La grande performation
|
|
|
- Sévérine Marie-Claire Ringuette
- il y a 10 ans
- Total affichages :
Transcription
1 La grande performation Philippe STEINER Université Paris Sorbonne & Institut universitaire de France Version provisoire Colloque AFS Nantes, septembre 2013 En développant la sociologie de la connaissance économique qui fait partie de la critique sociologique de l économie, on touche aux limites de la série d auteurs qui va de Comte à Bourdieu en passant par Durkheim et Mauss. La limite essentielle tient au fait que ces sociologues sont marqués par leur rapport assez distancié à la théorie économique : ils ont une connaissance souvent médiocre du contenu de la théorie économique de leur temps. Bourdieu, par exemple, ne s est pas emparé des modifications les plus remarquables de la théorie économique des deux dernières décennies du 20 e siècle avec le développement de l économie comportementale, de l économie expérimentale voire de la neuro-économie. La question qui se pose donc est de savoir ce que la dimension de sociologie de la connaissance économique, si centrale dans la critique sociologique de l économie peut dire de la situation contemporaine laquelle voit se modifier en profondeur le rapport de la théorie économique à la pratique économique. Pour avancer sur cette question, l enquête doit faire place à Karl Polanyi et Michel Callon dont les réflexions permettent de mener à terme le travail entrepris jusqu ici en suivant les réflexions critiques de Comte, Durkheim, Mauss et Bourdieu. Pour ce faire, il s agit d abord de nouer les liens entre la critique sociologique d une part, les travaux de Polanyi et de Callon de l autre; il s agit ensuite de clarifier le propos de Callon sur le thème de la performation, c est-àdire de la transformation de l économie-activité (l économie en tant que pratique sociale) par l économie-savoir (la théorie économique). Sur cette base, il est possible de montrer l importance de la théorie économique sur les transformations à l œuvre dans le capitalisme contemporain avec l émergence des marchés financiers, des dispositifs d aide à la décision que sont les nudges ou, encore, avec l émergence d une pratique économique qualifiée d ingénierie économique. Ce sont ces changements qui font passer de la grande transformation que Polanyi décrit en 1944 à la grande performation, à laquelle nous sommes désormais confrontés.
2 2 Est-ce à dire que la critique sociologique de l économie doit finalement admettre qu elle a échoué et que, par l intermédiaire du phénomène de la performation économique de l économie, l impact de la théorie économique est devenu tel que rien d autre n est plus à faire que d en mesurer l avancée? Je ne le crois pas. Il est ici nécessaire de procéder à une évaluation critique de la thèse de la performation économique en reprenant l idée polanyienne du double mouvement selon laquelle l impact de la théorie économique en tant que force poussant vers un accroissement de l emprise des marchés sur la vie sociale rencontre sa limite dans l existence de forces sociales qui agissent dans un sens opposé. En l occurrence, il s agit de montrer que le développement actuel de la performation économique s accompagne de contre-mouvements que l on peut qualifier de performation des échanges sociaux par des valeurs inscrites dans des dispositifs sociaux. J illustre ce phénomène en prenant l exemple de la transplantation d organes car, comme dans les chapitres précédents, il est essentiel d inscrire les faits théoriques dans des pratiques sociales précises afin d en montrer la pertinence et la portée sociale. Une fois pris en compte la dualité des phénomènes que recouvre la grande performation, il sera possible de conclure sur la dimension politique de la critique sociologique de l économie, en montrant l opposition essentielle entre le gouvernement par l intérêt marchand et le gouvernement par des principes axiologiques, y compris dans les domaines les plus contemporains. 1. Sociologie de la connaissance économique chez Polanyi et Callon Polanyi et Callon, chacun à sa manière, ont considéré attentivement le rôle jouée par la théorie économique dans le fonctionnement de la société de leur époque. La prise en compte de la réflexion de Polanyi est celle qui soulève le moins de problème, tant sa réflexion se coule aisément dans les cadres de la critique sociologique de l économie que nous avons suivie jusqu ici, notamment lorsqu il s agit du rôle de la théorie économique dans la mise en place de le système de marchés qu il redoute et auquel il donne, dans l ouvrage majeur qu est la Grande transformation, le rang de cause majeure dans l émergence des gouvernements nazi et fascistes des années Par contre, le fait de vouloir ranger l approche de Callon dans la suite de la tradition de sociologique critique de l économie peut sembler une gageure, tant Callon s est mis à distance de cette approche et, encore plus de la sociologie critique de Bourdieu. Et pourtant, il n est pas difficile de montrer que Callon est bien plus proche de cette tradition qu il ne veut bien le laisser croire : les effets de théorie ne sont pas bien loin de la conception de la performation généralisée qu il défend. Ce rapprochement ne vise en rien à minimiser les apports de Callon en matière de sociologie de la connaissance économique mais, tout au contraire, de le sortir du splendide
3 3 isolement dans lequel il a cherché à se mettre et, ce faisant, de donner à la performation toute la portée que cette dernière mérite Polanyi et l économie politique Les rapports de Polanyi à la théorie économique sont proches de ceux que l on a examinés jusqu ici. Dans la première phase de son œuvre d après-guerre, celle qui va de la publication de la Grande transformation en à la publication de son article intitulé «Our Obsolete Market Mentality» en , Polanyi développe une critique de l économie en tant que celle-ci contribue à la formation du système de marchés en modifiant les représentations que les acteurs de l activité économie et les décideurs politiques se font du rôle de l économie et de la manière de la déployer dans la société. Il est alors très proche de ce qu ont pu faire Comte ou Simiand. Par la suite, dans ses études historico-anthropologiques, notamment dans Trade and Markets in Early Empires et dans l ouvrage posthume The Livelihood of Man 3, son effort porte moins sur le rôle de la connaissance économique que sur la cartographie des échanges marchands et non marchands, cartographie dont on a considéré plusieurs aspects en couplant l altruisme à l héritage, le don à la transplantation d organes, l échange symbolique aux singularités. Cette dernière partie de l œuvre contient cependant une question décisive que Polanyi soulève mais sans y apporter de réponse quant à l adéquation et à l impact de la théorie économique la plus formelle et l activité économique dans le cadre d une société de marchés 4. L économie politique classique de David Ricardo et de Thomas Robert Malthus a, selon Polanyi, joué un rôle décisif dans la mise en place du système de marchés. Tout particulièrement, dit-il, dans la mise en place d un marché du travail, c est-à-dire de l une des trois marchandises fictives avec la monnaie et la terre sans lesquelles un système de marchés ne peut advenir. En effet, la thèse majeure de la Grande transformation est que la domination des marchés sur la société n est effective qu à partir du moment où les prix évoluent seulement en fonction des forces du marché l offre et la demande sans être limitées dans leur action par des règles morales, religieuses ou politiques. Pour qu une telle domination advienne, il est indispensable que trois ressources soient considérées et traitées comme des marchandises qu elles ne sont pourtant pas : 1 K. Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, trad. française, Paris, Gallimard, K. Polanyi, «Our Obsolete Market Mentality», dans Primitive, Archaic and Modern Economies. Essays of Karl Polanyi, 1968, London, Penguin press 3 K. Polanyi et C. Arensberg, eds., Trade and Markets in Early Empires, Glencoe, the Free Press ; K. Polanyi, The Livelihood of Man, New York, the Free Press, Je prolonge ici les réflexions initialement présentées dans P. Steiner «Society and the Modern Economy: Who Was Right? Polanyi, Zelizer or Both?», 2009, Theory and Society et «The Critique of the Economic Point of View: Polanyi and the Durkheimians», dans C. Hahn & K. Hart (eds.) Market and Society. The "Great Transformation" Today, 2009, Cambridge university Press.
4 4 le travail ou l humain, la terre ou la nature, la monnaie ou la politique doivent être achetés et vendus sur le marché comme n importe quelle autre marchandise. Il faut donc que soient créés des marchés libres du travail, de la terre et de la monnaie. Alors, et alors seulement, la société est dominée par le marché, ce qui la met gravement en péril car, dit-il, aucune société ne peut survivre à une telle domination. On comprend aisément l importance de la création de tels marchés et donc de l importance que Polanyi accorde à l abolition du Speenhamland Act en À cette date, dit-il, les anciennes régulations qui obligeaient les autorités locales à subvenir aux besoins de leurs pauvres et qui empêchaient ces derniers de se déplacer d une paroisse à une autre car la paroisse qui les voyait arriver risquait d avoir à fournir leur subsistance furent abolies et, de ce fait, la libre circulation du travail put prendre son essor et, avec elle, la loi de l offre et de la demande de travail a pu se mettre à jouer son rôle. Dès ce moment, dit Polanyi, la vie des individus a été soumise au rapport marchand, non pas métaphoriquement, mais réellement : si le marché n a pas besoin de la force et des compétences de la personne à la recherche de travail, si un employeur ne pense pas pouvoir gagner un profit au taux du marché en lui payant un salaire, fut-il de simple subsistance, alors cette personne n obtiendra pas les ressources nécessaires à sa subsistance, et en est réduit à ce que la charité privée peut bien vouloir lui offrir. C est en ce sens que la société est dominée par le marché. Le même raisonnement s applique au rapport du système de marché à la nature par l intermédiaire du marché de la terre et au lien politique par celui du marché de la monnaie. Avec la transformation de l humain, de la nature et du lien politique en marchandises, on atteint la situation que Polanyi qualifie de désencastrement. Situation historique inouïe, affirme-t-il, car si les marchés existent depuis la nuit des temps, un tel système de marchés n est jamais advenu avant l Angleterre des années Les sociétés antérieures ont toujours été, d une manière où d une autre, des sociétés dans lesquelles les marchés étaient socialement encastrés, c est-à-dire régulés selon des principes religieux, moraux ou politiques 5. En élaborant leurs réflexions sur la population, la production du blé et la théorie de la rente, les échanges internationaux et la monnaie, Ricardo et Malthus sont les économistes clés de l Angleterre dans laquelle le libéralisme économique devient «une force irrésistible» à propos de laquelle le réformateur systématique (Jeremy Bentham) et le l ultra conservateur (Edmund Burke) s accordaient 6. Puis, à partir des années 1830, se développe en Angleterre puis en France l activisme en faveur du libre échange et des principes de l économie de marché concurrentielle ; 5 Son ouvrage posthume Dahomey and the Slave Trade. An Analysis of an Archaic Economy, 1966, Seattle, University of Washington Press, en est sans doute la meilleure illustration historique. Le fait que cette économie encastrée est une économie dans laquelle l esclavage et le commerce marchand des esclaves sont des pièces importantes interdit de penser que Polanyi avait une vision irénique de l encastrement social de l économie. 6 K. Polanyi, La grande transformation, op. cit., p. 174.
5 5 si les auteurs de la décade précédente avaient demandé l abolition des lois empêchant l apparition d un marché du travail, ils assortissaient leurs propositions d une précaution demandant à ce que l abolition soit progressive. Rien de tel n eut lieu lorsque la chose fut faite en Du point de vue de la sociologie de la connaissance économique, le point décisif est qu à partir des années 1830 la théorie économique sort de la sphère académique pour donner lieu «à un esprit de croisade passionné et que le laissez-faire devient une foi militante» 7. L argument est typique de la sociologie de la connaissance économique de la tradition critique : lorsque la théorie économique se diffuse, elle entraîne un changement majeur dans la manière de concevoir le social ; et si elle trouve des relais dans les administrations et les gouvernements, alors, selon le célèbre théorème que Robert Merton attribue à W. I. Thomas : «Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences» 8. L argumentation de Polanyi dans la Grande transformation est, dit-on, minée par une contradiction. D une part, il affirme qu avec l abolition des lois sur les pauvres, le travail est devenu une pseudo-marchandise, ce qui a pour conséquence un désencastrement radical de l économie vis-à-vis de la société qui se trouve ainsi dominée par les lois du marché. De l autre, il affirme qu une société ne peut survivre à un tel désencastrement, qui fait de l humain, ainsi que de la nature et du lien politique les jouets des seuls ressorts que sont l appât du gain et la crainte de la faim. Si l on s en tient à ce cadre statique de la pensée de Polanyi, la contradiction semble insoluble ; mais c est manquer une thèse tout aussi importante de son ouvrage : la thèse dite du «double mouvement» 9. Selon cette dernière, Polanyi conçoit la dynamique sociale selon une opposition entre des forces qui cherchent pour les unes à assoir la domination du système de marchés tandis que les autres s y opposent et cherchent à limiter le désencastrement par des formes diverses de régulation propres. La thèse du double mouvement montre que la contradiction que l on a reprochée à Polanyi n affecte que peu son argumentation. Par ailleurs, cette thèse n est pas une échappatoire permettant d esquiver une difficulté par une montée dans l abstraction d un conflit entre deux puissances métaphysiques. Polanyi, en donne une illustration directe lorsqu il insiste sur le fait que dès la fin des années 1830, le Parlement britannique s est mis à légiférer pour encadrer le travail des enfants, celui des femmes, le travail de nuit, puis la durée du travail des hommes. Autant de preuves que la thèse du double mouvement a une base empirique solide, base qui ne s est pas démentie depuis car on peut, à la suite de Gøsta Esping- 7 Ibid, p Robert Merton, «Les prophéties auto-réalisatrices», dans R. Merton, 1957, Théorie sociologique et structures sociales, trad. française, Paris, Plon, p K. Polanyi, La grande transformation, op. cit., p. 182, Sur le caractère central de cette thèse chez Polanyi, voir Gregory Baum, Karl Polanyi on ethics and economics, 1996, Montréal, McGill-Queen s university press et Gareth Dale, Karl Polanyi. The Limits of the Market, 2010, London, Polity.
6 6 Andersen 10, marquer les évolutions du rapport de force entre les tenants du libre marché du travail et ceux en faveur de la régulation de ce dernier au travers du rapport entre la part du salaire qui est directement liée à l activité laborieuse et celle qui est socialisée, c est-à-dire non dépendante des «lois de l offre et de la demande». En résumé : à l instar de la tradition de critique sociologique de l économie, Polanyi prend résolument en compte la connaissance économique dont il fait un facteur décisif de la mise en place de l institution du marché du travail et, par conséquence, de l irruption d un système de marchés dégagés de normes régulatrices. Il est donc pleinement en phase avec ce que nous avons vu à l œuvre avec Comte, Simiand et Bourdieu. Polanyi se coule également dans ce courant de pensée lorsqu il prend la peine de donner une base empirique à sa réflexion sur le problème posé par l irruption du système de marchés et de la domination que celui-ci exerce sur la société et sur les forces sociales qui résistent aux processus de mise en place des institutions marchandes chargées d inscrire ce désencastrement dans la vie sociale. Cet aspect fait l objet d une réflexion approfondie lors de la deuxième phase de sa réflexion, où il s interroge sur les différentes formes d intégration économique. Dans un chapitre qu il rédige pour l ouvrage issu du séminaire d histoire et d anthropologie économique qu il a mis en place à l Université de Columbia, Polanyi dégage quatre formes de collectif selon la manière dont les transferts de ressources s y déroulent : l autarcie, la réciprocité, la redistribution et le marché. L autarcie représente le cas de l activité d un petit groupe entièrement tourné sur lui-même et qui, pour cette raison ne fait pas l objet d un développement approfondi. La réciprocité représente le cas dans lequel des individus ou des groupes s échangent entre eux des ressources sans qu interviennent des relations de domination. On reconnaît là une forme proche de ce que Mauss a appelé les échanges-dons. La redistribution fait intervenir un pouvoir central qui collecte des ressources pour en redistribuer une fraction aux groupes qui sont sous sa domination. Sur ce point, le rapprochement est encore possible avec Mauss dont on a vu qu il mettait parfois sur le même plan les échanges-dons et des formes socialisées de redistribution ; en dégageant plus clairement ces deux formes l une de l autre, Polanyi fait faire un progrès notable à l argumentation proposée par Mauss. Enfin, viennent les échanges marchands, organisés selon la loi de l offre et de la demande où, si l on préfère, selon les principes d action spécifiée par Robbins en termes de maximisation et d efficacité. L ensemble montre combien l idée d une cartographie des échanges est au cœur de l effort de Polanyi comme elle l a été dans la tradition sociologique de critique de l économie. Mais le fait que le marché soit désormais considéré comme une forme d intégration sociale montre que la vision dichotomique 10 Gøsta Esping-Andersen, Les trois mondes de l État providence, trad. française, Paris, Presses universitaires de France (1999).
7 7 (encastrement / désencastrement) de la Grande transformation a laissé place à une réflexion plus souple, puisque le système de marchés semble pouvoir se mettre en place durablement, et sans menacer définitivement la société qui l abrite, du moment qu il n est pas la seule forme d intégration économique à l œuvre dans la société. Polanyi retrouve ainsi le thème majeur de Comte, et de Mauss avec l idée d une combinaison entre les formes d échange, et entre les principes d action qui leur sont associés. Il reste cependant un vide dans l argumentation de Polanyi. Comment fonctionne le mode d intégration marchand? Quel rôle exact y joue la connaissance économique? Que produit l extension de cette sphère d intégration quand bien même elle est accompagnée d autres formes avec la réciprocité et la redistribution? Sur ce point, Polanyi ne nous dit rien. En outre, Polanyi n explique pas clairement comment l économie politique de Ricardo et Malthus devient «cette force irrésistible» à laquelle il attribue des effets si considérables. Il oscille entre une position tocquevilienne selon laquelle l économie politique s impose comme une nouvelle forme de ferveur religieuse, et une position durkheimienne selon laquelle l économie politique est le signe du changement qui conduit au système de marchés et non la cause de ce dernier. Bref, il est difficile de savoir pourquoi l économie politique a l importance cruciale que Polanyi lui accorde. L article que Polanyi fait paraître en 1947, le chapitre de son ouvrage posthume sur la «Fallace économique» 11 mais aussi des développements contenus dans ses ouvrages anthropologiques portent l affaire un pas plus loin. En effet, dans l article que Polanyi consacre à défendre l idée de l inadéquation de la «mentalité de marché» la référence n est plus l économie politique de Ricardo et de Malthus, mais celle portée par les théoriciens modernes du choix rationnels dont le maître est alors Lionel Robbins 12. Ce dernier a en effet proposé une définition de portée très générale de la science économique comme la science qui s occupe de l allocation optimale des biens rares, ce que Polanyi qualifie d économie formelle et à laquelle il oppose l économie substantive, celle où les êtres humains cherchent leur subsistance (livelihood). Dans la lignée de l argument développé dans La grande transformation, Polanyi soutient l idée de l inadéquation de la vision économique formelle de la vie humaine. Il y a cependant une exception, d une importance cruciale. Polanyi se demande ce qu il en est de la relation entre la vision formelle de l activité économique et le comportement humain de recherche de la subsistance dans une société de marchés, c est-à-dire une société dans laquelle le travail salarié est le moyen unique d accès à la subsistance 13. Sa réponse ne fait pas de doute : dans ce cas, la théorie formelle est correcte en décrivant comment se comporteraient les individus sur les marchés: 11 K. Polanyi, «The Economistic Fallacy», dans The Livelihood of Man, op. cit., chap Lionel Robbins, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, 1933, London, MacMillan 13 K. Polanyi, 1947, art. cit., p. 61. Voir aussi Polanyi, 1957, op. cit., p. 240 et Polanyi, 1977, op. cit., p. 12, 24.
8 8 «The last two centuries produced in Western Europe and North America an organization of man s livelihood to which the rules of choice happened to be singularly applicable. This form of the economy consisted in a system of price-making markets [...] As long as the economy was controlled by such a system, the formal and the substantive meanings would in practice coincide [...] under that market system economics terms were bound to be fairly realistic» 14. Une situation dans laquelle l économie formelle devient une description correcte de la vie économique aurait demandé une étude détaillée. Polanyi ne cherche jamais à réaliser une telle tache, sans doute parce qu elle remettrait en cause l argument de l obsolescence de la «mentalité de marché». Mais un demi-siècle après, une telle échappatoire n est plus possible Callon, et la critique pragmatique de l économie La position de Callon vis-à-vis de la tradition de critique sociologique de l économie semble dresser un obstacle définitif. En effet, Callon a marqué son désintérêt pour une telle stratégie d une manière claire et définitive dès la publication de l article fondateur de la thèse de la performation économique de l économie 15. Faire la critique sociologique de l économie c est passer à côté de l essentiel, à savoir la manière dont l économie performe l activité économique dont elle dit rendre compte. À cette prise de position, il faut ajouter que Callon souhaite se tenir très explicitement à l écart de la stratégie critique de Bourdieu, au point de ne pas même vouloir la discuter 16, différant sur ce point avec la charge critique que Bruno Latour lui a réservé dans son ouvrage destiné à promouvoir une nouvelle approche de la sociologie relationnelle 17, très différente, bien sûr, de celle présentée par Bourdieu. Si Callon reconnaît que Polanyi a fait un premier pas en direction de la prise en compte de l économie politique dans le fonctionnement de l économie, il ne s embarrasse pas de savoir si la théorie économique est adéquate ou non à son objet. Peu importe que la théorie économique fasse des hypothèses correctes ou non quant au comportement économique des individus, quant aux structures sociales dans lesquelles les activités économiques ont lieu : l important est ailleurs. Appliquant un des principes parmi les plus puissants que la sociologie compte parmi ses acquis, Callon fait sien la thèse que Merton a trouvée chez Thomas. Inutile de passer son temps à critiquer les propositions avancées par les économistes. Cela ne veut pas dire qu il faille adopter le positivisme méthodologique de Milton Friedman, selon lequel les hypothèses ne doivent pas être 14 K. Polanyi, 1957, op. cit., p M. Callon, 1998, «The economic embeddness of economic action», dans M. Callon (ed.) The Laws of the Market, Oxford, Blackwell 16 M. Callon, 1999, «Ni intellectuel engagé, ni intellectuel dégagé : la double stratégie de l attachement et du détachement», Sociologie du travail. 17 B. Latour, 2006, Changer de société ~ refaire de la sociologie, Paris, La découverte.
9 9 jugées à l aune de leur adéquation à la réalité empirique toutes les sciences reposent sur des abstractions et non sur leur adéquation au monde mais à la qualité de leurs prédictions. Cela veut dire que puisque les économistes croient à leurs propositions, alors les conséquences de ces croyances son vraies, au sens où elles sont appliquées et s inscrivent dans la réalité. Avant d approfondir comment se réalise cette inscription de la théorie dans la réalité, ce qui est le point central de la thèse de la performation, il faut comprendre la portée critique de cette stratégie avancée par Callon. De toute évidence, son approche ne peut être ressentie que comme une violente critique de la nature scientifique de l économie à laquelle tiennent dans d économistes : tous ceux qui croient que leur activité est essentiellement une description, de plus en plus raffinée et précise, de l activité économique ne peuvent que rejeter l affirmation selon laquelle ils travaillent à faire advenir la réalité qu ils sont supposés décrire. Un tel revirement n est pas une mince affaire, d autant que l économiste ne peut se réfugier derrière l idée selon laquelle si sa théorie a un tel effet sur la réalité, ce n est pas dû à sa pertinence particulière, mais à son pouvoir d inscription dans la réalité. À sa force, dit la sociologie de la traduction de Callon, c està-dire à sa capacité à enrôler des alliés. La suprématie méthodologique de l économie et sa prétention traditionnelle à la scientificité 18 sortent en lambeau d une telle présentation qui ne se veut pas critique! Reste à examiner la manière dont la théorie s inscrit dans la pratique économique. Là encore, la spécificité de la démarche de Callon et donc son éloignement vis-à-vis de la tradition critique examinée ici ne vont pas de soi. Comme on l a déjà montré, les sociologues critiques dont Callon cherche à se distancier se sont longuement préoccupés depuis le milieu du 19 e siècle des effets de la diffusion de la théorie sur le fonctionnement social : de Comte à Bourdieu c est une de leurs grandes forces et Polanyi ne fait que les rejoindre sur ce point. Bourdieu est d ailleurs celui qui se situe au plus près de l argument pragmatique de Callon avec la thèse de «l effet de théorie», thèse selon laquelle les théories produisent des effets sur la réalité dont elles parlent. Par ailleurs, comme le dit explicitement le titre même de l article de Callon, il ne manque pas de s inscrire dans le droit fil de la réflexion de la critique sociologique de l économie par la référence au concept polanyien de l encastrement. Le fait qu il s agisse d un encastrement cognitif et non institutionnel ne change pas grand chose à l affaire, puisque Polanyi, comme Comte, Durkheim et Bourdieu, prend acte du rôle joué par la théorie économique dans le fonctionnement social. Bref, l éloignement revendiqué par Callon vis-à-vis de la tradition de critique sociologique de l économie ne résiste guère à l examen. 18 D autres modalité de la scientificité peuvent être invoquées, comme celle selon laquelle «expliquer, c est être capable de produire le phénomène». On est alors proche de la démarche de l ingénierie économique que l on examinera plus bas, notamment lors qu il est fait usage de simulations.
10 10 Pour autant, il apporte quelque chose d extrêmement précieux que l on ne trouve développé par aucun des auteurs étudiés jusqu ici en proposant une thèse aussi originale que convaincante sur le mode selon lequel la théorie s inscrit dans l activité économique. C est là le cœur de la théorie de la performation de l économie par la théorie économique. 2. La performation de l économie-activité par l économie-théorie Les présentations avec lesquelles Callon a avancé ses idées novatrices ont varié au cours du temps 19 ce qui n est rien d autre que la loi du genre. En outre, comme cela a été fait par Donald Mackenzie, lorsqu il s est emparé de ces idées pour les confronter à la construction sociale et au fonctionnement des marchés financiers, il faut choisir entre les variantes et sélectionner celles qui peuvent faire sens pour comprendre comment la théorie économique performe l activité économique. Les positions de Callon peuvent prendre une ampleur différente selon que l on défend l idée d une performation généralisée ou celle d une performation restreinte. La première n est pas bien caractérisée et fait perdre de vue ce qu il y a de plus novateur dans l idée de performativité ; la seconde permet, au contraire, d en tirer tout le bénéfice. Comme la proposition de Thomas, la proposition de Callon a potentiellement une ampleur considérable. Si tout ce que les hommes croient engendre des conséquences vraies, le domaine de la vérité ainsi perçue devient considérable et offre un champ sans limite à l investigation des sciences sociales. Si tout ce que les économistes croient produit des effets performatifs sur l activité économique, alors compte tenu du nombre d économistes et du volume de leur prise de parole, l impact de leurs croyances en tant que conséquences vraies devient sans limite. Outre la question du volume de ces croyances, la thèse de la performativité ne permet pas de tenir compte des désaccords, nombreux, entre les économistes, que ce soit sur le terrain théorique ou celui de la politique économique. Quelle est la valeur performative d un énoncé économique lorsque ce dernier est immédiatement contredit par des économistes tout aussi qualifiés que l énonciateur? Et quand bien même l énoncé ne serait pas contredit, ainsi que cela peut arriver lors de conférences ou de cours, quelle est alors la portée performative de la croyance économique énoncée? La réponse qui vient le plus immédiatement à l esprit est que ce sont les croyances des auditeurs qui sont performées : en écoutant, en lisant les croyances avancées par les économistes, les auditeurs verraient ainsi leurs propres croyances modifiées, ne serait-ce parce qu en cherchant à s y opposer, ils seraient amenés à les prendre en compte. La thèse de la performation généralisée ne fait alors que dire dans un nouveau langage ce que disent les 19 M. Callon, 1998, «The economic embeddedness of economic action», dans M. Callon (ed.) The Laws of the Market, Oxford, Blackwell et M. Callon, 2006, «What Does It mean To Say That Economics Is Performative?», dans D. Mackenzie, F. Muniesa et L. Siu, eds, Do Economists Make Market?, Princeton, Princeton university press.
11 11 sociologues lorsqu ils s intéressent aux effets de la connaissance et de la diffusion de celle-ci sur la société et qu ils cherchent à en montrer les effets sur les représentations des individus, soit que ces effets vont dans le sens attendu, soit l inverse. La thèse de la performation généralisée ne serait rien d autre qu une dénomination nouvelle pour une doctrine ancienne : la sociologie de la connaissance, fut-elle restreinte à la connaissance économique. Car il ne fait pas de doute que les acteurs de la vie économique s intéressent depuis longtemps aux effets de la culture économique sur l activité économique. Dans l immédiate après guerre, de grandes voix, comme celle d Alfred Sauvy ou celle de Jean Fourastié, ont avancé l idée selon laquelle le retard économique français ne pouvait être rattrapé sans la mise en place d une éducation économique. Plus près de nous, les débats, souvent violents, qu entraînent les projets de révision des programmes des filières de sciences économiques et sociales des lycées montrent que la nature des croyances qui vont «performer» les cerveaux des jeunes français est considérée comme un enjeu cognitif et politique de premier plan. Mais cela performe-t-il l activité économique elle-même? Par quelle opération s effectuerait le passage des croyances énoncées aux pratiques? Suffit-il d évoquer les représentations des récepteurs de ces croyances? Cette question est une question centrale pour la sociologie de la connaissance économique puisque l on tient pour importantes les représentations ou les valeurs économiques dont les acteurs sont porteurs pour donner sens à leurs actions. Mais le lien entre ces représentations et les actions est notoirement lâche : des actions identiques peuvent être faites par des acteurs porteurs de représentations différentes et inversement. Comment en outre tenir compte du fait que l action économique est collective, et donc met en contact des individus dont les représentations économiques performées diffèrent. À ce type de question, l approche développée en termes d effets de théorie par Bourdieu cherche une solution par l intermédiaire de la dimension symbolique de la vie sociale. Le symbolique «met les formes», on peut aussi dire «met des formes» ou «met en forme» les représentations, notamment en donnant du crédit à certaines croyances économiques au détriment d autres croyances. Cette approche a été très bien explicitée et illustrée dans le travail de Frédéric Lebaron 20. Mais de symbolique, surtout au sens de Bourdieu, il n y a point dans la performativité de Callon. La performativité généralisée ne nous avance donc pas à grand-chose : elle ne se distingue pas de la sociologie de la connaissance, et se trouve même moins puissante que certaines de ces formes. Il faut donc la laisser de côté pour examiner la version restreinte de la performativité. Ce que la performativité restreinte fait et que ne fait pas la performativité généralisée, c est de définir le support social grâce auquel les croyances énoncées performent l activité. Quel est ce 20 F. Lebaron, 2000, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, Le seuil.
12 12 support? Les dispositifs de marché qui incorporent les énoncés économiques au sein du marché et qui par leur simple présence performent l activité économique, sans que l on ait besoin de connaître cette dernière pour la mettre en œuvre. C est là que réside toute la force et toute la nouveauté de la proposition de Callon. Comment cela a-t-il lieu? Le point de départ est toujours donné avec les croyances des économistes. Ces croyances, sous formes d énoncés présents dans des articles, rapports, discours, conférences ou cours prennent une forme publique et se diffusent plus ou moins largement en influant sur les représentations des auditeurs et lecteurs. Au sein de ce vaste mouvement pris en charge par la sociologie de la connaissance ou de la thèse de la performativité généralisée, une fraction de ces croyances suit un cheminement différent. Certaines vont être utilisées par des économistes pour concevoir des dispositifs économiques comme des logiciels de formation des prix de détail dans les grandes enseignes commerciales, dans le secteur des transports aériens et ferroviaires dans le secteur de l hôtellerie au travers de ce que l on appelle le revenue management ou yield management. Cela peut aussi être utilisé pour concevoir des logiciels d appariement entre des individus et des choses, comme cela a lieu sur le marché financier allouer des paquets de titre à ceux qui se portent acheteurs, ou comme cela a lieu sur le marché du travail lorsque l on apparie les médecins fraichement diplômés et les différents hôpitaux qui ont des postes à pourvoir. Certes, les croyances économiques passent bien par une phase de diffusion de leurs émetteurs initiaux à ceux qui les traduisent en dispositifs sur tel ou tel marché ; certes, ces croyances économiques sont sujettes à des débats, ne serait-ce qu au moment où il faut passer de principes généraux ceux énoncés au milieu du 19 e siècle par Jules Dupuit, un ingénieur-économiste français, sur la discrimination par les prix à des logiciels mis en œuvre effectivement pour gérer les demandes de la part des voyageurs dans les logiciels complexes du yield management développé depuis le milieu des années Mais au-delà de ces processus qui lui sont communs avec la version généralisée, la thèse de la performativité restreinte comporte deux avantages décisifs. Premièrement, elle ne prend son effet qu une fois que les processus complexes derrière la diffusion des énoncés économiques ont produit leurs effets, et que certains de ces énoncés ont trouvé le moyen de s inscrire dans les dispositifs de marchés. Cette inscription peut alors être prise comme une base avancée pour la sociologie de la connaissance économique, qui n a plus alors à se demander comment l énoncé initial a pu être finalement traduit en un dispositif. Ce dernier suffit désormais à la poursuite de l enquête. Deuxièmement, et c est un point essentiel, une fois inscrite dans le dispositif, la théorie n a plus besoin d être connue de la part de ceux qui l utilise. Un exemple simple va permettre de comprendre ce point qui peut paraître paradoxal : en engageant et tournant la clé dans le barillet d un véhicule automobile, le moteur démarre et le véhicule conduit son occupant à la destination
13 13 de son choix. Suppose-t-on que seuls les physiciens capables d expliquer le fonctionnement d un moteur à explosion sont susceptibles de ce genre de pratique? Non : parce que, précisément, la théorie physique est inscrite dans le dispositif matériel «voiture automobile». Il en est de même lorsque l acteur économique achète un billet d avion sur internet ou lorsqu un trader achète et vend des options sur le marché financier contemporain. La théorie économique qu ils activent par l intermédiaire des logiciels n a pas besoin de leur être connue pour que les énoncés de la théorie soient mis en action et que leurs actions soient ainsi performées par la théorie économique. Ce qui a été perdu en généralité a été gagné en précision : la performativité restreinte n enlève rien de son importance aux effets de la diffusion de la croyance économique repérée et désignée comme un facteur central de l évolution de la société moderne depuis Comte, mais elle permet de désigner le dispositif de marché comme le moyen concret grâce auquel les croyances économiques font agir les acteurs du marché comme s ils connaissaient la théorie économique et cela sans que l on ait besoin de penser que les acteurs sont convaincus par les énoncés, ni même qu ils les connaissent. Callon est amené à proposer une distinction entre la théorie économique confinée celle qui a cours dans les départements universitaires et les laboratoires où l on apprend aux cobayes à agir dans les expériences de psychologie économique et la théorie économique qui affonte le grand air, celui des marchés concrets. Ce faisant, il pointe avec raison vers des développements originaux et novateurs de la théorie économique contemporaine, dont l économie expérimentale et, plus encore, l ingénierie économique, figurent parmi les les plus importants à prendre en compte pour comprendre le phénomène de la grande performation sous son double volet de performation économique et de performation axiologique. 3. Economie expérimentale et ingénierie économique Avec la thèse de la performativité restreinte on a donc fait un pas décisif par rapport à la tradition de critique sociologique de l économie, Polanyi inclus, tout en restant dans le cadre qui est le sien depuis le début. Ce pas décisif ne tient pas seulement à la prise en compte de l inscription matérielle de la théorie économique : il tient aussi au fait que cela permet de tenir compte d avancées très récentes de la théorie économique, connues sous le nom d économie expérimentale, d économie comportementale et, surtout, de l ingénierie économique qui, combinant les apports en provenance de ces deux domaines se fait fort de les traduire sur une base de plus en plus large en dispositifs de marchés. C est d ailleurs un de ses buts explicites avec ce que l on appelle design economics, ou la science de la construction des dispositifs d échange
14 14 marchand 21. C est cette dernière approche qui va ici retenir notre attention, tant ce mouvement de pensée est crucial pour se saisir des transformations qui ont lieu dans les rapports entre théorie économique et pratiques économiques. La science de la construction des dispositifs marchands est encore peu connue malgré le retentissement qu a reçu l opération de mise en vente des fréquences radio aux Etats-Unis 22 en L importance de cet événement tient au fait que, d une manière spectaculaire, les économistes sont entrés de plain-pied et publiquement dans la démarche de construction des structures de marché à l occasion de la création d un nouveau marché puisque, jusque là les licences d exploitation des ondes hertziennes étaient cédées gratuitement. Cette décennie est décisive pour cette branche de l économie puisqu elle voit également se mettre en place une revue la Review of Economic Design est créée en 1994 dont le premier numéro s ouvre par un article d un économiste phare du domaine Leonid Hurwicz, futur prix Nobel d économie. Les grands noms de la discipline n y publient pas ou peu, préférant les supports plus prestigieux des grandes revues d économie américaine. Mais la structuration du milieu passe par d autres canaux avec, en premier lieu, le réseau des pages personnelles des chercheurs phares dont l exemple prototypique est celui d Alvin Roth lui-même 23 qui présente comme une bibliothèque actualisée du domaine et de domaines connexes, comportant des articles, des syllabus, des présentations power-point et des liens avec les pages de plusieurs dizaines d autres chercheurs. En deuxième lieu, elle passe par la société Market Design Inc, fondée en 1995, dont le site donne la composition des principaux membres. À l exception de l un d entre eux, professeur à Jérusalem, ils proviennent d un petit nombre de grandes universités (Stanford, Harvard) ou de grands instituts (California Institute of Technology, Princeton Institute of Advanced Studies) et de l université du Maryland. Cette dernière est le lieu où enseigne Peter Crampton, directeur de la société, ainsi que Lawrence Ausubel le directeur ; moins connue, cette université est doté d un département d économie très 21 La littérature sur ces domaines est déjà immense ; je me suis appuyé sur des articles de synthèse disponibles dans le volume dirigé par Alvin Roth et John Kagel, Handbook on Experimental Economics, 1995, Princeton, Princeton university press, ainsi que sur une série d articles d A. Roth : «Introduction to Experimental Economics», dans Roth et Kagel (eds.) Handbook of Experimental Economics, 1995, op. cit. ; & E. Peranson «The redesign of the matching market for American physicians: some engineering aspects of economic design», 1999, The American Economic Review ; «The economist as engineer: game theory, experimental economics and computation as tools for design economics», 2002, Econometrica ; «The origins, history, and design of the resident match», 2003, Journal of the American Medical Association ; «What have we learned from market design?», 2008, The Economic Journal ; «Experiments in Market design», 2010, à paraître dans J. Kagel & A. Roth, Handbook of Experimental Economics, vol.2. J ai également mis à profit les conférences Nobel de Vernon Smith, «Constructivist and Ecological Rationality in Economics», 2002 ; Eric Maskin «Mechanism Design: How to Implement Them?», 2007 ; Leonid Hurwicz, «But Who Will Guard the Guardians?», 2007, et Roger Myerson, «Perspectives on Mechanism Design in Economic Theory», 2007 textes disponibles sur le site officiel des prix Nobel, 22 Voir sur ce point, John Mcmillan, «Selling Spectrum Rights», 1994, Journal of Economic Perspectives, et A. Roth, «Experiments in Market Design», 2010, op. cit. 23
15 15 bien côté 24. La composition de cette société est remarquable puisqu on on ne compte pas moins de deux lauréats du prix Nobel (Eric Maskin, en 2007, Alvin Roth en 2012), d un lauréat du prix Memmers (Paul Milgrom, en 2008), et d une lauréate du prix John Bates Clarck (Susan Athey, en 2007) 25. Dernier fait remarquable qui donne à la mise en place des enchères pour les ondes hertziennes son statut d acte fondateur, sept des onze principaux membres ont été engagés par l une ou l autre firme lors de la mis en place de ces enchères 26. Enfin, le domaine reçoit une pleine consécration une première fois avec le prix Nobel attribué à Vernon Smith en 2002 «pour avoir fait de l expérimentation en laboratoire un outil de l analyse économique empirique, particulièrement dans l étude de mécanismes de marchés alternatifs», puis à trois maîtres de l économie expérimentale en 2007, Leonid Hurwicz, Roger Myerson et Eric Maskin «pour avoir établi les fondements de la théorie de la construction des mécanismes» 27. Roth explique que l économie expérimentale est en prise avec trois catégories d acteurs et de stratégies au fil de «trois dialogues» avec les théoriciens, les acteurs du marché et les acteurs politiques 28. Dans le premier cas, les expériences sont conduites pour tester des théories concernant les choix individuels, les interactions telles que modélisées par la théorie des jeux, ou encore les structures d incitations dans la théorie des organisations industrielles. Dans le deuxième cas, il s agit de répondre à des problèmes que se posent les acteurs du marché ou les décideurs qu ils soient à la tête de grandes organisations ou des acteurs politiques. Dans les deux cas, il s agit généralement de tester des hypothèses en supposant que les acteurs maximisent leurs gains (leur utilité espérée) en construisant des expériences qui reproduisent les caractéristiques principales de la théorie ou du marché examiné. Les résultats expérimentaux ont une large portée dans le cas de test de théorie puisqu ils valent pour toute structure marchande ayant la caractéristique soumise au test dans l expérience ; cela n est plus le cas des résultats d expériences construites à partir de la pratique marchande qui portent seulement sur tel marché particulier, avec le résultat politique majeur de placer la charge de la preuve sur ceux qui 24 Sur 126 départements, dont 79 classés en 2009 sur le site de USNews Education, Harvard est au premier rang, Stanford est 5 ème, le CalTech est 14 ème et Maryland 22 ème. Sur le site de Ideas, hébergé par la la Federal Reserve Bank de Saint Louis, un classement international donne les résultats suivants : Harvard est au premier rang, Stanford au 11 ème, Maryland au 30 ème et l Université Hébraïque de Jérusalem au 50 ème rang. 25 Le prix Memmers en économie est de création récente, mais il est important d avoir présent à l esprit que cinq des huit économistes qui l ont reçu ont reçu le prix Nobel par la suite ; le prix John Bates Clark couronne des économistes de moins de 40 ans. C est également un prix considéré comme annonciateur d un futur prix Nobel. 26 La liste est fournie par J. MacMillan, art. cit., Avec ironie, Roth explique «qu un historien plus subtil que lui pourra expliquer comment les intérêts industriels mis en jeux lors de ces enchères ont influencé le choix de tel économiste par telle firme et comment ces intérêts ont porté sur le type de dispositif d enchère que tel économiste a défendu», Roth, art. cit., 2010, p Les désignations des prix sont tirées du site officiel des prix Nobel, ; dans son introduction historique à l économie expérimentale, Roth fait aussi valoir les travaux d expérimentation de Maurice Allais ceux qui ont conduit au célèbre "Paradoxe d Allais" prix Nobel d économie en 1988, A Roth, 1995, art. cit., p A. Roth, 1995, art. cit., p. 22 ; A. Roth, 2010, art. cit., p. 2.
16 16 contestent la structure du marché : c est aux opposants à fournir la preuve (expérimentale) que d autres facteurs que ceux examinés dans l expérience sont à l origine des régularités observées en laboratoire 29. Outre cette dimension de «politique de la science», l étude des marchés empiriques posent des difficultés méthodologiques classiques depuis les réflexions de John Stuart Mill sur la logique de la science : comme les marchés dont on veut comparer les performances et le fonctionnement diffèrent par de nombreux traits, les expériences doivent être soigneusement définies de manière à saisir le trait saillant qui sera testé en laboratoire. Les tests de la théorie de l utilité espérée, dans ses différentes variantes (biens publics, enchères, décisions en situation d incertitude, coordination, etc.), sont cependant d une moindre importance pour le présent propos que le lien entre l économie expérimentale et l ingénierie économique. C est là que se joue la possibilité pratique de performer la théorie économique. Dans leurs conférences Nobel, Hurwicz, Maskin et Myerson mettent l accent sur la question de la mise en œuvre des mécanismes et tout particulièrement sur les problèmes posés par le fait que les mécanismes demandent que des informations soient révélées sur les préférences des acteurs, de telle manière à ce que les mécanismes puissent aboutir aux résultats attendus par ceux qui les ont conçus. Les mécanismes doivent donc engendrer des incitations adéquates pour que les préférences soient révélées. Maskin résume l affaire de la manière suivante : «La plus grande partie des travaux sur la construction des mécanismes, y compris les miens, ont pour objectif de répondre à trois questions fondamentales : Quand est-il possible de construire des mécanismes-incitatifs pour atteindre des buts sociaux? Quelle forme pourrait prendre es mécanismes quand ils existent? Quand la recherche de ces mécanismes est-elle théoriquement impossible?» 30. Dans cette même conférence, Maskin souligne la dimension d ingénierie attachée à la théorie économique de ces mécanismes-incitatifs : «La théorie de la construction des mécanismes peut être considérée comme la face "ingénierie" de la théorie économique. La majorité des travaux théoriques portent sur les institutions économiques existantes. Le théoricien veut expliquer ou prévoir le résultat économique ou social que ces institutions engendrent. Dans la théorie de la construction des mécanismes, la direction de recherche est inversée. Nous nous demandons alors si une institution (un mécanisme) adaptée peut être construite pour atteindre cet objectif. Si la réponse est positive, alors nous voulons savoir quelle forme cette institution pourrait prendre» 31. Cette dimension d ingénierie est précisément celle sur laquelle Roth a mis l accent quelques années plus tôt et que reprend immédiatement à son compte Milgrom 32. Selon Roth, la théorie 29 A. Roth, 1995, art. cit., p. 59 ; A. Roth, 2010, art. cit., p E. Maskin, 2007, art. cit., p Ibid, p A. Roth, 2002, art. cit. ; E. Milgrom, 2003, op. cit., p
17 17 économique n offre généralement pas de solutions toutes faites, disponibles pour le constructeur de mécanismes. Les théorèmes élégants obtenus sur des modèles simples ne servent qu à diriger l intuition de l ingénieur économique faisant face aux marchés réels et leurs complexités que la théorie laisse de côté 33. Pour faire le lien entre la théorie et les marchés réels, les expériences sont bien sûr mobilisées et leur enchaînement avec la théorie devient alors plus complexe : «En bref, une démonstration expérimentale impulsée par des problèmes théoriques liés à la construction d un système d enchères a conduit à son tour à la mise au point d un programme d expérimentation qui a soulevé de nouveaux problèmes, dont certains ont de l intérêt pour la construction des marchés» 34. Mais il mentionne également d autres ingrédients et, notamment, les simulations. En effet, la complexité des marchés concrets est telle qu il est difficile de les formaliser d une manière qui rende opératoire les mathématiques pures ; la solution consiste alors à passer par un mélange de théorie mathématique celle qui est à la base des marchés d appariement dans son cas, la théorie des enchères dans le cas de Milgrom et de simulation pour voir apparaître les exceptions, les difficultés, les impossibilités une fois que les logiciels de simulation ont traité les données réelles des années passées. Selon Roth, ces expériences computationnelles engendrent une approche nouvelle qui ressemble à la manière de faire des ingénieurs plutôt qu à celui des théoriciens démontrant des théorèmes et testant des hypothèses 35. Dans le cas de Roth, cette ingénierie porte particulièrement sur les marchés d appariements, comme ceux qui permettent d affecter des médecins à des hôpitaux tout en respectant les vœux des médecins et les préférences des hôpitaux. Il peut également s agir d institutions non marchandes qui produisent de tels appariements comme celui entre des organes à transplanter et des malades en attente d une greffe. Cette technologie d échange est d un intérêt tout particulier pour la raison qu elle porte sur des domaines marchands et non marchands qui doivent produire une allocation stable : les acteurs voient leur vœu d un rang minimal donné satisfait, et il n existe pas de situations où l une et l autre partie souhaiteraient mutuellement être appariées. De telles institutions d appariement doivent faire face à cinq contraintes : (i) elles doivent avoir de la profondeur, c est-à-dire attirer suffisamment d acteurs prêts à y faire des transactions ; (ii) elles doivent surmonter la congestion que cette profondeur entraîne et permettre l exécution de nombreux échanges en un temps très brefs pour que les acteurs puissent envisager les nombreuses possibilités offertes ; (iii) elles doivent rendre les échanges sûrs au sens où les transactions hors institutions et les comportements stratégiques ne seront pas attractifs on retrouve là la problème des mécanismes-incitatifs ; (iv) certaines transactions marchandes étant 33 A. Roth et E. Peranson 1999, art. cit., p. 750 ; A. Roth 2002, art. cit., p. 1342, A. Roth, 2010, art. cit., p A. Roth et E. Peranson, 1999, art. cit., p. 749 ; A. Roth, 2002, art. cit., p. 134, 1374.
18 18 considérées comme répugnantes, cela impose que d autres institutions soient trouvées pour réaliser les transactions et, enfin, (v) les expérimentations peuvent servir à diagnostiquer et à comprendre les échecs de marché, à tester de nouveaux mécanismes et à communiquer les résultats aux décideurs 36. Ces développements de la théorie économique des 20 dernières années vont bien dans le sens de la thèse de la performation. Le fait que Hurwicz mentionne explicitement dans sa conférence Nobel que les mécanismes peuvent être aussi bien mis en action par l intermédiaire d acteurs humains que par des machines en donne une claire illustration 37. Est-ce de l ordre de la performation généralisée ou de la performation restreinte? La réponse en faveur de cette dernière option demande à ce que l on distingue entre les formes de connaissances des différents acteurs. Les concepteurs des mécanismes sont clairement en pleine possession des connaissances théoriques nécessaire à la construction des mécanismes qui font performer la théorie du choix rationnel, des enchères, des appariements, etc. Le fait que ces concepteurs créent des entreprises destinées à vendre leur expertise en matière d ingénierie économique montre que l on est dans un cas similaire à celui des marchés financiers où des fonds spéculatifs comme Long-Term Capital Management dont Merton et Scholes faisaient partie de l équipe dirigeante, ainsi que des firmes d assurance de portefeuilles dont l exemple est fourni par Leland, O Brien, Rubinstein Associates, Inc, fondée en 1981, qui fournissaient des conseils aux gestionnaires institutionnels 38. Il y a donc un premier niveau de performation qui repose sur l implication directe des économistes sur le marché en tant que dirigeants de firmes d ingénierie. Ce niveau repose sur la recherche et l enseignement de la théorie dans ses formulations académiques, mais il ne suffit pas à performer les théories à lui seul. Il faut encore que ces firmes trouvent des clients intéressés par les dispositifs socio-techniques que les ingénieurs économiques peuvent leur proposer. Qu en est-il maintenant des acteurs du marché ou des expériences avec lesquelles les mécanismes sont étudiés et testés? À la suite de Coleman, il l faut ici distinguer clairement entre les acteurs individuels et les organisations. Les acteurs organisationnels peuvent être dotés des compétences proches de celles supposées par la théorie car de tels acteurs peuvent mettre en place des équipes de personnels qualifiés, dotés des équipements nécessaires pour aboutir à une forme très sophistiquée de comportement rationnel. Ce que l on peut appeler une rationalité distribuée, comme les enquêtes sociologiques ont montré qu il existait une cognition distribuée ou division 36 A. Roth, 2008, art. cit., p L. Hurwicz, 2007, art. cit., p D. Mackenzie, 2006, op. cit., p
19 19 du travail cognitif dans les organisations 39. Ces acteurs là peuvent être dotés des compétences proches ou identiques à celles d un théoricien économique : comme c est le cas par exemple des firmes en compétition pour les ondes hertziennes, les droits à polluer ou la fourniture de courtant électrique dans les marchés d enchères socialement construit depuis le milieu des années Il n est jamais supposé que ces acteurs individuels connaissent la théorie qu ils vont performer par leurs transactions et leurs comportements. C est d ailleurs un point qui fait le lien avec l économie comportementale telle que celle qui est à l origine de la théorie des nudges, et qui distingue l ingénierie économique de la théorie pure des mécanismes incitatifs issus des travaux de Hurwicz : parce qu il veut aboutir à des procédures réellement appliquées, l ingénierie d enchères de Milgrom rejette les hypothèses habituelles de la théorie économique qui supposent des acteurs capables de maîtriser l incertitude, dont les croyances reflètent les informations à leur disposition et qui tout en maximisant leur fonction objectif pensent que les autres en font autant 40. Par contre, dans les expériences de laboratoire il arrive que l on explique aux acteurs ce que ferait un acteur rationnel selon les canons de la théorie économique qui sert à concevoir l expérience et, par la suite, le mécanisme. Cela de manière à contrôler l expérience en faisant en sorte que les réactions des cobayes soient conformes à ce que l on peut attendre de la prise de décision des acteurs organisationnels, c est-à-dire de firmes employant des dizaines de milliers de personnes de haute qualification, sans compter des économistes payés pour leur concevoir des systèmes d enchère à leur avantage! Cette manière de faire signifie seulement que l expérimentateur se donne les moyens de savoir comment fonctionne le mécanisme en présence d acteurs rationnels ou, au moins, qui s en approchent suffisamment afin que l hypothèse habituelle de l économiste ait une relative validité empirique 41. Dans d autres cas, une autre forme de connaissance sort de la répétition de l expérience par les mêmes cobayes, lesquels apprennent petit à petit ce que sont les conséquences de leurs actes en situation d interaction. Dans ce cas, les connaissances ne sont plus des connaissances formelles, ni même l expression vulgarisée de celles-ci, mais des connaissances similaires à celles que les acteurs du marché apprennent par leur expérience marchande. Pour ces raisons, on est bien dans le cadre d une performation restreinte : il n y a pas besoin de modifier les connaissances des acteurs en leur faisant apprendre les théories qu ils vont mettre en pratique. Le dispositif se charge de la performation de la théorie. 39 Edwin Hutchins, Cognition in the Wild, 1995, Cambridge, MIT press, chap. 4 ; D. Mackenzie, 2009, op. cit., chap P. Milgrom, 2004, op. cit., p Cela pose d ailleurs un problème méthodologique à l expérimentation économique : même s ils sont incités à agir rationnellement dans la mesure où leurs performances au cours de l expérimentation est à l origine de leurs gains, les sommes mises en jeu sont faibles par rapport à des enchères qui portent sur des millions de dollars ou d euro voir P. Milgrom, 2003, op. cit., p. 25. Le hiatus quantitatif fait que l ingénieur économique ne prend pas les résultats d expériences de laboratoire pour autre chose que ce qu elles sont : des indications de ce qui peut se passer au cours des enchères à contrôler par les intuitions et les résultats théoriques, le tout assaisonné par des jugements pratiques et de expérience, ibid, p. 2.
20 20 Reste à savoir la nature de ce qui est performé. 4. La performation comme double mouvement La performation de l activité économique par l inscription de la théorie économique dans des dispositifs matériels fournit à la sociologie de la connaissance économique un moyen très puissant de prendre en compte les développements les plus récents de la théorie économique. Il est ainsi possible d aller bien plus loin que ne pouvaient le faire les auteurs examinés jusqu ici, Polanyi inclus, puisque ce dernier ne mobilise guère de théories au-delà de celle de Robbins dans les années Or, la théorie économique a été profondément modifiée depuis l effondrement scientifique du programme organisé autour de la théorie de l équilibre général de l école de Lausanne. Et ce sont précisément ces modifications qui sont susceptibles de performer l activité économique La performation économique : les marchés financiers et la vie quotidienne Le domaine dans lequel la performation a pu être montrée à l œuvre n est rien d autre que le marché financier. C est l exemple topique de la réussite des économistes contemporains avec l apparition, à la fin des années 1970, des marchés financiers modernes, et tout particulièrement le marché des produits dérivés de Chicago. La mise en place et le fonctionnement de ce marché financier emblématique est bien connu 42. Deux faits marquants en ressortent. Avant que la performation au sens restreint ne prenne place, un double processus s est déroulé. D une part, intervient le travail intellectuel des économistes qui s intéressent à la finance de marché un domaine alors très marginal de la théorie économique pour lui faire franchir les différentes étapes qui en font un domaine révolutionnaire de la théorie économique, aboutissant au prix Nobel de cinq des principaux acteurs du processus de performation lors de la décennie D autre part, un travail relationnel important fait se rencontrer les acteurs clés du marché financier et ceux du monde politique. Mackenzie insiste ainsi sur l importance des relations entretenues par Leo Melamed, alors à la tête du le Chicago Board of Trade, lorsqu il s efforçait de faire advenir le marché des produits dérivés, avec les plus hauts décideurs politiques dont Arthur Burns qui dirigeait le Board 42 D. Mackenzie, 2006, An Engine, not a Camera, Cambridge, MIT Press et D. Mackenzie, 2009, Material Markets. How Economic Agents Are Constructed, Oxford, Oxford university Press. Le premier de ces deux ouvrages est résumé dans un article de D. Mackenzie et Y. Milo, 2003, «Constructing a Market, Performing Theory. The Historical Sociology of a Financial Derivatives Market», American Journal of Sociology. Caitlin Zaloon, 2010, Out of the Pits: Trading and Technology from Chicago to London, Chicago, Chicago university press. 43 Il, s agit de Harry Markovitz, Merton Miller et William Sharpe, lauréats du prix en 1990, puis de Robert C. Merton, et Myron Scholes, lauréat en Il faut aussi ajouter les prix reçus par trois économistes de la génération antérieure dont les travaux furent importants pour le renouvellement de la théorie économique de la finance avec James Tobin, Franco Modigliani et Paul Samuelson, respectivement lauréats en 1981, 1985 et 1971.
21 21 of the Governors of the Federal Reserve et George Shultz alors Secrétaire d État au Trésor. Pour parvenir à ses fins, ce travail relationnel est précédé d un travail symbolique important puisque Melamed rencontre Milton Friedman pour lui demander d écrire en faveur de la création d un tel marché, ce que l économiste de Chicago fait. L appui de Friedman se révéla décisif puisque Burns et Shultz connaissaient bien Friedman, le premier ayant été un de ses professeurs, voire mentor en économie, et le second un de ses collègues à l université de Chicago. Selon ce que rapporte Melamed à Mackenzie, la réponse de Shultz semble être un cas d école pour l approche bourdieusienne du capital symbolique : «Si c est bon pour Friedman, c est bon pour moi» 44. Cela seul ne suffit pourtant pas car Manuel Cohen, le directeur de la Securities and Exchange Commission, était alors fermement opposé à l ouverture d un tel marché, comparant les options à la marijuana et à la thalidomide. Il fallut attendre la nomination, en 1971, par le président Nixon, de William Casey à la tête de la SEC pour continuer à aller de l avant pour, finalement, ouvrir le Chicago Board Options Exchange en Les théories qui furent performées eurent ainsi une dimension de légitimation essentielle avant même qu elles ne servissent à déterminer les prix. En effet, la réaction de Cohen s explique par le fait que la définition de ce qui fait la différence entre la spéculation en tant qu activité économique utile, licite et le jeu (gamble) stérile et illicite est un problème durable pour les marchés de produits dérivés 45. L arrivée de théorie expliquant comment parvenir à assurer un portefeuille de valeurs contre les variations de marché avait une grande valeur symbolique. Cette dimension symbolique ne signifiait pas la fin du travail relationnel, puisque Melamed rapporte qu il usa de tout son pouvoir de persuasion auprès des acteurs du marché pour les convaincre de rendre le marché actif, notamment lorsqu il fallut donner de la profondeur au marché des futures sur index du Standard & Poors 500. La performation ne signifie nullement que les idées économiques parviennent à s inscrire matériellement d une manière simple et directe. Une fois le marché créé, il faut fixer les prix de ces produits très spécifiques que sont les options et les produits dérivés. Les modèles disponibles le Capital Asset Pricing Model développé par Harry Markovitz et William Sharpe au début des années 1960 suite aux travaux de la première génération des économistes spécialisés dans la finance font alors leur office et permettent de produire des prix pour les transactions. Que se passe-t-il une fois que les travaux plus récents de Black, Scholes et Merton font leur apparition sur les marchés financiers? Le travail méticuleux de Mackenzie montre que l introduction de cette théorie a un effet significatif sur la variable centrale du marché : les prix. L introduction de nouvelles théories économiques a un impact sur les pratiques des opérateurs des marchés financiers, pratiques dont la résultante 44 D. Mackenzie, 2006, op. cit., p Marieke de Goede, 2005, Virtue, Fortune and Faith: A Genealogy of Finance, Minneapolis, Minnesota university press.
22 22 signifie une modification des prix auxquels les transactions ont lieu. Il y a de ce fait une performation de l économie-pratique par l économie-savoir. Sans rentrer dans tous les détails 46, le point essentiel réside dans le fait que lorsque les évaluations fournies par la théorie de Black, Merton et Scholes ont été disponibles, les opérateurs de marché prêts à se baser sur cette théorie ont immédiatement perçu l existence d une forte différence avec les prix qui avaient alors cours, de l ordre de 30 à 40 % pour les options d achat. Rassuré par le fait que les théoriciens maintenaient leurs positions une fois mis au courant de cette différence, les opérateurs y ont vu le moyen de gagner de l argent par l emploi d une stratégie d arbitrage consistant à acheter (vendre) les options que la théorie définissait comme sous-évaluées (surévaluées). L activation de ces stratégies de la part d acteurs conduisant leurs activités selon les mêmes principes qu avant gagner le plus possible mais en utilisant d autres ressources cognitives, eut pour résultat de réduire l écart entre les prix théoriques, calculés sur la base des travaux des économistes financiers, et les prix réalisés par les pratiques des traders. L écart se réduisit fortement pour descendre en dessous de 2% selon les tests économétriques qui furent alors réalisés : un faible écart selon le standard des sciences sociales. Ce résultat remarquable n a pas duré très longtemps puisqu avec le crash boursier de 1987, un écart est apparu de nouveau entre les prix théoriques et les prix réalisés alors même que les traders continuaient à utiliser la théorie en question, d où l idée avancée par Mackenzie d une contre-performativité, dont l explication serait à chercher du côté de la «mémoire du marché», au sens où les opérateurs du marché auraient cherché à se prémunir contre un retour de la grande crise de D autres exemples peuvent venir à l appui de celui des marchés financiers : avec la construction des techniques d enchères qui ont permis de créer des marchés nouveaux comme ce fut le cas lors de l allocation et de la mise à prix des ondes hertziennes aux Etats-Unis 48, ou la création des marchés d émission de carbone 49. Chacun de ces marchés a un impact important sur la vie quotidienne de millions d individus ; dans le cas des marchés financiers, on peut même 46 Voir sur ce point D. Mackenzie, 2006, op. cit., pp et D. Mackenzie et Y. Milo, 2003, art. cit. 47 Cette partie de la réflexion de Mackenzie est plus spéculative, mais elle pose néanmoins un problème de fond : si on peut comprendre comment l utilisation d une théorie par les acteurs du marché fait advenir les résultats prédits par la théorie qui suppose précisément de tels comportements, il est plus difficile de comprendre les mécanismes sociaux qui font que les pratiques étant conformes à la théorie, les résultats de celle-ci ne sont plus actualisés. La théorie de la performation touche à ses limites. Dans les termes d une autre approche théorique ceux de la théorie des effets émergents par agrégation de comportements individuels il faudrait expliquer comment on passe d un effet émergent positif du type «prophétie auto-réalisatrice» à un effet émergent contraire du type «prophétie autodestructrice». D autres interprétations ont été proposées à ce changement, notamment celle qui suppose un changement dans la nature des incertitudes marchandes, qui passe d un hasard gaussien (celui que l on formalise par la loi normale) à un «hasard sauvage» (celui formalisé par les lois puissance, dont la distribution de Pareto est l exemple bien connu) Eric Brian, Comment tremble la main invisible. Incertitude et marché, 2009, Paris, Springer. 48 P. Milgrom, 2004, Putting Auction Theory to Work, Cambridge, Cambridge university press. 49 John H. Dales, 1968, Pollution, Property Rights and Prices: An Essay in Policy-Making and Economics, Toronto, Toronto university press ; D. Mackenzie, 2009, op. cit., chapitre 7.
23 23 parler de milliards d individus, car rares sont ceux qui peuvent se prémunir des conséquences du fonctionnement et des dysfonctionnements de ces marchés. Pourtant, il est à propos de considérer également une modalité de performation qui, pour être moins spectaculaire, n en est pas moins d une importance cruciale : à la croisée de l économie expérimentale et de l idéologie libertarienne, les nudges ou dispositifs d aide à la prise de décision complexe sont, pour certains d entre eux, de formidables opérateurs de performation. La théorie sur laquelle repose ces dispositifs est d une grande simplicité 50. Elle se présente comme un plaidoyer de technologies visant à améliorer les choix des acteurs au travers de dispositifs qui, sans contraindre, orientent doucement vers des décisions plus conformes à celles que l on attend d eux. Les nudges ne sont parfois que de simples astuces de présentation, comme c est le cas lorsque l on place les aliments gras ou sucrés, au fond du présentoir, rendant moins aisé l accès aux nourritures trop caloriques. D autres sont directement chargés de rendre rationnel le choix économique effectué, comme c est le cas du choix du portefeuille de titres servant à assurer la retraite qui sera versée dans plusieurs décennies seulement. Derrière les nudges, il y a ceux qui les mettent au point. Le nudger se définit comme un «architecte du choix» et il se réclame donc d une «science émergente du choix» 51. Deuxièmement, le nudger est un être étrange, simultanément adepte de la philosophie libertarienne et du paternalisme marchand. Il place donc la liberté du choix et l orientation de ces choix par autrui comme une valeur essentielle de son credo et de son activité. Libertarien, le nudger laisse les personnes ciblées choisir, y compris en prenant des options considérées comme moins bonnes selon ses vues de scientifique du choix. Paternaliste, le nudger agit dans le but explicite d amener les individus à choisir un cours d action différent de celui qu ils auraient pris et qui améliorera leur vie sans qu ils en aient compris les raisons. Troisièmement, le nudger sait que les individus calculateurs infatigables et surdoués que suppose la théorie économique n ont en aucune manière besoin de ces dispositifs ; par contre, le nudger considère que les êtres de chair et de sang qui peuplent nos sociétés ont souvent besoin d être aidés dans leurs choix. Cette dernière dimension est importante d un point de vue de la critique sociologique de l économie. En effet, en tant qu économiste comportemental le nudger admet sans détour un point important de la critique sociologique considérée jusqu ici : les êtres humains ne sont pas des homines œconomici et leurs actions ne peuvent pas être conceptualisées comme celles d acteurs rationnels, effectuant des calculs complexes sur la base de toute l information disponible et soigneusement sélectionnée. De ce point de vue, le nudger n a rien pour surprendre un lecteur de Comte, Durkheim ou Bourdieu. Mais sa position est originale en ce qu il prend acte de l asymétrie essentielle dans laquelle se 50 Richard Thaler et Cass Sunstein, 2008, Nudges. Or How to Improve Decisions, New Haven, Yale university press. 51 Ibid, p. 3, 4, 7, 11, etc.
24 24 trouvent plongés les individus dans une société organisationnelle comme la nôtre. En effet, en promouvant la liberté de choix comme doctrine politique ultime, les nudgers rendent saillant le différentiel de capacités de calcul rationnel existant entre les individus et les organisations 52. Face à la capacité collective de calcul que représente l organisation, l individu est la figure de l amateur face à l expert et, à ce titre, il court un grand risque de perdre dans la relation qu il noue avec l organisation (compagnie d assurance, choix d un traitement médical, banque à l occasion d un placement financier, etc.). Cette situation est d autant plus redoutable que l individu n est que rarement amené à prendre des choix compliqués dans ces matières et que les apprentissages coûteux pour se hisser au niveau de l expertise sont peu rentables. Enfin, les nudges ont déjà envahi la vie quotidienne. Ils existent déjà, en masse, car les organisations doivent décider, faire un choix, lorsque l individu ne fait pas ce qui est attendu de lui. Ainsi, par exemple, si l on met en place une assurance sociale dans une entreprise et qu à la fin de l année civile, la personne assurée doit renouveler son assurance à l identique ou la modifier, se pose inéluctablement la question de savoir ce que l organisation doit faire dans le cas où la personne ne fait rien. Quelle est la «règle par défaut»? Lorsque l assuré n a rien fait, doit-on déduire qu il ne souhaite plus être assuré et que l organisation doit solder son contrat? ou bien, faut-il comprendre qu il accepte tacitement la reconduction à l identique? Enfin, le nudger endosse une mission politique. En tant que libertarien, il ne souhaite pas donner plus de poids et de pouvoir au gouvernement, lequel agit par la contrainte, l interdiction et la coercition. En lieu et place, le développement des nudges permet de réduire l emprise du gouvernement sur la société : «Si les incitations et les nudges remplacent les obligations et les interdictions, le gouvernement sera tout à la fois plus petit et plus modeste. De façon à mettre les points sur les i, nous ne sommes pas en faveur d un gouvernement plus important, mais nous sommes en faveur d une meilleure gouvernance» 53. Cette formulation en faveur de la (bonne) gouvernance opposée au (toujours trop imposant) gouvernement, va de pair avec la dimension organisationnelle des nudgers. Elle va également de pair, avec une approche qui vise à dépolitiser la décision politique pour y mettre à la place de la (bonne) gestion ; aussi on comprend que les nudgers se drapent dans l a-politisme classique de l expert. Cette posture est d une grande naïveté ou d un grand cynisme : qui contrôle les nudgers? Qui décide du bien, vers lequel on va «doucement diriger» ces humains incapables de se hisser au niveau de l acteur économique rationnel qui est l idéal du nudger? Quel est ce «bien» qui ne fait pas l objet d un débat et semble admis par tous sans discuter? Si l on peut faire le bien, ne peut-on pas faire, sinon le mal, au moins un bien qui le sera d abord pour l organisation qui emploie le nudger? 52 Cela renvoie à la réflexion du sociologue James Coleman, notamment dans la quatrième partie de ses Foundations of Social Theory, Cambridge, Harvard university press R. Thaler et C. Sunstein, 2008, op. cit., p. 14.
25 25 La démarche entre de plain pied dans ce que Michel Foucault appelait la conduction, c està-dire la forme politique attachée au fait que les gouvernants conduisent les gouvernés vers une direction qu ils pensent souhaitable. Foucault examine ce type de problème, précisément au moment où il présente le marché concurrentiel comme un lieu de conduction, un lieu certes spécifique puisque l individu est conduit alors même qu on le laisse faire ce qu il préfère faire : les achats se font certes sous contrainte de revenu, mais selon les préférences autonomes et librement formées de l individu. Le nudger ne cherche ne aucune manière à limiter la concurrence. Cette dernière est supposée toujours là et son caractère bénéfique n est jamais remis en doute : la concurrence par les prix indique bien les qualités et les consommateurs irrationnels sauf à être très nombreux ne peuvent fausser le fonctionnement de la concurrence. Toutefois, la concurrence peut être biaisée en défaveur des consommateurs car : «si les consommateurs ont des croyances non complètement rationnelles, les entreprises ont souvent plus d incitations à les alimenter qu à les éradiquer» 54. Dans ce cas, il faut employer des nudges pour éviter que le gouvernement n intervienne par du contrôle et de la contrainte. Cette dernière remarque nous ramène au cœur de la Grande performation. En rapprochant les nudges des incitations, l outil par excellence de la conduction selon les vues des économistes, ou encore la conduction par l intérêt, celle à laquelle s opposent les sociologues critiques de l économie politique. Dans les chapitres précédents la question de l extension du domaine marchand a été longuement discutée : d un côté le marché est limité par les échanges à titre gratuit, dont l héritage est le volet le plus important, et par les pratiques de don ; de l autre, il est limité par l existence de transactions marchandes échappant à la théorie économique en raison de la place prise par la culture et le symbolique dans la production et la consommation des singularités. Les transferts de richesse pour cause de mort, les dons et les singularités mettent en jeu ce que Weber appelle les actions rationnelles en valeur. Avec les nudges, il s agit d actions récurrentes, mais peu saillantes, comme le fait de renouveler une assurance ou un abonnement, ou bien d actions d une grande complexité, exceptionnelles mais économiquement significatives, comme le choix des valeurs boursières dans lesquelles investir pour assurer sa retraite dans 20 ou 30 ans. Qu il s agisse de décisions infra-économiques ou supra-économiques, les nudges échappent à la conduction marchande directe au sens de laissée au fonctionnement d un marché libre et demandent quelque chose de plus : il faut un travail explicite de définition de la conduction par des dispositifs, imperceptibles à ceux qui les suivent, qui font «changer de peau» ou d identité sociale les personnes qui les emploient. Les personnes faisant usage des nudges quittent le monde des «Humains» pour devenir membres de la tribu des «Econs». Ce changement 54 R. Thaler et C. Sunstein, 2008, op. cit., p. 79.
26 26 d identité, imperceptible, sans effort, apparemment sans coût, est réalisable grâce à l ingénierie économique des nudgers qui le rend possible, sans que ces derniers aient besoin de perdre plus de temps à expliquer les éléments complexes de la théorie de la finance, de l assurance, du capital humain, etc. aux individus et, symétriquement, sans que ces derniers n aient besoin de les comprendre. La théorie économique est ainsi performée par les décisions d individus qui ne la connaissent pas, voire n en soupçonnent pas même l existence. Après la performation des acteurs des marchés financiers, ou des grandes firmes actives sur le marché des télécommunications ou sur le marché des droits à polluer, celle des consommateurs sur les marchés de la vie quotidienne : performation par le haut et performation par le bas sont donc déjà largement à l œuvre. L examen de ces différents dispositifs de performation de la théorie économique clôt-il la réflexion? C est ici que la référence à la thèse du double mouvement de Polanyi se révèle précieuse : si la thèse de Callon permet de bien comprendre la manière originale dont la théorie économique s inscrit dans l activité économique et, donc, comment la théorie économique sert à gouverner les individus par leur intérêt, doit-on abandonner tous les efforts des sociologues critiques qui ont indiqué que d autres formes de conduction existent et que leur maintien est désirable? Doit-on penser que leur œuvre est désormais sans valeur lorsqu ils proposaient de définir des arènes sociales 55 dans lesquelles l altruisme, les dons et les échanges de biens symboliques prendraient toute leur place? Il n y a pas lieu de le penser dès lors que l on considère un phénomène, aussi important que négligé, que l on peut appeler la performation axiologique de l activité économique La performation axiologique : transplanatation d organes et «nudges verts» Les dispositifs qui permettent la performation économique sont le plus souvent des «mécanismes d allocation» comme c est le cas dans la construction sociale des enchères ou de celle des marchés d appariement 56. Si les marchés sont des arènes sociales sur lesquelles ont lieu des appariements, la proposition inverse n est pas vérifiée : les arènes sociales d appariement ne sont pas toutes des marchés. Les économistes le savent bien puisqu en présentant la théorie des mécanismes d enchère, Milgrom indique qu avant la mise en place de cette structure de marché, l allocation avait lieu soit par des auditions des candidats et une sélection sur la base des projets 55 Je reprends ici le concept d arène proposé par Harrison White dans Identity and Control. A Structural Theory of Social Action, 1992, Princeton, Princeton university press, pp Les arènes sont définies comme des structures sociales visant à la pureté dans les appariements, et les questions de justice y sont importantes. J en ai proposé une application à propos de la transplantation d organes tout en marquant la différence entre les structures relationnelles centralisées (walrasiennes) et décentralisées (edgeworthiennes) dans P. Steiner, «Le marché comme Arène et les technologies sociales d appariement», Sciences de la société, P. Milgrom, 2003, op. cit., p. 35.
27 27 présentés, soit par tirage au sort, suivi de négociations entre les détenteurs des droits 57. Que se passe-t-il sur les arènes d appariement non marchandes? La thèse défendue ici, est qu une performation axiologique se développe qui performe les allocations de ressources y compris les ressources rares à usages alternatifs chères aux économistes sans passer par les mécanismes monétaires incitatifs, mais par des mécanismes incorporant des principes de justice sociale, ceuxlà même que l ingénierie économique laisse volontiers de côté 58, ou tient pour secondaire. Ces mécanismes pouvant, en outre, faire l objet d une ingénierie sociale à base de formalisation et de simulation. La performation axiologique désigne, comme précédemment, un ensemble de phénomènes redevables de la performation restreinte ; la différence tient au fait que la théorie qui est performée n est plus la théorie économique, mais les principes axiologiques que cherche à faire valoir la sociologie critique de l économie depuis son commencement. Le sujet est bien moins exploré que ne l a été la performation économique, mais il est possible d en montrer l existence et l importance de façon à donner corps à la thèse polaniyenne du double mouvement. Je prendrais ici deux exemples puisés dans le domaine de la transplantation d organes, prolongeant ainsi les premières réflexions présentées sur le sujet 59. Cela ne vient pas par hasard : la transplantation est un de ces rares cas de figure dans lequel la politique de création de marchés afin de résoudre les problèmes sociaux n a pas pris pied, à l exception de l Iran, seul pays au monde à avoir légalisé l achat et la vente des reins. La transplantation d organes repose en effet sur des échanges entre des êtres humains, sans que ces échanges soient des échanges marchands. Ces systèmes d échanges sont concernés par la question de la justice sociale, élément déterminant de leur bon fonctionnement. La création des agences de régulation de la transplantation a été liée à des problèmes de justice sociale, soit en raison d une production insuffisante de greffons (Espagne), soit en raison de dysfonctionnement dans leur allocation (États-Unis et France). Les contraintes médicales de l appariement ont fait que les transplanteurs se sont rapidement aperçus de la nécessité d élargir les ensembles (malades d un côté, organes de l autre) entre lesquels l appariement le plus efficace pouvait être réalisé. Il en a résulté la recherche d une structure dépassant le cadre d un site hospitalier isolé et, très tôt, on a vu apparaître une structure d échanges entre les centres hospitaliers pratiquant le prélèvement et 57 Ibid, p «La théorie de la fabrication des mécanismes est organisée autour des résultats. Une hypothèse centrale de la théorie est que les personnes sont attentives aux résultats, et non à la manière de les atteindre. Dans le monde réel, les processus réussissent ou échouent selon qu ils sont perçus comme équitable, simple et explicites autant de considérations difficiles à prendre en compte dans un modèle formel. Mettre à l écart de telles considérations facilite une analyse formelle mais partielle. Une fois l analyse achevée, les questions et les critères laissés de côté peuvent être examinés», Milgrom, op. cit., p P. Steiner, La transplantation d organes : un commerce nouveau entre les êtres humains, 2010, Paris, Gallimard, chapitre 5 et P. Steiner «Gift-Giving or Biomarkets? Economists and the Performation of Organ Commerce», Journal of Cultural Economy, 2010.
28 28 la greffe, comme cela a été le cas en France avec France-Transplant. En 1977, le problème de l appariement figure en ouverture du rapport. Après avoir noté que, «en moyenne, un rein est échangé chaque jour entre les villes», le rapport indique : «La notion de sélection des meilleurs receveurs s est maintenant imposée dans le monde entier. France-Transplant a montré le chemin, mais il faudra maintenir sa cohésion malgré certaines réticences qui ne sont que la conséquence de la difficile alternative entre le désir pour le malade d être transplanté le plus rapidement possible et la nécessité d assurer l offre du plus grand nombre possible de reins compatibles» 60. L Etablissement Français des Greffes (EFG), et l Agence de la biomédecine (AB) qui lui succède ont, parmi leurs tâches définies par le législateur, la gestion de la liste d attente et l élaboration d une règle impersonnelle d allocation des greffons. Le préambule de l annexe de l arrêté du 6 novembre 1996 déclare : «Les greffons prélevés sur des personnes décédées sont une ressource inestimable et rare. La répartition et l attribution des greffons sont l articulation indispensable entre le prélèvement et la greffe. Les règles de répartition et d attribution de ces greffons doivent respecter les principes d équité, d éthique médicale et viser l amélioration de la qualité des soins. Ces règles font référence aux notions de priorité et de dimension territoriale. Ces notions traduisent le souci de rechercher l équilibre entre une répartition la plus équitable possible et les contraintes techniques inhérentes au prélèvement, au transport et au maintien de la qualité des greffons». Pour bien comprendre comment s effectue la rencontre du greffon et du patient, il faut tenir compte du dispositif sociotechnique qui est à l œuvre dans cette phase. L appariement s effectue grâce à un logiciel informatique conçu pour donner les meilleurs résultats possibles à l ensemble de la transplantation. Comme sur les marchés financiers, cet appariement nécessite des logiciels capables de traiter un nombre très important de données ; toutefois, un tel dispositif d appariement comporte de nettes différences avec l appariement marchand que l on peut voir à l œuvre sur le marché boursier lorsqu il s agit d allouer des titres aux acteurs du marché. L efficience est une norme qui a cours en médecine comme ailleurs dans nos sociétés modernes et, comme dans d autres domaines, l efficience médicale peut renvoyer à différents critères. Le critère d efficience le plus général est celui du taux de survie du greffon ou du greffé. L appariement sur cette arène sociale passe par un système informatisé l application dite Cristal au centre duquel se trouve un algorithme qui met en forme une série d alternatives hiérarchisées. L arrêté du 6 novembre 1996 définissant les principes généraux de l allocation en donne la liste et précise la nature de leurs relations : (i) L inscription d un receveur potentiel est faite par une équipe médico-chirurgicale de greffe autorisée. Elle est confirmée par l EFG après 60 France-Transplant, Rapport d activité, 1977, p. 1.
29 29 examen du dossier administratif. (ii) Toute possibilité de prélèvement d organes doit être portée sans délai à la connaissance de l EFG. (iii) L EFG est chargée d appliquer les règles de répartition. Il a la responsabilité de la proposition du greffon pour un malade ou un groupe de malades dont une équipe médico-chirurgicale de la greffe a la charge. (iv) L attribution définitive du greffon à un malade est sous la responsabilité de l équipe médico-chirurgicale de greffe. Cette attribution ne peut contredire les aspects communs et spécifiques de répartition et d attribution des greffons. L équipe doit porter par écrit à la connaissance de l EFG les procédures qu elle utilise pour déterminer l attribution définitive du greffon. L algorithme utilisé met en jeu plusieurs critères de justice locale pour employer la formulation de Jon Elster 61 lorsqu il distingue le critère de compassion (donner la priorité au plus malade, même si l amélioration qui suivra est faible), le critère perfectionniste (donner la priorité au moins malade parce qu il a le plus de chance d avoir une bonne qualité de vie) et le critère d optimisation (donner le greffon au malade qui permet de maximiser l écart entre la situation pré et post-transplantation). Une hiérarchie similaire se trouve dans l algorithme américain de répartition des greffons cardiaques mis en place en 1999 avec un croisement du statut médical (super-urgence, urgence, autre) et de la distance (zone A, inférieure à 500 miles, zone B, entre 500 et miles, zone C, supérieure à miles). Le critère de compassion favorise des malades considérés comme prioritaires (types sanguins spécifiques, malades super-immunisés, jeunes ou encourant un risque vital imminent 62 ) tandis que le critère de perfectionnisme induit certains appariements de qualité exceptionnelle entre un greffon et un malade dans le cas du typage HLA pour les greffes rénales. L algorithme vise ensuite à minimiser le risque de perdre le greffon. Compte tenu de la contrainte physiologique donnée par la durée d ischémie froide (3-4 heures pour un cœur, heures pour un rein) et de la relation entre faible durée d ischémie froide et succès de la greffe, le greffon est proposé aux malades compatibles physiologiquement (groupe sanguin, compatibilité HLA pour le rein, volume de l organe, etc.) successivement dans la région où a lieu le prélèvement, puis dans la zone d ordre supérieur (l inter-région : il y en a sept), puis au niveau national avant, finalement, d être proposé au niveau international. À chaque étape, les équipes ont un délai très court (vingt minutes pour les organes thoraciques, une heure pour les reins) pour accepter ou refuser le greffon. Dans chaque cas, si plusieurs malades appartiennent à une catégorie donnée (urgence ou non), c est celui dont l inscription sur la liste d attente est la 61 Jon Elster, «Ethique des choix médicaux», dans J. Elster et N. Herpin (eds.), Éthique des choix médicaux, 1992, Arles, Actes Sud. 62. L arrêté du 2 juin 2004 retient une priorité nationale des receveurs de moins de 16 ans pour les greffons rénaux prélevés sur une personne de moins de seize ans et une priorité interrégionale pour ceux prélevés sur une personne de moins de trente ans. L arrêté du 24 août 2006 en a fait de même pour les greffons hépatiques et l arrêté du 26 février 2008 a reculé l âge limite à dix-huit ans.
30 30 plus ancienne qui a la préférence. Des collèges d experts interviennent lorsqu il s agit de placer un malade en situation d urgence ou de super-urgence, et donc de le faire accéder en priorité à un greffon. Ces collèges ont un rôle identique à celui de l équipe locale lorsque cette dernière affecte le greffon à un individu parmi le groupe de malades dont il a la charge. La présence de ces collèges d experts introduit une différence importante avec l appariement marchand dont le marché financier est l exemple topique. Dans les deux cas, l information est centralisée dans un algorithme informatique, mais alors que l appariement marchand prend soin de ne pas donner à certains des informations que d autres n auraient pas, l appariement axiologique laisse place à des collectifs d acteurs devant décider à des étapes clé du processus d appariement : sélection des malades inscrits sur la liste d attente, sélection des malades placés en urgence ou super-urgence. Conçu comme une pièce dans la série d organisations étroitement reliées et coordonnées par une Agence, le logiciel d appariement entre les malades et les greffons produit des allocations de ressources rares sans que la logique marchande n intervienne. On est dans le domaine de ce que l on peut appeler des dons organisationnels, c est-à-dire des dons qui transitent nécessairement par une ou plusieurs organisations pour passer du donateur au donataire 63. La présence de l organisation entre les deux personnes est décisive car c est cette dernière qui met en place les règles de justice locale selon lesquelles les appariements ont lieu. Au travers du logiciel qui est au cœur de l application Cristal, ce sont les principes axiologiques du don organisationnel qui sont performés. La sociologie critique de l économie s ancre donc dans des pratiques sociales précises et portées par une forme d ingénierie axiologique qui, en l occurrence, performe le don d organes, une forme originale de don organisationnel. La performation sociologique dans la transplantation prend une forme exceptionnelle dans le cas du prélèvement sur personne vivante. Face à l impossibilité de produire suffisamment de greffons par prélèvement post mortem, les États-Unis et d autres pays ont favorisé le prélèvement sur vifs. Cette stratégie ne suffit pourtant pas, et les listes d attente s allongent aux États-Unis comme ailleurs dans le monde ainsi qu on l a vu au chapitre II. D où l idée de chercher des voies nouvelles. Parmi celles-ci, l échange entre paires de donneur-receveur non compatibles mérite de retenir l attention. De quoi est-il question? Et comment fonctionne dans ce cas très particulier le dispositif d appariement mis au point par un économiste mathématicien que nous avons déjà rencontré puisqu il s agit de Roth P. Steiner, «Symbolique et échange symbolique dans la transplantation d organes», 2012, Revue française de socioéconomie, à paraître. 64 A. Roth «Repugnance as a constraint on markets», 2007, Journal of Economic Perspectives ; & T. Sönmez, M. Ünver, «Kidney Exchange», 2004, Quarterly Journal of Economics, et «A Kidney Exchange Clearinghouse in New England», American Economic Review, 2005 ; & Susan L., Saidman, «Increasing the Opportunity of Live Kidney Donation by Matching for Two- and Three-Way Exchanges», Transplantation, 2006.
31 31 Les prélèvements sur vifs interviennent quand un proche fait le sacrifice d un de ses reins. Cette structure relationnelle peut ne pas déboucher sur un prélèvement en raison d incompatibilités sanguines (A, B, AB, O) ou d incompatibilités tissulaires (typage HLA). Dans de tels cas, il y a bien un donneur et un receveur, mais l incompatibilité entre les deux rend impossible la transplantation et, donc, inutile le prélèvement. L idée a donc été proposée de faire se rencontrer ces paires incompatibles entre elles pour procéder à un commerce de donneurs entre paires. Comment procéder pour donner réalité à cette idée qui est restée pratiquement sans effet pendant une dizaine d années, bien que les médecins transplanteurs américains en recommandaient l application depuis le début des années 1990? L idée développée par Roth est de créer une base de données, idéalement à l échelle nationale, sur ces paires de donneursreceveurs non compatibles, qui serait abritée par une institution (Kidney Exchange Clearinghouse) qui centraliserait les informations et procèderaient à des allocations de donneurs entre paires de donneur-receveur incompatibles. Cette allocation reposerait sur un logiciel d appariement du genre de ceux utilisés, par exemple, pour allouer des chambres à des étudiants sur un campus universitaire. Cette institution d appariement part des choix émis par les malades, lesquels ont à choisir entre trois options : la greffe du rein suite à une procédure d échange de donneurs, une position prioritaire sur la liste d attente pour les reins obtenus par prélèvement post mortem, ou enfin attendre le tour suivant si aucune des deux options précédentes ne leur semble satisfaisante. Sur la base de ces choix, un algorithme détermine l existence de cycles (un ensemble fermé de donneurs-receveurs) ou de l-chaînes (un cycle ouvert dont le premier receveur reçoit un rein en provenance d un prélèvement post mortem et le dernier donneur voit son rein affecté à la liste d attente pour être réparti selon les critères habituels). Lorsqu un ou des cycles sont repérés, on procède aux transplantations correspondantes, puis on répète la procédure jusqu à ce que l on ne trouve plus ni cycles ni chaînes. Les simulations construites à partir des distributions statistiques des groupes sanguins dans la population et des probabilités d incompatibilité tissulaire HLA telles que données par les listes tenues à jour par l UNOS, et l expérimentation du dispositif dans l État du New Jersey montrent que, sous quelques réserves organisationnelles, le dispositif accroît sensiblement le nombre de transplantations, diminue la pression sur la liste d attente (puisque des malades dont le donneur était incompatible n ont plus besoin de s inscrire sur la liste) et améliore la position des malades défavorisés parce que leur groupe sanguin est de type O (ils sont des donneurs universels, mais ne peuvent recevoir que des reins de donneurs du même type sanguin). Il y a pourtant une contrainte importante. Lors de ces «échanges de donneurs» il faut procéder à toutes les transplantations en même temps de manière à éviter que l un des donneurs, après que son receveur non compatible ait été servi, déclare changer d avis et ne veuille plus donner un rein.
32 32 Une situation qui ressemblerait beaucoup à ce que l on appelle l opportunisme dans le commerce marchand. Les gains en termes de volume dans cette procédure particulière d appariement sont essentiellement liés à des commerces entre deux ou trois paires d une part, au volume de la base de données de l autre. Cette structure est qualifiée de marché par son auteur : cette qualification ne convient pas. D ailleurs, c est en raison de son caractère non marchand que la procédure a été légalisée par un amendement à la régulation passée en 1984 le National Organ Transplantation Act au Sénat et à la Chambre des représentants en février et mars 2007 ; c est aussi pour cette raison qu elle a pu être introduite dans la loi de bioéthique française lors de la dernière révision en La spécificité du marché en tant que dispositif d appariement est d utiliser les prix, lesquels sont chargés de véhiculer l information nécessaire aux acteurs du marché, et d y faire valoir le mécanisme d enchère. Or, il n y a ni monnaie, ni prix sur cette arène sociale. Pourquoi donc parler de marché, là où fait défaut l élément décisif de l appariement marchand? Par son travail d ingénierie économique Roth n étend pas le domaine de la théorie économique : il s avance dans le domaine de la sociologie économique en créant une arène sociale spécifique dans laquelle une forme inconnue de don organisationnel apparaît. À ce titre, Roth peut plutôt se prévaloir du fait d avoir mis en place une structure relationnelle d appariement proche du célèbre Kula ring de Malinowski ou des structures de don généralisé issues de la réflexion de Mauss. Sans la relation affective qui rapporte un malade à un proche qui veut bien donner, y compris donner à un étranger pour aider le malade, aucun malade ne peut entrer sur cette arène sociale. Ainsi, pour chaque entrant sur l Arène, existe un soubassement social sans lequel cette technologie d appariement n a aucune signification ; inversement, sans la technologie d appariement, de tels dons organisationnels ne peuvent avoir lieu. Le dispositif performe le don organisationnel sur la base des relations affectives existant entre les paires de donneurs-receveurs. On a eu l occasion de souligner plus haut combien Roth et ses collègues fonnaient de l importance aux techniques de simulation pour expliquer le fonctionnement de l ingénierie économique à la base de la performation économique. En est-il de même dans le cadre de la performation axiologique? C est bien ce que l on constate en examinant les travaux de Roth qui utilise cette technique pour montrer les bénéfices que l on peut attendre des échanges de donneurs entre paires de donneurs receveurs non compatibles. Les simulations permettent de montrer les avantages de ce dispositif en simulant les appariements selon les paramêtres biologiques qui seraient ceux des personnes présentes sur les bases de données. Elles servent également à montrer que l essentiel de ces avantages sont obtenus lorsqu on se limite à des échanges de donneurs entre trois paires,
33 33 en raison des contraintes logistiques six salles d opérations et six équipes mobilisées en même temps qu imposent trois prélèvements suivis par trois greffes. Cette manière nouvelle de faire n est pas l apanage de Roth et de ses collègues : d une manière indépendante, les professionnels français de la transplantation hépatique en ont développé les potentialités lorsqu il a fallu remplacer les protocoles d allocation des greffons aux malades et adopter le système de score MELD (Model for End-Stage Liver Disease) américain ou bien pour chercher des améliorations au système d allocation des greffons rénaux 65. Conclusion En combinant les travaux de Polanyi et de Callon et en les plaçant dans la suite de la critique sociologique de l économie, on obtient un double résultat. Premièrement, on montre que les questions soulevées par cette critique ne sont pas limitées à des formes, certes puissantes, mais révolues de la théorie économique, qu il s agisse de la théorie classique des prix ou de la théorie de l équilibre général walrasien 66. La critique sociologique de l économie porte jusqu au présent et soulève les questions qui lui correspondent : comment faire face à l emprise de la théorie économique en tant que méthode de conduction politique, désormais à l œuvre sur des domaines marchands aussi divers que puissants par leur impact sur la vie quotidienne? Que cela provienne de ces espaces marchands lointains et abstraits que sont les marchés financiers ou des architectures de choix sous-jacentes aux multiples décisions que le citoyen est amené à prendre lorsqu il fait face à des demandes organisationnelles, l empire de la théorie économique une fois cette dernière cristallisée dans les structures de marchés et les logiciels d appariement fait que le comportement intéressé rationnel devient un mode de conduction d une puissance inconnue aux sociologues critiques de l économie, de Comte à Bourdieu et Polanyi. Le fait de mettre en évidence le phénomène n est pas l un des moindres mérites de la critique sociologie de l économie dans sa dimension de sociologie de la connaissance. La capacité à mettre des mots sur le mouvement de la réalité sociale, puis de décrire les aspects essentiels de ce mouvement est une première condition de sa mise en discussion publique. Deuxièmement, la thèse du double mouvement avancée par Polanyi permet de compléter l idée de Callon sur la performation en faisant valoir une performation axiologique à côté de la performation économique qui avait jusqu ici été la seule à être examinée. Une fois prises en compte les pratiques en cours sur les 65 Les travaux de références sont ceux développés par Christian Jacquelinet et ses collègues : «Changing Kidney Allocation Policy in France: the value of Simulation», 2006, AMIA Symposium Proceeedings, «Organ Sharing and Allocartion Criteria» dans Transplant Coordination Manual, 2007 et «Règles d attribution des greffons hépatiques», 2008, Hépatologie. 66 Sur la critique de ces théories, il faut désormais se reporter à l ouvrage d André Orléan, L empire de la valeur, refonder l économie, 2011, Le seuil.
34 34 arènes sociales non marchandes, la performation peut être détachée du couple théorie économique - marché, pour être mise à profit sur des arènes on marchandes dans lesquelles on trouve des dispositifs performant les principes de justice par l intermédiaire de transferts nonmarchands de ressources rares. L existence de cette forme alternative de performation fait que la critique sociologique de l économie ne se limite pas à la dénonciation des effets négatifs de la performation économique, mais qu elle a également pour objectif de faire valoir et de faire progresser la performation axiologique, laquelle existe déjà sans avoir trouvé l appellation qui lui convient. En d autres termes, la thèse du double mouvement performatif telle que nous la voyons se développer concrètement sur les marchés et les arènes non marchandes est une des formes centrales du politique contemporain. Elle complète l approche du double mouvement qui se focalise sur les oppositions entre discours et pratiques néo-libérales d un côté, altermondialistes de l autre 67. L alternative est simple : soit on laisse se multiplier les dispositifs de conduction par l intérêt par l intermédiaire de l inscription de la théorie économique dans les logiciels d appariements marchands et les nudges, soit on souhaite maintenir une forme de pluralité entre des principes d action et on cherche alors à hisser les modes de conduction axiologique au niveau atteint par la conduction intéressée, en développant les logiciels d appariements non-marchands qui inscrivent les principes axiologiques dans les organisations et les arènes du commerce social. On peut alors s appuyer sur les développements de la sociologie des mécanismes sociaux lorsque cette dernière modélise et simule les comportements orientés vers autrui 68. En ce sens, il y a place pour le développement d une ingénierie sociologique ou, si l on préfère, axiologique, dont on a montré l existence dans le cas de la transplantation d organes, à côté du développement de l ingénierie économique à l œuvre sur les marchés financiers et les organisations, qui retient trop unilatéralement l attention. 67 C est la thèse développée par G. Dale, op. cit., 2010, chap Pour une présentation de la théorie des mécanismes dans le cadre de la sociologie analytique, voir Gianluca Manzo, «Analytical Sociology and Its Critics», 2010, Archives européennes de sociologie et Ernst Fehr et Herbert Gintis, «Human motivation and social cooperation: experimental and analytical foundations», 2007, Annual Review of Sociology.
Notes de lecture : Dan SPERBER & Deirdre WILSON, La pertinence
Notes de lecture : Dan SPERBER & Deirdre WILSON, La pertinence Gwenole Fortin To cite this version: Gwenole Fortin. Notes de lecture : Dan SPERBER & Deirdre WILSON, La pertinence. 2006.
Le scoring est-il la nouvelle révolution du microcrédit?
Retour au sommaire Le scoring est-il la nouvelle révolution du microcrédit? BIM n 32-01 octobre 2002 Frédéric DE SOUSA-SANTOS Le BIM de cette semaine se propose de vous présenter un ouvrage de Mark Schreiner
LE PROBLÈME DE RECHERCHE ET LA PROBLÉMATIQUE
LE PROBLÈME DE RECHERCHE ET LA PROBLÉMATIQUE Un problème de recherche est l écart qui existe entre ce que nous savons et ce que nous voudrions savoir à propos d un phénomène donné. Tout problème de recherche
Philippe BANCE Président du Conseil scientifique international du CIRIEC CREAM Normandie Université (Univ. Rouen)
20 ème Congrès du CIRIEC International Buenos Aires, octobre 2014 Philippe BANCE Président du Conseil scientifique international du CIRIEC CREAM Normandie Université (Univ. Rouen) 1 Hétérodoxie versus
LE CADRE COMMUN DE REFERENCE LA CONVERGENCE DES DROITS 3 e forum franco-allemand
LE CADRE COMMUN DE REFERENCE LA CONVERGENCE DES DROITS 3 e forum franco-allemand Guillaume Wicker Professeur à l Université Montesquieu - Bordeaux IV 1 Je commencerais par cette interrogation : est-il
KnowledgeManagement : Repartir de l individu.
KnowledgeManagement : Repartir de l individu. Olivier Le Deuff Ater. Université de Lyon 3 www.guidedesegares.info Le knowledge management (KM ) est un domaine souvent considéré comme récent et dont certains
La demande Du consommateur. Contrainte budgétaire Préférences Choix optimal
La demande Du consommateur Contrainte budgétaire Préférences Choix optimal Plan du cours Préambule : Rationalité du consommateur I II III IV V La contrainte budgétaire Les préférences Le choix optimal
Organisation de dispositifs pour tous les apprenants : la question de l'évaluation inclusive
Organisation de dispositifs pour tous les apprenants : la question de l'évaluation inclusive Transcription et traduction de la communication de Verity DONNELLY colloque Éducation inclusive, la question
Comment se servir de cet ouvrage? Chaque chapitre présente une étape de la méthodologie
Partie I : Séries statistiques descriptives univariées (SSDU) A Introduction Comment se servir de cet ouvrage? Chaque chapitre présente une étape de la méthodologie et tous sont organisés selon le même
Le WACC est-il le coût du capital?
Echanges d'expériences Comptabilité et communication financière Dans une évaluation fondée sur la méthode DCF, l objectif premier du WACC est d intégrer l impact positif de la dette sur la valeur des actifs.
TNS Behaviour Change. Accompagner les changements de comportement TNS 2014 TNS
Accompagner les changements de comportement TNS 2014 Comprendre et accompagner les changements de comportement Inciter et accompagner les changements de comportements des individus est un enjeu fondamental
L approche populationnelle : une nouvelle façon de voir et d agir en santé
Trousse d information L approche populationnelle : une nouvelle façon de voir et d agir en santé Novembre 2004 L approche populationnelle : une nouvelle façon de voir et d agir en santé L approche populationnelle
Manuel de recherche en sciences sociales
Résumé de QUIVY R; VAN CAMPENHOUDT L. 95, "Manuel de recherches en sciences sociales", Dunod Cours de TC5 du DEA GSI de l intergroupe des écoles Centrales 11/2002 Manuel de recherche en sciences sociales
Rédiger et administrer un questionnaire
Rédiger et administrer un questionnaire Ce document constitue une adaptation, en traduction libre, de deux brochures distinctes : l une produite par l American Statistical Association (Designing a Questionnaire),
REFERENTIEL PROFESSIONNEL DES ASSISTANTS DE SERVICE SOCIAL
1 REFERENTIEL PROFESSIONNEL DES ASSISTANTS DE SERVICE SOCIAL DEFINITION DE LA PROFESSION ET DU CONTEXTE DE L INTERVENTION L assistant de service social exerce de façon qualifiée, dans le cadre d un mandat
SCIENCES DE L ÉDUCATION
UniDistance 1 Centre d Etudes Suisse Romande Formation universitaire SCIENCES DE L ÉDUCATION En collaboration avec L Université de Bourgogne à Dijon Centre de Formation Ouverte et A Distance CFOAD UniDistance
Théorie des Jeux Et ses Applications
Théorie des Jeux Et ses Applications De la Guerre Froide au Poker Clément Sire Laboratoire de Physique Théorique CNRS & Université Paul Sabatier www.lpt.ups-tlse.fr Quelques Définitions de la Théorie des
LES CARTES À POINTS : POUR UNE MEILLEURE PERCEPTION
LES CARTES À POINTS : POUR UNE MEILLEURE PERCEPTION DES NOMBRES par Jean-Luc BREGEON professeur formateur à l IUFM d Auvergne LE PROBLÈME DE LA REPRÉSENTATION DES NOMBRES On ne conçoit pas un premier enseignement
Chapitre 16 Comment les entreprises fonctionnent-elles?
CONCEPTION ET MISE EN PAGE : PAUL MILAN 7 mai 2015 à 13:59 Chapitre 16 Comment les entreprises fonctionnent-elles? Introduction Regards croisés? car apports de la science économique (économie de la firme)
PEUT- ON SE PASSER DE LA NOTION DE FINALITÉ?
PEUT- ON SE PASSER DE LA NOTION DE FINALITÉ? à propos de : D Aristote à Darwin et retour. Essai sur quelques constantes de la biophilosophie. par Étienne GILSON Vrin (Essais d art et de philosophie), 1971.
Introduction à la méthodologie de la recherche
MASTER DE RECHERCHE Relations Économiques Internationales 2006-2007 Introduction à la méthodologie de la recherche [email protected] Les Etapes de la Recherche Les étapes de la démarche Etape
Augmenter l impact économique de la recherche :
Augmenter l impact économique de la recherche : 15 mesures pour une nouvelle dynamique de transfert de la recherche publique, levier de croissance et de compétitivité Partout dans le monde, la recherche
LA GESTION DES RESSOURCES HUMAINES Anne DIETRICH Frédérique PIGEYRE 2005, repères, La découverte
LA GESTION DES RESSOURCES HUMAINES Anne DIETRICH Frédérique PIGEYRE 2005, repères, La découverte La GRH constitue une préoccupation permanente de toute entreprise, de tout dirigeant, qu il s agisse de
MÉTHODOLOGIE DE L ASSESSMENT CENTRE L INSTRUMENT LE PLUS ADÉQUAT POUR : DES SÉLECTIONS DE QUALITÉ DES CONSEILS DE DÉVELOPPEMENT FONDÉS
MÉTHODOLOGIE DE L ASSESSMENT CENTRE L INSTRUMENT LE PLUS ADÉQUAT POUR : DES SÉLECTIONS DE QUALITÉ ET DES CONSEILS DE DÉVELOPPEMENT FONDÉS 1. Introduction Placer la «bonne personne au bon endroit» représente
Qu est-ce qu une problématique?
Fiche méthodologique préparée par Cécile Vigour octobre 2006 1 Qu est-ce qu une problématique? Trois étapes : 1. Définition de la problématique 2. Qu est-ce qu une bonne problématique? 3. Comment problématiser?
PASSEPORT INNOVATION Guide de présentation des demandes Janvier 2015
PASSEPORT Guide de présentation des demandes Janvier 2015 Le présent document a été produit par le ministère de l Économie, de l Innovation et des Exportations Coordination et rédaction Direction du soutien
L évolution (révolution) du métier d enseignant-chercheur est-elle favorable à une plus grande employabilité?
1 L évolution (révolution) du métier d enseignant-chercheur est-elle favorable à une plus grande employabilité? Prof. Gérard CLIQUET Président de la CIDEGEF IGR-IAE, Université de Rennes 1, FRANCE L année
Entraînement, consolidation, structuration... Que mettre derrière ces expressions?
Entraînement, consolidation, structuration... Que mettre derrière ces expressions? Il est clair que la finalité principale d une démarche d investigation est de faire acquérir des connaissances aux élèves.
CHOIX OPTIMAL DU CONSOMMATEUR. A - Propriétés et détermination du choix optimal
III CHOIX OPTIMAL DU CONSOMMATEUR A - Propriétés et détermination du choix optimal La demande du consommateur sur la droite de budget Résolution graphique Règle (d or) pour déterminer la demande quand
MASTER 1 MANAGEMENT PUBLIC ENVIRONNEMENTAL CONTENU DES ENSEIGNEMENTS
MASTER 1 MANAGEMENT PUBLIC ENVIRONNEMENTAL CONTENU DES ENSEIGNEMENTS Le Master 1 : Management Public Environnemental forme aux spécialités de Master 2 suivantes : - Management de la qualité o Parcours
Problématique / Problématiser / Problématisation / Problème
Problématique / Problématiser / Problématisation / PROBLÉMATIQUE : UN GROUPEMENT DE DÉFINITIONS. «Art, science de poser les problèmes. Voir questionnement. Ensemble de problèmes dont les éléments sont
Le Management selon Deming
Le Management selon Deming Une démarche complète de management, basée sur les fondamentaux de la Qualité L Association Française Edwards Deming Votre attente Comprendre mieux ce qui est derrière le nom
Délivrance de l information à la personne sur son état de santé
Délivrance de l information à la personne sur son état de santé Mai 2012 Préambule Le contenu et les qualités de l information Les modalités de la délivrance de l information L information du mineur, du
Evaluation des cursus «Information & Communication» 2009-2010
Evaluation des cursus «Information & Communication» 2009-2010 RAPPORT FINAL DE SYNTHÈSE Université Catholique de Louvain (UCL) Comité des experts : M. Pascal LARDELLIER, président Mme Martine SIMONIS,
Epargne : définitions, formes et finalités.
Epargne : définitions, formes et finalités. 1) Définitions de l épargne. Le dictionnaire Larousse définit l épargne comme une «fraction du revenu individuel ou national qui n est pas affectée à la consommation»,
Sujet de thèse CIFRE RESULIS / LGI2P
Ecole des Mines d Alès Laboratoire de Génie Informatique et d Ingénierie de Production LGI2P Nîmes Sujet de thèse CIFRE RESULIS / LGI2P Titre Domaine De l ingénierie des besoins à l ingénierie des exigences
Master Etudes françaises et francophones
Master Etudes françaises et francophones 1. modèle scientifique et profilage des contenus de la filière / Présentation et spécificités de la filière Les études romanes à Leipzig sont considérées comme
Université de Haute Alsace. Domaine. Sciences Humaines et Sociales. MASTER Mention Éducation, Formation, Communication UHA, ULP, Nancy 2
Centre Universitaire de Formation des Enseignants & des Formateurs Laboratoire Interuniversitaire de Sciences de l Education et de la Communication Université de Haute Alsace Domaine Sciences Humaines
Primaire. analyse a priori. Lucie Passaplan et Sébastien Toninato 1
Primaire l ESCALIER Une activité sur les multiples et diviseurs en fin de primaire Lucie Passaplan et Sébastien Toninato 1 Dans le but d observer les stratégies usitées dans la résolution d un problème
10 REPÈRES «PLUS DE MAÎTRES QUE DE CLASSES» JUIN 2013 POUR LA MISE EN ŒUVRE DU DISPOSITIF
10 REPÈRES POUR LA MISE EN ŒUVRE DU DISPOSITIF «PLUS DE MAÎTRES QUE DE CLASSES» JUIN 2013 MEN-DGESCO 2013 Sommaire 1. LES OBJECTIFS DU DISPOSITIF 2. LES ACQUISITIONS PRIORITAIREMENT VISÉES 3. LES LIEUX
E-COMMERCE VERS UNE DÉFINITION INTERNATIONALE ET DES INDICATEURS STATISTIQUES COMPARABLES AU NIVEAU INTERNATIONAL
E-COMMERCE VERS UNE DÉFINITION INTERNATIONALE ET DES INDICATEURS STATISTIQUES COMPARABLES AU NIVEAU INTERNATIONAL Bill Pattinson Division de la politique de l information, de l informatique et de la communication
ENSEIGNEMENT DES SCIENCES ET DE LA TECHNOLOGIE A L ECOLE PRIMAIRE : QUELLE DEMARCHE?
ENSEIGNEMENT DES SCIENCES ET DE LA TECHNOLOGIE A L ECOLE PRIMAIRE : QUELLE DEMARCHE? Les nouveaux programmes 2008 confirment que l observation, le questionnement, l expérimentation et l argumentation sont
ENQUÊTE SUR LE COMMERCE D'ESPÈCES SAUVAGES SUR L'INTERNET
1 ENQUÊTE SUR LE COMMERCE D'ESPÈCES SAUVAGES SUR L'INTERNET Introduction L Internet a révolutionné notre façon d échanger des idées, des informations et des marchandises. Tout naturellement, cette technique
Dans une étude, l Institut Randstad et l OFRE décryptent le fait religieux en entreprise
Communiqué de presse Dans une étude, l Institut Randstad et l OFRE décryptent le fait religieux en entreprise Paris, le 27 mai 2013 L Institut Randstad et l Observatoire du Fait Religieux en Entreprise
«Identifier et définir le besoin en recrutement»
«Identifier et définir le besoin en recrutement» LES ETAPES DU RECRUTEMENT Le recrutement est une démarche structurée qui comporte plusieurs étapes aux quelles il faut attacher de l importance. La majorité
CHARTE DES UNIVERSITÉS EUROPÉENNES POUR L APPRENTISSAGE TOUT AU LONG DE LA VIE
CHARTE DES UNIVERSITÉS EUROPÉENNES POUR L APPRENTISSAGE TOUT AU LONG DE LA VIE European University Association Association Européenne de l'université Copyright 2008 par l Association Européenne de l Université
Méthode universitaire du commentaire de texte
Méthode universitaire du commentaire de texte Baptiste Mélès Novembre 2014 L objectif du commentaire de texte est de décrire la structure argumentative et de mettre au jour les concepts qui permettent
Il y a trois types principaux d analyse des résultats : l analyse descriptive, l analyse explicative et l analyse compréhensive.
L ANALYSE ET L INTERPRÉTATION DES RÉSULTATS Une fois les résultats d une investigation recueillis, on doit les mettre en perspective en les reliant au problème étudié et à l hypothèse formulée au départ:
ECONOMIE GENERALE G. Carminatti-Marchand SEANCE III ENTREPRISE ET INTERNATIONALISATION
ECONOMIE GENERALE G. Carminatti-Marchand SEANCE III ENTREPRISE ET INTERNATIONALISATION On constate trois grandes phases depuis la fin de la 2 ème guerre mondiale: 1945-fin 50: Deux blocs économiques et
I) L ouverture des économies à l international
L autarcie s oppose au système du libreéchange. I) L ouverture des économies à l international A) La mesure des échanges de biens et services. La balance des transactions courantes. Cette balance retrace
Le processus de professionnalisation du cadre de santé : Cadre de santé ou Cadre de soins?
Le processus de professionnalisation du cadre de santé : Cadre de santé ou Cadre de soins? Laurent QUENEC HDU Descriptif : Le métier de cadre de santé est en constante évolution : le cadre est aujourd
Lucile Cognard. S identifier à son symptôme
Lucile Cognard S identifier à son symptôme Dans notre milieu analytique, l expression est connue : «s identifier à son symptôme». D où vient-elle, que recouvre-t-elle? C est la question que je me suis
UN PROJET SCIENTIFIQUE ET CULTUREL POUR LA SOCIÉTÉ DE LA CONNAISSANCE
UN PROJET SCIENTIFIQUE ET CULTUREL POUR LA SOCIÉTÉ DE LA CONNAISSANCE Le regroupement du Palais de la découverte et de la Cité des sciences et de l industrie en un seul établissement apporte les atouts
Synthèse «Le Plus Grand Produit»
Introduction et Objectifs Synthèse «Le Plus Grand Produit» Le document suivant est extrait d un ensemble de ressources plus vastes construites par un groupe de recherche INRP-IREM-IUFM-LEPS. La problématique
UN MBA POUR QUI, POURQUOI?
PARTIE 1 UN MBA POUR QUI, POURQUOI? L e MBA est une formation connue et reconnue dans le monde entier. Cependant, l appellation MBA n est pas un label déposé. Conséquence : l univers des MBA est un monde
Qui fait quoi sur internet?
Ans Note d éducation permanente de l ASBL Fondation Travail-Université (FTU) N 2015 8, avril 2015 www.ftu.be/ep Qui fait quoi sur internet? Analyse des inégalités sociales dans l utilisation d internet
Mon métier, mon parcours
Mon métier, mon parcours Anthony, ingénieur d études diplômé d un Master Réseaux, application documentaire, ingénierie et sécurité Les métiers de l Informatique Le domaine Sciences, Technologies, Santé
Thème 2 : Le rôle du «secteur informel» dans l intégration régionale
Thème 2 : Le rôle du «secteur informel» dans l intégration régionale 1. Le secteur informel en Afrique : définition et caractéristiques générales Le secteur informel est défini comme l'ensemble des unités
5255 Av. Decelles, suite 2030 Montréal (Québec) H3T 2B1 T: 514.592.9301 F: 514.340.6850 [email protected] www.apstat.com
Application des réseaux de neurones au plan de répartition des risques 5255 Av. Decelles, suite 2030 Montréal (Québec) H3T 2B1 T: 514.592.9301 F: 514.340.6850 [email protected] www.apstat.com Copyright c
Toronto (Ontario) Le vendredi 26 octobre 2007 L ÉNONCÉ FAIT FOI. Pour de plus amples renseignements, s adresser à :
Allocution présentée par la surintendante Julie Dickson Bureau du surintendant des institutions financières Canada (BSIF) dans le cadre du Colloque des affaires réglementaires du Bureau d assurance du
Agriculture et Finances
Agriculture et Finances Quelles régulations pour une allocation optimale des capitaux? Cahier n 12 Présentation générale du Cahier Dans les systèmes d économie de marché des pays développés comme des pays
Intervention de M. de Lamotte, président de la section sur l école et son interdépendance avec le marché
XXIII ème Assemblée régionale Europe Erevan, Arménie 3 au 7 mai 2010 Intervention de M. de Lamotte, président de la section sur l école et son interdépendance avec le marché Section Belgique/Communauté
www.u-bordeaux3.fr Master 2 professionnel Soin, éthique et santé Mention Philosophie
www.u-bordeaux3.fr Master 2 professionnel Soin, éthique et santé Mention Philosophie Une formation approfondie à la réflexion éthique appliquée aux secteurs du soin et de la santé En formation continue,
FAQ Foire aux questions. Sur cette page, vous trouverez les réponses à toutes vos questions relatives aux études de la musique en Europe.
FAQ Foire aux questions Sur cette page, vous trouverez les réponses à toutes vos questions relatives aux études de la musique en Europe. FAQ Foire aux questions POURQUOI MOI? 1. Pourquoi entreprendre des
OLIVIER BOBINEAU : L APPROCHE SOCIOLOGIQUE DES RELIGIONS
OLIVIERBOBINEAU:L APPROCHESOCIOLOGIQUEDESRELIGIONS Nousestimerionsquenosrecherchesneméritentpasune heuredepeinesiellesnedevaientavoirqu unintérêt spéculatif Durkheim,LaDivisionduTravailSocial,Introduction(1895).
Le problème de la neutralité du Net est-il réglé?
Le problème de la neutralité du Net est-il réglé? P. Maillé et B. Tuffin 22 mai 2014 Résumé Le 3 Avril 2014, le Parlement européen a apporté une définition «claire et sans ambiguïté» de la neutralité du
COORDINATION NON COOPÉRATIVE: MÉTHODES D ENCHÈRES
COORDINATION NON COOPÉRATIVE: MÉTHODES D ENCHÈRES Cours 6c Principe Protocole centralisé, un commissaire-priseur/vendeur (auctioneer) et plusieurs enchérisseurs/acheteurs (bidders) Le commissaire-priseur
Cyril HÉDOIN 12bis Grande Rue 51430 TINQUEUX 28 ans
[email protected] www.rationalitelimitee. wordpress.com Cyril HÉDOIN 12bis Grande Rue 51430 TINQUEUX 28 ans Tel : 03 26 91 87 20 Port : 06 26 96 75 28 Maître de conférences en sciences économiques
Comment s établir aux États-unis?
Comment s établir aux États-unis? Zara Law Offices 111 John Street Suite 510 New York, NY 10038 Tel: 1-212-619 45 00 Fax: 1-212-619 45 20 www.zaralawny.com 1 Introduction La récente baisse du dollar constitue
Archivage électronique et valeur probatoire
Archivage électronique et valeur probatoire Livre blanc Archivage électronique et valeur probatoire Livre blanc 2 Sommaire 1 Introduction 3 2 Archive et archivage 5 2.1 Qu est-ce qu une archive? 5 2.2
Consignes pour les travaux d actualité Premier quadrimestre
Consignes pour les travaux d actualité Premier quadrimestre Principes de base Durant le premier semestre, vous serez amenés à remettre un travail effectué en groupe. Le but de celui-ci est de s intéresser
Crédit et protection sociale en France et aux USA
Crédit et protection sociale en France et aux USA Adrienne SALA Comparant France et États-Unis, Gunnar Trumbull montre que le développement du marché du crédit à la consommation s explique par des coalitions
FORMATION CONTINUE SUR L UTILISATION D EXCEL DANS L ENSEIGNEMENT Expérience de l E.N.S de Tétouan (Maroc)
87 FORMATION CONTINUE SUR L UTILISATION D EXCEL DANS L ENSEIGNEMENT Expérience de l E.N.S de Tétouan (Maroc) Dans le cadre de la réforme pédagogique et de l intérêt que porte le Ministère de l Éducation
«POUR NOUS IL L A FAIT PÉCHÉ» Sur II Corinthiens V, 20 - VI, 2
«POUR NOUS IL L A FAIT PÉCHÉ» Sur II Corinthiens V, 20 - VI, 2 (V, 20) C est pour Christ que nous sommes en ambassade, puisque c est Dieu qui appelle par nous. Nous vous (le) demandons pour Christ, réconciliez-vous
MASTER 1 MANAGEMENT DES ADMINISTRATIONS PUBLIQUES ET DES TERRITOIRES
MASTER 1 MANAGEMENT DES ADMINISTRATIONS PUBLIQUES ET DES TERRITOIRES Libellé de l UE (Unité d enseignement) et de l EC (Elément constitutif) SEMESTRE 1 S1 : UE OBLIGATOIRES Management public et stratégie
Modulo Bank - Groupe E.S.C Chambéry - prérequis à la formation - doc. interne - Ecoute active.doc Page 1
Généralités, l'écoute active : présentation et techniques... 3 Introduction... 3 Plan... 3 La présentation de l'écoute active... 4 Définition... 4 Fondement... 4 Application... 4 de l'écoute active...
Migration: un plus pour la Suisse Relations entre État social et migration: la position de Caritas
Migration: un plus pour la Suisse Relations entre État social et migration: la position de Caritas Prise de position de Caritas_mars 2011 Migration: un plus pour la Suisse En bref: Quel est l effet de
TESTS D HYPOTHÈSE FONDÉS SUR LE χ². http://fr.wikipedia.org/wiki/eugénisme
TESTS D HYPOTHÈSE FONDÉS SUR LE χ² http://fr.wikipedia.org/wiki/eugénisme Logo du Second International Congress of Eugenics 1921. «Comme un arbre, l eugénisme tire ses constituants de nombreuses sources
Rapport d évaluation du master
Section des Formations et des diplômes Rapport d évaluation du master Philosophie, psychanalyse de l Université Paul-Valéry Montpellier 3 Vague E 2015-2019 Campagne d évaluation 2013-2014 Section des Formations
Sciences de Gestion Spécialité : SYSTÈMES D INFORMATION DE GESTION
Sciences de Gestion Spécialité : SYSTÈMES D INFORMATION DE GESTION Classe de terminale de la série Sciences et Technologie du Management et de la Gestion Préambule Présentation Les technologies de l information
CONSEILS POUR LA REDACTION DU RAPPORT DE RECHERCHE. Information importante : Ces conseils ne sont pas exhaustifs!
CONSEILS POUR LA REDACTION DU RAPPORT DE RECHERCHE Information importante : Ces conseils ne sont pas exhaustifs! Conseils généraux : Entre 25 et 60 pages (hormis références, annexes, résumé) Format d un
Conseil économique et social
Nations Unies ECE/CECI/2015/4 Conseil économique et social Distr. générale 30 juin 2015 Français Original : anglais Commission économique pour l Europe Comité de la coopération et de l intégration économiques
La supervision en soins infirmiers
La supervision en soins infirmiers (article en deux parties : version jumelée) La pratique de la supervision en soins infirmiers étant peu courante en France et les écrits la concernant de même, bien que
Instaurer un dialogue entre chercheurs et CÉR: pourquoi? Me Emmanuelle Lévesque Centre de génomique et politiques Université McGill
Instaurer un dialogue entre chercheurs et CÉR: pourquoi? Me Emmanuelle Lévesque Centre de génomique et politiques Université McGill Perceptions de perte de confiance dans la littérature récente: des exemples
Intelligence Artificielle et Robotique
Intelligence Artificielle et Robotique Introduction à l intelligence artificielle David Janiszek [email protected] http://www.math-info.univ-paris5.fr/~janiszek/ PRES Sorbonne Paris Cité
SOCLE COMMUN - La Compétence 3 Les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique
SOCLE COMMUN - La Compétence 3 Les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique DOMAINE P3.C3.D1. Pratiquer une démarche scientifique et technologique, résoudre des
POSTURE PROFESSIONNELLE ENSEIGNANTE EN QUESTION?
N 372 LAMEUL Geneviève 1 POSTURE PROFESSIONNELLE ENSEIGNANTE EN QUESTION? Le développement croissant de l usage des technologies perturbe l école dans son organisation interne, dans son rapport à la société,
Que peut nous apporter une réflexion sur nos désirs?
Que peut nous apporter une réflexion sur nos désirs? Problématique : La difficulté lorsque vous vous trouvez face à un tel sujet est de confondre le thème avec le problème du sujet. Ici le thème était
www.u-bordeaux3.fr Master recherche Histoire des mondes moderne et contemporain
www.u-bordeaux3.fr Master recherche Histoire des mondes moderne et contemporain Objectif de la formation Ce master propose une formation de haut niveau en histoire moderne et contemporaine. Il a pour objectif
Stages de recherche dans les formations d'ingénieur. Víctor Gómez Frías. École des Ponts ParisTech, Champs-sur-Marne, France
Stages de recherche dans les formations d'ingénieur Víctor Gómez Frías École des Ponts ParisTech, Champs-sur-Marne, France [email protected] Résumé Les méthodes de l ingénierie ont été généralement
Chapitre 1 Comprendre l évolution du marketing
Chapitre 1 Comprendre l évolution du marketing Ce que vous allez apprendre Définir le marketing et comprendre son rôle Comprendre les différentes évolutions du marketing Comprendre les nouveaux enjeux
PASSEPORT INNOVATION Guide de présentation des demandes Mai 2015
PASSEPORT INNOVATION Guide de présentation des demandes Mai 2015 Le présent document a été produit par le ministère de l Économie, de l Innovation et des Exportations Coordination et rédaction Direction
Comment réussir son projet de Master Data Management?
Comment réussir son projet MDM? Table des matières Comment réussir son projet de Master Data Management?...... 2 Un marché en croissance..... 2 Les démarches qui réussissent... 2 A quels projets métiers
Annexe 2 Les expressions du HCAAM sur la coordination des interventions des professionnels autour du patient
Annexe 2 Les expressions du HCAAM sur la coordination des interventions des professionnels autour du patient Dans son avis de 2012 «L assurance maladie : les options du HCAAM» qui synthétise l ensemble
quelles sont les spécificités du système de gouvernance des PME - PMI?
LA GOUVERNANCE DES PME-PMI Gérard CHARREAUX Professeur de Sciences de Gestion à 1 Université de Bourgogne, Dijon PREAMBULE Il est probable que vous vous interrogez sur l'apport des recherches en matière
LE DON : UN MODELE DE MANAGEMENT AU SERVICE DE LA COOPERATION
LE DON : UN MODELE DE MANAGEMENT AU SERVICE DE LA COOPERATION Face à une rationalisation croissante du secteur social et médico-social, accentuée par les effets de crise, comment un directeur de structure
Fiche métier : Le Community Manager
Fiche métier : Le Community Manager Le métier de Community Manager, en quoi cela consiste? 1) Un métier neuf La notion de community management étant relativement récente, il n en existe pas de véritable
