Comptes rendus bibliographiques

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1 Comptes rendus bibliographiques

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3 SARI, Camille et MEBTOUL, Abderrahmane (dir.) (2015) Quelle gouvernance et quelles institutions au Maghreb face aux enjeux géostratégiques? Paris, L Harmattan, 416 p. (ISBN ) Un livre sur le Maghreb est toujours le bienvenu, car la région manque cruellement de travaux et d analyses, les chercheurs se concentrant plus particulièrement sur un pays ou un autre. On ne peut donc que saluer l initiative des deux éminents experts que sont Camille Sari et Abderrahmane Mebtoul, qui ont réuni autant de spécialistes venus d horizons différents dont les riches formations et parcours respectifs ont produit un ouvrage remarquable sur le Maghreb, ouvrage qui fera date. La somme de travaux regroupés en deux sections la première sur la gouvernance et la seconde sur les enjeux géopolitiques éclaire de la manière la plus pertinente la situation et les perspectives de cette région qui, malgré son importance, demeure fort mal connue. Chacun, à sa manière, souligne les atouts majeurs de la région que constituent sa richesse économique et son importance géostratégique, et tous s accordent à constater que la première ne s est pas accompagnée du nécessaire développement tandis que la seconde souffre de l immobilisme et de la paralysie que rencontre le projet de construction maghrébine. Il ressort de l ensemble des travaux que les grands équilibres socioéconomiques des pays du Maghreb demeurent précaires du fait des taux élevés de sous-emploi et de chômage, des déficits criants en matière d éducation et de formation, de la diversification fort insuffisante, ainsi que de la capacité extrêmement limitée de ces pays d exporter sur le marché mondial. Les perspectives sociales et économiques sont limitées non seulement par les faibles niveaux de performance et de compétitivité des économies nationales, mais aussi par une corruption endémique et paralysante, par un divorce aggravé entre des élites politiques et financières et l ensemble de la population, qui profite peu des quelques progrès économiques ou de la manne pétrolière dont plusieurs pays bénéficient, et enfin par un secteur informel dévorant qui s est accaparé des pans entiers de l activité économique. Appelés à mettre en place des réformes de leurs institutions politiques, économiques et juridiques en vue de diminuer les risques de tensions sociales, appelés aussi à dynamiser l économie et à améliorer l attrait de leurs marchés nationaux respectifs, les gouvernements maghrébins restent néanmoins confrontés aux nombreux défis géopolitiques que la région connaît depuis les révolutions du printemps arabe. Ils doivent également faire face aux menaces que représentent la montée d un terrorisme transnational, ainsi qu à la prolifération des trafics en tous genres et aux conséquences des afflux massifs de l immigration clandestine. Tout en relevant les nombreux défis auxquels se heurte la construction maghrébine, les auteurs regrettent que le Maghreb reste l une des dernières zones non intégrées du monde ; ils soulignent l importance du regroupement régional comme seul moyen d exister dans la mondialisation et démontrent que le Maghreb a tout le potentiel pour devenir une grande puissance régionale. Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015 Pages

4 Cependant, et alors que les pays du Maghreb ne peuvent plus rester divisés devant des fléaux qui ne connaissent pas de frontières, les tensions entre les deux principaux acteurs que sont l Algérie et le Maroc sont loin de s apaiser, et le conflit du Sahara occidental demeure le principal facteur de blocage dans la construction de l Union du Maghreb arabe (UMA). Avec le chaos libyen qui ne cesse de répandre l insécurité chez ses voisins, le Maghreb continue de traverser des crises multidimensionnelles aiguës et se démène dans une transition inachevée qui éloigne la mise en place d un ensemble régional uni et cohérent, malgré la nécessité d un tel ensemble et les vœux des uns et des autres. La clarté des analyses ainsi que la qualité et l objectivité de la documentation des contributions qui forment cet ouvrage le confirment de manière éclatante et rendent la lecture du livre indispensable à tous ceux qui s intéressent à l avenir du Maghreb et veulent mieux appréhender son importance régionale et internationale. Mansouria MOKHEFI Institut français des relations internationales CHANSON-JABEUR, Chantal et SOUIAH, Sid Ahmed (dir.) (2015) Villes et métropoles algériennes. Hommage à André Prenant. Paris, L Harmattan, 288 p. (ISBN ) «Villes et Métropoles algériennes. Hommage à André Prenant» est le titre du numéro 22 des Cahiers du GREMAMO. Dans ce volume, sous la coordination de Sid-Ahmed Souiah et Chantal Chanson-Jabeur, des chercheurs ont voulu, par leurs contributions, rendre hommage à André Prenant, géographe émérite décédé. C est là une action louable à l égard d un personnage d une grande qualité humaine, qui s était pris d amour pour l Algérie, là où il avait défini des champs de recherche et rencontré des sujets d enthousiasme. L ouvrage, qui traite de la question urbaine en Algérie, abordée à travers des thématiques multiples et en s affranchissant de l angle disciplinaire unique, comprend une quinzaine d articles que regroupent trois parties où, cependant, les terrains étudiés sont souvent repris. Celui de Constantine, ville «multimillénaire» et grande métropole de la région Est, a manqué, alors qu il est sûr que, si une place lui avait été frayée, les problèmes d ensemble concernant la métropolisation auraient été bien vus. En plus, une rigueur soutenue dans le choix des textes aurait été l apport certain qui éviterait de prêter le flanc à la critique du lecteur, qui ne manquera pas de soulever le problème des contributions malvenues. 500 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

5 Dans leur démarche, les chercheurs qui ont pris l initiative de cet hommage ont voulu d emblée revenir sur la phase coloniale et le processus de mise en place d une urbanisation ex nihilo à l origine de la première fragmentation de l espace urbain. Ainsi, n ont-ils pas pu trouver mieux qu un recours à une étude sur la ville de Sétif, publiée par André Prenant en 1953, dans les Annales de géographie. Dans ce texte, l auteur s insurge contre le système colonial français, qu il dénonce en mettant à nu son caractère fallacieux pour expliquer, par exemple, que le «progrès» de l urbanisation à Sétif a fait de la ville un refuge pour les «indigènes» fuyant les campagnes par suite de la spoliation de leurs terres et des revers de la poussée progressive de la mécanisation de l agriculture en pays céréalier. Mais il observe que l installation en ville de ces ruraux révèle en même temps la vigueur de contrastes sociospatiaux catégoriels, du fait de leur précarité économique et de leur cantonnement à la périphérie de la ville, loin de la partie européenne, qui traduit l aisance manifeste de ses habitants. Par ses impressions sur l inhumanité coloniale, on ose affirmer qu André Prenant ne s est point écarté de la pensée de Pierre Bourdieu sur le fondement de l ordre colonial, qu illustre le rapport dominant / dominé, et des propos de Frantz Fanon sur Les damnés de la terre, ces paysans sans ressources qui n ont d autre recours que de se ruer vers les cités nées de la domination coloniale, pour constituer le lumpenprolétariat. Aujourd hui, dans la ville de Sétif, devenue ex-coloniale, et après plus de 60 ans, Abdel- Madjid Djenane observe que l exode rural continue et qu il n a de cesse d alimenter l accroissement démographique de cette ville, ce qui a conduit à une explosion urbaine extrêmement forte : la surface bâtie de l agglomération a été décuplée et, à sa périphérie, on voit bourgeonner un grand nombre de bidonvilles. Là encore, on est dans l image récurrente de la ville fragmentée, reflet de restructurations infécondes, parce que n ayant pu amoindrir que très peu les contrastes sociospatiaux catégoriels. Les maîtres d œuvre de l urbanisation sont actifs principalement à la périphérie, seul espace disponible pour résoudre la crise aiguë du logement et espace d enjeux où émergent stratégies et jeux d acteurs. C est certainement la raison qui explique la pléthore de textes traitant de cette portion du territoire urbain, dans les trois parties structurant l ouvrage, notamment lorsque des auteurs se sont préoccupés de la croissance urbaine et des processus d étalement qui l accompagnent. Ont été évoqués, parfois de manière répétée, l échec des instruments d urbanisme, l incohérence des politiques urbaines, les détournements fréquents des affectations des sols bref, des thèmes qui nous replongent dans des débats redondants, souvent infructueux et relevant beaucoup plus du constat que d une réflexion sur une sortie de crise. Fort heureusement, c est dans ce sens que Nadir Boumaza s est ingénié à expliquer les facteurs de crise en démontant subtilement le processus qui les a engendrés, pour finir par jeter les bases d un urbanisme qu il inscrit dans les principes universels du développement durable. On accueillera avec bonheur les propos tenus par Safi-Eddine Belili sur la croissance urbaine, à Alger, pour souligner les effets d un étalement qui tranche par ses caractéristiques, parce que lié à des projets d aménagement innovants. Pour l auteur, ces projets, luxueux, non encore visibles, permettront à la ville d affirmer son statut de métropole, à la fois nationale et internationale ; ils ne manqueront pas de produire une image contrastant avec les tissus urbains existants, ce qui pose le problème du hiatus sociospatial qui en découlera. Sur la question des prolongements de ville, on appréciera aussi le travail de Noureddine Messahel et Sid-Ahmed Souiah, qui traite de l essor économique d une ville des Hautes Plaines sétifiennes, El Eulma, anciennement Saint-Arnaud. Cette ville était autrefois un bourg semi-rural, devenu aujourd hui une plate-forme commerciale hypertrophiée, beaucoup plus conjointe d une économie Comptes rendus bibliographiques 501

6 de bazar que d une économie pourvoyeuse d emploi. Les auteurs expliquent le processus qui a conduit à son essor économique actuel, stimulateur d une urbanisation intense en périphérie. Car, affirment-ils, «rien ne la prédestinait à un tel essor», étant donné sa proximité avec la ville de Sétif, une agglomération nettement plus importante. On signalera également l intérêt que suscite la contribution de Laala Boulbir et al. sur un thème où manquent crucialement les données. Les auteurs se sont préoccupés de l offre foncière économique à Annaba, une ville industrielle qui subit, depuis quelques années, un processus de «désindustrialisation». Ils expliquent que les logiques de la gestion du foncier économique traduisent à la fois une pénurie foncière et une déficience liée à des blocages d ordres juridique et opérationnel. Ainsi, ils pointent du doigt l État «providence» et affirment que ce dernier semble encore hésiter à penser le territoire en fonction de ses forces vives. Il y a lieu de ne pas oublier l importance d un sujet qui s inscrit dans la problématique concernant l émergence de la conscience patrimoniale, à travers la préservation du vieux bâti. C est d ailleurs le souci qui a animé Sid- Ahmed Souiah et Ahmed Hamdaoui, à propos du patrimoine urbain du centre-ville d Oran, hérité de la période coloniale française et des legs espagnols et ottomans. Dans leur travail, les auteurs ont insisté sur la préservation de ces héritages, en faisant valoir l intérêt de la patrimonialisation par la réhabilitation et la restauration, afin de perpétuer la mémoire collective. Une description fine de ce patrimoine leur a permis de souligner sa richesse et les différentes centralités qui ont marqué l histoire urbaine de la ville d Oran. Cependant, c est sur le patrimoine datant de la colonisation française, autrefois chasse gardée des Européens, que les auteurs se sont le plus appesantis et ont souligné le clivage entre cette population et la communauté algérienne reléguée aux portes, une logique de l ordre colonial, un système qui ne pouvait pas s accommoder d une cohabitation des populations européenne et autochtone, mais, oui, du confinement de l indigène dans la condition d un être inférieur et pernicieux. Salah BOUCHEMAL Université Larbi Ben M hidi Laboratoire RNAMS VIDAL, Laurent et MUSSET, Alain (dir.) (2015) Les territoires de l attente. Migrations et mobilités dans les Amériques (XIX e XXI e siècle). Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 304 p. (ISBN ) Depuis la publication des ouvrages de penseurs tels que John Urry (2007), Mimi Sheller (2011), Zigmunt Bauman (1999) et Tim Creswell (2006), le paradigme du mobility turn a connu un engouement sans précédent dans les sciences sociales, et plus particulièrement en géographie. 1 1 Un exemple remarquable de l influence de ce paradigme s avère être The Routledge Handbook of Mobilities, publié en La plupart des auteurs des articles de cet ouvrage sont des géographes qui travaillent sur différentes facettes des mobilités (tourisme, migrations, technologies, transports, urbanisme, etc.), et ce, dans une approche postmoderne. 502 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

7 En tant que concept englobant les flux et mouvements de personnes, de biens, d information et d images, le mobility turn a pour objet de capter les spécificités de l ère de l hypermobilité. Plus récemment, s en est suivie une vague de travaux proposant une critique du paradigme, notamment son inattention au territoire, sa généralisation de l accès à la mobilité comme marqueur des inégalités et la conceptualisation de la mobilité comme mode de vie présupposé supérieur (Faist, 2013). Par ailleurs, les géographes ont développé des propositions quant aux manifestations connexes au mobility turn, dont l immobilité, les frictions et les turbulences dans le mouvement. C est dans ce contexte que Laurent Vidal et Alain Musset nous proposent de porter le regard sur le revers du monde en mouvement dans lequel nous vivons et de nous arrêter sur le phénomène de l attente, lequel, soutiennentils, doit être abordé dans son support territorial. En positionnant l attente comme le pendant incontournable de la mobilité, Vidal et Musset développent ainsi un projet intellectuel d une grande envergure. En effet, si l accélération du monde et la multiplication des formes de mobilité caractérisent l ère de la mondialisation, l immobilité dans la mobilité, ou l attente dans la mobilité, n en demeure pas moins tout aussi cruciale et révélatrice de l expérience humaine collective. Il n y a pas de mobilité sans attente, sans «temps morts», nous disent les auteurs. Le développement conceptuel de l attente est ici situé dans l espace comme lieu d interactions et de formation des identités. Les territoires de l attente de distinguent ainsi des non-lieux de Marc Augé (1992), puisqu ils sont porteurs de dynamiques et d interactions qui leur sont propres, produisant ainsi de l identité. Or, le territoire se distingue du lieu de l attente, espace déjà prévu pour la gestion de l attente (camps de réfugiés, lieux de quarantaine, centres de détention). Un territoire de l attente peut s avérer improvisé et non structuré ; les territoires de l attente sont ainsi plus ou moins institutionnalisés. Par exemple, ces territoires peuvent prendre la forme d un lieu public où se rassemblent des travailleurs migrants de manière spontanée, d un refuge d aide aux migrants né d une initiative citoyenne, de transports collectifs ou de quartiers défavorisés. Dans tous ces lieux, des gens vivent l attente d une mobilité géographique et / ou sociale. Enfin, «lorsqu une situation d attente s impose dans un espace, jusqu à en modifier le sens et l usage, de manière éphémère ou plus durable, nous parlons de territoires de l attente.» (p. 295). Cet ouvrage est le produit du projet de recherche Territoire de l attente (TERRIAT) (financé par l Agence nationale de recherche, France) mené par Vidal et Musset avec une équipe internationale et interdisciplinaire ([En ligne]. Collectivement, l équipe a réfléchi au concept du territoire de l attente afin d éclairer différents objets de recherche au cours des XIX e, XX e et XXI e siècles, relevant ainsi le défi de montrer les continuités, les spécificités et les ruptures dans la gestion et l expérience de l attente. Les analyses empiriques portent sur les Amériques, avec une attention spéciale pour le Brésil et d autres travaux sur le Mexique, le Chili, l Argentine, les États-Unis et le Canada. Ces regards croisés dans le temps et l espace contribuent à l édification de l argumentaire et à la pertinence du cadre conceptuel proposé pour l analyse de l attente comme concept essentiel pour la compréhension des mobilités. L ouvrage se structure en cinq parties, comportant un total de 17 chapitres. Après l introduction générale, qui présente le concept fondateur du projet, lequel soustend l ensemble de l ouvrage et en guide les analyses, une première partie s intéresse à la généalogie et aux enjeux des situations d attente. La seconde partie aborde la notion de territorialité de l attente («Quand l attente définit le territoire»). La troisième met en question les pratiques sociales et jeux spatiaux dans les territoires de l attente alors que la quatrième aborde les identités en question dans les territoires de l attente. Enfin, la dernière partie élargit l application du concept en Comptes rendus bibliographiques 503

8 proposant des chapitres réunis sous les thèmes de mémoire, de patrimoine et de muséalisation des territoires de l attente. Une conclusion générale synthétise la notion de territoires de l attente en dix points. Les chapitres sont signés par des auteurs qui sont géographes, sociologues, historiens, architectes, littéraires, anthropologues, urbanistes et ethnologues. Les territoires de l attente étudiés incluent les lieux de mise en quarantaine des migrants ou des malades, les refuges pour migrants, les lieux publics (rues, parcs), les transports en commun (métro), l autoroute, les quartiers défavorisés, les bidonvilles, les ponts de navire, les frontières, etc. Les analyses portent sur la gestion de l attente par différents acteurs, le vécu de l attente et les imaginaires de l attente. Une force indéniable de l ouvrage est sa cohérence et l apport de chacun des chapitres au développement du concept et de son application. L ouvrage est ainsi parsemé de nouveaux développements conceptuels qui émergent des différentes analyses, toutes logiquement ancrées dans les principes fondateurs élaborés par Vidal et Musset dans leur introduction. En plus de faire voyager le lecteur dans différents territoires de l attente, la lecture de l ouvrage suscite une réflexion approfondie sur notre monde et son rythme effréné. Le savant et exhaustif maillage de références scientifiques (dans plusieurs langues) et littéraires plonge le lecteur dans un examen et une réflexion sur sa propre expérience de l attente. Ainsi, les auteurs réalisent le tour de force de pacifier le lecteur et de le réconcilier avec l attente comme phénomène vécu au quotidien et comme potentiellement porteur d apprentissage et de créativité. Beiret, Vidal et Ribeirot (troisième chapitre) disent avec éloquence, au sujet des instruments technologiques qui meublent nos vies pour réduire notre sensation d attente, que même si «leur bénéfice à court terme est évident, [ ] cette technologie tend à amenuiser la capacité des êtres à méditer (une pratique qui nécessite une «temporalité suspendue»)» (p. 39). Ce qui frappe le lecteur, au-delà de la réflexion personnelle que suscite le livre, c est la complexité des modes de gestion de l attente et la multiplicité des expériences intimes qui se dégagent de l ouvrage dans sa totalité. L attente, expérience humaine universelle, est révélatrice de modes d organisation sociale et de gestion des populations. Étant donné sa portée théorique avérée, cet ouvrage fera sa place en tant que jalon marquant pour les sciences sociales. La démarche des auteurs s apparente à celles de Halbawchs, Ricoeur et Augé sur la mémoire et l oubli. Comme les auteurs le disent à juste titre, «si on a rendu à l oubli la place qui était la sienne dans la construction des mémoires individuelles et collectives, il est temps de faire de même pour l attente dans les pratiques et les imaginaires de la mobilité» (Vidal et Musset, chapitre II, p. 27). En somme, il s agit d une œuvre qui pousse la réflexion sur les territoires, la mobilité et l attente, des concepts situés à un carrefour incontournable et porteur pour l avenir des sciences sociales. On ne peut que se réjouir qu un ouvrage d une aussi grande portée rejoigne bientôt un plus large public dans sa traduction vers l anglais, qui sera publiée en 2016 chez Cambridge Scholars Press. Références AUGÉ, Marc (1992) Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. Paris, Éditions du Seuil. BAUMAN, Zigmunt (1999) Les coûts humains de la globalisation. Paris, Hachette Littérature. CRESSWELL, Tim (2006) On the move: Mobility in the modern western world. New York, Taylor & Francis. FAIST, Thomas (2013) The mobility turn: A new paradigm for the social sciences? Ethnic and Racial Studies, vol. 36, n o 11, p Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

9 SHELLER, MIMI (2011) Cosmopolitanism and mobilities. Dans Magdalena Nowicka et Maria Rovisco (dir.) The Ashgate Research Companion to Cosmopolitanism. Farnham, Ashgate Publishing, p URRY, John (2007) Mobilities. Cambridge (Angleterre), Polity Press. Danièle BÉLANGER Université Laval COURNIL, Christel et VLASSOPOULOS, Chloé (dir.) (2015) Mobilité humaine et environnement. Du global au local. Versailles, Éditions Quae, 416 p. (ISBN ) Cet ouvrage est une extension du projet de recherche Exclim, qui étudiait des crises climatiques et leurs conséquences sur les mouvements des populations concernées. Sur la base de ces travaux, les coordonnateurs, accompagnés de 20 auteurs, ont élargi leurs champs d investigation afin d exposer et de rendre explicite la diversité des déplacements des populations, induits par des phénomènes climatiques. Sont pris en compte les déplacements à grande échelle, les migrations volontaires, les déplacements permanents, les évacuations volontaires ou forcées ainsi que les mouvements liés aux «troubles sérieux à l ordre public». Cette diversité est agrégée par l intermédiaire d une problématique accessible. Les migrations de populations réfugiées, migrantes ou déplacées ne sont-elles pas influencées, outre les changements climatiques, par des facteurs économiques, sociaux ou pour le moins politiques? Bien qu il reste de nombreuses pierres d achoppement au sujet de la définition des termes employés par les multiples intervenants sur les phénomènes de migration induits par l évolution climatique, les faits migratoires pour des raisons climatiques demeurent une réalité en progression constante. Des millions de personnes sont concernées par de tels mouvements. Il est important pour les auteurs que ces flux, qui vident certains territoires et qui produisent une pression démographique sur les territoires d accueil, puissent être abordés avec suffisamment d information pour qu il soit possible de proposer des réponses viables aux migrants, aux déplacés ou aux réfugiés pour causes climatiques. Les axes développés dans la première partie de cet ouvrage apportent un fond de connaissance aux personnes curieuses des phénomènes de populations déplacées, migrantes ou réfugiées. Les actions des organismes institutionnels, les imbrications, les difficultés ou les méandres administratifs, politiques et diplomatiques mettent en relief la complexité de toutes les options de gestion et de réponse, que ce soit par les gouvernements, les organisations internationales ou l Union européenne. Les migrants environnementaux et les droits de la personne sont présentés par le prisme des disparités des réponses pouvant être apportées en fonction des contextes et des causes climatiques. Pour parvenir à des prises en considération efficaces, les intervenants doivent comprendre, coordonner et coopérer, tout en incluant les origines diverses, les capacités d accueil, la gestion des terres, ainsi que la protection et la vulnérabilité des individus. Le rôle des États, les politiques Comptes rendus bibliographiques 505

10 publiques, les capacités de réponse et les réalités internes s ajoutent à l action des intervenants, qu ils complexifient à souhait. Les organisations internationales, telles que l Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), sont mises en avant dans l œuvre entreprise pour parvenir à des solutions viables pour les populations devant fuir leur lieu originel de vie. La seconde partie du livre nous plonge dans le cadre concret des réalités des migrations, des flux des populations et des difficultés à saisir toutes les dimensions des multiples phénomènes sources des déplacements parfois massifs de population. Les catastrophes, les tendances climatiques, les coercitions sociétales ou les affrontements sont autant d étincelles qui engendrent des mobilités parfois sur des distances extrêmement longues. L éventail des exemples est des plus ouverts. Il nous fait découvrir des déplacements internes en Grèce, en Turquie, en France ou au Mali pour des causes de nature climatique. Par ailleurs, lorsque les mouvements impliquent le franchissement d une frontière terrestre ou maritime, des problèmes relatifs à l accueil d immigrants se posent parfois de manière extrêmement tendue, même si les populations victimes de la montée des eaux ne sont en rien responsables. Ces exemples montrent l impossibilité de proposer des réponses toutes faites, ainsi que la nécessité d écoute et d observation tant de l évolution du climat que des mouvements sociétaux. En outre, ils nous informent par les faits sur la mondialisation des migrations écologiques ou, tout au moins, des migrations induites par les modifications rapides du climat et, par contrecoup, des écosystèmes. Ils nous informent aussi sur la nécessité que les acteurs institutionnels locaux et internationaux parviennent à s entendre sur les actions à prendre. les réalités, les positionnements politiques, idéologiques, économiques et sociologiques aurait apporté une dimension projective affirmée à cet ouvrage. En outre, les cadres disciplinaires auraient été dépassés par une construction collective de nature coopérative, mettant en synergie, de manière contextuelle, les spécificités de chaque discipline. Néanmoins, l ouvrage s avère enrichissant. Il nous informe en exposant, en rendant accessibles et en disséquant les méandres des organisations internationales dans leurs investissements en faveur des déplacés, des migrants ou des réfugiés essentiellement pour des causes climatiques. Il nous met face à la complexité de toute intervention, que ce soit pour la gestion des mobilités induites par des conflits, des catastrophes ou des phénomènes spécifiques comme l évolution climatique. Par ailleurs, les exemples explicitent, imagent et soutiennent la complexification exponentielle des axes de gestion de ces différents mouvements de population, du niveau local au niveau global. Yannick BRUN-PICARD École maternelle et primaire La Peyroua À notre sens, un chapitre transdisciplinaire de nature systémique au sein duquel auraient été synthétisés les causes, les conséquences, les pistes, les moyens d intervention, les acteurs, 506 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

11 Orfeuil présente un texte extrêmement bien construit. En sept chapitres écrits «serrés», il situe le lecteur par un exposé d une qualité pédagogique évidente. Il conduit littéralement le lecteur à saisir et comprendre le sujet et l amène ainsi à appréhender, tant le thème, que le message qu il livre dans la section finale «Perspective». Tout lecteur en sortira plus averti de la complexité de la situation et du fait que, somme toute, «la mobilité n est pas qu une question de transport». ORFEUIL, Jean-Pierre et RIPOLL, Fabrice (2015) Accès et mobilités. Les nouvelles inégalités. Gollion, Infolio, 211 p. (ISBN ) Voici un bouquin, style livre de poche, qui surprend et s avère un outil d une grande utilité pour tout lecteur intéressé par la thématique de la mobilité des personnes dans son caractère multidimensionnel. La mobilité dont il est question s avère être la facilité à se déplacer en milieu urbain et territorial pour avoir accès aux ressources des lieux afin d y vivre avec décence et satisfaction. Les deux auteurs sont de formations différentes. Orfeuil y est présenté comme professeur émérite et chercheur de l Institut d urbanisme de Paris, associé au sens large au domaine de la socioéconomie. Ripoll, géographe de formation, œuvre entre autres dans le secteur des mouvements sociaux se rapportant aux inégalités. On pourrait supposer, au départ, que le but de l ouvrage est de susciter le débat afin de confronter les opinions et d en faire ressortir la plus forte ou la plus éclairante. Il n en n est rien. En effet, dans leurs exposés respectifs, les auteurs arrivent, de façon croisée, à bien définir leurs termes, avec tenants et aboutissants, et à exposer leurs concepts et leur vision. Ils s appuient sur une solide littérature et sur leur expertise de chercheurs. Le texte de Ripoll se présente en quatre chapitres. Il s agit d un texte à la fois documenté et critique, où l auteur argumente avec force sur le thème de la mobilité, dans un sens élargi, issu de la discipline géographique dans ses aspects humains et sociaux. Dans plusieurs paragraphes, Ripoll examinele sens exact de la terminologie appliquée à la mobilité et amène le lecteur à être plus prudent, plus averti de la chose. Son chapitre sur les inégalités sociales et spatiales, donc sur la mobilité qui s y manifeste, est porteur. Dans sa présentation, il offre au lecteur une interrogation valide qui éclaire. Globalement, ce livre s inscrit dans la tendance dissociant, jusqu à un certain point, le thème de la mobilité de celui du transport, un lien désormais dépassé dans le développement et l aménagement des villes et des régions. Quant à savoir comment, et qui, devrait s assurer de cette autre façon de concevoir et de faire, le débat demeure entièrement ouvert. Nous nous permettons de faire une recommandation aux lecteurs. Il n est pas inutile d entreprendre la lecture en allant directement à la dernière section du livre, l épilogue, avant de s attaquer à l ouvrage. Ces quelques lignes, bien rendues, permettent de mieux connaître le cheminement professionnel et personnel des auteurs et de mieux saisir, comprendre et assimiler leurs exposés, de même que les valeurs sous-tendues. Marcel POULIOT Université de Sherbrooke Comptes rendus bibliographiques 507

12 La route touristique paraît finalement bien diverse dans ses formes. Évidemment linéaire, elle est un itinéraire à suivre, partiellement ou totalement, en une ou en plusieurs fois. Elle est représentée ici par les exemples de la route des vins (Alsace, Californie), de la Grande Route des Alpes, par des sentiers et des chemins très anciens (Saint-Jacques de Compostelle) créés récemment sur la base d une route historique (Costa da Lagoa), ou encore en devenir (canaux de Bretagne). BOURDEAU, Laurent et MARCOTTE, Pascale (dir.) (2015) Les routes touristiques. Québec, Presses de l Université Laval, 254 p. (ISBN ) Par son thème attrayant, par la pluridisciplinarité qu il propose, avec une vingtaine d auteurs aux approches variées (géographie, histoire, sociologie, ethnologie, littérature, psychologie) et par les régions abordées (France, Europe, Canada, Brésil et Chili), cet ouvrage 2 s avère d une réelle richesse et d une grande qualité d édition et d impression, malgré l absence d une conclusion et de renseignements sur les auteurs (discipline scientifique, établissement d exercice, voire statut). À une introduction d une ampleur scientifique notable (Pascale Marcotte et Laurent Bourdeau) font suite 14 chapitres consistants, aux argumentaires plutôt économiques, plutôt écologiques, plutôt sociaux et culturels ou plutôt politiques. Cherchant à analyser le rôle et la perception de la route touristique, ainsi que son rôle dans le développement économique et social et dans la protection des patrimoines, les auteurs apportent divers éclairages pages contenant 19 cartes, 30 photos, 4 graphes, 2 croquis, 5 tableaux et 25 pages cumulées de bibliographie. Plus surprenante est l organisation que peut prendre la route touristique sous forme d un réseau de points : ainsi en est-il de la Route des villes d eaux, qui met en contact et relie des stations thermales, sur le papier, et que la clientèle fréquente éventuellement d une année à l autre (Marie-Ève Férérol) ; ainsi en est-il aussi de ces «tournées» commémoratives militaires, de quelques jours mais régulières, de Canadiens sur des lieux dispersés et éloignés dans l espace et dans le temps (Jean Martin). Au-delà, en matière d interactions réseauxterritoires, quelle est la contribution de cet ouvrage? Dans le sens de l action des territoires sur ce type de réseau, on note bien que, par le biais de la route touristique, des acteurs contribuent à une mise en tourisme de lieux, d espaces et de territoires. Ainsi, le chemin de Saint-Jacques estil mis en exergue, parcouru avec lenteur à travers des paysages «ordinaires». Mieux appréhender les paysages d une région à traverser est un des buts de la Via Alpina (Sébastien Nageleisen) ou de la Grande Route des Alpes (Pierre-Olaf Schut et Eric Levet-Labry), laquelle, si elle a permis d ouvrir des liaisons entre vallées, eut néanmoins comme objectif premier de considérer le déplacement comme une activité touristique et non pas comme un instrument de développement économique. Dans un genre différent, les visites commémoratives canadiennes mettent en tourisme des lieux de guerre, faisant aussi de leurs résidants actuels de nouveaux touristes. 508 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

13 Plus récemment et en Amérique, c est la route du vin qui se met au service d un tourisme gastronomique et de ventes directes à la propriété grâce à une promotion organisée des destinations viticoles et d activités ludiques (œnotourisme en Californie, Sophie Lignon- Darmaillac) : l économique l emporte sur tout pour valoriser un produit, des entreprises ou un territoire, et la coordination des acteurs locaux est le facteur essentiel. La patrimonialité est un marqueur fort de l itinéraire culturel (Sylvie Miaux) et le rôle identitaire attribué à la route touristique ressort fortement. Quand l Europe soutient le développement d itinéraires, il s agit bien d un projet politique destiné à promouvoir les fondements de l identité et de la citoyenneté commune de ses habitants, à inciter ceux-ci à redécouvrir leurs racines et à faire de l itinéraire un porteur de valeurs (dialogue, participation, égalité dans la diversité) (Eleonora Berti) ; quand la route touristique actuelle se calque sur l itinéraire qui fut vecteur de colonisation et de développement (Virgínia Gomes de Luca et Alina Gonçalves Santiago), le lien patrimonial est évident. L inscription au Patrimoine mondial a incité les autorités de La Chaux-de- Fonds et du Locle à créer une «route» (Nicolas Babey et François H. Courvoisier), et dans le cas des stations thermales, ce sont les acteurs locaux qui tentent, en réponse à une crise aiguë, de les revitaliser autour du bien-être, de la remise en forme et du patrimoine. Avec le chemin du Bio-Bio (Hugo Capellà Miternique), est abordé le parcours symbolique de cet itinéraire fluvial considéré par son peuple à la fois comme voie d articulation du territoire, qui en est devenue plus tard une limite marginale, et comme marque de mémoire. Étonnants sont les rapprochements faits et les coïncidences constatées avec le chemin de Saint- Jacques, pourtant dans l autre hémisphère, en Europe et sur le temps historique long De même, l imaginaire géographique fut, parmi d autres facteurs, un moteur des grands voyages historiques (Marco Polo, chemins d Orient, Grandes Découvertes), comme il est de nos jours moteur du tourisme international et acteur essentiel d une mondialisation qui suppose le respect de l autre (Guy Mercier). L essor du tourisme d exploration (slow tourism) se trouve soudain confronté au rôle joué actuellement par les nouvelles technologies de communication (téléphone portable, GPS, etc.) qui tendent à ôter au touriste toute part d incertitude et d inconnu dans ce qui est pourtant attendu comme un lieu et un moment d expérience personnelle. La route ainsi aseptisée n est-elle pas alors un risque pour l existence même du tourisme (Richard Voase)? Quant à l action du réseau sur les territoires et des routes touristiques dans le développement local, elle apparaît finalement classique, avec des retombées économiques positives, mais assez faibles : réelles et rapides pendant quelques années avant de décliner ensuite (La Chaux-de-Fonds) et, sur un temps plus long, réelles en matière de regain d attrait économique et de valorisation du patrimoine (stations thermales). L ouvrage fournit également de quoi alimenter la connaissance en matière de structuration des territoires : notamment en matière d ouverture (Santa Catarina) ou de fermeture (par sanctuarisation et préservation à Costa da Lagoa Alina Gonçalves Santiago et Gabriel Santiago Pedrotti), en matière de production de territoire (territoire œnotouristique autour d entreprises ou de patrimoine et de paysages), en matière de rééquilibrage touristique souhaité (les canaux de Bretagne considérés comme épine dorsale d un tourisme intérieur breton Manuelle Aquilina et Claire Mahéo). Tant par chacun de ses articles que par la connaissance du tout et de ses contributions, l ouvrage Les routes touristiques constitue une belle référence. Jean VARLET Université de Savoie Comptes rendus bibliographiques 509

14 ARCAND, Sébastien et GERMAIN, Annick (dir.) (2015) Travailler et cohabiter. L immigration audelà de l intégration. Québec, Institut national de la recherche scientifique et Presses de l Université Laval, 270 p. (ISBN ) Cet ouvrage collectif nous propose un regard inédit sur l intégration des immigrants en privilégiant l étude de la cohabitation au travail et au sein de l espace urbain. Cette approche dynamique et spatiale aborde ainsi l intégration comme un processus relationnel se déployant entre immigrants et natifs d origines variées dans différents espaces où ils se côtoient. À travers son introduction, ses dix chapitres et son bref épilogue, le livre a pour objectif d explorer la trilogie ville-travaildiversité. Conjointement, les auteurs des chapitres visent à sortir des sentiers battus de la recherche sur l immigration et l intégration, en abordant les acteurs de la diversité en tant que porteurs de transformations urbaines. Ce pari est bien relevé et les chapitres de l ouvrage contribuent chacun à sa façon à l élargissement de l étude de l immigration, de la diversité et de l intégration en contexte urbain. Dans la première partie de l ouvrage, qui porte sur les parcours professionnels et l insertion, la définition de «l intégration réussie» du point de vue des immigrants est judicieusement explorée (chapitre I). Alors que le livre dans son ensemble porte sur Montréal, on y trouve une comparaison intéressante entre le Québec et la Colombie-Britannique. Les résultats montrent que le contexte linguistique du Québec et le choix que font ses immigrants en matière de qualité d emploi contribuent à des indicateurs d insertion différents qui, a priori, semblent plus favorables dans l ouest du pays (chapitre III). La deuxième partie privilégie l analyse spatiale et aborde les thèmes de la fluidité, de la convivialité et de l inconfort dans l espace urbain de Montréal. Le chapitre conclut que l espace immobilier montréalais témoigne d une plus grande ouverture à la diversité et à l insertion que le marché du travail et la sphère identitaire (chapitre V). La recherche portant sur les interactions dans les espaces publics souligne la nécessité de présenter des résultats équilibrés entre succès et tensions que suscite la diversité en milieu urbain (chapitre VII). La troisième partie se penche sur les espaces commerciaux ; elle comporte un chapitre sur Toronto (chapitre VIII) et deux autres sur Montréal qui mettent en exergue les lieux de consommation comme espaces stratégiques de la cohabitation des milieux urbains multiethniques (chapitres IX et X). Plusieurs chapitres de l ouvrage mobilisent les données du questionnaire long du recensement de 2006 (chapitres II, V, VI et VII) et nous rappellent combien ce genre d études fines et exhaustives sur la diversité et l immigration seront désormais difficiles à effectuer avec l abandon du questionnaire long en Certains auteurs utilisent d autres enquêtes nationales réalisées par Statistique Canada alors que d autres ont recours à des données qualitatives issues d entretiens, de conversations informelles ou d observation participante dans des lieux publics. À la fois cohérent et original, cet ouvrage ouvre la voie à une nouvelle génération d études sur la ville et la diversité dans ses espaces tels le 3 Le questionnaire long a été réinstauré en 2016 par le gouvernement de Justin Trudeau. 510 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

15 quartier, le lieu de travail, le parc public ou les commerces. À l ère des dérapages et de l instrumentalisation politique de symboles de la diversité, les analyses proposées ici témoignent des multiples processus et chemins qui permettent la cohabitation et la cohésion au sein des espaces urbains caractérisés par la diversité. Repenser l intégration en tant que dynamique sociale, urbaine, spatiale et en constante mutation est impératif à une époque où les idéologies tendent à écarter la science, risquant ainsi de créer d inquiétantes incompréhensions et divisions. Danièle BÉLANGER Université Laval POLÈSE, Mario, SHEARMUR, Richard et TERRAL, Laurent (2015) Économie urbaine et régionale. Géographie économique et dynamique des territoires. Paris, Economica, 416 p. (ISBN ) La quatrième édition de ce livre connaît un changement de sous-titre puisque l expression «Géographie économique et dynamique des territoires» s est substituée à «Introduction à la géographie économique» qui a accompagné, pour la seconde et la troisième éditions, le titre principal inchangé : «Économie urbaine et régionale». De même, Laurent Terral a rejoint Mario Polèse, auteur dès l origine, et Richard Shearmur, lui, depuis la seconde édition. Cette évolution n est pas anodine, premièrement, puisqu elle dénote, la prise en compte par les auteurs des évolutions institutionnelles marquées d un côté par la décentralisation, soit le transfert de compétences aux niveaux infra-étatiques, et de l autre par l intégration des États dans des ensembles supranationaux auxquels certains pouvoirs étatiques sont transférés. Ces dynamiques tendent à rendre plus difficile la lecture des faits, notamment la distinction entre l aménagement du territoire (top down) et le développement local (bottom up). Ensuite, l arrivée de Terral enrichit le contenu de l ouvrage par l intégration, comme thème, du rôle de la maîtrise de l information et de la connaissance dans le développement territorial (chapitre IX). Ce classique de la géographie économique, qui a le mérite de rassembler en 416 pages l essentiel du champ, conserve ses qualités pédagogiques, même si le lecteur regrettera que certains tableaux ou figures soient rendus peu lisibles par une taille trop réduite (figure 5.1, p. 139, par exemple) ou que des maladresses de composition gênent la lecture, quand la figure censée accompagner le texte et en faciliter la compréhension se trouve à la page précédente ou suivante (plusieurs cas). Enfin, quelques figures orphelines émaillent la progression, ce qui n est pas très pédagogique... L éditeur eût été inspiré de mieux traiter ce texte de qualité. La première partie aborde la thématique de l urbanisation comme mode d organisation de l espace par des sociétés soumises aux contraintes de la distance et de l étendue. Après avoir examiné les causes économiques de l organisation spatiale polarisée par les villes et de l accélération récente de la croissance des villes, notamment à travers un exposé clair des concepts-clés d économies d échelle et d agglomération, les auteurs soulignent que le développement des technologies de l information et de la communication, pourtant porteuses à première vue d une abolition de la distance, n induisent pas la dispersion attendue et Comptes rendus bibliographiques 511

16 contribuent en fait à la métropolisation, tant le contrôle de l information passe, à l échelle du monde, par des organismes gigantesques. Ces considérations amènent les auteurs à s interroger sur la taille de la ville dans une perspective de développement durable, en particulier lorsque les institutions sont défaillantes, notamment dans les pays en développement et dans les pays émergents. La seconde partie traite du développement régional, à moins qu il ne s agisse de dynamique territoriale ; les auteurs suggèrent d utiliser l un pour l autre. Leur proposition est argumentée par la construction d un niveau continental (Union européenne, Alena, Mercosur ) appelé à se déployer, il nous semble, comme niveau pertinent et opérationnel du fonctionnement de la mondialisation, entendue comme émergence d un niveau Monde. La synthèse, toujours claire, démontre comment les inégalités ou les disparités 4 se sont déployées de manière quasi inéluctable dès lors que des avantages sont valorisés par des choix judicieux. La distinction entre les avantages comparatifs et les avantages compétitifs est clairement exposée ; cependant, la dimension structurelle des premiers aurait gagné à être mieux relativisée par une mise en perspective historique. Les différents modèles sont convoqués pour aboutir à la mise en évidence de causalités cumulatives et circulaires. Une fois exposées ces analyses des causes des disparités, les auteurs abordent les régulations mises en œuvre tant du point de vue de l aménagement dans une perspective descendante, ou top down, que dans une approche ascendante, bottom up, fondée sur la mobilisation des acteurs locaux privés et publics. L ensemble est toujours 4 Les auteurs proposent de recourir aux deux termes, mais ceux-ci ne sont pas si équivalents, notamment dans le contexte français. L inscription du premier terme aux frontons des mairies souligne bien la charge idéologique du mot, qui conduit à considérer toute différence comme scandaleuse, comme un déséquilibre, comme s il existait quelque part un territoire idyllique où tout serait rangé de manière rigoureusement égale en chaque point. clair et synthétique, concis sans être obscur. Toutefois, les auteurs passent sous silence les stratégies qui valorisent les marges ou s ancrent dans elles. Alors qu ils mobilisent le concept de grappe, ou cluster, et qu ils soulignent avec raison leur préférence pour les modèles dynamiques, ils écartent de leurs réflexions les stratégies de rechange mises en œuvre, par exemple par Michelin, ou les activités qui, au contraire, font leur miel des périphéries pour finalement les intégrer. Nous nous contentons de citer le tourisme, car il serait trop long d argumenter ici. Alfred Marshall est cité, mais peu exploité. Il en est de même pour les travaux qui, dans le sillage de Marshall, ont montré que la métropolisation n était pas la seule voie du développement économique et que, dans des régions caractérisées par la dispersion, des acteurs pouvaient rivaliser et être innovants en valorisant les relations non marchandes. La troisième partie du livre développe les modèles classiques de localisation industrielle pour aboutir à une analyse de l intra-urbain. Le lecteur reste un peu sur sa faim car, entre les modèles classiques ancrés dans la production des biens et le tertiaire supérieur, il manque une réflexion sur la structuration des réseaux des services qui irriguent les territoires et animent les villes, même si l effet structurant n est probablement pas aussi puissant. Cependant, l aspiration des sièges sociaux et la localisation des nœuds fonctionnels ou hiérarchiques ne sont pas sans effets sur la taille des villes et, donc, sur leur capacité à polariser leurs régions. Dans un contexte de mobilité croissante, il ne reste aux villes moyennes que le commerce banal, car les ménages préfèrent, pour des achats plus coûteux, accéder directement au niveau urbain supérieur, qui garantit plus de choix, à moins qu ils ne commandent sur Internet. Au-delà, nous avons apprécié la problématisation et les sections de débats qui animent l ouvrage et donnent à penser. Philippe VIOLIER Université d Angers 512 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

17 réseaux, en passant par les analyses sur la ville menées notamment par Pierre George et Paul Claval et les discours plus récents d Yves Chalas sur l invention de la ville, sans oublier les nouvelles formes issues de la fragmentation urbaine. Le chapitre II, quant à lui, traite des alliances de la géographie à l histoire (illustrées par les travaux des deux auteurs), à l économie spatiale (thèses de Jean Labasse, de Jacqueline Beaujeu-Garnier et de Michel Rochefort), à la sociologie urbaine et à l urbanisme, ainsi que des réflexions qui en découlent sur la question urbaine. AUGUSTIN, Jean-Pierre et DUMAS, Jean (2015) La ville kaléidoscopique 50 ans de géographie urbaine francophone. Paris, Economica, 249 p. (ISBN ) La géographie est un humanisme. Telle est la conviction qui semble sous-tendre l ensemble des titres regroupés dans la collection Géographie, dirigée par le professeur Antoine Bailly, aux éditions Economica. L ouvrage qu y publient Jean-Pierre Augustin et Jean Dumas partage cette conception de la discipline géographique. Intitulé La ville kaléidoscopique 50 ans de géographie urbaine francophone, cet essai vise à retracer les regards, qu on devine multiples, que portent les géographes francophones sur la ville. Cette diversité des approches serait néanmoins fédérée par une commune spécificité, que les auteurs soumettent comme hypothèse : la géographie urbaine francophone comme version humaniste d une science de l action collective spatialisée en construction (p. 16). La démonstration s organise en quatre parties, chacune divisée en deux chapitres. La première partie, «Des ouvertures géographiques aux nouveautés urbaines», entreprend de suivre «le déplacement des regards portés sur la ville» (chapitre I) depuis les monographies urbaines de Raoul Blanchard jusqu aux théories des hiérarchies spatiales et des La seconde partie traite des «approches plurielles de la ville» en s attardant, dans un premier temps, aux divers paradigmes autour desquels s est construite la géographie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (chapitre III) : ainsi, la nouvelle géographie, le structuralo-marxisme, la French Theory, la phénoménologie, la sémiologie et la révolution numérique apparaissent comme autant de dispositifs venant s ajouter à la «caisse à outils» (p. 61) des géographes urbains. Le chapitre IV passe en revue les récits urbanistiques et les métaphores mobilisées pour témoigner de la diversité des images de la ville. Ainsi, la ville-machine de l urbanisme moderne, la troisième ville suggérée par Olivier Mongin, ancien directeur de la revue Esprit, et la ville durable, qui se dessinent à l horizon du rapport Brundtland et de la charte d Aalborg, enrichissent tour à tour le langage métaphorique de la géographie et permettent d appréhender «les formes et les processus qui modifient l image des villes» (p. 108). La troisième partie, posant la question de la gouvernance de la ville, où l on devine l influence de l approche constructiviste mise de l avant par Jacques Lévy et Michel Lussault (2003), s avère la moins satisfaisante. L idée d une «géographie urbaine dans ses hésitations éclairantes» (p. 115), évoluant dialectiquement de la connaissance à l action, est stimulante ; mais la démonstration est mal desservie par le recours à des concepts sibyllins (actorialités, lisibilité des politiques, Comptes rendus bibliographiques 513

18 science de la prédictibilité, entre autres), défaut dont souffrent aussi certains ouvrages se réclamant du courant humaniste de la géographie, marqué par l héritage de la philosophie heideggérienne. La quatrième et dernière partie évoque les «parcours et engagements» des deux auteurs, géographes urbains «formés par les regards de la géographie classique» (p. 16), dont l évolution des projets scientifiques illustrent les «mutations de l objet urbain lui-même» (p. 151) dans ses multiples facettes économiques, politiques, culturelles et sociales. Le huitième chapitre évoque la pluralité de la géographie urbaine francophone, en Suisse, en Belgique et au Québec notamment, en insistant néanmoins sur ce qui peut en constituer la spécificité : sa dimension humaniste, globale et interactive. Une telle géographie, «cherchant à prendre en compte, au-delà des faits spatiaux, le rôle des acteurs et des groupes afin de mettre à jour les processus sociaux qui agissent sur la ville, qu ils soient d ordre économique ou symbolique» (p. 221), traduit en effet une «approche des phénomènes humains établissant les faits le plus sérieusement possible, mais en sachant qu ils relèvent d une interprétation» (p. 205). Cette géographie traduit aussi une «capacité à se situer à la lisière de la recherche et de l implication en n hésitant plus à s engager dans des expérimentations multiples visant à la construction d une ville où les formes d action collective, les équipements et les espaces publics notamment, doivent participer à un mieux-vivre ensemble» (p. 207). L ouvrage se veut à la fois un panorama de la recherche urbaine dans le monde francophone et un plaidoyer pour la tradition humaniste de la discipline géographique. Fidèles à la conception de l essai inaugurée par Montaigne, les deux auteurs procèdent «à sauts et à gambades», visitant les lieux et les temps divers de la réflexion géographique, dressant ainsi, en quelque 225 pages, un portrait vif et stimulant d un demi-siècle de géographie urbaine. La large place accordée à l expérience vécue des auteurs permet de suivre cette évolution des regards évoquée d entrée de jeu et d exprimer, de l intérieur des projets scientifiques des auteurs, les transformations de cette branche majeure de la discipline géographique. L idée d une spécificité de la géographie urbaine francophone constitue une hypothèse stimulante qui rejoint d autres réflexions menées en ce sens, notamment sur l émergence d une nouvelle géographie sociale de langue française (Gilbert, 2007) ou de la géographie culturelle québécoise (Bédard, 2007 ; Lazzarotti, 2011). Puisse cette réflexion se poursuivre et dégager de nouvelles perspectives, qui pourront sans doute contribuer à l amélioration de notre incontournable condition urbaine. Références BÉDARD, Mario (2007) La géographie culturelle québécoise. Cahiers de géographie du Québec, vol. 51, n o 143, p GILBERT, Anne (2007) L émergence d une nouvelle géographie sociale de langue française. Cahiers de géographie du Québec, vol. 51, n o 143, p LAZZAROTTI, Olivier (2011) Québec-France l aire du large. Cahiers de géographie du Québec, vol. 55, n o 155, p LÉVY, Jacques et LUSSAULT, Michel (2003) Dictionnaire de la géographie et de l espace des sociétés. Paris, Belin. Michel CÔTÉ Université Laval 514 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

19 GHORRA-GOBIN, Cynthia (2015) La métropolisation en question. Paris, Presses Universitaires de France, 122 p. (ISBN ) Dans ce court ouvrage comparant les débats sur les métropoles en France et aux États-Unis, l auteure, géographe et américaniste, montre jusqu à quel point un même phénomène, la métropolisation, peut être abordé et discuté de manière assez différente selon les cultures de recherche et les réalités politiques. Si, en France, la métropolisation a été très fortement discutée dans le cadre de la décentralisation territoriale et politique, aux États-Unis, c est un tout autre contexte qui a guidé le débat public. Les chercheurs américains, mais aussi les membres de groupes de réflexion sur les politiques publiques (think tanks), se sont penchés sur la métropolisation en faisant valoir des enjeux différents, comme la ségrégation spatiale et sociale, la difficulté de créer des structures métropolitaines régionales et les problèmes persistants de justice sociale et spatiale. On mesure donc la distance qui sépare la France des États- Unis, mais l auteure cherche aussi des points de rencontre face à un même phénomène d envergure qui touche les deux pays. La France et les États-Unis, comme bien d autres, sont entrés dans une révolution métropolitaine, pour reprendre l expression de l historien américain Jon Teaford, réutilisée depuis par d autres auteurs et chercheurs. Non seulement vit-on de plus en plus dans des villes, mais on y vit dans de très grandes villes de plusieurs millions de citadins. Graduellement, mais sans relâche, de grandes agglomérations urbaines sont apparues dans l espace national. Il n est pas facile de définir ce qu est une aire métropolitaine. Le critère démographique généralement admis la définit à partir d une ville-centre d au moins habitants entourée d un espace habité en continu de densité variable. Mais cela dit peu. Une métropole est davantage une manière de vivre, d être et d agir, de faire naître et de pratiquer des activités très différenciées. Taille, diversité et densité la définissent toujours, selon les critères de l École de Chicago pour la ville, mais ces critères sont nettement amplifiés dans le cadre d une métropole. De plus, il faudrait être attentif aux différents types de métropoles, pas toujours en fonction de la seule taille. Si les plus grandes sont culturellement très diversifiées, à la suite d une forte immigration étrangère, elles ne le sont pas toutes au même degré. Sur le critère de l hétérogénéité culturelle, Toronto l emporte sûrement sur des métropoles de plus grande taille. Selon l auteure, les pouvoirs publics nationaux n ont pas toujours été très attentifs à cette réalité métropolitaine, mais ils ont dû s y intéresser. Ghorra-Gobin trace le portrait de cet intérêt de la France, qu elle fait remonter assez loin, au moment où le pays se donne une politique territoriale, comme la création des métropoles d équilibre, à partir des années Mais le véritable coup d envoi de cet intérêt arrive plus tard avec la première politique de décentralisation, suivie par d autres vagues de décentralisation et, dans cette foulée, de reterritorialisation. Le territoire français avait changé ; il fallait faire face à de nouveaux défis. L urbanisation se poursuit, et elle se double d une périurbanisation qui se développe à vive allure. Les structures de gouvernance traditionnelle ne suffisent pas à rendre les services publics et à planifier le Comptes rendus bibliographiques 515

20 territoire de manière cohérente. En outre, et l auteure insiste beaucoup sur cela, les grandes villes se situent de plus en plus sur un échiquier économique mondial. Les grandes métropoles, mégapoles ou régions urbaines de cinq millions d habitants et plus se livrent une concurrence pour le talent créateur, l innovation technologique, la diversité culturelle tolérante, selon les termes de Richard Florida, à la source de leur prospérité. Si, en France, les métropoles régionales ont déjà été tournées vers la métropole centrale dans une France très centralisée, avec l Union européenne et la mondialisation, elles doivent s orienter dans d autres directions. Cellesci ne sont pas qu économiques, comme le montrent les réseaux de municipalités pour le développement durable, pour la participation citoyenne et pour la lutte aux changements climatiques. En leur qualité de villes européennes, les villes françaises ont peut-être un avantage sur les villes nord-américaines : elles sont insérées dans des relations à la fois verticales, au sommet desquelles l Union européenne occupe un rôle important, notamment dans le champ de l environnement, et dans un réseau horizontal souvent transfrontalier qui les met en relation avec d autres grandes villes proches ayant d autres expériences de gouvernance, de développement et d aménagement durable de leur territoire, tout en poursuivant une vive et saine concurrence entre elles. Les métropoles américaines se sentent souvent en concurrence entre elles parce que, comme le rappelle l auteure, leurs revenus sont en grande partie tirés de la taxe foncière. Elles sont aussi plus tournées sur elles-mêmes parce qu elles héritent d un passé de ségrégation raciale, sociale et spatiale dont elles ont du mal à se libérer. Le problème des vieux quartiers des villescentres (inner cities) n a pas encore trouvé de solutions satisfaisantes et équitables. Chez certains auteurs de l École de Los Angeles (Michael Storper, Ed Soja, Mike Davis, Michael Dear, par exemple), ces traits relatifs à la ségrégation urbaine et à la fragmentation municipale se cristallisent et font en sorte que les réformes deviennent difficiles. Les choses se figent dans l espace et dans le temps. Nulle surprise, alors, de voir apparaître un profond pessimisme chez certains de ces auteurs. Mais il n est pas vrai que toute réforme est impossible et, s il faut se fier aux chercheurs et aux conseillers en politiques publiques, experts en tous genres, les réformes sont devenues nécessaires pour éviter d élargir le fossé social et territorial, comme celui qui sépare, par exemple, Détroit de Boston. Le débat sur la métropole n est pas près de se terminer et on n est pas à court de propositions. Les idées anciennes n ont plus cours, car elles ont même empiré le mal. L auteure, à la suite de ses collègues américains, fait le procès de la théorie des choix publics (public choice), une sorte de justification idéologique de la fragmentation municipale ségrégative. Mais la solution souvent proposée de former des gouvernements urbains régionaux, englobant toute l étendue d une aire métropolitaine, n a pas eu un grand succès, sauf à Portland en Oregon et à Minneapolis-Saint Paul, deux métropoles de taille moyenne. Comme ses collègues américains, l auteure, n a pas de solution magique à proposer, mais tous sont opposés à la poursuite de la fragmentation municipale, qui isole un groupe bien nanti des problèmes des moins bien nantis. Il faut aussi repenser certains types d opérations d urbanisme. Robert Bullard, Ed Soja et d autres ont bien montré que ces opérations peuvent creuser la fracture sociale. En expulsant des groupes à revenus plus faibles des quartiers centraux vers des quartiers périphériques qui ne jouissent pas de transports en commun, on accentue, au nom de l urbanisme, les problèmes sociaux urbains. Dans un dernier chapitre sur le «paradigme métropolitain», fort intéressant et bien argumenté, l auteure résume les grands traits de ce que sont devenues les métropoles et décrit les trajectoires différentes qu elles ont suivies dans les deux pays qu elle compare. Peut-on généraliser à d autres 516 Cahiers de géographie du Québec Volume 59, numéro 168, décembre 2015

21 pays? Est-ce que ce sont deux trajectoires possibles parmi plusieurs autres? Les grandes villes, bien qu elles partagent des caractéristiques communes, sont toutes différentes les unes des autres. La France et les États-Unis sont-ils les deux pôles les plus opposés de la métropolisation dans le monde postindustriel? Peut-être, mais ni les métropoles françaises ni les métropoles américaines ne font école, n ont servi de modèle. Les métropoles canadiennes, par exemple, ne présentent ni les problèmes ni les conditions des unes et des autres. Leurs problèmes sont d une autre nature : un contexte de décentralisation ne s impose pas à elles. Si certaines ont eu tendance à la fragmentation municipale, les interventions gouvernementales provinciales récentes ont empêché que cela se poursuive. Par la création de communautés urbaines, il se fait un partage des revenus pour financer les services publics et les opérations d aménagement sur un territoire urbanisé assez large. Mais les métropoles canadiennes partagent ceci avec les françaises et les américaines : les plus grandes d entre elles sont de plus en plus insérées dans la mondialisation. Louis GUAY Département de sociologie Université Laval GERVAIS, Bertrand, VAN DER KLEI, Alice et PARENT, Marie (dir.) (2015) Suburbia. L Amérique des banlieues. Montréal, Figura, 237 p. (ISBN ) En 1997, Geneviève Dubois-Taine et Yves Chalas dirigeaient un ouvrage sur La ville émergente qui présentait les principaux résultats d une vaste étude sur l urbanisation européenne. Refusant d emblée le parti de la condamnation de la ville diffuse, les auteurs optaient pour une compréhension plus fine des tenants et des aboutissants de modalités d urbanisation qui n ont cure des injonctions des chantres de la ville dense et compacte. Plus près de nous dans le temps et dans l espace, Andrée Fortin, Carole Després et Geneviève Vachon dirigeaient, en 2011, le collectif La banlieue s étale. Ici encore, l objectif n était pas de condamner, mais de mieux comprendre un phénomène qui continue à défier l entendement des spécialistes de la ville. Ce ne sont là que deux exemples de publications qui entendent rompre avec les dénonciations et la condamnation, dût-elle se revendiquer du développement durable. L ouvrage dont il est question ici s inscrit à maints égards dans cette lignée. Introduit par les trois directeurs de la publication, il est constitué de 17 textes rédigés par 17 auteurs dont les trois directeurs et Comptes rendus bibliographiques 517