termes de la même manière qu'il fait preuve de bien peu d'assurance en matière de style? Cf. annexe, p. 34. Cf. annexe, p. 36. Cf. annexe, pp Cf. chapitre 4.1, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

157 Nous pensons en effet que si E. Bottigelli avait procédé à un travail systématique pour améliorer la forme de sa traduction, il aurait rendu ses efforts terminologiques plus crédibles aux yeux du lecteur. Certes, les phrases d'e. Bottigelli sont généralement mieux tournées que celles de L. Lafargue. Certes, on peut lui reconnaître le mérite d'avoir été le seul, parmi nos traducteurs, à n'avoir pas traduit die Umschiffung Afrikas 255 par la circumnavigation de l'afrique, mais par le tour du Cap de Bonne Espérance 256. Mais est-ce suffisant pour produire une traduction française (et) lisible? En effet, que pèsent ces qualités que nous venons de mentionner devant des phrases aussi curieuses que La manufacture s'y substitua 257 ou la bourgeoisie s'est enfin conquis [...] la suprématie politique [...] 258? De telles formules sont tout à fait inacceptables pour un lecteur français. De plus, E. Bottigelli n'a apporté aucune amélioration dans la traduction des images du Manifest vis-à-vis de la traduction de L. Lafargue. Nous nous trouvons donc là, une fois encore, en présence d'une traduction uniquement centrée sur les problèmes terminologiques qui montre que le traducteur n'a pas compris que le simple fait de résoudre ces problèmes ne suffisait pas à produire une traduction, c'est-à-dire un tout cohérent, un message rédigé. Lorsque nous avons abordé les questions de terminologie interne, nous avions mis les traductions d'émile Bottigelli et de Maximilien Rubel sur le même plan. Qu'en est-il en matière de style? E. La traduction Rubel Dans l'ensemble, nous dirons que M. Rubel 259 n'est pas tombé dans le travers d'e. Bottigelli et de ses formules contraires aux usages du français. Toutefois, le lecteur ne sera pas pour autant satisfait par le travail de M. Rubel. Certes, on sent que le traducteur s'est intéressé au style et qu'il a fait un effort sur le plan du vocabulaire, en utilisant des termes comme l'autarcie ou la xénophobie, là où les traducteurs mentionnés précédemment avaient parlé de nations se suffisant à ellesmêmes ou de haine à l'égard des étrangers. Mais du moment même où le lecteur perçoit le résultat de ces efforts en matière de style, il est aussitôt déçu, car le traducteur retombe généralement dans l'ornière du transcodage Cf. annexe, p. 6. Cf. annexe, pp. 29. Cf. annexe, p. 29. Cf. annexe, p. 30. Cf. annexe, pp M. Rochard Les limites du compromis 157

158 Cela est particulièrement sensible dans les passages où Marx et Engels traitent de la destruction des valeurs médiévales par la bourgeoisie. Ainsi, M. Rubel commence une phrase par Impitoyable, elle (la bourgeoisie) a déchiré [...] 260. Voilà une phrase qui, avec cet adjectif en exergue, s'annonce bien et va nous montrer la violence de l'ascension de la bourgeoisie que les auteurs ont voulu souligner! Mais cette impression est vite dissipée, car M. Rubel ne fait, aussitôt après, que reproduire le transcodage de ses collègues en écrivant elle a déchiré les liens multicolores de la féodalité qui attachaient l'homme à son supérieur naturel [...]. Or, le lecteur a de quoi rester perplexe devant ces liens multicolores! Pourtant, si M. Rubel avait su combiner l'effet de style et une recherche patiente sur la vie sociale au Moyen Âge, il se serait rendu compte que Marx et Engels faisaient allusion à cette pratique médiévale qui faisait qu'en toute occasion, chacun pouvait, voire devait, se rallier à la bannière ou aux couleurs de son maître ou de son suzerain. C'est un phénomène très important au Moyen Âge, notamment dans la vie des corporations et les historiens spécialisés dans l'histoire des métiers ne manquent pas d'en faire mention 261. Pour ne pas l'avoir compris, M. Rubel a atténué la portée du vouloir dire de Marx et d'engels et affaibli l'effet produit par la forme de sa phrase. De même, lorsque M. Rubel commence une autre phrase par Frissons sacrés et pieuses ferveurs, enthousiasme chevaleresque, mélancolie béotienne 262, on se dit que le traducteur a su retrouver ce lyrisme pompeux du Manifest et l'on s'attend à voir déferler sur ce tableau les eaux glacées du calcul égoïste, même si l'on peut contester par ailleurs la traduction de spießbürgerlich par béotien. Or, M. Rubel ne nous propose que de l'eau glaciale et gâche ainsi tout le passage. Ce sont de tels défauts qui font que la traduction de M. Rubel, plus encore que celle d'e. Bottigelli, donne une impression de travail inachevé, d'élans contrariés ; et l'on est d'autant plus déçu que l'on avait ressenti les efforts du traducteur en matière de style. Quant au résultat, les traductions de Maximilien Rubel et d'émile Bottigelli sont proches l'une de l'autre ; le lecteur n'y retrouvera ni cohérence terminologique, ni travail systématique sur la forme. La cohérence terminologique, nous l'avons rencontrée avec la traduction de J. Molitor et nous en avons vu les limites. En revanche, nous n'avons pas retrouve dans cette traduction une cohérence équivalente du travail sur le style Cf. annexe, p. 30. Cf. notamment : F. Olivier-Martin, L'Organisation corporative de la France d'ancien régime, op. cit., p. 147 ; E. Martin-Saint-Léon, Histoire des Corporations de Métiers, op. cit., pp ; E. Coornaert, Les Corporations en France avant 1789, Paris, Gallimard, 1941, p Cf. annexe, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

159 F. La traduction Molitor Bien entendu, comme dans les cas précédents, tout n'est pas négatif dans ce travail 263. On peut porter au crédit du traducteur le fait d'avoir parlé au 5 e paragraphe du texte 264 de deux grandes classes diamétralement opposées, rendant ainsi compte de façon imagée de l'antagonisme de la bourgeoisie et du prolétariat. De même, dans les passages consacrés à l'effondrement des valeurs traditionnelles sous les coups de la bourgeoisie, il a bien ressenti l'effet de style qui consiste, chez les auteurs, à commencer tous les paragraphes par Die Bourgeoisie, pour en souligner la puissance. Mais en même temps, il s'est rendu compte qu'il serait difficile de calquer cet effet de style en français. Il a donc utilisé à plusieurs reprises le procédé inverse qui consiste à mettre en exergue l'objet que la bourgeoisie va détruire (les valeurs traditionnelles) pour souligner, dans un premier temps, l'importance que l'on pouvait y attacher au Moyen Âge : «Les liens féodaux disparates qui unissaient l'individu à son supérieur naturel, elle les a déchirés impitoyablement [...]. Les frissons sacrés des pieuses exaltations, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petit-bourgeois, elle les a noyés dans l'eau glaciale du calcul égoïste. La dignité personnelle, elle l'a muée en valeur d'échange [...] 265.» En plaçant en tête de phrase l'objet, J. Molitor donne à penser qu'il nous parle d'institutions inébranlables et il ménage le suspens, car le lecteur peut se demander si la bourgeoisie en viendra à bout. Puis, en reprenant l'objet de façon très concise, par un pronom, dans la seconde partie de la phrase, il replace l'accent sur l'action de la bourgeoisie et en rehausse la violence, si bien que l'on a l'impression que c'est d'un revers de main que la bourgeoisie balaye toutes ces institutions apparemment si solides. On peut dire que J. Molitor a montré là ses capacités de traducteur ; mais il l'a fait après avoir commis ailleurs de nombreuses maladresses qui ne manqueront pas de gêner le lecteur. On peut en effet s'étonner de trouver au 6 e paragraphe du texte 266 une formule comme de cette bourgeoisie établie hors barrière se développèrent les premiers éléments de la bourgeoisie. Par delà l'inexactitude de la traduction du terme Pfahlbürgerschaft, cette phrase choque le lecteur français par sa construction (on aurait préféré c'est à partir de cette population des faubourgs que se développèrent les éléments [...] ) À la page 12 de l'annexe, on trouve aux communications par terre, alors que l'on dirait plutôt aux communications terrestres ou par voie de terre Cf. annexe, pp Cf. annexe, p. 19. Cf. annexe p. 20. Cf. annexe, p. 19. M. Rochard Les limites du compromis 159

160 En outre, la traduction de J. Molitor est parsemée de formules bizarres, comme ces provinces indépendantes qui [...] furent comprimées en une nation unique 267. Parfois, ce sont les règles d'expression française qui ne sont pas respectées, notamment dans cette juxtaposition d'un substantif et d'un adjectif dans l'expression Tout ce qui était privilège et stable 268 alors que le français réclamerait plutôt Tout ce qui était privilège et stabilité. Comme les autres traducteurs du Manifest, J. Molitor n'a donc pas su offrir à ses lecteurs un texte lisible de bout en bout. Dans ces conditions, la cohérence terminologique qu'il affiche n'est qu'une vaine rigueur. Elle ne suffit pas à donner à la traduction du Manifest toute la qualité souhaitable. G. Bilan d'ensemble sur le style du Manifeste Les Manifeste du Parti communiste que nous avons réunis en annexe n'ont pas fait l'objet d'un travail systématique sur la forme d'expression du vouloir dire de Marx et d'engels. Ils ne constituent donc pas des instruments permettant au lecteur d'accéder à une qualité de réexpression du message équivalente à celle dont bénéficie le lecteur allemand du Manifest. Mais par delà cette insuffisance du travail sur la forme, on est en droit de se demander si la pratique de la traduction des ouvrages d'un auteur aussi célèbre que Marx ne révèle pas des faiblesses plus inquiétantes encore que le simple phénomène de la traduction dogmatique. On constate en effet un manque de maîtrise de la langue française chez les traducteurs, comme nous avons pu en juger à la lecture de bon nombre d'expressions et formules précédemment citées. Le traducteur soucieux de mettre en œuvre les principes de la traduction du sens ne manquera pas de déceler chez les traducteurs une absence de sens de la synecdoque et de l'image. Ainsi, aucun des traducteurs modernes du Manifest n'a songé à traduire le Hexenmeister ( der die unterirdischen Gewalten nicht mehr zu beherrschen vermag 269 ) par l'apprenti sorcier alors qu'à travers cette allusion à la musique de P. Dukas et naturellement au dessin animé de Walt Disney, tout lecteur français aurait pu se représenter, de façon imagée, ce que Marx et Engels avaient voulu dire. De même, nous avons souligné le fait qu'un seul traducteur n'avait.pas rendu die Umschiffung Afrikas 270 par la circumnavigation de l'afrique, ce qui peut donner à penser que les navigateurs de la Renaissance faisaient le tour complet de ce continent! Cf. annexe, p. 20. Cf. annexe, p. 21. Cf. annexe, p. 9. Cf. annexe, p Les limites du compromis M. Rochard 2009

161 Or, si l'on traduit cette expression par le passage du Cap de Bonne-Espérance, voire de façon plus explicite l'ouverture de la route maritime des Indes, le lecteur verra immédiatement que cet exploit a permis à la bourgeoisie de prendre pied en Asie et d'en rapporter les épices si recherchées à l'époque. On peut également se demander si les traducteurs ne pouvaient pas traduire d'une autre façon ganze aus dem Boden hervorgestampfte Bevölkerungen 271 que par des populations entières jaillies du sol. En effet, Marx et Engels n'étaient-ils pas en train de décrire le phénomène apparu au XIX e siècle des villes-champignons? Enfin, lorsque les auteurs expliquent que l'état moderne n'est qu' ein Ausschuß, der die gemeinschaftlichen Geschäfte der ganzen Bourgeoisie verwaltet 272, ne convient-il pas de parler d'un conseil d'administration chargé de gérer les affaires communes de la bourgeoisie? Tous ces exemples montrent en fait que les traducteurs n'ont pas su considérer le Manifest comme une totalité de sens. Ils l'ont abordé par le petit bout de la lorgnette en se concentrant sur les questions terminologiques et plus précisément sur la traduction des termes marxistes. Ce faisant, ils sont tombés dans le piège de la traduction dogmatique ou dans la fausse rigueur des terminologues. En négligeant la discipline permanente de la traduction qui consiste à toujours aller au cœur du vouloir dire de l'auteur sans désemparer, ils n'ont pas su rendre compte du message des auteurs du Manifest dans l'originalité de leur terminologie interne, dans la rigueur scientifique de leur terminologie externe et dans la force d'évocation de leur style. En négligeant donc cette discipline dans tous ses champs d'application, ils n'ont fait que négliger le lecteur, le destinataire du message. Si le traducteur veut avoir la confiance du lecteur, il doit lui offrir un texte complet, c'est-à-dire un message rédigé, dans un français lisible et évocateur. Si le traducteur veut avoir la confiance du lecteur, il doit également lui offrir, s'agissant d'un domaine public de la connaissance comme celui auquel se réfère la terminologie externe d'un auteur, un vocabulaire et des expressions dont le lecteur pourra vérifier qu'ils correspondent bien à la pratique langagière des spécialistes dudit domaine. Si donc le traducteur se montre ainsi digne de confiance, il pourra faire comprendre au lecteur que les marxistes, les hégéliens, les freudiens, les keynésiens, etc., ont adopté, entre eux, un certain nombre de conventions terminologiques qu'il est bien difficile, après des dizaines d'années d'enracinement, de remettre en cause du jour au lendemain. En d'autres termes, si le traducteur est capable de mener à bien sa mission sur le terrain du style et de la terminologie externe, il sera en mesure de faire accepter le compromis qu'il a passé avec la traduction dogmatique Cf. annexe, p. 9. Cf. annexe, p. 7. M. Rochard Les limites du compromis 161

162 En effet, pour peu que le texte soit clair dans l'ensemble et qu'on lui donne quelques explications sur le sens des termes conventionnels, le lecteur, qui s'intéresse prioritairement au message, peut admettre ces conventions. Et lorsque nous disons que le style est une clé pour un compromis fructueux, nous voulons simplement signifier que parce que le style est, contrairement à la terminologie externe, omniprésent tout au long du texte à traduire, il est primordial pour le traducteur d'obtenir, dans ce domaine, un résultat équivalent à celui qu'ont atteint les auteurs aux yeux du lecteur allemand. Cette exigence est d'autant plus contraignante que le traducteur doit atteindre le double objectif du compromis passé avec la traduction dogmatique : convaincre les tenants de la traduction dogmatique de la qualité des résultats obtenus par la mise en pratique de la Théorie du Sens et assurer au lecteur le confort de lecture auquel il est en droit de prétendre Les limites du compromis M. Rochard 2009

163 M. Rochard Les limites du compromis 163

164 Conclusion Au moment de tirer un bilan de notre étude, nous pensons qu'il convient de rappeler d'abord ce que nous avons pu observer en travaillant sur notre cas d'espèce, à savoir la traduction française des ouvrages de Karl Marx. A. Le cas d'espèce À travers l'étude d'un certain nombre de traductions du Manifest der kommunistischen Partei de K. Marx et F. Engels, nous avons pu tout d'abord constater que le phénomène de traduction dogmatique n'avait pas influencé la traduction des ouvrages de Marx à toutes les époques, ni de façon systématique et uniforme. En effet, la pérennisation et l'officialisation d'une terminologie marxiste française semble être un phénomène relativement récent, puisque la terminologie actuelle des marxistes français que l'on trouve couramment dans les traductions des Éditions sociales, est très différente de celle qu'employait, dans les années trente, J. Molitor lorsqu'il traduisait les œuvres de Marx. En outre, la pérennisation dogmatique d'une terminologie marxiste officielle ne concerne pas au même degré l'ensemble des traducteurs d'une même œuvre de Marx, comme l'a montré l'exemple du Manifest. Cette pratique concerne, au premier chef, les traducteurs des Éditions sociales. Néanmoins, nous estimons que le phénomène de la traduction dogmatique a touché l'ensemble des traducteurs modernes du Manifest dans la mesure où pratiquement aucune des traductions de cet ouvrage que nous avons pu lire jusqu'ici n'est totalement libérée de la terminologie officielle du marxisme en France. Notre étude de cas sur un ouvrage de K. Marx nous a également permis d'apprécier l'attitude pratique de quelques traducteurs chargés de transmettre à des lecteurs français l'ouvrage d'un auteur particulièrement célèbre. Nous avons pu tout d'abord constater que, mis à part le cas de L. Lafargue, aucun des traducteurs n'avait véritablement cherché à mener un travail cohérent et systématique sur les trois fronts que sont la terminologie interne, la terminologie externe et le style. Tous se sont contentés de faire porter leurs efforts sur la terminologie interne et ont négligé les deux autres domaines que nous jugeons, pour notre part, aussi importants que le premier. Certes, les objectifs et les motivations des divers traducteurs étaient sans doute différents : J. Molitor s'est efforcé de parvenir à une grande cohérence terminologique ; M. Tailleur a fondé tout son travail sur l'introduction de la terminologie marxiste officielle, fournissant ainsi une excellente illustration du phénomène de traduction dogmatique ; quant à E. Bottigelli et M. Rubel, ils ont voulu marquer leur réticence vis- 164 Conclusion M. Rochard 2009

165 à-vis de cette terminologie officielle, sans véritablement se sentir à même d'offrir une solution de rechange à cette terminologie à laquelle ils ont continué à se référer. En faisant ainsi porter tous leurs efforts sur les questions terminologiques, au risque d'entraver la lisibilité de leurs traductions, et en négligeant tout le reste, ils n'ont en réalité fait que succomber à la fascination qu'exercent, à travers l'originalité des termes, les mots de la langue. Autrement dit, pour avoir voulu, soit ériger la rigueur terminologique en principe, soit respecter de façon dogmatique une terminologie officielle, soit enfin tenter de se démarquer du dogme sans se donner les moyens de s'y soustraire, les traducteurs du Manifest ont abordé cet ouvrage par le petit bout de la lorgnette, c'est-à-dire par les mots de la langue et non par le message de l'auteur. Il s'agit là d'une attitude qui ne peut qu'aller à l'encontre de l'exigence de lisibilité de la traduction et donc à l'encontre des intérêts du destinataire du message, c'est-à-dire le lecteur. À cette attitude, nous entendons, en tout état de cause et quels que soient les compromis que nous pouvons être amené à passer avec la traduction dogmatique, opposer une attitude radicalement différente. B. La démarche souhaitable La première partie de notre travail, puis nos réponses aux problèmes posés par la traduction des termes marxistes formés à partir du mot Verhältnis (-se) et les deux chapitres que nous avons consacrés à la terminologie externe et au style, nous incitent à préconiser une attitude partant du point de vue inverse de celui qu'ont adopté les traducteurs du Manifest. Toute cette attitude doit reposer sur l'idée que le texte à traduire est une totalité de sens. Dès lors, qu'il s'agisse de terminologie interne, de terminologie externe ou de style, le traducteur ne doit avoir qu'un seul objectif, comprendre et réexprimer un texte dans toute sa force d'évocation. De cet objectif découle la discipline qui doit s'imposer en permanence au traducteur et qui consiste à mettre en œuvre toutes les connaissances linguistiques et thématiques nécessaires à la compréhension et à la réexpression du sens du texte et à les appliquer de façon pertinente au contexte précis de l'ouvrage à traduire, sans jamais céder à la fascination qu'exercent les mots de la langue. Pour lutter contre cette fascination qui semble particulièrement forte s'agissant d'auteurs connus et dont la terminologie a déjà été traduite et fixée en français, le traducteur dispose d'une arme, la logique interne au texte. Le traducteur doit tirer parti de sa lecture préalable du texte à traduire pour dégager les grandes lignes de cette logique et s'en servir ensuite tout au long de son travail comme d'un garde-fou le protégeant des mirages de la langue. M. Rochard 2009 Conclusion 165

166 Si le traducteur ne s'astreint pas à cette discipline permanente, il ne peut espérer accomplir sa mission, c'est-à-dire transmettre le message de l'auteur, et les compromis qu'il passera avec les tenants de la traduction dogmatique se transformeront en compromis sans principe, en compromissions. Selon nous toutefois, si indispensable soit-elle, cette attitude ne constitue pas la réponse unique et radicale au problème pratique posé par le phénomène de la traduction dogmatique qui se caractérise par un enracinement d'habitudes de traduction et de langage. Il faut en effet avoir conscience de cet enracinement et ne pas tomber dans l'illusion que la définition d'une attitude théoriquement correcte suffit à soulever les montagnes et à résoudre les problèmes pratiques. C. Une attitude rigoureuse au service d'un compromis Selon nous, c'est la combinaison de ces deux moyens antinomiques en apparence, la rigueur semblant devoir exclure le compromis, qui peut permettre de faire progresser durablement la pratique de la traduction des grands auteurs. Sans attitude rigoureuse consistant à aborder les textes à traduire comme des totalités de sens, les compromis ne peuvent être que des adaptations aux pratiques résultant de la traduction dogmatique. Quant à la rigueur qui exclut tout compromis, elle a toutes les chances de se heurter à un mur d'habitudes et de pesanteurs qui empêcheront la diffusion de traductions de qualité. En revanche, si le traducteur s'est préparé très rigoureusement à son travail et s'il est capable de produire une traduction lisible de bout en bout, il pourra : apporter à tout lecteur (même s'il s'agit d'un tenant de la traduction dogmatique) un texte lisible quant à sa forme générale (le style) et à sa terminologie externe, et il pourra ainsi démontrer la qualité de son travail et convaincre les partisans de la traduction dogmatique de conclure un compromis limité au seul terrain de la terminologie interne. Dès lors, à travers les notes explicatives du traducteur ou un avant-propos qui auront pour fonction, comme disait Marx à propos des grandes phrases de Hegel ou de Proudhon, de traduire en prose la terminologie officielle, le traducteur pourra montrer aux lecteurs que cette terminologie n'a rien de magique, mais qu'il s'agit d'un simple problème de conventions. Les disciples des auteurs célèbres y perdront sans doute un peu de cette aura que leur procurait la faculté de manier un langage hermétique, mais les lecteurs y gagneront lentement, mais sûrement en connaissance du message de l'auteur. Pour notre part, nous avons pu nous rendre compte qu'en abordant avec des marxistes la question de la traduction des ouvrages de Marx sans heurter de front leurs habitudes 166 Conclusion M. Rochard 2009

167 de langage et en montrant quelles améliorations immédiates on pouvait apporter sur le style et la terminologie externe, nous pouvions engager le dialogue entre marxistes et traducteurs jusque dans le domaine de la terminologie interne. De même, nous avons eu l'occasion de traduire un assez long texte de Milton Friedman dont nous nous sommes efforcé de rendre lisible la forme en français et pour lequel nous avons veillé à traduire avec soin la terminologie économique générale (par opposition à la terminologie propre de Friedman) et ce faisant, nous avons pu faire admettre une traduction nouvelle de certains termes propres de Friedman ou de termes revêtant un sens particulier pour lui. En revanche, si nous nous étions contenté de calquer la forme du texte américain et de traduire fiscal policy, par exemple, par politique fiscale, comme le font trop souvent les traducteurs (alors qu'il s'agit généralement de politique budgétaire), nos initiatives en matière de terminologie interne auraient certainement reçu un accueil plus mitigé. Il n'en reste pas moins qu'il nous est difficile d'être tout aussi catégorique quant à la traduction d'auteurs comme Freud ou Hegel. N'étant pas omniscient ou spécialiste en tout domaine (comme on le lit parfois dans des annonces placées par des traducteurs dans les journaux), il nous est difficile de juger de la qualité de la terminologie hégélienne ou freudienne française. Toutefois, un certain nombre d'indices nous donnent à penser que nous sommes en présence des mêmes maux qu'avec Marx et que les mêmes remèdes sont adaptés. En effet, à lire les traductions françaises de Hegel ou de Freud, nous pouvons au moins dire qu'elles sentent terriblement l'allemand, tout comme les traductions françaises de Marx. Nous savons ensuite, comme nous l'avons signalé dans l'introduction générale de notre travail, que ces traductions suscitent des critiques chez certains spécialistes de ces auteurs. Nous avons pu en même temps nous rendre compte que cette terminologie française sentant l'allemand n'en est pas moins couramment employée par les spécialistes et les disciples de ces auteurs et donc qu'il sera difficile de remettre en cause du jour au lendemain des habitudes de langage aussi enracinées. Tout cela nous incite à penser que notre travail peut être utile à des traducteurs désireux de produire des traductions de qualité des ouvrages d'auteurs mondialement connus. Mais en fait, qu'il s'agisse de Marx, de Hegel, de Freud, de Keynes, de Friedman, de Lénine ou d'autres, ce n'est désormais que l'expérience pratique qui nous dira si la Théorie du Sens et l'attitude rigoureuse qu'elle implique parviendra à bout des blocages, des habitudes et des pesanteurs qui marquent actuellement la traduction des auteurs célèbres. M. Rochard 2009 Conclusion 167

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169 M. Rochard

170 2 III. Annexes M. Rochard 2009 III. Annexes

171 Avertissement Les annexes sont constituées par le corpus, ainsi que la bibliographie, l'index des auteurs cités et la table des matières. Le corpus se compose lui-même de la première partie du 1 er chapitre du Manifest der Kommunistischen Partei de Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que des traductions respectives de Laura Lafargue (dans sa version originale et dans sa version révisée), Jacques Molitor, Maximilien Rubel, Émile Bottigelli et Michèle Tailleur. M. Rochard 2009 Avertissement 3

172 Table des matières AVERTISSEMENT... 3 TABLE DES MATIERES... 4 LE CORPUS... 5 MANIFEST DER KOMMUNISTISCHEN PARTEI... 6 TRADUCTIONS DU MANIFESTE PAR LAURA LAFARGUE TRADUCTION DU MANIFESTE PAR JACQUES MOLITOR TRADUCTION DU MANIFESTE PAR MAXIMILIEN RUBEL TRADUCTION DU MANIFESTE PAR ÉMILE BOTTIGELLI TRADUCTION DU MANIFESTE PAR MICHELE TAILLEUR BIBLIOGRAPHIE INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS CITES Table des matières M. Rochard 2009

173 Le corpus Le corpus se compose d'un texte allemand reproduisant 1a première partie du premier chapitre du Manifest der kommunistischen Partei de Karl Marx et Friedrich Engels, et de cinq traductions de ce passage (l'une de ces traductions est accompagnée de sa version révisée). Dans le texte allemand, un certain nombre d'extraits ont été soulignés et numérotés en marge de un à six. Il s'agit des extraits étudiés dans le cadre du chapitre 3.2. de notre étude. En outre, dans chacune des traductions, les passages correspondant à ces extraits ont également été soulignes. Cette présentation devrait permettre au lecteur de l'étude de se reporter facilement à ces divers passages à partir de l'indication des pages de l'annexe donnée au fil du chapitre 3.2. M. Rochard 2009 Le corpus 5

174 Manifest der Kommunistischen Partei von Karl Marx und Friedrich Engels 273 BOURGEOIS UND PROLETARIER Die Geschichte aller bisherigen Gesellschaft ist die Geschichte von Klassenkämpfen. Freier und Sklave, Patrizier und Plebejer, Baron und Leibeigener, Zunftbürger und Gesell, kurz, Unterdrücker und Unterdrückte standen in stetem Gegensatz zueinander, führten einen ununterbrochenen, bald versteckten, bald offenen Kampf, einen Kampf, der jedesmal mit einer revolutionären Umgestaltung der ganzen Gesellschaft endete oder mit dem gemeinsamen Untergang der kämpfenden Klassen. In den früheren Epochen der Geschichte finden wir fast überall eine vollständige Gliederung der Gesellschaft in verschiedene Stände, eine mannigfaltige Abstufung der gesellschaftlichen Stellungen. Im alten Rom haben wir Patrizier, Ritter, Plebejer, Sklaven ; im Mittelalter Feudalherren, Vasallen, Zunftbürger, Gesellen, Leibeigene, und noch dazu in fast jeder dieser Klassen wieder besondere Abstufungen. Die aus dem Untergang der feudalen Gesellschaft hervorgegangene moderne bürgerliche Gesellschaft hat die Klassengegensätze nicht aufgehoben. Sie hat nur neue Klassen, neue Bedingungen der Unterdrückung, neue Gestaltungen des Kampfes an die Stelle der alten gesetzt. Unsere Epoche, die Epoche der Bourgeoisie, zeichnet sich jedoch dadurch aus, daß sie die Klassengegensätze vereinfacht hat. Die ganze Gesellschaft spaltet sich mehr und mehr in zwei große feindliche Lager, in zwei große, einander direkt gegenüberstehende Klassen : Bourgeoisie und Proletariat. Aus den Leibeigenen des Mittelalters gingen die Pfahlbürger der ersten Städte hervor ; aus dieser Pfahlbürgerschaft entwickelten sich die ersten Elemente der Bourgeoisie. Die Entdeckung Amerikas, die Umschiffung Afrikas schufen der aufkommenden Bourgeoisie ein neues Terrain. Der ostindische und chinesische Markt, die Kolonisierung von Amerika, der Austausch mit den Kolonien, die Vermehrung der Tauschmittel und der Waren überhaupt gaben dem Handel, der Schiffahrt, der Industrie einen nie gekannten Aufschwung und damit dem revolutionären Element in der zerfallenden feudalen Gesellschaft eine rasche Entwicklung. 273 Texte original, Londres, Les variantes des éditions de 1872, 1883 et 1890 sont signalées en notes de bas de page. Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail. 6 Manifest der Kommunistischen Partei M. Rochard 2009

175 Die bisherige feudale oder zünftige Betriebsweise der Industrie reichte nicht mehr aus für den mit den neuen 274 Märkten anwachsenden Bedarf. Die Manufaktur trat an ihre Stelle. Die Zunftmeister wurden verdrängt durch den industriellen Mittelstand ; die Teilung der Arbeit zwischen den verschiedenen Korporationen verschwand vor der Teilung der Arbeit in der einzelnen Werkstatt selbst. Aber immer wuchsen die Märkte, immer stieg der Bedarf. Auch die Manufaktur reichte nicht mehr aus. Da revolutionierte der Dampf und die Maschinerie die industrielle Produktion. An die Stelle der Manufaktur trat die moderne große Industrie, an die Stelle des industriellen Mittelstandes traten die industriellen Millionäre, die Chefs ganzer industrieller Armeen, die modernen Bourgeois. Die große Industrie hat den Weltmarkt hergestellt, den die Entdeckung Amerikas vorbereitete. der Weltmarkt hat dem Handel, der Schiffahrt, den Landkommunikationen eine unermeßliche Entwicklung gegeben. Diese hat wieder auf die Ausdehnung der Industrie zurückgewirkt, und in demselben Maße, worin Industrie, Handel, Schiffahrt, Eisenbahnen sich ausdehnten, in demselben Maße entwickelte sich die Bourgeoisie, vermehrte sie ihre Kapitalien, drängte sie alle vom Mittelalter her überlieferten Klassen in den Hintergrund. Wir sehen also, wie die moderne Bourgeoisie selbst das Produkt eines langen Entwicklungsganges, einer Reihe von Umwälzungen in der Produktions- und Verkehrsweise ist. Jede dieser Entwicklungsstufen der Bourgeoisie war begleitet von einem entsprechenden politischen Fortschritt. Unterdrückter Stand unter der Herrschaft der Feudalherren, bewaffnete und sich selbst verwaltende Assoziationen 275 in der Kommune, hier unabhängige städtische Republik, dort dritter steuerpflichtiger Stand der Monarchie, dann zur Zeit der Manufaktur Gegengewicht gegen den Adel in der ständischen oder in der absoluten Monarchie und Hauptgrundlage 276 der großen Monarchien überhaupt, erkämpfte sie sich endlich seit der Herstellung der großen Industrie und des Weltmarktes im modernen Repräsentativstaat die ausschließliche politische Herrschaft. Die moderne Staatsgewalt ist nur ein Ausschuß, der die gemeinschaftlichen Geschäfte der ganzen Bourgeoisklasse verwaltet. Die Bourgeoisie hat in der Geschichte eine höchst revolutionäre Rolle gespielt. Die Bourgeoisie, wo sie zur Herrschaft gekommen, hat alle feudalen, patriarchalischen, idyllischen Verhältnisse zerstört. Sie hat die buntscheckigen Feudalbande, die den Menschen an seinen natürlichen Vorgesetzten knüpften, unbarmherzig zerrissen und kein anderes Band zwischen Mensch und Mensch übriggelassen als das nackte Interesse, als die gefühllose bare Zahlung. Sie hat die heiligen Schauer der frommen Schwärmerei, der ritterlichen Begeisterung, der spießbürgerlichen Wehmut in dem eiskalten Wasser egoistischer Berechnung ertränkt. Sie hat die persönliche Würde in den Tauschwert aufgelöst und an die Stelle der zahllosen verbrieften und wohlerworbenen Freiheiten die eine gewissenlose Handelsfreiheit gesetzt. Sie hat, mit einem Wort, an die Stelle der mit religiösen und politischen Illusionen verhüllten Ausbeutung die offene, unverschämte, direkte, dürre Ausbeutung gesetzt (1890) mit neuen. (1883, 1890) Assoziation. (1872, 1883, 1890) Monarchie, Hauptgrundlage. M. Rochard 2009 Manifest der Kommunistischen Partei 7

176 Die Bourgeoisie hat alle bisher ehrwürdigen und mit frommer Scheu betrachteten Tätigkeiten ihres Heiligenscheins entkleidet. Sie hat den Arzt, den Juristen, den Pfaffen, den Poeten, den Mann der Wissenschaft in ihre bezahlten Lohnarbeiter verwandelt. Die Bourgeoisie hat dem Familienverhältnis seinen rührend-sentimentalen Schleier abgerissen und es auf ein reines Geldverhältnis zurückgeführt. Die Bourgeoisie hat enthüllt, wie die brutale Kraftäußerung, die die Reaktion so sehr am Mittelalter bewundert, in der trägsten Bärenhäuterei ihre passende Ergänzung fand. Erst sie hat bewiesen, was die Tätigkeit der Menschen zustande bringen kann. Sie hat ganz andere Wunderwerke vollbracht als ägyptische Pyramiden, römische Wasserleitungen und gotische Kathedralen, sie hat ganz andere Züge ausgeführt als Völkerwanderungen und Kreuzzüge. Die Bourgeoisie kann nicht existieren, ohne die Produktionsinstrumente, also die Produktionsverhältnisse, also sämtliche gesellschaftlichen Verhältnisse fortwährend zu revolutionieren. Unveränderte Beibehaltung der alten Produktionsweise war dagegen die erste Existenzbedingung aller früheren industriellen Klassen. Die fortwährende Umwälzung der Produktion, die ununterbrochene Erschütterung aller gesellschaftlichen Zustände, die ewige Unsicherheit und Bewegung zeichnet die Bourgeoisepoche vor allen früheren 277 aus. Alle festen, eingerosteten Verhältnisse mit ihrem Gefolge von altehrwürdigen Vorstellungen und Anschauungen werden aufgelöst, alle neugebildeten veralten, ehe sie verknöchern können. Alles Ständische und Stehende verdampft, alles Heilige wird entweiht, und die Menschen sind endlich gezwungen, ihre Lebensstellung, ihre gegenseitige Beziehungen mit nüchternen Augen anzusehen. Das Bedürfnis nach einem stets ausgedehnteren Absatz für ihre Produkte jagt die Bourgeoisie über die ganze Erdkugel. Überall muß sie sich einnisten, überall anbauen, überall Verbindungen herstellen. Die Bourgeoisie hat durch die 278 Exploitation des Weltmarkts die Produktion und Konsumtion aller länder kosmopolitisch gestaltet. Sie hat zum großen Bedauern der Reaktionäre den nationalen Boden der Industrie unter den Füßen weggezogen. Die uralten nationalen Industrien sind vernichtet worden und werden noch täglich vernichtet. Sie werden verdrängt durch neue Industrien, deren Einführung eine Lebensfrage für alle zivilisierten Nationen wird, durch Industrien, die nicht mehr einheimische Rohstoffe, sondern den entlegensten Zonen angehörige Rohstoffe verarbeiten und deren Fabrikate nicht nur im Lande selbst, sondern in allen Weltteilen zugleich verbraucht werden. An die Stelle der alten, durch Landeserzeugnisse befriedigten Bedürfnisse treten neue, welche die Produkte der entferntester, Länder und Klimate zu ihrer Befriedigung erheischen. An die Stelle der alten lokalen und nationalen Selbstgenügsamkeit und Abgeschlossenheit tritt ein allseitiger Verkehr, eine allseitige Abhängigkeit der Nationen voneinander. Und wie in der materiellen, so auch in der geistigen Produktion. Die geistigen Erzeugnisse der einzelnen Nationen werden gemeingut. Die nationale Einseitigkeit und Beschränktheit wird mehr und mehr unmöglich, und aus den vielen nationalen und lokalen Literaturen bildet sich eine Weltliteratur. Die Bourgeoisie reißt durch die rasche Verbesserung aller Produktionsinstrumente, durch die unendlich erleichterten Kommunikationen alle, auch die barbarischsten Nationen in die Zivilisation. Die wohlfeilen Preise ihrer Waren sind die schwere Artillerie, mit der sie alle chinesischen Mauern in den Grund schießt, mit der sie den hartnäckigsten Fremdenhaß der (1890) von allen anderen. (1872, 1883, 1890) ihre. 8 Manifest der Kommunistischen Partei M. Rochard 2009

177 Barbaren zur Kapitulation zwingt. Sie zwingt alle Nationen, die Produktionsweise der Bourgeoisie sich anzueignen, wenn sie nicht zugrunde gehen wollen ; sie zwingt sie, die sogenannte Zivilisation bei sich selbst einzuführen, d.h. Bourgeois zu werden. Mit einem Wort, sie schafft sich eine Welt nach ihrem eigenen Bilde. Die Bourgeoisie hat das Land der Herrschaft der Stadt unterworfen. Sie hat enorme Städte geschaffen, sie hat die Zahl der städtischen Bevölkerung gegenüber der ländlichen in hohem Grade vermehrt und so einen bedeutenden Teil der Bevölkerung dem Idiotismus des Landlebens entrissen. Wie sie das Land von der Stadt, hat sie die barbarischen und halbbarbarischen Länder von den zivilisierten, die Bauernvölker von den Bourgeoisvölkern, den Orient vom Okzident abhängig gemacht. Die Bourgeoisie hebt mehr und mehr die Zersplitterung der Produktionsmittel, des Besitzes und der Bevölkerung auf. Sie hat die Bevölkerung agglomeriert, die Produktionsmittel zentralisiert und das Eigentum in wenigen Händen konzentriert. Die notwendige Folge hiervon war die politische Zentralisation. Unabhängige, fast nur verbündete Provinzen mit verschiedenen Interessen, Gesetzen, Regierungen und Zöllen wurden zusammengedrängt in eine Nation, eine Regierung, ein Gesetz, ein nationales Klasseninteresse, eine Douanenlinie. Die Bourgeoisie hat in ihrer kaum hundertjährigen Klassenherrschaft massenhaftere und kolossalere Produktionskräfte geschaffen als alle vergangenen Generationen zusammen. Unterjochung der Naturkräfte, Maschinerie, Anwendung der Chemie auf Industrie und Ackerbau, Dampfschiffahrt, Eisenbahnen, elektrische Telegrafen, Urbarmachung ganzer Weltteile, Schiffbarmachung der Flüsse, ganze aus dem Boden hervorgestampfte Bevölkerungen - welch früheres 279 Jahrhundert ahnte, daß solche Produktionskräfte im Schoße der gesellschaftlichen Arbeit schlummerten. Wir haben aber 280 gesehen : die Produktions- und Verkehrsmittel, auf deren Grundlage sich die Bourgeoisie heranbildete, wurden in der feudalen Gesellschaft erzeugt. Auf einer gewissen Stufe der Entwicklung dieser Produktions- und Verkehrsmittel entsprachen die Verhältnisse, worin die feudale Gesellschaft produzierte und austauschte, die feudale Organisation der Agrikultur und Manufaktur, mit einem Wort die feudalen Eigentumsverhältnisse den schon entwickelten Produktivkräften nicht mehr. Sie hemmten die Produktion statt sie zu fördern. Sie verwandelten sich in ebenso viele Fesseln. Sie mußten gesprengt werden, sie wurden gesprengt. An ihre Stelle trat die freie Konkurrenz mit der ihr angemessenen gesellschaftlichen und politischen Konstitution, mit der ökonomischen und politischen Herrschaft der Bourgeoisklasse. Unter unseren Augen geht eine ähnliche Bewegung vor. Die bürgerlichen Produktions- und Verkehrsverhältnisse, die bürgerlichen Eigentumsverhältnisse, die moderne bürgerliche Gesellschaft, die so gewaltige Produktions- und Verkehrsmittel hervorgezaubert hat, gleicht dem Hexenmeister, der die unterirdischen Gewalten nicht mehr zu beherrschen vermag, die er heraufbeschwor. Seit Dezennien ist die Geschichte der Industrie und des Handels nur noch die Geschichte 281 der Empörung der modernen Produktivkräfte gegen die modernen Produktionsverhältnisse, gegen die Eigentumsverhältnisse, welche die Lebensbedingungen der Bourgeoisie und ihrer Herrschaft sind. Es genügt, die Handelskrisen zu nennen, welche in ihrer periodischen Wiederkehr immer drohender die Existenz der ganzen bürgerlichen (1872, 1883, 1890) welches frühere. (1872, 1883, 1890) also. (1872, 1883, 1890) nur die Geschichte. M. Rochard 2009 Manifest der Kommunistischen Partei 9

178 Gesellschaft in Frage stellen. In den Handelskrisen wird ein großer Teil nicht nur der erzeugten Produkte, sondern sogar 282 der bereits geschaffenen Produktivkräfte regelmäßig vernichtet. In den Krisen bricht eine gesellschaftliche Epidemie aus, welche allen früheren Epochen als ein Widersinn erschienen wäre -die Epidemie der Überproduktion. Die Gesellschaft findet sich plötzlich in einen Zustand momentaner Barbarei zurückversetzt ; eine Hungersnot, ein allgemeiner Vernichtungskrieg scheinen ihr alle Lebensmittel abgeschnitten zu haben ; die Industrie, der Handel scheinen vernichtet, und warum? Weil sie zuviel Zivilisation, zuviel Lebensmittel, zuviel Industrie, zuviel Handel besitzt. Die Produktivkräfte, die ihr zur Verfügung stehen, dienen nicht mehr zur Beförderung der bürgerlichen Zivilisation und der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse 283 ; im Gegenteil, sie sind zu gewaltig für diese Verhältnisse geworden, sie werden von ihnen gehemmt ; und sobald sie dies Hemmnis überwinden, bringen sie die ganze bügerliche Gesellschaft in Unordnung, gefährden sie die Existenz des bürgerlichen Eigentums. Die bürgerlichen Verhältnisse sind zu eng geworden, um den von ihnen erzeugten Reichtum zu fassen. - Wodurch überwindet die Bourgeoisie die Krisen? Einerseits durch die erzwungene Vernichtung einer Masse von Produktivkräften ; anderseits durch die Eroberung neuer Märkte und die gründlichere Ausbeutung der alten 284 Märkte. Wodurch also? Dadurch, daß sie allseitigere und gewaltigere Krisen vorbereitet und die Mittel, den Krisen vorzubeugen, vermindert. Die Waffen, womit die Bourgeoisie den Feudalismus zu Boden geschlagen hat, richten sich jetzt gegen die Bourgeoisie selbst. Aber die Bourgeoisie hat nicht nur die Waffen geschmiedet, die ihr den Tod bringen ; sie hat auch die Männer gezeugt, die diese Waffen führen werden -die modernen Arbeiter, die Proletarier (1872, 1883, 1890) sondern der bereits. (1872, 1883, 1890) zur Beförderung der bürgerlichen Eigentumsverhältnisse. (1883, 1890) Ausbeutung alter Märkte. 10 Manifest der Kommunistischen Partei M. Rochard 2009

179 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue On trouvera dans la colonne de gauche la traduction initiale de Laura Lafargue et dans la colonne de droite sa traduction révisée par F. Engels et A. Dunois 285 Bourgeois et prolétaires 286 L'histoire des sociétés n'a été que l'histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, toujours en opposition, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui toujours finissait par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous rencontrons presque partout une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves ; au Moyen Âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons et des serfs ; et dans chacune de ces classes, des démarcations spéciales. La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppressions, de nouvelles formes de lutte. Bourgeois et prolétaires 287 L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui finissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves ; au Moyen Âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons et des serfs ; et dans chacune de ces classes, des gradations spéciales. La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppressions, de nouvelles formes de lutte Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail Traduction de L.Lafargue in: Le Socialiste, Traduction n 2, : L.Lafargue, F.Engels et A.Dunois, Librairie Populaire du Parti Socialiste, M. Rochard 2009 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue 11

180 Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'ère de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux grands camps opposés, en deux classes ennemies : la bourgeoisie et le prolétariat. Des membres des communes naquirent les serfs du Moyen Âge ; de cette classe municipale sortirent les éléments constitutifs de la bourgeoisie. La découverte de l'amérique, la circumnavigation de l'afrique offrirent à la bourgeoisie naissante de nouveaux d'action. Les marchés de l'inde et de la Chine, la colonisation de l'amérique, le commerce colonial, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises imprimèrent une impulsion extraordinaire au commerce, à la navigation, à l'industrie et, par conséquent, un rapide développement à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution. L'ancien mode de production ne pouvait plus satisfaire aux besoins qui croissaient avec l'ouverture de nouveaux marchés. La production féodale fut remplacée par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurandes ; la division du travail entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l'atelier même. Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse et avec eux la demande. La manufacture à son tour devint insuffisante ; alors la machine et la vapeur révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture ; la petite bourgeoisie manufacturière céda la place aux industriels millionnaires, chefs d'armées de travailleurs, aux bourgeois modernes. La grande industrie a créé le marché mondial préparé déjà par la découverte de l'amérique. Le marché universel accéléra prodigieusement le développement du Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'ère de la Bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps opposés, en deux classes ennemies : la Bourgeoisie et le Prolétariat. Des serfs du Moyen Âge naquirent les éléments des premières communes ; de cette population municipale sortirent les éléments constitutifs de la Bourgeoisie. La découverte de l'amérique, la circumnavigation de l'afrique offrirent à la Bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés de l'inde et de la Chine, la colonisation de l'amérique, le commerce colonial, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises imprimèrent une impulsion, inconnue jusqu'alors, au commerce, à la navigation, à l'industrie, et assurèrent, en conséquence, un rapide développement à l'élément révolutionnaire de la société féodale en décomposition. L'ancien mode de production ne pouvait plus satisfaire aux besoins qui croissaient avec l'ouverture de nouveaux marchés. Le métier, entouré de privilèges féodaux, fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurandes ; la division du travail entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l'atelier même. Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse ; la demande croissait toujours. La manufacture, elle aussi, devint insuffisante ; alors la machine et la vapeur révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture ; la petite bourgeoisie manufacturière céda la place aux industriels millionnaires, -chefs d'armées de travailleurs, -aux bourgeois modernes. La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'amérique. Le marché mondial accéléra 12 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue M. Rochard 2009

181 commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l'industrie ; et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, doublant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes transmises par le Moyen Âge. Nous voyons que la bourgeoisie est ellemême le produit d'une longue évolution, d'une série de révolutions dans les modes de production et de communication. Chaque étape de l'évolution parcourue par la bourgeoisie était accompagnée d'un progrès correspondant. État opprimé par le despotisme féodal, association armée se gouvernant elle-même dans la Commune ; ici république municipale, là tiers état taxable de la monarchie ; puis durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans les monarchies limitées ou absolues, base principale des grandes monarchies la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est enfin emparée du pouvoir politique, à l'exclusion des autres classes, dans l'état parlementaire moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister entre l'homme et l'homme que le froid intérêt, que le dur argent comptant. Elle a noyé l'extase religieuse, l'enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petitbourgeois, dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a réduit la dignité personnelle à n'être qu'une valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l'industrie ; et au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes transmises par le Moyen Âge. La Bourgeoisie, nous le voyons, est ellemême le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans les modes de production et de communication. Chaque étape de l'évolution parcourue par la Bourgeoisie était accompagnée d'un progrès correspondant. État opprimé par le despotisme féodal, association armée se gouvernant elle-même dans la commune ; ici république municipale, là tiers-état taillable de la monarchie ; puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans les monarchies limitées ou absolues, pierre angulaire des grandes monarchies, la Bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est enfin emparée du pouvoir politique, -à l'exclusion des autres classes-, dans l'état représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que le froid intérêt, que le dur argent comptant. Elle a noyé l'extase religieuse, l'enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petitbourgeois dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et M. Rochard 2009 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue 13

182 impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation voilée par des illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les professions jusqu'alors réputées vénérables et vénérées avec crainte. Elle a fait du médecin, du juriste, du prêtre, du poète, du savant, des salariés. La bourgeoisie a déchiré le voile de poésie touchante qui recouvrait les relations de famille et les a ramenées à n'être que de simples rapports d'argent. La bourgeoisie a démontré que la brutale manifestation de la force au Moyen Âge, si admirée de la réaction, se complétait naturellement par la plus crasse paresse. C'est elle qui, la première, a prouvé ce que peut accomplir l'activité humaine ; elle a créé bien d'autres merveilles que les pyramides d'égypte, les aqueducs romains et les cathédrales gothiques ; elle a conduit bien d'autres expéditions que les antiques migrations de peuples et les croisades. La bourgeoisie n'existe qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, par conséquent le mode de production, par conséquent tous les rapports sociaux. La conservation de l'ancien mode de production était, au contraire, la première condition d'existence de toutes les classes industrielles antérieures. Ce bouleversement continuel des modes de production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation, cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et profondément enracinés avec leur cortège de croyances et d'idées admises se dissolvent ; les idées et les rapports nouveaux deviennent surannés avant de se cristalliser. Tout ce qui était stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs relations mutuelles avec des yeux impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation voilée par les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée. La Bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les professions jusqu'alors réputées vénérables et vénérées. Du médecin, du juriste, du prêtre, du poète, du savant, elle a fait des travailleurs salariés. La Bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. La Bourgeoisie a démontré comment la brutale manifestation de la force au Moyen Âge, si admirée de la réaction, trouve son complément naturel dans la plus crasse paresse. C'est elle qui, la première, a prouvé ce que peut accomplir l'activité humaine ; elle a créé bien d'autres merveilles que les pyramides d'égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a conduit bien d'autres expéditions que les antiques migrations de peuples et les croisades. La Bourgeoisie n'existe qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux. La conservation de l'ancien mode de production était, au contraire, la première condition d'existence de toutes les classes industrielles antérieures. Ce bouleversement continuel des modes de production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles, distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de croyances et d'idées admises et vénérées, se dissolvent ; ceux qui les remplacent deviennent surannés avant de se cristalliser. Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés. 14 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue M. Rochard 2009

183 désillusionnés. Poussée par le besoin d'un débouché toujours plus étendu, la bourgeoisie envahit le globe entier. II faut qu'elle s'implante partout, que partout elle s'établisse et crée des moyens de communication. Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales sont détruites, ou sur le point de l'être. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l'introduction devient une question vitale pour toutes les nations civilisées ; industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans tous les coins du globe. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux, naissent de nouveaux besoins exigeant pour leur satisfaction les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. À la place de l'ancien isolement des nations se suffisant à ellesmêmes, se développe un trafic universel, une interdépendance des nations. Ce qui se passe dans la production matérielle se reproduit dans la production intellectuelle. Les productions intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'exclusivisme et les préjugés nationaux deviennent de plus en plus impossibles ; et des nombreuses littératures nationales et locales se forme une littérature universelle. Par le rapide perfectionnement de tous les instruments de production et des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est sa grosse artillerie pour battre en brèche les murailles de Chine et faire capituler les barbares les plus hostiles aux étrangers. Elle force toutes les nations, sous peine de mort, à adopter le mode de production bourgeois ; elle les force à Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la Bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut pénétrer partout, s'établir partout, créer partout des moyens de communication. Par l'exploitation du marché mondial, la Bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production de tous les pays. Au désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales sont détruites ou sur le point de l'être. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l'introduction devient une question vitale pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans tous les coins du globe. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux, naissent de nouveaux besoins, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. À la place de l'ancien isolement des nations se suffisant à elles-mêmes, se développe un trafic universel, une interdépendance des nations. Et ce qui est vrai pour la production matérielle s'applique à la production intellectuelle. Les productions intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. l'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; des nombreuses littératures nationales et locales se forme une littérature universelle. Par le rapide développement de tous les instruments de production et des moyens de communication, la Bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode de production bourgeois. M. Rochard 2009 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue 15

184 introduire chez elles la soi-disant civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle modèle le monde à son image. La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a bâti d'énormes cités ; elle a créé d'énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes ; et par là, elle a préservé une grande partie de la population de l'idiotisme de la vie des champs. De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, les nations barbares ou demi-civilisées aux nations civilisées, de même, elle a subordonné les pays agricoles aux pays industriels, l'orient à l'occident. La bourgeoisie supprime de plus en plus la dissémination des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle agglomère les populations, centralise les moyens de production et concentre la propriété dans les mains de quelques individus. La conséquence fatale de ces changements était la centralisation politique. Des provinces reliées entre elles seulement par des liens féodaux, mais ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents furent réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier et un seul intérêt national de classe. La bourgeoisie, depuis son avènement à peine séculaire, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. La subjugation des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de colonies entières, la canalisation des rivières, des populations entières surgissant comme par enchantement, quel siècle précédent aurait jamais rêvé que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social? Voici donc le résumé de ce avons vu : les moyens de production et d'échange servant En un mot, elle modèle le monde à son image. La Bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes et par là, elle a préservé une grande partie de la population de l'idiotisme de la vie des champs. De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, les nations barbares ou demi-civilisées aux nations civilisées, elle a subordonné les pays agricoles aux pays industriels, l'orient à l'occident. La Bourgeoisie supprime de plus en plus l'éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré les populations, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans les mains de quelques individus. La conséquence fatale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, reliées entre elles par des liens féodaux, mais ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier et un seul intérêt national de classe. La Bourgeoisie, depuis son avènement à peine séculaire, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensembles. La subjugation des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la canalisation des rivières, des populations entières sortant de terre comme par enchantement, quel siècle antérieur a soupçonné que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social? Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange servant 16 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue M. Rochard 2009

185 de base à l'évolution bourgeoise sont créés dans le sein de la société féodale. À un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produit et échange ses produits, l'organisation féodale de l'industrie et de la manufacture, en un mot la propriété féodale, cessent de correspondre aux nouvelles forces productives. Elles entravent la production au lieu de la développer. Elles se changent en autant de chaînes. Il faut les briser ; elles furent brisées. À leur place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise. Sous nos yeux, il se produit un phénomène analogue. La société bourgeoise moderne, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble à ce magicien ne sachant plus dominer les forces infernales qu'il a évoquées. Depuis trente ans, au moins, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productrices contre les rapports de production modernes, contre les rapports de propriété qui sont les conditions d'existence de la bourgeoisie et de sa suprématie. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, mettent de plus en plus en question l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productrices elles-mêmes. Une épidémie s'abat sur la société qui, aux époques précédentes, eût semblé un paradoxe, -l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement rejetée dans un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, qu'une guerre d'extermination lui coupent tous les moyens de vie ; l'industrie et le commerce semblent annihilés. Et pourquoi? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productrices dont elle de base à l'évolution bourgeoise furent créés dans le sein de la société féodale. À un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait ses produits, l'organisation féodale de l'industrie et de la manufacture, en un mot tous les rapports de la propriété féodale cessèrent de correspondre aux nouvelles forces productives. Ils entravaient la production au lieu de la développer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa. À la place, s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise. Sous nos yeux, il se produit un phénomène analogue. La société bourgeoise moderne, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis trente ans au moins, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productives contre les rapports de propriété qui sont les conditions d'existence de la Bourgeoisie et de son règne. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, mettent de plus en plus en question l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé un paradoxe, s'abat sur la société - l'épidémie de la surproduction. La Société se trouve subitement rejetée dans un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, qu'une guerre extermination lui coupent tous les moyens de subsistance ; l'industrie et le commerce semblent annihilés. Et pourquoi? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le développement des conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop M. Rochard 2009 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue 17

186 dispose n'assurent plus les conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces conditions, qui se transforment en entraves ; et toutes les fois que les forces productrices sociales brisent ces entraves, elles précipitent dans le désordre la société tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie résiste-t-elle à ces crises? D'une part, par la destruction forcée d'une masse de forces productrices ; d'autre part, par la conquête de nouveaux marchés et l'exploitation plus parfaite des anciens. C'est-à-dire qu'elle prépare des crises plus générales et plus terribles et réduit les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie ellemême. Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui doivent lui donner la mort, elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, -les ouvriers modernes, les prolétaires. puissantes pour ces conditions, qui se tournent en entraves ; et toutes les fois que les forces productives sociales s'affranchissent de ces entraves, elles précipitent dans le désordre la société tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la Bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises? D'une part, par la destruction forcée d'une masse de forces productives ; d'autre part, par la conquête de nouveaux marchés, et l'exploitation plus parfaite des anciens. C'est-à-dire qu'elle prépare des crises plus générales et plus formidables et diminue les moyens de les prévenir. Les armes dont la Bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la Bourgeoisie ellemême. Mais la Bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui doivent lui donner la mort, elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, -les ouvriers modernes, les prolétaires. 18 Traductions du Manifeste par Laura Lafargue M. Rochard 2009

187 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES 288 L'histoire de toute société passée est l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître-artisan et compagnon, en un mot, oppresseurs et opprimés, furent en opposition constante les uns contre les autres et menèrent une lutte sans répit, tantôt dissimulée, tantôt ouverte, qui, chaque fois, finit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière ou par la destruction commune des classes en lutte. Aux époques antérieures de l'histoire, nous rencontrons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une gradation variée des positions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs féodaux, des vassaux, des maîtres-artisans, des compagnons, des serfs, et en outre, dans presque chacune de ces classes, de nouvelles gradations particulières. La société bourgeoise moderne, issue de l'effondrement de la société féodale, n'a pas aboli les oppositions de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte aux anciennes. Mais notre époque, l'époque de la bourgeoisie, a ceci de particulier, qu'elle a simplifié les oppositions de classes. De plus en plus, la société entière se partage en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées l'une à l'autre : la bourgeoisie et le prolétariat. Les serfs du moyen âge ont donné naissance aux bourgeois établis hors barrière des premières villes ; de cette bourgeoisie établie hors barrière se développèrent les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l'amérique, la circumnavigation de l'afrique, fournirent un nouveau champ d'action à la bourgeoisie en progrès. Les marchés des Indes orientales et de la Chine, la colonisation de l'amérique, le commerce avec les colonies, l'accroissement des moyens d'échange et, en général, des marchandises, donnèrent au commerce, à la navigation, à l'industrie un essor inconnu jusqu'alors et, par là-même, un rapide développement à l'élément révolutionnaire dans la société féodale en décomposition. L'ancien mode, féodal ou corporatif, de l'exploitation industrielle ne suffisait plus aux besoins croissant avec les nouveaux marchés. Il fut remplacé par la manufacture. Les maîtres de jurandes furent supplantés par la classe moyenne industrielle ; la division du 288 Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor 19

188 travail entre les diverses corporations disparut devant la division du travail dans chaque atelier même. Mais les marchés ne cessaient de grandir, les besoins de s'accroître. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors la vapeur et le machinisme révolutionnèrent la production industrielle. La place de la manufacture fut prise par la grande industrie moderne, la place de la classe moyenne industrielle fut prise par les millionnaires industriels, les chefs d'armées industrielles entières, les bourgeois modernes. La grande industrie a réalisé le marché mondial, que la découverte de l'amérique avait préparé. Le marché mondial a donné un développement énorme au commerce, à la navigation, aux communications par terre. Ce développement a, de son côté, réagi sur l'extension de l'industrie ; et au fur et à mesure que s'accroissaient l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer, la bourgeoisie grandissait, augmentait ses capitaux, et refoulait à l'arrière-plan toutes les classes léguées par le moyen âge. Nous voyons donc que la bourgeoisie moderne est elle-même le produit d'un long développement, de toute une série de révolutions opérées dans le mode de production et les moyens de communication. Chacune de ces étapes de développement de la bourgeoisie s'accompagnait d'un progrès politique correspondant. Classe opprimée sous la domination des seigneurs féodaux, association armée et autonome dans la commune ; ici, république urbaine indépendante, là, tiers-état taillable de la monarchie ; puis, à l'époque de la manufacture, contrepoids de la noblesse dans la monarchie avec états provinciaux ou dans la monarchie absolue et fondement essentiel des grandes monarchies en général, la bourgeoisie, depuis la création de la grande industrie et du marché mondial, a conquis finalement la souveraineté politique exclusive dans l'état représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'une délégation qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie a détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques. Les liens féodaux disparates qui unissaient l'individu à son supérieur naturel, elle les a déchirés impitoyablement, et n'a laissé subsister, d'homme à homme, d'autre lien que l'intérêt tout nu, que l'impassible paiement au comptant. Les frissons sacrés des pieuses exaltations, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petit-bourgeoise, elle les a noyés dans l'eau glaciale du calcul égoïste. La dignité personnelle, elle l'a muée en valeur d'échange, et, à la place des innombrables libertés reconnues par écrit et bien conquises, elle a mis la seule liberté commerciale dénuée de conscience. En un mot, à l'exploitation masquée par des illusions religieuses et politiques, elle a substitué l'exploitation ouverte, éhontée, directe et brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités jusqu'alors respectées et considérées avec une pieuse vénération. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a arraché aux relations familiales leur voile de douce sentimentalité et les a ramenées à de simples rapports d'argent. La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force, que la réaction admire si fort dans le moyen âge, trouva son complément naturel dans la fainéantise la plus crasse. C'est elle qui, la première, a démontré ce que peut accomplir l'activité humaine. Elle a réalisé de tout autres merveilles que les pyramides d'égypte, les aqueducs romains et les 20 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor M. Rochard 2009

189 cathédrales gothiques ; elle a fait de tout autres expéditions que les invasions et les croisades. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de la production, donc les conditions de la production, donc l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien inchangé de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Le bouleversement continuel de la production, l'ébranlement ininterrompu de toutes les conditions sociales, l'insécurité et l'agitation distinguent l'époque bourgeoise de toutes les époques antérieures. Tous les rapports sociaux, bien établis et immuables dans leur rouille, avec leur cortège d'idées et de conceptions antiques et vénérables, sont dissous ; et tous les rapports nouvellement établis sont surannés avant d'avoir pu prendre consistance. Tout ce qui était privilège et stable s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont, en fin de compte, forcés de considérer d'un œil désabusé les conditions de leur existence et leurs relations réciproques. Le besoin d'assurer à ses produits des débouchés de plus en plus étendus pousse la bourgeoisie à travers le monde entier. Il lui faut se nicher partout, s'installer partout, établir partout des relations. La bourgeoisie, par l'exploitation du marché mondial, a rendu cosmopolites la production et la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a fait perdre à l'industrie sa base nationale. Les antiques industries nationales ont été anéanties, et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'introduction devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, par des industries qui travaillent non plus des matières premières indigènes, mais des matières premières appartenant aux régions les plus lointaines, et dont les produits sont consommés à la fois dans le pays d'origine et dans toutes les parties du monde. Les besoins anciens, auxquels suffisaient les produits nationaux, sont remplacés par des besoins nouveaux qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. L'ancien isolement local et national où chacun se suffisait à lui-même fait place à des relations universelles, à une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai des produits matériels ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les productions intellectuelles des diverses nations deviennent une propriété commune à toutes. L'étroitesse d'esprit et l'exclusivisme nationaux deviennent de plus en plus impossibles et des nombreuses littératures nationales et locales se constitue une littérature universelle. La bourgeoisie, par le rapide perfectionnement de tous les instruments de production, par les communications rendues infiniment plus faciles, entraîne dans le courant de la civilisation toutes les nations, mêmes les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie avec laquelle elle bat en brèche toutes les murailles de Chine, et contraint la xénophobie la plus opiniâtre des barbares à capituler. Elle contraint toutes les nations, sous peine de courir à leur perte, à adopter le mode de production de la bourgeoisie ; elle les contraint à introduire chez elles ce qu'on appelle la civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeois. En un mot, elle se crée un monde à sa propre image. La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé des villes énormes, elle a considérablement accru la population des villes par rapport à la population des campagnes et, de la sorte, arraché une importante partie de la population à l'abrutissement de la vie rurale. De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, elle a subordonné les pays barbares et à demi barbares aux pays civilisés, les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'orient à l'occident. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor 21

190 La bourgeoisie supprime de plus en plus l'éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété en peu de mains. La conséquence nécessaire en fut la centralisation politique. Des provinces indépendantes, qui n'étaient guère que fédérées, ayant chacune leurs intérêts, leurs lois, leurs gouvernements, leurs douanes, furent comprimées en une nation unique avec un gouvernement unique, une législation unique, un seul intérêt national de classe, une seule frontière douanière. La bourgeoisie, pendant sa suprématie de classe à peine séculaire, a créé des moyens de production plus massifs et plus énormes que toutes les générations antérieures réunies. Les forces naturelles domptées, le machinisme, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, le télégraphe électrique, les continents entiers défrichés, les fleuves rendus navigables, des populations entières jaillies du sol, -quel siècle antérieur pressentait que de telles forces productives sommeillaient au sein du travail social? Mais nous avons vu que les moyens de production et d'échange, qui servirent de base à la constitution de la bourgeoisie, furent produits dans la société féodale. À un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et trafiquait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les conditions féodales de la propriété, ne correspondaient plus aux forces productives déjà développées. Elles entravaient la production au lieu de la favoriser. Elles se transformaient en autant de chaînes. Il fallut les briser ; elles furent brisées. Leur place est prise par la libre concurrence, avec la constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise. Sous nos yeux se passe un mouvement du même genre. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, les conditions bourgeoises de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore, comme par enchantement, de si puissants moyens de production et d'échange, -cela rappelle le sorcier impuissant à maîtriser les forces infernales accourues à son évocation. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est plus que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les conditions modernes de la production, contre les conditions de la propriété, qui sont les conditions vitales de la bourgeoisie et de sa suprématie. Il suffit de citer les crises commerciales qui, dans leur retour périodique, mettent en question de façon de plus en plus menaçante l'existence de toute la société bourgeoise. Dans les crises commerciales, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des forces productives déjà constituées, est anéantie. Dans les crises éclate une épidémie sociale, qu'à toutes les époques antérieures on eût considérée comme un contresens, l'épidémie de la surproduction. Brusquement, la société se trouve ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre générale de destruction, lui ont coupé tous les moyens d'existence ; l'industrie, le commerce semblent anéantis. Pourquoi? Parce que la société a trop de civilisation, de moyens d'existence, d'industrie, de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne servent plus à l'avancement de la civilisation bourgeoise et des conditions bourgeoises de la propriété ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour ces conditions, et ces conditions les gênent dans leur essor ; et dès qu'elles surmontent cet obstacle, elles jettent le désordre dans toute la société bourgeoise et mettent en péril l'existence de la propriété bourgeoise. Les conditions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont produite. -Comment la bourgeoisie vient-elle à bout des crises? D'une part, par l'anéantissement forcé d'une masse de forces productives ; d'autre part par la conquête de marchés nouveaux et 22 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor M. Rochard 2009

191 l'exploitation plus rigoureuse des marchés anciens. Donc, comment? En préparant des crises plus générales et plus formidables, et en diminuant les moyens de prévenir les crises. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent à présent contre la bourgeoisie même. Mais la bourgeoisie ne s'est pas contentée de forger les armes qui lui donneront la mort ; c'est elle encore qui a produit, les hommes qui se serviront de ces armes, -les ouvriers modernes les prolétaires. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Jacques Molitor 23

192 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES 289 L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte. Aux époques historiques anciennes, nous trouvons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une hiérarchie variée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des serfs ; et, dans presque chacune de ces classes, de nouvelles divisions hiérarchiques. La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale, n'a pas surmonté les vieux antagonismes de classes. Elle a mis en place des classes nouvelles, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte. Toutefois, notre époque -l'époque de la bourgeoisie- se distingue des autres par un trait particulier : elle a simplifié les antagonismes de classes. De plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat. Les citoyens hors barrière des premières villes sont issus des serfs du moyen âge ; c'est parmi eux que se sont formés les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l'amérique, la circumnavigation de l'afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes orientales et de la Chine, la colonisation de l'amérique, les échanges avec les colonies, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises en général donnèrent au commerce, à la navigation, à l'industrie un essor inconnu jusqu'alors ; du même coup, ils hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition. L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait plus aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. La manufacture vint le remplacer. Les maîtres de jurande furent expulsés par les petits industriels ; la division du 289 Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail. 24 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel M. Rochard 2009

193 travail entre les diverses corporations disparut devant la division du travail au sein même des ateliers. Cependant, les marchés ne cessaient de s'étendre, les besoins de s'accroître. La manufacture devint bientôt insuffisante, elle aussi. Alors la vapeur et les machines vinrent révolutionner la production industrielle. La manufacture dut céder la place à la grande industrie moderne et les petits industriels se trouvèrent détrônés par les millionnaires de l'industrie, chefs d'armées industrielles : les bourgeois modernes. La grande industrie a fait naître le marché mondial, que la découverte de l'amérique avait préparé. Le marché mondial a donné une impulsion énorme au commerce, à la navigation, aux voies de communication. En retour, ce développement a entraîné l'essor de l'industrie. À mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer prirent de l'extension, la bourgeoisie s'épanouissait, multipliant ses capitaux et refoulant à l'arrièreplan toutes les classes léguées par le moyen âge. Nous voyons donc que la bourgeoisie moderne est elle-même le produit d'un long processus de développement, de toute une série de révolutions survenues dans les modes de production et d'échange. Chaque étape de l'évolution parcourue par la bourgeoisie était accompagnée d'un progrès politique correspondant. Classe opprimée sous la domination des seigneurs féodaux, association en armes s'administrant elle-même dans la commune ; là, république urbaine autonome, ici tiers-état taillable de la monarchie ; puis, à l'époque de la manufacture, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, soutien principal des grandes monarchies en général, la bourgeoisie a réussi à conquérir de haute lutte le pouvoir politique exclusif dans l'état représentatif moderne : la grande industrie et le marché mondial lui avaient frayé le chemin. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle est parvenue à dominer, elle a détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques. Impitoyable, elle a déchiré les liens multicolores de la féodalité qui attachaient l'homme à son supérieur naturel, pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que l'intérêt tout nu, le froid paiement comptant. Frissons sacrés et pieuses ferveurs, enthousiasme chevaleresque, mélancolie béotienne, elle a noyé tout cela dans l'eau glaciale du calcul égoïste. Elle a dissout la dignité de la personne dans la valeur d'échange, et aux innombrables franchises garanties et bien acquises, elle a substitué une liberté unique et sans vergogne : le libre-échange. En un mot, à la place de l'exploitation voilée par des illusions religieuses et politiques, elle a mis l'exploitation ouverte, éhontée, directe, dans toute sa sécheresse. La bourgeoisie a dépouillé de leur sainte auréole toutes les activités jusqu'alors vénérables et considérées avec un pieux respect. Elle a changé en salariés à ses gages le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science. Aux relations familiales, elle a arraché leur voile de touchante sentimentalité ; elle les a réduites à un simple rapport d'argent. La bourgeoisie a révélé qu'au moyen âge, les démonstrations de la force brutale, dont la Réaction s'émerveille aujourd'hui, trouvèrent leur contrepartie naturelle dans une fainéantise abjecte. C'est elle qui a montré ce que l'activité humaine est capable de réaliser. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel 25

194 Elle a accompli des merveilles qui sont autre chose que les pyramides égyptiennes, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; les expéditions qu'elle a menées à bien sont très différentes des invasions et des croisades. La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l'ensemble des conditions sociales. Au contraire, la première condition d'existence de toutes les classes industrielles antérieures était de conserver inchangé l'ancien mode de production. Ce qui distingue l'époque bourgeoise de toutes les précédentes, c'est le bouleversement incessant de la production, l'ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l'instabilité et du mouvement. Tous les rapports sociaux immobilisés par la rouille, avec leur cortège d'idées et d'opinions admises et vénérées, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant même de se scléroser. Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré se trouve profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d'un œil détrompé la place qu'ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. Poussée par le besoin de débouchés toujours plus larges pour ses produits, la bourgeoisie envahit toute la surface du globe. Partout elle doit s'incruster, partout il lui faut bâtir, partout elle établit des relations. En exploitant le marché mondial, la bourgeoisie a donné une forme cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a dérobé le sol national sous les pieds de l'industrie. Les vieux métiers nationaux sont détruits ou le seront bientôt. Ils sont détrônés par de nouvelles industries, dont l'adoption devient un problème vital pour toutes les nations civilisées, et qui emploient des matières premières provenant, non plus de l'intérieur, mais des régions les plus éloignées. Les produits industriels sont consommés, non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde. Les anciens besoins, satisfaits par les produits indigènes, font place à de nouveaux qui réclament pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. L'ancien isolement et l'autarcie locale et nationale font place à un trafic universel, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les œuvres spirituelles des diverses nations deviennent un bien commun. Les limitations et les particularismes nationaux deviennent de plus en plus impossibles, et les nombreuses littératures nationales et locales donnent naissance à une littérature universelle. Par suite du perfectionnement rapide des instruments de production et grâce à l'amélioration incessante des communications, la bourgeoisie précipite dans la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bas prix de ses marchandises est la grosse artillerie avec laquelle elle démolit toutes les murailles de Chine et obtient la capitulation des barbares les plus opiniâtrement xénophobes. Elle contraint toutes les nations, sous peine de courir à leur perte, d'adopter le mode de production bourgeois ; elle les contraint d'importer chez elles ce qui s'appelle la civilisation, autrement dit : elle en fait des nations de bourgeois. En un mot, elle crée un monde à son image. La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a fait surgir d'énormes cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes, arrachant ainsi une importante partie de la population à l'abrutissement de l'existence campagnarde. De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, elle a assujetti les pays barbares et demi-barbares aux pays civilisés, les nations paysannes aux nations bourgeoises, l'orient à l'occident. 26 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel M. Rochard 2009

195 La bourgeoisie supprime de plus en plus l'éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La centralisation politique en a été la conséquence fatale. Des provinces indépendantes ou à peine fédérées, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été rassemblés, pêle-mêle, et fondues en une seule nation, sous un seul gouvernement, sous une seule loi, avec un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier. Au cours de sa domination de classe, la bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l'avaient fait dans le passé toutes les générations dans leur ensemble. Asservissement des forces de la nature, machinisme, application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphe électrique, défrichement de continents entiers, canalisation des rivières, populations entières surgies du sol -quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces de production sommeillaient au sein du travail social? Nous l'avons vu : les moyens de production et d'échange qui servirent de base à la formation de la bourgeoisie furent créés dans la société féodale. À un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Ces chaînes, il fallait les briser : elles furent brisées. La libre concurrence vint s'installer à leur place, avec la constitution sociale et politique adéquate, autrement dit avec le règne économique et politique de la classe bourgeoise. Sous nos yeux se produit un mouvement similaire. Les conditions bourgeoises de production et de commerce, les rapports de propriété bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore de si puissants moyens de production et de communication ressemble à ce magicien, désormais incapable d'exorciser les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis plusieurs décennies l'histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports de production modernes contre le système de propriété qui est la condition d'existence de la bourgeoisie et de son régime. Il suffit de rappeler les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Dans ces crises, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des forces productives existantes est livrée à la destruction. Une épidémie sociale éclate, qui, à toute autre époque, eût semblé absurde : l'épidémie de la surproduction. Brusquement, la société se voit rejetée dans un état de barbarie momentané ; on dirait qu'une famine, une guerre de destruction universelle lui ont coupé les vivres ; l'industrie, le commerce semblent anéantis. Et pourquoi? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver ; et dès qu'elles surmontent ces entraves, elles précipitent dans le désordre toute la société bourgeoise et mettent en péril l'existence de la propriété bourgeoise. Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises? D'une part, en imposant la destruction d'une masse de forces productives ; d'autre part, en s'emparant de marchés nouveaux et en M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel 27

196 exploitant mieux les anciens. Qu'est-ce à dire? Elle prépare des crises plus générales et plus profondes, tout en réduisant les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent à présent contre la bourgeoisie elle-même. Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui lui donneront la mort ; elle a en outre produit les hommes qui manieront ces armes -les travailleurs modernes, les prolétaires. 28 Traduction du Manifeste par Maximilien Rubel M. Rochard 2009

197 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES 290 L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître d'un corps de métier et compagnon, bref, oppresseurs et opprimés ont été en opposition constante, ils ont mené une lutte ininterrompue, tantôt cachée, tantôt ouverte, lutte qui chaque fois s'est terminée par une transformation révolutionnaire de la société tout entière ou par la ruine commune des classes en lutte. Aux époques antérieures de l'histoire, nous trouvons presque partout toute une organisation de la société en ordre divers, une hiérarchie complexe des conditions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au Moyen Âge des seigneurs féodaux, des vassaux, des maîtres de corps de métier, des compagnons, des serfs et en outre, dans presque chacune de ces classes à leur tour, des hiérarchies particulières. La société bourgeoise moderne, issue de la ruine de la société féodale, n'a pas aboli les oppositions de classes. Elle n'a fait que substituer aux anciennes des classes nouvelles, des conditions d'oppression nouvelles, de nouvelles formes de lutte. Notre époque, l'époque de la bourgeoisie, a cependant pour signe distinctif qu'elle a simplifié les oppositions de classes. La société entière se scinde de plus en plus en deux grands camps hostiles, en deux grandes classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat. Des serfs du Moyen Âge sont issus les citoyens hors les murs des premières villes ; de ces citoyens habitant en dehors des enceintes sont sortis les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l'amérique, le tour du cap de Bonne Espérance ont ouvert à la bourgeoisie montante un champ d'action nouveau. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'amérique, le commerce avec les colonies, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises en général ont donné au négoce, à la navigation, à l'industrie un essor qu'ils n'avaient jamais connu et assurèrent de ce fait un développement rapide à l'élément révolutionnaire dans la société féodale chancelante. La manière féodale ou corporative dont avait jusqu'alors fonctionné l'industrie ne suffisait plus à couvrir les besoins qui croissaient à mesure que s'ouvraient les marchés nouveaux. 290 Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli 29

198 La manufacture s'y substitua. Le maître des corps de métier fut supplanté par la classe moyenne industrielle ; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein des divers ateliers. Mais les marchés grandissaient toujours, les besoins continuaient à s'accroître. La manufacture à son tour ne suffit plus. Alors la vapeur et les machines révolutionnèrent la production industrielle. À la manufacture se substitua la grande industrie moderne, à la classe moyenne industrielle se substituèrent les millionnaires de l'industrie, les chefs d'armées industrielles entières, les bourgeois modernes. La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'amérique. Le marché mondial a donné un immense développement au commerce, à la navigation, aux communications par terre. Ce développement a réagi à son tour sur l'extension de l'industrie et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation et les chemins de fer prenaient de l'extension, la bourgeoisie se développait, elle accroissait ses capitaux, elle rejetait à l'arrière-plan toutes les classes héritées du Moyen Âge. Nous voyons donc que la bourgeoisie moderne est elle-même le produit d'un long processus de développement, d'une série de bouleversements dans le mode de production et d'échange. Chacun de ces stades de développement de la bourgeoisie s'accompagna d'un progrès politique correspondant. Ordre opprimé lorsque régnaient les seigneurs féodaux, associations armées s'administrant elles-mêmes dans la commune, ici république urbaine indépendante, là tiers ordre taillable de la monarchie, puis, à l'époque de la manufacture, contrepoids à la noblesse dans la monarchie appuyée sur les divers ordres ou absolue et pierre angulaire des grandes monarchies en général, la bourgeoisie s'est enfin conquis depuis la création de la grande industrie et du marché mondial, la suprématie politique exclusive dans l'état représentatif moderne. Les pouvoirs publics modernes ne sont qu'un comité qui administre les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle extrêmement révolutionnaire. Là où elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie a détruit tous les rapports féodaux, patriarcaux, idylliques. Elle a impitoyablement déchiré la variété bariolée des liens féodaux qui unissaient l'homme à ses supérieurs naturels et n'a laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que l'intérêt tout nu, le dur paiement comptant. Elle a noyé dans les eaux glacées du calcul égoïste les frissons sacrés de l'exaltation religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la mélancolie sentimentale des petits bourgeois. Elle a résolu la dignité personnelle en la valeur d'échange et substitué aux innombrables libertés reconnues par lettres patentes et chèrement acquises la seule liberté sans scrupule du commerce. En un mot, elle a substitué à l'exploitation que voilaient les illusions religieuses et politiques l'exploitation ouverte, cynique, directe et toute crue. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités tenues jusqu'ici pour vénérables et considérées avec une piété mêlée de crainte. Elle a transformé le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science, en salariés à ses gages. La bourgeoisie a arraché aux relations familiales leur voile sentimental attendrissant et les a ramenées à un pur rapport d'argent. La bourgeoisie a révélé comment la manifestation de la force brutale que la réaction admire tant dans le Moyen Âge trouvait son complément approprié dans la fainéantise la plus 30 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli M. Rochard 2009

199 crasse. Elle a été la première à montrer ce dont est capable l'activité des hommes. Elle a accompli de tout autres merveilles que les pyramides d'égypte, les aqueducs romains et les cathédrales gothiques, elle a réalisé de tout autres expéditions que les grandes invasions et les croisades. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner en permanence les instruments de production, donc les conditions de la production, donc l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était au contraire la condition d'existence première de toutes les classes industrielles antérieures. Le bouleversement constant de la production, l'ébranlement incessant de toutes les conditions sociales, l'insécurité et l'agitation perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les époques antérieures. Tous les rapports bien établis, figés par la rouille, avec leur cortège d'idées et de conceptions antiques et vénérables sont dissous ; tous les rapports nouveaux tombent en désuétude avant d'avoir pu se scléroser. Toute hiérarchie et toute permanence se volatilisent, tout ce qui est sacré est profané et les hommes sont enfin contraints de considérer d'un œil froid leur position dans la vie, leurs relations mutuelles. Pressée par le besoin de débouchés toujours plus étendus pour ses produits, la bourgeoisie se répand sur la terre entière. Il faut qu'elle s'implante partout, s'installe partout, établisse partout des relations. Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a donné une tournure cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a sapé sous les pieds de l'industrie sa base nationale. Les antiques industries nationales ont été anéanties et continuent de l'être chaque jour. Elles sont évincées par des industries nouvelles, dont l'introduction devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières du pays, mais des matières premières en provenance des zones les plus reculées et dont les produits sont consommés non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. Les anciens besoins que satisfaisaient les produits nationaux sont remplacés par des besoins nouveaux qui exigent pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. L'ancien isolement des localités et des nations qui se suffisaient à ellesmêmes fait place à des relations universelles, à une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle l'est tout autant de la production intellectuelle. Les produits de l'esprit des diverses nations deviennent bien commun. L'exclusivisme et l'étroitesse nationaux deviennent de plus en plus impossibles, et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature mondiale. Grâce au perfectionnement rapide de tous les instruments de production, grâce aux communications rendues infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne brutalement dans la civilisation toutes les nations, même les plus barbares. Le bon marché de ses marchandises est l'artillerie lourde avec laquelle elle abat toutes les murailles de Chine et contraint à capituler les barbares ayant la haine la plus opiniâtre de l'étranger. Elle oblige toutes les nations à faire leur, sous peine de mort, le mode de production de la bourgeoisie ; elle les contraint à introduire chez elles ce qu'elle appelle la civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se crée un monde à son image. La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé des villes énormes, elle a considérablement augmenté la population urbaine par rapport à celle des campagnes et arraché ainsi une part importante de la population à l'abêtissement de la vie des champs. Tout comme elle a subordonné la campagne à la ville, elle fait dépendre les pays barbares ou à demi-barbares des pays civilisés, les peuples paysans des peuples bourgeois, l'orient de l'occident. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli 31

200 La bourgeoisie supprime de plus en plus l'éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété en un petit nombre de mains. La conséquence nécessaire en a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste liées par des alliances, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements et des systèmes douaniers différents ont été concentrées en une seule nation, avec un gouvernement unique, une législation unique, un seul intérêt national de classe, une seule frontière douanière. Dans sa domination de classe à peine centenaire, la bourgeoisie a créé des forces de production plus massives et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. Soumission à l'homme des forces de la nature, machinisme, application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, défrichement de continents entiers, régularisation des fleuves, populations entières jaillies du sol, quel est le siècle passé qui soupçonnait que de telles forces de production sommeillaient au sein du travail social? Mais nous avons vu : les moyens de production et d'échange sur la base desquels la bourgeoisie a commencé à s'édifier ont été produits au sein de la société féodale. À un certain stade dé développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot les rapports de propriété féodaux ne correspondaient plus aux forces productives déjà développées. Ils paralysaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant d'entraves. Il fallait les faire sauter, on les fit sauter. Ils furent remplacés par la libre concurrence avec l'organisation sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la bourgeoisie. Nous voyons s'opérer sous nos yeux un mouvement analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne qui a fait jaillir comme par enchantement des moyens de production et d'échange aussi prodigieux ressemble au sorcier qui n'est plus capable de maîtriser les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est plus que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et de sa suprématie. Il suffit de citer les crises commerciales qui, revenant périodiquement, remettent en question et menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise tout entière. Chaque crise anéantit régulièrement une grande partie non seulement des produits existants, mais même des forces productives déjà créées. Avec les crises éclate une épidémie sociale qui serait apparue à toutes les époques antérieures comme une absurdité : l'épidémie de la surproduction. La société se trouve brusquement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre générale d'anéantissement lui ont coupé tous les moyens de subsistance : l'industrie, le commerce semblent anéantis, et pourquoi? Parce qu'elle possède trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne servent plus à faire progresser la civilisation bourgeoise et les rapports de propriété bourgeois ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces rapports, qui les entravent ; et dès qu'elles surmontent cet obstacle, elles désorganisent toute la société bourgeoise, elles mettent l'existence de la propriété bourgeoise en péril. Les conditions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont produite. -Par quel moyen la bourgeoisie surmonte-t-elle les crises? D'une part en imposant 32 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli M. Rochard 2009

201 la destruction d'une masse de forces productives ; d'autre part en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. Par quel moyen donc? En ouvrant la voie à des crises plus étendues et plus violentes et en diminuant les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se tournent maintenant contre la bourgeoisie elle-même. Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui lui apportent la mort ; elle a aussi engendré les hommes qui porteront ces armes, -les ouvriers modernes, les prolétaires. M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Émile Bottigelli 33

202 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES 291 L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une structuration achevée de la société en corps sociaux distincts, une hiérarchie extrêmement diversifiée des conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des serfs et, de plus, dans presque chacune de ces classes une nouvelle hiérarchie particulière. La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société entière se scinde de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat. Des serfs du moyen âge naquirent les citoyens des premières communes ; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie. La découverte de l'amérique, la circumnavigation de l'afrique offrirent à la bourgeoisie montante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes orientales et de la Chine, la colonisation de l'amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en décomposition. L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La classe moyenne industrielle supplanta les maîtres de jurande : la division 291 Les passages soulignés sont étudiés dans la deuxième partie du présent travail. 34 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur M. Rochard 2009

203 du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même. Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : les besoins croissaient toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture ; la classe moyenne industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes. La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'amérique. Le marché mondial a accéléré prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement a réagi en retour sur l'extension de l'industrie ; et, au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie se développait décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge. La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long processus de développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et d'échange. Chaque étape de développement de la bourgeoisie s'accompagnait d'un progrès politique correspondant. Corps social opprimé par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune, ici république urbaine indépendante, là tiersétat taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'état représentatif moderne. Le pouvoir étatique moderne n'est qu'un comité chargé de gérer les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petitebourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l'individu devenu simple valeur d'échange ; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités considérées jusqu'alors, avec un saint respect, comme vénérables. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité touchante qui recouvrait les rapports familiaux et les a réduits à de simples rapports d'argent. La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouvait son complément approprié dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui la première, a fait preuve de ce dont est capable l'activité humaine : elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'égypte, les aqueducs romains, les M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur 35

204 cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d'idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et de stabilité d'une caste s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés d'envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d'un regard lucide. Poussée par le besoin de débouchés de plus en plus larges pour ses produits, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, mettre tout en exploitation, établir partout des relations. Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont évincées par de nouvelles industries, dont l'implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions du globe les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. À la place des anciens besoins que la production nationale satisfaisait, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. À la place de l'isolement d'autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et il en va des productions de l'esprit comme de la production matérielle. Les œuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est l'artillerie lourde qui lui permet de battre en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles à tout étranger. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles ce qu'elle appelle civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. La bourgeoisie a soumis la campagne à la domination de la ville. Elle a créé d'énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté les chiffres de population des villes par rapport à la campagne, et, par là, elle a arraché une partie importante de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a subordonné la campagne à la ville, elle a rendu dépendants les pays barbares ou demi-barbares des peuples civilisés, les peuples paysans des peuples de bourgeois, l'orient de l'occident. 36 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur M. Rochard 2009

205 La bourgeoisie supprime de plus en plus la dispersion des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence ; nécessaire de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été regroupées en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule législation, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier. Classe au pouvoir depuis un siècle à peine, la bourgeoisie a créé des forces productives plus nombreuses et plus gigantesques que ne l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. Mise sous le joug des forces de la nature, machinisme, application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, défrichement de continents entiers, régularisation des fleuves, populations entières jaillies du sol -quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social? Nous avons donc vu que les moyens de production et d'échange, sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoisie, ont été créés dans le cadre de la société féodale. À un certain stade d'évolution de ces moyens de production et d'échange, les rapports dans le cadre desquels la société féodale produisait et échangeait, l'organisation sociale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre au degré de développement déjà atteint par les forces productives. Ils entravaient la production au lieu de la stimuler. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa. Ils furent remplacés par la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise. Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les rapports bourgeois de production et d'échange, de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et de sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, remettent en question et menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Ces crises détruisent régulièrement une grande partie non seulement des produits fabriqués, mais même des forces productives déjà créées. Au cours des crises, une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société -l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination généralisée lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le développement de la civilisation bourgeoise et les rapports bourgeois de propriété ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces formes qui leur font alors obstacle ; et dès que les forces productives triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu'il crée. -Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises? D'un côté, en imposant la destruction massive des forces productives ; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond M. Rochard 2009 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur 37

206 des anciens marchés. Comment, par conséquent? En préparant des crises plus générales et plus puissantes et en réduisant les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même. Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes -les ouvriers modernes, les prolétaires. 38 Traduction du Manifeste par Michèle Tailleur M. Rochard 2009

207 Bibliographie Pour l'établissement de la bibliographie de notre travail, nous avons délibérément renoncé à la présentation par ordre alphabétique des auteurs, pour adopter une présentation thématique. La bibliographie s'articulera autour des thèmes suivants : A. La Théorie du Sens (p. 40) B. Autres Ouvrages sur la Traduction (p. 41) C. La Linguistique (p. 43) D. Les Dictionnaires (p. 45) E. L'œuvre de Marx et d'engels (p. 47) F. Ouvrages relatifs à l'œuvre de Marx et à sa Diffusion (p. 51) G. Œuvres d'autres grands penseurs (p. 53) H. Autres ouvrages cités dans le cours de l'étude (p. 56) NOTA : Certains ouvrages particulièrement anciens ou édites à l'étranger sont difficilement accessibles. C'est pourquoi nous avons indiqué, pour ces ouvrages, leur cote de classement des bibliothèques dans lesquelles on peut se les procurer. La plupart de ces ouvrages sont disponibles à la Bibliothèque Nationale. M. Rochard 2009 Bibliographie 39

208 A. La Théorie du Sens 0n trouvera ci-après les références des ouvrages fondamentaux pour connaître la Théorie du Sens : DELISLE Jean L'analyse du discours comme méthode de traduction, Initiation à la traduction française de textes pragmatiques anglais, Ottawa, Éditions de l'université d'ottawa, 1980, 282 pages. LEDERER Marianne La traduction, transcoder ou réexprimer, in: D. Séleskovitch (éd.), Exégèse et traduction, Études de linguistique appliquée n 12, Paris, Didier, oct-déc 1973, pp Synecdoque et traduction, in: D. Séleskovitch (éd.), Traduire : les idées et les mots, Études de linguistique appliquée n 24, Paris, Didier, oct-déc 1976, pp La traduction simultanée, fondements théoriques, Paris, Minard, coll. Lettres Modernes, 1980, 454 pages. SELESKOVITCH Danica L'interprète dans les conférences internationales, Paris, Minard, coll. Lettres Modernes, 1962, 261 pages. Exégèse et traduction, Études de linguistique appliquée n 12, Paris, Didier, oct-déc 1973, 126 pages. Vision du monde et traduction, in: Exégèse et traduction, linguistique appliquée n 12, Paris, Didier, oct-déc 1973, pp Langage, Langue et Mémoire, Paris, Minard, coll. Lettres modernes, 1975, 272 pages. Traduire : les idées et les mots, Études de linguistique appliquée n 24, Paris, Didier, oct-déc 1976, 126 pages. Traduire : de l'expérience aux concepts, in: Traduire : les idées et les mots, Études de linguistique appliquée n 24, Paris, Didier, oct-déc 1976, pp En marge de cette bibliographie, on notera également : BARBIZET Jacques; PERGNIER Maurice; SELESKOVITCH Danica (éditeurs) Actes du Colloque international et multidisciplinaire sur la compréhension du langage (Créteil, septembre 1980), Paris, Didier Érudition, 1981, 190 pages. 40 Bibliographie M. Rochard 2009

209 B. Autres ouvrages sur la traduction CARY E., JUMPELT R.W. La qualité en matière de traduction/quality in Translation, Actes du 3 e Congrès international de la FIT, Oxford, Pergamon Press, 1963, XXIV-544 pages. Cote Bibliothèque nationale 8" Z (1959) Cet ouvrage rassemblant les interventions du Congrès de la Fédération internationale des traducteurs reflète les interrogations de nombreux processionnels de la traduction sur leur métier à la veille des années soixante. CATFORD John KADE Otto A Linguistic Theory of Translation, Londres, Oxford University Press, 1965, VII-103 pages. Cote British Museum X-0989/42 (8) Cet ouvrage présente une approche linguistique de la traduction. Zur Rolle des Sachverständnisses beim Übersetzen, in: Fremdssprache, 1971/l, Leipzig, VEB Verlag Enzyklopädie, 1971, pp LUTHER Dr.Martin Sendbrief vom Dolmetschen, in: M. Luther, An den christlichen Adel deutscher Nation (u.a.), Munich, Goldmanns Gelbe Taschenbücher n 973 (177 pages), pp Cet ouvrage nous intéresse plus particulièrement dans la mesure où il constitué le premier pavé jeté par un traducteur dans la mare du dogmatisme en l'occurrence en matière de traduction des textes bibliques. MALBLANC Alfred Stylistique comparée du français et de l'allemand, Paris, Didier, 1968 (4e éd.), 354 pages. MOUNIN Georges Les problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard, pages. Dans cet ouvrage, l'auteur a adopté une approche de la traduction fortement marquée par la linguistique. On y trouve des réflexions intéressantes sur les problèmes de traduction non résolus par la linguistique, notamment La question de l'intraduisibilité. Linguistique et traduction, Bruxelles, Dessart et Mardaga, 1976, 276 pages. Ce recueil qui tente de faire le point sur les rapports entre linguistique et traduction révèle la peur panique de l'auteur d'avoir à aborder les problèmes de traduction sous M. Rochard 2009 Bibliographie 41

210 un angle pratique et d'énoncer des évidences, c'est à dire ce que nous appellerons des principes de bon sens. NIDA Eugene A., TABER Charles R. Théorie et pratique de la traduction, Londres, The United Bible Societies, 1971, VI- 179 pages. À partir de la traduction des textes sacrés du Christianisme, ce livre nous présente une théorie de la traduction souvent proche de la Théorie du Sens. Pour nous, elle présente en outre l'intérêt d'offrir une solution de rechange à une conception dogmatique de la traduction des textes religieux, ne serait-ce que par les méthodes de traduction indiquées. PERGNIER Maurice L'envers des mots, in: D. Séleskovitch (éd.), Traduire : les idées et les mots, Études de linguistique appliquée n 24, Paris, Didier, oct-déc 1976, pp Les fondements socio-linguistiques de la traduction, Paris, Librairie Honoré Champion, 1978, 491 pages. Maurice Pergnier poursuit ses recherches linguistiques en entretenant des relations scientifiques suivies avec Les chercheurs de l'esit. VINAY Jean Pierre, DARBELNET Jean Stylistique comparée du français et de l'anglais, Paris, Didier, 1977, 325 pages. 42 Bibliographie M. Rochard 2009

211 C. La linguistique Notre travail ne comporte aucun chapitre consacré aux problèmes linguistiques : il ne traite ni des rapports entre linguistique et traduction, ni de l'analyse linguistique des textes cités ou traduits. Toutefois, nous avons jugé utile d'indiquer ici un certain nombre de références bibliographiques relatives à la linguistique afin de donner à notre étude une ouverture sur les problèmes linguistiques. DUCROT Oswald GUÉNOT Jean HENRY Paul Le structuralisme en linguistique, Paris, Éditions du Seuil, 1968, 125 pages. Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, coll. "Clefs", 1971, 192 pages. Le mauvais outil, langue, sujet et discours, Paris, Klincksieck, coll. Horizons du langage, 1977, 210 pages. HOUDEBINE Jean Louis Langage et marxisme, Paris, Klincksieck, coll. Horizons du langage, 1977, 258 pages. Cet ouvrage est particulièrement intéressant pour son étude sur les conceptions linguistiques respectives de Hegel et de Marx, à une époque antérieure à la révolution saussurienne et marquée encore par la Vergleichende Grammatik de l'école allemande. JAKOBSON Roman Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963, 2 tomes (t. l, 260 pages, t. 2, 318 pages). On relèvera notamment dans le tome 1, le chapitre IV Aspects linguistiques de la traduction (pp ) dans lequel on trouve cette définition : [...] la traduction proprement dite consiste en l'interprétation des signes linguistiques au moyen d'une autre langue (p. 79). Le mot interprétation n'indique pas que l'on ait affaire à une conception interprétative de la traduction, mais à une conception linguistique dans laquelle le signe est l'objet même de la traduction. MARTINET André Le langage 292, Paris, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1968, 1525 pages. Ce recueil contient de nombreuses contributions à l'étude du langage. On y relèvera notamment les articles de Jean Pierre VINAY sur la Traduction humaine (pp ) et de Jean DARBELNET sur la Traduction automatique " (pp ). 292 éditeur M. Rochard 2009 Bibliographie 43

212 Éléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, 1970, 223 pages. Il s'agit là d'un ouvrage fondamental d'introduction à la linguistique. MOUNIN Georges Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, coll. "Clefs", 1971, 169 pages. Histoire de la linguistique des origines au XX e Siècle, Paris, P.U.F., 1974, 230 pages. La linguistique du XX e siècle, Paris, P.U.F., 1975 (2 e éd.), 253 pages. PARIENTE Jean Claude, BES Gabriel G. La linguistique contemporaine, Paris, P.U.F., Dossiers Logos, 1973, 92 pages. RICŒUR Paul La métaphore vive, Paris, Éditions du Seuil, 1975, 414 pages. SAUSSURE Ferdinand de SEARLE John Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972 (nlle éd. 1978, XVIII-509 pages). Ouvrage fondamental de la linguistique moderne. On peut se demander conment un Marx ou un Engels auraient réagi à l'ouvrage de F. de Saussure, eux qui s'enthousiasmaient pour les progrès des sciences humaines, qu'il s'agisse des découvertes anthropologiques de Morgan et Darwin, ou de l'œuvre des Comparatistes allemands en philologie. Sens et expression, Études de théorie des actes du langage, traduit par J. Proust, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. Le Sens commun, 1982, 245 pages. Dans cette série d'études, John SEARLE aborde la question des rapports entre énonciation et sens ; il parvient ainsi à la notion de vouloir dire du locuteur distincte du word or sentence meaning et se place ainsi sur le terrain de la Théorie du Sens. Le traducteur relèvera notamment la méthode d'analyse logique et contextuelle que l'auteur reconstitue pour la compréhension d'un vouloir dire donné, analyse procédant par étapes. 44 Bibliographie M. Rochard 2009

213 D. Les dictionnaires De la langue française GIOAN Pierre (éd.) Dictionnaire usuel, Paris, Quillet Flammarion, 1963, XII-1664 pages. ROBERT Paul (éd.) Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Société du Nouveau Littré, 1979, XXI-2174 pages. DAUZAT A., DUBOIS J., MITTERRAND H. Nouveau dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse, coll. Dictionnaires de poche de la langue française, 1971, XLIX- 805 pages. De la langue anglo-américaine WOOLF Henry B. (éd.) Webster's new collegiate Dictionary, Springfield (Ma), Merriam Co., 1980, XXXII pages. De la langue allemande GRIMM Jakob und Wilhelm Deutsches Wörterbuch in 17 Bänden, fortgesetzt von Dr. M. Heyne (u.a.), Leipzig, Verlag von S. Hirzel, 1881, tome 7 (2386 colonnes). Cote Bibliothèque nationale : Usuels X-all (10) GREBE Paul, KOESTER Rudolf, MUELLER Wolfgang (éd.) Der große Duden, Mannheim, Bibliographisches Institut, Dudenverlag : tome 2 : DROSDOWSKI Günther, Stilwörterbuch, 1971, XII-846 pages tome 10 : GREBE P. (u.a), Bedeutungswörterbuch, 1970, VI-815 pages. KLUGE Friedrich Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin, Walter de Gruyter Verlag, 1975 (21 e éd.), 915 pages. Cote Bibliothèque nationale : Usuels X-all (7) WAHRIG Gerhard Deutsches Wörterbuch, Berlin, Bertelsmann Lexikon Vlg., 1977, 4323 colonnes. M. Rochard 2009 Bibliographie 45

214 Dictionnaires spécialisés dictionnaires allemands KLAUS Georg, BUHR Manfred Philosophisches Wörterbuch, Berlin, Verlag Das europäische Buch, 1975, 2 tomes (t. l, 702 pages, t. 2, 692 pages). KOSING Alfred, BUHR Manfred Kleines Wörterbuch der marxistisch-leninistischen Philosophie, Berlin, Verlag Das europäische Buch, 1981, 384 pages. BECKERMANN Gérard dictionnaire bilingue Vocabulaire du marxisme/wörterbuch des Marxismus, Paris, P.U.F., 1981, 357 pages. dictionnaires français GALISSON Robert, COSTE Daniel Dictionnaire didactique des langues, Paris, Hachette, 1976, 612 pages. LABIGA Georges, BENSUSSAN Gérard Dictionnaire critique du marxisme, Paris, P.U.F., 1982, XIII-941 pages. LALANDE André Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 1926 (12 e éd., 1976, XXVI-1323 pages). LAPLANCHE J., PONTALIS J.B. Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1967 (6 e éd., 1978, XIX-523 pages). 46 Bibliographie M. Rochard 2009

215 E. L'œuvre de Marx et d'engels Œuvres complètes en allemand MARX Karl, ENGELS Friedrich MARX Karl Historisch-kritische Gesamtausgabe (MEGA), Berlin-Moscou, Marx-Engels-Verlag, Cote Bibliothèque nationale : 8 Z Marx-Engels-Werke (MEW), Berlin, Dietz Verlag, , 39 volumes. Cote Bibliothèque nationale : 8 R Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), Berlin, Dietz Verlag, 1978 [...]. Cote Bibliothèque nationale : 4 R Cette nouvelle édition de la MEGA devrait comprendre une centaine de volumes. L'ensemble des textes y sont présentés dans la langue originale de publication, avec le cas échéant la traduction allemande. Les différentes traductions effectuées du vivant des auteurs et reconnues comnue valables par eux-mêmes y sont rassemblées, notamment les traductions françaises du Kapital par Joseph ROY et du Manifest par Laura LAFARGUE. en français Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1965 : Économie : tome 1, 5 e tirage, 1977, CLXXVI-1821 pages ; tome 2, 1968, CXXXII pages. Philosophie : CXXXII-1976 pages Politique : à paraitre La publication des Œuvres est assurée par Maximilien RUBEL, la traduction par M. RUBEL, L. EVRARD et L. JANOVER. Œuvres choisies en allemand MARX Karl, ENGELS Friedrich Die deutsche Ideologie, in: MEW, tome 3, 1958 (nlle éd., 1978, XII-610 pages). M. Rochard 2009 Bibliographie 47

216 ENGELS Friedrich Grundsätze des Kommunismus, in: MEW, tome 4, 1959 (nlle éd., 1977, XV-719 pages), pp MARX Karl, ENGELS Friedrich MARX Karl Manifest der kommunistischen Partei (texte BU 30 de 1848), in: MEGA, 1932, section 1, tome 6 (XVI-746 pages), pp Manifest der kommunistischen Partei (texte de 1890), in: MEW, tome 4, 1959 (nlle éd., 1977, XV-719 pages), pp Vorwort zur deutschen Ausgabe von 1872 des Manifests, in: MEW, tome 4, 1959 (nlle éd., 1977, XV-719 pages), pp Ansprache der Zentralbehörde an den Bund der Kommunisten von März 1850, in: MEW, tome 7, 1960 (XX-696 pages), pp Die Klassenkämpfe in Frankreich, in: MEW, tome 7, 1960, (XX-196 pages), pp Lohnarbeit und Kapital, Pékin, Verlag für fremdsprachige Literatur, 1967 (nlle éd., 1970, 92 pages). Brief an J. Weydemeyer, 5 mars 1852, in: MEW, tome 28, (XXXII-830 pages), pp Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie, in: MEW, tome 13, 1961 (nlle éd., 1978, XXVII-797 pages). Kritik des Gothaer Programms, Pékin, Verlag für fremdsprachige Literatur, 1971, 97 pages. Das Kapital, in: MEW, tomes 23, 24, 25, 1964 (nlle édition, 1979). ENGELS Friedrich Brief an Eduard Bernstein, juin 1883, in: MEW, tome 36, 1967, (XXVII-940 pages), p. 38. Wie man Marx nicht übersetzen soll, traduit d'un article en anglais paru dans The Commonweal, vol. 1, n 10, nov. 1885, in: MEW, tome 21, 1962 (XXX-728 pages), pp Der Ursprung der Familie, des Eigentums und des Staates, in: MEW, tome 21, 1962 (XXX-728 pages), pp Bibliographie M. Rochard 2009

217 MARX Karl MARX Karl Dans cet ouvrage, F. Engels consacre l'une de ses études à la formation du dialecte franconien, marquant ainsi son intérêt pour les travaux de l'école philologique allemamde. en anglais The civil War in France, in: MEGA, 1978, section 1, tome 22-I, pp en français Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1977, 220 pages. Lettre à P. Annenkov, in: K. Marx, Œuvres, Économie, tome 1, Paris, 1977, pp Textes et traductions d'œuvres choisies présentées en éditions bilingues MARX Karl Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris, Aubier- Montaigne, traduction de Marianna Simon, 1971, 115 pages. MARX Karl, ENGELS Friedrich L'idéologie allemande (Extraits), Paris, Éditions sociales, 1972, 267 pages. Le Manifeste du parti communiste, Paris, Aubier-Montaigne, 1971, traduction d'émile Bottigelli, 221 pages. Traductions françaises de textes choisis Traductions du Manifest der kommunistischen Partei LAFARGUE Laura Manifeste du parti communiste, in: Le Socialiste, 29 août-7 novembre 1885, rubrique Variétés. Cote Bibliothèque nationale : Périodiques microfilmés D.189 Manifeste du parti communiste, traduction revue par F. Engels et A. Dunois, Paris, Librairie populaire du parti socialiste, 1932, In 16, 48 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 R Pièces ANDLER Charles Le Manifeste du parti communiste, Paris, G. Bellais, 1901, 97 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 R M. Rochard 2009 Bibliographie 49

218 MOLITOR Jacques [anonyme] Manifeste du parti communiste, Paris, Alfred Costes (éd.), 1934, In 16., XIV-199 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 R Le Manifeste du parti communiste (suivi des Luttes de Classes en France), Paris, Union générales d'éditions, coll. 10/18, 1962, 188 pages. LEFEBVRE Henri, GUTERMAN Norbert Manifeste du parti communiste, traduction de L. Lafargue revue par H. Lefebvre et N. Guterman, in: K. Marx, Œuvres choisies, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1963, tome 1 (373 pages), pp RUBEL Maximilien Manifeste du parti communiste, in: K. Marx, Œuvres, Économie, tome l (CLXXVI pages), 1977, pp BOTTIGELLI Émile Manifeste du parti communiste, Paris, Aubier-Montaigne, édition bilingue, 1971, 221 pages. LYOTARD Corinne Manifeste du parti communiste (suivi de la Critique du Programme de Gotha), Paris, Librairie générale française, coll. Le Livre de Poche, 1973, XLVI-112 pages. TAILLEUR Michèle [anonyme] [anonyme] [anonyme] Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions sociales, 1976, 98 pages. Manifeste du parti communiste, Gand, Fondation Léon Lesoil, 1976, 31 pages. Manifeste du parti communiste, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1977, 84 pages. Manifeste du parti communiste, traduction commentée par F. Châtelet, Paris, Éditions pédagogie moderne, coll. Philosophie, 1981, 190 pages. Cette liste de traductions françaises du Manifest n'est nullement exhaustive. On peut penser qu'une dizaine, voire une quinzaine d'autres traductions françaises ont été 50 Bibliographie M. Rochard 2009

219 publiées entre la traduction de L. LAFARGUE et la dernière traduction mentionnée dans la présente liste. Cette liste est composée de traductions que nous possédons ou que nous avons eu en main. Traductions françaises d'autres ouvrages de K. Marx DANGEVILLE Roger Grundrisse : Fondements de la critique de l'économie politique, Paris, Union générale d'éditions (Calman-Lévy/Anthropos), coll. 10/18, 1968, 5 tomes (1707 pages). CARTELLE Renée, BADIA Gilbert L'idéologie allemande (extraits), Paris, Éditions sociales, pages. CARTELLE Renée ; BADIA Gilbert ; AUGER Henri ; BAUDRILLARD Jean L'idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1976, XXIX-621 pages. [anonyme] Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme, d'après les textes de Friedrich ENGELS, Dialektik der Natur, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1979, 29 pages. M. Rochard 2009 Bibliographie 51

220 F. Ouvrages relatifs à l'œuvre de Marx et à sa diffusion ANDRÉAS Bert Le Manifeste communiste de Marx et Engels, Histoire et bibliographie, , Milan, Feltrinelli, 1963, 429 pages et 23 pages reproduisant en fac-simile la première édition du Manifest. Cote Bibliothèque nationale : 8 Q CALVEZ Jean-Yves KORSCH Karl La pensée de Karl Marx, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points, 1970, 381 pages. Il s'agit là de l'ouvrage d'un non-marxiste. Jean-Yves CALVEZ est philosophe, juriste, économiste et membre de la Compagnie de Jésus. Karl Marx, Paris, Éditions Champ Libre, 1971, 287 pages. LEFEBVRE Henri Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, 1966 (nlle éd., 286 pages). LÉNINE Vladimir Illitch Karl Marx, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1966 (2e tirage, 1970, 67 pages). LINDENBERG Daniel Le marxisme introuvable, Paris, Union Générale d'éditions (Calmann- Lévy ), coll. "10/18", 318 pages. Dans cet ouvrage, l'auteur tente de faire le point sur le marxisme en France, les difficultés de sa diffusion et son importance hier comme aujourd'hui. MANDEL Ernest La formation de la pensée économique de Karl Marx, Paris, Maspéro, Petite Collection Maspéro, 1967 (édition de 1978, 211 pages). RUBEL Maximilien SEVE Lucien Karl Marx, Essai de biographie intellectuelle, Paris, Marcel Rivière et Cie, 1971, XXI- 460 pages. Une introduction à la philosophie marxiste, Paris, Terrains-Éditions sociales, 1980, 716 pages. 52 Bibliographie M. Rochard 2009

221 G. Quelques références bibliographiques sur l'œuvre d'autres grands penseurs Cette bibliographie est essentiellement donnée ici pour mémoire ; toutefois, il est intéressant de se reporter aux préfaces ou avant-propos des traducteurs de ces ouvrages, qui donnent souvent des indications révélatrices sur les méthodes de travail utilisées par lesdits traducteurs. FREUD Sigmund Gesammelte Werke, Londres, Imago, Francfort/Main, Vlg. J. Fischer, 18 volumes, Cote Bibliothèque nationale : 8 R traductions françaises Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, traduction de Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 1927 (Gallimard, coll. Idées, 1977, 152 pages). Métapsychologie, traduction de J. Laplanche et J.B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1940 (Gallimard, coll. Idées, 1978, 189 pages). Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen, traduction de Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, 1949 (Gallimard, coll. Idées, 1979, 249 pages). Inhibition, symptome et angoisse, traduction de M. Tort, Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychalanalyse, 1951 (6 e éd., 1978, 103 pages). La technique psychanalytique, traduction de A. Bermann, Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychanalyse, 1953 (6 e éd., 1977, 143 pages). Cinq psychanalyses, traductions de Marie Bonaparte et R.M. Loewenstein, Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychanalyse, 1954 (9 e éd., 1979, 422 pages). La naissance de la psychanalyse, traduction de A. Bermann, Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychanalyse, 1956 (4 e éd., 1979, 424 pages). Trois essais sur la théorie de la sexualité, traduction de B. Reverchon-Jouve, Paris, Gallimard, 1962 (Gallimard, coll. Idées, 1980, 189 pages). Essais de psychanalyse, traduction de S. Jankélévitch revue par A. Hesnard, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1963, 280 pages. La vie sexuelle, traduction de D. Berger, J. Laplanche [...], Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychanalyse, 1969 (5 e éd., 1977, 161 pages). FRIEDMAN Milton A monetary History of the United States, , Princeton (NJ), Princeton University Press, 1963, 860 pages. Cote Bibliothèque du Conseil Général de la Banque de France : (Études) Capitalism and Freedom, Chicago, The University of Chicago, 1965, 202 pages. M. Rochard 2009 Bibliographie 53

222 Cote National Union Catalogue : Capitalisme et liberté, traduit de l'anglais par A.M. Charno, Paris, Robert Laffont, 1971, 252 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 R (20) Unemployment versus Inflation?, Londres, The Institute of Economic Affairs, 1975, 19 pages. Cote Bibliothèque de l'université de Clermont-Fd (Sc. éco.) : Price Theory, Chicago, Aldine Publishing Co., 1976, X-357 pages. Cote Bibliothèque nationale : 4 R Inflation and Unemployment, the new dimension of politics, Londres, The Institute of Economic Affairs, 1977 (2 e impression), 25 pages. Cote Bibliothèque de l'université de Clermont-Fd (Sc. éco.) : HEGEL Georg Wilhelm Friedrich Werke in zwanzig Bänden, Francfort/Main, Suhrkamp Verlag Werkausgabe, Jenaer Schriften ( ), in: Werke in zwanzig Bänden, tome 2, 593 pages. Wissenschaft der Logik, in: Werke in zwanzig Bänden, tomes 5 (457 pages) et 6 (575 pages). Grundlinien der Philosophie des Rechts, in: Werke in zwanzig Bänden, tome 7, 531 pages. Frühe politische Systeme, Francfort/Main, Verlag Ullstein, 1974, 848 pages. Jenaer Rechtsphilosophie, in: Frühe politische Systeme, Francfort/ Main, Vlg. Ullstein, 1974, pp traductions françaises La phénoménologie de l'esprit, traduction de Jean Hyppolite, Paris, Aubier- Montaigne, 1941 (réimpression, 1977, 2 tomes, 717 pages). Leçon sur l'histoire de la philosophie, traduit de l'allemand par J. Gibelin, Paris, Gallimard, 1954 (Gallimard, coll. Idées, 1970, 2 tomes, 503 pages). Principes de la philosophie du Droit, traduit de l'allemand par A. Kaan, Paris, Gallimard, 1940 (Gallimard, coll. Idées, 1973, 380 pages). Science de la logique, traduction de P.J. Labarrière et G. Jarczyk, Paris, Aubier- Montaigne, 1972, tome 1, XXX-414 pages, tome 2, XXXI- 355 pages. La société civile-bourgeoise, traduction de J.P. Lefebvre, Paris, Maspéro, coll. Théorie/Textes, 1975, 139 pages. 54 Bibliographie M. Rochard 2009

223 Encyclopédie des sciences philosophiques, La science de la logique, traduit de l'allemand par B. Bourgeois, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1979, 646 pages. KEYNES John Maynard The collected Writings of J.M. Keynes, Londres, Mac Millan, 1971, 24 tomes. Cote Bibliothèque du Conseil général de la Banque de France : Théorie générale de l'emploi de l'intérêt et de la monnaie, traduction de J. der Largentaye, Paris, Payot, 1949, 407 pages. Cote Bibliothèque du Conseil Général de la Banque de France : LÉNINE Vladimir Illitch (traductions françaises) Œuvres, Paris, Éditions sociales, Moscou, Éditions en langues étrangères, , 40 volumes. Cote Bibliothèque nationale : 16 R 8572 M. Rochard 2009 Bibliographie 55

224 H. Autres ouvrages cités dans le cours de l'étude BOYER Alain Impossible de travailler..., in: Le Monde Dimanche, Paris, décembre 1982, trente neuvième année, n , p.xi. BRAUDEL Fernand Dérives à partir d'une œuvre incontournable, in: Le Monde, Paris, 16 mars 1983, quarantième année, n , p.13. COORNAERT Émile Les corporations en France avant 1789, Paris, Gallimard, 1940, 306 pages. Cote Bibliothèque du Conseil Général de la Banque de France : DIDEROT Denis Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers par une société de gens de lettres, Stuttgart-Bad-Cannstatt, F. Frommann Verlag, 1967, 35 volumes (vol. 15, SEN-TCH, 950 pages). Cote Bibliothèque nationale : W 15 FELDSTEIN Martin It's Time for cool Nerves, in: Financial Times, Londres, 4 janvier 1982, p.14. FERGUSON Adam HUGO Victor An Essay of the History of civil Society, Londres, A. Millar and T. Caddel, 1767, V pages. Cote Bibliothèque nationale : R 6396 Les Contemplations, Paris, Librairie générale française, coll. Le Livre de Poche, 1972, 544 pages. HUISMAN D., VERGEZ A. Court traité de philosophie, classes terminales C.D.E., Paris, F. Nathan, 1969, 397 pages. LEUWEN Henri Chine, selon des Revues de Hong-Kong, le terme de dictature du prolétariat disparaîtrait de la future constitution, in: Le Monde, Paris, 24 septembre 1980, trente septième année, n , p Bibliographie M. Rochard 2009

225 LOCKE John Two Treatises of Government, Londres, A. Bettesworth, 1728 (5 e éd.), VI-310 pages. Cote Bibliothèque nationale : F MALON Benoît Précis historique, théorique et pratique de socialisme, Paris, Librairie F. Alcan, 1892, XI-352 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 R MARTIN-SAINT-LÉON Étienne Histoire des corporations de métiers, Paris, Librairie F. Alcan, 1922 (3 e éd.), XXVII- 876 pages. Cote Bibliothèque du Conseil général de la Banque de France : MICHELIN (éd.) Paris, Guide de tourisme, Paris, 1981 (4 e éd., 260 pages). MOSCOVICI Serge Quand traduira-t-on Freud en français? in: Le Monde Dimanche, 11 et 12 janvier 1981, trente huitième année, n , pp. XVII-XVIII. OLIVIER-MARTIN François L'organisation corporative de la France d'ancien Régime, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1938, XIII-565 pages. Cote Bibliothèque du Conseil général de la Banque de France : PERROT Michèle, MEIER Olga, TREBITSCH Michel (éd.) Les filles de Karl Marx, Lettres inédites (Collection Bottigelli), Paris, Albin Michel, 1979, 386 pages. VOLTAIRE François Marie AROUET, dit. Pensées sur le gouvernement (VII), in: Œuvres complètes, Paris, Garnier Frères, 1879, tome 23, 590 pages. Cote Bibliothèque nationale : 8 Z (23) M. Rochard 2009 Bibliographie 57

226 58 Bibliographie M. Rochard 2009

227 Index alphabétique des noms cités On trouvera ci-après la liste des noms cités dans le cours de l'étude, ainsi que les pages auxquelles ils ont été mentionnés. Les noms figurant dans les annexes ne sont pas repris dans cet index. A Andler Charles 85, 109 Andreas Bert 82 Annenkov Paul 135, 156 B Babeuf Gracchus 26 Balzac Honoré, de 64 Bebel August 42 Blanqui Louis-Auguste 46, 116 Bonaparte Louis-Napoléon 59 Marie 8, 140 Bottigelli Émile 4, 5, 83, 85, 86, 100, 104, 105, 106, 107, 114, 115, 116, 118, 132, 152, 157, 158, 163, 165, 166, 167, 168, 174 Boyer Alain 6 Braudel Fernand 7, 13, 116 Brel Jacques 56 Buhr Manfred 31 C Cavaignac Émile 59 Coornaert Émile 167 Coste Daniel 14, 33 D Dangeville Roger 139, 145 Dauzat Alfred 136 Delisle Jean 76, 93, 149, 160, 161 Deng Xiaoping 38 Descartes René 92 Diderot Denis 22 Disney Walt 170 Drosdowski Günther 122 Dubois Jean 136 Dukas Paul 170 Dunois Amédée 85, 87, 108, 109, 111, 115, 157, 164 E Enfantin Barthélémy 26 Engels Friedrich 14, 15, 20, 25, 26, 27, 31, 32, 42, 46, 48, 49, 50, 52, 53, 57, 58, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 94, 95, 97, 100, 104, 108, 109, 110, 111, 113, 115, 118, 120, 121, 122, 124, 125, 129, 130, 133, 134, 135, 138, 139, 146, 147, 149, 151, 153, 154, 155, 157, 158, 160, 161, 162, 164, 167, 169, 170, 173 F Feldstein Martin 18, 19, 28 M. Rochard 2009 Index alphabétique des noms cités 59

228 Ferguson Adam 22 Freud Sigmund 6, 7, 8, 13, 37, 120, 140, 143, 144, 176, 177 Friedman Milton 7, 10, 12, 37, 63, 64, 65, 66, 176, 177 G Galisson Robert 14, 33, 129 Gioan Pierre 32, 129 Grimm Jakob & Wilhelm 44, 157, 158 Guesde Jules 116 H Hegel Georg,Wilhelm, Friedrich 3, 8, 9, 20, 22, 23, 24, 27, 37, 60, 89, 92, 120, 121, 125, 128, 129, 131, 136, 175, 176, 177 Hugo Victor 95, 163 Huisman Denis 32 J Jankélévitch Samuel 8, 140 Jarczik Gwendoline 8, 9 K Kant Immanuel 22 Keynes John, Maynard 7, 12, 177 Kosing Alfred 31 L Labarrière Pierre-Jean 8, 9 Lafargue Laura 4, 5, 84, 85, 86, 87, 99, 100, 108, 109, 111, 112, 113, 114, 115, 116, 118, 140, 151, 152, 157, 158, 162, 163, 164, 165, 166, 173 Paul 112 Lassalle Ferdinand 42, 51 Lederer Marianne 29, 32, 33, 57, 71, 72, 73 Lefebvre Henri 130 Lénine Vladimir I. Oulianov, dit 12, 108, 125, 177 Leuwen Henri 38 Liebknecht Wilhelm 42 Lin Biao 38 Lindenberg Daniel 108, 116 Lyotard Corinne 117 M Maréchal Sylvain 26 Martin-Saint-Léon Étienne 155, 167 Marx Jenny 112 Karl 3, 7, 8, 13, 14, 15, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 66, 69, 70, 71, 72, 73, 76, 77, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 94, 95, 96, 97, 99, 100, 102, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 116, 117, 118, 119, 120, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 127, 128, 129, 130, 131, 132, 133, 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140, 143, 145, 146, 147, 149, 151, 153, 154, 155, 156, 157, 158, 160, 161, 162, 163, 164, 167, 169, 170, 173, 175, 176, 177 Meier Olga 112 Mill John, Stuart 127 Mitterrand Henri 136 Molitor Jacques 4, 5, 85, 86, 100, 104, 108, 109, 110, 111, 114, 115, 117, 118, 126, 139, 152, 155, 157, 163, 168, 169, 173 Moscovici Serge 6, 7 60 Index alphabétique des noms cités M. Rochard 2009

229 O Olivier-Martin François 159, 167 S Séleskovitch Danica 15, 29, 39, 66 P Pascal Blaise 92 Perrot Michèle 112 Popper Karl 6 Pottier Eugène 163 Proudhon Pierre-Joseph 60, 102, 103, 116, 135, 175 R Reagan Ronald 18 Riazanov David 108 Ricardo David 121, 127 Robert Paul 43, 44, 63, 64, 129 Roy Joseph 140 Rubel Maximilien 4, 5, 46, 85, 86, 87, 94, 100, 104, 105, 106, 107, 108, 114, 115, 116, 118, 152, 157, 158, 163, 166, 167, 168, 174 Staline Joseph V. Dougachvili, dit 38 T Tailleur Michèle 4, 5, 85, 87, 99, 100, 102, 114, 115, 116, 117, 118, 145, 152, 157, 158, 164, 165, 173 Thatcher Margaret 65, 66, 94 V Volcker Paul 65, 66 Voltaire François-Marie Arouet, dit 22 W Wahrig Gerhard 43, 44 Weydemeyer Josef 47 Wittgenstein Ludwig 6 Woolf Henry B. 63 M. Rochard 2009 Index alphabétique des noms cités 61

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