Le journal d écrivain

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1 ISSN : Le journal d écrivain Les libertés génériques d une pratique d écriture Textes réunis et présentés par Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden n 9 Novembre 2012

2 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijkcomité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College, Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig-Maxilimians-Universität München) Michael Kolhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Universiteit Oldenburg) Maïté Snauwaert (Université d Alberta) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

3 ISSN : ISSN : Le Journal d écrivain Les libertés génériques d une pratique d écriture s. dir. Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden n 9 - novembre Mattieu Sergier & Sonja Vanderlinden Le journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture Mattieu Sergier & Sonja Vanderlinden Het schrijversdagboek. De generische vrijheid van een schrijfpraktijk Michel Braud Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle Cécile Meynard Le Journal de Loti. Entre journal d écrivain et (pré)texte littéraire Françoise Simonet-Tenant Lettres et journal personnel : rivalité ou complémentarité é Le cas français entre Révolution et extrême contemporain Wiliam M. Decker The Epistolary Diary. Henry Adams s Letters from the South Seas Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde Het dagboek als rollenspel. Insingel en het nieuwe journaal Sven Vitse Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur. Over tijdsaanduidingen in het proza van Daniël Robberechts Elizabeth Grubgeld Disability Life Writing and the Online Diary

4 Audrey Louckx The Freedom Writers Diary. An Example of Testimonial Texts of Social Empowerment Beatrice Barbalato Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala. Cesare Pavese, un écrivain italien (1995) Varia Jean-Michel Cavaillé Pseudonymie et libertinage à la lumière de l ouvrage d Adrien Baillet : Les Auteurs déguisés Nadia Lie Stereotypes and Identity Construction : Concepts as Tools Karen Ferreira-Meyers Amélie Nothomb : Une Forme de vie (2010). L Autofiction épistolaire Entretien De l écrivain au traducteur imaginaires. Entretien avec José-Luis Diaz au sujet de sa théorie de l auteur, propos recueillis par Karen Vandemeulebroucke & Elien Declercq 211

5 ISSN : Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden Le journal d écrivain Les libertés génériques d une pratique d écriture Résumé Le journal d écrivain peut susciter l illusion d une écriture radicalement libre, née sous l impulsion d une créativité débridée. Parallèlement, le genre peut adopter des apparences très autocentrées. Sous cette contradiction se cache une forme propice à l hybridité et au dialogue intergénérique. Ce numéro thématique aborde ces enjeux paradoxaux en regard du statut littéraire du genre. Abstract A writer s diary can create the illusion of a radically free form of writing, born under the aegis of unbridled creativity. Yet, the genre can also take highly self-centred forms. Behind this contradiction hides a form favourable to hybridity and dialogue across genres. This special issue deal with the paradoxical issues linked to the literary status of the genre. Pour citer cet article : Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, «Le journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, «Le Journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture», s. dir. Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, novembre 2012, pp

6 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

7 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Le Journal d écrivain Les Libertés génériques d une pratique d écriture Posons que le journal d écrivain consiste en une série de traces datées issue de la plume d un écrivain reconnu en tant que tel (par ses pairs, par la critique, le monde académique, l attribution de prix spécifiques, le prestige de son éditeur ) 1. Le syntagme «série de traces datées» renvoie à la définition canonique du journal faite par Philippe Lejeune 2. L avantage de cette définition est qu elle suffit, dans la grande majorité des cas, à établir une distinction claire avec des genres apparentés comme les «cahiers», les «pensées», les «mémoires» ou autres «notes». À cette définition somme toute assez minimaliste, il est possible d ajouter, dans un deuxième temps, toute une série de caractéristiques que l on retrouve fréquemment dans d autres définitions du journal. Concernant la spécificité du journal d écrivain, il serait possible d avancer ce que Michel Braud qualifie de «jeu entre la familiarité du diariste avec le langage, la quête esthétique qui anime ses activités quotidiennes, et sa recherche d un statut social par l écriture» 3. Toutes ces caractéristiques varieront selon le degré de transformations, d innovations, d expérimentations plus ou moins originales auxquelles le corpus est soumis. Dans cette perspective, plus un journal se dotera des caractéristiques qui fondent les conventions génériques courantes à l époque de sa publication, plus il se rapprochera de ce qu il conviendra d appeler le «prototype» du journal. Le journal personnel, qu il soit considéré comme journal d écrivain ou non, se singularise notamment par la liberté qu il permet. La suite de cet article introductif ne fera que renforcer cette idée. Comme l indique Béatrice Didier, l absence de codifications esthétiques prédéterminées permet au diariste de se sentir «libre de tout dire, selon la forme et le rythme qui lui conviennent» 4. Cette liberté peut cependant se laisser appréhender selon deux axes certes distincts, et néanmoins complémentaires. Le premier axe s intéresse aux enjeux à proprement parler anthropologiques, ancrés dans ce qui fonde l humain. Le journal, par la pratique scripturaire, convoque en effet un espace de liberté où s exécute la mise en trace des (derniers) retranchements existentiels de l écrivain. Le second axe, quant à lui, aborde les répercussions esthétiques, s intéressant davantage aux enjeux formels de cette écriture en liberté qu aucun code ne semble soumettre et dont les diffé- 1. Voir à propos du statut littéraire du journal : Michel Braud, La Forme des jours. Pour une poétique du journal personnel, Paris, Seuil, «Poétique», 2006, pp Nous utilisons ici la définition de Philippe Lejeune & Catherine Bogaert (voir Un Journal à soi. Histoire d une pratique, Paris, Textuel, 2003, p. 8). 3. Michel Braud, «Journal littéraire et journal d écrivain aux xix e et xx e siècles. Essai de définition», dans Les Journaux de la vie littéraire, s. dir. Pierre-Jean Dufief, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, «Interférences», 2009, p Béatrice Didier, Le Journal intime, Paris, Presses Universitaires de France, «Littératures modernes», 1976, p. 8. 7

8 Le Journal d écrivain rentes cristallisations scripturaires se laisseraient lire comme autant de défis à la catégorisation lancés au lecteur. C est la vocation de ce dossier de vouloir avant tout se consacrer aux enjeux formels du journal et aux différentes modalités d hybridation qui en découlent. Afin d aborder la problématique dans toute sa complexité, il importe cependant de porter brièvement notre attention sur ce premier axe, où le journal se révèle refuge par excellence des minorités, des opprimés, des marginaux, ceux dont l identité se trouve menacée par l effritement, que le journal permettrait de dire, voire, le cas échéant, auquel il permettrait de palier. Comme exemples-type de ce premier axe, on pourrait mentionner les journaux tenus dans des conditions de détention ou de réclusion. Anne Frank, pour renvoyer à un classique, est soumise à une oppression double sous l occupation des Pays-Bas durant la Seconde Guerre Mondiale. Bien sûr, il y a tout d abord la menace nazie qui pousse à un vécu parallèle, dans la clandestinité. Mais il y a aussi le confinement prolongé auquel deux familles se trouvent condamnées, et dans lequel Anne Frank fait l expérience de sa puberté jaillissante et de la liberté que celle-ci réclame. Autre expérience diaristique enracinée dans la Seconde Guerre Mondiale, mais témoignage d un quotidien et d un style d écriture radicalement différents : Les Beaux jours de ma jeunesse (2009). Dans ce journal, Ana Novac décrit, dans un style digne du grotesque selon Bakhtine, son vécu des camps d extermination allemands. L ouvrage dévoile une trajectoire scripturaire aux allures de carapace existentielle, telle une seconde peau vouée à retenir la décomposition de la première et tout ce que celle-ci est censée envelopper. Dans les deux cas, l écriture émerge d un champ de tensions entre l inscripteur et le porte-voix du discours officiel. On pourrait même prétendre que l écriture est entretenue par l oppression de l autre, celui qui s attaque à la nuisance que représente pour lui l altérité de l inscripteur. L écriture s érige alors comme un rempart scripturaire contre la menace d une dissémination négative des composantes identitaires. Si, toujours déjà, par sa forme fragmentaire, voire morcelée, le journal met en évidence la discontinuité identitaire du je inscripteur, par le biais de l indication de la date et par le respect à la ligne du temps le journal est aussi un objet qui fait lien. Cela signifie que si le genre autorise la contradiction, il invite simultanément au respect d une certaine linéarité de ce discontinu, empêchant ainsi une radicalisation de l éparpillement. Bien sûr, il ne s agit pas de faire de cette oppressante menace identitaire une condition sine qua non à l éclosion du journal personnel. Retenons que de telles conditions sont favorables à l établissement d un espace de prédilection, un terreau propice à l autonarration par une médiation diaristique. Par ce même geste s exécute alors, parallèlement, la mise en place de l ethos dont le nœud n est autre que l invention de soi en tant que diariste. Cet espace s établit en marge du discours officiel. Insistons : il ne peut être que liminaire, périphérique et n est pas sans rappeler la notion de «paratopie» chère à Dominique Maingueneau, dont il formerait une radicalisation. Tant chez Maingueneau que dans le cas du journal, la paratopie met le doigt sur l espace parasitaire occupé par l auteur dans le champ. Cet espace est à l écart des attentes du système discursif dominant sans pour autant se trouver endehors du champ. En effet, selon Maingueneau, l «appartenance au champ littéraire n est [ ] pas l absence de tout lieu, mais [ ] négociation entre le lieu et le non-lieu, 8

9 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden une appartenance parasitaire qui se nourrit de son impossible inclusion» 5. L on peut songer ici, plus généralement, au périlleux statut littéraire occupé historiquement par le journal dans le champ littéraire, où, comme le signale Philippe Lejeune, il «apparaît comme le cancre, le mauvais élève, il ne rend à la fin que de laborieux brouillons» 6. C est aussi ce que nous rappelle Michel Braud dans l article qui ouvre cet ensemble d études. À la fin du xix e, la publication croissante de journaux contribue à la reconnaissance du genre. À ce moment-là, cependant, «[p]lusieurs critiques (Bourget, Brunetière, Renan) dénoncent avec virulence les dangers psychologiques et moraux du journal, et refusent de lui accorder une valeur esthétique». Et pourtant, «la violence même de leurs jugements est le signe de la légitimité qu une partie du public est prête à lui reconnaître» (p. 33). Annoncé ci-dessus comme une possible radicalisation de la paratopie, l espace diaristique peut se doter d une force subversive, disruptive prétendront d aucuns, on le verra bientôt. Si Philippe Lejeune propose de voir dans le journal «une force d opposition et de renouvellement, qui conteste les modèles esthétiques classiques [ ]» 7, l avis de Cynthia Huff est plus tranché. Selon elle, grâce à son statut de texte de second rang, en marge de la littérature officielle, le journal parvient à agir subversivement, à parasiter l establishment de l institution littéraire 8. Elle est rejointe par Felicity A. Nussbaum : Le discours marginalisé et non-autorisé que contient le journal a le pouvoir de déranger profondément les versions autorisées de l expérience, voire peut-être de révéler ce que l on appellerait le côté hasardeux et l arbitraire des constructions autorisées et publiques du réel. [ ] Le journal, par sa forme et par son discours sur le moi et le sujet, articule des modes discursifs qui peuvent subvertir en mettre en danger des constructions autorisées du réel. 9 La paratopie du discours diaristique permet de bousculer les représentations officielles du réel, d en dénoncer l arbitraire. On peut songer, dans le cas de tels discours, à l exemple précédemment mentionné des écrits clandestins en temps de guerre. En outre, de nombreuses études, majoritairement anglo-saxonnes, qui se penchent sur les journaux personnels de femmes, mettent en exergue une dynamique analogue. Ainsi, selon Elizabeth Podnieks, si le journal personnel, en tant que genre, n est pas plus féminin que masculin, il offre, par nécessité, un espace sémiotique plus approprié pour la femme. En effet, ajoute Podnieks, en adoptant une perspective surtout historique, par l autonarration qui lui est propre, le journal permet une réécriture de soi (parfois non dénuée de fiction) où viennent s insérer des tabous culturels liés à la condition féminine, de sorte que le journal devient en 5. Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d énonciation, Paris, Armand Colin, «U Lettres», 2004, p Philippe Lejeune, «Le journal comme antifiction», dans Poétique, n 149, 2007, p. 10. À propos du statut litéraire du journal, voir également Michel Braud, op. cit., pp Philippe Lejeune, art. cit., p Cynthia Huff, «That profoundly female, and feminist genre : The diary as feminist praxis», dans Women s studies quarterly, vol. 17, n 3-4, 1989, p «The marginalized and unauthorized discourse in diary holds the power to disrupt authorized versions of experience, even, perhaps to reveal what might be called randomness and arbitrariness of the authoritative and public constructs of reality. [ ] The diary articulates modes of discourse that may subvert and endanger authorized representations of reality in its form as well as its discourse of self or subject.» (Felicity A. Nussbaum, «Toward conceptualizing diary», dans Studies in Autobiography, s. dir. James Olney, Oxford, Oxford University Press, 1988, pp ) 9

10 Le Journal d écrivain puissance un espace de subversion. L hypothèse de Podnieks est en effet que la femme peut voir dans le journal une activité prétendument intime qui n empêche cependant pas une publication future 10. Un exemple plus contemporain nous est fourni par la contribution d Audrey Louckx au présent numéro. Elle s intéresse au cas du journal collectif Freedom Writer s Diary (1999) et explique que le texte se fait «subversif offrant aux sans-voix une possibilité d exprimer un malaise social trop longtemps ignoré par [les] contemporains» (p. 127). L effet sociétal de ce journal, au travers de sa publication, est remarquable : issu d un projet éducationnel dans une classe à problèmes, le texte, au travers de sa publication est devenu lui-même porteur d une volonté forte d éduquer le lecteur. Le journal, par sa pratique, s envisage comme un espace de liberté potentiellement subversif situé à la frontière entre la clandestinité et la publicité, le personnel et l officiel. Il est cependant possible d aborder la liberté diaristique par un autre axe : celui des effets de lecture issus de la mise en forme du texte. Le journal d écrivain peut en effet susciter l illusion d une écriture radicalement libre, née sous l impulsion d une créativité débridée même si le genre peut, parallèlement, adopter des apparences très prototypiques. Dans l incipit de cette introduction, nous annoncions, à la suite de Philippe Lejeune, que la succession, la continuité discontinue de traces pas forcément de textes datées suffisait à distinguer le journal de ses genres les plus apparentés, du moins dans la grande majorité des cas. L avis de Philippe Lejeune est partagé par Béatrice Didier, pour qui «[d]ans le journal, la marque des jours n est pas effacée par la rédaction, mais au contraire soulignée par le discontinu de l écriture, et même par l inscription de la date» 11. Sans qu elles soient pour autant essentielles à la singularisation du genre, d autres caractéristiques formelles peuvent venir se greffer sur cette définition minimale. Pour en citer quelques-unes : le journal personnel serait un récit intimiste centré sur un je où se rejoignent nominalement écrivain, narrateur et personnage. Ce récit serait hautement rétrospectif et pourrait fonctionner comme chronique sociétale touchant le réel à l état brut un effet de lecture dû, premièrement, au court laps de temps censé s écouler entre le vécu et son inscription (l immédiateté de l écriture), et en second lieu à l intolérance du genre devant la réécriture et la correction. Pour le reste, la littérature secondaire s accorde à admettre que le journal personnel se caractérise par l absence de formalisation, préférant entretenir une certaine vacuité en matière de conventions génériques. Grâce à sa fantastique plasticité, il est possible de tout raconter au journal, dont la forme s adapte et s articule à merveille au gré des contenus qu on y insère, textuellement et matériellement, que ces contenus soient de la main de l auteur ou exogènes. C est peut-être pour cette raison, principalement, que le journal, avouons-le, continue à se prêter remarquablement au ton de la confession, même si aujourd hui et à juste titre on préfère, en langue française, le vocable journal personnel à celui de journal intime. À propos du journal personnel, Kathryn Carter prétend qu il est «perennial and plastic, spanning a register of writing styles from reportage to confession, polemic to 10. Elizabeth Podnieks, Daily modernism. The literary diaries of Virginia Woolf, Antonia White, Elizabeth Smart, and Anaïs Nin, Montreal & Kingston, McGill-Queen s University Press, 2000, pp Voir à ce sujet également Judy Simons, Diaries and journals of literary women from Fanny Burney to Virginia Woolf, Iowa City, University of Iowa Press, 1990, p. 3. De même que Valérie Raoul, «Women and diaries : gender and genre», dans Mosaic, vol. 22, n 3, 1989, pp Béatrice Didier, op. cit., p

11 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden introspection» 12, un véritable «défi à la littérature», à en croire Roland Barthes 13, ou encore un laboratoire, un atelier où l écrivain peut se lâcher sans entraves, sans dogmatisme générique. L auteur peut s y livrer à une «esthétique du brouillon» 14, ou, pour reprendre cette fois-ci les mots de Françoise Simonet-Tenant, un «[c]hamp de bataille des débuts d œuvres, réceptacle de bribes encore informes, il est aussi, dans certains cas un véritable atelier d écritures» 15. À en croire Michel Braud, cette absence de forme s apparente surtout au peu de cohérence interne dont témoigne le journal et ceci contrairement au récit classique 16. Cependant, ajoute Michel Braud, dans cette absence de forme se reflèterait avant tout «[la forme] de l existence et de son rythme» 17. Car la pratique diaristique suppose un degré significatif d exposition, voire de soumission au temps et à la contingence. La disponibilité du diariste devant l écriture est déterminée par les aléas de la journée. Le surgissement de l imprévu peut aller jusqu à s immiscer dans les cristallisations textuelles, dont il détermine non seulement le contenu, mais aussi la longueur : un agenda chargé, un imprévu peuvent déterminer la longueur d une entrée, ou l arrêt soudain de l écriture. Ce rôle prédominant joué par la contingence autorise l opposition et la contradiction, le dispersement des ethè, leur interférence tant que leur discordance. Le journal met donc en œuvre une textualisation à double sens. D une part la pratique diaristique comme composante d un projet d écriture mimétique, geste descriptif de l écrivain basé sur l expérience du vécu, de l autre c est aussi l existence qui par la contingence qui la singularise, gouverne sur la cristallisation de ses aléas dans le journal. La liberté formelle propre au journal personnel n est pas exclusivement un défi à la littérature, pour reprendre la fameuse appellation susmentionnée de Roland Barthes. Elle est aussi défi à la propre appartenance générique, chaque texte interrogeant ainsi les fondements même du journal personnel en tant que représentant d une appartenance générique et les liens, parfois privilégiés, que le genre est susceptible d entretenir avec d autres catégories textuelles. Nous souhaitons bien évidemment prolonger ce questionnement par le présent dossier en mettant à l honneur la «généricité» diaristique 18 dans toute sa complexité. D autres ouvrages en ont très récemment encore mis en évidence l actualité. Considérons, par exemple, les textes réunis par Françoise Simonet-Tenant et Catherine Viollet pour le numéro 12. Kathryn Carter, The small details of LIFE. Twenty diaries by women in Canada, , Toronto/Buffalo/London, University of Toronto Press, 2002, p Roland Barthes cité dans Michel Braud, op. cit., p Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, op. cit., p. 9. Dans un article plus récent, Philippe Lejeune se risque d ailleurs à esquisser une «poétique du brouillon» (voir Philippe Lejeune, «Une poétique du brouillon», dans Les Journaux d écrivains : enjeux génériques et éditoriaux, s. dir. Cécile Meynard, Bern (e.a.), Peter Lang, «Littératures de langue française», 2012, pp ). 15. Françoise Simonet-Tenant, «Le journal personnel comme pièce du dossier génétique», dans Françoise Simonet-Tenant & Catherine Viollet, «Journaux personnels», numéro spécial de la revue Genesis, n 32, 2011, p Elizabeth L. Bunkers nuance: «Like other forms of narrative, a diary tells a story, unlike many other forms, however, a diary need not be plot driven», (Elizabeth Bunkers, Diaries of girls ans women. A midwestern American Sampler, Madison, The University of Wisconsin Press, 2001, p. 19). 17. Michel Braud, op. cit., p. 175 (voir à ce sujet aussi Lawrence Rosenwald, Emerson and the art of the diary, Oxford/New York, Oxford Univeristy Press, 1988, p. 65). 18. Nous entendons par là «la mise en relation d un texte avec des catégories génériques ouvertes. [ ] Un texte n appartient pas, en soi, à un genre, mais il est mis, à la production comme à la réception-interprétation, en relation à un ou plusieurs genres.» (Jean-Michel Adam & Ute Heidmann, «Des genres à la généricité. L exemple des contes (Perrault et les Grimm)», dans Langages, vol. 38, n 153, 2004, p

12 Le Journal d écrivain de la revue Genesis consacré aux journaux personnels 19. On y parle notamment de journaux à l appellation trompeuse (p. 47), de «journaux de genèse» (p. 50), d un «agenda-journal» (p. 50), d un «journal de travail» (p. 56), de «journaux d écriture» (p. 56), des Cahiers de Paul Valéry en tant que journaux d écrivain (p. 75), du Faux Journal de Jude Stefan (p. 85), de journaux comprenant «l image tracée ou collée, sous la forme de griffonnages, de dessins, de photographies, de documents insérés [ ]» (p. 97), de blogs en tant qu «architecture logicielle d édition et de publication de contenus plurimédiatiques (texte, photos, images, son )» (p. 117) et d autres «[t]entatives d autoportrait en html» (p. 141). Par ailleurs, dans son introduction à l ouvrage collectif Les Journaux d écrivains : enjeux génériques et éditoriaux, paru en 2012, Cécile Meynard ne manque pas de constater qu «[é]tudier les journaux d écrivains, qu ils soient reconnus ou potentiels, amène [ ] naturellement à s interroger en premier lieu sur la pertinence, dans ce cas précis, de la distinction entre les genres littéraires [ ] et sur leur interpénétration» 20. Dans les articles que contient cet ouvrage, le journal est «laboratoire» (pp. 34 ; 55 ; 87 ; 125), «atelier» (pp. 34 ; 125), «postface» (p. 59), «espace de récréation» (p. 59), «un cas de flottement générique» aux lectures plurielles (p. 68) voire de «chassé-croisé des genres» (p. 149), «carnet-journal» (p. 87), «notes de voyage» (p. 92), «journal politique» (p. 93), «notes de lecture» (p. 95), «rêves de livres» (pp. 96), «carnets» (pp. 99 ; 125), «Mémoires» (p. 107), «Cahiers» (p. 163 ; 211), un cas de «lyrisme dégradé» (p. 299), «recueil de conseils à usage intime» (p. 302), «traité scientifico-métaphysique» (p. 368). Et que penser de la citation suivante de Mauriac, mentionnée à la page 201 : «Je conçois le journalisme comme un journal à demi-intime». On le voit, si tout recours à un genre littéraire suppose et tend à approuver en un sens une certaine conception de l identité générique, cela n empêche nullement la remise en cause potentielle de cette identité. C est peut-être particulièrement vrai pour ce qui concerne le journal d écrivain, qui semble disposer d une force de déviance qui lui permet de parasiter d autres genres, de muter au gré des courants esthétiques, de se métisser en fonction des poétiques d auteurs et des circonstances spatio-temporelles. Jeroen Deckmyn et Hans Vandevoorde démontrent par exemple comment Een tijdsverloop (1970), de l écrivain flamand Mark Insingel, par sa façon d envisager la construction identitaire, se laisse bien moins lire comme un journal que ne le laisse présager l annonce générique de la quatrième de couverture. Dans ses actualisations, le journal, tout en reposant sur des modèles canoniques, révolus ou contemporains, rechigne le plus souvent à l autosuffisance : par-delà son territoire générique propre, il s inspire des genres multiples qu il accoste, s hybridisant parfois à outrance. Comme le rappelle Michel Braud dans sa contribution, le journal, dans son appellation moderne, fut d abord pratique privée. Cependant, dès la première moitié du xix e, il témoignera de l inspiration de modèles antérieurs. Dans certains journaux, tels que ceux d Amiel et Marie Lenéru, continue Michel Braud, les modèles sont commentés «de façon substantielle [ ] comme un élément par rapport auquel ils définissent les modalités et l enjeu de leur propre pratique» (p. 34). Sans avoir pour autant servi de modèles réciproques, des genres peuvent aussi être plus apparentés qu ils n en ont l air. Françoise Simonet-Tenant nous explique le cas du 19. Françoise Simonet-Tenant & Catherine Viollet, «Journaux personnels», numéro spécial de la revue Genesis, n 32, Les Journaux d écrivains : enjeux génériques et éditoriaux, op. cit., p

13 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden journal et la lettre : s ils partagent une même articulation au temps du calendrier et une interrogation de soi analogue, les deux genres se sont aussi convertis à l intimité à la même période, la fin du xviii e siècle. L affinité entre journal et lettre peut même aller jusqu à l hybridation : on peut rencontrer la présence de l un dans l autre, de même que le journal peut faire office de lettre, et que penser de l hybridité du blog? L article de Françoise Simonet-Tenant peut être reconsidéré à travers le spectre de deux autres cas. William Merill Decker se consacre à la pratique du journal épistolaire par Henry Adams à la fin du xix e siècle, lorsque celui-ci entretint une correspondance transocéanique à une époque où, grâce à l évolution de la technique, les paramètres de la pratique épistolaire subissaient une profonde mutation. Le blog, quant à lui, est abordé par Elizabeth Grubgeld. Après avoir comparé le blog au journal personnel traditionnel, Grubgeld questionne plus particulièrement les nouveaux paradigmes d écriture de soi qu accorde internet au projet d expression textuelle chez les moins valides. Parallèlement, Grubgeld s intéresse aussi aux rapports d influence entre le handicap et la mise en forme du journal. À partir du Journal de Loti, Cécile Meynard démontre à quel point le journal d écrivain peut s hybridiser avec d autres genres «au point que l écrit qui en découle paraît réfractaire à toute catégorisation» (p. 42), dans le sens où journal et roman (en devenir) s y entrelacent parfois au point que des pans entiers du journal se trouvent littéralement reproduits dans le roman. Dès lors, Cécile Meynard propose de lire le Journal de Loti comme un objet esthétique, «une œuvre à part entière, autoréférentielle, où l immédiateté de l instant et de l événement est toujours médiatisée par une plume littéraire» (p. 54). Quant au journal de l écrivain flamand Daniël Robberechts, au-delà du fait qu il flirte avec d autres genres comme l essai et le roman, celui-ci se trouve surtout au service du projet poétique visant à atteindre un effet d authenticité radicale, un calque du rythme différant qui fonde le quotidien de l auteur, dans ce que celui-ci a de plus redondant. En effet, si le réel dans lequel l auteur évolue est en mutation perpétuelle, la perspective par laquelle il aborde ce réel est elle aussi constamment mouvante, et c est ce dont les journaux d écrivain de Daniël Robberechts tentent de rendre compte, nous apprend Sven Vitse. Enfin, Beatrice Barbalato nous montre un autre exemple où s enlacent, bien moins harmonieusement il faut le dire deux genres : celui où le journal se fait réapproprier par le documentaire sans respect pour le contrat de lecture initialement lié au genre. * * * Qu on l aborde selon un axe résolument anthropologique ou selon une perspective qui repose sur ses enjeux formels, il faut admettre que le journal personnel se permet certaines libertés que d aucuns qualifieraient de désobéissance littéraire. Le genre se prête par excellence à une pratique à l écart du discours officiel, se complaisant dans des situations radicalement paratopiques. Ainsi, elle se fait forme discursive qui demeure, qui persiste même, là où toute expression personnelle est parfois soumise à censure. Selon la légitimité du contexte de production, son discours peut s enorgueillir d une liberté de contradiction à rebours du dictat de l autre. Si l absence de formalisation suscite parfois la tare, elle alimente parallèlement une force de déviance, porte ouverte à la création, à la plasticité, de façon à ce que 13

14 Le Journal d écrivain chaque nouvelle production littéraire désignée par le vocable diaristique, ajoute une pierre singulière à l édifice de cette catégorie littéraire, tout en insistant sur la force centrifuge à laquelle demeurent résolument soumises des identités génériques. Le présent dossier constitue le premier volet d un diptyque composé de deux numéros thématiques de la revue Interférences littéraires/literaire interferenties. Ces deux publications souhaitent investiguer plus en profondeur deux traits distinctifs du journal d écrivain : les effets esthétiques de sa liberté formelle d une part, et l inscription temporelle dans l écrit diariste d autre part. Le second volet, le numéro 10 de la revue, paraîtra en mai 2013 sous la direction de Matthieu Sergier & Myriam Watthee-Delmotte, et sera en effet intitulé Le Journal d écrivain et l énoncé de la survivance. Si l écriture diariste est fondée sur l inscription dans le flux temporel, et par là sous-tendue par un imaginaire du périssable, loin d être un genre de l impuissance, elle peut aussi se présenter comme un témoignage de résistance ou un pari de survivance. Le travail du diariste, tout en demeurant soumis au respect du temps, peut parallèlement mettre en œuvre des formes inventives de défi lancé au temps. Matthieu Sergier Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles) & Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) Sonja Vanderlinden Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

15 ISSN : Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden Het schrijversdagboek De generische vrijheid van een schrijfpraktijk Abstract Hoewel het schrijversdagboek veelal de schijn onderhoudt van een losbandige schriftuur ontstaan uit een ongebreidelde creativiteit, kan het ook een zeer autocentrische indruk wekken. Onder die tegenspraak gaat een literaire vorm schuil die open staat voor hybriditeit en intergenerische dialoog. Dit boekdeel behandelt die paradoxale vraagstukken in het licht van het literaire statuut van het genre. Abstract A writer s diary can create the illusion of a radically free form of writing, born under the aegis of unbridled creativity. Yet, the genre can also take highly self-centred forms. Behind this contradiction hides a form favourable to hybridity and dialogue across genres. This special issue deal with the paradoxical issues linked to the literary status of the genre. Om deze bron te vermelden: Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, Het schrijversdagboek. De generische vrijheid van een schrijfpraktijk, in Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden (eds.), Het schrijversdagboek. De generische vrijheid van een schrijfpraktijk,

16 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

17 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, november 2012 Het schrijversdagboek De generische vrijheid van een schrijfpraktijk We gaan er hier van uit dat het schrijversdagboek bestaat uit een reeks gedateerde tekens die voortvloeien uit de pen van een erkende schrijver (erkend door zijn collega-schrijvers, door de kritiek, door de academische wereld, via de toekenning van literaire prijzen, dankzij het prestige van zijn uitgever ). 1 Het syntagma reeks van gedateerde tekens verwijst naar de canonieke definitie van het dagboek door Philippe Lejeune. 2 Het voordeel van die definitie ligt hierin dat zij in de grote meerderheid van de gevallen volstaat om het dagboek duidelijk af te bakenen van verwante genres als cahiers, ideeën, memoires of andere aantekeningen. Aan die al bij al vrij minimale definitie kunnen vervolgens een hele reeks kenmerken toegevoegd worden die in andere definities van het dagboek aangetroffen worden. Wat de specificiteit van de schrijversdagboekpraktijk betreft, noemt Michel Braud bijvoorbeeld ce jeu entre la familiarité du diariste avec le langage, la quête esthétique qui anime ses activités quotidiennes, et sa recherche d un statut social par l écriture. 3 Al die kenmerken variëren naargelang van de min of meer originele transformaties, innovaties, experimenten waaraan het corpus onderworpen wordt. Hoe meer een dagboek kenmerken vertoont die de in het tijdperk van zijn publicatie gangbare genreconventies ondersteunen, hoe dichter het zal staan bij wat we het prototype van het dagboek zullen noemen. Het dagboek of het nu als schrijversdagboek beschouwd wordt of niet onderscheidt zich onder meer door de vrijheid die het toelaat; 4 het hiernavolgende zal dit idee alleen maar ondersteunen. Béatrice Didier stelt dat de afwezigheid van voorafgaande esthetische codes de dagboekschrijver een gevoel van vrijheid geeft, hij voelt zich daardoor libre de tout dire, selon la forme et le rythme qui lui conviennent. 5 Toch kan die vrijheid volgens twee weliswaar verschillende maar niettemin complementaire assen benaderd worden. De eerste as heeft belangstelling voor de eigenlijk antropologische inzetten, die verankerd zijn in het diepmenselijke. Door de schrijfpraktijk opent het dagboek inderdaad een vrije ruimte waarin de schrijver zijn verst afgeschermde existentiële sporen kan prenten. De tweede as stelt meer belang in de formele inzetten van die bevrijde schriftuur die aan nagenoeg geen enkele code onderworpen lijkt en waarvan de verschillende geschre- 1. In verband met het literaire statuut van het dagboek verwijzen wij naar Michel Braud, La forme des jours. Pour une poétique du journal personnel, Paris, Seuil, «Poétique», 2006, Wij maken hier gebruik van de definitie van Philippe Lejeune en Catherine Bogaert (Un journal à soi. Histoire d une pratique, Paris, Textuel, 2003, 8). 3. Michel Braud, Journal littéraire et journal d écrivain aux xix e et xx e siècles. Essai de définition, in: Pierre-Jean Dufief (ed.), Les Journaux de la vie littéraire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, Dit wordt terecht benadrukt door Béatrice Didier in: Le journal intime, Paris, Presses Universitaires de France, Béatrice Didier, Le Journal intime, Paris, Presses universitaires de France, 1976, 8. 17

18 Het schrijversdagboek ven concretiseringen zich laten lezen als even zoveel generische uitdagingen aan de lezer. In deze aflevering van Interférences littéraires/literaire interferenties wordt vooral stilgestaan bij de formele inzetten van het dagboek en bij de verschillende mogelijkheden tot hybridisering die eruit voortvloeien. Om de problematiek in geheel haar complexiteit aan te snijden gaat onze aandacht eerst naar die eerste as, toevlucht bij uitstek van de minderheden, de onderdrukten, de marginalen, hen wier identiteit met verbrokkeling bedreigd is. Als typische voorbeelden van die eerste as kan men de dagboeken vermelden die in gevangenschap of eenzame afzondering zijn ontstaan. Anne Frank om naar een klassiek voorbeeld te verwijzen is tijdens de bezetting van Nederland in de Tweede Wereldoorlog aan een dubbele onderdrukking blootgesteld. Eerst natuurlijk de dreiging door de nazi s, die tot een leven in de clandestiniteit dwingt. Maar er is ook de lange opsluiting waartoe twee families veroordeeld worden en waarin Anne Frank haar ontluikende puberteit ervaart en de vrijheidsdrang die daarmee gepaard gaat. Een andere dagboekervaring die ook in de Tweede Wereldoorlog geworteld is maar van een radicaal verschillende beleving en schrijfstijl getuigt, is De mooie dagen van mijn jeugd (2010). In dat dagboek beschrijft Anna Novac haar ervaring in de Duitse vernietigingskampen in een stijl die het groteske volgens Bakhtine eer aandoet. Het werk onthult een schrijversbestaan dat als existentieel schild fungeert, iets als een tweede huid die bestemd is om de ontbinding van de eerste tegen te gaan. In beide gevallen komt de schriftuur voort uit een spanningsveld tussen de schrijver en de woordvoerder van het officiële discours. Men zou zelfs kunnen beweren dat de schriftuur gevoed wordt door de onderdrukking door de ander, door degene die te keer gaat tegen de last die de andersheid van de schrijver in zijn ogen voorstelt. De schriftuur wordt dan een soort schriftelijk bolwerk tegen de dreiging van een negatieve uitzaaiing van de identitaire bestanddelen. Al stelt het dagboek altijd al door zijn fragmentaire, soms zelfs verbrokkelde vorm, de identitaire discontinuïteit van de ik-inscripteur in het daglicht, het treedt ook op als leidraad binnen die ritmiek van de differentie. Dat betekent dat het genre de tegenstrijdigheid toelaat maar dat het via de datumaanduiding en het respect voor de lineaire tijd tevens uitnodigt tot respect van een zekere lineariteit van het discontinue, en op die manier een radicalisering van de versnippering vermijdt. Uiteraard gaat het er ons niet om van die onderdrukkende identitaire dreiging een conditio sine qua non te maken voor het ontstaan van het (schrijvers) dagboek. We willen alleen zeggen dat dergelijke omstandigheden gunstig zijn voor het instellen van een vruchtbare bodem voor de zelfvertelling via de dagboekvorm. Tegelijkertijd vindt dan parallel de totstandkoming van het ethos plaats, waarvan de kern niets anders is dan de uitvinding van zichzelf als dagboekschrijver. Die ruimte komt tot stand in de marge van het officiële discours. Meer nog: die ruimte kan niets anders zijn dan een grensgebied, is perifeer en herinnert aan het begrip paratopie van Dominique Maingueneau, waarvan ze als een soort radicalisering zou kunnen optreden. Zowel bij Maingueneau als in het geval van het dagboek legt de paratopie de vinger op de parasitaire ruimte die door de auteur in het veld wordt ingenomen. Die ruimte wijkt af van de verwachtingen van het dominante discursieve systeem, en legt op die manier een gunstige basis voor een parallelle auctoriale zelfschepping, zonder daarom buiten het veld te treden. We citeren Maingueneau: [l ]appartenance au champ littéraire n est [ ] pas l absence de tout lieu, mais [ ] 18

19 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden négociation entre le lieu et le non-lieu, une appartenance parasitaire qui se nourrit de son impossible inclusion. 6 Vanuit een diachronisch perspectief denkt men hierbij aan de hachelijke literaire status van het dagboek binnen het literaire veld, waarin zoals Lejeune opmerkt, [le journal] apparaît comme le cancre, le mauvais élève, il ne rend à la fin que de laborieux brouillons. 7 Dit wordt ook door Braud in zijn bijdrage aan deze bundel vermeld. Op het einde van de negentiende eeuw droeg de toenemende publicatie van dagboeken bij tot de erkenning van het genre. Op dat ogenblik echter klagen volgens Braud meerdere critici (Bourget, Brunetière, Renan) de psychologische en morele gevaren van het dagboek hevig aan en weigeren ze het journaal een esthetische waarde toe te kennen. En nochtans la violence même de leurs jugements est le signe de la légitimité qu une partie du public est prête à lui reconnaître (33). Hierboven aangekondigd als een mogelijke radicalisering van de paratopie kan de dagboekruimte zich een subversieve volgens sommigen disruptieve kracht aanmeten, zoals we zullen zien. Terwijl Lejeune voorstelt om in het dagboek une force d opposition et de renouvellement, qui conteste les modèles esthétiques classiques [ ] 8 te zien, is de mening van Cynthia Huff uitgesprokener. Volgens haar is het net dankzij zijn tweederangs status, in de marge van de officiële literatuur, dat het dagboek erin slaagt een subversieve werking te hebben en op het establishment van de literaire institutie te parasiteren. 9 Ook Felicity A. Nussbaum doet een gelijkaardige uitspraak: The marginalized and unauthorized discourse in diary holds the power to disrupt authorized versions of experience, even, perhaps to reveal what might be called randomness and arbitrariness of the authoritative and public constructs of reality. [ ] The diary articulates modes of discourse that may subvert and endanger authorized representations of reality in its form as well as its discourse of self or subject. 10 Dankzij de paratopie van het dagboekdiscours kunnen de officiële voorstellingen van de werkelijkheid omvergegooid en het arbitraire ervan aan de kaak gesteld worden. Denk in het geval van een dergelijk discours aan het hierboven vermelde voorbeeld van de clandestiene literatuur in oorlogstijd. Bovendien wordt een gelijkaardige dynamiek in het licht gesteld in de talrijke, vooral Angelsaksische studies over vrouwendagboeken. Zo stelt Elizabeth Podnieks die hier voornamelijk een historisch standpunt inneemt dat het dagboek als genre, ook al is het op zich vrouwelijk noch mannelijk, een semiotische ruimte biedt die meer afgestemd is op de vrouw. Dankzij het dagboek, stelt Podnieks verder, komt door de zelfvertelling die eigen aan het genre is, een herschrijven van zichzelf tot stand (soms gemengd met fictie). Bij die herschrijving van zichzelf komen culturele taboes kijken die verbon- 6. Dominique Maingueneau, Le discours littéraire. Paratopie et scène d énonciation, Paris, Armand Colin, 2004, Philippe Lejeune, Le journal comme antifiction, in: Poétique, 2007, 149, 10. In verband met het literaire statuut van het dagboek verwijzen wij ook naar Michel Braud, La forme des jours, Philippe Lejeune, Le journal comme antifiction, Cynthia Huff, That profoundly female, and feminist genre : The diary as feminist praxis, in: Women s studies quarterly, 1989, 17, 3-4, Felicity A. Nussbaum, Toward conceptualizing diary, in: James Olney (ed.), Studies in Autobiography, Oxford, Oxford University Press, 1988,

20 Het schrijversdagboek den zijn met de positie van de vrouw, zodat het dagboek mogelijk een subversieve ruimte wordt. Podnieks hypothese is inderdaad dat de vrouw in het dagboek een zogenaamd intiem genre kan zien waarvan de publicatie nooit helemaal uitgesloten is. 11 Een hedendaags voorbeeld wordt gegeven in de bijdrage van Audrey Louckx tot deze aflevering. Zij stelt belang in het geval van het collectieve dagboek Freedom Writer s Diary (1999) en benadrukt dat the subversive nature of diary writing [ ] allows voiceless minorities to express their social distress (127). De maatschappelijke uitwerking van dit dagboek is, mede door zijn publicatie, opmerkelijk: voortgekomen uit een opvoedingsproject in een problematische klas is die tekst door zijn publicatie zelf drager geworden van een sterke wil tot opvoeding van de lezer. Het dagboek kan door zijn praktijk worden beschouwd als een mogelijk subversieve vrije ruimte, gelegen op de grens tussen clandestiniteit en publiciteit, tussen het persoonlijke en het officiële. De vrijheid van het dagboek kan nochtans volgens een andere parameter benaderd worden: volgens de leeseffecten die gesorteerd worden door de vormgeving van de tekst. Het schrijversdagboek kan inderdaad de illusie scheppen van een radicaal vrije schriftuur, ontstaan onder impuls van een ongebreidelde creativiteit, ook al kan het genre tegelijkertijd zeer prototypische allures aannemen. In het incipit van deze bijdrage kondigden wij in het voetspoor van Lejeune aan dat de opeenvolging of de discontinue continuïteit van gedateerde tekens niet noodzakelijk tekstuele tekens volstaat om het dagboek, in de grote meerderheid van de gevallen, te onderscheiden van de andere meest verwante genres. Didier deelt de mening van Lejeune: [D]ans le journal, la marque des jours n est pas effacée par la rédaction, mais au contraire soulignée par le discontinu de l écriture, et même par l inscription de la date. 12 Zonder dat ze daarom essentieel deel uitmaken van de specificiteit van het genre, kunnen met gemak andere vormkenmerken zich enten op deze minimale definitie. Om er slechts enkele van te citeren: het dagboek kan een intimistische vertelling zijn die zich op een ik toespitst die tegelijk schrijver, verteller en personage is. Die vertelling kan in hoge mate retrospectief zijn en kan als maatschappelijke kroniek fungeren die de werkelijkheid op het lijf geschreven is een leeseffect dat in de eerste plaats het gevolg is van de korte tijdsspanne tussen de beleving en haar neerschrijven (de onmiddellijkheid van de schriftuur), en in de tweede plaats van de weerbarstigheid van het genre ten opzichte van herschrijving en correctie. Voor de rest is de secundaire literatuur het erover eens dat het dagboek gekenmerkt wordt door een gebrek aan formalisering: het geeft de voorkeur aan een zekere onbepaaldheid op het vlak van de genreconventies. Het journaal getuigt van een fantastische plasticiteit; de vorm ervan past zich immers aan en laat zich kneden naargelang van de zowel tekstuele als materiële inhouden die men erin stopt, of die inhouden van de hand van de auteur zijn of exogeen. Wellicht is het vooral om die reden dat het dagboek, toegegeven, zich nog steeds opmerkelijk leent tot de biechttoon, ook al verkiest men vandaag en terecht in de Franse taal de term journal personnel boven die van journal intime. Over het journal personnel beweert 11. Elizabeth Podnieks, Daily modernism. The literary diaries of Virginia Woolf, Antonia White, Elizabeth Smart, and Anaïs Nin, Montreal & Kingston, McGill-Queen s University Press, 2000, 6-7. Zie in dit verband ook:judy Simons, Diaries and journals of literary women from Fanny Burney to Virginia Woolf, Iowa City, University of Iowa Press, 1990, 3. Alsook:Valerie Raoul, Women and diaries:gender and genre, in: Mosaic, 1989, 22, 3, Béatrice Didier, Le journal intime,

21 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden Kathryn Carter dat het perennial and plastic, spanning a register of writing styles from reportage to confession, polemic to introspection 13 is, een ware uitdaging aan de literatuur, als men Roland Barthes volgt, 14 of nog een laboratorium, een atelier waar de schrijver zich onbelemmerd, zonder enig generisch dogmatisme, kan uitleven. Hij kan er zich overgeven aan een esthétique du brouillon, zoals Lejeune en Catherine Bogaert 15 het graag noemen, of, met de woorden van Françoise Simonet-Tenant: een [c]hamp de bataille des débuts d œuvres, réceptacle de bribes encore informes, il est aussi, dans certains cas un véritable atelier d écritures. 16 Volgens Braud gaat dit gebrek aan vorm vooral gepaard met de geringe interne coherentie die het dagboek aan de dag legt dat in tegenstelling tot het klassieke verhaal. 17 Toch, aldus nog Braud, zou dit gebrek aan vorm vooral de weerspiegeling zijn van [la forme] de l existence et de son rythme. 18 Want de dagboekpraktijk veronderstelt een hoge mate van blootstelling, alsook van onderwerping aan tijd en contingentie. De beschikbaarheid van de dagboekschrijver voor zijn schriftuur wordt bepaald door de toevalligheden van de dag. Het opduiken van het onvoorziene kan zich zelfs concreet in de tekst manifesteren; het bepaalt niet enkel de inhoud, maar ook de lengte ervan: een volle agenda, een onvoorziene gebeurtenis kunnen de lengte van een dagboekfragment bepalen, of zelfs de plotselinge stopzetting van de schriftuur. Die hoofdrol van de contingentie billijkt de tegenstelling en de tegenspraak, de variatie en de differentie, de versnippering van de ethè, hun interferentie zowel als hun discordantie. Het dagboek bewerkt aldus een tweezijdige tekstualisering van het bestaan. Enerzijds is de dagboekpraktijk een component van een mimetisch schrijfproject, een beschrijvend gebaar voor de schrijver, dat steunt op zijn beleving, anderzijds heerst het bestaan door de contingentie die het kenmerkt, over de kristallisatie van zijn toevalligheden in het dagboek. De vormvrijheid eigen aan het dagboek is niet enkel een uitdaging aan de literatuur, om de beroemde formulering van Barthes nog eens over te nemen. Ze is ook een uitdaging aan het eigen genre, aangezien elke tekst op die manier de grondslagen zelf van het dagboek als vertegenwoordiger van een genre aan de orde stelt alsook de banden die het genre met andere tekstcategorieën kan onderhouden. Het ligt uiteraard in onze bedoeling die vraagstelling met deze aflevering voort te zetten door de genericiteit 19 van het dagboek in al haar complexiteit op de voorgrond te laten treden. Andere studies hebben zeer recentelijk nog op de actualiteit van deze 13. Kathryn Carter, The small details of LIFE. Twenty diaries by women in Canada, , Toronto/Buffalo/London, University of Toronto Press, 2002, Roland Barthes, geciteerd in Michel Braud, La forme des jours, Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, Un journal à soi, 9. In een recenter artikel waagt Philippe Lejeune zich zelfs aan een poétique du brouillon. Zie in dat verband: Philippe Lejeune, Une poétique du brouillon, in: Cécile Meynard, Les journaux d écrivains, Françoise Simonet-Tenant, Le journal personnel comme pièce du dossier génétique, in: Françoise Simonet-Tenant & Catherine Viollet, Journaux personnels, themanummer van het tijdschrift Genesis, 2011, 32, Elizabeth L. Bunkers nuanceert: Like other forms of narrative, a diary tells a story, unlike many other forms, however, a diary need not be plot driven (Elizabeth Bunkers, Diaries of girls ans women. A midwestern American sampmler, Madison, The University of Wisconsin Press, 2001, 19). 18. Michel Braud, La forme des jours, 175. Zie in dat verband ook Lawrence Rosenwald, Emerson and the art of the diary, Oxford/New York, Oxford Univeristy Press, 1988, Hiermee bedoelen wij la mise en relation d un texte avec des catégories génériques ouvertes. [ ] Un texte n appartient pas, en soi, à un genre, mais il est mis, à la production comme à la réception-interprétation, en relation à un ou plusieurs genres. (Jean-Michel Adam & Ute Heidmann, Des genres à la généricité. L exemple des contes (Perrault et les Grimm), in: Langages, 38, 153, 2004,

22 Het schrijversdagboek problematiek gewezen. Kijken we bij voorbeeld naar de teksten die door Simonet- Tenant en Catherine Viollet verzameld werden voor de aflevering van het tijdschrift Genesis die aan het dagboek is gewijd. 20 Daarin is onder andere sprake van dagboeken met een bedrieglijke benaming (p. 47), van journaux de genèse (p. 50), een agenda-journal (p. 50), een journal de travail (p. 56), van journaux d écriture (p. 56), van de Cahiers van Paul Valéry als schrijversdagboeken (p. 75), van de Faux Journal van Jude Stefan (p. 85), van dagboeken die l image tracée ou collée, sous la forme de griffonnages, de dessins, de photographies, de documents insérés [ ] bevatten (p. 97), van weblogs als architecture logicielle d édition et de publication de contenus plurimédiatiques (texte, photos, images, son ) (p. 117) en andere [t]entatives d autoportrait en html (p. 141). Anderzijds stelt Cécile Meynard in haar inleiding tot de in 2012 verschenen collectieve studie Les journaux d écrivains: enjeux génériques et éditoriaux vast dat [é]tudier les journaux d écrivains, qu ils soient reconnus ou potentiels, amène [ ] naturellement à s interroger en premier lieu sur la pertinence, dans ce cas précis, de la distinction entre les genres littéraires [ ] et sur leur interpénétration. 21 In de bijdragen die dit boek bevat is het dagboek laboratoire (pp. 34; 55; 87; 125), atelier (pp. 34; 125), postface (p. 59), espace de récréation (p. 59), un cas de flottement générique met meervoudige lectuurmogelijkheden (p. 68), zelfs chassé-croisé des genres (p. 149), carnet-journal (p. 87), notes de voyage (p. 92), journal politique (p. 93), notes de lecture (p. 95), rêves de livres (pp. 96), carnets (pp. 99; 125), Mémoires (p. 107), Cahiers (p. 163; 211), een geval van lyrisme dégradé (p. 299), recueil de conseils à usage intime (p. 302), traité scientifico-métaphysique (p. 368). En wat te denken van het volgende citaat van Mauriac, dat op pagina 201 vermeld staat: Je conçois le journalisme comme un journal à demi-intime. Ook al bekrachtigt elk beroep op een literair genre in zekere zin een generische identiteit, dat belet helemaal niet om een bepaalde opvatting van die identiteit op losse schroeven te zetten. Dat geldt misschien vooral voor het schrijversdagboek, dat over een afwijkende kracht lijkt te beschikken die het in staat stelt om op andere genres te parasiteren, om naargelang van de esthetische stromingen te veranderen, om zich te hybridiseren met het oog op de schrijverspoëtica s en de tijdruimtelijke omstandigheden. Jeroen Deckmyn en Hans Vandevoorde tonen bij voorbeeld aan hoe Een tijdsverloop (1970) van de Vlaamse schrijver Mark Insingel zich door de wijze waarop de identiteitsconstructie wordt opgevat, veel minder goed als een dagboek laat lezen dan de genreaanduiding op de achterflap doet vermoeden. Ook al berust het journaal op canonieke modellen, voorbijgestreefde of hedendaagse, toch kan het in zijn concrete verwezenlijkingen meestal niet louter autonoom blijven: het treedt moeiteloos buiten zijn eigen generische oevers en laat zich inspireren door de talloze genres die het aantreft, zich daarbij soms overdreven bastaarderend. Zoals Michel Braud in zijn bijdrage aantoont, was het dagboek in zijn moderne betekenis oorspronkelijk een privépraktijk. Maar al in de eerste helft van de negentiende eeuw getuigde het van de inspiratie door vroegere voorbeelden. In sommige dagboeken, zoals die van Amiel en Marie Lenéru, aldus Braud, worden de modellen becommentarieerd de façon substantielle [ ] comme un élément par rapport auquel ils définissent les modalités 20. Françoise Simonet-Tenant & Catherine Viollet, «Journaux personnels», thema nummer van Genesis, n 32, Cécile Meynard (ed.), Les journaux d écrivains:enjeux génériques et éditoriaux, Bern. (e.a.), Peter Lang, 2012, 6. 22

23 Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden et l enjeu de leur propre pratique (34). Zonder daarom als wederzijdse modellen te hebben gediend, kunnen genres ook meer verwant zijn dan op het eerste gezicht blijkt. Simonet-Tenant verklaart dat in het geval van het dagboek en de brief beide niet alleen eenzelfde koppeling aan de kalendertijd en een gelijkaardige zelfbevraging delen, maar zich ook in dezelfde per iode, namelijk op het einde van de achttiende eeuw, tot de intimiteit bekeerd hebben. De verwantschap tussen dagboek en brief kan zelfs tot hybridisering leiden: het ene kan in de andere voorkomen, evenals het dagboek als brief kan fungeren, en wat te denken over de hybriditeit van de weblog? De bijdrage van Simonet-Tenant kan herbekeken worden in het licht van twee andere gevallen. William Merill Deck er heeft het over de praktijk van het briefdagboek van Henry Adams op het einde van de negentiende eeuw, toen die een transoceanische briefwisseling onderhield in een tijdperk waarin de parameters van de briefpraktijk dankzij de technische ontwikkeling een diepgaande wijziging ondergingen. De blog wordt, op zijn beurt, door Elizabeth Grubgeld behandeld. Na een vergelijking tussen de blog en het traditionele dagboek stelt Grubgeld meer in het bijzonder de nieuwe paradigma s van de zelfbeschrijving in vraag, die door internet aan het project van tekstuitdrukking bij mindervaliden geboden worden. Parallel daarmee gaat de belangstelling van Grubgeld ook uit naar de wederzijdse beïnvloeding van de handicap en de vormgeving van het dagboek. Uitgaande van het Journal van Loti toont Meynard aan in welke mate het schrijversdagboek met andere genres kan bastaarderen au point que l écrit qui en découle paraît réfractaire à toute catégorisation (42), in die zin dat dagboek en roman (in wording) soms zodanig ineengevlochten zijn dat gehele stukken van het dagboek letterlijk overgenomen worden in de roman. Meynard stelt dan ook voor om Loti s Journal te lezen als een esthetisch object, une œuvre à part entière, autoréférentielle, où l immédiateté de l instant et de l événement est toujours médiatisée par une plume littéraire (54). Wat het dagboek van de Vlaamse schrijver Daniël Robberechts betreft, bovenop het feit dat het met andere genres flirt als het essay en de roman, wordt het vooral in dienst gesteld van het poëtologische project om een effect van radicale authenticiteit te bereiken, een nabootsing van het ritme dat de grondslag uitmaakt van het dagelijkse leven van de auteur, in al de redundantie ervan. Inderdaad, zoals de werkelijkheid waarin de auteur zich beweegt voortdurend aan verandering toe is, zo is ook het perspectief van waaruit de auteur die werkelijkheid benadert constant in beweging, en dat is precies wat de schrijversdagboeken van Robberechts pogen weer te geven, leert ons Sven Vitse. Ten slotte geeft Beatrice Barbalato een ander voorbeeld van weliswaar veel minder harmonische verstrengeling van twee genres: daarin gaat het dagboek op in de documentaire zonder enig respect voor het leescontract dat aanvankelijk aan het genre vasthangt. * * * Het dagboek veroorlooft zich bepaalde vrijheden, een zekere vorm van literaire ongehoorzaamheid. Dat toont zowel een benadering vanuit een overtuigd antropologisch perspectief aan als een benadering die op de formele uitdagingen van het genre berust. Het dagboek leent zich voortreffelijk voor een literaire praktijk aan de rand van het officiële discours en getuigt zelfs van een zekere voorliefde voor radicaal paratopische situaties. Zo bekeken is het genre een discursieve vorm die 23

24 Het schrijversdagboek blijft, doorzet zelfs waar iedere persoonlijke uitdrukking soms aan censuur onderworpen is. Naargelang van de legitimiteit van de productieomstandigheden kan het dagboekdiscours dan ook aanspraak maken op een vrijheid die door contradictie en afwijking gekenmerkt wordt en als tegenpool optreedt ten opzichte van het dictaat van de ander. De afwezigheid van formalisering mag het genre soms in diskrediet brengen, diezelfde zogenaamde lacune begunstigt een afwijkende kracht die de deur openlaat voor creatie en plasticiteit. Zodanig dat ieder nieuw literair werk dat als dagboek bestempeld wordt, op een eigen, singuliere wijze bijdraagt tot de literaire categorie als geheel en tegelijkertijd de nadruk legt op de centrifugale macht waaraan generische identiteiten onderworpen blijven. Deze aflevering behoort tot een tweeluik: twee themanummers van het tijdschrift Interférences littéraires/literaire interferenties die dieper willen ingaan op twee onderscheidende kenmerken van het schrijversdagboek. Enerzijds wordt gefocust op de esthetische effecten van de vormvrijheid. In het tweede luik komt de schriftelijke weergave van de tijd in de dagboekpraktijk aan bod. Dat tweede deel, tevens het tiende nummer van het tijdschrift, verschijnt in mei 2013 onder de redactie van Matthieu Sergier en Myriam Watthée-Delmotte en draagt als titel Het schrijversdagboek: overleving in woorden. Het dagboekschrijven veronderstelt een zich aanpassen aan de tijdsstroom, ook letterlijk. Het heeft dan ook met vergankelijkheid en sterfelijkheid te maken, en de imaginaire uitdrukking daarvan. Daarom hoeft het dagboek niet per se als een getuigenis van onmacht beschouwd te worden, eerder wellicht als de verwoording van een verzet of als een weddenschap waarin de overleving op het spel staat. Hoewel de dagboekpraktijk aan de kalendertijd onderworpen blijft, beschikt het genre over een stel vernuftige middelen om de uitdaging van de tijd aan te gaan. Matthieu Sergier Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles) & Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) Sonja Vanderlinden Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

25 ISSN : Michel Braud Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle Résumé Quels journaux ou textes autobiographiques lisent les diaristes entre l apparition du journal intime, à la fin du xviii e siècle, et sa reconnaissance comme genre, un siècle plus tard? Le journal est une pratique bien connue dès les années 1780 alors que les diaristes ne se lisent pas les uns les autres ; seuls quelques-uns même, comme Maine de Biran, lisent et citent Rousseau. Il faut attendre les années 1830 pour trouver dans les journaux une trace significative d intérêt pour d autres textes autobiographiques, avec celle des Mémoires de Lord Byron qui intègrent des fragments de journal. Vingt ans plus tard, en revanche, les premiers journaux publiés sont attentivement lus et commentés, et encore plus, dans les années 1880, ceux qui suscitent la polémique dans la critique. Les différentes modalités de lecture et de citation des autres journaux et écrits autobiographiques semblent, in fine, au long du siècle, tenir à la fois à une quête identitaire et à une posture d écriture du diariste. Par ses lectures, celui-ci laisse transparaître l image du lecteur qu il attend pour son propre journal. Abstract Which diaries or life narratives did diarists read between the appearance of diaries in France, at the end of the 18 th century, and the recognition of the genre, one century later? Diary writing was a well-known practice in the years 1780, although diarists didn t read one another s diaries. Even very few diarists, like Maine de Biran, read and quoted Rousseau. Significant traces of interest in the reading of life writing can be noticed in diaries only in the years 1830, with Letters and journals of Lord Byron. However, twenty years later, when the first French diaries were published, diarists read them closely and commented them at length, even more so in the 1880 s, when some diaries stirred up controversy in literary reviews. Different ways of reading and quoting diaries and life narratives in diaries can be, in fine, related to the identity quest of the diarist and with his posture as a writer. Through his reading of diaries, the diarist lets the figure of the reader he expects for his own diary filter through. Pour citer cet article : Michel Braud, «Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, «Le Journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture», s. dir. Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, novembre 2012, pp

26 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

27 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles d ouvriers, fort jolies, causaient devant leur boutique d un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l oreille, et j entendis qu une des deux proposait en riant d écrire leur journal. «Oui, reprit l autre à l instant ; le journal tous les matins, et tous les soirs le commentaire». Ainsi s exprime l un des personnages de La Nouvelle Héloïse (sixième partie, lettre v) décrivant les usages des Genevois à une époque qui ressemble à celle où Rousseau écrit, au milieu du xviii e siècle. Le journal y apparaît comme une pratique d examen de conscience assez commune. Nul besoin d explicitation entre les deux jeunes filles : il suffit aux deux interlocutrices d évoquer le journal pour en reconnaître la pratique. De même, dans la vie réelle, quelques décennies après la publication du roman de Rousseau, Madame de Krüdener commence-t-elle par affirmer un projet d écriture quotidienne intime qui possède une forme connue : Je sens que je deviens plus calme, je soulage mon cœur ; en développant mes pensées, en les couchant sur le papier, il semble que je me délivre d un poids que je ne pouvais porter seule. C est ainsi que je veux, à l avenir, tracer sur mon journal, non seulement chaque événement intéressant de ma vie, mais aussi chaque pensée de mon âme : l aveu de chaque faute et l occupation de chaque journée de mon existence. 1 Et à la même époque, Lucile Duplessis (qui épousera Camille Desmoulins en 1790) évoque le sien avec sa mère : «Je dis le soir à Maman que mon journal m ennuyait, que j allais le laisser. Elle en a ri, et puis elle m a dit que c était pour avoir l air occupée, pour dire que tu fais quelque chose que tu ne voulais pas montrer» 2. En cette seconde moitié du xviii e siècle, le journal est une pratique connue assez du moins pour faire l objet d une discussion entre amies ou d un débat entre mère et fille (on peut même penser dans ce cas que c est la première qui a proposé à la seconde de le tenir), et pour constituer un projet d écriture personnel. L enjeu, encore essentiellement moral dans le roman de Rousseau, s impose toutefois comme intime dans le journal véritable. La pratique du journal se justifie alors par un désir ou une nécessité intérieure. L argument de la mère de Lucile, d ordre social, paraît en effet quelque peu déconnecté de ce qu en attend sa fille. Cet enjeu intime se retrouve dans la première phrase du premier fragment du journal de Maine de Biran, en 1794 : «Aujourd hui 27 mai, j ai éprouvé une situation 1. Madame de Krüdener, «Journal de Venise (été 1785)», dans Écrits intimes et prophétiques, s. dir. Jean-René Derré, Paris, CNRS, 1975, p Lucile Desmoulins, Journal , s. dir. Philippe Lejeune, Paris, «Cendres», 1995, p. 145 (29 juillet 1788). 27

28 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle trop douce, trop remarquable par sa rareté pour que je l oublie» 3. La motivation est ici le désir de conserver le souvenir d un moment épiphanique. La justification personnelle tend à faire apparaître la pratique du journal comme naturelle : celui-ci n a d autre raison d être que de répondre à un besoin intime impérieux la meilleure preuve en est que lorsque le besoin disparaît, le journal est menacé comme chez Lucile Duplessis. Si les premiers diaristes prennent soin, comme on le voit, de marquer leurs raisons de prendre la plume, ils n évoquent pas en revanche les lectures qui ont pu leur servir d exemple ou de point de départ à l écriture. Cela ne signifie bien évidemment pas que le journal soit né de rien : les historiens du genre ont mis en évidence les formes antérieures auxquelles emprunte le journal et les modalités de l émergence d une écriture de l intime au jour le jour. Mais le lien entre les textes antérieurs et ces premiers journaux intimes n est pas explicitement marqué. Le journal ne se présente pas comme une pratique modelée sur des textes ; la lecture n apparaît pas à l origine des premiers journaux qui nous soient parvenus. * * * Les diaristes, il est vrai, n ont pas pu à cette époque se lire les uns les autres. Au tournant du siècle, le journal est une pratique privée et non un texte qui circule. Plus exactement, il n est lu, lorsqu il l est, que dans un cercle très restreint. M me de Krüdener cache son journal dans son cabinet mais ne peut empêcher qu il soit lu par son mari. Elle concède alors : «J étais fâchée intérieurement, ou plutôt triste, qu il l eût lu. J avoue que j aurais désiré qu il s en occupât quelque temps après» 4. L écriture diariste semble bien relever chez elle, de façon ambivalente, à la fois d un désir d intimité et d une stratégie de communication différée. Et Lucile Duplessis, après avoir évoqué avec sa mère l ennui que suscite en elle l écriture de son journal lui répond dans le journal : «Je continuerai cependant, mais tu ne le liras pas!» 5 ce qui présuppose que la jeune femme le lui laissait jusque-là lire et que s opère par leur conversation un changement de destination et d objet. Dans ces textes, le journal apparaît comme une pratique d écriture dont la lecture est possible sous certaines conditions dans l espace étroit de la famille, mais qui fait l objet d une revendication d intimité 6. On observe qu il est aussi pensé à la même époque, chez quelques écrivains, comme une forme préliminaire de l œuvre : Rétif de la Bretonne recopie, à partir de 1785, les «inscripcions» qu il a tracées sur les parapets de l île Saint-Louis, afin de former une nouvelle branche de son récit autobiographique ; Maine de Biran évoque, dans la suite de sa première note, le projet d une description régulière de «l état de [son] âme» dans la perspective d un «traité de morale» qu il pourrait 3. Maine de Biran, Journal, t. iii, s. dir. Henri Gouhier, Neuchâtel, La Baconnière, 1957, p. 3 (27 mai 1794). 4. Madame de Krüdener, op. cit., p. 58 (26 juillet 1785). 5. Lucile Desmoulins, op. cit., p. 145 (29 juillet 1788). 6. On peut relever, dans la même perspective, l ambiguïté de l apostrophe à son père placée par Germaine Necker en ouverture de son journal : «Tourne le feuillet, papa, si tu l oses, après avoir lu cette épigraphe ; ah! je t ai placé si près de mon cœur que tu ne dois pas m envier ce petit degré d intimité de plus que je conserve avec moi-même» (Madame de Staël, «Mon journal», dans La Nouvelle Revue Française, n 531, avril 1997, p. 24). 28

29 Michel Braud écrire 7. Si les journaux intimes ne circulent pas en cette fin de xviii e siècle, les diaristes ne les envisagent pas pour autant comme des textes entièrement fermés à toute forme de communication. Ils ne sont pas vraiment cachés par leur auteur et peuvent faire l objet d une communication restreinte ou s intégrer à un projet littéraire ou philosophique. Mais de façon révélatrice, les projets littéraire et philosophique de Rétif et Maine de Biran n aboutissent pas. Les journaux ne sont pas des textes que l on lise ni a fortiori que l on puisse citer. Quelques années plus tard, dans les premières années du xix e siècle, une menace policière qui n était pas jusque-là perceptible vient accentuer le retrait du diariste. Benjamin Constant évoque ainsi le journal d un de ses amis poursuivi pour dettes : «Parmi le mal que l on m a dit de ce pauvre diable, on lui a reproché d avoir toujours fait un journal. Que dirait-on de celui-ci? C est un secret qu il me faut garder bien soigneusement.» 8. La crainte des autorités (que l on perçoit à la même époque, de manière récurrente, chez Stendhal) fait de l écriture privée un secret. Les diaristes se côtoient sans savoir qu ils tiennent chacun un journal Maine de Biran et Benjamin Constant s opposent ainsi en 1821 à la Chambre des députés en ignorant qu ils partagent la même pratique. * * * Le journal est donc, dans les dernières années du xviii e siècle et dans les premières du xix e une pratique d écriture et un genre textuel connus dont paradoxalement il n existe pas d exemple en circulation. Il faudra attendre les années pour que des diaristes commencent à évoquer leurs lectures de journaux. On pourrait s attendre à ce qu avant cette date les diaristes trouvent dans d autres textes l écho de leur intérêt pour l écriture de soi, et en premier lieu dans les œuvres autobiographiques de Rousseau qui avaient commencé à paraître avant Or ils ne mentionnent ces textes que de façon irrégulière et ne manifestent pas un intérêt unanime pour eux. Plus précisément, certains diaristes des années (des femmes particulièrement : Germaine Necker, Lucile Duplessis, Madame de Krüdener), ne citent ni Les Confessions ni Les Rêveries (publiées en 1782) alors que, à la même époque, Rétif de la Bretonne et Maine de Biran, qui, comme on l a vu, envisagent leurs notations comme le brouillon d une œuvre à venir, lisent au moins le premier des deux textes : Rétif indique en 1790 lire la deuxième partie qui vient de paraître 9, et Maine de Biran observe en 1794 : «Rousseau parle à mon cœur mais quelquefois ses erreurs m affligent» 10. Ceux qui commencent à tenir leur journal dans les premières années du xix e siècle connaissent aussi ces textes mais manifestent leur dédain voire leur mépris vis-à-vis d eux. «Toutes les filles aiment Rousseau» écrit ironiquement Benjamin Constant en , et Stendhal fait en 1810 de la lecture des Confessions l un des remèdes possibles à l ennui d une soirée, au même titre 7. Maine de Biran, op. cit., p Benjamin Constant, Journaux intimes, s. dir. Alfred Roulin & Charles Roth, Paris, Gallimard, 1952, p. 228 (2 avril 1805). 9. Rétif de la Bretonne, Journal II, s. dir. Pierre Testud, Houilles, Manucius, 2010, p. 59 (5 & 6 juillet 1790). Les Rêveries ont paru à la suite de la première partie des Confessions. 10. Maine de Biran, op. cit., p. 9 (27 mai 1794). 11. Benjamin Constant, op. cit., p. 193 (19 janvier 1805). 29

30 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle qu une partie de boston ou de loto, ou que la lecture d un conte moral ou des Mémoires de Marmontel 12. Ce rabaissement n est toutefois pas sans ambivalence ; le même auteur qui y trouve encore deux ans plus tard un repoussoir stylistique, au moment où il commence à dicter L Histoire de la peinture en Italie, laisse en effet percer une admiration ancienne : «Qui m eût dit, écrit-il, that the Confessions of J.-J. Rousseau me déplairaient et que je chercherais la couleur dans Fénelon?» 13. Même si ce n est pas sans affectation, les écrivains du début du xix e s. tiennent leur journal contre Rousseau plus que dans une filiation assumée de son œuvre. En 1818, toutefois, Maine de Biran y trouve, dans la continuité de son commentaire de 1794, un écho à ses propres observations sur lui-même. Je songe, écrit-il, à un article des Confessions de J.-J. Rousseau qui est assez analogue aux sentiments qui m occupent et je lis, partie 2, livre 9, p. 311 : «modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portons sans nous en apercevoir dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos notions mêmes l effet de ces modifications [ ]». 14 Procédant par rapprochement et différences, il identifie sous la plume de Rousseau la «morale sensitive» qu il tente lui aussi de circonscrire, tout en relevant les limites de l auto-observation à laquelle s est livré l auteur des Confessions. Quant aux Rêveries qui présentent pourtant l amorce d une poétique du journal, elles ne semblent pas être évoquées par un diariste avant 1820 où elles sont mentionnées, très allusivement, par Michelet se rappelant un passage de la Neuvième Promenade à l occasion d une scène de rue, puis en 1834 par le même auteur qui emprunte une rue de Paris évoquée par Rousseau dans sa Deuxième Promenade 15. Mais on en trouve trace de façon implicite beaucoup plus tôt, chez Biran à nouveau. La première note du Vieux cahier, datée du 27 mai 1794, est nettement écrite dans le prolongement des Rêveries ; elle répond au programme avancé par Rousseau au début de la Deuxième Promenade de goûter les «délices internes» que l on trouve dans la contemplation du monde et de soi, tout en cherchant à rendre le flux de l existence évoqué dans la Cinquième. En dehors donc de Maine de Biran et sans doute de Rétif qui, à cette époque, projettent devant eux une modalité d écriture qui n échappe pas à l ombre du Genevois, les diaristes ne cherchent pas dans l œuvre autobiographique de Rousseau la trace d un intérêt partagé pour l expression de l intime. Les Confessions, absentes de beaucoup de journaux, restent dans les autres en arrière-plan d une culture commune, et Les Rêveries ne sont pas reconnues comme l un des précurseurs littéraires du journal. La première génération de diaristes qui écrit au tournant des xviii e et xix e siècles le fait donc sans exemple littéraire ou ordinaire antérieur. Toutefois, elle ne fait pas tout à fait sans modèle. Maine de Biran trouve en effet en 1815, dans 12. Stendhal, Journal, t. i, s. dir. Victor del Litto, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1981, p. 556 (20 mars 1810). 13. Ibid., p. 821 (5 mars 1812). 14. Maine de Biran, Journal, t. II, op. cit., p. 124 (18 mai 1818). 15. «Je fus distrait de cette lecture par trois jeunes gens chargés de paquets que je remarquai sur le boulevard. [...] Je me souvins des pommes distribuées par Jean-Jacques aux petits Savoyards.» (Jules Michelet, Écrits de jeunesse, s.dir. Paul Viallaneix, Paris, Gallimard, 1959, p. 101, 1 er août 1820). Et : «C est sur cette montée que le pauvre vieux Rousseau fut renversé par le danois de M. Lepelletier Saint-Fargeau.» (Journal, t. i, s. dir. Paul Viallaneix, Paris, Gallimard, 1959, p. 117, 8 mai 1834). L historien évoquera encore Les Rêveries à plusieurs reprises par la suite, et en citera une phrase le 29 juin 1842 (ibid., p. 426). 30

31 Michel Braud l Agenda général ou mémorial portatif de Marc-Antoine Jullien 16, une forme de notation de l existence au jour le jour qui nourrira le journal qu il reprendra en Ce livret est un véritable agenda à remplir au jour le jour, suivi de «mémoriaux» permettant de totaliser les actions dans les domaines économique, social, intellectuel et littéraire, etc. Dans la continuité de l Essai sur l emploi du temps (1808) du même auteur, il constitue un support d enregistrement des activités de la vie courante, des personnes rencontrées, de la correspondance échangée, des livres lus, etc. Ce n est qu une forme vide pour tenir une comptabilité de sa vie dans une perspective d amélioration continuelle, mais qui offre une distance et une position d écriture vis-à-vis de l existence quotidienne. Biran abandonne d ailleurs assez vite ses subdivisions et totalisations mécaniques et contraignantes pour l utiliser uniquement comme un journal de ses activités et de son état intérieur. Si ce support a laissé relativement peu de traces dans les journaux du xix e siècle, il a néanmoins eu un certain succès puisqu il a connu cinq éditions entre 1813 et , et l Essai sur l emploi du temps a été lu et relu par Amiel 18. * * * La génération suivante, dans les années 1830, se reconnaît des parentés avec d autres textes autobiographiques. L un de ces textes est les Mémoires (davantage connu depuis sous le titre Poésie et vérité) de Gœthe, traduit en français en 1823, que Maurice de Guérin lit en 1833, émerveillé par l élan poétique qu il y découvre en regard de la triste et ennuyeuse éducation qu il a reçue. L auteur du Cahier vert ne réussit toutefois pas à convaincre son ami Barbey d Aurevilly, qui se déclare en 1836 peu touché par ce texte, mais qui, en revanche, voue une véritable admiration à un texte que plusieurs autres diaristes lisent et citent à la même époque : les Mémoires de Lord Byron, parus en français en Il ne s agit pas réellement de mémoires, plutôt d une biographie du poète par l un de ses amis, Thomas Moore, mais le texte intègre de nombreuses lettres et des fragments de journal. Delacroix s intéresse dès 1824 au poète anglais qu il rapproche de Rousseau pour le bonheur de «s étudier soimême» 19, et, vers , à un moment où il ne tient plus son journal, il copie de longs passages des Mémoires dans plusieurs cahiers, dont un «Cahier Byron» qui ne comporte quasiment que des fragments de ce texte. Le peintre relève des passages ayant trait à la conception de l art exprimée par le poète, mais aussi à son goût pour la solitude, au temps qui passe et à ses accès de mélancolie, toutes préoccupations qui font écho à ses propres notations personnelles. Il manifeste aussi, dans son journal, son intérêt pour le mode d écriture de Byron qui ne s attache pas à un plan ni ne se préoccupe de la suite de l histoire mais s abandonne à son caprice. On note que Delacroix qui a abandonné l écriture du journal après deux années, en 1824, le 16. Marc-Antoine Jullien, Agenda général, ou Mémorial portatif universel pour l année 18..., 3 e édition, Paris, J.-J. Paschoud, 1815 ; et Maine de Biran, Journal, t. iii, op. cit., pp Deux éditions sous le titre de Mémorial horaire ou thermomètre d emploi du temps (1813), et trois sous le titre d Agenda (1815, 1824, 1835). 18. Amiel lit l Essai sur l emploi du temps, en 1840, 1854, 1860, sans toutefois connaître l Agenda Quelques journaux utilisent celui-ci, comme le Journal de Pierre Gabriel Gubian Guérin de Foncin (manuscrit, Archives municipales de Bordeaux). 19. Eugène Delacroix, Journal, t. i, s. dir. Michèle Hannoosh, Paris, Corti, 2009, p. 161 (14 mai 1824). 31

32 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle reprend en Si son journal premier est antérieur à la parution des Mémoires de Byron, sa reprise peut en revanche avoir été nourrie par cette lecture. Chez Barbey d Aurevilly, la relation est encore plus claire, explicitée par l auteur lui-même dans ses Memoranda. «Je retourne à mon livre de loch, comme disait Lord Byron» écrit-il en 1837 dans le Premier Memorandum, et presque vingt ans plus tard dans la première entrée du Troisième : «Lord Byron, qui s est tant exprimé et tordu l âme dans des Memoranda, les adresse à lui-même (son meilleur ami, que je crois!), ou à Hobhouse, ou à sa sœur» 20. Barbey reprend en titre ce terme de Memoranda et inscrit son projet littéraire dans le sillage de celui de Byron, tout en en transformant les modalités et l objet. Pour ces diaristes comme pour tous ceux qui commencent à tenir leur journal dans le second quart du xix e siècle (Vigny, Michelet, Amiel) le journal de Byron est lu comme le premier modèle du genre, une vingtaine d années avant les autres journaux. Mais avant le milieu du siècle, entre les journaux tenus secrets et les premières publications, les années 1830 sont aussi celles des premiers journaux-correspondances, qui circulent sous la forme de manuscrits. A propos de celui d Eugénie de Guérin, destiné comme on le sait à son frère Maurice, Barbey d Aurevilly qui en avait eu connaissance déclare dès 1835, dans un fragment de premier journal : «Guérin m a lu un journal de sa sœur, une jeune fille étonnante qui pense beaucoup, lit fort peu, est grave et écrit comme Sainte-Beuve avec ce parfum de xvii e siècle» 21. Et quelques années plus tard, sur les premiers Memoranda qui lui sont destinés, Maurice de Guérin porte de sa main «Strange book!» 22. Dans ce petit milieu de passionnés de l écriture de soi, le journal (non-introspectif, il est vrai) circule d abord dans l espace restreint des relations amicales. * * * À partir de 1850, des journaux commencent à être révélés au public. Amiel lit (en allemand) cette année-là celui de Franz von Baader, puis découvre l année suivante celui de Maine de Biran par un article d Ernest Naville, avant de s intéresser à celui de Lavater en 1853, puis à nouveau à Maine de Biran en 1857 avec le livre que publie le même Naville. La même année, Delacroix découvre de son côté le journal du philosophe de Grateloup dans un compte rendu de Sainte-Beuve. Ce même critique est à l origine de la lecture des Guérin par Michelet en En 1863, Marie-Edmée Pau lit avec émerveillement les Reliquiae de Maurice de Guérin parus deux ans plus tôt, qu Amiel parcourt d un œil critique en L année suivante, ce même diariste découvre le journal de Benjamin Constant dans la présentation qu en offre, là aussi, Sainte-Beuve. En une quinzaine d années, le paysage éditorial s est métamorphosé ; le journal, diffusé par les canaux critiques les plus en vue, est lu comme tel, même si c est de manière partielle, tronquée et souvent indirecte. 20. Barbey d Aurevilly, Œuvres romanesques complètes, t. ii, s. dir. Jacques Petit, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1966, p. 845 (17 octobre 1837), et p (28 septembre 1856). Byron appelle effectivement son journal «mon livre de loch» dans les Mémoires. Le terme memoranda sera quant à lui repris par Léon Bloy, qui avait été ami proche de Barbey, dans son journal (Journal inédit, s. dir. Michel Malicet & Pierre Glaudes, Lausanne, L Age d Homme, 1996, p. 100, 11 juin 1892). 21. Barbey d Aurevilly, op. cit., p (28 ou 29 avril 1835). 22. Ibid., p

33 Michel Braud Quelques textes s imposent successivement comme les modèles du genre : le journal de Maine de Biran, puis ceux de Maurice et d Eugénie de Guérin ce dernier étant sans doute le plus lu entre 1862 et la fin du siècle. Avec les publications des années 1880 (Amiel et Barbey d Aurevilly en 1883, Marie Bashkirtseff et les Goncourt en 1887, Stendhal et Michelet en 1888, Rétif en 1889 ), la reconnaissance du genre change une nouvelle fois de dimension. La polémique que suscite cette vague d écrits personnels est le signe de la place qu il prend dans le champ littéraire à ce moment-là. Plusieurs critiques (Bourget, Brunetière, Renan) dénoncent avec virulence les dangers psychologiques et moraux du journal, et refusent de lui accorder une valeur esthétique 23. Mais la violence même de leurs jugements est le signe de la légitimité qu une partie du public est prête à lui reconnaître. Les diaristes qui tiennent leur journal à cette époque n échappent pas à l influence de cette vague de publication. Pierre Louÿs avoue dans les premières notes du sien, en 1887, qu il a eu l idée d écrire son journal à la lecture de celui de Marie Bashkirtseff 24. Marie Lenéru, qui a lu enfant le Journal de Marguerite, journal fictif à visée éducative, découvre adulte celui d Eugénie de Guérin, puis ceux de Marie Bashkirtseff, d Amiel et enfin des frères Goncourt. Jules Renard ironise sur Byron et Eugénie de Guérin pour s attarder plus longuement sur le projet littéraire des Goncourt. Tous les diaristes, toutefois, ne lisent pas les journaux qui paraissent. Marie Bashkirtseff, notamment, rédige des milliers de pages sans apparemment s intéresser aux journaux qui ont précédé le sien. C est que tous les diaristes ne partagent pas le même intérêt pour la lecture des journaux personnels des autres, ni n adoptent la même attitude vis-à-vis de ces textes. Des auteurs comme Amiel et Marie Lenéru lisent tout ce qui se publie et commentent longuement leurs lectures ; d autres, comme Rétif, Stendhal, Michelet ou encore Geneviève Bréton les évoquent allusivement mais sans que ces lectures n aient une place réelle dans leur réflexion sur leur propre écriture du journal ; quelques autres enfin, plus rares, comme Marie Bashkirtseff, restent assez indifférents à cette littérature. Ces catégories, qui ne constituent que des points de repères, ne sont bien évidemment pas étanches les unes vis-à-vis des autres. Marie Bashkirtseff n est pas en quête d une forme générique originale et a le sentiment que le journal qu elle tient se justifie par lui-même. Son désir de gloire («Gloriæ cupiditas» écrit-elle en tête de ses cahiers) est peu conciliable avec la confrontation critique qu implique la lecture de textes proches et différents que sont les autres journaux. L écriture du journal n est pas envisagée ou pas envisagée explicitement en relation aux exemples qu en fournit le champ éditorial, mais uniquement en relation à l image qu elle entend donner d elle-même, celle d une jeune femme artiste-peintre, d origine russe, au caractère enflammé. Même si les exemples aussi nets ne sont pas nombreux, la jeune femme n est pas entièrement isolée au xix e siècle. Antoine Fontaney 25, dans les années 1830, n évoque ni Rousseau ni Byron, et une continuité s impose depuis les jeunes diaristes de la fin du xviii e (Germaine Necker, Lucile Duplessis, Madame de Krüdener) qui ne cher- 23. Voir Philippe Lejeune, «Le Journal en procès», dans L Autobiographie en procès, s. dir. Philippe Lejeune, Nanterre, Université de Paris X, 1997, pp , ainsi que mon ouvrage, La Forme des jours. Pour une poétique du journal personnel, Paris, Seuil, «Poétique», 2006, p. 260 et sq. 24. Pierre Louÿs, Journal intime, Paris, Montaigne, 1929, p. 45 (27 juin 1887). 25. Antoine Fontaney, Journal intime, s. dir. René Jasinski, Paris, Les Presses françaises,

34 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle chaient pas à rapprocher le texte qu elles écrivaient de textes antérieurs. L écriture du journal se veut ici sans modèle, sans histoire, pleinement justifiée par la nécessité intérieure qui la produit. D autres diaristes, plus nombreux, lisent les textes dont ils se sentent proches sans manifester autrement qu allusivement leur intérêt et leurs goûts. À propos de la comtesse de Plater, Geneviève Bréton a cette formule qui peut laisser penser qu elle a lu le journal d Eugénie de Guérin qu elle n a pourtant pas, semble-t-il, commenté auparavant : «cette incarnation du sens commun et de la logique méprisait Eugénie de Guérin» 26. De façon un peu comparable, Michelet note seulement en 1862 que sa femme lit «un bel article de Sainte-Beuve sur Guérin (Le Centaure) et M lle Eugénie Guérin» l adjectif présuppose qu il en a pris connaissance lui aussi mais il ne donne pas davantage de détails et n en reparle que quatre ans plus tard, à l occasion d un article de presse sur les Mémoires d une enfant de son épouse, qui propose le rapprochement entre les textes. Les deux diaristes ont lu ce journal qui constitue l une de leurs références littéraires mais ils n en font pas un objet d analyse à partir duquel ils puissent réfléchir sur les modalités et l enjeu de l écriture de soi ; ils ne l utilisent pas pour définir leur propre projet d écriture. On peut placer dans ce groupe, en plus de Constant et Stendhal, la comtesse d Agoult qui visite les Charmettes en août 1837 et évoque très allusivement, quelques mois plus tard, Gœthe, Rousseau et Byron 27. Un dernier groupe de diaristes, enfin, comme Amiel et Marie Lenéru, se caractérise par une attitude double vis-à-vis des journaux qu ils peuvent lire : d une part ils cherchent à lire le plus de textes possibles ; d autre part ils les commentent de façon substantielle dans leur journal comme un élément par rapport auquel ils définissent les modalités et l enjeu de leur propre pratique. On peut parler de boulimie de lectures autobiographiques chez l un comme chez l autre. Amiel découvre successivement les mémoires de Gœthe, ceux de Byron, les journaux de Franz von Baader, Maine de Biran, Lavater, les Guérin Quant à Marie Lenéru, elle observe, quelques jours après avoir cité le Journal d Amiel : «À force de lire des Vie, des Journal, une mélancolie vous prend» 28. Le singulier est inattendu mais c est bien pour elle à chaque fois une rencontre avec une individualité. Les deux diaristes accumulent les lectures de journaux avec ferveur, comme autant de dialogues qui pourraient leur ouvrir un savoir nouveau. Je dévore maintenant avec une attention puissante le Journal intime de Franz Baader, le théosophe bavarois. Il me fait une impression profonde, et j y retrouve des séries entières de mes propres pensées, que je suis reconnaissant de voir réveiller maintenant, au moment précis où elles me seront le plus utile note le professeur genevois en Leurs commentaires de lecture procèdent le plus souvent en deux temps : un relevé des similitudes suivi de l affirmation de différences. À propos de Maine de Biran, le même diariste porte ce jugement : «J ai 26. Je retraduis cette phrase de In the solitude of my soul: The diary of Geneviève Bréton , s. dir. James Smith Allen, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1994, p. 79 (10 nov. 1869), cette entrée ne se trouvant pas dans l édition française. 27. Comtesse d Agoult, «Journal», dans Mémoires, souvenirs et journaux, s. dir. Charles. F. Dupêchez, Paris, Mercure de France, 2007, p. 536 (7 août 1837) et p. 552 (5 novembre 1837). 28. Marie Leneru, Journal, Paris, Grasset, 1945, p. 174 (23 juin 1899). 29. Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, t. i, s. dir. Philippe M. Monnier, Lausanne, L Age d Homme, 1976, p. 755 (3 septembre 1850). 34

35 Michel Braud retrouvé en moi pour lui parenté et sympathie ; mais sans pouvoir m empêcher de trouver son horizon singulièrement circonscrit, sa carrière bornée, sa vie assez pauvre, bien que recueillie et sérieuse» 30. Il est vrai qu Amiel n a encore que 30 ans et peut espérer briller davantage que le philosophe. L enjeu, on le perçoit, est d abord d ordre identitaire. Le lecteur accepte la position d alter ego que lui impose la lecture d écrits intimes, mais c est pour marquer des différences irréductibles : «Je l aime, bien que nous soyons différentes» écrit Marie Lenéru à propos de Marie Bashkirtseff 31. Il s agit ensuite de défendre et justifier un choix d écriture : l enjeu est aussi d ordre littéraire. La lecture du Journal de Lavater donne à Henri-Frédéric Amiel l occasion de revenir sur ses précédentes lectures et de préciser sa conception du journal : Pour Byron, son journal, ce sont des mémoires ; pour Gœthe ou Baader, ce sont des carnets d étude ; pour Lavater c est un confessionnal et un oratoire. Pour moi, le mien me sert d archives, de confident, de confesseur, de conseiller, de greffier suivant les cas. Le centre de ma vie intérieure n est pas la conscience religieuse, ou la conscience morale ou la conscience scientifique seulement, mais la conscience générale, le retour de l âme sur elle-même, dans la plénitude de ses activités, l étude de soi comme instruction, délivrance, correction, amendement, souvenir. 32 Amiel affirme le caractère à la fois intime et laïc de son projet d écriture qu il ne rencontre chez aucun de ses prédécesseurs, et appuie ce projet à une manière d être et de se percevoir soi-même qui lui semble plus complète ou plus riche que les leurs. Marie Lenéru et Amiel doivent être replacés, mutatis mutandis, dans la lignée de Maine de Biran lisant et relisant Rousseau. Plusieurs auteurs, comme Delacroix qui lit avec ferveur les Mémoires de Byron mais ne les commente pas, ou Barbey d Aurevilly allusif sur ce texte et plus disert sur les Mémoires de Gœthe, pourraient par certains côtés se rattacher à ce type et par d autres au précédent. * * * Au terme de ce parcours, on note que la lecture de journaux ou textes autobiographiques est rarement à l origine de l écriture intime. Ce n est explicitement le cas que pour le journal de Pierre Louÿs et, on peut le supposer, pour celui de Barbey d Aurevilly. Dans la plupart des journaux, les références aux textes antérieurs sont les traces d une activité de lecture et d une culture partagée, et chez certains les signes d un intérêt particulier pour les œuvres présentant les thèmes et les formes de l activité à laquelle ils se livrent. L absence de référence de lecture à des journaux ou autres textes autobiographiques interroge toutefois en regard de ceux où elles sont nombreuses et développées. Entre Marie Bashkirtseff et Henri-Frédéric Amiel, pour s en tenir à deux figures qui s opposent sur ce point, la lecture ou la non-lecture de journaux antérieurs révèle des enjeux d écriture différents. L absence de référence de lecture lie la tenue du journal à une ou des fonctions personnelles, expressives, qui en sont la 30. Ibid., p (29 novembre 1851). 31. Marie Lenéru, op. cit., p. 159 (2 février 1899). 32. Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, t. 2, op. cit., p. 407 (31 janvier 1853). 35

36 Lecture et écriture du journal intime au xix e siècle seule justification ; la découverte du modèle générique est passée sous silence par le diariste. De façon opposée, chez Amiel, la lecture de journaux antérieurs introduit un dialogue critique avec soi, en relation au projet d écriture que la lecture sert à préciser, et en relation à l horizon d attente du journal. Car si le journal n est pas conçu avant les dernières années du siècle comme une œuvre littéraire et s il reste indissociable d une position identitaire, la confrontation de son journal à un autre texte (à d autres textes) en fait malgré tout déjà un texte à lire. Cette dimension se dégage peu à peu dans le Journal intime du professeur genevois qui observe par exemple en 1866, à propos de celui de Maurice de Guérin : Quant au Journal, il contient des paysages délicieux, mais ceci mis à part, il ne donne nulle idée précise de la culture, des études, des idées et de la portée de l homme qui l a écrit. Ne parlant qu en termes très généraux des mouvements de la vie intérieure, il ne dessine pas une individualité distincte et n en marque surtout pas les vraies proportions, la vraie nature. 33 Amiel ne définit pas positivement ce que sera ou devrait être son journal, mais en esquisse clairement le contour : un texte qui «dessine [ ] une individualité distincte, [ ] en marque [ ] les vraies proportions, la vraie nature» pour un lecteur potentiel. Le diariste ne se représente pas son journal livré au public ; il construit seulement une représentation de ce qu il souhaite rendre perceptible à un lecteur dont il n envisage pas encore la figure. Le journal, ici, reste un discours du retrait vis-à-vis du monde, mais il s élabore en dialogue avec les textes antérieurs et comme projet de texte littéraire. Cette confrontation, à partir des années 1850, annonce les publications posthumes de la fin du siècle. En 1892, le jeune Jules Renard (il a 28 ans et n a encore publié que L Écornifleur) est évidemment plus explicite et ambitieux, envisageant le journal intime comme un projet littéraire anthume qu il ne réalisera pas. Après la publication du début du Journal des Goncourt, il propose à Edmond, à l occasion d une rencontre avec l écrivain déjà vieillissant : «Ce qu il faudra faire, [ ] c est la description de soi-même comme vous faites celle des autres» 34. C est là désormais un véritable projet de livre intime. Michel Braud Université de Pau 33. Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, t. vi, op. cit., p. 135 (12 janvier 1866). 34. Jules Renard, Journal , s. dir. Léon Guichard & Gilbert Sigaux, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», p. 114 (30 janvier 1892). Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

37 ISSN : Cécile Meynard Le Journal de Pierre Loti Entre journal d écrivain et (pré)texte littéraire Résumé Le Journal de Pierre Loti peut à première vue sembler plus proche de la notion de «journal personnel» que de celle de «journal d écrivain», dans la mesure où il y laisse très peu de place à la réflexivité et à l évocation de son œuvre. Il s agit d un journal polymorphe, qui ne suscite pas pour autant de sentiment de disparate, du fait de la présence d éléments unifiants qui le traversent : un imaginaire spatio-temporel mélancolique, et une tendance à faire littéralement de sa vie un roman. Par ailleurs, l objet éditorial qui nous est proposé est complexe dans la mesure où l on y trouve, dans des mises en page différenciées, aussi bien des pages à proprement parler diaristiques que des lettres ou des extraits d œuvres publiées venant en quelque sorte en combler les lacunes ; mais aussi parce que le texte qui nous est proposé correspond parfois à un état intermédiaire entre un journal originel aujourd hui inaccessible et l œuvre romanesque qui en est inspirée. Le journal de Loti, tel que nous le lisons aujourd hui, se fait ainsi œuvre littéraire paradoxale, (pré)texte littéraire autant que journal d écrivain. Abstract Pierre Loti s Journal appears more as a private diary than as a writer s diary since Loti nearly never mentions his work or his writing process. This polymorphic diary is nevertheless full of unifying elements such as the melancholic approach of time and space, and the way he tends to live and write his life as if it was part of a novel. This editorial object is complex since some letters and some passages extracted from novels were edited between the true diaristic pages : they were laid out in different ways in order to complete the biography when the diary is missing. Moreover part of this diary is in fact not the genuine text (which may not be accessible anymore), but an intermediate textual stage preceding the current novel that is inspired by Loti s experience. His diary indeed becomes a real but still paradoxical literary (pre)text, as well as a true writer s diary. Pour citer cet article : Cécile Meynard, «Le Journal de Pierre Loti. Entre journal d écrivain et (pré)texte littéraire», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, «Le Journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture», s. dir. Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, novembre 2012, pp

38 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

39 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Le Journal de Pierre Loti Entre journal d écrivain et (pré)texte littéraire La lecture du Journal de Loti impose d emblée un constat : la qualification de «journal d écrivain» n est pas tout à fait satisfaisante dans ce cas précis, car si l on est de fait en présence du journal d un écrivain, dont la majeure partie est écrite alors qu il est déjà connu, le diariste y dessine au fil des pages une figure complexe, celle du marin passionné, de l éternel et volage amoureux, de l amateur de voyage et d aventure, de l âme sensible et romantique, du mondain, de l ami fidèle, du fils/ neveu/oncle/père/parrain affectueux, du mari résigné et polygame mais très peu de l écrivain travaillant et réfléchissant sur son œuvre et sur celle des autres. En ce sens il pourrait sembler plus judicieux de le qualifier plutôt de «journal personnel». Ce problème terminologique se double d un problème générique, lié intimement aux objectifs et au statut du journal tenu par Loti. Claude Martin remarque ainsi : Aussi bien comme Proust n a-t-il écrit qu un seul livre, mais dont la rédaction s est poursuivie sur toute sa vie d homme : c est son Journal intime. Pendant plus de quarante ans il court le monde et il regarde, il sent, il jouit, et il note tout dans son journal ; et régulièrement, il en extrait des suites de pages qui font des livres, avec un minimum de travail de mise en page. Un seul personnage chez ce faux romancier : lui même, ou plutôt son regard, un regard qui recrée le monde comme Proust «retrouve» le temps. 1 Pour être un peu provocatrice par son exagération 2, la réflexion est intéressante d abord en ce qu elle souligne l absence de frontière entre les divers écrits de Pierre Loti, qui semblent naître de l écrit primordial qu est son journal et ensuite par l identification de Loti à un «faux romancier» qui fait de sa personne même son seul véritable personnage 1. Diversite et unité du Journal de Loti Loti, de son vrai nom Julien Viaud, tient son journal dès 1868 il a 17 ans 3, jusqu au 20 août Claude Martin, «Introduction», dans Pierre Loti, Voyages, Paris, Laffont, «Bouquins», 1991, p. vii. 2. Loti est tout à fait capable d inventer comme en témoignent par exemple certaines de ses nouvelles, telles Chagrin d un vieux forçat, Un vieux ou Le Mur d en face, nouvelles qu Alain Quella-Villéger et Guy Degas qualifient de «régionalistes» et qui n ont pas de lien avec sa vie (Nouvelles et récits, Paris, Omnibus, 2006, p. 10). 3. Il tient sans doute un premier journal avant cette date, mais n ont été publiées que les pages écrites à partir de Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier publient en annexe du tome 1 quelques pages de ce qui est probablement le premier journal de Loti (1866 ou 1867?), avec le titre «Un petit cahier mystérieux» sous lequel il était paru dans les Cahiers Loti). 39

40 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire La nouvelle édition donnée par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier 4 renonce à l adjectif «intime», ajouté jusqu alors au «Journal» de Loti par les éditeurs Cela correspond à un changement de regard sur l objet, en lien avec la critique actuelle (plus circonspecte sur la notion d intime), mais aussi à un changement de cet objet lui-même, notamment avec la prise en compte de passages jusqu alors inédits ou transcrits de façon non satisfaisante. Publier ce journal est une gageure éditoriale, du fait de sa longueur mais aussi et surtout de sa particularité, à savoir qu il se fond dans l œuvre publiée de Loti. En presque 45 ans, Loti a couvert 5000 feuillets de format 16/20 pliés en 4 5. Ce journal n est pas relié mais fait l objet d un classement très soigné par Loti luimême «par année et par période de six mois (janvier à juin ; juillet à décembre) ; chaque ensemble est alors revêtu de la mention Bitmich ou Bitm, mot turc qui signifie terminé» 6. Il s agit d un journal en apparence hétérogène, tout d abord du point de vue matériel : Loti y insère divers documents, lettres, télégrammes, coupures de presse (par exemple sur Hernani, J I, novembre 1877, p. 407) ; il recopie des horaires de train (voir le fac simile reproduit dans ibid., 4 juillet 1878, p. 515), dessine sur certaines pages, glisse des fleurs séchées. Et les éditeurs eux-mêmes intègrent des lettres et des passages d œuvres publiées susceptibles d éclairer la biographie de Loti quand le journal est silencieux ou manquant pour certaines périodes clés, comme la jeunesse. Le deuxième niveau d hétérogénéité est intellectuel : ce qu on peut lire sous le titre de «Journal de Loti» dans les différentes éditions n est parfois pas le journal lui-même mais plusieurs états de manuscrits, voire des regroupements et recopiages effectués par Loti lui-même. Ainsi, quand le diariste se trouve au Japon, les éditeurs indiquent en note de la très longue entrée du 24 juillet 1885 : «Il est clair, d après les différences d écriture, que Loti a regroupé des pages sur le Japon écrites à des dates elles aussi très différentes et qui donneront naissance à plusieurs chapitres de Madame Chrysanthème, datés du 18 juillet au 2 septembre» (J II, p. 610). Le Journal, paru et en cours aux Éditions des Indes savantes (premier tome paru en 2006, deuxième tome en 2008, troisième tome à paraître), est actuellement l édition la plus complète et la plus documentée, enrichie notamment de nombreux fac-simile. Les éditeurs ont fait le choix d une mise en page intéressante et particulièrement pertinente étant donné la complexité des «sources» du texte tel qu il est édité, entre manuscrits diaristiques, lettres recopiées ou publiées, et œuvres publiées par Loti : ce qui constitue à proprement parler le «journal» est en caractères romains pleine page, les lettres sont en pleine page mais en italiques, et les extraits d œuvres publiées venant combler les vides du journal sont en romain mais en retrait. Le lecteur est ainsi à même d identifier si ce qu il lit est 4. Pierre Loti, Journal et Journal , s. dir. Alain Quella-Villéger & Bruno Vercier, Paris, Les Indes savantes, «Rivages des Xantons», 2006 et Journal paru en Ce sera notre édition de référence (désormais abrégée en J I, et J II), sauf pour la période postérieure à 1886, pour laquelle l édition de référence est Cette éternelle nostalgie. Journal intime (désormais abrégée en EN), s. dir. Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier & Guy Dugas, Paris, La Table ronde, Loti interrompt définitivement la tenue de son journal en 1918 : «Aujourd hui 20 août, et en prévision de ma mort, j arrête définitivement ce journal de ma vie, commencé depuis environ 45 ans. Il ne m intéresse plus, et n intéresserait plus personne. P. Loti» (cité par Alain Quella-Villéger & Bruno Vercier, «Cet autre Loti», dans ibid., p. 10). Mais il y ajoutera encore quelques brèves remarques jusqu en Précision des éditeurs dans leur introduction (J I, p. 10). 40

41 Cécile Meynard à proprement parler le journal, ou plutôt ce que l on pourrait qualifier de «satellites» de ce dernier. Nous avons en réalité affaire à une co-construction du Journal, par différents intervenants : Loti et son fils pour la première édition (tome 1 en 1925 et tome 2 en 1929), d autres scripteurs (entre autres les correspondants de Loti), puis les éditeurs successifs. Loti lui-même joue avec les codes du genre, notamment en insérant dans les pages de nombreuses lettres écrites par lui ou par d autres, en une sorte de dialogue et de complémentarité entre l écriture diaristique et l écriture épistolaire. Les lettres recopiées et les notations diaristes se complètent et se répondent en une approche kaléidoscopique de l événement : ainsi, le récit de la virée d ivrognes dans la famille de Pierre le Cor en Bretagne, jusqu à ce que Loti ramène son ami presque ivre mort chez lui, devient quelque chose de très anodin et inoffensif dans la lettre à sa mère où il relate l épisode, pourtant violent (J I, 22 février 1878, p. 443). On est aux antipodes du langage univoque traditionnel du journal intime qui suppose pour le lecteur un travail de confrontation avec d autres écrits : ici Loti a déjà effectué lui-même le regroupement. Loti, sur la fin de sa vie, et son fils Samuel sont eux-mêmes les premiers éditeurs : ils proposent un journal expurgé, retravaillé, dont il reste les traces dans les manuscrits actuels (lignes biffées de manière à rendre impossible toute lecture, possible destruction de pages de manuscrits). Les éditeurs contemporains de Loti ont choisi, quant à eux, de combler les lacunes du journal (pages disparues, etc.) en publiant en lieu et place des éléments manquants des extraits de récits de voyage et autres textes publiés, notamment des extraits d Un jeune officier pauvre, ou des passages du Journal de Loti édités par son fils Samuel et dont les manuscrits ont disparu depuis. Il s agit ainsi d une textualisation du Journal, et l on peut dire que chaque édition donne à voir un journal différent, et partant, complète et nuance l image d un homme aux multiples facettes. * * * Ce document est pour autant à considérer comme un véritable journal au sens «traditionnel» du terme, puisqu il en présente les caractéristiques attendues : entrées datées en général, nombreuses à défaut d être quotidiennes, effet d immédiateté (obtenu notamment par l emploi récurrent du présent de l indicatif) et de spontanéité (les nombreuses phrases nominales et fréquentes ellipses de la première personne, donnent notamment une impression de désinvolture). Il existe des variations importantes d une entrée à l autre en terme de volume (Loti peut se contenter d écrire deux lignes lapidaires ou d indiquer une croix à côté de la date, signe indiquant la mort d un proche, une maladie ou simplement un état mélancolique ; ou inversement écrire plusieurs pages ou dizaines de pages pour une seule entrée), de contenu (entrées factuelles, ou au contraire descriptives, narratives, discursives) et de style. Il d agit avant tout d un journal pour soi, donc parsemé de nombreuses allusions, d où la nécessité de notes d éditeur apportant des précisions sur des événements ou personnages inconnus des lecteurs, voire de cryptages dont certains 41

42 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire ne semblent pas avoir été déchiffrés (par exemple l utilisation de langue étrangère (Ibid., mai 1877, p. 406). Néanmoins, il est visible que ce journal a été retravaillé par Loti lui-même en vue d une exploitation pour ses textes publiés, et il présente donc un souci de clarté et une dimension pédagogique incontestable (le diariste/écrivain traduit par exemple très souvent lui-même les passages en langue étrangère). Ce journal, comme bien d autres, semble se caractériser par sa diversité. Béatrice Didier rappelle que l une des caractéristiques de l écriture diariste est l abandon de la «logique du récit» que l on trouve dans le conte ou le roman : «A priori ce genre se définirait par une absence totale de structure» 7. De nombreuses pages du journal de Loti frappent en effet par leur discontinuité, ou inversement par les répétitions d expressions ou de tournures syntaxiques qui révèlent une certaine désinvolture dans l écriture et une absence de recherche du «beau style» 8. Comme le note Pierre-Jean Dufief : «L ensemble journal se décline en souscatégories thématiques et le journal devient alors journal intime, journal de voyage, journal de la vie littéraire. [ ] Le journal d écrivain apparaît comme une forme souple, ouverte tant sur le plan des thèmes que de l écriture [ ]» 9. Le Journal de Loti en est un parfait exemple : il résiste à l interprétation et à la présentation univoque, et reflète la difficulté rencontrée lorsqu on s efforce de trouver un cadre dans lequel le situer. Les 45 ans d écriture diariste témoignent tout d abord de l évolution de la conception lotienne, depuis le journal intime d adolescent jusqu au journal d écrivain en passant par le journal de bord de l aspirant de marine qui dérive vite vers le journal d ethnologue et le journal de voyage, ces derniers fusionnant à nouveau avec le journal intime qui est aussi journal d écrivain au point que l écrit qui en résulte paraît réfractaire à toute catégorisation. Loti se contente parfois d informations purement factuelles sans aucun commentaire (par exemple, en 1880 : «Vendredi 2 [avril 1880]. Porté mes malles à bord du Friedland le matin par une tartane [il s agit d un bateau]. / Commencé l installation de ma chambre. Jousselin vient dîner avec moi» (J II, p. 154). Manifestant une véritable passion pour son métier, il tient un journal de bord (comme le font traditionnellement les officiers de marine), ne serait-ce que pour mentionner le si important «courrier de France» (Ibid., 5 mai 1885, p. 597 par exemple). Il évoque surtout les divers aléas du voyage, ainsi, en route vers Hong-Kong : «Il y a un accident terrible sur le Mytho, au moment du départ de notre Château-Yquem Trois homme tués le second maître de manœuvre Le Berre, ancien gabier à moi, a la mâchoire, la tête écrasée, sa belle et brave figure en bouillie sinistre ; on l emporte à l hôpital râlant» (Ibid., mardi 28 avril 1885, p. 595) Animé d une curiosité insatiable pour les gens et leurs coutumes, quels que soient les lieux où il se trouve (y compris au monastère de La Trappe!) il fait la description quasi-ethnologique des activités des personnes observées dans leur milieu (femmes turques dans leur harem, Bretons dans leur pauvre maison de granit ), 7. Béatrice Didier, Le Journal intime (1976), Paris, P.U.F., «Littératures modernes», 2002, p Voir par exemple les «yeux noirs» des jeunes femmes mauresques ou juives, auxquels il fait référence dans deux entrées successives (9 avril 1880, J II, p. 159 ; et 10 avril 1880, Ibid.), ou «le bouge noir» où l attend la jeune prostituée Fizah (Ibid., p. 162), et qui le frappe au point qu il le mentionne à plusieurs reprises dans la même entrée. 9. Pierre-Jean Dufief, «Présentation», Les Journaux de la vie littéraire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, pp

43 Cécile Meynard avec un attachement sincère pour les gens simples et une capacité étonnante à s intégrer et à apprendre la langue du lieu visité. Son journal prend souvent la forme d un reportage documentaire sur les pays parcourus : pensons aux dessins qu il fait des célèbres moais de l île de Pâques, les accompagnant pour leur publication de notes qui constituent le premier pas de la transformation du journal de marin en journal de reporter. Le journal prend aussi une valeur essentielle de témoignage sur l actualité. Ainsi de l évocation horrifiée des pillages et de la destruction dans les îles Pescadores (détroit de Taiwan) en mai 1885, qui désolent ce collectionneur, arrivé trop tard pour sauver les plus beaux objets. Le journal intime se fait alors carnet de notes d un véritable reportage de guerre, comme dans cette page datée du jeudi 7 mai 1885 : La journée de mercredi passée dans cette ville de Ma-Kung que l escadre a détruite toutes les maisons éventrées, brûlées ; des monceaux de débris on marche sur les cassons [sic] de potiches, de parasols, les lambeaux de soie Encore une odeur sinistre, bien qu on ait fini d enlever les morts [ ] Dans un champ de riz, où plusieurs croix sont déjà debout, improvisées avec du bois noir, les prisonniers chinois continuent de creuser des fosses, pour les nôtres qui meurent chaque jour dans les ambulances, de blessures, de fièvre et surtout de choléra Un ensemble assez lugubre, un désarroi de toutes choses, avec des odeurs de mort (Ibid., p. 598) Il livre aussi quelques portraits de ses contemporains, souvent élogieux comme ceux de son ami Pierre le Cor ou de Sarah Bernhardt, parfois méchants et sans doute impubliables, comme au sujet du fils d Ernest Renan qui l a amicalement invité dans sa maison de Perros-Guirrec : «À 9h le petit gnome Ary Renan vient me prendre en voiture Une heure et demie de route en tête-à-tête avec cet étrange petit monstre inattendu, espèce de Korigan». (Ibid., mardi 29 septembre 1886, p. 731) Outre plusieurs récits de rêve (par exemple celui inspiré par Poe, raconté dans le «petit cahier mystérieux» de son adolescence, «Annexes», J I, pp ), on trouve aussi le récit des petits événements de la vie quotidienne qui prennent facilement des dimensions prémonitoires et lui servent aussi à exprimer des rancœurs non formulées : il en va ainsi du récit désolé de la destruction accidentelle de la vitrine d oiseaux exotiques, chers souvenirs de son frère et de sa vie passée, «destruction qui a presque un air d avertissement sinistre» (J II, 8 octobre 1886, p. 736) à quelques jours de son mariage, et qui l impressionne tant qu il en fait la nuit «un rêve sombre» (Ibid., p. 737) ; et à peine revenus de leur voyage de noces en Espagne, Blanche, la jeune épouse, brise en mille morceaux le vieux «bougeoir jaune» : «mon bougeoir d autrefois auquel je tenais comme à une amulette [ ] mêlé à tous les souvenirs du foyer Et je songe aussi à tout ce que cette pauvre petite a brisé et changé d autres choses dans ma vie, et je lui en veux beaucoup, et je me sens un froid mortel dans le cœur» (Ibid., 31 décembre 1886, p. 745) Le paradoxe de ce journal d écrivain est que tout y est personnel, et que rien ne semble se rapporter à l activité littéraire de Loti. On trouve peu de retour sur soi et sur ses motivations à tenir un journal, peu de commentaires témoignant d une relecture, même si l on sait qu il le relit forcément pour en tirer certaines de ses œuvres. Il semble avoir avec lui un rapport affectueux explicite, mais l exprime de façon exceptionnelle. Par exemple le jour du départ de son ami Pierre Le Cor le 17 43

44 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire juin 1878, il s adresse directement à son journal pour y noter quelques réflexions qui semblent spontanées dans leur expression du mal-être de la solitude et du temps qui fuit : «Pauvre papier blanc, sur lequel j ai écrit tant d impressions tristes, reçois encore celles-ci» (J I, 17 juin 1878, p. 492) Il réfléchit rarement à l acte de tenir son journal, et à l écriture elle-même. Au sujet de son «petit mariage» d un mois (J II, 17 juillet 1885, p. 609) avec la petite Okané-San, qu il trouve d abord «amusant» (Ibidem), et dont il s inspirera dans Madame Chrysanthème, il note ainsi très vite qu il trouve sa jeune femme «exaspérante», «cette figurine de potiche raclant sa guitare à long manche» (Ibid., 24 juillet 1885, p. 611) : Tout cela est presque joli à écrire En réalité, ça m assomme Ailleurs, à Stamboul, en Océanie, les mots ne disaient jamais assez, je me débattais contre mon impuissance à rendre avec les langues humaines le charme pénétrant des choses Ici au contraire les mots sont trop sonores, les mots sont trop vibrants ; les mots embellissent Tout cela me semble, dans la réalité, banal, fastidieux, vide, comédie absurde et pitoyable (Ibidem) Il mentionne parfois ses œuvres, ces références consistant souvent en des mentions de leur réception par exemple au sujet du Mariage de Loti mais il affiche souvent l indifférence devant son succès. À l inverse des Goncourt, il fait très peu de commentaires sur ses contemporains, notamment sur les intellectuels et mondains qu il fréquente. Et quand il évoque son travail d écriture, c est plutôt a posteriori pour faire renaître une ambiance disparue. Ainsi en 1885, dans le canal de Suez : Nous mouillons le soir dans les lacs Amers. J y retrouve mes souvenirs tristes d une belle nuit d été d il y a deux ans, - alors que je finissais, avec fièvre, le manuscrit du Frère Yves, travaillant jusqu au matin avec une étourdissante musique de cigales Que de choses encore, passées, brisées, depuis cette époque, qui aujourd hui me semble si près (Ibid., lundi 30 [mars], p. 590) Malgré la diversité des entrées, le lecteur n éprouve jamais de sentiment d hétérogénéité à la lecture de ce journal, du fait de la présence constante d éléments unificateurs. Tout d abord, la fonction fondamentale du journal est d être le réceptacle de l expression d une mélancolie et d une angoisse existentielles. Ainsi, la nature, le climat, les paroles ou actes des proches et amis sont souvent des thèmes introducteurs d une plongée introspective durant laquelle le sujet écrivant se met à l écoute de sa mélancolie et de son angoisse viscérale devant le temps qui passe. Il oscille constamment entre des états d exaltation et de déréliction. Par exemple, il se sent «très jeune» en juin 1878, mais écrit en décembre de la même année : «déjà je ne suis plus jeune Demain, la vieillesse. Après-demain, mourir» (J I, 2 décembre 1878, p. 540) Ou bien il consacre une entrée entière à l énumération de ses amis morts, et termine par «et moi», comme pour indiquer qu il est le seul et fragile vestige du passé (Ibid., août 1878, p. 521). Il est particulièrement sensible au rôle du temps qui fait peu à peu oublier les souvenirs, et aussi, prendre conscience des transformations du Moi : «À présent, c est moins triste Mon pauvre Orient, hélas! Une année de plus a passé sur ces souvenirs, et je sens bien que tout doucement le temps les efface [ ] Les aspects de la vie changent ; tout se transforme et passe ; mon cœur est plus changeant qu un ciel d équinoxe» (Ibid., 21 septembre 44

45 Cécile Meynard 1878 [date à laquelle il s attache de plus en plus à Sarah Bernhardt, et oublie peu à peu Hakidjé], p. 525). Le 19 mars 1885, avant un nouveau départ, il souligne la différence, qu il est seul à connaître, entre son apparence et son état d esprit : «J ai l air gai, et la tristesse au cœur» (J II, p. 588). Comme l indique Michel Braud : «le retour des mêmes perceptions, des mêmes émotions, des mêmes actions au long des jours produit un effet de ressassement» 10. Mais chez Loti, ce ressassement mélancolique est précisément ce qui donne son unité et même sa littérarité au journal. Pour Loti, le journal est forcément écrit comme le journal d un voyage. C est là le deuxième élément unificateur du journal : les entrées commencent d ailleurs le plus souvent par la mention du lieu, du départ proche, de la prochaine étape, etc. Même de retour chez lui, l immobilité est compensée par le rêve constant d un ailleurs et par l aménagement de cet ailleurs chez soi (chaque pièce de sa maison de Rochefort semble liée à un lieu ou à une époque). Mais ce voyage semble intérieur tout autant voire plus que géographique : tout se rapporte à lui, à ses sensations, à ses sentiments, à ses souvenirs et à son sentiment récurrent de reconnaissance. Au Japon, il a ainsi l impression de retrouver la Polynésie : Un instant dont je me souviendrai dans ce village de Kada ; c est à la nuit tombée, quand, assis sous des arbres, je me trouve seul entouré de ces gens étonnés de me voir et me questionnant dans leur langue sur mille choses Alors, dans ce recoin perdu de la terre, il me semble comme hier au soir être en Océanie à l ombre des grands bois Ces hommes nus qui m entourent, sont aussi sauvages, aussi doux, aussi enfants que les Polynésiens et les senteurs des plantes me rappellent celles de là-bas (J II, 9 octobre 1885, p. 662) Ainsi, ce voyage dans le temps et dans l espace s accompagne d un paradoxal et troublant sentiment d immuabilité tout est dans tout. Par exemple, «Plounès [en Bretagne] n est ni un village ni un hameau, c est l ensemble de plusieurs cases bretonnes, basses comme des huttes d Eskimos, bien vieilles, bien moussues, et disséminées au hasard dans un site triste et sauvage» (J I, 19 février 1878, p. 437). Les cases de l Afrique, les igloos des Eskimos, et les maisons de granit moussues de la Bretagne profonde, c est tout un Même sentiment étrange à Trivandrum, en Inde, en 1899, à la veille de son retour en France : Et je regarde avec un peu de mélancolie, à l heure où je vais m en aller pour jamais, le paysage déjà familier devant ma véranda : par extraordinaire un paysage qui ne semble pas exotique : des pelouses, des arbres à petites feuilles, jouant les arbres de chez nous ; dans le lointain vert, deux ou trois maisonnettes qui pourraient être basques, et enfin de grandes montagnes qui pourraient être les Pyrénées. Et je me figurais, chaque jour, en regardant cela, être dans quelque coin un peu sauvage du Pays basque à la splendeur de l été Mais les bruits étaient étranges, les cris des perroquets, les musiques dans les sanctuaires brahmaniques. Pourtant l illusion persistait, très singulière. (EN, 30 décembre 1899, p. 424) 10. Michel Braud, La Forme des jours. Pour une poétique du journal personnel, Paris, Seuil, «Poétique», 2006, p

46 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire Dans le lieu le plus exotique et le plus différent qui soit, la proximité avec le monde connu (même si le Pays basque est peut-être encore en cette fin de siècle la région de France qui reste encore la plus exotique et sauvage!) est finalement ce qui domine l esprit mélancolique du diariste * * * Le journal de Loti, du fait même des missions inhérentes à son métier de marin, se caractérise aussi par le retour sur des lieux déjà parcourus ou visités plusieurs années auparavant, ce qui permet au diariste de mesurer littéralement le temps, et de ressusciter des souvenirs oubliés, en une hésitation constante et nostalgique bien entendu entre le sentiment du retour du même et celui d un changement irrémédiable. Ainsi, en 1885, revenant en Algérie après une absence de 11 ans, il note une émotion physiologique et sensuelle tout d abord : «je reconnais cette senteur de l Algérie, toujours la même, qui de loin vous arrive au large, mélange indéfinissable de parfums de plante, d odeurs de bédouins» (J II, 9 avril 1880, p. 158). L impression est aussi psychologique : «À Mizerguin, nous dînons dans la petite auberge de campagne, à la place même où j avais dîné, il y a onze ans. Et j éprouve quelque chose de triste et d étrange, à me retrouver là, dans ce village ignoré, après tant d années, tant de choses évanouies» (Ibid., p. 159). C est une obsession mélancolique de la perte, de la fuite, de la disparition, et en même temps un paradoxal sentiment d immuabilité : le monde ne change pas en comparaison du moi ou si peu!, même dans ses manifestations et constructions humaines. De façon générale, il manifeste un puissant sentiment de continuité du temps au-delà de sa propre finitude. On le voit par exemple profondément troublé en 1892 par «l irrintzina antique» (EN, 28 novembre 1892, p. 353) que les Basques se transmettent de génération en génération, à la fois cri de Peau-Rouge et d homme préhistorique, ramenant à «des sensations et des frémissements d âge de pierre». Cette appréhension personnelle du temps qui passe sans toujours effriter l identité du moi ni du monde, passe inversement par un véritable combat contre la modernité, qui, elle, est ressentie par le diariste comme irréversiblement destructrice. Ainsi, Loti, toujours au pays basque, se lance après l évocation d une expérience quasi-mystique dans une diatribe vengeresse : «Et ici, tout près, le chemin de fer passe, plus niveleur que le temps, lançant des sifflets, de la fumée, des bruits de ferrailles [une ligne rayée] propageant la basse camelote de l industrie et des idées modernes, répandant chaque jour de la banalité et des imbéciles» (Ibid., 21 novembre 1892, p. 352) * * * Dernier élément constitutif de la profonde unité de ce journal : il est enfin et surtout la trace d une vie romanesque et romancée. Loti se livre à un constant jeu de masques, qui rend souvent confuse et complexe l identité du «je» qui tient la plume. On observe ainsi un dédoublement quasi-schizophrénique du moi en Turquie où il vit avec une jeune Turque, Hakidjé, une histoire d amour qu il racontera dans Aziyadé : 46

47 Cécile Meynard Ali Nyssim [au-dessus : Arif] et J. V. [au-dessus : Loti] étant deux personnages très différents, il suffirait, le jour du départ du Gladiateur qu Ali Nyssim [au-dessus : Arif] restât dans sa case ; personne sans doute ne viendrait l y chercher. Seulement J.V. [au-dessus : Loti] aurait disparu, et le tour serait joué pour toujours (J I, janvier 1877, p. 327) Ce dédoublement se fait entre personne réelle (dédoublée elle-même entre son vrai nom «J.V.» pour Julien Viaud et ses pseudonymes, Ali Nyssim, Arif et Loti) et personnage fictif (celui du roman en projet), dans une rêverie fantasmatique de double vie 11, et même d évasion et de disparition pour échapper à ses obligations et rester à Stamboul avec sa chère Hakidjé. Son journal se fait aussi le compte-rendu de ses amours successives, caractérisées par un goût pour les sauvageonnes naïves et tendres ou les belles jeunes femmes distinguées et énigmatiques, mais aussi et surtout par une intensité fulgurante (le sentiment n étant souvent chez lui qu accessoire face aux émotions et aux sensations), et par une certitude nostalgique que chacune de ses aventures est sans lendemain. En 1884, probablement en février, arrivant du Moyen Orient, après une quarantaine dans la baie de Toulon, il écrit ceci : Le troisième jour, je mets le pied sur le port. Les amis Jousselin et Lartigue me reçoivent en frères. J habite moitié chez eux, j y prends mes repas. Mais, par tradition, je vais loger au Capharnaüm, rue de la République Rien que la senteur de cet escalier qui monte aux chambres du Capharnaüm me ramène tout un nombre de souvenirs de soleil et de jeunesse Une soirée d une ivresse troublante et bien inattendue Elle était arrivée de Nice, la belle créature «inconnue», très mystérieusement pour me voir. Suivant nos conventions, mon matelot Louis Calas était allé, avec une fleur blanche à la boutonnière, la recevoir au train du soir, et me l avait amenée au Capharnaüm. Elle avait ri, en entrant, de ce lieu bizarre, et s était assise comme une grande dame qu elle était sans doute. La beauté du Nord, la beauté scandinave dans toute sa puissance superbe : des cheveux couleur d or pâle, des yeux d un bleu gris, et toutes les lignes admirables. Pour moi qui venais de voir des femmes brunes, des femmes noires [cf. la page précédente où il fait danser devant lui une Vénus noire], cette femme blanche et blonde avait un charme enivrant Elle s en alla, comme étonnée de s être livrée si vite, dans un instant de trouble délicieux qui restera longtemps gravé dans mon cœur. Elle promit de revenir La soirée était pure et froide. C était nouveau, ces impressions d Europe et d hiver. Quelque chose me disait bien que c était fini, qu elle ne reviendrait plus. (J II, [février] 1884, pp ) Dans ce micro-récit d une autonomie toute romanesque, non seulement il apprécie le mystère mais il l entretient, en mettant en place une série de codes de reconnaissance, et en ne cherchant surtout pas à se donner les moyens d identifier et de revoir l inconnue. Et ce qui restera gravé dans le cœur n est pas le souvenir de la jeune femme elle-même mais celui du «trouble délicieux» qui a touché le diariste au moment de la séparation. Loti romance ainsi sa vie par la magie de l écriture diaristique, 11. Il réalisera d ailleurs ce rêve à la fin de sa vie entre sa famille officielle et sa famille officieuse au pays basque. 47

48 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire se donne des émotions, fait des expériences, voire de véritables expérimentations, comme son mariage japonais d un mois 12 On a souvent dit, à juste titre, que l œuvre publiée par Loti de son vivant n est en somme qu une série de déclinaisons du journal entre le roman autobiographique, l autobiographie romancée et le récit de voyage Le journal, réceptacle d une vie romanesque, est ainsi incontestablement source d inspiration et matériau littéraire pour l œuvre à venir, mais nous souhaitons montrer qu il n est sans doute pas qu un avant-texte de cette œuvre publiée. 2. Le journal comme une œuvre littéraire Éric Marty, éditeur du tome I du Journal de Gide dans la collection de la Pléiade, dit que ce Journal entre en concurrence et en sympathie avec le reste de l œuvre 13. Dans le cas de Loti, le rapport est sans doute encore plus fusionnel : certaines entrées du journal sont des morceaux mêmes de l œuvre, en sont littéralement la chair, et non pas simplement un matériau littéraire préalable et à retravailler. Il est donc intéressant d examiner aussi ce Journal de Loti en tant qu objet littéraire et esthétique à part entière. Plusieurs éléments l écartent en effet de la tradition et des codes habituels. Se pose tout d abord la question du temps de l écriture par rapport à celui du vécu. Un des principes fondamentaux de l authenticité d une écriture diaristique est le fait que les événements et leur narration sont presque concomitants, et que les faits sont présentés au fur et à mesure qu ils surviennent 14. Or toutes les pages du journal de Loti n ont pas été rédigées dans l immédiateté de l instant : certaines ont de toute évidence été rédigées a posteriori, en vue d un «effet journal». Plusieurs indices révèlent une imposture, une construction du souvenir déjà lointain comme si c était un souvenir proche. L exemple de l année 1876 est emblématique à ce titre. Rappelons que Loti n est encore qu un officier de marine et n a rien publié : il n a donc en théorie encore aucune perspective de publication, et tient son journal pour lui-même. Or la première entrée du journal de cette année, tel qu il est publié, est un étrange texte, qui commence sans date, et in medias res avec l allusion à un courrier attendu avec angoisse par Loti dans lequel l ami Joseph devait donner la date du mariage imposé par la famille du diariste : Mais la lettre de Joseph n arrivait pas et ne devait jamais venir Une angoisse m étreignait le cœur, et puis vint la fièvre Pour la seconde fois dans ma vie, une profonde douleur, sans larmes, sans aucun signe au dehors, domine ma volonté et mon courage, et se traduit par la souffrance physique Un soir, 12. Il s agit d un contrat de mariage d un mois renouvelable avec une jeune Japonaise, pratique courante à l époque avec les étrangers de passage au Japon. 13. Éric Marty, dans André Gide, Journal , s. dir. Éric Marty, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1996, p «[U]n diariste doit respecter l ordre de la survenue des événements dans le compte rendu qu il en fait dans son journal : il ne peut «se comporter en auteur, au sens de maître et organisateur du récit, puisque, assujetti à l ordre successif des jours, il ne peut construire (au delà de la note journalière) sa narration, comme le fait un romancier, libre d en combiner les unités, d en prévoir la répartition et le mouvement, d en troubler ou d en inverser la chronologie» (Jean Rousset, Le Lecteur intime, Paris, Corti, 1986, p. 159) 48

49 Cécile Meynard cinq jours après, je rentrai à Rochefort la tête brûlante, et je me couchai pour plusieurs jours, des jours d hiver, gri et froids, où j ai bien souffert Je fus soigné avec tant d amour par ma pauvre mère que la fièvre fut bientôt vaincue Un jour, un des premiers où je me levai, le commandant Bouju vint m annoncer que mon ordre d embarquement était arrivé. C était pour l escadre de Toulon je ne savais pas encore que cet ordre me mènerait en Turquie, où un autre moi-même recommencerait à vivre et à aimer, d une autre vie, d une autre amitié et d un autre amour La réponse de Joseph arriva le dimanche au soir ; elle disait seulement ceci : L époque du mariage n est pas encore fixée». (J, I, [non daté], p. 255) Cette synthèse, en forme de bilan de santé physique (fièvre) et morale (angoisse), prend une forme paradoxale du fait de l alternance de temps verbaux et d indices temporels normalement incompatibles : Loti joue avec les effets contradictoires de l usage des temps du passé (imparfait et passé simple) qui éloignent le récit dans le temps, et du présent («pour la seconde fois une douleur domine ma volonté»), qui au contraire donne une impression de l immédiateté de l écriture par rapport à l événement évoqué. La temporalité linéaire du journal est encore brouillée par les effets d anticipation («ne devait jamais venir», «je ne savais pas encore»). Et il a recours sans vergogne à l ellipse («je me couchai pour plusieurs jours»), avec une imprécision temporelle inattendue dans un journal : «un soir, cinq jours après» (après quoi?), «Un jour, un des premiers où je me levai», «La réponse de Joseph arriva le dimanche au soir» : ce manque de repères temporels stables crée un curieux effet de précision et de flou à la fois. D autre effets de silence sont obtenus par la ponctuation personnelle de Loti points de suspension après l annonce d une «autre vie» à venir», et points de suspension qui ouvrent la phrase suivante : il manque des événements entre les deux (probablement une lettre de Loti à Joseph, puisqu il parle d une réponse de ce dernier, après avoir dit que la lettre ne devait jamais arriver). L ellipse n est pas ici liée à la disparition involontaire de pages du journal, mais est le fait d une volonté d écrivain. Les éditeurs ont indiqué en note en bas de cette page que «ces phrases n ont bien évidemment pas été écrites en ce début d année 1876 ; le manuscrit du Journal est, on l a dit, aléatoire». On ne peut pas être d accord avec le choix de cet adjectif, et préférer dire que ce journal est «problématique», car ces faits d écriture ne relèvent sans doute pas du hasard mais plutôt d un choix de la part de Loti, même si son intention est difficile à élucider : s agit-il d un bilan pour soi, d une synthèse écrite après coup pour rendre «littéraire» son journal en vue de sa publication? Entre les aléas éditoriaux liés à la perte ou à la destruction de pages, et le travail d écriture/réécriture du journal, les pistes sont brouillées et rendent délicates l interprétation de cette entrée. Nous sommes en tout cas ici face à un cas de délit flagrant de construction d un pseudo-journal. * * * L ambiguïté journal/fiction est encore plus marquée quand Loti se met à exploiter ses pages diaristes pour en tirer ses romans. L exemple du Journal de et d Aziyadé, est particulièrement significatif, en ce sens qu à la date où Loti tient son journal il n est pas encore auteur : on pourrait a priori supposer que les 49

50 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire entrées ont été écrites de manière spontanée et authentique pour soi-même, sans perspective de publication ou d exploitation. Le problème réside dans le fait que le «vrai» journal de Loti, qu il avait «proposé presque à l état brut aux éditeurs, est dans les mains d un collectionneur privé, inaccessible actuellement» (note d Alain Quella- Villéger et Bruno Vercier dans leur introduction au Journal J I, p. 16), et que les pages que nous lisons donc actuellement correspondent à un état intermédiaire. Il serait vraiment fascinant de pouvoir lire ce journal «brut» d où sort Aziyadé. Toujours est-il que nous sommes bien forcés pour le moment de considérer les pages publiées dans le Journal comme des pages diaristes, tout aussi insatisfaisant que cela puisse être. Le roman est une reprise littérale de l aventure amoureuse de Loti avec une jeune femme turque à Constantinople, telle qu il la raconte dans son journal. Même les lettres que Loti a insérées dans ce dernier sont reproduites dans le roman (avec changement des noms des destinataires) : il transforme simplement le statut du «je» qui s exprime, et devient officier de la marine anglaise au lieu d enseigne de vaisseau français, en une sorte de mise à distance du personnage «Loti» par rapport à son moi réel. Cette mise à distance reste minimale, le pseudonyme «Loti» étant précisément conservé. L écrivain joue aussi de l absence de frontière entre son journal et Aziyadé puisque le roman commence sur le titre «Journal de Loti», fictionnalisant ainsi le journal tenu par l écrivain, qui est pourtant repris tel quel. L évocation dans le journal de la rencontre avec Hakidjé (Ibid., 31 mai 1876, pp ), modèle d Aziyadé, est aussi de toute évidence une réécriture a posteriori, avec des informations témoignant d une connaissance que le diariste ne peut avoir au moment du premier échange de regards, notamment le nom de l inconnue : «Cette jeune femme était Hakidjé» ; ou l explication du fait qu elle ne baisse pas les yeux quand leurs regards se croisent (contraire à la logique diaristique qui veut que le monde soit filtré à travers le regard subjectif de celui qui tient son journal) : Devant un Turc, elle eût baissé les yeux, mais un Giaour [un étranger (européen), un infidèle] n est pas un homme ; tout au plus est-ce un objet de curiosité qu on peut contempler à loisir. Elle était surprise qu un de ces étrangers qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles machines de fer, pût être un très jeune homme aux yeux tristes, dont l aspect ne lui causait ni répulsion ni frayeur (Ibidem) Le paragraphe commence avec une phrase un peu vague, à portée générale, comme une observation d ethnologue ; mais ensuite il se poursuit avec une explication qui suppose une connaissance intime de la jeune femme, et une capacité à lire dans ses pensées qui en général est le propre du romancier par rapport aux personnages qu il crée. Ce passage est d ailleurs repris presque mot pour mot dans Aziyadé 15. Le journal publié se trouve ici littéralement imbriqué dans la genèse du roman. Le document publié dans le Journal correspond d ailleurs en réalité non pas à un mais à plusieurs états intermédiaires entre un journal originel actuellement inaccessible et le roman, comme nous allons le voir : sur le manuscrit, le modèle d Aziyadé est appelé Hakidjé dans les premières pages (biffé et remplacé par Aziyadé), puis devient directement Aziyadé (Ibid., 29 janvier 1877, p. 322), avant de redevenir Ah- 15. Aziyadé, dans Pierre Loti, Romans, Paris, Omnibus, 1999, p. 11. On notera toutefois que, dans le roman, «Devant un Turc elle eût baissé les yeux» devient «Devant un Turc, elle se fût cachée» et que «les yeux tristes» du très jeune homme qu est le diariste disparaissent. 50

51 Cécile Meynard kidjé [sic] (p. 324) puis Hakidjé (p. 326), ce qui prouve bien qu on a affaire à différents états diaristiques/fictionnels hésitants. Aziyadé est en tout cas extraordinairement proche de la formulation et de la mise en scène du récit dans ce «journal» problématique, qui apparaît extrêmement rédigé, et subit peu de modifications dans le roman (changement des noms propres, d ailleurs signalés par les éditeurs du journal ; «Daniel» est par exemple signalé comme biffé et remplacé par «Samuel», prénom qui sera celui du roman ; quelques tournures syntaxiques modifiées, quelques adjectifs remplacés ). Une des modifications majeures apportées par le roman est l atténuation d une allusion totalement explicite à l ambiguïté de la relation entre Daniel/Samuel et Loti, cette atténuation rendant d ailleurs la mention de l épisode plus obscure dans le roman, et changeant la signification de la posture apeurée de Daniel/Samuel à la fin du passage (peur du gendarme dans le journal/peur de soi-même dans le roman). Voici les deux leçons, les modifications apportées étant indiquées en gras : Journal (J I, 2 juin 1876, pp ) : Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions deux heures du matin, l heure convenue Je me souviens de cette belle nuit étoilée, où on entendait [sic] que le faible bruit de la mer calme ; les cyprès dessinaient sur la montagne de longues larmes noires, les platanes, des masses obscures, de loin en loin de vieilles bornes séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d autrefois l herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur c était un bonheur d être en pleine campagne une pareille nuit et il faisait bon vivre. Mais Daniel [biffé et remplacé par Samuel] dont la barque était amarrée à un cyprès paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur et ne me répondait même plus. Alors je lui pris la main pour la première fois en signe d amitié, et lui tins, en espagnol, à peu près ce discours : - «Mon bon Daniel [biffé et remplacé par Samuel], vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des planches, l herbe qui est ici est bien meilleure et sent bon le serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N êtesvous pas content de moi, et qu ai-je pu vous faire? Sa main tremblait dans la mienne, et je soulevai la tête pour le voir Il était toujours étendu immobile, mais son regard avait une animation étrange, et son corps tremblait - «Che volete? dit-il d une voix sombre et troublée, che volete? che volete de mi? (Que voulez-vous de moi?)» Et puis il me prit dans ses bras, et, en me serrant sur sa poitrine appuya ardemment ses lèvres sur les miennes Le but était atteint cette fois, et même terriblement dépassé ; j aurais pu prévoir cette solution, je fus navré de l avoir si étourdiment amenée. Et je me dégageai de son étreinte sans colère : «Non, dis-je, ce n est pas là ce que je veux de vous, mon pauvre Daniel, vous vous êtes trompé ; dans mon pays ce genre d amour est réprouvé et interdit. Ne recommencez plus, où je vous Aziyadé (Romans, op. cit., p. 16) : Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions deux heures du matin l heure convenue. Je me souviens de cette belle nuit étoilée, où l on n entendait que le faible bruit de la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, les platanes des masses obscures ; de loin en loin, de vieilles bornes séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d autrefois ; l herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur ; c était un bonheur d être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon vivre. Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur, et ne me répondait même plus. Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d amitié, et lui fis en espagnol à peu près ce discours : - Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des planches ; l herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N êtes-vous pas content de moi? et qu aije pu vous faire? Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu il n eût été nécessaire. - Che volete, dit-il d une voix sombre et troublée, che volete mî? (Que voulez-vous de moi?) Quelque chose d inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête du pauvre Samuel ; dans le vieil Orient tout est 51

52 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire ferai prendre demain par les zaptiés [les gendarmes].» Alors il se couvrit la figure de son bras et resta immobile et tremblant Mais depuis cette nuit il est à mon service corps et âme ; il joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison qu elle habite [ ]. possible! et puis il s était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de lui-même, immobile et tremblant Mais depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme ; il joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison qu Aziyadé habite [ ]. La psychanalyse trouverait fort à faire avec ce déni explicite du journal qui se renverse peut-être en aveu impossible, et se voit vigoureusement repoussé du côté de l inimaginable et de l indicible dans le roman. Ce dernier apparaît comme une censure/version expurgée du journal où la confidence plus libre permet d évoquer, même à demi-mot, les émotions et sentiments un peu troubles partagés par Loti et ses amis masculins 16. Nous avons ainsi sous les yeux un second jet du journal : est-ce encore une écriture diaristique ou déjà une écriture fictionnelle? De même, un peu plus loin, évoquant sa cruauté quand il ramène une autre femme chez lui, en sommant Hakidjé de ne pas protester, il critique son propre récit, donnant à son journal l allure d un avanttexte : «[ajouté au crayon en travers] : «Je crains que le lecteur méprise une pareille conduite [3 mots illisibles] et que l intérêt ne diminue beaucoup» (J I, janvier 1877, p. 343). En dépit de cette réticence, il se contentera dans le roman de rapporter l épisode, quasiment à l identique, et sans atténuation aucune (Aziyadé, op. cit., pp ). Loti dira qu Aziyadé est entièrement véridique à l exception de la dernière page, relatant la mort de la jeune Turque et du Loti-personnage. Mais l histoire ne s achève pas avec le roman, et le souvenir d Hakidjé reviendra de façon récurrente dans le journal, depuis l évocation de la mélancolie de l avoir quittée jusqu aux tristes visites de sa tombe (y compris lors de sa dernière visite à Stamboul avec Samuel, son fils) en passant par la vaine tentative pour la faire venir en France, en mars Cet épisode est d ailleurs présenté de façon tout à fait singulière par Loti, en une véritable mise en scène (J I, 8 mars 1878, pp ) : il commence par recopier dans son journal 3 lettres écrites par lui, la première à Hakidjé pour tenter de la dissuader de venir en France tout en lui promettant de mettre tout en œuvre pour l accueillir si elle ne peut résister au désir de le rejoindre 17 (Loti commente plus bas en indiquant que cette lettre était initialement écrite en turc), ensuite une lettre à son ami Pogarritz, auquel il demande instamment d aller chercher Hakidjé à Stamboul, et enfin à Louis Duchemin pour lui dire de remettre de sa part 500 F et «des habits de femme franque» à Pogarritz, sans lui donner les raisons de cette pressante requête. Il crée ainsi un effet de suspense particulièrement marqué. Passant ainsi par une forme proche de celle du roman épistolaire, Loti revient ensuite à celle du journal intime, en contextualisant ces 3 lettres qui pouvaient jusque-là donner l impression d une hétérogénéité par rapport à l écriture diariste, mais s avèrent donc en réalité partie prenante de celui-ci : 16. Mais le journal reste lui-même dans le clair-obscur concernant les relations de Loti avec ses amis proches. Autant les relations amoureuses avec les femmes sont pleinement assumées et dites le ton faussement modeste construisant d ailleurs au passage la figure d un Don Juan aux yeux tristes -, autant les amitiés masculines sont souvent un peu ambiguës. 17. Cette lettre fut publiée pour la première fois dans Un jeune officier pauvre, et il semble que le manuscrit original en soit perdu. Dans l édition actuelle du Journal, on observe les signes de ce passage par la publication dans le fait que la destinataire est nommée Aziyadé et non Hakidjé. 52

53 Cécile Meynard La journée du 8 mars, à Lorient, fut une journée d hiver bien sombre et pluvieuse la pluie qui avait pris dans la nuit, dura sans interruption jusqu au soir, avec une jour crépusculaire, un ciel si couvert que c était presque l obscurité À onze heures, le matin, je fermai les volets de ma chambre et j allumai mes bougies. Je m assis à mon bureau, et je commençai à écrire Quand j eus terminé ces trois lettres, que j en eus pris des copies pour les conserver, - il était 5 heures du soir ; j écrivais depuis 6 heures la première, écrite en turc, m avait à elle seule pris plus de la moitié de la journée Alors j ouvris ma fenêtre, le jour terne et triste pénétra dans ma chambre ; la pluie tombait toujours dans la rue grise et déserte. Je restai longtemps à cette fenêtre, à respirer l air humide du dehors J avais pris une décision, et agi comme je croyais devoir agir Un apaisement se faisait en moi-même ; je n avais plus qu à attendre (Ibid., 8 mars 1878, pp ) L atmosphère sombre, l enfermement pour écrire, puis la réouverture de soi au monde une fois les lettres rédigées, l apaisement qui gagne le diariste après la prise de décision, sont autant d éléments qui enrichissent les lettres qui précèdent et sans lesquelles elles perdraient en intensité. Quant à nous, nous sommes dans l attente de la suite du récit, comme peut l être un lecteur de romans. Et Loti joue consciemment? de toute la discontinuité générique du journal, puisque les entrées suivantes abordent de tout autres sujets (une rixe de marins, un séjour assez gai en Bretagne avec son ami Pierre), laissant ainsi le lecteur sur sa faim quant à l issue de l aventure Ce n est que le 9 juin qu il revient au souvenir d Hakidjé, dans une lettre (visiblement recopiée dans son journal) à «L.J. [Lucien Jousselin] à Toulon» : il y dit son inquiétude de n avoir aucune nouvelle et son rêve de «retourner là-bas» (Ibid., 9 juin 1878, p. 482) autant de sentiments dont il n a fait nullement part jusqu alors dans son journal. L entrée diariste qui suit cette copie de lettre évoque une curieuse analogie entre le triste chant d un mendiant à Brest où il se trouve, et celui d un vieil aveugle qui faisait frissonner autrefois Hakidjé, par une sorte de pressentiment funeste (Ibid., juin 1878, p. 483). Le journal apparaît ainsi comme un prolongement du roman dans la vraie vie, à moins que ce dernier n en soit une prémonition (notamment concernant le destin tragique de la jeune femme). Seulement, l hétérogénéité du journal, qui aborde d autres thématiques qu Aziyadé, entretient une forme de suspense sur l issue de cette relation amoureuse. Plus tard, ce seront le regret et la culpabilité qui domineront les souvenirs de Stamboul. Par exemple, couché auprès de sa jeune épouse japonaise en 1885, c est une douloureuse prise de conscience : «me demandant ce que je faisais là, dans la même couche, moi parjure, après mon serment de revenir à Stamboul que je n ai pas su tenir» (J II, 24 juillet 1885, p. 614) Nous pourrions donc reprendre au compte de Loti la formule de Robert Kemp au sujet du Journal de Benjamin Constant, autre grand diariste tirant son œuvre fictionnelle de son propre vécu : «Voici donc tout le Journal et finalement plusieurs romans» 18. Ainsi, à côté d entrées incontestablement diaristiques, certaines pages du journal se confondent par moments avec l œuvre fictionnelle qui en est soit une reprise quasiment à l identique soit une refonte a minima ; à d autres moments, le journal auquel nous avons accès est en réalité un état intermédiaire 18. Robert Kemp, «Benjamin et benjamines», dans Les Nouvelles littéraires, 18 décembre 1952, p. 3 ; article repris dans La Vie des livres, t. ii, Paris, Albin Michel, 1962, p

54 Loti - Entre journal d écrivain et prétexte littéraire entre ce que serait un «vrai» journal et la fiction qui en découle La question qui se pose alors est celle de la légitimité de la publication au sein du Journal de ces pages correspondant en réalité plutôt à une étape de la genèse de l œuvre romanesque à quoi l on peut répondre que si on ne les insérait pas à cet endroit, il y aurait un vide à leur emplacement, en l absence de vestiges d un journal originel qui n a peut-être d ailleurs jamais existé, certaines entrées actuelles du Journal étant incontestablement le fait d une écriture a posteriori, donc autobiographique et non plus à proprement diaristique. * * * Mais je me demande si le Journal n est pas conçu par Loti, dès l origine, sinon comme une œuvre littéraire à part entière, du moins avec autant d exigences de qualité, aussi bien pour le style que pour la narration, que s il écrivait un texte en vue d une publication. Le souci qu a le diariste de se représenter à soi-même et aux autres se met au service de la construction d un véritable texte (et non pas simplement un avant-texte) : ce dernier peut tout à fait se lire comme une œuvre à part entière, autoréférentielle, où l immédiateté de l instant et de l événement est toujours médiatisée par une plume littéraire. Chez Loti, le journal est presque infailliblement conçu comme un récit déjà relativement organisé, et «se donne à lire comme livre» pour reprendre l expression de Michel Braud dans sa définition de la notion de «journal littéraire» 19. Le caractère fragmentaire et décousu qui est habituellement le propre du journal personnel est ici battu en brèche, les entrées étant dans la plupart des cas très structurées et rédigées, dans un souci presque constant de haute tenue stylistique. Et, quoi qu en dise Loti 20, on n observe pas réellement de changement dans sa manière d écrire son journal à partir du moment où il publie des livres, et donc, exploite ce journal pour les écrire. Avec la tenue de son journal, d une certaine façon, il invente un style, qui sera le sien dans toute son œuvre, et qui trouve son dynamisme et paradoxalement son unité dans les variations de rythme, de ton, voire de genres : le journal prend tour à tour des allures de roman exotique, de roman d amour, d aventures, ou de marins, voire de roman fantastique par exemple dans le récit de son errance dans la lande bretonne 21. Les entrées mêlent sans heurt dialogue 22, récit 23, discours et pamphlet (par exemple contre le modernisme ou l empire Britannique 24 ). Dans ce journal parfois vif voire gai, mais le plus souvent lyrique et mélancolique, il procède surtout à une poétisation quasi-constante du monde qui l entoure, et 19. Michel Braud, «Journal littéraire et journal d écrivain aux xix e et xx e siècles. Essai de définition», dans Les Journaux de la vie littéraire, s. dir. Pierre-Jean Dufief, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, «Interférences», 2009, p Lors d un entretien avec un journaliste du Figaro, il affirme tenir son journal avec beaucoup moins d innocence qu avant de devenir écrivain (J I, cité dans l introduction, p. 17). 21. J I, 19 février 1878, p Ce passage est d ailleurs repris tel quel dans Mon frère Yves. 22. Ibid., janvier 1878, pp : évoquant le combat de mauvais garçons ivres dans lequel son ami Pierre se trouve engagé, il se pose en vrai conteur mettant en scène et faisant vivre des personnages. 23. Par exemple pour raconter la vie de la famille de Pierre (en particulier du père et du frère et de ce dernier), il cède la place de narrateur à la mère et à la jeune sœur, lors d un récit à la veillée (J I, 19 février 1878, p. 440 et sq.). 24. Voir par exemple les entrées du Journal de 1907 qui seront développées en 1909 dans La Mort de Philae contre les touristes et le gouvernement britannique en Égypte. 54

55 Cécile Meynard des sensations et sentiments que ce dernier suscite en lui, en constante résonance. Il parvient ainsi, comme on le voit dans l exemple qui suit, à allier la formulation très officielle de l officier de marine qu il est («Quart de minuit à 4h au mouillage dans la rivière de Saigon»), et une forme de prose poétique au rythme mélodique lancinant. Le texte devient une mélopée mélancolique, souvent caractérisée par les répétitions de formules 25, par l utilisation de phrases nominales et du passé composé ou du gérondif, et par une ponctuation faite essentiellement de tirets longs (assez frappants sur le manuscrit car ils introduisent une véritable interruption visuelle dans les lignes, comme on le voit sur le fac simile dans J II, p. 670), à la manière de vers libres, qui seraient mis à la suite les uns des autres : Mouillé ce soir à 5h au Cap S t -Jacques, et puis appareillé et remonté la rivière à la nuit jusqu ici Demain matin à Saigon, l attente toujours un peu anxieuse du courrier de France que nous trouverons là ; une inquiétude sur Pierre Autrement la joie du retour, de quitter ce pays de mort, d être en route pour revenir À la nuit remonté cette rivière, entre les deux berges de palétuviers, au milieu de l immense solitude de verdure et de marécages Les étoiles brillantes faisant de gros points de feu trouble dans l air immobile Une pluie de météores Des lucioles volant, en étincelles couleur de phosphore Les verdures basses des rives, défilant, infinies, en masses noires Légers bruissements d eau frôlée, chants de cigales rien que la brise de notre vitesse, caressant la figure avec une demi-fraîcheur ; brise douce, chargée d une senteur équatoriale qui entête comme une fumée de cassolette, senteur de la Cochinchine reconnaissable entre toutes, faite d émanations annamites, de parfums suaves de fleurs de marais inconnues, de foins, de palétuviers, de miasmes de fièvre (Ibidem, Nuit du vendredi 11 décembre au samedi 12 décembre [1885]) Loti compose donc son Journal avec le plus grand soin, concevant presque chaque phrase comme un moment de littérature. Peut-on aller jusqu à dire qu il s agit d emblée d une écriture consciente d être lue un jour? C est certainement avant tout le plaisir de la belle formule, de la belle page, du beau texte, pour soi et en soi, parce que le diariste atteint ainsi une forme de vérité et d authenticité dans le rendu de soi et du monde. En ce sens, le journal est un tremplin évident pour l œuvre, mais celle-ci n est peut-être paradoxalement que secondaire par rapport à lui, qui se fait luimême œuvre à part entière. * * * Il faut sans doute, pour conclure, considérer l écrit que nous avons sous les yeux comme un genre transitionnel entre le journal et le récit autobiographique, voire le roman autobiographique. Avec ce qui est alors peut-être à considérer bel et bien comme une œuvre, l écrivain ferait bouger les frontières des genres littéraires. Toujours est-il qu un tel journal peut être facilement lu comme un roman, et qu il est parfois moins «tenu» que «construit», voire «re-construit» Journal d écrivain à part entière, il se fait ainsi à la fois prétexte et texte littéraire. À travers l exemple de Loti, on voit aussi clairement illustré le problème que pose l édition de cet objet monstrueux que peut être le journal d écrivain, aucune édition imprimée ne semblant pouvoir prétendre être complète d une part, et fidèle 25. Par exemple, Ibid., 12 avril 1880, p. 160 : «C était bien inattendu, cette Algérie!» (répété p. 161) 55

56 Le Journal de Loti de l autre. Sans doute une édition électronique mettant en regard des fac-simile des pages et leur transcription, enrichies de liens de certaines pages de journal vers les pages de romans, récits de voyage, etc. correspondants et/ou complémentaires, et vers l iconographie si abondante concernant Pierre Loti, prendrait-elle tout son sens dans ce cas précis. Cécile Meynard Université Stendhal Grenoble 3 Traverses (EA 3748) Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

57 ISSN : Françoise Simonet-Tenant Lettre et journal personnel Rivalité ou complémentarité? Résumé Lettre et journal personnel présentent des divergences apparentes (journal écrit pour soi, lettre écrite pour l autre). En réalité, ces oppositions schématiques méritent d être nuancées. Une étude historique de la lettre et du journal montre un point frappant de convergence : leur commune conversion à l intimité à la fin du xviii e siècle. À l époque romantique, journal et lettre partagent une même aspiration à la confidence et à l effusion. Dans ces conditions de proximité entre lettre et journal, on ne s étonnera pas de la complémentarité des deux formes, qui peut aller jusqu à l hybridation. Abstract Letter and diary show obvious divergences - the diary is written for oneself when the letter is written for the other. In fact, such an opposition has to be qualified. A historical study of the two genders reveals a striking point of convergence: at the end of 18 th century both convert to privacy. At the Romantic period diary and letter share one similar aspiration for confidence and effusiveness. As the two of them are so close, nobody should wonder at the complementarity of such literary shapes, which can even lead to hybridization. Pour citer cet article : Françoise Simonet-Tenant, «Lettres et journal intime : rivalité ou complémentarité?», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, «Le Journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture», s. dir. Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden, novembre 2012, pp

58 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

59 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Lettres et journal personnel : rivalité ou complémentarité? Le cas français entre Révolution et extrême contemporain 1. Lettre et journal : des divergences apparentes 1.1. Dispositif énonciatif et enjeux temporels En principe, les choses sont claires : le journal est écrit pour soi ; la lettre est écrite pour l autre. D un côté, un texte centripète, de l autre un texte centrifuge. Du même coup, les textes diaristique et épistolaire rempliraient des fonctions antagonistes. La lettre, vecteur de la communication sociale, serait portée au consensus ; le journal serait un texte-défouloir où l on dégorge. On peut citer un exemple emprunté à ces cas remarquables d écrivains qui s adonnent, en même temps ou en alternance, à l écriture de lettres et journaux. Les Goncourt, auteurs d un célèbre journal, le sont également de plusieurs correspondances dont l une, abondante, avec Gustave Flaubert. Les deux frères le rencontrent en 1857 et le dotent vite du statut de maître admiré et de rival. L ambivalence du statut donné à Flaubert apparaît clairement dans le double foyer du journal et de la correspondance. Si les lettres sont souvent admiratives et chaleureuses, le journal est plus critique. Ainsi, au moment où Salammbô, sort en librairie, Jules de Goncourt écrit le 29 novembre 1862 au romancier : «Mille choses m ont ravi dans l imprimé qui m avaient échappé à la lecture. Cela est beau, très beau. Il y a de délicieux coins de rêve à côté de grands morceaux de cauchemar» 1. Les jugements émis dans le journal (10 décembre 1862) sont plus réservés : «Salammbô, tout ce qui donne le travail, rien de plus! Le chef-d œuvre de l application, voilà absolument tout» 2. L éditeur de la correspondance, Pierre Jean Dufief, donne une interprétation intéressante de la complexité des relations entre lettre et journal : Les Goncourt n arrivent pas à exprimer leurs désaccords dans leurs lettres. Chez eux la discussion demeure rentrée et elle n est possible que dans le secret du Journal où elle éclate parfois en violentes diatribes. C est là que les deux frères discutent vraiment avec Flaubert, qu ils exposent leurs divergences sur son culte de l Antiquité, sur sa conception du style. Le Journal retrouve alors un statut dialogique parfois perdu par une correspondance qui se refuse à la confrontation idéologique ou esthétique Gustave Flaubert - les Goncourt, Correspondance, texte établi, préfacé et annoté par Pierre- Jean Dufief, Paris, Flammarion, 1998, p Ibidem (cité par Pierre-Jean Dufief). 3. Ibid., p

60 Lettres et journal personnel Autre clivage apparent : le journal serait une écriture de la thésaurisation tandis que la lettre serait une écriture de la dispersion. Si journal et lettres sont effectivement dévolus à l expression spontanée et tâtonnante de l instant présent, l un capitalise (les différentes entrées sont autant d images du moi qui s additionnent) tandis que l autre disperse. Le moi de l épistolier serait disséminé au gré de ses envois chez ses différents correspondants La fragilité des certitudes Ces oppositions, tant du point de vue de la destination que des enjeux temporels, méritent d être nuancées et masquent une réalité plus complexe. D une part, l adresse épistolaire peut être un leurre et le destinataire remplir une fonction bien factice. On prétend écrire à un autre mais l on n écrit que pour soi dans un dialogue illusoire, et le correspondant n est qu un médiateur avec soimême. Ainsi Flaubert écrit implacablement à Louise Colet en août 1846 : «Tu me demandes si les quelques lignes que je t ai envoyées ont été écrites pour toi, tu voudrais bien savoir pour qui, jalouse? Pour personne, comme tout ce que j ai écrit» 4. D autre part, l autodestination diaristique n est-elle pas une illusion ou une manifestation de mauvaise foi? N écrit-on pas toujours pour être lu, ne serait-ce que par un moi futur? La clause du secret et de la communication interdite du journal intime n est pas systématique. Il est bien sûr des journaux à codes et à cadenas ; il est également des journaux qui ont des destinataires voire des allocutaires. Pour seul exemple rappelons une observation de Barbey d Aurevilly à propos de l écriture d un de ses Memoranda : «Cet homme [Maurice de Guérin] s enfonce en moi de plus en plus et s y incruste jusqu au cœur. Je lui destine un journal de ma vagabonderie» 5. En ce qui concerne les enjeux temporels de l une et l autre forme, c est aller un peu vite en besogne que de dire que l une thésaurise tandis que l autre disperse. Il n est pas rare que les épistoliers conservent les lettres reçues voire les lettres envoyées (sous forme de copie ou de brouillon) ou demandent à leurs correspondants de les leur rétrocéder. Le journal pallie d ailleurs la dispersion épistolaire en abritant parfois en son sein brouillons ou copies de lettres ou en mentionnant simplement les lettres écrites ou envoyées. Ils ne sont pas rares ceux qui recopient leurs propres lettres et qui se font ainsi archivistes de soi. Non content d avoir tenu un journal de 1911 à 1986 pendant l essentiel de sa vie, le photographe Jacques Henri Lartigue gardait les brouillons de ses lettres et a même constitué un recueil où il recopiait des lettres envoyées. Les représentations enkystées des lettres et journaux comme des formes radicalement opposées méritent, comme on vient de le voir, d être interrogées. La poursuite de la démonstration demande à ce qu on réinscrive ces genres dans leur évolution historique. Leur convergence la plus frappante se manifeste dans leur commune conversion à l intimité à une certaine période de leur histoire. 4. Gustave Flaubert, Correspondance, t. i, s. dir. Jean Bruneau, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1992, p. 302 (nuit du 14 au 15 août 1846). 5. Jules Barbey d Aurevilly, Correspondance générale, t. i, Paris, Les Belles-Lettres, 1980, p. 49 (lettre à Trebutien du 2 septembre 1835). 60

61 Françoise Simonet-Tenant 2. Mise en perspective historique 2.1. La conversion à l intimité Croire que la lettre et le journal ont toujours véhiculé l intimité de leurs scripteurs est une vision largement mythologique. L intimité qui viendra caractériser ces écrits n est qu un trait tardif et peut-être transitoire. Ce qui caractérise avant tout le journal et la lettre, c est leur articulation au temps qui s inscrit dans le texte sous sa forme datée. Le journal personnel est issu d une constellation de textes caractérisés par l obéissance à la structure calendaire : livres de bord, chroniques historiques, livres de raison, journaux de voyage. Si ces écritures sont maillées sur le quotidien, elles sont sans intériorité. Le début du xvii e siècle voit la différenciation du journal en journal personnel et en journal public sous la forme de publications périodiques qui rapportent les événements saillants dans certains domaines. Dans le dernier quart du xviii e siècle, le terme de «journal» s applique à la presse généraliste au même titre qu à la presse spécialisée. À ce terme est donc attachée une dimension sociale ; il en va de même pour la lettre. La lettre à la Renaissance fut avant tout le vecteur d une sociabilité savante et académique : l exemple le plus spectaculaire en est le réseau épistolaire constitué autour d Érasme avec les détenteurs du pouvoir politique et religieux et avec les humanistes disséminés à travers l Europe. Puis, la lettre devient au xvii e siècle l instrument d une sociabilité mondaine, et elle reste longtemps étrangère à toute idée d épanchement et d intimité. En témoigne l usage de la lettre «à cachet volant» dont différents correspondants peuvent prendre connaissance 6. Ce n est que très progressivement que la lettre et le journal personnel vont délaisser leur fonction informative première pour laisser le champ libre à d autres fonctions en particulier, la fonction émotive. Dans une forme proche de celle que nous lui connaissons aujourd hui, l intimité est une invention du siècle des Lumières. Le désir d intimité, lisible entre autres dans la conception de l habitat et dans la relation au corps, s inscrit également dans la lecture et l écriture. La première moitié du xviii e siècle voit l édition des lettres de M me de Sévigné, bientôt érigée en sainte patronne du genre épistolaire. Certes le fameux «naturel» de la marquise et ses dons de conteuse mondaine séduisent le lecteur, mais ce dernier est aussi retenu par les accents de la mère passionnée, émotion affective inédite dans une correspondance finalement exceptionnelle à maints égards dans le paysage épistolaire du xvii e siècle et dont s engouent les lecteurs du xviii e siècle. Le succès de la correspondance de M me de Sévigné est à mettre en relation avec la faveur dont bénéficient globalement les écritures à la première personne au xviii e siècle qu elles soient authentiques (récits de voyages) ou fictives (vogue du roman-mémoires et du roman épistolaire). Dans une société où les certitudes religieuses s obscurcissent et où se dessinent certaines formes de laïcisation (la quête du bonheur substituée pour certains à la recherche du salut) est venu le temps de l avènement du sujet : on prend désormais en compte la singularité d un regard individuel posé sur le monde. 6. Voir Anne Chamayou, L Esprit de la lettre (xviii e siècle), P.U.F., «Perspectives littéraires» 1999 ; Brigitte Diaz, L Épistolaire ou la pensée nomade, Paris, P.U.F., «Écriture», 2002 ; Geneviève, Haroche-Bouzinac, L Épistolaire, Paris, Hachette, «Contours littéraires», 1995 ; Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, Un Journal à soi. Histoire d une pratique, Paris, Textuel, 2003 ; Les Écritures de l intime, la correspondance et le journal, actes du colloque de Brest d octobre 1997, s. dir. Pierre-Jean Dufief, Paris, Champion, «Varia»,

62 Lettres et journal personnel Ce regard individuel semble d autant plus précieux à la fin du xviii e siècle que la révolution démographique qui s opère (recul de la mort, accroissement de la population) a changé le regard sur l individu : «La mort recule donnant à chaque être, [ ] un prix pour lui-même, indépendant du groupe, une spécificité qu il n avait pas auparavant» 7. Les scripteurs européens sont animés dans la seconde moitié du xviii e siècle par un grand mouvement vers l intimité de l écriture qui se manifeste dans les journaux personnels et les lettres au point de faire du journal, quelques décennies plus tard, l archétype de la littérature intime. Encore cette transformation n est-elle pas linéaire, car étroitement dépendante des personnalités qui s expriment. C est donc au xviii e siècle que se fait jour la volonté des épistoliers d exprimer leur être singulier et que commence de s exposer dans les lettres une intimité sentimentale et spirituelle qui, jusqu alors, ne s exprimait que par le biais de la fiction. L exposition d une sensibilité à vif est au cœur de la correspondance de Julie de Lespinasse ( ) dont les lettres d amour sont publiées pour la première fois en Julie de Lespinasse anime un salon progressiste, est la compagne platonique de d Alembert et l amante malheureuse de Guibert, officier et auteur d ouvrages de tactique militaire. Elle ne cesse d aimer et de souffrir dans son corps et dans son âme, et elle décrit inlassablement une âme et un corps qui souffrent à l unisson. La présence du corps dans ses malaises les plus sordides s impose dans ses lettres où il est sans cesse question de sang, de larmes, de voix éteinte, d insomnies, de mal à la poitrine, de toux, d étouffements, de vomissements, de fièvre Au moment où la lettre peut déjà apparaître chez d aucuns comme un véritable champ de bataille affectif, les diaristes n avancent qu à petits pas sur les chemins de l intériorité 8. Dans les faits, les premières expressions de l intimité dans l écriture diaristique au xviii e siècle, si elles existent, ne font que balbutier avec force réticences comme en témoignent les passionnantes recherches entreprises par Philippe Lejeune sur les origines du journal intime 9. Au xviii e siècle, le journal est entré dans l intimité à reculons. Ou bien, disons que l intimité est venue habiter le journal à regret. Nous sommes tellement habitués à l expression «journal intime» qu il nous est difficile de réaliser que ce qui est pour nous un pléonasme a pu être, au XVIII e siècle, un oxymore, une contradiction dans les termes : le journal était alors fait pour tout, sauf pour l intime! C était une écriture, sinon publique, du moins partageable, ouverte à la lecture d autrui, et parfois à son écriture. Il était fait 7. Alain Girard, «Évolution sociale et naissance de l intime», dans Intime, intimité, intimisme, Lille, Éditions Universitaires de Lille III, 1976, p Si l on sort du champ de la littérature française, on peut rappeler l exemple de grands diaristes anglais et, en particulier, l exemple bien connu du Journal de Samuel Pepys ( ). Certes ce journal expose sans réserve la vie privée et en particulier la vie de couple de l auteur avec Elisabeth Marchand de Saint-Michel, où se succèdent conflits et réconciliations. Il est cependant dénué de tout souci introspectif : on est déjà très loin avec Pepys de la sécheresse du livre de raison, mais il n est pas encore question dans ce Journal si extraverti d écriture intime où l emporteraient le mouvement réflexif et la volonté d auto-analyse. 9. Cette recherche sur les origines du journal personnel en France ( ) reprend «mais sur des bases très différentes, l enquête lancée en 1990 par Pierre Pachet dans Les Baromètres de l âme. Naissance du journal intime un intime restreint par lui au seul sentiment de l inconsistance de soi, et limité aux journaux publiés». Le chantier de cette recherche compte déjà nombre d études monographiques sur des diaristes de la période considérée (Philippe de Noircames, Rétif de la Bretonne, Hyacinthe Azaïs, Marc-Antoine Jullien, le baron de Prangins, les Coquebert de Montbret, Alexandre Brongniart, Pierre-Philippe Candy, Célestin Guittard, François-Nicolas Noël, Deleullion de Thorigny), il est ouvert sur Internet et peut être consulté à l adresse suivante : 62

63 Françoise Simonet-Tenant pour être consulté et transmis. C était une écriture, sinon factuelle, du moins objective, précise, mémorielle, où le commentaire, l interprétation, l affectivité n avaient pas leur place. 10 Que penser du décalage temporel avec lequel les formes épistolaire et diaristique entrent dans l intimité? Serait-ce la lettre (authentique ou plus sûrement fictive) qui fournirait au journal personnel le modèle d une écriture où débonder son cœur quand bien même le destinataire de l épanchement ne serait autre que le scripteur? L hypothèse est séduisante bien qu elle ne constitue vraisemblablement qu une explication partielle de la conversion du journal à l intime. Quoi qu il en soit, l on observe à la charnière des xviii e et xix e siècles l existence d un certain nombre de textes publiés qui offrent des exemples d une écriture épistolaire glissant vers l écriture diaristique, romans par lettres compliquant le strict régime épistolaire par l insertion de fragments de journaux personnels (Valérie de Madame de Krüdener, 1803) ou, cas plus intéressant, récits qui semblent résulter d un métissage des deux formes, journaux intimes camouflés en romans épistolaires et dont l archétype semble Les Souffrances du jeune Werther de Goethe (1774) Le devenir journal de la lettre et l intimisation du journal À l époque romantique, où l expression «journal intime» est encore ressentie comme un néologisme, le journal rejoint la lettre dans l aspiration à la confidence et à l effusion qui gagne l ensemble des scripteurs 11. Ainsi le journal s intimise : il va constituer la caisse de résonance de l âme dont Maurice de Guérin exalte la nécessité. On peut parler à son journal comme on s adresserait à un confident et on n hésite pas à l interpeller 12 : Ô mon cahier, tu n es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d insensible, d inanimé ; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s attache à une âme faible et maladive [ ] Philippe Lejeune, «Le journal au seuil de l intimité», dans Pour une histoire de l intime et de ses variations, s. dir. Anne Coudreuse & Françoise simonet- tenant, Paris, L Harmattan, «Itinéraires. Littérature, textes, cultures», 2009, p Voir Marie-Claire Grassi, «Naissance de l intimité épistolaire ( )», dans Littérales, n 17, «L Invention de l intimité au siècle des lumières», s. dir. Benoît Melançon, 1995, pp : à partir de deux corpus de 350 lettres (l un situé entre 1700 et 1770, l autre entre 1770 et 1820) de la petite et moyenne noblesse provinciale, Marie-Claire Grassi montre que la pratique des confidences progresse très nettement sur un siècle. Peu nombreuse et très circonscrite jusqu en 1770, la confidence s épanouit entre 1770 et 1820, «elle devient à la fois plus fréquente et plus profonde, et concerne les femmes et leur mal d être» (p. 73), avant de connaître après 1820 un «éclatement général lié à l effusion romantique». 12. L idée de s adresser à soi-même et de faire de son papier le confident idéal semble naître dans la seconde moitié du xviii e siècle. Ainsi Magdalena van Schinne ( ), fille d une famille hollandaise de négociants, troque un beau jour l écriture épistolaire contre l expression diariste, s adressant en français à son papier en octobre 1788 : «Ô mon papier, tu seras désormais l unique dépositaire de mes idées, de mes sentiments, de mes peines et de mon bonheur. Ici, je pourrai épancher mon âme tout entière ; avec les autres, même avec mes meilleurs amies, je veux apprendre à dissimuler, je veux au moins ne plus les entretenir de moi. Toi seul, tu seras mon confident.» (cité par Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, Le Journal intime, Histoire et anthologie, Paris, Textuel, 2006, p. 85). 13. Maurice de Guérin, Le Cahier vert, Andillac, Les Amis des Guérin, 1983, p. 157 (20 avril 1834). 63

64 Lettres et journal personnel La personnification du cahier permet de s écrire à soi-même, et cette posture d autodestination facilite une mise à distance de soi propice à l expression du conflit intime dans laquelle on peut voir l émergence de l individu moderne 14. Le journal devient l espace susceptible d abriter les tourments et les discordances intimes. Le penchant à l interrogation sur soi, caractéristique du journal intime, est également manifeste dans la correspondance. La transformation introspective de la lettre s accorde avec le lieu commun romantique de l incommunicabilité, substitué à la sociabilité qui prévalait à l âge classique. La correspondance de George Sand en offre de beaux exemples. Dans son immense massif épistolaire, l on peut s arrêter sur la très longue lettre-confession (vingt-deux pages) qu Aurore Dupin adresse à son époux, Casimir Dudevant, le 15 novembre Le couple traverse une crise aiguë et la jeune femme est attirée par Aurélien de Sèze, magistrat rencontré lors d un séjour dans les Pyrénées. La longue lettre adressée à Casimir manifeste de façon spectaculaire l autobiographisation et l autoréflexion épistolaire : la lettre est définie par son auteur comme une «confession» où Aurore se donne pour projet, martelé avec détermination, d «ouvrir son âme». Pour expliquer la situation délicate à laquelle le couple a abouti, l épistolière juge nécessaire de se livrer à un véritable récit de vie, inauguré par son autoportrait lors de sa rencontre avec Casimir, suivi des différentes étapes et mécomptes de leur vie conjugale. La lettre laisse deviner, en dépit de la volonté affichée de l épistolière de rétablir l entente avec son époux, l échec prévisible de la démarche entreprise. Malgré les évidentes divergences qui les séparent, Aurore construit l image d un destinataire capable brusquement (et miraculeusement) de comprendre son besoin d épanchement : Aujourd hui je t ouvre mon âme avec délices, je t y fais lire. Je suis sûre que tu me comprends, que tu m approuves. Juge, mon ami, combien j ai été malheureuse depuis 3 ans d être forcée de renfermer en moi toutes mes sensations! de descendre à des conversations rétrécies, à des idées et des occupations vulgaires. Que j eusse été heureuse de pouvoir chaque soir écrire ma journée, de te la faire lire, te rendre compte, et te faire partager toutes mes sensations les plus intimes! C est ainsi que je faisais avec Aurélien. Il me fallait un ami, tu m obligeais, mais tu ne m entendais pas. Aujourd hui tu me comprendras comme Aurélien me comprenait. 15 Celui qu elle appelle ainsi de ses vœux, sans doute assez éloigné du Casimir de la réalité, a tout d un autre soi-même. Cet alter ego aussi idéal qu illusoire aura néanmoins constitué un fantasme de destinataire indispensable à l écriture de cette immense lettre introspective. Le travail de la forme journalière par la forme épistolaire (ou inversement) témoigne de la mouvance des frontières entre les deux genres. Dans ces conditions 14. «L institutionnalisation du conflit permet la confrontation libre des intérêts contradictoires et l obtention de compromis acceptable. Elle est la condition de la démocratie dans la mesure où elle permet de représenter sur une scène politique la division du social. De même, la conflictualité psychique est la contrepartie de l autofondation qui caractérise l individualité moderne. La notion de conflit est le moyen de maintenir un écart entre ce qui est possible et ce qui est permis. L individu moderne est en guerre avec lui-même : pour être relié à soi, il faut être séparé de soi. Du politique à l intime, la conflictualité est le noyau normatif du mode de vie démocratique» (Alain Ehrenberg, La Fatigue d être soi, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 16). 15. George Sand, Lettres d une vie, choix et présentation de Thierry Bodin, Paris, Gallimard, «Folio classique», 2004, pp

65 Françoise Simonet-Tenant de proximité entre lettre et journal, on ne s étonnera pas de la complémentarité des deux formes qui pourra aller jusqu à l hybridation. 3. De la complémentarité à l hybridation 3.1. Emprunts et convocations mutuels Emprunts et convocations mutuels peuvent lier la lettre et le journal. Ainsi la présence de lettres dans un journal est fréquente, qu elles soient mentionnées, résumées, citées, commentées ou interprétées. Les lettres copiées peuvent être des lettres reçues ou des lettres envoyées. Pourquoi les copier? La lettre, parce qu elle est impliquée dans une situation pragmatique concrète et parce qu elle postule une réponse, donne au journal, quand elle s y trouve insérée, un caractère documentaire. Elle témoigne également de l ouverture du diariste au monde où s exerce sa vie sociale et professionnelle. On copie le mémorable ou plutôt en copiant, on distingue ce qui doit devenir le mémorable : le diariste recueille les lettres, qui sont des traces d existence thésaurisées, pour en étalonner la densité. La lettre que l on envoie et, plus encore, celle que l on reçoit sont les signes tangibles que l on compte ou que l on a compté pour quelqu un d autre ; sa copie est pour le diariste une façon d enregistrer l attestation de l attachement affectif qu on lui a porté comme de la reconnaissance sociale dont il a pu bénéficier. Ainsi, le jeune normalien Romain Rolland recopie, à la date du 21 décembre 1886 la lette envoyée à Renan, «dans laquelle [il] lui exprimai[t] l idée qu [il] [se] faisai[t] de sa doctrine», lettre fournie d une cinquantaine de lignes, ainsi que le bref billet qu il a reçu en réponse, exhibé tel un trophée : «Votre petit résumé est charmant. Venez me voir, quelque dimanche ; nous le lirons ensemble, et je vous indiquerai quelques nuances. Courage, je vous serre bien affectueusement la main» 16. Réciproquement, il arrive que le journal fasse office de lettre. Le journal n est pas toujours sédentaire : à l image de la lettre, il peut voyager, et même être glissé dans une enveloppe qui portera le cachet postal, et c est en ce sens que l on peut parler d un usage épistolaire du journal. Roger Martin du Gard, qui a fait de Marcel de Coppet, des années durant, le lecteur privilégié de ses cahiers intimes, lui écrit : «Puisque tu mords si bien à mon journal, je t envoie le dernier fascicule. Je crois en effet que cette lecture vaut toutes les lettres où je pourrais résumer, tronquer, dénaturer ma vie des derniers mois, que tu as ainsi à peu près déployée devant toi. Tu évites ainsi un récit totalement tendancieux des faits, et tu as le spectacle au jour le jour» Un beau cas de contamination : le journal adressé Si l on pousse plus loin l étude des rapports entre journal et lettre, on peut trouver un beau cas de contamination. C est le cas des journaux adressés qui se laissent imprégner par les modalités discursives de la lettre. Non seulement les journaux adressés sont destinés à un lecteur clairement identifié mais ils affichent 16. Cahiers Romain Rolland, Le Cloître de la rue d Ulm, Journal de Romain Rolland à l école normale ( ), Cahier 4, Paris, Albin Michel, 1952, pp Roger Martin du Gard, Journal II, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Paris, Gallimard, 1993, p. 144 (lettre à Marcel de Coppet du 15 juillet 1920). 65

66 Lettres et journal personnel textuellement la présence de l allocutaire (pronoms personnels, déterminants et pronoms possessifs de la deuxième personne, appellatifs, apostrophes, modalités interrogative et exclamative ) : le souci d expression de soi y est donc lié au désir de s adresser à un allocutaire privilégié. Dans bien des cas, l adresse est ponctuelle et limitée à certains énoncés. Mais il est également des textes plus rares où les procédés d adresse se font envahissants. C est le cas du journal d Eugénie de Guérin, tendu vers son destinataire-lecteur qui est son jeune frère, le poète Maurice, parti à Paris, tandis qu elle est restée dans le berceau familial au Cayla. Eugénie, confortée par son frère, commence un journal en Les dix premiers cahiers sont adressés et communiqués à Maurice. Quand ce dernier meurt en 1839, Eugénie lui substitue Barbey d Aurevilly. Avec Eugénie, le journal est transitif, ne peut vivre dans une clôture auto-référentielle et se situe aux frontières du discours diaristique et du discours épistolaire. Dès le premier paragraphe du premier cahier, on le constate : Raymond part dans un mois et doit venir prendre nos paquets pour toi, mon cher Maurice. Je ne lui en donnerai guère d autres que ce petit cahier, où je veux t écrire tous les jours jusqu au départ de ton ami. Ce ne sera qu une lettre en 30 pages, plus ou moins, suivant les événements et le cours des idées, car il vient parfois bien des choses dans l âme et dans la maison et d autres fois rien du tout! 18 Si le journal d Eugénie de Guérin est très proche, en particulier par son dispositif d énonciation, de la lettre, garde-t-il cependant une spécificité diaristique? Autrement dit, l intime est-il traité différemment selon qu il s exprime dans la lettre ou dans le journal? Eugénie a adressé à Maurice son journal et lui a écrit des lettres. Mettre les lettres et le journal en miroir peut être intéressant même si l échantillon des lettres conservées d Eugénie à Maurice est bien mince : douze seulement entre le 1 er décembre 1834 et le 6 juin Un exemple frappant d écho entre journal et correspondance nous est donné par la lettre du 1 er décembre 1834 et l entrée de la même date : Extrait de la lettre du 1 er décembre Je voulais te dire que la lettre à Mimi lui eût fait bien plus de plaisir si le format en était plus grand et s il n y fallait ajouter mille choses qui manquent toujours à tes lettres. [ ] Je veux me corriger et, au lieu de mes longues épîtres que je t envoie, tu n auras que des abrégés. C est une résolution prise jusqu à ce tu m écrives à ma fantaisie. Adieu donc le petit journal. Que me sert? Tu ne m en écris pas plus long. Rien pour rien. Je ne saurai jamais un mot de ta vie parce que, dis-tu, tu t étendrais si loin que je me lasserais à te suivre. Où irais-tu donc, quand ce serait au bout du monde, que je n y arrive avec toi? Ce n est qu une défaite, une excuse de paresseux, ou d un petit cœur à la glace. Tu vas te fâcher, te plaindre mais pourquoi écris-tu si court? Cahier II 20 Le 1 er 10 bre. C est de la même encre dont je viens de t écrire que je t écris encore ; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t envoie toujours 18. Eugénie de Guérin, Journal, Andillac, Les Amis des Guérin, 1998, p. 17 (13 septembre 1834). 19. Id., Lettres à son frère Maurice ( ), Paris, Librairie Lecoffre/Albi, Imprimerie coopérative du Sud-Ouest, 1929, p Id., Journal, op. cit., p

67 Françoise Simonet-Tenant tout ce qui me passe par l âme. J ai du regret de ne t avoir écrit que deux mots, j aurais pu envoyer ceci, et la pensée m est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire! Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse. À la lettre, les menaces et les reproches, au cahier, la tendresse, et le lecteur de sourire en constatant qu Eugénie, le jour même où elle menace son frère dans sa lettre d écourter désormais ses messages, déplore dans ses cahiers de lui avoir envoyé une lettre si courte! La lettre postule une réponse rapide, alors que le journal, même si Eugénie en espère l examen par Maurice, ne fera l objet que d une lecture très différée. Dans ces conditions, si l on espère transformer le réel et faire advenir un nouveau type de relation, c est par la lettre qu on va imposer ses exigences et tenter d agir sur le destinataire tandis que le journal, même adressé, n entend pas exercer pareille fonction conative. L on observera que les lettres à Maurice narrent les nouvelles et menus événements qui émaillent la vie familiale et quotidienne tandis que le journal se réserve le droit d écrire l impalpable des impressions. Sans doute correspondent-ils à des niveaux d intimité différents. La lettre, le plus souvent il y a quelques exceptions, entre dans le cadre de la correspondance familiale ; le journal est de l ordre de la confidence personnelle, voire secrète, entre deux âmes qu Eugénie pense unies par des affinités électives. Par le journal adressé, Eugénie entend créer un espace de communication qui n appartienne qu à eux deux, un espace où se livrer véritablement. L écriture du journal est motivée chez Eugénie par la volonté de ramener Maurice à Dieu, mais à ce dessein religieux se mêle sans doute un désir informulé : inciter Maurice, en retour de l envoi des cahiers, à l expression intime de lui-même, qu il se livre enfin à une sœur toujours en attente d un échange d âme à âme. Le journal adressé viendrait compenser l opacité de la communication épistolaire et le sentiment de frustration qui lui est attaché : Je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme j allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j allais te voir enfin! Je t ai vu, mais je ne te connais pas ; tu ne m ouvres que la tête, c est le cœur, c est l âme, c est l intime, ce qui fait ta vie que [je] croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser, tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te connaître à fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot faire un tour dans les coins et les recoins de toi-même. 21 Le journal adressé n est donc pas qu une longue lettre : il existe parce que les lettres ne suffisent pas à satisfaire le besoin d échange intime qui anime Eugénie. Il révèle la quête d un mode de communication utopique qui servirait une illusoire transparence des cœurs Une illustration contemporaine d hybridation : le blog Sans doute notre interrogation poétique sur l hybridation des genres épistolaire et diaristique gagnerait-elle à être poursuivie dans une perspective contemporaine. En effet, le blog ne constitue-t-il pas une forme moderne d hybridation 21. Ibid., pp (18 juin 1835). 67

68 Lettres et journal personnel de la lettre et du journal? Même s il est difficile de subsumer sous une définition générale la variété des blogs, ils doivent beaucoup aux genres existants du journal personnel et de la lettre Le blog, écriture à la première personne, séquencée au rythme du calendrier, a inévitablement une allure diaristique. En outre, donné à lire sur le web selon un parcours rétrochronologique, c est un genre adressé : «Les interpellations du lecteur, des plus discrètes aux plus bouffonnes, rappellent sans arrêt que ce texte se joue en public, qu il ne saurait se passer d interaction, même si celle-ci est circonscrite, voire réduite a minima» 22. Effectivement, sur certains blogs, les lecteurs peuvent poster des commentaires tandis que, sur d autres, cette fonction est désactivée, le blogueur souhaitant garder une position d autorité et éviter le brouillage de sa propre voix. Néanmoins, même dans ce dernier cas de figure, le lecteur, condamné au silence, est là par défaut, interpellé et/ou évoqué dans le texte : Jeudi 1 er avril [2010] Oui, oui, oui ça arrive! Et qu on arrête de râler! Bientôt je reprendrai le cours de mon blog, j en ai des choses à raconter et je ne sais pas encore par quel bout les prendre ; enfin pour l heure je suis très occupé et le temps me manque alors patience en attendant écoutez donc le dernier disque de Marie Dauphin qui est sorti le mois dernier! Une merveille de fraîcheur et de chansons françaises de qualité. Et puis c est chaud aussi, c est doux, c est sensuel profitez-en! 23 Les blogs avec commentaires seraient-ils une illustration contemporaine d hybridation journal-lettre? La réponse mérite d être nuancée. En effet, les positions du blogueur et du commentateur ne sont pas symétriques. Celui-ci ne fait qu intervenir ponctuellement dans une fenêtre réservée à cet usage, et c est bien le blogueur qui reste maître à bord, donnant au blog ses caractéristiques propres, stylistiques et thématiques, et conservant le droit de censurer les commentaires s ils lui déplaisent. Plus qu à une lettre personnelle, les commentaires s apparenteraient à ce que l on appelle dans la presse le courrier des lecteurs. Le blog apparaît ainsi comme une singulière concrétisation de l ambiguïté lexicale du terme français journal, évoquée au début de cet article, entre journal public et journal privé. Cette forme hybride qui doit à la fois beaucoup au journal personnel et à la lettre croise également le texte journalistique et subvertit allègrement les frontières. * * * Les affinités entre lettre et journal s inscrivent depuis le xix e siècle, et jusqu à nos jours, dans un mouvement plus général où les genres connexes (journal, correspondance mais aussi autobiographies, «souvenirs», autoportraits) s entremêlent. Il est manifeste qu une indéniable porosité marque historiquement les différents pôles des écritures du moi et que les emprunts, contaminations et hybridations continuent, jusqu à aujourd hui, d attester le dynamisme et le renouvellement de ces formes. Sur l arrière-plan de syncrétisme des formes intimes, l hybridation pos- 22. Christèle Couleau, «Se donner un genre : pour une poétique du blog», dans Les Blogs, écritures d un nouveau genre?, s. dir. Christèle Couleau & Pascale Hellégouarc h, Paris, L Harmattan, «Itinéraires, Littérature, textes, cultures», 2010, pp Blog d Éric Ferrand. Disponible sur Internet : http : //www.eric-ferrand.com. 68

69 Françoise Simonet-Tenant sible des lettres et journaux occupe néanmoins une place à part. Des journaux personnels ressemblent à des lettres, des lettres ressemblent à des journaux, j écris à l autre comme à moi-même, j écris à moi-même comme à l autre, je comprends que moi-même peut devenir un autre à qui écrire et que de cette scission peut naître l ouverture à un tiers : en d autres termes, la posture d autodestination a trouvé les moyens de s écrire, étape capitale dans l histoire des formes et de la littérature, et avec elle la prise de conscience qu une telle posture n est pas synonyme d exclusion d un tiers lecteur. Françoise Simonet-Tenant Université de Rouen CÉRÉdI - Centre d Études et de Recherche Éditer/Interpréter) Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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71 ISSN : William Merrill Decker The Epistolary Diary Henry Adam s Letters from the South Seas Abstract This essay explores how the American author Henry Adams, a practitioner of both diary and letter, developed a hybrid genre, the epistolary diary, and in so doing generated open-ended narratives addressed to a reciprocating transoceanic readership. In the 1890s, having formed an erotic if ever celibate friendship with Elizabeth Cameron, wife of a US senator, Adams combined the diary and letter in locutions that resist fixations of time and space and that engage in a discourse that anticipates the intersubjectivity of electronic telecommunication. This essay proposes that the dream of instantaneous global contact abounds in this writing, and that the technological advances that supported Adams s ability to correspond regularly with Cameron across oceans and continents are genealogically antecedent to innovations that in our own day have displaced social relations to the metaphysics of cyberspace. Résumé Cet article étudie la manière dont l écrivain américain Henry Adams, auteur de journaux intimes et épistolier, a développé un genre hybride, le journal intime-épistolaire. Dans le cadre d échanges réciproques, cette innovation servait à créer des récits ouverts et flexibles destinés à un public transatlantique. Pendant les années 1890, ayant entretenu une relation érotique mais toujours chaste avec Elizabeth Cameron, épouse d un sénateur américain, Adams combinait le journal intime avec la lettre dans des locutions résistants aux fixations imposées par le temps et l espace. Ce nouveau mode de discours préfigure l intersubjectivité des communications électroniques. Cet article souligne que cette écriture foisonne du rêve du contact global instantané. De plus, les avancées technologiques, qui permettaient à Adams de correspondre régulièrement avec Cameron malgré de considérables distances, représentent des précurseurs des innovations qui, de nos jours, ont supplanté les relations sociales par une métaphysique du cyberespace. To refer to this article : William Merrill Decker, The Epistolary Diary. Henry Adam s Letters from the South Seas, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Matthieu Sergier & Sonia Vanderlinden (eds.), The Writer s Diary. Generic Freedoms of a Writing Practice,

72 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

73 Interférences littéraires/literaire interferenties, 9, November 2012 The Epistolary Diary Henry Adams s Letters from the South Seas My aim in this essay is to trace how an old-school practitioner of both diary and letter invented for his own purposes a hybrid genre, the epistolary diary, and in so doing generated open-ended narratives addressed to a reciprocating transoceanic readership. Henry Adams, a late nineteenth- and early twentieth-century American author, descendent of Puritan New England colonists and two US presidents, inherited a practice of diary inscription shaped by the daily spiritual self-scrutiny associated with seventeenth-century Calvinist culture. At the same time, as a member of a politically elite family, he corresponded extensively from an early age, taking as his model the urbane and ironic literary epistle cultivated by the eighteenth-century British letter writers. Under a peculiar if perhaps inevitable set of technological, cultural, and personal circumstances, Adams combined the diary and letter in locutions that resist fixations of time and space and that engage in a discourse that anticipates the intersubjectivity of electronic telecommunication. I do not want to suggest that the diary letters of Henry Adams and his friends prophecy contemporary online communities, but the dream of instantaneous global contact abounds in this writing, and the technological advances that supported his correspondence are genealogically antecedent to innovations that in our own day have annihilated barriers of space and time, displacing social relations to the sleek metaphysics of cyberspace. Certainly Adams would have been startled by these developments but as a student of his own innovative era he knew that technological empowerment fosters and amplifies human desire and he would have had no trouble comprehending the specific desires that brought the cyber world about. Before I discuss the practice of Henry Adams in view of what is to follow in the succeeding century, however, let me begin by observing that, as distinct genres, letter and diary exhibit different spatiotemporal and social orientations and that to combine them calls attention to their respective genre distinctions. Letters share with diary entries the condition of dated seriality, but because they are addressed to readers geographically separated from the author they necessarily enlist a spatial and social dimension whereas the diary is more strictly the creature of privacy and time. Attending to the cycles of daily life, the diary is the most rigorously temporal of literary forms. Among the contexts of human time, one day s inscription may resemble another s with what seems to be negligible difference, but incremental changes accrue nonetheless and diarists typically seek linearity in their cyclically examined experience. The diary therefore is a kind of clock, one that keeps, tells, and annotates time, but that specializes in discursive rather than quantitative measures. Letters likewise keep time and measure change, but given that geographical separation from the addressee is a structural component of the epistolary occasion, the letter genre engages a spatial orientation that is not a standard feature of the diary. 73

74 The Epistolary Diary If the diary is a kind of clock, the letter is a kind of map, and the letter writer s isolation in space recurs as a fundamental theme. Letters moreover engage a futurity not typical of temporalities associated with the diary inasmuch as a letter is written in expectation of a response, one that will contribute to the arc of the unfolding coauthored text that narrates the interpersonal relationship. The narratives generated by the diary epistles of Adams and his circle conflate themes peculiar to both diary and letter genres. Time in these letters is expressed in global and zonal dimensions and evocations of space immobilize time. Adams was well versed in the temporal emphasis of the private diary. Born in 1838, he came of age in post-calvinist New England where the diary had served for generations as an instrument of spiritual timekeeping. An intense conviction of human mortality haunted the New England diary (and Puritan life narratives generally). The soul s chronic unreadiness to meet eternal judgment exists in this writing as a foundational condition. Although Puritans tended to fill their pages with mundane details of daily life, such details readily assimilated to the incremental allegory of a life s waning hours 1. Time bore heavily on such writers whereas space, in the sense of geographic location, counted often for comparatively little. To the extent that there is a spatial complement to the narratives generated in this context, it might refer to the soul s journey to the Celestial Empire: the pilgrim s progress from this world to the next. The New England diarist, often a highly mobile citizen (many had emigrated from England to America) 2 tended to subsume all mere earthly travel under this trope. The Puritan era concludes toward the middle of the eighteenth century, but well into the secular nineteenth century the diary persists in New England Protestant culture as a mode of daily self-examination and improvement 3. Adams perpetuated this practice as a matter of course: it would be odd for such a person not to keep a diary. As mentioned earlier, Adams belonged to a family that had been active in Massachusetts public life since the founding of the Puritan colony; he was the great-grandson of John Adams, the second US president, and the grandson of John Quincy Adams, the sixth. Henry Adams s vocation was literary rather than political: he is best known as the author of The Education of Henry Adams, an autobiographical narrative written late in life, but his highly eclectic oeuvre includes three biographies, two novels, a nine-volume history of the Jeffersonian era, as well as six large volumes of letters. Through much of his life he was a prolific diarist, a discipline that ultimately merged with his practice as a letter writer, but only a fraction of his private diary survives. In what does survive, Adams the diarist perpetuates the tropology if not the theology of his Puritan heritage. Even after he had discarded the 1. As Lawrence Rosenwald demonstrates in Sewell s Diary and the Margins of Puritan Lit- As Lawrence Rosenwald demonstrates in Sewell s Diary and the Margins of Puritan Literature (in: American Literature, 1986, 58, 3, ), the New England Puritans had more than one genre of diary inscription and some were far more oriented to experience as chronos than experience as kairos. My point, however, is that kairos always overshadows chronos and that for subsequent New England generations the tropology survives the theology. As the agnostic legatee of Calvinist culture, Adams characteristically represents the most mundane occurrences as events in time as a kind of deconstructed kairos. 2. This trope preexisted Bunyan s Pilgrim s Progress, a work that nonetheless reinforced the trope s dominance in the Puritan and post-puritan frame of reference. 3. In Spiritual Journals in France from the Sixteenth to the Eighteenth Centuries, Philippe Lejeune asks whether in the European context the personal diary should be considered the child or the cousin of the spiritual journal. In the New England context one would not hesitate to say child. See: On Diary, Honolulu, University of Hawai i Press, 2009,

75 William Merrill Decker religious observance of his ancestors, Adams continued the practice of assessing himself as a subject of linear time and viewing himself as a Bunyanesque pilgrim amid a ghostly post-christian allegorical world. Only one substantial portion of Adams s private diary remains, spared from the flames that presumably consumed the rest, but the writing therein underscores the differences between his inscription of a diary intended primarily for his own future readership and his authorship of diary letters. Both reflect the Calvinist heritage, but in contrast with his letter writing the diary entries confess an unappeased loneliness. The diary that Adams kept for his private use consists mainly of short notations that encapsulate a day s activity and, in so doing, register a metonymic generalization of mood. In the tight economy of recorded impressions, events exist as fact and emblem. Here are some examples: Back again after a month of wandering in Florida and Cuba. If it was not happiness, it was at least variety. 4 (107) Once more settled into the deadly routine of last year. The acute depression has left me, and I am growing dull and indifferent and selfish. (121) No change in this dreary existence. I have taken up my Chinese again and find I recover it fairly quick. Received Thursday telegram that my greenhouseroof had fallen while rebuilding (134) No sunshine since last Sunday, and floods of rain. (144) The world still tedious and flat. (168) The roses have had their week, and today are beginning to fade. (182) These excerpts derive from the lone surviving seventeen-month fragment (February 12, 1888 July 7, 1889). Two of these notations represent all that was recorded on a particular day and, for the rest, there is generally little else to the entry. Altogether, they present the portrait of a man completing an ambitious twenty-year project (a nine-volume narrative history of the Jefferson and Madison presidencies) while grieving the death of his wife, who had committed suicide during a bout of depression December 6, If, structurally, the Puritan diary reckons with time and therefore death, it should hardly surprise us that Adams s practice embraces this heritage under such doleful circumstances. Beyond references to a contemplated sojourn in China, which he fantasized as a terrestrial point of no return, these entries concern ennui, disappointment, and decline as manifested in the common events of daily life. I cite the religious genealogy of Adams s diary practice, again, not to suggest his attachment to the past but rather to emphasize his inheritance of a genre deeply striated with theological themes guilt, shame, redemption, and the ever-ticking clock. Far from constraining his sensibility, the Puritan inheritance, with its fixation on the phases of moral progress, provides him with a vocabulary for the sorts of 4. In-text pages citations refer to J.C. Levenson, Ernest Samuels, Charles Vandersee & Viola Hopkins Winner (eds.), The Letters of Henry Adams, volume 3, Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 1982,

76 The Epistolary Diary threshold conditions his travels will thrust upon him. To be sure, that vocabulary is invoked ironically, but the eschatological structure remains firmly if vacantly intact and Adams recurrently characterizes his travels as a variation of Pilgrim s Progress (1678), that formal allegorization of the religious narrative seventeenth-century Puritans rehearsed on a daily basis. In October 1886, during the same period of labor and grief that he documents in the diary fragment, he writes John Hay the following in which he characterizes the immediate present devoted to completing the nine-volume History and the near future of contemplated travels: As soon as I can get rid of history and the present, I mean to start for China, and stay there Five years hence, I expect to enter the celestial kingdom by that road (44). I will not desert you at Washington as long as our loads are on our backs, he writes to Hay in September 1888, again drawing on Bunyan, but when I come to the Delectable Land, or wherever the pack falls off, then let us wander to the New Jerusalem (143). In this last remark he articulates explicitly the governing trope of his subsequent travels. In keeping with the Puritan legacy, time and its mortal implication weigh heavily upon his word, but in Adams s specifically epistolary practice the serial writing that is both diary and letter became a medium by which he developed what might be called an alternate metaphysics of disembodied friendship, a metaphysics in which one s existence is not validated by the presumed attentiveness of a god with whom one communicates through prayer, but by postal evidence that one s personhood exists in the mind of the distant and intimate other 5. For the agnostic Adams, such confirmations were not available in the private diary format; his laconic diary entries seek closure and silence whereas his voluble diary letters seek interpersonal engagement. The letter as material artifact brings that distant and intimate other into what might be called a virtual proximity (for the metonymies of virtual presence certainly predate the Internet): the acts of attention the letter sheets embody ground the addressee s ontological status. One exists because that other has thought is thinking of one. Conversely, one ceases to exist when such acts of attention are withdrawn, and for Adams and his contemporaries the delay or miscarriage of mail opens up intervals of excruciating uncertainty. In a period during which transoceanic travel and reliable intercontinental postal services were transforming the parameters of letter writing during which, that is, it became increasingly possible to maintain a regular correspondence over vast stretches of ocean and land Adams situated his theologically troped diary writing within an epistolary frame which he proceeded to subject to the extreme tensions of transoceanic and transcontinental exchange. By such means and on such terms he maintained connections with those whose absent presence confirmed his place in the world. * * * In August 1890, Henry Adams boarded a steamship in San Francisco and set off on what would become a fourteen-month voyage involving a circumnavigation 5. For a fuller exploration of such mediated ontology, see my Epistolary Practices: Letter Writing in America before Telecommunications, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1998,

77 William Merrill Decker of the world with extended sojourns in Hawaii, Samoa, Tahiti, Fiji, Indonesia, Australia, and Sri Lanka. Toward the end of his travels he would pass through the Suez Canal to France and England and then finally cross the Atlantic, in November 1891, back to his home in Washington, D.C. To mark the completion of his nine-volume History he had, as we have seen, originally planned a visit to China, but perceived threats to Westerners in Shanghai induced him to change his plans. In leaving the US for an indefinite period, Adams meant to vacate the scenes he had shared with his late wife, but he was also more urgently imposing a distance between himself and Elizabeth Cameron, the estranged wife of a US senator, with whom he had fallen dangerously in love and to whom he bore what he guiltily regarded as an emotionally adulterous relationship. Although Adams had written long diary letters during earlier periods of travel, the recipients (his brother Charles Francis Adams II, his mother Abigail Brooks Adams, his friends Charles Milnes Gaskell and John Hay) were not partners to a correspondence that could be described as intimate, addictive, and erotic, adjectives that very much apply to the Adams-Cameron exchange. By such adjectives I refer not to the letter s overt content but to the fetishistic place the correspondence (in all its materiality) assumes in the lives of its participants. Henry Adams and Elizabeth Cameron were parties to an erotic correspondence in the sense that the necessity to be mutually absent violently coexisted with the need to be present by letter-sheet proxy. Drawing on the resources of diary and letter as well as the energy of transgression, Adams produced during his fifteen-month sojourn one of the late nineteenth century s most distinguished (and least known) South Seas travelogues in English, but the interest of this writing consists as much in the intensity with which Adams and Mrs. Cameron negotiate a relationship as in Adams s voluminous documentation of colonized, distressed, and marginalized cultures. This unique literary performance derives in part from the material conditions under which he could maintain a correspondence during his long absence. On average, he was able to post and receive letters once a month, so that his determination to write Elizabeth every day took the form of serial entries, each one recapitulating the day s activities, collected in a single epistle which he would fold and post in the monthly outbound mail. These diary letters, fifty to sixty pages long in autograph copy, resemble diaries rather than letters, as Adams omits salutation and valediction, so that the manuscript Elizabeth receives has the appearance of pages culled from a diary. The entries record everything from the details of ocean travel to ethnological observations of his Polynesian hosts, from geological and climatic data to anecdotes concerning encounters with islanders and fellow westerners such as Robert Louis Stevenson. There are regular accounts of his physical and mental health as well as passages that convey an exotic natural beauty. Nature, for Adams, comprised landscape, seascape, and the undraped human form; not surprisingly, his entries concerning native life perpetuate the Western male s eroticization of Polynesia. As such, much of the writing might pass for conventional travelogue a highly erudite travelogue at that, with reference to the literature of travel and exile, Herman Melville, Lord Byron, Robert Louis Stevenson, Pierre Loti. Adams nevertheless interweaves into a day s narration passages very personally directed to Elizabeth s private readership and the arrival of her letters with their fund of news constitutes a recurring storyline. As he occasionally reminds her, the diary letters 77

78 The Epistolary Diary are for her readership only, and certain passages in particular are written in strict confidence. Tropologically, these letters preserve the Puritan diary s consciousness of time-bound existence and the intimation of a next world beyond temporal experience. At times Adams invokes this trope of death to convey a sort of euphoria or euthanasia: The weather is divine beyond imagination he writes during his sojourn in Tahiti: the scenery, a sort of Paradise for lost souls, the beauty of archangels fallen (426). Tahiti is lovely he affirms a month later : the climate is perfect; we have made a sort of home here; and I shall never meet another spot so suitable to die in. The world actually vanishes here (459). In such passages he fantasizes an easeful transition to an afterlife set in opposition to the punitive theology of the fathers. The excerpts just quoted arise in paragraphs that celebrate the beauty of Tahiti, the kindness of the native families that have arranged for his comfort, and the fascination of an island that affords endless opportunity for botanic and geologic excursions. The letters contain many passages that celebrate the plenitude of what to a European-American is an exotic, end-of-world beauty, and the fact that his traveling companion is the American painter John La Farge from whom Adams obtains lessons in the art of water-color contributes to the visual dimension of his verbal renderings. Nevertheless sorrow and guilt underlie this euphoria and despite its moments of rapt impressionism the writing is ever a testimony to loss. As diary, Adams s daily entries implicitly acknowledge the finitude of time; as letter, it acknowledges the absence of his correspondent, an object in any case of forbidden desire; and as travelogue, it acknowledges his own absence among scenes disrupted by the suicide of his wife and the complication, afterward, of an impossible attachment. We may form some idea of the depth of that sorrow from Adams s description of what it is like for him to receive a diary letter Elizabeth has written to him: Your letter of Jan arrived here yesterday afternoon, he reports. Long as it is, I think I know it by heart already I know no new combination of love and angel to offer you, and am reduced to sheer bêtise, which, at a seven thousand mile dilution, is exasperatingly stupid; but you can at least to some degree imagine what sort of emotion I might be likely to feel at having you take me by the hand and carry me on with your daily life till I feel as though I had been with you all the month (423). One of the most interesting features of Adams s diary letters is this sustained relationship with the diary letters of his correspondent, as it enables a confidential sharing, a twinning of subjectivities made possible only by the seven-thousand mile separation, a parallelism of lives that affords vivid sensation but that neither offers a satisfactory relationship nor absolves the correspondent of guilt over assuming an illicit if always virtual intimacy. This intrinsically unsatisfactory relationship is nevertheless a relationship, a surrogate for what does not and cannot exist, supported and constituted by an ongoing generation of text accounts of Polynesian adventure, expressions of longing, and the narrative of Adams s circuitous return to Elizabeth s presence. Given the epistolary dimension of this diary, Adams always implicitly entertains the sensation of being in two places simultaneously; and he recurrently articulates this sensation by referring to pen, paper, and the scenes of reading and writing as 78

79 William Merrill Decker the conjuration of Elizabeth s virtual presence. Do you want my impressions? he asks in one such typical invocation. I don t believe you do, but it is noon; the day is scorching; we have just breakfasted; I am lying on my bed, trying to keep cool, out of the glare; and why should I not talk to you, even if you go to sleep as I should do in your place (543). Elsewhere he writes, In an hour, we are to go and see the King. Till then, I shall stay here, with you (402). The truth is that I find pleasure in talking to you, he affirms, and I go on doing it, even when I think you asleep (379). Across oceans and time zones, Adams thus preserves the trope of intimate conversation. * * * Given the uncertainties of their relationship for by virtue of this writing it has entered a new phase and neither party knows where it may lead the sensation of leading two lives is not yet sustainable. At the end of a month of entries with their lush description and accounts of varied adventure, Adams concludes as follows: I seal and send this long diary letter, all about myself when I want to write only about you. As the winter approaches I seem to think more and more about you and long more to see you. The contrast between my actual life and my thoughts is fantastic. The double life is almost like one s idea of the next world (299). From the moment of departure the question of destination had been a troubled one. Given the risks of travel in tropic zones for a European-American over fifty, Adams knows that sudden death is always a possibility, but he has also to consider the likelihood that he will not die, in which case his relationship with Mrs. Cameron must attain a new status. Three months into his voyage the temporary solace of exotic scene begins to fade as he contemplates a completed itinerary and commences the long journey toward the familiar worlds of Europe and the United States. As he departs Fiji for Australia and Sri Lanka, the phrase next world appears in the diary letters with increased regularity. It is his way of asking: what new pact with my old life can I make, and might not death indeed be preferable? On his long return Adams faces this question daily and in each day s entry and at every port of call seeks some door of escape. Like many New Englanders of Calvinist heritage and agnostic persuasions, Adams took an interest in Eastern mysticism, and in Sri Lanka he pays a visit to the sacred Bo Tree. In his account of this visit his stated desire to escape from the world s erotic attraction is not insincere. But Nirwana, as he reports, is not achievable. Sometimes I think that intellectually I am pretty close to it, he writes, if isolation from the world s intellect is Nirwana; but one or two personal interests or affections still bar the last leap to total absorption and silence (344). The personal interest and affection make him impatient to traverse the space that separates him from Elizabeth and his frustration with the slow pace of travel leads to expressions of despair: At this rate I need not worry about finding you in England; at a ripe old age I shall die on the ocean, and I trust I shall make a quicker voyage to the next world (521). If reunion with Elizabeth were a simple matter of completing an inbound trajectory, Adams might content himself with biding his time and maintaining his characteristically robust health. 79

80 The Epistolary Diary Increasingly, however, he writes and posts his letters from a virtual next world from which no return is respectable even if technically possible. The pleasure of seeing you once more overbalances everything else, he writes from Marseilles, a mere seven hundred kilometers from Elizabeth, who awaits his arrival is Paris, but in the depths of my cowardice I feel more than ever the conviction that you cannot care to see one who is so intolerably dead as I am, and that the more you see of such a being, the more sorry you will be that you ever tried to bring him back to life (549). The meeting in Paris did not go well: although Elizabeth showered affection on her old friend and spent much time with him during his two-week stay, at no point did they meet privately always Elizabeth s daughter or some mutual friend was present. Nothing like the intimacy and expansiveness of their diary letters was achieved in this face-to-face meeting. The trouble was that Adams in person was far from dead. Reflecting on the awkwardness of their reunion after he had left France for England, he observes what must have been clear to Elizabeth: no matter how much I may efface myself or how little I may ask, I must always make more demand on you than you can gratify, and you must always have the consciousness that, whatever I may profess, I want more than I can have (557). Such in the ordinary ways of relationship is the effective formula of rupture. The disappointment of the Henry Adams-Elizabeth Cameron reunion did not, however, end the relationship. Rather, it clarified the epistolary and metaphysical terms of their intimacy, and until he died in 1918 the exchange of diary letters would persist. It would persist, moreover, with an intensity reflected in his recurrent reference to time and the imminence of death. Adams maintained numerous correspondences in the course of a long life, several in diary letter format, yet in no other correspondence does he write letters as continuous diary entries. On both sides the exchange would generate ongoing incremental records of daily life, private dairies enabled by a sustained epistolary friendship. Voluminous intimate correspondences have existed for centuries, but I question whether an epistolary friendship such as this could have arisen a half-century before it did, for its peculiar density derives, I believe, from its enabling technologies as well as from the expectations and fantasies those technologies foster, and I will conclude this essay by again citing those innovations that increasingly dismantled the oceanic and continental barriers that formerly confined human intimacy to circumscribed zones. Here I refer to transoceanic steamship lines, overland rail networks, and efficient federal postal systems that made the swift and copious exchange of letters a feature of everyday life. But I refer as well as to the telegraph and telephone which, even for those who preferred the hand-inscribed epistolary medium, allowed one to imagine instantaneous communication a phenomenon associated formerly with visions, hallucinations, and prayer as a model of normal human contact. As I read the diary letters of Henry Adams and Elizabeth Cameron, I am struck by how often they write as though their presence to one another in absentia were mediated by something like the Internet as though their epistolary language contained the fantasy by which the Internet was subsequently invented. The letter that arrives constantly from one s distant and intimate other, that brings with it representations of a life in real time, a promise 80

81 William Merrill Decker of life beyond one s fixed mortal span: this I think is the dream of the Adams/ Cameron diary letters, such dream as our technology realizes in accordance with a craving for emotional and metaphysical satisfactions similar to their own. William Merrill Decker Oklahoma State University Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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83 ISSN : Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde Het dagboek als rollenspel Insingel en het nieuwe journaal Abstract In Een tijdsverloop (1970) van Mark Insingel wordt gebruik gemaakt van vier vertellers die volgens de flap een dagboek bijhouden. Aan het dagboek herinnert de fragmentarische structuur (in 52 hoofdstukjes) en vooral de zoektocht naar identiteit. Zoals in de experimentele romans van de jaren zestig en zeventig de gewoonte was, wordt het probleem van die zoektocht verbeeld door een identiteit van personages tegen te werken via allerlei procedés. Ondanks de hindernissen die het verhaal voor de lezer opwerpt, tonen wij aan dat er door aandachtig te letten op top-down en bottom-up signalen toch zoiets als een identiteit van de personages door die lezer bijeen gepuzzeld kan worden. Wij gebruiken daarvoor de theorie van Jonathan Culpeper, volgens wie er een recategorisation gebeurt naarmate we nieuwe informatie in onze interpretatie van een verhaal integreren. We tonen aan dat de vertelstructuur uiteindelijk tegen het idee van een dagboek pleit. Als we Een tijdsverloop dan toch als een soort dagboek lezen komt dat vooral door de confrontatie met de intimiteit, de verlangens en fantasmen van de personages. Résumé Een tijdsverloop (1970) de Mark Insingel présente quatre personnages qui, selon le texte de la jaquette, tiennent un journal intime. La structure fragmentaire du roman (52 petits chapitres) et surtout la quête identitaire qui s y joue rappellent en effet le journal intime. Comme il est de tradition dans le roman expérimental des années soixante et soixante-dix, la quête problématique d une identité contradictoire du personnage en passe par une multiplicité de procédés. Le lecteur reste cependant en mesure de construire l identité des personnages, à condition qu il prenne en compte les différents types de signaux qui lui sont adressés. C est ce que nous démontrerons sur base de la théorie de Jonathan Culpeper, selon laquelle une recatégorisation s effectue à mesure que le lecteur intègre de nouvelles informations dans son interprétation du récit. En l occurrence, Een tijdsverloop ne se se laisse lire comme une sorte de journal intime que sur la base d une confrontation avec l intimité des personnages, leurs désirs et leurs fantasmes. Om deze bron de vermelden: Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde, Het dagboek als rollenspel. Insingel en het nieuwe journaal, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden (red.), Het schrijversdagboek. De generische vrijheid van een schrijfpraktijk,

84 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

85 Interférences littéraires/literaire interferenties, 9, november 2012 Het dagboek als rollenspel Insingel en het nieuwe journaal In de jaren zestig van de twintigste eeuw verscheen in Vlaanderen een hele reeks teksten die in het midden lieten of ze nu geheel autobiografisch of niet waren, en zich toch entten op de formele structuur van het dagboek. Het ging hier om exponenten van een soort nouveau journal 1 en dus niet om boeken of hoofdstukken van boeken die zoals een aantal romans uit de Europese modernistische literatuur een dagboek presenteren dat duidelijk verzonnen en dus pseudo-autobiografisch blijkt te zijn. Tot de auteurs van dit nieuwe journaal rekenen wij Willy Roggeman, Paul de Wispelaere, Daniël Robberechts, René Gijsen en anderen. Aan het lijstje van hun nieuwe dagboeken lijkt ook Een tijdsverloop van Mark Insingel uit 1970 toegevoegd te kunnen worden. Op de achterflap wordt immers vermeld dat we met vier dagboekschrijvende personages te maken hebben: Wanneer men Mark Insingels eerste roman Spiegelingen voorstelt als een geheel van cirkels, dan kan men zijn nieuwe boek Een tijdsverloop zien als een spel van vier evenwijdige lijnen: vier personages houden een dagboek bij en schrijven over zichzelf, over elkaar, over derden. Ze schrijven over voorvallen uit hun privé-leven, over hun dagdromen, en een enkele keer over hun hallucinaties. Ze noteren wat ze op bepaalde momenten gedacht hebben en wat tijdens het schrijven bij hen opkomt. De vraag is echter of de vermelding van het genre terecht is, aangezien Een tijdsverloop niet de indruk wekt van een dagboek, en zelfs niet van een dagboekroman. De vorm van Een tijdsverloop blijkt vrij uniek te zijn. Die uniciteit kan slechts in geringe mate te maken hebben met het feit dat de inhoud en structuur fragmentarisch zijn en dus mogelijk refereren aan die van het dagboek, waarin de auteur dagelijks notities maakt over zichzelf. Deze verbrokkelde inhoud en vorm zijn immers in de moderne roman niet onbekend. 2 Minder gewoon is dat het hier gaat om vier figuren, wat het van meet af aan ook minder waarschijnlijk maakt dat we met een echt dagboek te maken hebben het lijkt immers weinig aannemelijk dat niet minder dan vier dagboekschrijvers in één boek hun dagboeken met elkaar uitwisselen. Als het hier dus zoals de flap zegt om een roman gaat, blijken we dus te maken te hebben met een boek dat een meervoudige verteller heeft. In het Europese modernisme sinds Faulkners As I lay dying (1930) en ook in de Nederlandstalige literatuur kennen we daarvan heel wat voorbeelden (Boon, Claus). 3 Het bijzondere aan Een 1. Hans Vandevoorde, Het leven is niet goed. Jan Biorix als exponent van le nouveau journal, in: Jan Walravens en het experiment, Lars Bernaerts, Hans Vandevoorde & Bart Vervaeck (red.), Gent, Academia Press, 2011, Lorna Martens, The Diary Novel, Cambridge, Cambridge University Press, Zie Marcel Janssens, Nederlandstalige romans met meervoudige ik-verteller, in: Karel Porteman (red.), Uut goeder jonsten. Studies aangeboden aan prof. dr. Roose naar aanleiding van zijn emeritaat, 85

86 Het dagboek als rollenspel tijdsverloop lijkt daarbij op het eerste gezicht dat zoveel dagboeken worden ingezet om die meervoudige vertelsituatie te scheppen. Maar wat dit boek werkelijk zo uniek maakt, is dat er nog een stap verder wordt gegaan in het experiment met de vermeende dagboekvorm. De schriftuur zelf van het boek blijkt namelijk zeer experimenteel. Hoewel nog zal blijken dat dit experiment zich zowel op inhoudelijk als vormelijk vlak uitspreidt, is het eerste wat opvalt de ongewone vertelstijl. In het volgende fragmentje komen de voornaamste stijlfiguren van het boek de ellips en de apokoinou goed tot hun recht. Het citaat begint wanneer een personage dat met de letter a wordt benoemd, voor het eerst aan het woord komt: Ik ben hem de hele tijd blijven aankijken terwijl hij op enkele meter dwong ik hem, dwong hij zich zelf om te blijven aankijken, het klotsen, hij stond tussen wuivende, roepende, hij bleef glimlachen (zich verontschuldigen), - heeft hij me één ogenblik echt aangekeken, zodat hij alleen maar een blik, een blik in een blik?, Hij neemt alles (niets) waar (hij ondergaat alles (niets)), in alle richtingen (verwachtingen), het schip, de zee, de mensen (straks) in de wereldstad, dacht ik; Is hij weg? zeggen ze (lokken ze uit); Hij is weg voor, zeg ik (verspreid ik); Hij komt terug, besluiten ze; ik loop niet te veel aan, ik doe gewoon, ik zeg [ ]. (17) 4 De situatie is herkenbaar: een vrouw neemt afscheid van een man die met de boot naar een wereldstad vertrekt. In de eerste regel merken we de combinatie van de ellips of weglating en de stijlfiguur die Insingel vooral in zijn vorige boek, Spiegelingen, verkende, de apokoinou: terwijl hij op enkele meter behoort zowel tot het eerste deel van de zin als tot het daaropvolgende deel. We moeten echter het weggelaten stond erbij denken. Vreemd genoeg is het bijna altijd mogelijk om de ellipsen in te vullen, wat veel zegt over de door de auteur voorgeprogrammeerde literaire regels en over de macht van de verbeelding van ons brein. Meestal werkt het invullen zo: de auteur laat een woord weg, maar door wat erop volgt of eraan voorafgaat, kan de lezer het woord retrospectief aanvullen. Een eenvoudig voorbeeld is te vinden aan het einde van het eerste stukje: Ik zal naar haar, ik zal brieven naar een jonge vrouw in het buitenland, dacht ik, In het buitenland zal ik. De lezer kan schrijven moeiteloos aanvullen door het woord brieven dat op de ellips volgt en kan In het buitenland zal ik aanvullen met zal ik haar schrijven door wat eraan voorafgaat. In wat volgt gaan wij vooral na of en hoe dan wel de dagboekvorm door Insingel wordt gebruikt. Te verwachten valt dat een identiteitsproblematiek aan de grondslag ligt van het verhaal zoals de gewoonte is in een dagboek. Deze problematiek blijkt inderdaad alleen al uit de vele existentiële vragen die er gesteld worden of uit een thema als het zoeken: Jij zult nooit ophouden, zei ze, je weet niet wat je zoekt (wat je vraagt). (19) Daarnaast mogen we verwachten dat in de traditie van het modernisme en de avant-garde een vastliggende identiteit in twijfel wordt getrokken en dat het klassieke personage ter discussie wordt gesteld, een weerkerend topos in de experimentele literatuur van de jaren zestig. Vrij onverwacht zullen we echter constateren dat er nog wel degelijk zoiets als ronde personages uit het Leuven, Uitgeverij Acco, 1984, Janssens geeft verschillende varianten naargelang de vertellers nog met de naam aangeduid worden, de lezer aangesproken wordt of de vertelsituatie geëxpliciteerd wordt. 4. Pagina-aanduidingen in de tekst zijn naar Mark Insingel, Een tijdsverloop, Amsterdam, Meulenhoff,

87 Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde boek naar voren treden en dat Een tijdsverloop minder met dagboeken te maken heeft dan de flap doet uitschijnen. Voor ons onderzoek hebben we gebruik gemaakt van het stilistisch-cognitieve model dat de Britse linguïst Jonathan Culpeper opstelde. 5 Uit onderzoek van Jeroen Deckmyn 6 blijkt dat de traditionele narratologie, die zich hoofdzakelijk richt op klassiek opgebouwde verhalen als detectiveverhalen of sprookjes, niet toereikend is om Insingels werk te lezen. Voor een analyse van de personages in het vroege experimentele proza van Insingel bleek een alternatief kader nodig dat zowel rekening houdt met de signalen die de lezer uit de tekst haalt als met de kennis die de lezer meebrengt. Door een lectuur waarin deze bottomup en top-downprocessen samenkomen, kunnen experimentele teksten als die van Insingel gemakkelijker gedecodeerd worden. Alvorens in dit artikel de studie van Insingels tekst aan te vatten, schetsen we eerst de Nederlandstalige experimentele dagboektraditie. 1. Insingel en de experimentele dagboektraditie Eerder heeft Hans Vandevoorde aangetoond hoe een boek als Het zomers nihil van Willy Roggeman (1967) zowel gebruikt maakt van fictionaliseringstechnieken als van de referentiële potenties van een dagboek. 7 Enerzijds verwijst Roggeman ondubbelzinnig referentieel naar bestaande situaties in een bepaalde tijd en ruimte; anderzijds ontdubbelt hij zichzelf en gebruikt hij bijvoorbeeld een doorzichtig anagram als Gor Nameg om een personage neer te zetten. Zoals elk dagboek wordt Het zomers nihil gekenmerkt door een tijdsverloop, hier één seizoen, maar in tegenstelling tot het klassieke dagboek worden de fragmenten niet gedateerd en wordt het ogenblik tot belangrijkste tijdsmaat verheven. Roggeman benut bovendien de discontinue structuur van het dagboek om de versplintering van het ik te suggereren. Iets gelijkaardigs vinden we bij auteurs als Paul De Wispelaere en Daniël Robberechts, bij wie er duidelijk een dagboek aan hun experimentele romans Paul-tegenpaul en De grote schaamlippen ten grondslag ligt, wat in het geval van Robberechts nog geproblematiseerd wordt door later gepubliceerde echte dagboeken uit ongeveer dezelfde periode. Naast hen moeten we ook nog Julien Weverbergh, Hedwig Speliers en René Gijsen noemen, die elk een deel van een boek dagboekachtig vormgaven. Het dagboek past in de defictionaliseringstendens van de jaren zestig die Hugo Brems in Altijd weer vogels die nesten beginnen (2006) signaleert 8. Matthieu Sergier gaf nog wat extra redenen waarom het dagboek als vorm geliefd was bij auteurs van de jaren zestig. 9 Hij wees op de marginale positie van het genre van het dagboek in de lite- 5. Jonathan Culpeper, Language & Characterisation. People in Plays & Other Texts, London, Longman, 2001; Jonathan Culpeper, A cognitive stylistic approach to characterization, in: Elena Semino & Jonathan Culpeper (red.), Cognitive Stylistics, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 2002, ; Jonathan Culpeper, Reflections on a cognitive stylistic approach to characterization, in Geert Brône & Jeroen Vandaele (red.), Cognitive Poetics: Goals, Gains and Gaps, New York, Mouton de Gruyter, 2009, Met dank aan Lars Bernaerts (UGent/VUB). 6. Jeroen Deckmyn, Personages verloren in de taal, Brussel, Vrije Universiteit Brussel, Niet gepubliceerde masterproef. 7. Hans Vandevoorde, Le nouveau journal in de Nederlandse literatuur, in: Gunther Martens (red.), De experimentele encyclopedische roman: tussen archief en autofictie, Gent, Academia Press, 2009, Hugo Brems, Altijd weer vogels die nesten beginnen. Geschiedenis van de Nederlandse literatuur , Amsterdam, Bert Bakker, 2006, Matthieu Sergier, Vlaamse dagboekexperimenten en de jaren 1960 (en daarna). Enkele zijdelingse bedenkingen, in: Stefan Kiedron (red.), Neerlandica Wratislaviensa XX. Literatuur en cultuur uit de Lage Landen, Wroclaw, Wydawnictwo Universytetu Wroclawskiego, 2011,

88 Het dagboek als rollenspel raire traditie, de uitdaging die het vormt voor de lineaire tijdsopvatting en dus de geschiedenis en op de ruimte die het laat voor experiment. Zo gezien zou ook Insingel volop de ruimte benutten die een dagboek tot experiment maakt. In Een tijdsverloop worden volgens de flaptekst vier dagboeken gecombineerd. Maar klopt dat wel? Gaat het hier inderdaad om dagboeken? Zou het bijvoorbeeld niet evengoed om vier innerlijke monologen kunnen gaan? Van een dagboek nemen we aan dat de schriftuur niet traditioneel lineair is. Er wordt snel genoteerd, afgekort, van de hak op de tak gesprongen. Bij bewerkte dagboeken, dagboeken die door de auteur later zelf worden uitgegeven, ondergaat zulke ruwe tekst vaak een stilering. De schriftuur die Insingel hanteert, refereert enerzijds door haar verhakkeld, associatief karakter aan die oervorm, anderzijds wordt het gauw duidelijk dat hier met een uiterste, bijna maniakale precisie geschreven wordt en dat uit die verhakkelde vorm ook een verhaal naar voren treedt en een structuur. De manier waarop de tekst de lezer als het ware dwingt of uitnodigt om details te combineren duidt bijvoorbeeld op die precisie, zoals al blijkt uit de eerste regels van de roman: [ ] omdat ik haar niet meer kon zien zocht ik haar in mijn gedachten tussen sjouwende stootten elkaar met hun koffers, op het dek te kijken rond me in de wind tegenover de muur, het matglas te wuiven (stonden aan weerskanten, zodat), ik zocht het gele regenjasje, regenjasje, gele, gele tegen (in) de grijze klotsen stemmen, iemand ging (weg) de loopbrug op, afscheid genomen [ ]. (7) De ietwat chaotische stijl van deze passage zou de lezer kunnen doen besluiten dat het hier om een vrije directe rede gaat. De aanloop echter omdat ik haar niet meer kon zien is narratief, diëgetisch en niet mimetisch, wat reeds wijst op een meer overdachte schriftuur dan aanvankelijk aangenomen. Verder wordt het de lezer duidelijk dat de ik die hier aan het woord is, personage [b], zich in een mensenmassa verliest en daarin iemand (een vrouw) zoekt, die hij niet vindt. Verderop in de tekst, op pagina 10, waar het personage [a] aan het woord is, lezen we knalgeel regenjasje. Doordat zowel [a] als [b] bijna dezelfde woorden in de mond nemen, beseft de lezer dat het in dit proza om meer gaat dan enkel de afspiegeling van het innerlijke van de personages, maar dat er wel degelijk door een precieze lectuur een verhaal te reconstrueren valt. Overal herinneren bovendien tags als dacht ik, schreef ik, denk ik de lezer eraan dat in feite de directe rede allesoverheersend is. Meer dan in Spiegelingen blijkt er inderdaad een plot in Een tijdsverloop terug te vinden. Sterker nog, de reconstructie van die plot is een van de elementen die de lezer er het meest toe aanzetten om verder te lezen. We hebben te maken met een liefdesverhaaltje en we willen weten hoe de relatie in elkaar zit en hoe die afloopt. Insingel speelt hier met de voyeuristische behoefte en gewoontes van de doorsneelezer een voyeurisme dat ook als thema in het boek aanwezig is. De plot van Een tijdsverloop verloopt als volgt: [b] vertrekt naar het buitenland en [a], zijn vrouw of vriendin, blijft achter. [b], aangekomen in het buitenland, ontmoet een andere, jongere vrouw, [c], en later nog een blond meisje. [d] is een collega van [b] die getrouwd is, maar al lange tijd verliefd is op [a]. Nu [b] voor een periode afwezig is, zoekt [d] contact op met [a]. In de tuin hebben ze mogelijk seks met elkaar, maar [d] kan het hart van [a] niet voor zich winnen. Zij houdt van [b] en brengt hem een bezoek in het buitenland. Daar ontmoet 88

89 Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde zij ook [c] en haar vermoeden wordt versterkt dat [b] een relatie heeft met [c]. Na een zekere tijd keert [b] terug naar huis, naar [a]. Beiden doen alsof alles is zoals het was voor zijn vertrek en bij een bezoek van [d] aan [b] gedragen zij zich als twee oude, trouwe vrienden die urenlang op café sterke verhalen vertellen zonder moeilijkheden (onaangenaamheden) gezocht te hebben (137). [c] keert uiteindelijk alleen terug naar het ouderlijke huis, naar haar moeder, zus, neefjes en nichtjes en ze verlangt naar [b]. De compositie van de plot blijkt uit het feit dat de fragmenten paarsgewijze geordend zijn. Een fragment over bijvoorbeeld een ontmoeting in de lift van een hotel wordt gespiegeld door een volgend fragment waarin ook een lift in een hotel centraal staat. De werkwoordtijden laten de lezer toe om een onderscheid te maken tussen het verhaal in de onvoltooid tegenwoordige tijd dat de verteller doet over zijn ervaringen in het verleden, en wat toentertijd bijvoorbeeld in brieven werd genoteerd en door de verteller dus in de tegenwoordige tijd wordt geciteerd. In de vertelling ten slotte geven vier vertellers (dagboekschrijvers?) hun gevoelens en kijk op zichzelf en anderen weer. Zij komen dus ook als personage (ik-toen) voor in het verhaal van de andere vertellers. Daarnaast komen er nog personages voor die geen verteller zijn, waarvan de belangrijkste de vrouw van [d] is. Zij wordt een aantal keren sprekend opgevoerd. Elke verteller krijgt dertien hoofdstukken van meestal twee pagina s en af en toe twee en een halve pagina. Deze homo-extradiëgetische vertellers worden bovenaan elk fragment aangeduid met de eerste vier letters uit het alfabet, zonder dat ze ergens bij naam genoemd worden. Daardoor lijken ze onpersoonlijk. Volgens ons ontwikkelen ze echter een eigen identiteit door de manier waarop ze schrijven, en krijgen ze elk een eigen identiteit, die de lezer hen toeschrijft. De term identiteit verwijst voor ons naar de fysieke en psychologische invulling van het personage (character) Een personageopbouw quand même In zijn boek Language & Characterisation. People in Plays & Other Texts (2001) stelt Jonathan Culpeper een methode voor om de karakterisering van personages in theaterteksten te bestuderen. Hij combineert daarvoor een stilistische aanpak met inzichten uit de cognitiewetenschappen. Het gaat bij hem om hoe de lezer een personage op een dynamische wijze percipieert, of beter gezegd in zijn geest opbouwt. Culpeper heeft de inzichten uit zijn boek zelf bevattelijk samengevat in een artikel A cognitive stylistic approach to characterisation en zijn theorie iets meer bruikbaar gemaakt voor prozateksten. In een latere tekst, Reflections on a cognitive stylistic approach to characterisation, herhaalt hij grotendeels zijn oude standpunten, maar pleit hij voor een meer dynamisch begrip van de term context. 11 Zowel de personages als de lezer bevinden zich immers in een bepaalde context, die tijdens de analyse niet uit het oog mag worden verloren. Culpeper gaat uit van drie representatieniveaus die Van Dijk en Kintsch (1983) 12 onderscheidden: surface representation, textbase representation en situation model. 10. Uri Margolin, Character, in: David Herman, Manfred Jahn & Marie-Laure Ryan (red.) Routledge Encyclopedia of Narrative Theory, London & New York, Routledge, Jonathan Culpeper, Reflections on a cognitive stylistic approach to characterization, Teun van Dijk & Walter Kintsch, Strategies of Discourse Comprehension, London, Academic Press,

90 Het dagboek als rollenspel Toegepast op het personage wordt dit: de surface representation is de verbale (linguïstisch-formele) presentatie van het personage die de lezer slechts kort onthoudt, de textbase representation onthoudt de lezer beter en langer: het gaat hier om de opeenvolging van proposities die eigen is aan een verhaal en dus ook aan de weergave van een personage (met andere woorden om de informatie die de tekst impliciet en expliciet geeft over de personages), en het situation model bevat het uiteindelijke beeld dat de lezer heeft van het personage, de character impression. Het model van Culpeper heeft, buiten de drie niveaus van Van Dijk en Kintsch, nog twee extra niveaus, de voorkennis van de lezer (prior knowledge) en het controlesysteem (control system). In het langetermijngeheugen van de lezer, zo zegt Culpeper, bevindt er zich voorafgaande kennis die relevant kan zijn voor het begrijpen van een personage. 13 De schematheorie, waar Culpeper zich op beroept, noemt deze kennis een schema. Een schema ontstaat in het langetermijngeheugen aan de hand van categorieën. Culpeper onderscheidt drie soorten van categorieën, van persoonlijk naar algemeen: personal categories (bijvoorbeeld voorkeuren, interesses van personages), social role categories (bijvoorbeeld afkomst, relaties, beroep van personages) en group membership categories (bijvoorbeeld geslacht, leeftijd, sociale klasse van personages). Culpeper wijst erop dat deze categorieën ten eerste uiterst variabel zijn en dat ze kunnen overlappen en vervolgens dat ze gevoelig zijn voor de context. 14 Op deze drie categorieniveaus komen we later nog terug. De cognitieve schemata, geconstrueerd aan de hand van categorieën, vormen dus de prior knowledge in het langetermijngeheugen. Deze voorkennis wordt geactiveerd tijdens het lezen van de nieuwe informatie van de tekst. De lezer kan deze informatie slechts begrijpen aan de hand van zijn kennis en ervaring van de werkelijkheid. Dit is het zogeheten top-down proces. 15 Bottom-up ontvangt de lezer nieuwe informatie over de personages uit de tekst tijdens het lezen, waaraan hij zijn voor afgaande kennis relateert. Het controlesysteem bepaalt hoe de tekst deze kennis activeert bij de lezer en ook welke kennis in het brein nu precies geactiveerd wordt. * * * Wat betekent dat alles voor Een tijdsverloop? Door een analyse van de bottomup- en top-down-processen kunnen we nagaan hoe de lezer de identiteit van de personages opbouwt. 16 De lezer gaat immers op zoek naar signalen in de tekst om de tekst en daarmee ook de personages betekenis te geven. De tekst echter, zoals we eerst zullen bespreken, blijkt de reconstructie door de lezer van een identiteit van 13. Jonathan Culpeper, A cognitive stylistic approach to characterization, Jonathan Culpeper, Language and Characterisation, Ibid., Die identiteitstoeschrijving gebeurt volgens Culpeper bottom-up via tekstuele signalen: ten eerste is er op het niveau van de surface representation de bewustzijnrepresentatie (de weergave van uitspraken en gedachten) en de stijl; en op het niveau van de textbase representation de expliciete informatie (de personages karakteriseren zichzelf en elkaar) en de impliciete informatie (hun taalgebruik; de eventuele kwantitatieve of kwalitatieve dominantie; de regels van ideale conversatie van Grice). 90

91 Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde de personages tegen te gaan. Vervolgens bespreken we de processen hoe de lezer de identiteit alsnog opbouwt. Op verschillende manieren wordt tegengewerkt dat de lezer een identiteit van de personages construeert. Ten eerste doordat de tekst ons op het eerste gezicht geringe of verwarrende informatie over de personages lijkt te geven. De informatie die we bottom-up kunnen halen uit de representatie van de individuele gedachten en uitspraken van de personages of die elk personage over zichzelf en de anderen meedeelt, lijkt summier. Laat ons vooral naar de representatie van gedachten en uitspraken kijken. Ze worden gemarkeerd door ik dacht / dacht ik of ik schreef / schreef ik, waarop een zin in de tegenwoordige tijd kan volgen die met een hoofdletter begint, zoals in het voorbeeld aan het einde van het eerste fragmentje dat we citeerden. De ellipsen die in de bewustzijnsrepresentatie voorkomen, maken het in combinatie met het spel met de voornaamwoorden de lezer echter niet gemakkelijk om te volgen. We geven een voorbeeld: [ ] haar fotootje achter het dash-board, het is een avontuur, een uitdaging (als zij het ooit ontdekt kan ik me niet voorstellen wat), ze zou niet begrijpen dat hun werelden elkaar niet, dat ik hen op verschillend niveau, dat tenslotte ook hij in het spel maakt het mogelijk dat ik, dat als ik hij zou zijn ik niet meer ik; - Ik niet meer ik?, Ben niet bepaald ik bij je, zei ik, ben ik verwisselbaar, maar ik omdat ik? (19) Dit fragment (het zinnetje in de directe rede: Ben niet bepaald ik bij je, zei ik, ben ik verwisselbaar, maar ik omdat ik? ) stelt de vraag naar wat het ik is, in hoeverre het bepaald wordt door een ander. Het spel met de voornaamwoorden wordt hier nog gecompliceerd doordat we pas later te weten komen dat de eerste zij niet de zij is die op het fotootje staat, maar de vrouw van personage [d], die aan het woord is en jaloers en wantrouwig blijkt te zijn. Wat de expliciete en impliciete informatie betreft die de personages over zichzelf en anderen verschaffen, kunnen we stellen dat die op het eerste gezicht ver onder het niveau van een gewone mimetisch-beschrijvende roman blijft. De lezer moet de informatie actief bijeenpuzzelen, nagaan wat de personages zowel over zichzelf zeggen als over de anderen. Telkens kan de informatie ofwel slaan op hun uiterlijk of hun innerlijk en ofwel rechtstreeks of onrechtstreeks gegeven worden. Op pagina 10 vinden we een passage waarin [a] een beeld geeft van haar eigen uiterlijk: ik reed met open dak [ ], een zwartharige jonge vrouw in een knalgeel regenjasje, vitrines waarin ik voorbijgleed, stoplichten (10) en op pagina 50 zegt [b] over zichzelf: Ik ben vaak in gedachten. De personages in Een tijdsverloop geven echter niet alleen zelfkarakteriseringen, maar geven ook voortdurend informatie over de andere personages. Een voorbeeld vinden we bij [b], die over het uiterlijk van [a] zegt: ze was zwartharig en slank (12). Aangezien zwartharig en slank kenmerken blijken te zijn van zowel [a] als [c], kan hij ([b]) het hier zowel over [a] als over [c] hebben, zoals het persoonlijk voornaamwoord ze aanwijst. Maar omdat [c] op dat moment nog niet aan bod is gekomen, moet het toch om dit personage [a] gaan. Over het innerlijk van andere personages kunnen alleen gissingen gemaakt worden. Dit blijkt uit frases 91

92 Het dagboek als rollenspel als: misschien gaat ons gesprek in zijn hoofd dóór [...] (19); wat drijft hem ertoe? (24), enzovoort. Naast de rechtstreekse karakterisering kan er ook onrechtstreeks informatie over een personage gegeven worden via objecten en ruimten of via gedrag en handelingen. De scheldwoorden die de vrouw van [d] gebruikt, karakteriseren haar als jaloers. Uit de eerste interventie van vrouw [a] weten we dat zij plannen met kamers, met meubelen, met huisraad heeft (11). Aangezien zij al snel ook door [d] met meubels wordt geassocieerd, weten we dat de vrouw op wie hij verliefd is, [a] is: ik liep achter haar aan, de deuren open, meubelen verplaatst, geen wanorde maar ongezellig (onbewoond), Niets stond nog op zijn plaats. (19) De tekst dwingt de lezer dus tot grote oplettendheid en activiteit. Als lezer proberen we top-down op de personages greep te krijgen door de informatie over hun status in te delen in verschillende niveaus van algemeen naar persoonlijk (de categorieën van daarnet). Ook hier blijkt de tekst ons echter voortdurend parten te spelen. Het meest algemene categorieniveau is dat van gender en sociale klasse; het volgende dat van familie, relatie en job en ten slotte hebben we het heel persoonlijke van keuzes, interesses en smaken. Het meest algemene niveau is in een roman doorgaans snel duidelijk. Het geslacht van een personage blijkt immers niet zelden uit de voornaam en vervolgens ook uit de persoonlijke voornaamwoorden. Zoals boven gebleken is, is het bepalen van het geslacht in Een tijdsverloop niet zo voor de hand liggend. Voornamen hebben de personages immers niet, waardoor de lezer enkel kan terugvallen op de persoonlijke voornaamwoorden. In Een tijdsverloop is de context daarbij van groot belang (cf. supra). De sociale klasse vervolgens is moeilijk aan te duiden in Een tijdsverloop. Wel kunnen we stellen dat de vier personages jong zijn en eerder welgesteld, zoals blijkt uit de volgende citaten: een modieuze jonge heer ([d] op p. 47), Ik ben een echte juffrouw ([c] op p. 15), een jonge man van betere/mindere stand ([b] op p. 7), een zwartharige jonge vrouw ([a] op p. 10), een modieuze jonge heer in een sportauto ([d] op p. 47), ik reed met open dak ([a] op p. 10), ik ben heel nieuw(modisch) gekleed ([c] op p. 24). Het volgende niveau is dat van familie, relatie en beroep. Alleen als we zorgvuldig lezen, kunnen we besluiten dat de personages [a] en [d] acteurs zijn van beroep. Op pagina 106 schrijft [d] bijvoorbeeld: waar ik slaap en lees, mijn rollen instudeer. Een verdere verwijzing naar het acteren vinden we hier: (ik zei Je declameert), Heel ons beroep is declamatie ([a] op p. 95) en (ik dacht: heel mijn leven) is declamatie). ([d] op p. 98) Bovendien blijkt [b] ook tot hetzelfde (werk)milieu te behoren, zoals we te weten komen op pagina 67. De relaties vervolgens, een tweede element dat zich op dit niveau bevindt, vormen een belangrijk thema in Een tijdsverloop. De spanning van de roman wordt immers voor een deel bepaald door de wisselende relaties die de personages met elkaar onderhouden. Familie, een derde aspect van het niveau, is voornamelijk van belang voor het personage [c]. Zij schrijft immers brieven aan haar familie in het buitenland en heeft een bijna moederlijke band met haar neefjes en nichtjes. Over de persoonlijke keuzes, smaken en interesses van een personage vinden we eveneens impliciete informatie in de tekst. Zo kan de lezer vermoeden dat enkele personages houden van mooie wagens ([d] van sportwagens (47), [a] van cabriolets (10)). Ook de seksuele interesse die de personages in elkaar stellen is 92

93 Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde veel zeggend. De seksuele voorkeuren hangen nauw samen met de complexe relaties en bepalen zo mee de spanningsboog van de roman. De hele plot is immers geconstrueerd op de verlangens van beide seksen voor elkaar. Uit deze korte bespreking van de drie niveaus van categorieën kunnen we concluderen dat de tekst op verschillende niveaus informatie bevat over de personages die door de lezer geactiveerd worden. Deze informatie bereikt de lezer echter via een complexe stijl, zoals we al schreven. Slechts door zeer aandachtig te lezen en te interpreteren is de lezer in staat de identiteit van de personages op te bouwen. De tekst zet de lezer voortdurend op het verkeerde been en doet hem twijfelen. Zo maken de verwijzingen naar het beroep van de personages, dat van acteur, de lezer ook op metaniveau onzeker. Het blijkt niet meer goed mogelijk te weten wanneer de personages een rol spelen of niet. We kunnen hun beroep immers symbolisch lezen alsof elke rol die ze in het leven spelen een rollenspel is en alsof elke uitspraak daar ook deel van uitmaakt. Er wordt immers wel vaker gedeclameerd, zoals een personage aangeeft. Het spel is overigens een van de meest prominente motieven in Een tijdsverloop. Opvallend bovendien is de spiegeling van de personages die de verwarring van de lezer nog groter maakt (vrouw [a] en [c] dragen bijvoorbeeld gelijke kledij) en die ook gethematiseerd wordt: ze ziet er net zo uit (56), een vrouw van mijn type (124) en zowel zij als zij was slank en zwart. (128) Zelfkarakterisering en karakterisering door anderen sluiten daarbij mooi op elkaar aan. * * * Een tweede manier waarop de lezer wordt tegengewerkt in zijn poging om een identiteit van de personages in te vullen, is de vertelstrategie om hem voortdurend te confronteren met afwijkingen van de grammaticale normen en de conventies van de literaire compositie. De leeswijze als dagboek die de flaptekst stuurt, wordt ook tegengegaan. We geven van elk een voorbeeld. 1. In de eerste plaats is zoals we al aantoonden de taal erg elliptisch, ook al bleek het toch vaak verrassend gemakkelijk die ellipsen in te vullen doordat de verteller ze zo dwingend construeert. Maar grosso modo kunnen we zeggen dat de elliptische schrijfwijze die we wel vaker in een dagboek tegenkomen gecombineerd met de apokoinou, hier wordt aangewend om de lezer te desoriënteren. 2. Dat de vertellende ik-figuren geen namen hebben en vooral dat vier verschillende invalshoeken worden gepresenteerd, vormen zoals we eerder al aangaven afwijkingen van de klassieke compositie van een roman of dagboek. De vele woorden en woordgroepen tussen haakjes (die lijken op commentaar in de vrije directe rede) of de vraagtekens tussen haakjes (27) zorgen daarnaast voor ambiguïteit, zoals we al in het eerste citaat zagen toen op alles steeds niets volgde. 3. Af en toe, bijvoorbeeld door een informele godverdomme of een uitroep als Jij bent een hoer! een heks wordt de intieme aard van de tekst doorbroken. Die intimiteit wordt wel versterkt door de seksuele fantasmen van de vertellers en door het voortdurend citeren uit brieven en tweegesprekken. Door de integratie van die brieven wordt het strikte dagboekkarakter als dat er al is opgerekt en 93

94 Het dagboek als rollenspel zelfs in twijfel getrokken: want wie (behalve sommige dagboekauteurs) schrijft er nu hele passages van brieven over die hij zelf geschreven of ontvangen heeft? Combineren we al die afwijkingen of foregrounds nu met het gedrag van de personages (attribution), dan blijken die toch betekenis te krijgen. Zo valt ten eerste op dat hoe meer ellipsen gebruikt worden, hoe meer innerlijke onrust gesuggereerd wordt. Dat is het geval bij [d] en bij [a]. De verliefde [d] is van meet af aan onzeker, zoals blijkt uit dit citaat: ze keek me aan terwijl ze met haar aansteker, ik volgde de motieven van het tapijt, merkte dat ze tenslotte allemaal in hetzelfde punt, Ik kom me verontschuldigen, zei ik. (77) Zowel inhoud (de schichtige blik van [d]) als vorm (de ellipsen) tonen aan dat [d] hier onzeker en onrustig is. Eenzelfde onrust treffen we aan bij [a]: ik kwel mezelf, een middel, een punt, ik zoek een punt, hij is op duizend tegelijk is hij nergens kan ik hem vasthouden is zinloos, denk ik; hij wil niet kwetsen, hij gebruikt de gebruikelijke woorden (de illusies, de verdovingen). (17) Ook hier wordt de onrust zowel thematisch gesuggereerd ( ik kwel mezelf ) als vormelijk (de korte woordgroepen en de ellipsen). Haar onrust wordt nog ver sterkt door de bijna neurotische wijze waarop ze het huis herinricht, in een poging [b] ter wille te zijn door hem een nieuwe omgeving te schenken. Verder erkent zij haar eigen onzekerheid: Ik ben tegen mezelf niet opgewassen. (61) Elk personage blijkt uiteindelijk zo een eigen vaste karaktertrek te hebben: [a] voelt zich overdreven aanhankelijk en minderwaardig, een gevoel dat voortkomt uit de afwezigheid van [b]. [b] op zijn beurt staat steviger in zijn schoenen, zoals deze uitspraak van hem aantoont: was ik haar (de situatie) volledig. (102) De zin is niet afgemaakt, maar de lezer weet dat hij de situatie volledig meester was. Hij ervaart zijn vertrek niet als een bedreiging voor zijn relatie (zoals [a] doet), maar als een vorm van vrij heid: Ik voel me misschien gaarne aan mezelf aan als vrij (zonder verplichtingen, aanwezigheden, iemand is gewoon in mijn gedachten, doet denken over, herinnert aan, verwacht). (58) [c] tot slot lijkt aanvankelijk afwachtend en ondergaand te zijn ( Ik heb gewoon zitten kijken, ik heb gewacht (54)), om vervolgens, wanneer [b] haar verlaat, in stilte triest te zijn. In beide stadia is [c] introvert. Het blijkt dus wel degelijk mogelijk, ondanks de tegenwerkingen van de tekst, om karaktereigenschappen toe te schrijven aan de personages en identiteit op te bouwen. Toch dienen we hierbij te benadrukken dat er veel meer dan in een gewone roman actief een beroep wordt gedaan op de lezer om de identiteit te construeren, om betekenis te kunnen geven aan een tekst die op het eerste gezicht weinig logisch (en dus eerder destructief) lijkt te zijn. Ten tweede kan de lezer ook de naamloosheid van de personages en de aparte hoofdstukken interpreteren als een vormelijke weergave van een bepaald psychologisch aspect bij de personages, namelijk het isolement. Elk personage staat immers geïsoleerd van de anderen. [c] bijvoorbeeld, die niet terug kan vallen op een relatie behalve die met haar familie, blijft ten slotte alleen achter. Tekenend is dat zij aan het einde een brief schrijft Naar mezelf. 17 Het informele taalgebruik (een godverdomme ) of de uitroepen ten slotte vermenselijken de abstracte personages. Aan de hand van deze menselijke trekken kan de lezer een identiteit voor de personages construeren. Daarbij kunnen we zelfs een onderscheid maken tussen round en flat characters. Deze laatste zijn categorybased en behoren dus tot slechts één categorie (bijv. goed of slecht). De vier personages 17. Schrijven is voor haar ook een vorm van inbeelding: terwijl ik schrijf (me inbeeld). (140) 94

95 Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde zijn complex omdat ze zich niet beperken tot in de theorie van Culpeper één categorie: goed of slecht (de één bedriegt; de ander is het slachtoffer) en er zich recategorisation een herziening van ons oordeel voordoet via piecemeal integration geleidelijke integratie van nieuwe informatie: pas aan het einde van het verhaal wordt duidelijk dat [b] en [d] goede vrienden zijn, ook al werd daar in principe al vaker op gezinspeeld. [b] wordt ook door zijn eigen vrouw bedrogen en krijgt een koekje van eigen deeg. Ook bij [a] doet er zich een evolutie voor. Zij is aanvankelijk alleen op [b] gefixeerd en krijgt dan toch aandacht voor [d], hoewel ze aan [b] blijft vasthangen. [b], die zijn aandacht verdeelt over verschillende vrouwen, blijkt aanvankelijk meester van de situatie terwijl [d] onzeker is. Maar er lijkt zich een verschuiving voor te doen naar onzekerheid (128), of zeker naar een positie ergens op het scherp van de snede 18 tussen meester zijn van zichzelf en geleefd worden. Deze recategorisation versterkt de roundness van de personages, maar de invulling die we als lezer kunnen geven aan de drie categorieniveaus, zoals boven besproken, draagt evenzeer bij tot een meer uitgewerkt beeld dat de lezer creëert van het personage. De lezer bleek immers in staat deze niveaus min of meer in te vullen, ondanks de weinig informerende tekst, en daarbij de identiteit van de personages op te bouwen. 3. Een dagboek? Cruciaal blijft de vraag of we Een tijdsverloop uiteindelijk toch als een dagboek of als een roman lezen. Door de peritekst zijn we zoals we zagen voorgeprogrammeerd om het boek als een dagboek te lezen, maar dezelfde peritekst spreekt ook van een roman. Door middel van een dagboek wil een auteur normaal gezien voor zichzelf een identiteit creëren. Die problematiek van wie ben ik? wordt gesteld door het thema van de inwisselbaarheid van een personage en dus door vragen als: ben ik verwisselbaar, maar ik omdat ik? (19) en nog meer door de frase: jij bent er door hem en hij is er door jou en zij is er door hem en hij is er door haar en ik (89). Insingels tekst doet er echter op het eerste gezicht alles aan om voor de personages geen identiteit te construeren, ze te anonimiseren en te objectiveren, zoals de abstrahering van de namen het best illustreerde. In dat opzicht wijkt de roman dus af van een dagboek. De discontinue opeenvolging van fragmenten die paradoxaal genoeg toch een continuïteit suggereren, herinneren echter wel sterk aan dagboeken. De compositie met tweeënvijftig stukjes lijkt te verwijzen naar de weken in een jaar en het dagboekkarakter van het boek te versterken. Een van de weinige, echt steekhoudende criteria om een dagboek van andere genres (bijvoorbeeld een brievenboek) af te grenzen is de thematisering van het geschrevene als een dagboek. Het schrijven vormt een van de belangrijkste handelingen uit Een tijdsverloop. Voortdurend wordt zoals gezegd naar dit schrijven of briefschrijven verwezen 19, maar dan opvallend genoeg in de tegenwoordige tijd: Ik zit hier weer op te schrijven (te vermooien) d.w.z. (zegt hij) woorden interpreteren wat je denkt dat jij interpreteert, wat zijn ((ver)helpen) woorden? Ze keken geamuseerd [ ]. ([c] op p. 41) Het dagboekschrijven zelf komt slechts één keer expliciet aan bod: Ik schrijf dit in mijn dagboek; Dit?, Jouw leven is een boek (een droom), deed ik pompeus [ ]. ([b], p ) Opvallend is dus dat deze enige 18. Hij blijft aarzelen tussen twee kamers (142). 19. Dit schrijven lijkt de vertellers ook te karakteriseren, zoals blijkt uit het nu volgende citaat. 95

96 Het dagboek als rollenspel verwijzing naar het dagboek in de tegenwoordige tijd staat en dus waarschijnlijk uit een brief afkomstig is. Omdat het dagboekschrijven zo weinig gethematiseerd wordt, zouden we de 52 hoofdstukjes echter ook monologen kunnen noemen. Maar door de verleden tijd gaan ze toch meer gelijken op klassieke verhaalfragmenten van een extradiëgetische verteller die terugkijkt op een gebeuren. Meer dan de formele kenmerken wegen misschien de inhoudelijke door in een antwoord op onze vraag of Een tijdsverloop inderdaad het karakter van een dagboek heeft. Het dagboek is de plaats van intimiteit, waar je je fantasmen ongeremd mag uitleven. Opvallend in Een tijdsverloop zijn zoals de flaptekst al aangaf de vele dagdromen, hallucinaties, fantasieën of hoe we het spel van de verbeelding ook willen noemen, vaak van erotische aard, die samen lijken te hangen met de onzekerheid en de zoektocht naar een identiteit. Want en dit is misschien het belangrijkste argument om Een tijdsverloop toch een dagboek of beter een dagboekroman of fictioneel dagboek te noemen het schrijven heeft voor elk van de ik-vertellers pragmatisch de functie van zelfbewaring die het dagboek in de traditie zo vaak heeft gekend en nog kent. 20 We concluderen daaruit dat de aparte hoofdstukken beantwoorden aan het ethos van het dagboek zoals we dat kennen uit de traditie: identiteitsconstructie en -handhaving. Rest ons een laatste vraag. Is Een tijdsverloop autobiografisch, ook al namen we eerder op grond van de meervoudige vertellers aan dat het weinig waarschijnlijk is dat het niet fictioneel zou zijn? Aan autobiografische signalen ontbreekt het in deze roman. 21 Maar we kunnen wel stellen dat dit boek thematische verbanden heeft met later werk van Insingel, dat uitgesproken autobiografisch van aard is. Zoals auteurs van de nouveau roman als Alain Robbe-Grillet maakte hij immers een ontwikkeling door naar een openlijk autobiografisch schrijven. De thema s die daarin aan bod komen zijn ook die van Een tijdsverloop: de dwang van conventies, in het bijzonder van de taal; het inferioriteitscomplex en de vraag naar een identiteit (het gissen, het kennen, het vergeten). De autobiografische ruimte die door de latere boeken wordt geschapen, spreidt zich met terugwerkende kracht uit over het vroege werk. We citeren een laatste maal uit het boek: Ik ken haar in zoverre ik herken en in zoverre mijn veronderstellingen maar dit heeft niets met Kennis is onmogelijk (is identificatie), zegt hij, zegt ze; ze zegt (na) wat hij, zegt Ik zeg wat hij [ ]. (55) Herhaling is zoeken naar een onmogelijke identiteit. Vier keer die zoektocht beschrijven is vier keer het dagboek verdubbelen is vier keer het rollenspel spelen. Jeroen Deckmyn & Hans Vandevoorde Vrije Universiteit Brussel & 20. Hans Vandevoorde, Het nieuwe journaal bij Maurice Gilliams en Willy Roggeman, Gent, Ongepubliceerde licentieverhandeling, Het bezit niet de condition of truth waarover Suleiman (Susan Rubin Suleiman, Diary as narrative. Theory and practice, in Harald Hendrix (red.), The search for a new alphabet. Literary studies in a changing world, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1996, 234) het heeft: het presenteert immers geen te verifiëren congruentie tussen de tekst en de gebeurtenissen in een specifieke tijd of op een bepaalde plaats. Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

97 ISSN : Sven Vitse Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur Over tijdsaanduidingen in het proza van Daniël Robberechts Abstract Dit artikel behandelt de functie van de dagboekvorm en van tijdsaanduidingen in het proza van de Vlaamse auteur Daniël Robberechts. De verhouding van Robberechts tot de dagboekvorm is complex. Enerzijds publiceerde hij dagboekdelen die niet met het oog op publicatie waren geschreven. Anderzijds beoefende hij in De grote schaamlippen (1969) de dagboekvorm als een experimenteel literair genre dat toelaat om de ontwikkeling van de schrijver tijdens het schrijfproces te volgen. Bovendien maakte Robberechts in zijn experimentele stadsproject Praag schrijven (1975) gebruik van tijdsaanduidingen die verwijzen naar de maand waarin elke passage zou zijn geschreven. Dit artikel focust op de functie van deze tijdsaanduidingen in Praag schrijven. Aan de hand van de poëtica van Robberechts en een structuuranalyse van Praag schrijven tracht het te verklaren waarom Robberechts een element van de dagboekvorm introduceerde in zijn literaire reconstructie van de stad Praag. De conclusie luidt dat deze tijdsaanduidingen toelaten het schrijfproces en de ontwikkeling van de schrijver tijdens dat proces zichtbaar te maken in de tekst. Abstract This article discusses the function of the diary form and of time indications in the work of Flemish writer Daniël Robberechts. Robberechts relation to the diary form is complex. On the one hand he published parts of his diary which were not written with a view to being published. On the other hand in De grote schaamlippen (1969) [The Labia] he used the diary form as an experimental literary genre allowing to trace the writer s development during the process of writing. Moreover, in his experimental city project Praag schrijven (1975) [Writing Prague] Robberechts used time indications referring to the month in which each fragment was supposedly written. This article focuses on the function of these time indications in Praag schrijven. Relying on both Robberechts poetics and a structural analysis of Praag schrijven it tries to explain why Robberechts introduced an element taken from the diary form in his literary reconstruction of the city of Prague. The conclusion is that these time indications allow the process of writing and the development of the writer during that process to be made visible in the text. Om deze bron te vermelden: Sven Vitse, Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur Over tijdsaanduidingen in het proza van Daniël Robberechts, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Het schrijversdagboek. De generische vrijheid van een schrijfpraktijk, Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden (red.),

98 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

99 Interférences littéraires/literaire interferenties, 9, november 2012 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur Over tijdsaanduidingen in het proza van Daniël Robberechts Onlangs werd ik door Utrechtse studenten Nederlands gevraagd naar de boeken die de meeste indruk op me hadden gemaakt. Overvallen door de vraag kon ik slechts één titel noemen: Praag schrijven van Daniël Robberechts, gepubliceerd in Van Robberechts hadden de studenten nooit gehoord, en de taalpositie van deze auteur een zoon van verfranste Brusselaars die in het Nederlands studeerde en op het Vlaamse platteland aan een Nederlandstalig oeuvre werkte zouden ze wellicht moeilijk hebben kunnen begrijpen. Een substantieel deel van Robberechts oeuvre bestaat uit dagboekdelen uit de jaren Twee delen daarvan en verschenen in de jaren 1980, nog tijdens het leven van de auteur. Een derde deel verscheen onlangs pas, achttien jaar na zijn dood. Deze drie boeken dragen de titel Dagboek. Een vierde deel werd met het oog op publicatie geschreven en verscheen in 1969 als De grote schaamlippen. Een dynamische zelfbeschrijving. Het romanexperiment Praag schrijven is strikt genomen geen dagboek. En toch zijn de fragmenten uit dit montageboek gedateerd, van november 1967 tot februari Over de rol van de dagboekvorm, en over de functie van dag- en maandtekeningen in het proza van Daniël Robberechts wil ik het hier hebben. De dagtekening is in het dagboekgenre een vanzelfsprekend gegeven. De term dagboek of journaal, zo merken Philippe Lejeune en Catherine Bogaert op, nous dit d abord que c est une écriture au jour le jour: une série de traces datées. 1 De datum boven elke entry verwijst naar het schrijfmoment en niet noodzakelijk naar het moment waarop het beschrevene indien dat een gebeurtenis is zich heeft voorgedaan. De datum fixeert in de eerste plaats het schrijven in de tijd: Une entrée de journal, c est ce qui a été écrit à tel moment. 2 Enkel in het dagboek wordt het moment van schrijven zo precies gemarkeerd. De auteur van een roman of een autobiografie kan aan zijn werk een indicatie toevoegen van de periode waarin het is geschreven. Zo vermeldt de slotpagina van Willy Roggemans roman Catch as catch can de jaartallen Wanneer precies en in welke volgorde de onderdelen van het boek geschreven zijn, wordt echter niet aangegeven. Kenmerkend voor het dagboek is daarnaast de discontinuïteit: Lejeune typeert dagboeken als discontinu, fragmentarisch, repetitief en niet-narratief. 4 Het 1. Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, Le journal intime. Histoire et anthologie, Paris, Textuel, 2006, Ibid., Willy Roggeman, Catch as catch can, Den Haag, Nijgh & Van Ditmar, 1968, Philippe Lejeune, On diary, Manoa, University of Hawai i Press, 2009,

100 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur discontinue karakter onderscheidt het dagboek volgens Béatrice Didier van de autobiografie en de memoires, die vanuit de terugblik een zinvolle ontwikkeling of een narratieve lijn uittekenen. In het dagboek, aldus Didier, speelt het geheugen niet ce rôle organique, organisateur qui caractérise le rythme de l aubiographie 5. In het dagboek kunnen bespiegeling, herinnering en relaas in principe elke dag opnieuw beginnen, met tal van breuken en herhalingen tot gevolg. Bovendien zijn lang niet alle dagboeken gewijd aan het documenteren of traceren van een levensverhaal. Hoewel het dagboek doorgaans als een vorm van life-writing wordt beschouwd, hoeft het niet per se het leven, de handel en wandel van de auteur te beschrijven. In nogal wat dagboeken (l)a vie événementielle se trouv[e] réduite le plus possible 6, aangezien de dagboekschrijver een voorkeur heeft voor introspectie en reflectie op allerhande gegevens en projecten, waaronder het dagboek zelf. Eigen aan veel dagboekschrijvers is dan ook une tendance à la réflexion sur l œuvre 7. De mogelijkheden die het dagboek biedt tot creatieve reflectie en intellectuele springerigheid verklaren volgens Lejeune en Bogaert mede la progressive intégration du journal, depuis le xix e siècle, dans le canon des genres littéraires. 8 Het zijn al deze eigenschappen die het dagboek als een literair genre voor Daniël Robberechts aantrekkelijk maken. Hans Vandevoorde merkt op dat Robberechts in zijn dagboek de identiteitsproblematiek 9 centraal stelt, zoals in vele literaire dagboeken het geval is. De tijd speelt ook in deze identiteitsproblematiek een cruciale rol: Hij wilde het ik dat al schrijvend verandert, vastleggen. 10 Voor het dag aan dag registreren van een veranderende realiteit, zonder kennis van verdere ontwikkelingen, biedt het dagboek de aangewezen vorm. Het dagboek, immers, foregrounds its connections with temporality, its status as a discursive event rooted in a specific time and place. 11 In het werk van Robberechts bleek de dagboekvorm echter ook buiten het reguliere, al dan niet voor publicatie geschreven dagboek productief. Robberechts wijdde twee van zijn boeken aan de (re)constructie van een stad in woorden: het tweeluik Aankomen in Avignon (1970) en Praag schrijven (1975). Het dagboek figureert in beide romans, zij het op totaal verschillende manieren. In het boek over Avignon verschijnt het dagboek als geheugensteun: in zijn poging om zijn herinneringen en de structuur van de stad zo nauwkeurig mogelijk voor de geest te halen, grijpt het hoofdpersonage terug naar het dagboek waarin hij zijn ervaringen in de stad noteerde. Helaas blijkt ook het dagboek geregeld gecorrigeerd te moeten worden: zijn dagboek vermeldt Rue de la petite Saunerie, maar dat zal wel een vergissing zijn 12. Praag schrijven, daarentegen, heeft van het dagboek veeleer de 5. Béatrice Didier, Le journal intime, Paris, Presses Universitaires de France, 1976, Ibid., Ibid., Philippe Lejeune & Catherine Bogaert, Le journal intime. Histoire et anthologie, Hans Vandevoorde, Het leven is niet goed. Jan Biorix als exponent van Le nouveau journal, in: Lars Bernaerts, Hans Vandevoorde & Bart Vervaeck (red.), Jan Walravens en het experiment, Gent, Academia Press, 2011, Ibidem. 11. Rachael Langford & Russel West, Introduction: diaries and margins, in: Rachael Langford & Russel West (red.), Marginal voices, marginal forms: diaries in European literature and history, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1999, Daniël Robberechts, Aankomen in Avignon, Antwerpen, Manteau, 1970,

101 Sven Vitse vorm overgenomen. Van een verhaal over een personage dat een dagboek bijhoudt, is hier geen sprake. Van une série de traces datées des te meer. Aan de hand van een analyse van Robberechts poëtica en van opzet en structuur van Praag schrijven tracht ik te verklaren hoe en waarom de auteur dit eigenaardig menggenre tussen roman, essay en dagboek heeft ontwikkeld 13. Ik wil nagaan hoe de dagboekvorm past in de poëtica van Robberechts en welke functie ze in zijn werk vervult. Aan de hand van Dagboek (1984) en De grote schaamlippen (1969) tracht ik deze poëtica te reconstrueren. Daarna zoom ik in op de rol van tijdsaanduidingen in Praag schrijven, onder meer door het boek te vergelijken met het manuscript. 1. Doppler-effecten Op 16 januari 1964 beschrijft Daniël Robberechts in zijn dagboek een wat hij noemt misschien-geniale inval, namelijk een vorm voor een soort van totaal boek. 14 Robberechts onderscheidt drie belangrijke eigenschappen van het totaalboek. Ten eerste wordt de schrijver hoe langer hoe explicieter bij zijn boek betrokken. 15 Ten tweede wijst hij op de drang naar een meer directe mededeling tot de lezer. 16 En ten derde zijn er alle problemen die de factor tijd oproept (de tijd, essentieel in de schrijfkunst). 17 Hij concludeert: Uit al die bedenkingen ontstaat het ideaalbeeld van een boek dat organisch zou zijn t.o.v. de schrijver, waaruit het leven van de schrijver niet angstvallig (desnoods naar een dagboek) verbannen zou zijn, dat o.a. het ritme zou hebben van de schrijver zijn leven, waarvan elk fragment geschreven zou zijn op het ogenblik dat de schrijver het voor zichzelf voelde. 18 Dat idee van het totaalproza zal Robberechts niet meer loslaten, 19 al houdt hij zich in die vroege jaren als onuitgegeven schrijver ook intensief bezig met een soort proza dat hij pseudoproza noemt. Net zoals het totaalboek wijst het pseudoproza de narratieve anekdote, de romaneske intrige af, maar het doet dit veeleer ten gunste van een autonome taalcreatie. Op 13 februari 1964 stelt Robberechts zichzelf voor de keuze tussen een gebalde poëzie en een uitvoerige belijdenis. Pseudoproza of totaalboek. 20 In november van datzelfde jaar werkt hij nog dagenlang aan een plan voor het pseudoproza 21 dat als een algoritme het schrijven zal sturen. Als uitgangspunt 13. Hans Vandevoorde, Het leven is niet goed. Jan Biorix als exponent van Le nouveau journal, Daniël Robberechts, Dagboek 64-65, Antwerpen, Manteau, 1984, Ibidem. 16. Ibid., Ibidem. 18. Ibidem. 19. In een brief aan G. Adé (dagboeknotitie van 4 januari 1967) omschrijft Robberechts zijn schrijverschap als schrijven omdat ik het toch niet laten kan: een enkel, integraal, continu dag- en allesboek. (Daniël Robberechts, Dagboek 66-68, Leuven, Kritak, 1987, 16). Op 30 december 1966 omschreef hij [z]ijn manier van schrijven al als een continu dagboek waaruit ik daarna de te publiceren boeken zou samenstellen. (Ibid., 12) 20. Ibid., Ibid.,

102 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur neemt hij drie elementen kei, vogel en mens waarmee hij permutaties 22 vormt die op strikt geordende wijze de acht hoofdstukken van het boek zullen vullen. Dit algoritmische, procedurele schrijven werkt blijkbaar aanstekelijk, want in december 1964 begint de auteur aan een nieuw verhaal, 23 getiteld s Morgens, waarin hij werkt met frequenties van woorden: de kleine treedt aanvankelijk om de ± 5 regels op, maar minder en minder, en op het einde slechts om de ± 22 regels 24. In de versie van dit verhaal die in 1966, in de tweede jaargang van het tijdschrift Komma is gepubliceerd, blijkt deze procedure trouwens slechts bij benadering te zijn gevolgd. 25 Ik zal in deze bijdrage over de rol van de tijd in het proza van Daniël Robberechts niet langer stilstaan bij dit planmatige schrijven, en het dagboek suggereert dat ook de auteur zelf deze planmatige aanpak al snel ging relativeren. Op 13 mei 1965 noteert hij: Essentieel in een geschrift is de tijd, de beweging van het begin naar het einde. Daarom is een plan zinloos: het plan ontstaat uit een toestand die vreemd is aan het schrijven. 26 In de daaropvolgende jaren zal Robberechts dan ook op zoek gaan naar een literaire vorm die de tijd alle ruimte geeft om zich te ontwikkelen. De dagboek- of journaalvorm lijkt een oplossing te bieden voor dit poëticale probleem. In november 1965 staat Robberechts al te popelen om aan zijn nieuwe project te beginnen, dat De grote schaamlippen moet heten. Hij weerhoudt zich ervan allerlei losse gedachten neer te pennen die in dat nieuwe boek, in een breder verband een plaats zullen krijgen. 27 Nu al gedachten noteren gaat tegen de geest van dat nieuwe project in, want D.g.s. moet dag aan dag worden geschreven, zonder vooropgezette plannen of schetsen. 28 Op 10 december 1965 schrijft Robberechts dan uiteindelijk de openingsregels van De grote schaamlippen: Dit wordt de 1109 e bladzijde van mijn dagboek, maar ik wou het al is het maar voorlopig een andere vorm geven. 29 Meteen verandert de status van het dagboek: De grote schaamlippen heeft níet als ondertitel dagboek 65-66, maar bevat wel een inhoudsopgave waarin de tekstdelen niet met nummers maar met data zijn aangeduid. Hoewel een latere editie van De grote schaamlippen de ondertitel dagboek heeft gekregen, is deze aanduiding althans volgens de auteur zelf niet helemaal nauwkeurig. Robberechts maakt in de openingspagina s namelijk een onderscheid tussen enerzijds een echt dagboek, waarvan de inderhaaste, fragmentarische nota s noodzakelijk een slordige, onvolledige weergave worden van volle, niet noodzakelijk slordige dagen 30, en anderzijds dit geschrift, dat het resultaat is van revisie en aanvulling, en van een zelfbewuster schrijfproces. Bovendien bestaat De grote schaamlippen grotendeels uit teksten die niet specifiek daggebonden zijn: bespiegelingen over taal en literatuur, jeugdherinneringen, 22. Ibid., Ibid., Ibid., Daniël Robberechts, s Morgens, in Komma, 1966, 2, 2, Daniël Robberechts, Dagboek 64-65, Ibid., Ibidem. 29. Daniël Robberechts, De grote schaamlippen. Een dynamische zelfbeschrijving, Den Haag, Nijgh & Van Ditmar, 1969, Ibid.,

103 Sven Vitse verhalen. Dat De grote schaamlippen van een andere orde is dan het dagboek blijkt ook uit het fragment Het geval met Kene. In dat stuk recapituleert de auteur een buitenechtelijke affaire, en dat doet hij nota bene op basis van citaten uit zijn eigen dagboek (na te lezen in Dagboek 64-65). De poëticale status van die geciteerde dagboekfragmenten is ambigu. Enerzijds wijzen ze op authenticiteit: de citaten suggereren dat de lezer inzage krijgt in de oorspronkelijke dagboekaantekeningen. Anderzijds ondergraven ze de authenticiteit van de herinnering: ze geven aan dat het verslag van de affaire steunt op wat in het dagboek is vastgelegd en dus veeleer teruggaat op een andere tekst dan op de oorspronkelijke ervaring. De indruk van authenticiteit wordt in de verf gezet door de bedenking waarmee Robberechts dit stuk afsluit: omwille van Cee [zijn vrouw] zal ik deze tekst verborgen moeten houden, terwijl hij voor De grote schaamlippen als het ware geknipt is. 31 In het hoofd van de auteur bestaat De grote schaamlippen als project, wat aangeeft dat het niet zomaar een journaal is. Dat Robberechts het stuk toch opneemt, toont dan weer aan hoeveel hem gelegen is aan het zogenaamde compromitterende schrijven. Dat laatste blijkt ook uit de opname van een passage waarin Robberechts uitvoerig uitlegt waarom hij zijn schoonmoeder dood wenst, en zich erover beklaagt dat het zo vreselijk moeilijk [is] om dit op waarheidsgetrouwe wijze aannemelijk te maken. 32 Zoals gezegd: grote stukken uit De grote schaamlippen zijn niet daggebonden. Waarom blijft Robberechts dan toch vasthouden aan de dagboekvorm, aan dagtekeningen? De verklaring hiervoor moet wellicht gezocht worden in Robberechts visie op tijd en werkelijkheid. Tijd beschouwt Robberechts als de meest fundamentele dimensie: Een geschrift is onherroepelijk unidimensionaal. En zoals al het (menselijk?) unidimensionale dringt zich als die enige dimensie op: de tijd. Niet onmogelijk dat dit een stringente wet is. Een statisch bedoeld geschrift wordt èn door het schrijven èn door het lezen dynamisch. Hoe kan een geschrift zijn dat niet met de tijd is verzoend? 33 Later zal Robberechts zich vanuit een ander, veeleer ideologisch gemotiveerd, poëticaal uitgangspunt verzetten tegen het eendimensionale karakter van conventionele teksten, waarmee hij vooral de lineaire ontwikkeling van het verhaal of het betoog bedoelt. Die eendimensionaliteit kan onder meer doorbroken worden door de tijdsdimensie te expliciteren, met andere woorden door duidelijk te maken dat op verschillende momenten aan een tekst is gewerkt 34. De dagtekening is uiteraard een techniek die deze tijdsdimensie expliciteert. In De grote schaamlippen houdt de tijdsdimensie voornamelijk verband met het probleem van de authenticiteit. Robberechts verwijst een paar keer naar het zogeheten Doppler-effect, een natuurkundig verschijnsel waarbij de waarneming van een object verandert onder invloed van de beweging van het object. De duidelijkst waarneembare Doppler-effecten zijn auditief, zoals de vervorming van een brandweersirene. In tegenstelling tot de verhaalvorm houdt de 31. Ibid., Ibid., Ibid., Daniël Robberechts, Bezwarende geschriften , Antwerpen, Manteau, 1984,

104 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur dagboekvorm, aldus Robberechts, rekening met alle Doppler-effecten, veroorzaakt door het feit dat ik al schrijvende evengoed verander als de wereld om me heen. 35 In De grote schaamlippen speelt de wereld om zich heen nog geen doorslaggevende rol, 36 maar de evolutie van het schrijvende ik des te meer. Die evolutie heeft consequenties voor de status van het geschrevene, met name wanneer dat geschrevene herinneringen aan de voorbije jaren betreft. Op 23 mei 1966 stelt de auteur een prangende vraag: Bestaat er geen gevaar dat de evolutie die ik de laatste maanden onderga de uitdrukking van de evolutie der laatste jaren verwart, als een Doppler-effect vervalst? 37 Een week later formuleert hij dezelfde twijfel in andere natuurkundige termen: Heisenbergs onzekerheidsprincipe impliceert de onmogelijkheid om het wetenschappelijk waargenomene geheel onafhankelijk te maken van de waarnemer. 38 De dagtekeningen geven rekenschap van die potentieel vervormende effecten. De klassieke verhaalanalyse behandelt weliswaar de temporele structuur in het verhaal en de verhouding tussen vertelde tijd en verteltijd, maar heeft weinig aandacht voor zoiets als schrijftijd. Een verhaal waaraan twintig jaar gewerkt is, wordt in principe op dezelfde manier ontleed als een verhaal dat in enkele weken tot stand is gekomen, en de volgorde waarin de onderdelen van een verhaal zijn geconcipieerd en geschreven speelt bij de analyse van de tijd in het verhaal geen enkele rol. Robberechts expliciteert het temporele karakter van het schrijven door ook in een narratieve tekst het verhaal De straf dagtekeningen op te nemen. Het nuldeel van De straf is niet gedateerd, omdat dat deel al eerder geschreven is, maar in de volgende delen zijn in de marge data toegevoegd, zodat de lezer kan volgen wanneer aan de tekst gewerkt is. Tussen het derde en het vierde deel meldt een dagboeknotitie: Verleden dinsdag mijn vader geopereerd, nu schijnt het hem goed te gaan. Zaterdag bezoek van Cees ouders, en dadelijk na hun vertrek zijn we alle drie ziek. 39 Ook deze omstandigheden zijn van invloed op het schrijfproces. De tijd van de auteur fascineert Robberechts ook als lezer, bijvoorbeeld in het proza van Michel Leiris: in La règle du jeu stelt men ergens vast dat sinds de drie of vier laatste alinea s een dertigtal dagen van het leven van de auteur zijn verlopen: dit gaf mij een SCHOK). 40 Enkele maanden na de voltooiing van het manuscript constateert Robberechts tevreden dat hij er in De grote schaamlippen in geslaagd is [z]ijn concrete leven tot de compositie van een geschrift aan te wenden. 41 Dit is voor Robberechts ongeveer het ideaal: een concreet mensenleven met al zijn sleur 35. Daniël Robberechts, De grote schaamlippen. Een dynamische zelfbeschrijving, Een voorpublicatie uit De grote schaamlippen verscheen in het eerste nummer van de vierde jaargang van Komma. Daarin is een fragment opgenomen dat niet in De grote schaamlippen staat. Is het toevallig dat dit stuk de Belgische cultuurpolitiek betreft? Veel meer beschamend dan om het even welke cultuurloosheid acht ik de dubbelhartigheid waarmee men beweert een cultuur met starfighters te beveiligen terwijl men de cultuurdragers zelf als ongeorganiseerde subproleten laat lopen. (Komma, 4, 1, 1968, p. 60) 37. Daniël Robberechts, De grote schaamlippen. Een dynamische zelfbeschrijving, Ibid., Ibid., Daniël Robberechts, Dagboek 66-68, Leuven, Kritak, 1987, Ibid.,

105 Sven Vitse en redundantie stuurt het schrijven, veeleer dan een volstrekt onwerkelijk verhaal met onwaarschijnlijke personages. Daarmee behoort De grote schaamlippen wellicht tot het type proza dat Robberechts in 1964 het etiket totaalboek meegaf, en dat hij in februari 1966 nog steeds als een van de twee mogelijkheden voor de hedendaagse prozaschrijver ziet. Het is het type geschrift dat geen (fictionele) afbeelding van de werkelijkheid meer wil zijn, maar als het ware de werkelijkheid zelf, een haast documentaire voorstelling ervan. 42 In dit soort proza vallen auteur en verteller samen en is literaire vormgeving, hoewel onontkoombaar, veeleer vijand dan bondgenoot. Bovendien [deelt] de schrijver aan de lezer ook zijn werkwijze mee [ ] zodat de lezer hem voortdurend op de vingers kan zien. 43 Tegenover dit type proza staat het drastisch autonome geschrift, dat Robberechts nu zowel pseudoproza, absoluut proza als totaalproza noemt Praag: dagboek en Praagboek Is De grote schaamlippen al niet echt meer een dagboek, in Praag schrijven gaat Robberechts nog een stuk verder in zijn experimenten met de dagboek- of journaalvorm. Het uitgangspunt van het Praagboek en van de andere stadsprojecten is de afwijzing van het personage, een categorie die volgens Robberechts morsdood is. In de stadsboeken zijn de personages voorwerpen [ ]: evengoed een hele stad als het geringste stedelijke voorwerp 45. Voor hij aan de stadsboeken begint, eerst Avignon en daarna Praag, ziet hij de tijdsdimensie als het belangrijkste probleem in dit proza. 46 Hij wist toen nog niet dat de geschiedenis zelf zijn probleem zou oplossen. Geschreven tussen november 1967 en februari 1971 omvat dit boek de periode van de Praagse Lente en de onderdrukking daarvan door Moskou. Aanvankelijk verrast door deze politieke ontwikkelingen begint Robberechts in het voorjaar van 1968 de gebeurtenissen in Tsjecho-Slowakije van dag tot dag te volgen en in een soort nieuwsband in zijn boek te verwerken. Het eerste bericht gaat terug tot januari Die precieze dateringen weerspiegelen echter niet het moment van schrijven. De schrijftijd is in Praag schrijven minder nauwkeurig aangeduid dan in De grote schaamlippen: de enige tijdsaanduidingen zijn maandtekeningen, en die gaan enkel vooraf aan de passages die níet de Tsjecho-Slowaakse actualiteit betreffen. Het echte dagboek loopt tijdens het schrijven van het Praagboek gewoon door; het totaalboek waarin het dagboek zou geïntegreerd zijn, blijkt dus niet haalbaar te zijn. In het dagboek schrijft Robberechts hierover: Het was mijn bedoeling dat het dagboek volkomen zou opgaan in Praag schrijven. De moeilijkheid zat hem hierin dat een heleboel toevallige gebeurtenissen ofwel verzwegen ofwel in Praag ingepast moesten worden. [ ] Er zijn gebeurtenissen en reacties erop waarvan ik onmogelijk kan weten of ze in Praag zullen passen, en dan is de memorialist in mij, en de lezer van documenten, 42. Daniël Robberechts, De grote schaamlippen. Een dynamische zelfbeschrijving, Ibidem. 44. Ibidem. 45. Ibid., Ibidem. 105

106 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur doodsbang dat ze volledig zouden verdwijnen in de vergetelheid, alsof er niets was gebeurd. 47 Het dagboek uit deze periode is veel meer een gewoon dagboek dan De grote schaamlippen. Praag schrijven heeft dan weer een uitgesproken topicaal karakter, ook buiten de Praagse nieuwsberichten. In een passage gedateerd april 1968 vermeldt Robberechts dat nu dan Martin Luther King vermoord is, de man die geweldloos de ellende van zijn medekleurlingen wilde keren 48. In dezelf de aantekening vermeldt hij ook de moord op een duitse student, Rudi Dutschke. 49 In het dagboek noteert hij deze voorvallen op respectievelijk 5 en 12 april Waar deze gebeurtenissen in het dagboek louter feitelijk vermeld worden, maken ze in Praag schrijven deel uit van een brief waarin Robberechts de inwoners van Praag moed inspreekt. Het is nog veel te vroeg [ ] om te juichen 50, maar werkelijk alles lijkt vandaag mogelijk te zijn. Dit is de tijd van de voortdurende verandering, die de schrijver omvormt tot een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur. 51 In het dagboek, op 6 april 1968, trekt Robberechts de poëticale consequentie uit dit inzicht: Actueel schrijven is nu niet meer mogelijk dan prospectief, dag aan dag, de dagelijkse wijzigingen in het schrijven betrekkend. Gewoon omdat verandering een wezenskenmerk wordt van elke dagelijkse werkelijkheid. Het is zelfs de vraag of er retrospectief kan geschreven worden, of het verleden daartoe voldoende kan stollen [ ]. 52 En zo lijken de journaalvorm en de tijdsaanduidingen ten dele door de geschiedenis zelf te worden gedicteerd. Een nadere studie van het manuscript van Robberechts dagboek verschaft meer inzicht in dit prospectieve schrijven. 53 Een opmerkelijke constatering is dat het dagboek uit de periode november 1967 tot eind 1969 het manuscript van Praag schrijven omvat: Robberechts schreef Praag schrijven in zijn dagboek, in gedateerde fragmenten die afgewisseld worden met entries die later in het gepubliceerde dagboek zijn opgenomen. Hierbij valt op dat de Praag-passages in het dagboek in dezelfde volgorde geschreven zijn als die waarin ze later in Praag schrijven zijn gepubliceerd. Het manuscript laat dus toe om de maandtekeningen uit Praag schrijven te verfijnen. Een aantekening van 6 november 1967 in het manuscript begint bijvoorbeeld zo: November. Men betreedt de ernstige maanden, of: men wordt erdoor betreden? Dit zijn, na een minimale herschrijving, de openingswoorden van Praag schrijven geworden: 1967, november. Je betreedt de ernstige maanden of: je wordt erdoor betreden?. 54 De indruk van het dagboekschrijven wordt in de openingspagina s van het boek versterkt door een duidelijk gesignaleerde onderbreking en herneming van het schrijven. Een passage gedateerd 1968, januari (23 januari 47. Ibid., Daniël Robberechts, Praag schrijven, Amsterdam, De Bezige Bij, 1975, Ibid., Ibid., Ibidem. 52. Daniël Robberechts, Dagboek 66-68, Mijn dank gaat uit naar de erven Robberechts, voor de inzage in het manuscript. 54. Daniël Robberechts, Praag schrijven,

107 Sven Vitse 1968 in het manuscript) eindigt met de woorden: Een donderdag dan vielen dikke, vette vlokken. 55 In de volgende passage, gedateerd 1968, februari (13 februari 1968 in het manuscript), legt de auteur uit dat hij het schrijven drie weken heeft moeten onderbreken vanwege hersenvliesontsteking. Daarna (14 februari 1968 in het manuscript) volgt de herneming: Een donderdag dan Cee s vrije dag vielen dikke, vette vlokken. 56 Het schrijfproces wordt met andere woorden nadrukkelijk geëtaleerd. De maandtekening draagt bij aan de authenticiteit van het geschrevene, doordat ze het wortels geeft in het hier en nu, in de geleefde realiteit van de auteur. De indruk ontstaat dat het schrijfproces en het schrijfproduct samenvallen, dat de gepubliceerde tekst de directe, onbemiddelde weergave is van de oorspronkelijk geschreven tekst. Die indruk wordt bevestigd in het fragment 1968, april, waarvan de tweede alinea als volgt begint: April. Zo onbekend als je toekomst, deze stad. 57 De herhaling van de maand suggereert dat het schrijven hier na een korte onderbreking is hernomen. Vergelijking met het manuscript bevestigt die suggestie: de eerste alinea is geschreven op 2 april 1968, de tweede een dag later. Hetzelfde geldt voor het tweede fragment 1968, april, dat begint met de woorden: Jan-Emmanuel glimlachte toen je hem vroeg [ ]. 58 Een nieuwe alinea in het boek correspondeert met een nieuwe entry in het manuscript van het dagboek. In het licht van dat proces van authentificatie valt het op dat in andere gevallen de breuken, haperingen en hiaten in het schrijfproces dan weer enigszins zijn weggemoffeld. Zo is het hierboven geciteerde fragment dat begint met April geschreven op 3 en 4 april 1968 het stuk vanaf En dan word je een archeoloog is de tweede dag geschreven terwijl de gepubliceerde tekst uit één doorlopende alinea bestaat. (Niettemin valt op dat de passage van 4 april naadloos aansluit op die van 3 april, waaruit de continuïteit van het schrijfproces blijkt.) Een ander voorbeeld: in het fragment 1968, februari van Praag schrijven lezen we de volgende passage: We stapten alle drie in en dat was heel zeker fout ( ). 59 In het manuscript van het dagboek echter is het deel vóór het koppelteken gedateerd 14 februari 1968 en het deel erna 16 februari De tijdsaanduidingen in het boek reflecteren dus slechts tot op zekere hoogte het schrijfproces. Bepaalde passages uit het boek reflecteren bovendien niet hoe moeizaam het schrijven ervan is verlopen. De brief aan Rainer Maria Rilke, in Praag schrijven gedateerd 1969, augustus, is hiervan een mooi voorbeeld. De eerste aanzetten ( Beste Rainer ) zijn in het manuscript op 15 en 18 juli 1969 te vinden en de laatste regels worden uiteindelijk pas op 3 september 1969 neergepend. In het boek vormen de opeenvolgende aantekeningen uit het manuscript een door geen enkele indeling onderbroken tekstblok van iets meer dan zeven pagina s. 60 Hieruit blijkt dat de tijdsaanduidingen in het boek misleidend zijn: ze suggereren dat het 55. Ibid., Ibid., Ibid., Ibid., Ibid., Ibid.,

108 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur product de gepubliceerde tekst samenvalt met het proces, terwijl dat niet in alle gevallen klopt. Aan de passage uit Praag schrijven over de opstandige geestelijke Jan Hus, 61 gedateerd 1969, september, heeft Robberechts blijkens het manuscript tussen 8 september en 22 november 1969 gewerkt, met geregeld dagenlange onderbrekingen. In Dagboek zijn al aantekeningen over Jan Hus te vinden uit april 1969, waaronder een Frans citaat uit een studie van Jean Boulier, overgenomen op 16 april De auteur kiest er echter niet voor om deze temporele dimensie van het schrijven te belichten aan de hand van dagtekeningen in de marge, zoals dat in De grote schaamlippen gebeurt. Niettemin thematiseert Robberechts het schrijfproces op een andere manier: Even dacht je de nu bekende feiten van een 550 jaar geleden [over Jan Hus, S.V.] gewoon op te sommen als zeer nuchtere persberichten. 62 Uiteindelijk doet de auteur dit niet, omdat een dergelijke vormgeving te veel overeenkomsten zou vertonen met de nieuwsberichten over de Praagse Lente. Bovenstaande overweging suggereert dat deze Praagse nieuwsberichten in dezelfde periode worden geschreven als de andere stukken uit Praag schrijven, hoewel dat niet expliciet blijkt uit dag- of maandtekeningen. Het manuscript van het dagboek zorgt voor (gedeeltelijke) opheldering: de eerste delen van deze berichtgeving zijn in het manuscript terug te vinden en kunnen zo worden gedateerd. Zo bevat een entry van 23 maart 1968 berichten uit de periode juni 1967/februari De eerste zin luidt: Van 28 tot 30 juni 67 wordt te Praag het 4 e schrijverscongres gehouden. In Praag schrijven wordt dit bericht enigszins herschreven: Van achtentwintig tot dertig juni heeft in Praag een vierde congres van tsjechoslovaakse schrijvers plaats. 63 Bovendien wordt het voorafgegaan door twee mededelingen over eerdere gebeurtenissen. Het laatste bericht in deze entry gaat over 27 februari Op 25 maart 1968 begint Robberechts (in het manuscript van het dagboek) een entry met de volgende zin: En dan de vraag, hoe de ramen in de Praagse huizen open- en dichtgaan. Zo begint ook in Praag schrijven, na de maandtekening maart 1968, de passage die op het bericht over 27 februari 1968 volgt. In entries van 23 april en 16, 18 en 20 juli 1968 (in het manuscript) wordt de berichtgeving over Praag vervolgd. De genoemde entries in juli zijn in Praag schrijven in een doorlopend tekstblok terechtgekomen en bevatten de berichtgeving uit Praag tussen 22 maart en 22 juni De verdere berichtgeving, die wel in het boek is opgenomen, heb ik in het manuscript van het dagboek niet aangetroffen. Het opmerkelijke aan deze berichten over Praag is dat zij in het boek geen dagtekening dragen. Precies de passages die verwijzen naar specifieke data in de geschiedenis zijn in Praag schrijven niet gedateerd. Ik wil deze vergelijking tussen Praag schrijven en het manuscript van het dagboek afsluiten met twee opvallende passages die níet in Praag schrijven zijn opgenomen. Op 14 januari 1969 noteert Robberechts het volgende in zijn dagboek (ik citeer uit het gepubliceerde Dagboek 68-69): In trouble omtrent Praag. Het ogenblik is gekomen om te schrijven over de biografie van Kafka en Jan-Emmanuel. Benedictijnenwerk waarvoor ik nu echt niet de fysieke kracht voel. 64 Hoewel Praag 61. Ibid., Ibid., Ibid., Daniël Robberechts, Daboek 68-69, Aalst, Het balanseer, 2010,

109 Sven Vitse schrijven poëticale bespiegeling bevat over het schrijfproces van het boek komt deze passage niet in het boek voor. Twijfels over het Praagproject komen in de volgende passage wél aan bod: Gister dacht ik dat ik Praag beter kon opgeven. 65 Hier is deze twijfel poëticaal gemotiveerd: ze komt voort uit een beschouwing over informatieverwerking en continuïteit in het schrijfproces de poëticale kern van het project. De twijfel in januari 1969 betreft echter de persoon van de auteur zelf. In de hierboven geciteerde poëticale passage is dan weer een ander stuk weggelaten. In zijn bespiegeling over continuïteit verwijst Robberechts naar bekommernissen [ ] die niet onmiddellijk en uitsluitend op het schrijven betrekking hebben, waarna hij zich in de volgende zin afvraagt of het eigenlijke, continue schrijven zo n dispersie wel [kan] overleven 66. Tussen beide zinnen staat in het manuscript van het dagboek een passage over het tijdschrift Komma: Het redacteurschap van Komma (met zijn 200 lezers) is me in de eerste plaats een middel om de zaken zuiver te houden. (25 maart 1969) Op 14 maart 1969 had Robberechts genoteerd dat Julien Weverbergh hem had voorgesteld om René Gysen in de redactie van Komma te vervangen. 67 In Praag schrijven blijft deze verwijzing naar Komma achterwege. De passages die niet in het boek opgenomen zijn, suggereren dat de dagelijkse realiteit van het schrijfproces slechts tot op zekere hoogte in het boek gereflecteerd wordt. 3. Tekst en werkelijkheid Hoewel in het manuscript de stukken over Praag opgenomen zijn in het dagboek, staan in de gepubliceerde teksten dagboek en Praagboek naast elkaar. Het manuscript is als het ware in twee teksten gescheiden, op een enkele uitzonderlijke overlapping na. Op woensdag 21 augustus 1968, de dag na de militaire interventie, vallen Dagboek en Praag schrijven samen. Ik denk: laten er vooral geen doden vallen, 68 zo staat in beide boeken te lezen. Wanneer Robberechts echter op 16 april 1969 in zijn dagboek een poëticale bedenking formuleert die duidelijk geïnspireerd is door het Praagboek, zwijgt hij over Praag. In die dagboeknotitie beschrijft Robberechts het (s)chrijven als achtervolging : Het is niet helemaal waar dat je volledig in den blinde schrijft, zonder te weten waar je naartoe gaat. Maar dat een duidelijk opzet of plan volstaat om het schrijven te stremmen betekent waarschijnlijk: dat je je al schrijvend begeeft naar iets wat zelf in beweging moet zijn. 69 Robberechts gebruikt de term hier niet, maar hij beschrijft opnieuw het Dopplereffect: niet alleen het waarnemende subject, maar ook het object van waarneming is in beweging, zodat er onvermijdelijk vervormingen in de waarneming optreden. In Praag schrijven, in een aantekening gedateerd maart 1969, maakt Robberechts een tussentijdse balans op van zijn Praagproject. Hij merkt op dat het helemaal niet vol- 65. Daniël Robberechts, Praag schrijven, Ibid., Daniël Robberechts, Daboek 68-69, Daniël Robberechts, Praag schrijven, 59; Daniël Robberechts, Dagboek 66-68, Daniël Robberechts, Daboek 68-69,

110 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur gens plan is verlopen: hij had Praag willen benaderen via de Praagse ervaringen van Rilke, Kafka en zijn vader, maar in de lente van 1968 ging alles bewegen : het waarnemingsstation én het verschijnsel, de kranten hadden het over Praag, het journaal bracht je in praagse woningen en paleizen ( ). Het bleek dat Praag in de maak is. Van toen af kon de aanvankelijke opzet niets meer opleveren dan een achtervolging van Praag ( ) Registreren. Erkenning van de tijd is ook voeging naar voorlopigheid. Praag nu is Praag is wat Praag wordt mét wat Praag is geweest. 70 In Praag schrijven is het Doppler-effect geregistreerd door de tekst. Men kan het bijvoorbeeld afmeten aan de verhouding tussen het aantal pagina s dat gewijd is aan, enerzijds, de berichtgeving dag na dag over de gebeurtenissen in Praag, en, anderzijds, de stukken ingeleid door een maandtekening: persoonlijke beschouwingen, beschrijvingen van prentbriefkaarten of aantekeningen over Rilke, Kafka et cetera. In de periode juli 1968 maart 1969 is die verhouding grosso modo vier op één; in de periode augustus 1969 april 1970 is die verhouding, op een vergelijkbaar aantal pagina s, grosso modo één op vier. Als lezer zie je en voel je de Praagse Lente uitdoven in de tekst. Vooral de aanloop naar de Russische interventie en de zuivering van het partijapparaat na de interventie krijgen veel aandacht. De eerste verjaardag van de interventie doet die aandacht nog even oplaaien, maar daarna verschijnt de Praagse actualiteit nog slechts sporadisch in het geschrift. Het valt op dat in de tweede helft van het boek lange beschouwingen gewijd zijn aan kwesties die niet aan de actualiteit gebonden zijn: een afrekening met Rilke, de geschiedenis van Jan Hus, of de professionele beslommeringen van vader Robberechts. Vanaf de herfst van 1969 komt de reflectie op de gebeurtenissen op gang. In oktober 1970 laat Robberechts zich opvallend kritisch uit over de kunstenaars en intellectuelen die het democratiseringsproces vanaf 1967 aanstuurden. 71 In eerste instantie neemt die reflectie echter de gedaante aan van een reflectie op de taal: Robberechts citeert meer dan zes pagina s Praagse taal- en literatuurtheorie. Hier convergeren dag- en Praagboek weer even: op 4 november 1969 citeert Robberechts in zijn dagboek de Stellingen van 1929 van de Praagse kring. 72 Dit citaat is ook te lezen in Praag schrijven: In zijn sociale functie moet men het taalgebruik onderscheiden naar zijn verhouding tot de niet-linguïstische werkelijkheid. Het heeft ofwel een functie van communicatie, d.w.z. dat het afgestemd is op het betekende, ofwel een poëtische functie, d.w.z. dat het gericht is naar het teken zelf. 73 Uit het onlangs verschenen Dagboek blijkt dat de belangstelling voor het Praagse structuralisme niet uit de lucht komt vallen. Op zaterdag 18 oktober Daniël Robberechts, Praag schrijven, Bepaalde aspecten van het op 27 juni 1968 gepubliceerde manifest 2000 woorden noemt Robberechts gratuit en kleinburgerlijk (Ibid., 237) en hij toont dan ook begrip voor de veroordeling van dat manifest door de toenmalige partijleiding. Robberechts concludeert dat de Praagse lente van bij het begin voor een deel gekleurd werd door mensen met mogelijk de beste bedoelingen, maar die door gunstige uitzonderingsposities, door eigen contact met informatiebronnen, door buitenlandse ervaringen, feitelijk afgezonderd waren van het klootjesvolk. (Ibid., 239) 72. Hij citeert uit het Franse radicaal-linkse literaire tijdschrift Change, opgericht door Jean- Baptiste Faye. 73. Daniël Robberechts, Praag schrijven,

111 Sven Vitse wijdt Robberechts een beschouwing aan de spanning tussen functioneel en afunctioneel schrift 74. De tendens naar meer openheid en gerichtheid op de werkelijkheid waarvan al in De grote schaamlippen sporen zichtbaar waren, heeft zich in de periode sterk doorgezet: Robberechts raakt betrokken bij het kunstenaarsprotest in het Paleis voor Schone Kunsten, bij studentenprotesten aan de Gentse universiteit en bij tal van maatschappelijk betrokken publicaties. De eenzaat Robberechts wordt in deze periode een druk gesolliciteerde schrijver. Dat zorgt voor grote spanningen: Zo komt het dat je nu dringend een 5-tal betogende teksten zou moeten schrijven [ ] en doordat de grote Praagtekst dwingend blijkt, word je verlamd. 75 Hij maakt een onderscheid tussen functionele teksten, die reageren op de actualiteit, en afunctionele teksten, die autonoom creatief zijn. Wellicht is dit verlangen naar een heldere tweedeling ingegeven door de ervaring met het Praagproject, waarin actuele gebeurtenissen het autonoom of afunctioneel schrijven onmogelijk maken. Zoals Robberechts zelf beseft: En is er in de cascadische versnelling nog tijd en ruimte voor het afstandelijke schrijven? [ ] Vandaar de moeilijkheid in Praag? 76 Het lijkt erop dat in de loop van Praag schrijven niet alleen de wereld een kwartslag draait, maar ook het probleem van tekst en werkelijkheid. In zijn beginmaanden ligt het project in het verlengde van het Avignonproject dat eraan voorafging, met dat verschil dat Praag de auteur slechts uit teksten bekend is. Het geschreven Praag zal dus een loutere constructie, woord voor woord, zin voor zin zijn. 77 Poëticaal speelt echter hetzelfde probleem van de verbeelding en de getrouwheid aan de werkelijkheid. Typerend is een passage uit maart 1968 waarin de auteur zich afvraagt hoe de ramen van de praagse huizen open- en dichtgaan. 78 Volgens Robberechts is het van groot belang het bewustzijn van die onwetendheid zo gaaf mogelijk te handhaven [ ] opdat je fantasie geen van die blanco-ruimten zou camoufleren. 79 Aan het einde van Praag schrijven, in november 1970, klinkt dat enigszins anders. Het politieke activisme van de voorbije maanden heeft het probleem van het schrijversengagement hoog op de agenda geplaatst. Dat engagement bestaat voor Robberechts onder meer uit het leesbaar-maken van de werkelijkheid: Want eens moeten gebeurtenissen, omwentelingen, repressies en bevrijdingen gelezen worden, mét de nieuwe verbeeldingen en latente betekenissen die ondertussen zijn ontstaan. 80 Enkele maanden daarvoor, in mei 1970, beschreef Robberechts zijn Praagproject nog veeleer als een topografische taalconstructie: het is de vraag [ ] of het mogelijk is tekstueel de stad Praag zo neer te schrijven dat ze als ruimte leesbaar zou zijn. 81 Op een lezer die net twee-en-een-half jaar contemporaine geschiedenis heeft meebeleefd, komt deze fixatie op het topografische bevreemdend over. 74. Daniël Robberechts, Dagboek 68-69, Ibid., Ibid., Daniël Robberechts, Praag schrijven, Ibid., Ibid., Ibid., Ibid.,

112 Een door nieuwe gebeurtenissen overweldigde chroniqueur Robberechts lijkt vast te houden aan het poëticale probleem van het Avignonboek, terwijl hij ondertussen in ander vaarwater is terecht gekomen. In mei 1970 schrijft hij de programmatische tekst Naar een theoretische praktijk, over de functie van de schrijver. Opnieuw citeert hij daarin de stellingen van de Praagse kring over communicatief en poëtisch taalgebruik, of in zijn eigen termen transmissief geschrift en tekengericht geschrift oftewel schriftuur. Vooral die laatste term weerspiegelt Robberechts toegenomen belangstelling voor taal als teken, en voor de mogelijkheden tot manipulatie die het teken biedt. De schrijver mag dus niet vies zijn van functionele geschriften 82. Daarmee is de rol van schriftuur echter niet uitgespeeld, met dien verstande dat de politiek relevante invloed van een tekengericht geschrift [ ] uiterst secundair, zo niet tertiair [is]. 83 Deze invloed bestaat vooral hierin: de uitoefening van de lectuur van het geschrift (ontcijfering, reflexie, interpretatie ) vergroot waarschijnlijk het vermogen tot lectuur van de tekst die de socio-politieke wereld is. 84 Schriftuur kan de werkelijkheid leesbaar maken, maar dit progressieve effect is afhankelijk van een kritische, creatieve en actieve lectuur een lectuur die noch door het onderwijs noch door de literaire kritiek gestimuleerd wordt. In deze opvatting is duidelijk de adem te horen van Tel quel en van Roland Barthes. Draagt Praag schrijven effectief bij tot de leesbaarheid van dit stukje geschiedenis? Wie aan de neiging weerstaat om te gaan bladeren, ziet hoe in de periode na de interventie de politieke status van Alexander Dubcek, de bezieler van de Praagse Lente, stelselmatig afneemt, en hoe de Tsjecho-Slowaakse veroordeling van de inval geleidelijk omgebogen wordt tot een dankbare aanvaarding. 85 Robberechts minutieuze sorteer- en filtreerwerk gedurende meer dan twee jaar legt de mechanismen en de obsessies van de macht bloot, precies doordat de behandeling dag na dag níet kiest voor een samenvatting vanuit de terugblik, níet kiest voor de grote lijnen, en precies doordat het de redundantie in de informatiestroom niet schuwt. Door zijn dubbele tijdscodering maakt Praag schrijven een stuk twintigste-eeuwse geschiedenis tot op heden niet alleen inzichtelijk maar bovendien 82. Hij hekelt de onwil van veel geëngageerde schrijvers om zich de technologie van de doelmatige transmissie eigen te maken, en zo een literair tegenwicht te bieden tegen copywriting en reclame (Daniël Robberechts, Bezwarende geschriften , 48). Robberechts geeft zelf het goede voorbeeld: in het septembernummer 1971 van het Vlaams Marxistisch Tijdschrift analyseert hij nauwgezet het cultuur- en censuurbeleid van minister Vranckx. In het juninummer had hij al de montagetechniek toegepast op geschriften van Henrik de Man, om zo diens discours bloot te leggen. 83. Daniël Robberechts, Bezwarend geschriften , Ibidem. 85. In de eerste maanden na de interventie doet partijleider Dubcek zijn best om zijn progressieve politiek van het voorbije jaar te verzoenen met de de facto politieke heerschappij van Moskou in zijn land. In de lente van 1969 is zijn rol uitgespeeld. Een greep uit de rijke oogst. Op 17 april 1969 volgt Gustav Husak Dubcek op als eerste secretaris van de communistische partij. (Daniël Robberechts, Praag schrijven, 123) Op 20 mei 1969 volgt Husak Dubcek op als voorzitter van de defensieraad. (Ibid., 145-6) Op 30 mei 1969 wordt Frantisek Kriegel, die in oktober 68 tegen het akkoord i.v.m. troepenlegering heeft gestemd [ ] uit het centrale comité en uit de partij gestoten (Ibid., 147) Op 11 juni 1969 levert Husak kritiek op de partijleiders die de interventie in zijn land veroordeeld hebben. (Ibid., 150) Op 27 september 1969 wordt Dubcek uit het presidium van de partij ontslagen en bevestigt het centraal comité dat de interventie noodzakelijk was ter verdediging van het socialisme in Tsjechoslowakije. (Ibid., 179) Op 15 oktober 1969 wordt Dubcek ontheven uit zijn functie van parlementsvoorzitter. (Ibid., 180) Op 30 januari 1970 bevestigt het centrale comité het ontslag van Dubcek uit het comité. (Ibid., 197) Op 26 juni 1970 wordt Dubcek uit de partij gestoten. (Ibid., 224) 112

113 Svan Vitse invoelbaar. En daarom, had ik mijn studenten willen uitleggen, heeft Praag schrijven zo n verpletterende indruk op mij gemaakt. * * * Concluderend kan ik stellen dat tijdsaanduidingen in het werk van Daniël Robberechts een cruciale rol spelen omdat ze toelaten om het schrijfproces zichtbaar te maken en te thematiseren in het literaire werk. De schrijver evolueert in de loop van het schrijfproces en de wisselwerking tussen de ontwikkeling van de tekst en de ontwikkeling van de schrijver (en zijn omgeving) moet in de tekst zelf voelbaar gemaakt worden. Tijdsaanduidingen kunnen het geschreven product wortelen in het hier en nu van de schrijver en zijn schrijfactiviteit en doorbreken op die manier het in zichzelf besloten karakter van de autonome tekst. Idealiter suggereren tijdsaanduidingen dat het schrijfproduct samenvalt met het schrijfproces. Op die manier dragen ze sterk bij aan de indruk van authenticiteit. Uit de vergelijking van Praag schrijven met het manuscript van Robberechts dagboek blijkt dat de auteur de tekst in grote mate dag aan dag geschreven heeft zoals hij uiteindelijk in het gepubliceerde boek is terechtgekomen. Niettemin weerspiegelt het boek niet volledig het (vaak moeizame) schrijfproces. De indruk van authenticiteit is dus slechts ten dele correct. Sven Vitse Universiteit Utrecht Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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115 ISSN : Elizabeth Grubgeld Disability Life Writing and the Online Diary Abstract The blog offers alternatives to conventional representations of disability experience through its ability to negotiate between the requirements of public writing and the shape of particular lives. Despite some limitations of access and a legitimate trepidation about potential surveillance, disabled individuals have been able to construct life narratives that reflect the discontinuous and uneven experience of bodies affected by mobility and sensory impairments, spasticity, fatigue, and chronic pain. Such narratives resist emplotment based on unrealistic expectations of resolution and recovery, and for those able to move beyond the prefabricated architecture of popular blogging platforms, the online diary can circumvent the physical decline accentuated by a chronological organization in favor of a topical organization that maintains the speaker s integrity as an ongoing participant in the life of the world. Résumé Par sa capacité à négocier entre les exigences de l écriture publique et les figurations de la vie dans toute sa singularité, le blog offre des alternatives aux représentations conventionnelles de l expérience des moins-valides. Malgré un accès parfois limité et une inquiétude légitime à l encontre d une surveillance potentielle, les moinsvalides sont en mesure d édifier des récits de vie qui reflètent l expérience discontinue et irrégulière de corps affectés par une détérioration des sens et de la mobilité, de paralysie spasmodique, de douleurs chroniques et de fatigue. De tels récits résistent à la narration basée sur des attentes irréalistes de résolution et de guérison, et pour ceux en mesure d aller au-delà de l architecture préfabriquée des plateformes de blog populaires, le journal en ligne peut permettre de contourner le déclin physique accentué par une organisation chronologique en faveur d une organisation topique qui préserve l intégrité du narrateur en tant qu acteur à part entière de la vie quotidienne. To refer to this article : Elizabeth Grubgeld, Disability Life Writing and the Onlinde Diary, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden (eds.), The Writer s Diary. Generic Freedoms of a Writing Practice,

116 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

117 Interférences littéraires/literaire interferenties, 9, November 2012 Disability Life Writing and the Online Diary Life narratives of disability have often molded themselves into patterns observable within the literature, media, and popular discourse of specific cultures. Those patterns are in turn enforced by the demands of a publishing industry responsive to the expectations of readers. As a species of life narrative, the online diary can offer options for life writing that differ significantly from the models pervasive in traditional publication venues. Before discussing the new models made possible by the online diary, I will briefly address the relationship of blogging to the paper diary, questions of audience, and the ways conditions of production impact the blog s voice, content, and shape. 1. Blogging and the Diary Blogs can serve many functions: commentary on ideas or world events; gossip about celebrities and athletes; the self-promotion of public figures in media, politics, or sports; information and advice for those seeking help with financial problems, divorce, weight loss, or almost any other concern. The blog roll, generally placed to the side of one s own text leads readers to other blogs of common interest, potentially creating networks of information and even community. Some have suggested that the blog is primarily a place to look outward toward other websites or offline events rather than to introspectively review one s life. However, Susan Herring and others have countered that to define blogs in that way is to give undue emphasis to the types of blogs favored by well-educated and politically engaged adult men at the expense of more narrative and self-reflecting blogs often written by women and young adults. 1 My interest is in that latter sort of blogging as practiced by persons with disabilities. As a form of life writing, the blog s adaptation of diaristic features can provide significant narrative options for people who are disabled. The relationship between the diary and the blog as genres has been a subject of much discussion and controversy, and my objective is neither to review that scholarship nor to make yet another attempt at generic classification. However, because I am looking at blogs as online diaries, it is important to make some claims for their function as a diaristic form of autobiography. Blogs resemble diaries in a number of ways. As Madeline Sorapure has noted, The insistent presentness of the web the imperative to keep web sites updated parallels the diary s traditionally non-retrospective autobiographical form: a series of entries, each one dated 1. Susan C. Herring, Inna Kouper, Lois Ann Scheidt & Elijah L. Wright, Women and children last: The discursive construction of weblogs, in : Laura Gurak, Smiljana Antonijevic, Laurie Johnson, Ckancy Ratliff & Jessica Reyman (eds.), Into the Blogosphere: Rhetoric, Community, and Culture of Weblogs, University of Minnesota, 2004, [online], 117

118 Disability Life Writing and the Online Diary and rooted firmly in its present moment. 2 As she suggests, blogs are not static productions; the blog shapes itself through gradual accretion, with new entries supplanting the old. The old is rarely revised or altered in light of the new. Rather than giving the impression of a static point of narrative consciousness from which a story is told retrospectively, the blog and the diary foreground the voice s perpetual reemergence in ever-advancing points in time. Although certain themes or subject matters may dominate, the organization is nearly always resolutely chronological, even as the blog s structure may differ from traditional diaries in deemphasizing and obscuring the reader s apprehension of linear time or of its dominance as an organizational structure. 2. Readership and the Conditions of Production Like the diary, the blog occupies a nether space between private and public text, and this consideration is important in terms of both its form and its rhetoric. Philippe Lejeune has asserted that while the blog exists somewhere between diary and letter, its sense of audience is closer to the diarist s pursuit of an alter ego as reader. 3 The author of Wheelchair Dancer affirms this claim as she explains how blog creates a persona and a space for self-reflection: Oddly enough, she writes, this blogging persona is a useful place for me to check in with myself about such things. Tomorrow is my 5 year blogging anniversary. Hooray!! Wheelchair dancer was just a name I gave myself five years ago for a place where I recorded what I did and ranted about disability nastiness. Over time, though, I think the posts have revealed a strong and consistent personality. Only a small portion of my life and thoughts end up on this blog, but those that do reflect, for the most part, the person I would like to be. 4 The discovery of narrative voice becomes as important here as the recording of personal anecdotes that address incidents of discrimination or difficulty. Although some bloggers, like the author of Wheelchair Dancer, define the motive for writing as a predominantly self-reflective one, most disabled bloggers declare their purpose to be the dissemination of information or encouragement to others with similar impairments, educating those without those impairments, leaving a legacy for children or other loved ones, or registering their take on any number of religious, political, or social issues from a disabled perspective. Stephen Kuusisto writes in his introduction to a special issue on blogging in Disability Studies Quarterly: The web log is part notebook, part opinion magazine, half public speech, half the stuff of privacy. It is shrill, uninformed, sober, giddy, and in the right hands, a medium of inquiry. One thinks of Charles Dickens s description of the writer as being an ink stained wretch for like the dailiness of journalism, the blog demands constant attention: noteworthy bloggers often have hundreds, if not thousands of readers who expect fresh material each morning. In turn the blog allows for conversations between writer and reader as well 2. Madeline Sorapure, Screening Moments, Scrolling Lives: Diary Writing on the Web, in : Biography, 2003, 26, 1, Philippe Lejeune, Le moi électronique, [online], 4. Wheelchair Dancer, [online], All second references to this and other blogs will be indicated in the text by the blog title. 118

119 Elizabeth Grubgeld as offering a cyber space «agora» a very public space for argumentation, agreement, truth telling, and occasional lying. 5 If Kuusisto is correct, audience plays a greater part in the rhetoric of blogging than Lejeune recognizes. In a study of weblogs and guides to web blogging, Julie Rak concludes that many bloggers understand their medium as an outlet for unofficial writing that takes place outside professional publishing. It is designed to circumvent the traditional circuit of publishing between the writer, agent, editor, publisher, distributor, and seller. Rak continues, In the available guides to constructing blogs, bloggers are encouraged to see themselves as writers who want an audience and want to be part of a community, and who should be willing to forego certain aspects of anonymity and privacy in order to build readership. 6 Despite an audience that may in some cases be, as Lejeune proposes, no more than an alter ego, the blog acknowledges itself as a public document. Like a diary that has fallen into the wrong hands, the blog can be read by the wrong eyes, and fear of an adversarial audience can affect some content and approach. Sarah Lewthwaite, a researcher on disability and media at Nottingham, addresses the problematic reality that employers and those who monitor disability allowances for housing and care assistance can, and do, examine open-access web writings such as Facebook posting (or potentially blogging) in an effort to catch the imposters. She writes : Facebook interactions known to be private and frivolous, have become caught up in a legal and corporate project to define how much disability is required to qualify as disabled.any number of assumptions about what constitutes a disability are enacted. More importantly, an underlying concern can be perceived regarding the force with which the boundaries are decided without reflection. I would argue that these moves discipline disabled people. In this way, disabled people must perform a strictly defined role. The abilities of a disabled person are rendered suspect there is no room for grey areas, i.e. the complexity and diversity of impairments that exist in day to day life. 7 Not only does the threat of surveillance potentially inhibit efforts at textual self-representation but, as Lethwaite astutely points out, narrows what that representation might be. Writing about the body allows whoever is reading into an intimate space, and although some strangers could do damage to those on whose blogs they lurk, other strangers may be more welcome as readers than those with whom the blogger shares a relationship offline. Because of her quadriplegic partner s need for greater privacy, a blogger who is herself blind and hearing impaired moved her site to an undisclosed address available only to strangers and only on request. She explains : About a year and a half ago, D and I had a big argument that resulted in a contract. One of the stipulations on the contract was that I would move the 5. Stephen Kuusisto, A Roundtable on Disability Blogging, in: Disability Studies Quarterly, 2007, 27, 1-2, [online], 6. Julie Rak, The Digital Queer: Weblogs and Internet Identity, in: Biography, 2005, 28, 1, Sarah Lewthwaite, 32 Days Remaining, [online], com/2011/02/01/who-is-researching-disability-in-facebook. 119

120 Disability Life Writing and the Online Diary blog and go anonymous. So, we re moving. Soon. And if you want, I ll take you with me. I will pretty much take anyone with me that I don t know in real life. If you do know me in real life, don t be offended. It isn t you, it s me. Or it is D and his family. It is just that I have to draw the line somewhere and that seems like the easiest criteria to go by. If you are a close friend, don t worry, I ll get to you eventually. You probably know everything I write about anyway. 8 She addresses a mixed readership in this remark, but to announce her imminent move into the sequestered space of a traditional diary, although in this case her future readers will not be the family members or close friends privy to the diary in prior times but the nameless strangers who follow the narrated life of another nameless stranger. Although concerns for privacy or the expressed desire to create particular kinds of virtual community could thus restrict what is written and how, blogging nevertheless allows more possibility that readers hear voices that differ from those finding a venue within more traditional media. Just as anyone with a writing implement and an inscribable surface can compose a diary, with some literacy skills and an accessible computer and internet connection, anyone can write a blog. Its capacity to engage a wide readership requires no editorial approval or publisher s agreement, nor any necessary conformity to certain accepted arcs of plot, levels or types of language, subject matter, or modes of voice. Blogging has allowed a greater participation in life writing by those of limited income or without much formal education, as well as those who are isolated due to a lack of appropriate housing, transportation, or employment. The vlog, or video blog has likewise become a tool for communication and expression among Deaf and other users of signed languages, as the podcast has similarly function for blind and vision-impaired people. Still, despite the proliferation of increasingly lightweight and relatively inexpensive technology, some potential writers remain off the grid, a descriptor I use metaphorically but which has origins as the description of a household without electrical power or utilities like water or gas, usually because of poverty, geographic isolation, or both. Many recent studies have examined precisely who is off the grid of the internet and why, and the barriers are unsurprising: class, age, geography, and frequently disability not only because of inaccessible technology but because people with disabilities are much more likely to live with reduced incomes or in institutions than non-disabled individuals. Many of the blog sites that present fewer difficulties to the novice blogger, like BlogSpot, are also restrictive in design, provide little alternative to a chronological organization, diminish graphic possibilities, and relegate hypertext to a few links between portions of conventional text. People with less technological education or financial resources are more likely to depend upon the free and ready-to-use sites, suggesting that again, economic considerations are as critical to a analysis of blogging as to more traditional published forms of life writing: with few exceptions, the disabled lives reflected by the more structurally innovative blogs are those with more mobility, income, independence, and education than the norm. The structure of the online medium inevitably shapes the blog in design, voice, and even content. As the size of the pages allotted and the instrument for writing pencil, fountain pen, keyboard, or voice-recognition software affects the 8. Twinkle Little Star, [online], < 120

121 Elizabeth Grubgeld paper diary, so do the dimensions and features of the hosting site. It is partly for this reason that I am entirely bypassing a discussion of Facebook. With its enforced word limits and resolutely cheerful affect, it is much too much the controlled product of its design features to share in the relative freedom of the diary or the blog. The nature of the writer s disability is yet another crucial factor in shaping the blog s voice, structure, and content. The actress and dancer who writes the blog Wheelchair Dancer raises the tantalizing question of whether the text is affected by the specific conditions of impairment. She writes: When I am looking at the work of other (identified or known to me) disabled people, I eventually find myself wondering about mechanics and logistics. Even if I don t know the person, the content of the blog often allows me insight into an individual s body. I then start to imagine the presence and influence of that body in the text. Was voice recognition involved? How did they tame their Dragon [A voice-activated word processing program]? Did they touch type? Is there a facilitator invisibly present? The disabled body, as Tobin Siebers remarks, changes the process of representation itself Tongues touch-type letters home to Mom and Dad. Feet wash the breakfast dishes. Mouths sign autographs. Different bodies require and create new modes of representation Structures of Representation Thus far, I have asked whether audience, access, the mechanics of production, and even the body of the writer bear influence on the shape of the online diary. A disabled blogger must also negotiate expectations about the structure of disability stories; it is here that I may turn my attention to the narrative models that shape how disabled lives are imagined and represented, as well as the ways blogging in practice both implicitly and explicitly produces new models. The diaristic architecture of the blog encourages significant variations on some of the most common arcs of narrative. In his landmark study of illness and disability narratives, The Wounded Storyteller, Arthur Frank creates a taxonomy of the narrative patterns ubiquitous in the stories of illness and disability. His own discussion is both nuanced and flexible, but in what is by necessity a brief and much oversimplified summary, these story arcs may be described in four groupings. The restitution narrative positions as its primary agent the medical profession (or God or a nondisabled helper) and its plotline requires recovery or death; accordingly, we see an abundance of films and books about illness but not necessarily the enduring and often unchanging condition of disability. The chaos narrative presents a tale interrupted, repetitive, circular, and lacking agency. Words suggest its rawness, Frank writes, but that wound is as much of the body, its insults, agonies, and losses, that words necessarily fail. 10 Narrative position is fragmented: chaos stories remain the sufferer s own story, but the suffering is too great for a self to be told. 11 In what Frank calls the quest 9. Tobin Siebers, Disability Theory: From Social Constructionism to the New Realism of the Body, in : American Literary History, 2001, 13, 4, Arthur Frank, The Wounded Storyteller: Body, Illness, and Ethics, Chicago, The University of Chicago Press, 1995, Ibid.,

122 Disability Life Writing and the Online Diary narrative, the speaker writes from position of action, seeking an ethical stance from which to achieve a moral humanity that works out what role that life story will have in the lives of others, what difference its witness will make. 12 The quest might be highly individualistic or, in the fourth pattern he identifies, it may lead to a recognition of wider purpose and other-directedness as an act as testimony. Although many of the autobiographies by disabled people published in the last two decades provide not only variations but direct refutations of the more limiting arcs of plot, for the most part, stories of illness and disability draw from these four general patterns. More often than not, popular renditions of a disabled life feature recovery or death at the conclusion or are private quests in which the disabled person achieves some goal, often the written word, with the assistance of medicine and a teacher, parent, or other nondisabled helper. What happens to these structural arcs of narrative when disabled writers take to the web for the purposes of self-representation? The author of The Blind Bookworm Blog, Alicia Verlager, discusses her own practice: The more I blogged about my personal experiences, the more it felt as if my blog was a point of confrontation between the stories I wanted to tell about myself, and the stories other people, including traditional media producers, wanted to tell about me. Blogging has offered me the motivation to develop my own voice, both as a writer and as an individual. Voice as both a personal form of expression and an active mode of speaking has always been a focus of my blog. In other words, my blog has emerged as a way of creating revisionist disability stories. 13 To produce and to understand revisionary narratives, structural expectations about narratives must be themselves revised. While many such blogs primarily serve as the basis for small essays on current issues (whether directly related to disability or not), others are predominantly narrative and attempt to chronicle a life enacted. Yet characteristics of the writer s bodily experience may render a long and fully integrative story difficult, if not impossible. A small entry, left unrevised and superseded by a newer one, is more physically feasible for someone who may have limited experience in writing or even access to a computer, or whose writing efforts are circumvented by pain, spasticity, or other problems that discourage longer narrative or discursive units within a text. In Wheelchair Princess, for instance, Emma Crees explains that: much as I had wanted to keep that diary and write in it all my secrets, like any other teenage girl, my inability to physically write more than a few entries meant I couldn t express all I wanted. Then in 2000 when I learnt about online diaries, it was a way for that 18 year old to fulfill a long held dream and give one in the eye to her disability. It s more than that now, and although I have tried several times to give up, I ve always come back. 14 In conjunction with its still evolving democratic potential, the diaristic aspects of blogging reflect and the daily, uneven quality of living with pain, weakness, or ever- 12. Ibid., Alicia Verlager, The Radical Nature of Telling Stories Through Blogging, in : Disability Studies Quarterly, 2007, 27, 1-2, [online], <www.dsq-sds.org/>. 14. Emma Crees, A Roundtable on Disability Blogging, in : Disability Studies Quarterly, 2007, 27, 1-2, [online], <www.dsq-sds.org/>. 122

123 Elizabeth Grubgeld changing symptoms. Although articulating this dailiness in ways that other narrative forms rarely can, such blogs can also create a persona who perceives a lack of integrative selfhood or emplotment within the story of his or her life, giving credence to Philippe Lejeune s question notre moi, notre intimité ne sont-ils pas façonnés par les moyens d expression et de communication? 15 Many disability blogs are records of symptoms and various therapies, diaries of surgeries and medicines; interactions with doctors, social workers, insurance company staff, and other representatives of the institutions with whom most disabled people must constantly interact. After pages that detail symptoms and treatments for her generalized dystonia, the author of Dystonia Diary remarks, Anyway, I m starting to ramble. I m tired. Hopefully I ll have something more coherent to say next time. 16 Her posts have not rambled; in fact, they are unremarkably uniform. They accurately capture the ongoing necessity for recording symptoms, treatments, and responses, while also articulating the daily bodily self-evaluation that certain kinds of disability require. Yet the author of Dystonia Diary clearly feels that she should be saying more, perhaps a narrative more plotted or comments more philosophical, or at least analytical. Ashley, the author of two blogs about living with a neurological disease that causes chronic pain, also wishes to write self-reflectively and with interest. At several points she laments the way fatigue hampers her ability to write more: Before I begin the post, an update. The last little bit has been pretty rough. My sleep schedule has gone totally out of whack, my CRPS has been flaring like it never has before and I ve just been plain exhausted. After trying to get done what I need to in a day, by the time I m ready to blog I don t have the energy to do it coherently and I wont subject y all to my incoherent ramblings that I wouldn t even remember the next day (yea, the memory loss has been kicking my arse too). 17 Most disability bloggers do not write every day because their bodies get in the way. Twitter, with its brief update space sometimes substitutes. The mere recording of events, while giving shape to the formless experience of pain, seems not entirely satisfactory to the many disabled bloggers who provide meta-commentary on their entries, although such records challenge the reader to enter the world of the writer rather than confining the narrative, and the narrative voice, to patterns of experience more familiar and more palatable to readers with conventional expectations. Ashley also has other qualms about the diaristic record of symptoms and treatments. After a long absence from the blog, she explains: I know I seriously neglected this blog. But I found as I got worse that after living through each day, I didn t want to relive it again to write a blog entry. That has changed. I finally have a diagnosis I ve been trying to learn as much as I can, but am having a hard time finding personal experiences. So that is what this blog is going to turn in to. I want others to be able to read my experiences as I go through the process.i want to update this blog more. I really do. I have 17 saved entries that I never finished. Why? Because I get halfway through and think no one wants to read this! With CRPS [Complex Regional 15. Philippe Lejeune, Cher écran..., in: Journal Personnel, Ordinateur, Internet, Paris, Seuil, 2000, Dystonia Diary, [online], <http://dystoniadiary.blogspot.com/>. 17. The CRPS Girl: One Girl Living with Complex Regional Pain Syndrome, [online], <http://thecrpsgirl.blogspot.com/2011/01/this-is-all-real.html/>. 123

124 Disability Life Writing and the Online Diary Pain Syndrome], the bad days outweigh the good sometimes and as someone who has an obsessive need to put a positive spin on things, that gives me little writing material. But this isn t supposed to be a blog about just the good side of CRPS. It is about the entire thing. The downs as well as the ups. So, to catch everyone up to today. I have continued to get worse. She has reworked the silence of pain and its expression in chaos narrative through the rhythm of interruption that is her life, including the interruption from posting in her blog. But like the author of Dystonia Diary, Ashley would like to say more about her life for the sake of others with the same condition who may be reading. Writing about the bad days is also to relive their trauma, and as contemporary research into trauma narrative has taught us, merely reciting trauma may do little to alleviate it and in fact may compound it by adding on another layer of trauma through the experience of articulation, and again in repeating that articulation through rereading what one has written or repeating what one has said. 18 At the same time, a falsely cheerful record of experience would reinscribe the inauthentic figure of the plucky cripple, as the Irish writer Christy Brown once derisively characterized the persona of his first autobiography. 19 And so, Ashley ends her post with that which speaks to the reality of her moment in time: to to catch everyone up to today, I have continued to get worse. Although some disabilities are fairly static in their symptoms and may cause no added impairments beyond temporary side effects of medicines or occasional curable infections, some, like Ashley s are degenerative. The arc of plot is a kind of reverse quest it moves from initial strength and mobility to decreasing control and in some cases, premature death. However, a blog format allows for flexible possibilities of organization that can provide alternatives to the bad end of the restitution plot, in which things have continued to get worse until the story ends with death. To draw again from Madeline Sorapure: Representing the self in a database form creating and coding information about oneself, populating a database that readers subsequently query develops and reflects a sense of identity as constituted by fragments and segments, each of which is separately meaningful and equally significant. In an online diary, pieces of information about the self may be brought together in different configurations, signifying multiple and shifting ways of understanding the self. Although a print diary is also structured like a database of entries, the self-representation it contains appears to be more continuous and unified by virtue of its being chronologically continuous, bound together in a book or notebook, and read linearly. For online diarists, writing on the computer and publishing on the network, the database form more thoroughly infuses selfrepresentation. 20 Eric Doran s Not Going Quietly explores life with the degenerative disease Friedreich s Ataxia in an inventive format that exhibits one of the most striking instances of a structural recasting of the narrative of decline. 21 In Not Going Quietly, the database 18. See for example, Eija Harjula and Timo Heiskanen, Trauma Lives in Speech: The Rhythm of Speech Breaks, Words Disappear, A Hole is Torn in Speech, in : International Forum of Psychoanalysis, 2002, 11, 3, Cited in Jennie Morris, Pride against Prejudice: Transforming Attitudes toward Disability, Philadelphia, New Society, 1991, Sorapure, Eric Doran, Not Going Quietly, [online], <http://www.notgoingquietly.com/>. 124

125 Elizabet Grubgeld form includes a what s new category in its contents box that allows a reader to join Eric Doran at his most recent posting; but because he was able to have a website designed specifically for him and is thus not dependent on the rigid format of something like BlogSpot, his entries are not dated, nor do they appear in the order of posting. Instead, the inner world of his blog is entered through key words listed on contents box to the side of the text. Such an index is typical of blogs, but its exclusivity as the sole means to entrance is very unusual. These tags allow him to move out of a linear storytelling into a more lateral arrangement of interests and experiences. This feature is almost impossible to replicate in a printed format, unless the entries were revised and reorganized once the diary were concluded. The blog itself undoes the deterministic textual dominance of an illness s progression or a body s degeneration. Unlike most paper diaries, Not Going Quietly may be entered at any point without the reader having a sense of skipping the beginning; structurally, it has no beginning, middle, or end. The motion toward death is circumvented narratalogically by the topical and spatial arrangement. By means of this non-chronological table of contents, Doran can organize his textual self according to the many places he s travelled rather than the relentless deterioration of muscular control that is symptomatic of his disease. He is able to recreate himself as a witty and tough-minded world traveler to Egypt, South Africa, India, and the wilds of Manhattan, as well as a man with strong views on politics, religion, and other matters. In sum, the blog offers alternatives to conventional representations of disability experience through its ability to negotiate public writing while maintaining authorial privacy and an insistence on the daily that undermines conventional disability emplotment and gives voice to particular embodied experiences. For those able to move beyond the prefabricated architecture of popular blogging platforms, the online diary can, as in the case of Not Going Quietly, circumvent chronological organization in favor of a topical organization that maintains the speaker s integrity as an ongoing participant in the life of the world. And to both use a genre and to adapt it, to both speak within inherited forms of narrative and to adjust them is to participate in what Shirley Neuman calls a dialectic between the subject as acted upon and produced by social discourse and the subject as acting change social discourse and, therefore, its own subject position 22, thus establishing agency and voice within narratives that speak both of and through the body s experience. Elizabeth Grubgeld Oklahoma State University 22. Shirley Neuman, Autobiography: From Different Poetics to a Poetics of Difference, in : Marlene Kadar (ed.), Essays on Life Writing: From Genre to Critical Practice, Toronto, University of Toronto Press, 1992, 223. Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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127 ISSN : Audrey Louckx The Freedom Writers Diary An Example of Testimonial Texts of Social Empowerment Abstract Presented as a collection of diary entries by at risk students from Wilson High School in Long Beach, California, The Freedom Writers Diary demonstrates the subversive nature of diary writing which allows voiceless minorities to express their social distress. As it illustrates a new literary and editorial development in contemporary American culture, the book is part of what I call testimonial texts of social empowerment. Testimonies, the protean text par excellence, have come to be part of the American cultural and literary scene by appropriating different literary genres to which they append their specificity and struggle for social awareness. In the Freedom Writers case, which I will analyze, the diary, which here represents the choral cry of a minority craving for social recognition, challenges its reader to a reassessment of the diarist, his text and the reading it should induce. Résumé Recueil d instants intimes empruntés à la vie (et aux textes) d élèves «à problèmes» d une école californienne, le Freedom Writers Diary prouve à quel point le journal intime peut apparaître comme un genre subversif offrant aux sans-voix une possibilité d exprimer un malaise social trop longtemps ignoré par leurs contemporains. Exemple symptomatique d une mouvance littéraire de la culture contemporaine aux États-Unis, il s inscrit dans le genre de ce que je nomme textes testimoniaux visant un empowerment social (Testimonial Texts of Social Empowerment). Le témoignage entre dans la littérature et la culture états-uniennes contemporaines par le biais d une appropriation de différents genres littéraires, leur accolant à la fois sa spécificité propre et son dessein de révolution sociale. Dans le cas que je me propose d analyser, le journal intime, se faisant porte-parole d une collectivité minoritaire cherchant une reconnaissance sociale, pousse le lecteur à une réévaluation du diariste, de son texte et de la lecture qu il doit en faire. To refer to this article : Audrey Louckx, The Freedom Writers Diary. An example of Testimonial Texts of Social Empowerment, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9, Matthieu Sergier & Sonja Vanderlinden (eds.), The Writer s Diary. Generic Freedoms of a Writing Practice,

128 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

129 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 The Freedom Writers Diary An Example of Testimonial Texts of Social Empowerment Fall 1994, Woodrow Wilson High School in Long Beach California, in the midst of the LA riots, racial violence is at its highest. Young English teacher Erin Gruwell, hoping to gain her credentials, enters room 203 in which she is faced with a group of at risk, unteachable 1 students. These teenagers living in the hood are each day bused in 2 to the preppy environment of Wilson High in the name of integration policies. A true idealist, Erin Gruwell believes in the legitimacy of such policies and wishes to follow her meticulously planned lessons 3 to the letter. She quickly realizes that her students instinctively reproduce within the classroom the segregated environment they live in. The students regard school as either an alternative to rehab and even boot camp or some kind of societal dead end for them to endure in order to survive longer, even remotely. Yet, a pivotal event is to change Gruwell s and her students lives forever. When Gruwell intercepts a racial caricature circulating the classroom, she [goes] ballistic. 4 Comparing the sketch to Holocaust propaganda, she hopes to eventually open her students eyes on their contemptible racial hatred. To her amazement, she only reaps up puzzled looks. None of her students knows what the Holocaust is, though most of them have already been shot at. Gruwell instantly decides to make tolerance the core of [her] curriculum. 5 She offers each of her students a notebook and prompts them to write one page a day: Everyone has their own story. And it is important to tell your story, even to yourself. 6 These events are the birth of the Freedom Writers Diary. In this paper, I wish to propose a generic approach of the Freedom Writers text. Though it displays the characteristics Alain Girard assigns to literary diaries, the Freedom Writer s work can also be attached to a renewed use of testimonial literature in contemporary American culture. Illustrating a new literary and editorial development, these testimonials seek to raise public awareness on situations of social injustice through the disclosure of the witnesses first-hand experience of discrimination. Several collections of testimonials published over the last two 1. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary. Broadway Books, New York, 1999, A reference is made here to the specific integration policies according to which students from racial minorities are driven by bus from their underprivileged neighborhoods to previously predominantly white schools. 3. Ibid., Ibid., Ibidem. 6. Quote extracted from Richard Lagravanese s 2007 movie Freedom Writers, United States of America. 129

130 The Freedom Writer s Diary decades on miscellaneous subjects share a fervent and earnest social project. Their editors and authors consider writing as a genuine way to act within the urgency of a situation of social injustice. I define these texts as follows: collections of narratives in any written form (including transcriptions of oral testimonies) of painful episodes of life experience involving a perception of injustice by their narrator. The subjects through their narration are posited as witnesses portraying their experience as members of a collectivity undergoing a situation of social injustice. That collectivity is presented as a social minority, that is, a community in a situation of inferiority and most probably subordination. The witnesses are urged to narrate in the hope to denounce and exorcize that present oppressive condition, leading to their own both social and psychological empowerment and that of the collectivity as a whole. The witnesses narration, although telling first and foremost a personal story and serving personal goals through self-disclosure, is part of a project carried out in order to induce readers to engage in restoring social justice. In the case of the Freedom Writers, the format of the diary is then perceived as going against basic assumptions about the genre of the diary. The diary, a private, intimate, even sometimes secret activity, is adopted as a means to spread a social message and call for action. As I will demonstrate in this paper, testimony, the protean text par excellence, comes to be part of the American cultural and literary scene by appropriating different literary genres to which it appends its specificity and struggle for social awareness. In the case of the Freedom Writers, it is the form of the diary which serves as a cultural springboard for racial minorities to express their distress. The text thus emphasizes its expressive or rather perlocutionary function as derived from and supported by its formal characteristics. I will begin by presenting the Freedom Writers text through the lens of Girard s consideration of the external (formal) characteristics of the diary, calling for theoretical remarks from other scholars like Françoise Simonet-Tenant, Philippe Lejeune, Patricia Meyer Spacks or Sébastien Hubier to clarify the possible discrepancies between diaries and testimonies. I wish then to approach the functional aspects of the text, notably through the notion of journals as an educational practice, and explain what can be labeled a generic shift displayed through the different entries of the Freedom Writers Diary. Through a description of Kimberly Nance s delineation of Latin- American Testimonio, I wish to argue that authenticity, which is developed through sincere and direct descriptions of the situation of social injustice, 7 is at the core of the testimonials capacity for gaining their readers commitment through the impact of empathy. As authenticity is often considered an intrinsic characteristic of diary writing, the process of the generic shift works so as to put in the foreground the functional (perlocutionary) power of some of the formal characteristics testimonials are borrowing from the genre they are assimilating. I will finish with remarks on the editing and publishing processes which gave birth to the Freedom writers Diary, as they will allow me to expose the actual implementation of the generic shift within the text and its consequences for reception. 7. Nance s own term is «situation of suffering». Kimberly A. Nance, Can Literature Promote Justice? Trauma Narrative and Social Action in Latin American Testimonio, Nashville, Vanderbilt University Press, 2006,

131 Audrey Louckx 1. Diary In the proceedings of the 1975 Conference on the Journal Intime in Grenoble, the interveners, who were engaged in a debate on the possible definition of this new literary genre, insisted on the fact that it had to be defined according to its form rather than according to its content which, as it carries the private premises of the genre, is likely to be highly extensive. Form, then, that is the dated format and function the recurrent daily process of recording are the journal s founding characteristics. Philippe Lejeune in his work Cher Cahier Témoignages sur le journal personnel contends that the habit of journal keeping, and more precisely when one considers its intimate variation, can be defined not by its content but by its function, whether considered as an objective (recording facts) or a subjective (commenting feelings) practice. 8 The Freedom Writers Diary apart from its title displays several formal features of the genre. Though Alain Girard 9 focuses on literary journals in his work Le Journal intime, he proposes a list of specific external defining characteristics which allows first a formal and second a functional approach to the Freedom Writers text Diaries are a day by day practice Interestingly, Girard considers this characteristic as the most obvious and the less contentious one. 10 As Françoise Simonet-Tenant remarked in her contribution to the Conference Le Journal d écrivain, 11 the diary s correlation to time is expressed through its dated format; the entries follow a daily temporal logic. Yet, it might be objected that in the case of the Freedom Writers Diary the day by day format is not totally and overtly respected. This is due both to its choral form and to its publication: the editing process implied selecting entries from the different diaries allowing all of the students voices to be heard. The entries, though chronologically organized, are not dated and consequently do not always seem to follow the day by day rationale. Nevertheless, when reading more thoroughly specific entries, it is possible to unfailingly recreate the necessary temporal logic, in spite of the fact that the reader hears different voices: [Diary 114] I was very enthused and ready for the trip [to New York], so I decided to call my father and explain that I was leaving tomorrow. 12 [Diary 116] The first night in New York was exciting. We arrived and all I could think about was bumping into somebody famous. 13 The diaries, here, present the logical course of events when describing a journey. Even though the figure of the author is multiplied in a choir of voices, the temporal day-to-day 8. This is the disctinction between what Lejeune calls carnet de bord and journal intime in Cahier de Sémiotique Textuelle, 17, Philippe Lejeune (ed.), La Pratique du Journal Personnel : Enquête, 1990, 54. All quotes from Lejeune are my translation. 9. All the following quotes from Girard are my translation. 10. Alain Girard, Le Journal intime, Paris, Presses Universitaires de France, 1963, 2 nd edition 1986, All the remarks are taken from Françoise Simonet-Tenant s presentation, «Lettres et journal personnel: rivalité ou complémentarité?», during the conference Le Journal d écrivain : Enjeux et mutations d un genre hybride, Université Catholique de Louvain, May 2011, my transposition in English (see, in this special issue, Simonet-Tenant s article : pages 59-72). 12. Erin Gruwell and The Freedom Writers, The Freedom Writer s Diary, Ibid.,

132 The Freedom Writer s Diary form is carefully respected in order to re-create a necessary temporal atmosphere of dailiness Narration is governed by the pronoun I Girard considers the author figure as both the center of observation and the center of convergence 15 within the text. Once again, in the case of the Freedom Writers Diary, this ubiquitous characteristic seems to be stretched beyond its usual boundaries. Where Girard and all other theoreticians see the author figure, the actual persona, as the defining and converging center of the diary, here the pronoun I comes to fulfill that same pervasive function. In literary journals in their usual form, the person writing appears as the actual unique center of the text speaking through the pronoun I. Here, the pronoun itself becomes the center allowing a plurality of voices to converge on one specific message to be conveyed. The voice in each entry is a very different one but all of them are leveled out by the use of one unique pronoun encompassing gender and racial differences, identical even though always projecting a defined specific identity. This use of one same pronoun aims at emphasizing the universality of the experience presented in each entry Observation has to be focused on the writer 16 Since diaries are labeled intimate in the French language, Girard contends that texts must concentrate on the author s private life. Intimacy which apparently needs to be at the heart of the diary is notably expressed through ordinary dailiness as contend Patricia Meyer Spacks and Jennifer Sinor. 17 Jennifer Sinor, in her article, offers to read the ordinary diary, that is a diary that seems boring, barren and plain, 18 a diary which foregrounds dailiness [as] the act of writing in the days rather than of the days [ ] and forces the reader into the immediate present. 19 Such a remark echoes the idea that the diary is a writing of the here and now. By the same token, Spacks distinguishes three possible forms of the diary based on their content and the delight they might offer to the reader. The first two seem obviously delightful either because they tell a compelling story (she mentions Boswell as an example) or because they offer spicy revelations (Pepy s diary). Yet, the third category, which she names commonplace diaries, contain[s] no obvious revelations and tell[s] no clear story [ ] [but] can also offer delight to an imaginative reader. 20 For Spacks, the commonplace diary epitomizes the most obvious appeal of diaries, 14. Patricia Meyer-Spacks, How to Read a Diary? -Joint Meeting of the Academy and the Boston Athenaeum, in; Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences, Boston, American Academy of Art and Sciences, 2003, 56, 4, Alain Girard, Le Journal intime, Though Girard considers this characteristic as being part of the diary format, the limit between form, content and function will appear here as being blurred as some other scholars consider intimacy to be part of the content of the diary entries and their possible function as delightful readings. 17. Girard also mentions the necessity of dailiness when considering the familiarity of the relationship into which the author and the reader enter. 18. Jennifer Sinor, Reading the Ordinary Diary, in: Rhetoric Review, 2002, 21, 2, Ibidem, Emphasis in the original. 20. Patricia Meyer-Spacks, How to Read a Diary?,

133 Audrey Louckx [ ] that of metaphorically looking over someone s shoulder. 21 She likens the process to the tendency people may have of listen[ing] to fragments of other people s conversations in restaurants. 22 In these cases, the story depends more on the reader than on the writer, though the reader would not be in a position to construct it without the writer s clues. 23 According to Spacks, this is the real and peculiar sense of intimacy that a diary may offer to its reader, sharing the trivia of the everyday 24 allows the reader to feel in touch with the writer and to share his or her experience. She insists that this might be the real reason which drives the audience to read diaries, more or less imaginatively sharing experiences, 25 feeling reassur[ed] about the contours of that humanity we share with people from other times and spaces. 26 In the case of the Freedom Writers Diary, this notion of the ordinary or the commonplace defining intimacy is overwhelmingly present. Yet, the ordinary seems to always be on the verge of what might be called the extra-ordinary at least in the etymological sense of the term describing situations out of the ordinary, outside the normal course of events. 27 Though the readers may have the expectation of sharing the experience of seemingly ordinary kids from a college in Long Beach, California through their story [and] their words, 28 they rapidly realize that these kids live extra-ordinary lives: Dear Diary, For many it s the start of a new day, but for me, it s the continuation of a nightmare. Every day before I leave my mom me percina with the sign of the cross, praying that I come home safely. [ ] I m fourteen and people think I should be scared because I m surrounded by violence, but around here it s an everyday thing. The first thing I see when I get off the bus is graffiti on walls, beer bottles filling trashcans, empty cigarette packs, and syringes. On the way home, I get chased mostly by older fools with bats and knives. I try going different ways but they always notice me and chase me away. 29 Nevertheless, the Freedom Writers project is unmistakably to insist on the ordinary or commonplace status the dailiness the extra-ordinary has come to acquire. Although this design is directly linked to the testimonial status of their text and its belonging to the genre of testimonial texts of social empowerment, the form of the diary seems most appropriate, since, as Sinor mentions, dailiness [ ] is the single quality that marks the diary as a distinct form of writing. 30 Exposing their daily involvement with extra-ordinary events is essential for the Freedom Writers since their purpose is to insist on the necessity for this situation to change. Such a project is achieved through the diary s repetitive format which efficiently emphasizes the need for change. Moreover, Spacks assumption that dailiness allows for a reassurance about the contours of our 21. Ibid., Ibid., Ibidem, my emphasis. 24. Ibid., Ibid., Ibid., Oxford Dictionary of English, London, Oxford University Press, Second Edition Revised 2006, Freedom Writers Motto. 29. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary, Jennifer Sinor, art.cit.,

134 The Freedom Writer s Diary shared humanity is of undeniable significance both to the students themselves though experiencing extra-ordinary events they realize that they are human beings as anybody else, hence susceptible to hope and act for change and to the readers inducing a necessary empathy for the authors and responsibility in the process of change. However, this dailiness is sometimes closely intertwined with larger events, events which have come to be part of the whole nation s and possibly the world s daily life. Girard contends that journals concentrate on the author s private life, but he adds that if larger events are to be mentioned, it would be done through the specific prism of the author s place or role in these events. Yet, Girard remarks that trying to escape time is also a characteristic of diary writing and an enduring need of human beings ; it is a function of writing to help men record what seems to deserve remembrance. Stricken by a fact, they write it down, so that memory won t lose its trail. 31 And Françoise Simonet-Tenant agrees, insisting that copying letters in a diary is symptomatic of a distinction of what is going to become the momentous. 32 By the same token, Sébastien Hubier, in his work Littératures Intimes: les expressions du moi, de l autobiographie à l autofiction, observes that personal changes, wich he considers to be at the heart of the diary practice, are part of contemporary historical changes. Larger events are consistently mentioned in the different entries of the Freedom Writers Diary, yet, as Girard advocates, these are always presented through the very specific point of view of the authors and the possible repercussions the event may have on their life. Dear Diary, Everybody was talking about Proposition 187 and the planned walkout in school today.[ ] If it passes, the government can take away health care benefits and any other public program, like school, to all illegal immigrants. I m scared because it will personally affect my family, since my mom came here illegally. 33 The presence of contemporary historical, larger events within the text fulfills two specific purposes in the case of the Freedom Writers Diary. These larger events first serve as direct links to the actual spatiotemporal context in which the journal has been written. The delineation of historical events is part of the characterization of the diary as it allows both to place the text within history and to distinguish what the author wishes to remember. Secondly, the presence of these events reinforces the contextualization of the situation of social injustice the Freedom Writers seek to denounce. Each of these events is directly linked to their contemporary social controversies (all of them questioning the very notion of justice itself) O.J. Simpson s trial, Proposition 187, the 1995 Oklahoma City Bombing, the L.A. riots. By exposing their considerations on such issues, the students aim is not solely to show that these events are part of the memorable but also that their daily grievances over social injustice and racial violence need, for everybody s sake, to be directly addressed. 31. Ibid., Op. cit. 33. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary,

135 Audrey Louckx 1.4. Diaries are a private activity [I]n the narrowest sense of the term, 34 Girard adds. Diaries are, at least in their primary form, not meant for an audience. They are to be considered as a dialogue with the self, as what Françoise Simonet-Tenant calls a sound box for the soul ; 35 the author doesn t acknowledge the presence of the other. Many theoreticians seem to disagree with Girard s rather controversial point of view. Philippe Lejeune proposes communication as one of the major functions of the diary in La Pratique du journal personnel. Hubier acknowledges this communicational practice insisting that sometimes the diary itself becomes the author s addressee, because through the diary, the writer seeks to overcome a loneliness which is both a source of suffering and a source of knowledge. 36 Françoise Simonet-Tenant adds that talking to one s journal is akin to talking to oneself. This intrinsic and seemingly necessary communicational function of the diary is developed by Pierre Hébert in his study about the different narratees of the journal. These narratees design[ing] the addressees lying in the text,[ ] which are radically different from the physical addressee [that is] the receiver 37 might be of two kinds, namely internal the narrator him or herself or external an addressee who is obviously condemned to virtuality. 38 The internal narratee, according to Hébert, might sometimes be the diary itself. And this practice seems to be quite extensive: Anne Frank and Zlata Filipovic epitomize both the necessary presence of the narratee and the communicational function of the journal by naming their diaries. In the case of The Freedom Writers, for whom Zlata and Anne are avowed leading examples, each entry begins by the same formula, as if the metaphor of the magical ritual mentioned by one of Lejeune s interviewees in Cher Cahier was here instantly making sense. Each voice is introduced by the same unchanging address Dear Diary as if, flouting gender, racial, social and age differences, the diary was the only place where people [could] hear [ ] [the writers ] voice[s] and [where] [their] opinions were never judged. 39 Likewise, Del Litto contends that the diary is not a dialogue between self and self, but between self and the other; there is an imaginary presence of the other within the diary. 40 Drawing on this observation, he adds that the expected step to follow would be publication in which the presence of the other is actually accepted. The figure of the other in the Freedom Writers Diary is central in a most unexpected way. Interestingly enough, the presence of the other that is to say the external narratee seems to become more and more vivid as the text and its nature evolve. Once again, the choral form of the work underlines the notion of otherness. The audience hears the voice of each author individually. I is the only pronoun through which narrators can talk. Yet, this I is in constant com- 34. Alain Girard, Le Journal intime, Art. cit. 36. Sébastien Hubier, Littératures intimes : Les expressions du moi, de l autobiographie à l autofiction, Paris, Armand Colin, 2003, p Pierre Hebert, «Les Narrataires du Journal Intime : L exemple de Lionel Groulx», in: The French Review, 2001, 59, 6, Ibid., quoting Rousset, Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary, Victor Del Litto, in: Le Journal intime et ses formes littéraires : Actes du colloque de septembre 1975, Paris, Centre d études Stendhaliennes, 1978,

136 The Freedom Writer s Diary munication, in a continuing dialogue with the I of the other writers. Several I s seem to converse within the whole text; some diaries actually answer to one another, offering several perspectives on one same event. Yet if I is to represent the self, the pronoun you is of course symptomatic of otherness. And it is through the evolving referents of the you pronoun that the actual generic and functional nature of the Freedom Writers text will progressively unravel. Where the you is first understood to represent the diary as an extension of the opening formula Dear Diary, [ ] I have about four hours before we land in LAX, so I m going to sit here and tell you a story 41 it rapidly comes to represent the reader himself: To illustrate this point, picture living in a small town filled with normal people, just like you. Every day, loaded trains come in, make their deliveries, and leave. Factories constantly bellow smoke. Then one day, you notice the trains aren t making simple deliveries anymore. And the factories aren t bellowing mere smoke. Would you rock the boat and speak out, or would you remain silent, as the people of Auschwitz did? 42 This quote might be considered as one of the breaking points in the diaristic nature of the text. Though the diary keeps the external form of a journal, it comes closer to the genre of the testimony not only acknowledging the presence of the other but also insistently calling for his or her collaboration The author does not deliver his book to the printer 43 Girard, though working exclusively on literary journals, observes nonetheless an evolution in publishing practices. Literary journals were first posthumously published, yet the tendecy evolved in the course of time which indicated a radical change in (the writers and editors ) point of view. 44 He insists that journals are published when minds are ripe to grasp the significance of the testimonies they display. They induce, then, a psychological transformation and the promotion of a collective realization of the individual s status in contemporary society. 45 Though Girard is here describing the crisis of the individual of the XIXth century, his remarks can easily be enlarged to broader considerations. The Freedom Writers Diary s purpose is to denounce situations of injustice which seem to be recurring in contemporary society. This exposure is only possible through circulation which obviously requires publishing. And it is through the testimonial capacity of the genre of the diary that the Freedom Writers denunciation is possible. By publishing their diary, the Freedom Writers not only engage in actual social struggle but also display a real confidence in their audience s capacity to realize the necessity and urgency of such a struggle. Such purposes carry out Girard s engagement regarding the capacity of diaries to promote collective realization. 41. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary, Ibid., 185, my emphasis. 43. Alain Girard, op.cit., Ibidem. 45. Ibid., XVII, my emphasis. 136

137 Audrey Louckx 1.6. Interiority is the dominant characteristic of the content of the diary Girard argues that in the case of intimate diaries, introversion takes over extraversion in the nature or the mind of the writer. 46 Further on in his description of the genre, he adds that diaries tend to intermingle universal tendencies [like] looking for one s identity in the twists and turns of a still cherished past, looking for one s identity in the complexities of life, [or] constructing one s personality in accordance with one s self representation. 47 And as Steve Rendall contends: the goal and at the same time the raison d être of the journal, its end-point and its beginning hypothesis is the creation and deployment of that entity writers call, depending on their philosophical convictions self or soul. 48 This quest for the self is even more fervent in the case of the Freedom Writers Diary. As adolescents, the authors are experiencing a crisis of the self which often sparks off the practice of journal keeping. Though theoreticians agree that journals might come into existence at any moment in life, both Lejeune and Girard seem to agree on the importance of Maurice Debesse s survey of carried out on the practice of journal writing among adolescents. Debesse declares that what seems to drive young individuals to the diary is its ease of use to express the inconvenience of adolescence. As Lejeune remarks [f]or me, as for most 20 th century adolescents, the diary is by definition anti-institutional, it is the place where one recovers and constructs one s identity against parents, against school, etc.. 49 This quest for a renewed, more assertive self is ever present through the entries of the Freedom Writers Diary. Though the first entries might give a rather gloomy impression of the students self-considerations, the teens rapidly seem to realize what the power of the written word 50 might offer them: Growing up, I always assumed I would either drop out of school or get pregnant. [ ] Like they say if you re born in the hood, you re bound to die in it. So when Ms G. kept saying that I could do anything, go anywhere, be anyone, [ ] I thought she was crazy. [ ] How did she expect me to go to college? After all, I live in the ghetto and my skin is brown. [ ] In class today, she made us do a speech about our future goals. [ ] I began to think that I could teach young girls like me that they too could be somebody. [ ] For the first time I realized that what people say about living in the ghetto and having brown skin doesn t have to apply to me. So when I got home I wrote this poem: They Say, I Say. 51 They say I m brown I say I m proud. They say I only know how to cook I say I know how to write a book So Don t judge me by the way I look. They say I m brown I say I m proud. They say I m not the future of this nation I say Stop giving me discrimination Instead I m gonna use my education To help build the human nation. 46. Ibid., Ibid., Steve Rendall, On Diaries, in: Rhetoric Review, 2002, 21, 2, Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles : enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Seuil, 1993, 19, my emphasis. 50. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary, Ibid.,

138 The Freedom Writer s Diary Through their writing, the students manage to grasp the evolution of their selfesteem and realize that self-respect goes hand in hand with empowerment and the possibility to go against society s prejudices and administrative authoritarian dead ends Diaries stretch over a significant time span Girard considers that a usually extroverted 52 man might come to keep a diary because of a specific emotional shock or crisis; the diary will then develop over a rather short period (whether for a few days or a few months). According to Girard the diary even if it doesn t cover life as a whole, endures and lingers with a rather great regularity. 53 Similarly, Steve Rendall, trying to answer the question of the continuity of the diaristic activity, insists on the fact that the only natural terminus 54 should be the death of the diarist. The diary cannot therefore, include its own end; it cannot conclude. 55 And quoting the last words of André Gide s journal, Rendall adds: there is no closing gesture, no attempt at summary or final judgment 56. Yet, interestingly enough, Lejeune in both his surveys on the practice of journal keeping asks the question of a possible conclusion or end of the journal, as he seems to assume a somehow necessary closing process. In the case of the Freedom Writers Diary, the diary comes to an end on a very specific closing event, i.e. graduation. The diary in this case is the diary of a specific endeavor which implies the quest for a renewed empowered self. The time span is therefore limited and socially constructed, as it represents the four years of High School education. And contrary to Gide s, the last entry is definitely an attempt to both summarize and bring a conclusion to the project: I m going to miss all of those things, but what I m definitely going to miss the most is our classroom, Room 203. That room was not only a room, though, it was our attic, our basement, and our kick it spot, like Miss G. used to call it. [ ] The room is definitely never going to be the same. [ ] It will probably never see a group of kids who went from little bad-asses to role models, proving everyone, even themselves, wrong. Our lives were shaped in this room and now it will never again be the place of people crying, hugging, hating, commiserating, or tolerating, but who knows? It s always been said that All good things come to an end, but I m learning that they don t have to Testimonial Text of Social Empowerment The Freedom Writer s Diary might then be defined as the story of an educational venture. Several theoreticians and educationalists seem to favor the use of the diary as a means for education. Philippe Lejeune in Le Moi des demoiselles insists on the fact that the journal is an educational practice among others. It has to contribute to moral education (as a daily self-examination) and it has to teach writing (as a com- 52. Alain Girard, Le journal intime, Ibid., Steve Rendall, On Diaries, Ibidem. 56. Ibidem. 57. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary,

139 Audrey Louckx position exercise). 58 Lejeune is of course depicting a century-old practice, yet the diary as a writing exercise is still part of several contemporary education programs, though probably in different forms. Sandra Kerka in her article about journal writing and adult learning insists that journal writing is [a] useful learning tool[ ] which allows for specific educational goals such as coming to voice, the capacity for critical reflection, and making meaning. 59 By the same token, Roger Hiemstra lists numerous benefits of journal writing for educational purposes. These benefits include both personal self-development, intuition and self-expression, stress reduction and health benefits 60 and social skills problem solving, reflection and critical thinking. 61 In the case of the Freedom Writers, the educational purpose seems obvious. These students have first been assigned the task of keeping a diary in the classroom environment putting emphasis on the writing exercise, but the other benefits rapidly surface. Examples of coming to voice abound and self-development as well as moral self-examination are at the heart of their texts as demonstrated in some of the examples above. Yet, the most interesting angle of their approach to diary writing might appear as unexpected: I would like the opportunity now to educate people on what is happening in my America because until this undeclared war has ended, I am not free! 62 The diary as a means for its author s education is now turned inside out. The reader, here, is the one who needs to be educated. The text, as it puts forward the perlocutionary aspect of the speech act it carries out, becomes an indirect directive, encouraging the reader to react to the content of the testimonies and to act in the real world. The Freedom Writers diary literally enacts Spack s assumptions that commonplace diaries emphasize the reader s rather than the author s role. Interestingly enough, this perlocutionary approach that is the actual effect upon the actions, thoughts and feelings of the addressee can be likened to Sébasien Hubier s first project of a generic typology of the Littératures Intimes. Hubier distinguishes firstperson pieces of writing which do which try to perform something by transmitting values to the readers from first person pieces of writing which are offering a descriptive narration. 63 Hubier thus questions the term intime and reopens the long-lasting debate of publication. In the Freedom Writers case, questions about publishing and having the diary shared with the other which seemed so problematic for usual journaux intimes are nullified. Publishing is unavoidable and fundamental. The necessity for publication is overtly mentioned in different entries of the diary as first shown in Erin Gruwell s entry n Such written speech acts acknowledge a generic shift in the text. I already mentioned this generic shift through my approach of the evolution 58. Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles, Sandra Kerka, Journal Writing and Adult Learning, in Eric Digest, Columbus, ERIC Clearinghouse on Adult Career and Vocational Education, 1996b, (ERIC Document Reproduction Service No. ED ), [online], <http://www.ericdigest.org/1997-2/journal.htm> 60. Interestingly, Hiemstra is here reaching conclusions akin to the ones mentioned by James W. Pennebaker, regarding writing as a means for emotional disclosure. See Opening Up: The Healing Power of Expressing Emotions, New York, The Guilford Press, Roger Hiermstra, Uses and Benefits of Journal Writing, in: New Directions for Adult and Continuing Education, 2001, 90, Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writers Diary, Sébastien Hubier, Littératures intimes, Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writer s Diary,

140 The Freedom Writer s Diary of the use of the you pronoun, which proves that the reader is then considered as an intrinsic part of the writing process. The need for this generic shift is enunciated by the very educational purpose of the text. The actual implementation of this didactic purpose is twofold. First, the Freedom Writers text can easily be associated with the genre of the diary though it displays several discrepancies with some of the previously listed characteristics. Yet, its most notable similarity to the genre is the fact that the Freedom Writers writing serves as a didactic means for empowerment and self-development through self-disclosure and self-examination. When composing their diary, the students realize its didactical potential. As they managed to apply its educational process to themselves, they wish to bring their work a step further. By editing their texts and publishing their diaries, they hope to apply their didactic capacity to their audience. Their purpose is to inform about their current situation and the urgent need for change. The educational purpose of the text is now to induce on the part of the audience commitment to a cause and actual action. As I have now delineated the perlocutionary capacity, i.e. educational purpose, of the Freedom Writers and other testimonial texts of social empowerment; the question of its possible efficiency is still to be addressed. It is when coming to terms with the texts reception that their need for the strong basis of renown efficient literary genres overtly develops. Though testimonial texts of social empowerment have not yet come under the scrutiny of literary criticism, their post-colonial match, the Latin-American genre of Testimonio enjoyed a wide coverage among scholars. Most of them, unfortunately, appear quite pessimistic regarding their actual efficiency and impact on the readers. Yet, Kimberly Nance, in her book Can Literature Promote Justice?, seems to suspect otherwise. Basing her assumptions on psychologist Melvin Lerner s findings in The Belief in a Just World in which he contends that some texts can promote social change, Nance insists that since [b]elief in justice is widespread and powerfully motivating, readers are willing to act upon it, and [ ] can be motivated by textual depictions of injustice. 65 She offers then a textual and rhetorical approach of different kinds of testimonies which will allow a lesser or greater influence on their reader s actions. She distinguishes between forensic, epideictic and deliberative testimonies 66 : each of these displays a specific way of presenting the situation of injustice, the figure of the sufferer and the addressee. In the case of the Freedom Writers, the diaristic format appears as a very efficient option for representing the different features which are mentioned by Nance. She considers that Testimonios and other texts seeking the greatest collaboration from their readers have to work[ ] through persuasion rather than through force, 67 thus placing empathy in the foreground. In this sense, the diary format appears to be of some help, since, as Kerka mentions, journals and diaries are text[s] written in the [author s] authentic voice, [ ] [and such a] personal engagement adds a necessary affective element to the [ ] process. 68 Nance states that testimonials seeking actual action on the part of their readers tend to take a mixed rhetorical format. According to Nance, readers are not as willing to act as might 65. Kimberly A. Nance, Can Literature Promote Justice?, Ibid., Ibid., Sandra Kerka, Journal Writing and Adult Learning. 140

141 Audrey Louckx be expected and she adds that readers tend to be suspicious of victims who appear too good 69 as might be expected from each of the three other models, consequently in testimonials seeking persuasion through empathy suffering [is] borne and revolutions made by insistently ordinary and fallible people. 70 The authors sincerely display their own ordinariness, as they confess their weaknesses as ordinary human beings. Such sincerity in self-descriptions appears as the best way to trigger empathy and consequently to gain commitment. In the case of the Freedom Writers Diary, the ordinary dailiness of the diaristic form appears to be the best ally of the authors. When describing commonplace diaries, Patricia Meyer Spacks asserts that they grant readers a renewed assurance about the contours of the humanity they share with the author, thus sparking off empathy. She considers this sharing as a way through which one can redefine authenticity. 71 Spacks approach of authenticity with regard to diaries is of tremendous importance in the case of the Freedom Writers Diary. As an instance of testimonial texts of social empowerment seeking empathy and commitment on the part of their readers, the text s use of authentic descriptions needs to be as persuasive as possible. Sébastien Hubier states that one of the actual projects of the Littératures Intimes is to recount one s intimacy with sincerity. Yet, as he just introduced the notion of sincerity, he rapidly comes to nuance it with a need for authenticity. According to Hubier, authenticity does not necessarily imply sincerity: authenticity is a specific form of [sincerity] through which one can give a genuine self-image by mistake or by mystification. 72 This genuine self-image is of course what Nance describes through her mixed rhetorical approach and the description of the way in which the witness is presented. As mentioned before, witnesses have to be presented as authentic human beings: those who act [in this case, who write] are not sure, superhuman, and saintly, but fallible, sometimes depressed and often confused. They recount moments of discouragement and indecision as well as their convictions and hopes, and display their own ordinary desires and prosaic displeasure. The self-presentation of these speakers is often marked by a thoroughgoing sense of tension a conflict that is as much personal as it is social. 73 This inner conflict is considered an intrinsic feature of diary writing. Diaries being a sound box for the soul, interiority is the most important aspect of their content and consequently permits the representation of confusion, fallibility, and plain humanity. Examples of these personal and social conflicts abound in the Freedom Writers text, as the authors insist that their first encounter with social injustice and their hostile environment is often dispirited and gloomy: Dear Diary, You re going to be disappointed in me. Actually I m more disappointed in myself for the way I m tricking people into believing that I m so- 69. Kimberly A. Nance, Can Literature Promote Justice?, Ibid., Patricia Meyer-Spacks, How to Read a Diary?, Sébastien Hubier, Littératures intimes, Kimberly A. Nance, Can Literature Promote Justice?,

142 The Freedom Writer s Diary mething I m not. [ ] I am a living lie. [ ] I can t keep on hiding the fact that I m an alcoholic. [ ] I know I need help, but how do I go about getting it? 74 Dear Diary, Sorry, diary, I was going to try not to do it tonight, but the little bag of white powder is calling my name. [ ] [Miss G.] shouldn t trust anyone who steals money from their family, begs friends for change, and digs through her couch just to support her drug habit. [ ] When I hear cheesy clichés like Hugs not drugs or Be smart, don t start, it makes me want to do it more. [ ] Come on, get real, how boring! Quite honestly, I m just not ready to quit yet. 75 There were twenty angry boys against one. [ ] they started kicking, and punching him in the ribs, face, and anywhere else they could reach. [ ] The boy lay unconscious, his arms, legs, and back were all broken. I watched as he was taken to the hospital and watched as the culprits were arrested. Why didn t I do anything to help him? I asked myself. Maybe it was because I was scared of the consequences. Most likely, I would have been mauled by the crowd. Even though I could have been hurt, I wish I had done something. 76 Nance s mixed rhetorical model of testimonials present the ordinary, commonplace authenticity Spacks mentions with Hubier s sincerity. Its strength holds in the sincerity through which the witnesses tell each episode in which they are confronted with injustice. Drawing on the genre of diary writing, testimonial texts of social empowerment derive their efficiency from the characteristics of authenticity and sincerity intrinsic to the fundamental interiority symptomatic of a genre which has already been time tested. Before concluding, it seems necessary to dwell a little more upon the notions of publishing and editing themselves. In this case, the intimate diary becomes the diary of an editing, publishing and social project. Students edited the entries themselves, and this process presents the genesis of an anticipated impact on the readers: Dear Diary, As his penis twirled in my mouth, thought of the popcorn he promised me ran through my mind As I read these words, I began to wonder who the author of this story was. My mind began to think, Damn I ve been through the same thing. [ ] Maybe someone will feel the same way after learning about my experience. I wanted to reach out to her to let her know she wasn t alone. I wanted to tell her I know how she feels, to show sympathy, to be a true friend to her. I never found her. But now, I know that I m not alone and that has made a difference. 77 This excerpt epitomizes the Freedom Writers hope to make a difference thanks to the sharing of their extra-ordinary experiences. The excerpt also raises the question of anonymity, since the students when editing do not know the author of the entry. The only name appearing at the beginning of the entries is Erin Gruwell s. She explains her decision of keeping the students anonymity as follows: Since their fears are legitimate, I need to let them keep their anonymity. Some of their diary entries deal with subjects like murder and molestation. By using numbers rather than names when we compile our diary, I think they ll feel 74. Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writer s Diary, Ibid., Ibid., Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Writer s Diary,

143 Audrey Louckx more comfortable and it will probably be safer for all of us. To ensure that no one embellishes or sensationalizes their stories, I m going to ask them to sign a code of honor. 78 The entries have then all been numbered, no name appears. For most of them, it is possible thanks to the content to decide the gender and the race of the writer. Nevertheless, and though the excerpts are dealing with very personal matters, emotions and questioning, the possible apprehension of the author is rather limited. Apart from Gruwell s and her students concern for their own security, anonymity serves also another purpose namely that of illustrat[ing] the universality of the [ ] [students ] experiences 79. The decision to number each diary entry rather than attach a name to them allowed the students to share their life experiences freely without inhibition. This concern for universality and freedom of expression is linked to the social impact the authors hope to achieve. Again, the pronoun I appears as the catalyst of the shared humanity of anonymity the aim of which is to inspire empathy and eventually action. The concept of anonymity has been redefined by Fredric Jameson in his approach to the testimonial text. He considers this instance of the anonymous author as a good anonymity 80 suggesting not namelessness, facelessness [or the] indinstinction of the mass but what political people celebrate as genuine democracy or plebeianization. 81 In the case of testimonial texts, anonymity does not mean the loss of a name, but quite paradoxically the multiplication of proper names 82 epitomizing the association and collaboration of individuals, a new social concept [ ], a new conception of collectivity, of collective life 83. And interestingly enough, Girard seems to share a similar point of view in his conception of the persona within diaries, showing the possible social impact of diaries as documents of a time or civilization: To put it differently, each of them represents an individuality, a precisely defined person, irreducible to any other, and all the more distinct since their physical and mental organization was more complex. But it is only through varied personas that it is possible to grasp an image of the person, as seen or felt by the people of a specific time or civilization. 84 This image of the person encompassing individuals expands the humanistic view of the witnesses of testimonial texts of social empowerment. Seeking empowerment for their community, their conception of collective life and collaboration is such that their venture for empowerment comes to be broadened to society as a whole. 78. Ibid., Ibid., Fredric Jameson, On Literary and Cultural Import-Substitution in the Third World: The Case of the Testimonio, in: Georg M. Gugelberger (ed.), The Real Thing: Testimonial Discourse and Latin America, Durham, Duke University Press, 1996, Ibidem. 82. Ibidem. 83. Ibid., Alain Girard, Le journal intime, 487, my emphasis. 143

144 The Freedom Writer s Diary * * * In contemporary American culture, testimonial texts of social empowerment have been flourishing for the last two decades. Borrowing their miscellaneous formats to previously existing literary genres, they nonetheless impart to the texts a generic shift which unmistakably puts forward the actual social purpose their authors wish to enact. In the case of the Freedom Writers, the social minority, these students suffering from daily discrimination and violence opted for the diary as a means of cultural expression. The diary, through its intimate yet also didactic characteristics allowed them to meet their hopes for self-development and psychological empowerment. Not content with their own empowerment, they decided to extend their struggle for education and emancipation to society as a whole by inducing readers to take actual social action. Drawing on notions of authenticity and dailiness displayed by diary writing, they managed to create persuasive testimonials which put forward the necessity for all of us to carry on believing in a just world. Through their tropes of persuasion 85, testimonial texts of social empowerment seek to show how literature has the power to change and promote social justice: I have learned that it doesn t matter if your inspiration comes from negative or positive events. The most important thing is to learn and go on. Twenty or thirty years from now, when we have accomplished world peace, when we have succeeded in ending racism and intolerance, the world will remember that the Freedom Writers have kept their promise. 86 Audrey Louckx Université Libre de Bruxelles 85. Kimberly Nance, Can Literature Promote Justice?, Erin Gruwell and the Freedom Writers, The Freedom Write s Diary, 264. Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

145 ISSN : Beatrice Barbalato Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala Cesare Pavese, un écrivain italien (1995) Sintesi I docu-film sulla vita di uomini di lettere tendono a servirsi indiscriminatamente dei testi di uno scrittore, di finzione o testimoniali, presentandoli surrettiziamente sotto l egida di un io diaristico. L io sullo schermo non è che la conseguenza di una strategia narrativa. Presento in questo saggio, come exemplum, il caso significativo di Cesare Pavese, autore di due diari Il mestiere di vivere e Il mestiere di poeta e di romanzi principalmente scritti in prima persona. Sul crinale ambiguo fra l io diaristico e l io romanzato è costruito il film d Alain Bergala del ciclo Un siècle d écrivains. Il saggio che segue è diviso in due parti : la prima riporta i risultati, enunciandone i metodi di ricerca, di uno studio sulle biografie filmiche di scrittori, come se fossero delle autobiografie ; la seconda esemplifica questi dati generali attraverso il docu-film Cesare Pavese (1995). In questa parte vengono paragonati gli scritti autobiografici di Pavese Il mestiere di vivere e Il mestiere di poeta con il film di Alain Bergala che utilizza in voce off ogni fonte come se fosse un espressione testimoniale autobiografica di Pavese stesso. Résumé Les films documentaires sur les hommes de lettres se servent très souvent des textes de l écrivain, qu ils soient de fiction ou testimoniaux, en les présentant subrepticement sur le mode du je. Or l usage du je à l écran est le résultat d une stratégie narrative. Dans cet article, nous présentons, à titre d exemple, le cas significatif de Cesare Pavese, auteur de deux journaux d écrivain : Il mestiere di vivere et Il mestiere di poeta, et de romans principalement écrits à la première personne. C est sur la ligne de crête entre le moi et le je fictionnel qu est bâti le film d Alain Bergala réalisé dans le cadre du cycle Un siècle d écrivains. L étude comporte deux parties : la première expose les résultats d une étude globale sur les biographies filmiques d écrivains, présentées comme si elles étaient des autobiographies ; la seconde exemplifie ces données à travers le documentaire Cesare Pavese, un écrivain italien (1995). Les écrits autobiographiques de Pavese sont confrontés au film d Alain Bergala, qui utilise en voix off n importe quel extrait comme s il s agissait d un témoignage personnel, sinon intime, de Pavese lui-même. Per citare questo articolo : Beatrice Barbalato, Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala Cesare Pavese, un écrivain italien (1995), in «Interférences littéraires/literaire interferenties», 9, noviembre 2012, Le Journal d écrivain. Les libertés génériques d une pratique d écriture, a cura di Matthieu Sergier & Sonia Vanderlinden,

146 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

147 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala Cesare Pavese, un écrivain italien (1995) 1. Le biografie di scrittori sullo schermo come diari Il soggetto che qui tratterò, nel quadro più esteso della tematica delle forme di rappresentazione di biografie di scrittori, riguarda un film per la televisione su Cesare Pavese. Un film che induce ad interpretare i contenuti come se provenissero da un esteso diario di questo autore. In verità le citazioni della voce/delle voci off sono tratte da lavori diversi. Lettere, opere di finzione, diari, vengono utilizzati in modo da porre sotto il cappello dell io le fonti pur varie di cui Bergala, l autore del film, si serve. Cesare Pavese, écrivain italien, 1995, 52 fa parte del ciclo Un siècle d écrivains 1, serie diretta da Bernard Rapp per France 3. Soprattutto negli anni la creazione di film sulla vita di scrittori è stata considerevole, oggi si investe pochissimo in questo genere che solo qualche anno fa occupava uno spazio significativo nei palinsesti televisivi. In Francia col ciclo Un siècle d écrivains diretto da Bernard Rapp sono state realizzate 257 biografie di scrittori. Un impegno straordinario. Questi film, su cui si deve esprimere nell insieme un giudizio positivo, malgrado alcune critiche che è legittimo avanzare, presentano delle caratteristiche comuni che enuncio in sintesi prima di analizzare il film Cesare Pavese, un écrivain italien. Come ogni linguaggio che arriva sulla scena culturale di un universo già esplorato e tende a riprenderne gli stessi moduli (il cinema ai suoi inizi ripercorre i codici della messa in scena teatrale, la fotografia la ritrattistica, ecc.), anche i films biografici televisivi fanno riferimento ai caratteri solidificati di un genere prossimo e preesistente (genus proximus, differentia specifica, dicevano i latini). Nelle realizzazioni di film sulla vita di scrittori si constata la tendenza a riprendere i moduli del realismo letterario, tipico della seconda metà del xix secolo, inscrivendo l insieme delle informazioni nel solco della testimonianza, nel registro della verità 2. Il genere delle video biografie riprende molti dei caratteri dominanti del realismo ottocentesco. Malgrado le ampie variabili che un linguaggio audio-visivo è in grado di esprimere e di esplorare, questi films (e si intende con la parola films anche ciò che si designa come documentario) manifestano la tendenza ad accreditare l opera di uno scrittore come autobiografica, e lo fanno ripercorrendo le classiche strade del realismo. Sottolinea Watt che l aspetto che distanzia il significato della parola realismo nel mondo contemporaneo rispetto al mondo antico, è la sua origine filosofica. Gli 1. Un siècle d écrivains, una serie diretta da Bernard Rapp, France 3, Il film d Alain Bergala s intitola : Cesare Pavese, écrivain italien, 1995, Riprendo quest analisi da un mio precedente studio su questo argomento: Beatrice Barbalato, «Il video e l immagine dello scrittore. L io legittimante», in Sul palco c è l autore, Louvain-la-Neuve, Presses Universitaires de Louvain, 2006, pp

148 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala universali per la Scolastica erano considerati esistenti prima delle cose, quali classi o astrazioni ; mentre la parola realismo soprattutto a partire dal xvii secolo si applica post res, e soprattutto al particolare. La chiave del realismo tipica del romanzo ai suoi esordi tende a dilatare nel tempo gli eventi esaltandone i dettagli. Molti scrittori come Richardson, Defoe, àncorano le esperienze dei personaggi alle circostanze ambientali, esibendo la presenza degli oggetti, come le numerose cianfrusaglie che abbondano nell isola di Robinson Crusoe, o la molteplice biancheria, i gioielli da contare, e le varie chincaglierie in Moll Flanders (che detto en passant enfatizzano surrettiziamente un capitalismo nascente). L enumerazione dei particolari presuppone la ridefinizione di un universo fatto di persone, di ambienti, di cose, nominate e situate, una ad una. Un realismo post res che ha la vocazione di rifondare il mondo. «Nel mondo sovraccarico di Funes, non c erano che dettagli, quasi immediati», scrive Borges in «Funes o della memoria» 3. Watt afferma che per produrre l effetto verità, il realismo dell Ottocento ha operato : - La dilatazione della descrizione dei dettagli. - La digressione controllata come mezzo per ampliare le conoscenze della realtà. - L estrema coerenza dei personaggi, e la legittimazione del testo da parte dell autore. - L uccisione del desiderio attraverso epiloghi mirati che riconducono l idealità del racconto ad un senso concretamente realistico (inteso anche nel senso di più conformistico ) della vita. I dettagli diventano ancoraggi per rendere più vera la realtà rappresentata, e l estrema coerenza del racconto chiude lo sguardo verso qualsiasi smagliatura ed esteriorità. Ciò che viene prospettato è un microcosmo logico e consequente. Molti di questi caratteri li ritroviamo in maniera più o meno ricorrente nei docu-films (principalmente negli anni della Rai-TV, di France 3, e nel decennio di ARTE): 1). Un idea evolutiva del tempo sostenuta dalle immagini (la continuità versus la discrezione/contiguità), primo elemento di delimitazione di quanto viene illustrato. Cioè vita e produzione letteraria dello scrittore sono allineate lungo l asse temporale e messe in relazione di continuità. Questa organizzazione della comunicazione è quasi sempre accompagnata da un narratore onniscente dalla voce off, anonima, che, come un deus ex machina, contribuisce ad indirizzare lo sguardo verso la continuità della narrazione, incanalandolo in un unico punto di vista. Nel caso del film su Pavese, che si analizzerà fra breve, si constata come la varietà di citazioni, di menzioni filmiche, di documentazione epistolare, siano incanalate ad imbuto in una strettoia interpretativa cronologica, che non corrisponde pienamente al carattere dell opera dello scrittore, prevalentemente 3. Jorge Louis Borges, «Funes o della memoria», in Finzioni, (trad. di Franco Lucentini), Milano, Feltrinelli, 1955, p. 91. Prima ediz., Ficciones,

149 Beatrice Barbalato ciclica. Un interpretazione del film indirizzata, inoltre, a spiegare il suicidio come una morte annunciata ab imis fundamentis, e dove gli eventi strettamente personali pesano più dell ipotesi che il suicidio possa essere stata una scelta culturale. 2). Una tendenza all etnologizzazione. Procedimento che si concretizza attraverso delle riprese filmiche dei e nei luoghi degli scrittori. Girare a Recanati un ciclo su Giacomo Leopardi, o a Ferrara una trasmissione su e con Giorgio Bassani, ad esempio, è un consueto ed ovvio modo di affrontare l argomento, che tende, però, ad enfatizzare un realismo a carattere etnografico, ironicamente chiamato Il posto delle fragole (Les fraises sauvages) dal titolo del film di Ingmar Bergman. Lo spettatore è spinto ad identificare i riferimenti geografici delle opere nei luoghi della memoria dello scrittore, cioè dove è nato, dove ha trascorso i periodi ritenuti più significativi della sua esistenza, ecc. In una trasmissione del ciclo Un autore, una città (RAI, 1982), per esempio, Giorgio Bassani viene ripreso nella piana intorno a Ferrara, oppure nel centro della città per illustrare i luoghi di ispirazione di un suo romanzo. Si spinge lo spettatore a identificare i logoi letterari con i luoghi geografici. Bassani non è più un narratore, un interprete, ma è un testimone. 3). Un realismo che tende a far corrispondere dei momenti della vita con degli oggetti concreti della memoria (l abitazione, la chiesa, il giardino, come vedremo per Cesare Pavese) e trasforma i simboli letterari in delle immagini ipersegniche, riprese filmicamente in primissimo piano. Quando si vuole fare riferimento a un simbolo letterario in Pavese si mostra l oggetto ingrandito : la luna, i falò, ecc. 4). Un realismo referenziale. Alla maniera di Moll Flanders o Robinson Crusoe gli oggetti vengono dispiegati quali supporti testimoniali della realtà che si racconta. Mentre una voce off legge un brano de Gli indifferenti (Un autore una città, RAI, 1982) si mostrano le scarpe dei passanti in concomitanza al contenuto del testo letto. 5). Si chiamano in causa gli esperti, per avvalorare quanto viene presentato, sollevando lo spettatore da eventuali interrogativi. Proprio come scrive Philippe Hamon : La source-garant de l information s incarne dans le récit dans un personnage délégué, porteur de tous les signes de l honorabilité scientifique : une description médicale sera supportée et véhiculée par la bouche d un personnage de médecin, une information esthétique par la bouche d un personnage de peintre, une description d église ou une information sur la religion à travers le personnage du prêtre, etc 4 Allo stesso modo, nei films che parlano della vita e delle opere degli scrittori ci si appella a degli esperti, a dei critici, per sostenere, sottolineare ciò che si evince con evidenza dalle immagini filmiche. Spesso si tratta di esperti che esprimono opinioni tautologiche. Insomma la ridondanza domina. In una trasmissione su Sandro Penna (Una strana gioia di vivere RAI, 1984) un critico d arte viene interpellato per parlare dell attività di mercante d arte svolta dal 4. Philippe Hamon, «Un discours contraint», in Littérature et réalité, Paris, Seuil, 1973, pp

150 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala poeta, ciò che si deduce assai rapidamente osservando le riprese della e nella sua camera da letto e ascoltando le parole dello stesso Penna (nei brani di Il poeta Penna in Umano troppo umano di Mario Schifano 1971). Tanti esempi simili sono menzionabili. Come si è accennato, le costruzioni biografiche in video vengono strutturate in modo da farle apparire delle autobiografie, mettendo in massimo rilievo la documentazione privata. In sintesi : 1) La cronologia apparenta senza distinzione vita e opere di uno scrittore. Il parallelismo fra vicende private e pubbliche, l utilizzazione degli stessi repertori visivi per la rappresentazione di entrambe, porta a cortocircuitare le une con le altre. 2) Quando l autore non può essere presente in video (nel caso sia già morto), si persegue l obiettivo dell autenticità testimoniale con qualche artificio : col mostrare fotografie o documenti (lettera autografa, testimonianze scritte) ; oppure col far sentire la voce dell autore. Come accade per citare un esempio fra altri in un ciclo dedicato a Silone (RAI, 1988), dove, oltre all utilizzazione del materiale di repertorio con vecchie interviste all autore, gioca un importante ruolo di testimonianza autobiografica la voce off che legge brani delle opere e mostra allo stesso tempo immagini di Silone, inducendo lo spettatore ad identificare automaticamente opera ed autore. Si armonizzano in un continuum diversi registri senza renderli riconoscibili. Gli interventi del narratore spariscono e le inserzioni delle diverse fonti utilizzate diventano irriconoscibili. Proprio come è accaduto, secondo Philippe Hamon, al racconto all inizio del secolo xix 5. Nelle biografia in video di scrittori questo aspetto è ricorrente : registri diversi sono mescolati, competenze scientifiche e brani di fiction sono strutturati in un flusso narrativo con fonti indistinte. E ciò accade anche nella trasmissione di Bergala su Pavese. L assenza di identificazione delle fonti di archivio e delle datazioni impedisce un interpretazione circostanziata di ciò che è presentato. 2. Cesare Pavese : il grande affresco autobiografico Quasi tutta l opera di Pavese si presta ad una lettura autobiografica. Non stupisce quindi che il film di Bergala sfrutti questo aspetto, e che le molte citazioni impiegate vengano fatte apparire come se fossero tratte da un diario di Pavese. La chiave realistica gioca un ruolo importante, tanto più che molte opere di Pavese sono ambientate nei luoghi dove Pavese è nato e vissuto. Prima di mettere in luce la portata di questa manipolazione, analizzerò quei tratti dell opera di Pavese menzionati nel film o evocati come se provenissero da materiale autenticamente autobiografico. Questo scivolamente è favorito, come ho detto, dalla produzione letteraria di Pavese stesso. Pavese aveva perseguito durante tutta la sua vita l obiettivo di diventare una creatura letteraria, di plasmarsi umanamente sulle idee derivanti dalle sue letture. Torinese, laureato in letteratura angloamericana con uno studio su Walt Whitman, esprime una Weltanschauung che tende a forgiare il suo io sulle forme letterarie che più ha coltivato. Il suo giornale di scrit- 5. Philippe Hamon, Le personnel du roman, Genève, Droz, «Histoire des idées et critique littéraire», 1983, p

151 Beatrice Barbalato tore Il mestiere di vivere, intende per vivere soprattutto scrivere. E il diario personale si mescola senza soluzione di continuità col giornale di scrittore, quale di fatto è dichiaratamente. In Pavese questa attitudine ad essere una creatura letteraria nelle pieghe più recondite è un a priori, un modus vivendi et operandi, e non un a posteriori, come appare nel film, dove ciò che accade diventa in un certo senso il motore dell agire di Pavese, e non viceversa. Chi era Cesare Pavese? Se riconosciamo a Italo Calvino, suo amico, una grandissima intelligenza e l aspirazione ad una radicale innovazione letteraria, un vero e proprio voler voltare culturalmente pagina, si può dire che rinnovare per Pavese sia stato un atto radicato sempre profondamente nella tradizione. Pavese ha studiato, assimilato la letteratura nelle sue forme rare e inattese, senza peraltro subire alcuna influenza dai suoi amici illustri. Leone Ginzburg, Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Giulio Einaudi, Carlo Levi, Massimo Mila, Fernanda Pivano, sua allieva e collaboratrice, hanno fatto parte del suo entourage privilegiato. Da questi amici così straordinari, Pavese non è stato stilisticamente influenzato, perché ha soprattutto guardato al di là dell Italia, anche se non ne ha mai varcato i confini geografici. Ha tradotto Joyce, Defoe, Melville. Ha declinato la letteratura classica, da Omero a Leopardi, con la letteratura nord-americana, dove Herman Melville occupa un posto particolare : «Melville è veramente un greco» ; «[...] il razionalismo platonizzato [...] è stata la vena dove ha più bevuto Melville» 6. Una scelta ardita, perché durante il fascismo la letteratura americana era considerata una sub specie della letteratura inglese, e a fortiori una letteratura minore. Per Pavese la letteratura americana fu «il gigantesco teatro dove con maggiore franchezza che altrove veniva recitato il dramma di tutti» 7. L America per Pavese è, secondo Italo Calvino, il paese altro rispetto soprattutto all Italia fascista : «I periodi di scontento hanno spesso visto nascere il mito letterario di un paese proposto come termine di confronto, una Germania ricreata da un Tacito o da una Staël» 8. I due testi di Pavese a dichiarato intento autobiografico sono Il mestiere di poeta e Il mestiere di vivere. Come definirli? Guglielminetti chiama il MV 9 «giornale di idee» 10, avvicinandolo allo Zibaldone di Giacomo Leopardi. Dare una definizione di quest opera non è facile : giornale di scrittore, giornale di idee, giornale letterario 11? Tutte queste definizioni messe insieme? Alimentata da note personalissime che rendono quest opera a volte vicina al diario intimo, il MV è stato pubblicato nel 1952, due anni dopo il suicidio di Cesare Pavese avvenuto nell agosto Il corpus del MV è costituito principalmente da riflessioni 6. Cesare Pavese, «Herman Melville, il baleniere letterato», in La letteratura americana e altri saggi, pref. di Italo Calvino, Torino, Einaudi, 1951, pp Cesare Pavese, «L influsso degli eventi», in La letteratura americana e altri saggi, op. cit., p Italo Calvino, «Prefazione», in Cesare Pavese, La letteratura americana e altri saggi, op. cit., p. xiii. 9. Da qui in poi la sigla MV sta per Il mestiere di vivere. 10. Marziano Guglielminetti, «Attraverso Il mestiere di vivere», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, Torino, Einaudi, 2000, p. lii. 11. Pierre-Jean Dufief (a cura di), Les journaux de la vie littéraire, Presses Universitaires de Rennes, Questo libro analizza le differenze terminologiche in rapporto ai vari generi autobiografici. Per il giornale letterario, più che per altre forme diaristiche letterarie, la parola «extime» di Michel Tournier appare molto appropriata. 12. Questa prima edizione presenta delle censure su alcuni passaggi soprattutto quelli che menzionano i nomi di persone contemporanee a Pavese, e inoltre sono state soppresse delle frasi 151

152 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala di carattere estetico. La parola mestiere Pavese l aveva utilizzata in un altro lavoro «Il mestiere di poeta» (1934, pubblicato nella seconda edizione di Lavorare stanca) : [La mia attività mi ha rivelato ] : il mestiere dell arte e la gioia delle difficoltà vinte, i limiti di un tema, il gioco dell immaginazione, dello stile, e il mistero della felicità di uno stile, che è anche un fare i conti con l ascoltatore o lettore possibile. E insisto in specie sulla lezione tecnica di questa mia ultima attività, perché gli altri influssi, cultura nordamericana ed esperienza umana, sono troppo facilmente comprensibili nell unico concetto di esperienza che tutto, e quindi nulla, spiega. 13 La questione dell identità non è mai rapportata da Pavese a un individualismo solipsistico. Il mestiere di vivere è il mestiere di poeta : «Ero risalito (o mi pareva) alla fonte prima di ogni attività poetica, che avrei potuto così definire : sforzo di rendere come un tutto sufficiente un complesso di rapporti fantastici nei quali consista la propria percezione di una realtà» 14. Cesare Pavese ricorre all uso della prima persona in numerose opere, cosa che ha alimentato la tendenza a interpretarle come espressione diretta della sua vita privata, quasi come un esteso diario intimo. Si è parlato dei personaggi dei suoi romanzi come degli alter ego 15. Si tratta di un equivoco, perché come più volte ha detto Calvino, anche se l opera di Pavese si puó leggere in chiave autobiografica, essa è principalmente legata alla pratica del suo lavoro di scrittore, articolata sangue e ossa sul suo mestiere 16. La formazione letteraria è stata il fine che Pavese ha perseguito con accanimento durante tutta la vita e lo ha portato anche a riflettere sulla fondamentale importanza delle azioni reiterate, quelle che puntualmente ritornano, sottraendo all io il senso di una potenza che può essere autogenerata : «Ci vogliono miti universali, fantastici, per esprimere a fondo e indimenticabilmente quest esperienza che è il mio posto nel mondo» 17. Nulla di personale non si traduce in Pavese in espressione letteraria. Le sue poesie-racconto, la sua prosa poetica, rifiutano apertamente l ermetismo e il carattere frammentario (registri poetici molto in auge all epoca) e privilegiano, in modo particolare a partire da Lavorare stanca (1936), dei versi di lungo respiro che fanno pensare a delle ballate popolari e all epica. In altre parole, se si può pensare a una scrittura autobiografica, la si deve ricondurre a un io epico, un io culturale, volutamente e consapevolmente così interpretato. Non si tratta mai di un io lirico, come lo stesso Pavese sottolinea. Il commento d Italo Calvino a La luna e i falò, considerato il romanzo più autoreferenziale di Pavese, è molto significativo. Nomen omen : Nella luna e i falò il personaggio che dice io torna ai vigneti, al paese natale dopo aver fatto fortuna in America [...]. Non a caso è un io senza nome : è un trovatello d ospizio, è stato allevato da agricoltori poveri come mano d opera troppo crude. Cesare Pavese (Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Massimo Mila, a cura di), Il mestiere di vivere, Torino, Einaudi, Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p Ibidem. 15. Cf. Franco Vaccaneo, Cesare Pavese, una biografia per immagini : la vita, i libri, le carte i luoghi, Cavallermaggiore, Gribaudo, Italo Calvino «Prefazione», in Cesare Pavese, La letteratura americana e altri saggi, op. cit., p. xi. 17. Cesare Pavese, «Lettera a Fernanda Pivano» (Santo Stefano Belbo, 27 giugno 1942), in Cesare Pavese (Lorenzo Mondo, a cura di), Vita attraverso le lettere, Torino, Einaudi, 1966, p

153 Beatrice Barbalato d infimo salario ; e si è fatto uomo emigrando negli Stati Uniti, dove il presente ha meno radici, dove ognuno è di passaggio e non ha da rendere conto del suo nome Il suicidio di Cesare Pavese Poco tempo prima del suo suicidio «Verrà la morte e avrà i tuoi occhi» 19, sembra già presagire la fine. «Verrà la morte e avrà i tuoi occhi-/questa morte che ci accompagna/dal mattino alla sera, insonne,/sorda, come un vecchio rimorso/o un vizio assurdo [...]». «Si potrebbe dire che P. si sia ucciso quando la nicchia in cui si era infilato con i suoi pensieri si restrinse fino a togliergli il respiro [ ]» 20. Una morte accarezzata, annunciata, senza dubbio scelta, come testimoniano il suo epistolario 21 e il MV. Lo stesso titolo Il mestiere di vivere lascia intendere la fatica e l artificio del vivere. Questo percorso tragico Pavese lo ha costruito poco a poco con la precisione di un orologio svizzero. Il mestiere di poeta che è il mestiere di vivere, e viceversa, si conclude, anche se con dolore, allorquando il mandato termina. «In dieci anni ho fatto tutto» (MV, 17 agosto 1950). «Anno serissimo, di definitivo e sicuro lavoro, di acquisita posizione tecnica e materiale. [ ] Difficilmente andrai più in là» (MV, 31 dicembre 1948). Il suicidio di Pavese finisce col marcare inevitabilmente, in una lettura a ritroso, tutta la sua vita e le sue opere. Possiamo associarci alle parole de Il narratore 22 di Walter Benjamin, che designa la morte come il termine ad quem che permette di leggere tutta una vita alla luce della sua fine. Questo termine ad quem viene correntemente semplificato al massimo e diventa una chiave di lettura delle sue sconfitte amorose, del malessere per non aver partecipato attivamente alla Resistenza, dove più di un suo amico aveva trovato la morte. Le sue difficoltà sessuali, la sua virilità 23, così mal vissuta, accentuano, certo, la sua tristezza. Per Segre, si tratta anche di una forma di «claustrofilia, che esclude i riferimenti troppo precisi e contingenti alla realtà» 24. Al suicidio il MV fa reiteratamente riferimento come possibile scelta esistenziale (tra altre affermazioni : «È più spiacevole morire vecchi che giovani», MV Italo Calvino, «Pavese e i sacrifici umani», in Saggi, V. 1, Milano, Mondadori, Meridiani, 1995, p La raccolta Verrà la morte e avrà i tuoi occhi è composta da dieci liriche di cui due in inglese, ritrovate dopo la sua morte in un dossier rosso. Cesare Pavese, Verrà la morte e avrà i tuoi occhi, Torino, Einaudi, Le liriche sono state scritte fra l 11 marzo e il 10 aprile Cesare Segre, «Introduzione», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p. xix. 21. Pavese scrive nell agosto 1959 in una lettera a Pierina (nomignolo di Romilda Bollati) : «Io sono, come si dice, alla fine della candela», in Cesare Pavese (Lorenzo Mondo, dir.), Vita attraverso le lettere, op. cit., p «Well, Doris, from Saturday to Monday 8-10th, I ll pay a visit (the last one) to my contry», «Lettera a Doris Dowling», 6 luglio, Negli ultimi mesi della sua esistenza, si può dire che ogni lettera contenga una frase che allude alla sua futura morte. 22. Walter Benjamin, «Le narrateur. Réflexions sur l œuvre de Nicolas Leskov», in Essais , tradotto da Maurice De Gandillac, Essais , Paris, Denöel et Gontier, 1983/1971, p. 68. Il saggio è stato scritto nel Prima ediz. Frankfurt, Anche se Pavese ci tiene a definire come «virile» soprattutto la sua attività. classicitaliani.it/pavese/pavese002.htm. p. 5. Cesare Pavese, «Il mestiere di poeta», in Lavorare stanca, Torino, Einaudi, Cesare Segre, «Introduzione», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p. xvii. 153

154 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala marzo 1939). Il suicidio insomma è visto come scelta, ciò che non esclude che Pavese non vivesse un autentica disperazione esistenziale 25. L insieme di fogli di MV fu lasciato da Pavese in un dossier verde fra le sue carte, su questi vi aveva aggiunto una pagina col titolo Il mestiere di vivere. Diario Il 17 agosto 1950 Pavese scrive : «Questo è il consuntivo dell anno non finito, che non finirò». Il MV, anche se fa allusione a fatti privati, non può essere interpretato come un quaderno di confidenze. È un opera letteraria con un tono sempre scelto, che si apparenta in parte alle sue lettere, che costituiscono intenzionalmente e, in modo predominante, degli esercizi di stile. Questo diario si caratterizza come opera letteraria per tante ragioni : 1). Si ispira allo Zibaldone di Giacomo Leopardi, un opera di riferimento per i diari di scrittore italiani ; a Mon cœur mis à nu e ai pensieri di Fusées de Charles Baudelaire, autore più volte citato nel MV. Al Secretum (De secreto conflictu mearum curarum) di Petrarca fa allusione la prima parte dell opera (6 ottobre febbraio 1936) che Pavese aveva intitolato appunto Secretum professionale. 2). Pavese aveva la volontà di rendere pubblico il suo diario. Prima di morire ha lasciato i fogli di MV tutti in ordine. E molte frasi dell opera inducono a pensarlo 27. 3). Pavese muore lasciando scritto sulla prima pagina dei Dialoghi con Leucò 28 : «Perdono tutti e a tutti chiedo perdono. Va bene? Non fate troppi pettegolezzi». Parole ispirate a Vladimir Majakowski : «Se muoio non accusate nessuno. E per favore, niente pettegolezzi». 4). Le ultime parole de Il mestiere di vivere (18 agosto) calibrate e lapidarie dicono : «Niente parole. Un gesto. Non scriverò più». Sintagmi asintetici, una lista di termini senza congiunzioni. Un congedo dalla scrittura, che corrisponde tout court in Pavese alla vita. La sua morte fa parte di un percorso letterario, dove il suicidio costituisce un momento che l essere umano può culturalmente scegliere, sulla base di un pensiero filosofico principalmente stoico, come Pavese ha scritto più volte nel MV Il tempo, la vita, il racconto Man must endure His going hence e en as his coming hither. Ripeness is all. 29 Il film di Bergala utilizza in modo servile passi di differenti opere messe insieme come per comporre un puzzle raffigurante il suicidio. Riprendiamo dunque per paragonarli col film, alcuni fili portanti del suo lavoro letterario, che vengono 25. Ibid., pp. xx-xxi. 26. Cesare Pavese, Il mestiere di vivere , op. cit., ediz. del Cesare Segre, «Introduzione», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p. vii. 28. I Dialoghi con Leucò : Una serie di ventisei racconti brevi strutturati in forma dialogica. Opera scritta dal 1945 al 1947, pubblicata nel Nel maggio 2007, Jean-Marie Straub ha messo in scena al teatro Francesco di Bartolo di Buti in provincia di Pisa un adattamento de La Belva, sesta conversazione dei Dialoghi con Leucò. 29. William Shakespeare, King Lear, citato da Cesare Pavese, «L arte di maturare», in La letteratura americana e altri saggi, op. cit., p

155 Beatrice Barbalato semplificati nell interpretazione filmica. In Pavese è presente un idea del tempo sinonimo di un processo continuo di letterarizzazione : «In fondo tu scrivi per essere come morto, per parlare da fuori del tempo, per farti a tutti ricordo. Questo per gli altri, ma per te? Essere per te ricordo, molti ricordi, ti basta? Essere Paesi tuoi, Lavorare stanca, il Compagno, i Dialoghi, il Gallo?». (MV, 10 aprile 1949). In più punti nel MV, ritorna la nozione d après coup (cf. le riflessioni del MV del 22 e 27 febbraio 1940). Il giornale servirebbe a tradurre l esperienza bruta in esperienza teorica che osserva il post factum, in termini vicini alla psicanalisi. Tutto è come echizzato da Pavese. Egli aveva letto Freud 30 e Jung, e conosceva L erreur de Narcisse (citato nel MV il 9 ottobre 1939) dell esistenzialista e spiritualista Louis Lavelle 31. Forse la problematica di Narciso, la sua autoriflessività ha interessato Pavese, che si dà del tu e crea così il suo doppio. «Passavo la sera seduto davanti allo specchio per tenermi compagnia...». (MV, 6 novembre 1938) Pavese si mette in scena rinchiuso in un cerchio che gira fra l io e il tu/io. Uno sdoppiamento frequente nei diari di scrittori, come scrive Béatrice Didier 32. «L infanzia non conta naturalisticamente, ma come occasione al battesimo, battesimo che ci insegna a commuoverci davanti a ciò che abbiamo battezzato». (MV, 15 giugno 1943) Per Pavese valorizzare il momento infantile significava anche lottare contro il lato ossessivo del suo accanito lavoro. «L unica gioia al mondo è cominciare». (MV, 23 novembre 1937) Un idea che risuona ne La luna e i falò, quando sottolinea che diventare adulti significa andarsene, morire, cioè non riuscire più ad avere l attitudine mentale ed emotiva del ri-cominciare. I due temi dell infanzia e della magia s intrecciano, e Pavese condivide con Calvino l idea che vi sia una scoperta nella ripetizione : «La poesia è ripetizione, è venuto a dirmelo Calvino». (MV, 10 gennaio 1950) «Quel che accade una volta accade sempre». (MV, 27 ottobre 46) Una frase ripresa nel film di Bergala. La ripetizione è anche la natura del simbolico «Quel che è stato, sarà» (MV, 7 dicembre 1945). E, sotto l influenza di Frazer - Pavese era responsabile per la casa editrice Einaudi della cosiddetta «collana viola» (Collezione di studi religiosi et etnologici e psicologici) -, scrive : «L accadere una volta per tutte di un fatto mitico che esprime un evento ciclico del cosmo (ratto di Core) è analogo all espressione che si dà, in arte, a una molte volte ripetuta esperienza di paesaggio, gesto, evento. Quante volte hai osservata la collina di Quarti e Coniolo prima di esprimerla?» (MV, 3 agosto 1946). L idea di una ciclicità è presente e riconduce continuamente la diacronia a un livello più elaborato costituito dalla sincronia. Un idea di costruzione che va al di là della successione, come scrive Cesare Segre nel menzionare degli studi che focalizzano questo aspetto 33. Anche la scelta dei tempi verbali contribuisce a creare questa 30. Giuditta Isotti Rosowsky, Pavese lettore di Freud. Interpretazione di un tragitto, Palermo, Sellerio, Marziano Guglielminetti, «Attraverso Il mestiere di vivere», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p. xlv. 32. Béatrice Didier, «L invention du moi», in Le journal intime, Presses Universitaires de France, Cesare Segre, «Introduzione», in Cesare Pavese, Il mestiere di vivere, op. cit., p. vii. Segre si riferisce ad Anco Marzio Mutterle, «Contributo per una lettura del Mestiere di vivere», in AA.VV., Profili linguistici di prosatori contemporanei, Padova, Liviana, 1973, pp Mutterle parla di unità fra il piano diaristico e quello del discorso, che garantisce la continuità del testo a un livello sotterraneo. 155

156 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala distinzione, a eternizzare le storie impiegando l imperfetto indicativo, a portarle nell intemporale come accade ne La luna e i falò : «ero rivenuto, avevo fatto fortuna, sembrava. Sapevo già tutto, sapevo e piangevo». Questo congedo di Natalia Ginzburg, scritto appena dopo la morte, delinea un ritratto molto significativo di Pavese : Era, qualche volta, molto triste : ma noi pensammo, per lungo tempo, che sarebbe guarito di quella tristezza, quando si fosse deciso a diventare adulto : perché ci pareva, la sua, una tristezza come di ragazzo - la malinconia voluttuosa e svagata del ragazzo che ancora non ha toccato la terra e si muove nel mondo arido e solitario dei sogni. Qualche volta, la sera, ci veniva a trovare ; sedeva pallido, con la sua sciarpetta al collo, e si attorcigliava i capelli o sgualciva un foglio di carta ; non pronunciava, in tutta la sera, una sola parola ; non rispondeva a nessuna delle nostre domande. Infine, di scatto, agguantava il cappotto e se ne andava. Umiliati, noi ci chiedevamo se la nostra compagnia l aveva deluso, se aveva cercato accanto a noi di rasserenarsi e non c era riuscito ; o se invece si era proposto, semplicemente, di passare una serata in silenzio sotto una lampada che non fosse la sua. [...] Diventavamo, in sua compagnia, molto più intelligenti ; ci sentivamo spinti a portare nelle nostre parole quanto avevamo in noi di migliore e di più serio ; buttavamo via i luoghi comuni, i pensieri imprecisi, le incoerenze Il suicidio di Pavese nella trasmissione di Bergala La trasmissione di Bergala struttura il percorso biografico, tanto articolato e complesso di Pavese, come nelle linee essenziali messe in luce, sulla base delle citazioni tratte da suoi diversi testi, presentandole come tratte da un suo diario, operazione facilitata, come si è visto, dalla stessa opera dell autore 35. In realtà le analisi delle opere di Pavese come Lavorare stanca mostrano come l io del poeta sia piuttosto l effetto di connessioni a distanza 36, come ha ben messo in evidenza Anco Marzio Mutterle. L io di Lavorare stanca (e si potrebbe estendere questa stessa riflessione alle altre opere) è assoggettato a una articolazione macrotestuale 37. E anche se MV è un diario, dunque sottomesso alla cronologia, pertanto non suscettibile d essere tessuto come un opera di finzione, si trovano nondimeno delle ricorrenze, dei fili rossi dall inizio alla fine, dei macrotesti che l attraversano. Il film di Bergala utilizza l opera di Pavese per farne un affresco autobiografico filmico. Non è il solo a utilizzare questa tecnica, che costituisce una tendenza ricorrente nelle trasmissioni sulle biografie di scrittori. Il suicidio facilita questa lettura teleologica. Ma, come Pavese stesso aveva detto l anno della sua morte : «Non ci si uccide per amore di una donna. Ci si uccide perché un amore, qualunque amore, ci rivela nella nostra nudità, miseria, inermità, nulla» (MV, 25 marzo 1950). «[...] Vivere senza scrivere non vivo» 38. Cioè le sue sconfitte amorose, i suoi problemi sessuali non 34. Natalia Ginzburg, «Ritratto d un amico», in Le piccole virtù, Torino, Einaudi, 1962, p. 28. Pubblicato nel 1957 sul «Radiocorriere». 35. Laurence Pieropan, «L influence de l autobiographie dans l émission télévisée consacrée à l écrivain Cesare Pavese», in Beatrice Barbalato (a cura di), Les écrivains en vidéo, Bruxelles, Émile Van Balberghe Libraire, 1999, pp Anco Marzio Mutterle, I fioretti del diavolo. Nuovi studi su Cesare Pavese, Alessandria, Edizioni dell Orso, Bart Van Den Bossche, Tra narrativa e poesia : dal primo al secondo Lavorare stanca, in «Mosaici», Special Issue, Parole, immagini, racconti. Cinque saggi su Cesare Pavese poeta, in commemorazione del suo centenario, Rossella Riccobono (a cura di), Giugno Cesare Pavese, «Ad Aldo Camerini, Venezia» (Torino, 16 giugno 1950), in Cesare Pavese (Lorenzo Mondo, a cura di), Vita attraverso le lettere, op. cit., p

157 Beatrice Barbalato sono sufficienti a spiegare il gesto estremo, se non nel suo essere un uomo di cultura a 360. Il libro di Dominique Fernandez L échec de Pavese (1968) riporta la sconfitta ad un analisi psicanalitica legata esclusivamente ai suoi problemi intimi, e non rende del tutto merito, mi sembra, alla complessa figura dello scrittore Denominatori comuni Riporto di seguito i punti salienti del film. Bernard Rapp prima dei titoli di testa dice : «Non resta alcun documento sulla sua vita», ciò che è evidentemente falso, perché esistono testimonianze di amici, le sue lettere, una documentazione esauriente. Si tratta, dice Rapp, di un tête à tête fra Bergala e Pavese. Se questo aspetto è in effetti presente nel film, si tratta con evidenza della ricostruzione di un intimità ad usum delphini. La sequenza di apertura parla del ritorno a Santo Stefano Belbo di Pavese a quarant anni e offre una panoramica da una finestra che è quasi identica all ultima : la finestra della camera dell hotel di Torino in cui Pavese si è suicidato. Sin dall inizio gli amori, da quelli giovanili in poi, sono presentati come un desiderio che poi si rivela per Pavese irrealizzabile. Così accade anche per la presentazione delle sue convinzioni politiche : antifascista, sostenitore di autori impegnati politicamente, istigatore per giovani allievi a combattere nella Resistenza, Pavese non si impegna in nessuna azione concreta contro il fascismo. Non firma nel 1929, ad esempio, la lettera a favore di Benedetto Croce (12 39 ), che si era espresso negativamente riguardo al Concordato fra Stato e Chiesa dell 11 febbraio Per questo rifiuto Croce fu accusato da Mussolini di essere un imboscato della storia. Questo momento della vita di Pavese nel film viene ricordato come un peccato di gioventù, avendo Pavese solo 21 anni. Il suicidio di un suo amico Baraldi (13 42 ), spinge Pavese a replicarne il gesto. I tentativi di suicidio di Pavese stesso sono puntualmente citati nel film. Un altro amore evocato è quello mancato per Tina Pizzardi, comunista clandestina che gli chiede di ricevere a casa sua delle lettere compromettenti. Pavese accetta. Intercettato dalla polizia politica viene processato e mandato al confino a Brancaleone Calabro nel 1935 (18 35 ), sconterà dietro una domanda di grazia solo otto mesi. Traccia di questo periodo si trovano nel racconto Il carcere, protagonista Stefano, di cui vengono letti dei brani in prima persona in voce off. Tornato a Torino apprende che Tina sta per sposarsi. Tenta il suicidio (lettura di brani tratti da La Prigione e Paesi tuoi ). Conosce Fernanda Pivano che diventerà una scrittrice famosa e grande esperta di letteratura americana, traduttrice dall inglese per la casa editrice Einaudi (25 ). La corteggia durante 5 anni. Lei sposa un altro. Nella prima pagina di Feria d agosto scrive «In memoria / / 26 luglio luglio 45» : le due date in cui l ha chiesta in matrimonio. Nel settembre 43 i nazisti occupano la città di Torino. Pavese si rifugia a Casale Monserrato e fa l istitutore per un Collegio religioso dove passa il tempo conversando di temi teologici. Alcuni suoi amici muoiono : Leone Ginzburg decede in prigione sotto tortura, Giaime Pintor e Gaspare Paietta giovanissimi muoiono nello scontro con i nazisti (30 e oltre). In aprile il nord Italia è liberato. Pavese torna a Torino. Non viene risparmiato dalle critiche quando si iscrive al Partito comunista, perché questo atto viene inteso come una scelta tardiva, non avendo parteci- 157

158 Il dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala pato Pavese attivamente alla Resistenza. Presso la succursale Einaudi a Roma conosce Bianca Garufi, segretaria nella stessa casa editrice. Nuovo fallimento amoroso. A Torino, città nel film definita metafisica, alla De Chirico, la voce off parla di Pavese come uno straniero nella sua stessa città. Brani tratti da diverse opere vengono detti dalla voce fuori campo in prima persona (35-38 ). Riflette sui suoi amori mancati, «quello che è stato, sarà» (33 11 ) dice la voce di Pavese, una frase già segnalata precedentemente in una didascalia (11 5 ). Per dire che l esperienza fallimentare si reitera e si reitererà. E ancora questa frase ritorna quando la voce off afferma che la vita di Pavese e i personaggi de La luna e i falò si identificano (44 10) : Siamo a Santo Stefano Belbo. Un tono malinconico accompagna la panoramica su paesaggi, case, vigneti, illustrati da letture presuntamente autobiografiche. Immagini che sottolineano il ritorno all infanzia e al simbolico. Viene mostrata la medesima inquadratura di una finestra, come nella prima sequenza su Santo Stefano Belbo. Sabato 26/08/1950, hôtel Roma, dopo varie chiamate telefoniche, andate deserte, Pavese si suicida. Ciò che caratterizza il film, come ho spiegato, è l intenzionalità di dirigere verso un solo punto, il suicidio, il racconto della vita di Pavese. Ad una voce off che racconta la biografia, si articolano i brani dove è Pavese che parla in prima persona. Nel film non si specificano le fonti dei brani menzionati, che sono tutti espressi alla prima persona singolare, dando l impressione allo spettatore di provenire da un diario. Vi è poi un elementarizzazione della portata letteraria. Lo sguardo indagatore infantile di Pavese si traduce nel film in simboli rudimentalizzati, mentre sin dall inizio il film vuole proporsi come un indagine che dirà cose nuove sullo scrittore. Altre semplificazioni sono presenti nel film : 1). Non vengono segnalate quasi mai le fonti delle citazioni. E soprattutto non è sempre chiaro dove queste cominciano e dove finiscono; inoltre la struttura cronologica che ritma il racconto inizia e termina nei luoghi dell infanzia. 2). La logica del discorso viene eccessivamente essenzializzata : per esempio quando si parla della polmonite di Pavese, presa per aver atteso inutilmente sotto la pioggia e al freddo una ragazza, si fa vedere un gatto nero! 3). Per avvalorare la stretta logica del peso del destino si getta, senza inquadrarla in un contesto discorsivo, la frase di Pavese già citata : «Ciò che succede una volta, succede sempre», che aggrava il senso di necessità che accompagna il racconto. E inoltre : 1). L uso di tre diverse voci off è indiscriminato. Avevo supposto ad una prima analisi del film che una logica governasse l utilizzazione delle voci : una voce per MV, una voce per le citazioni tratte dai romanzi (dunque per i registri di finzione) ; 158

159 Beatrice Barbalato una voce per le lettere. Invece il passaggio da una voce ad un altra è del tutto accidentale. 2). I tratti simbolici sono elementarizzati : il fuoco, la luna, la campagna, restano le immagini referenziali che vorrebbero assurgere a simboli, queste immagini sono solo ingrandite, come degli oggetti ripresi in primo piano. 3). La voce di alcuni personaggi è assimilata a quella di Pavese, come nel caso del personaggio di Nuto de La luna e i falò. Alla fine, al 44, uno dei narratori dice «En ce roman [N.B. : La luna e i falò] la boucle est bouclée», chiudendo esplicitamente il cerchio fra la vita e l opera Una certa idea dell Italia C è un altro aspetto del film da mettere in luce, e che menziono a latere, e riguarda la prospettiva di un autore francese, Alain Bergala, che guarda la cultura italiana col suo mirino, dove grande importanza hanno nel caratterizzarla la musica, il cinema, la cultura popolare. È certamente anche per questo che una parte significativa di musiche di sottofondo sono quelle di Paolo Conte (musicista, cantautore, anche lui piemontese), e da immagini documentaristiche o filmiche topiche. Delle canzoni politiche emotivamente forti vengono menzionate. Sui versi : «Hitler e Mussolini sono stati due assassini...», della canzone «Popolo del paese», della raccolta Il canto dei mendicanti di Matteo Salvatore si dispiegano le immagini della Resistenza e della guerra. (27 10 ) 39. Diverse sequenze di film celebri sostengono in modo forte il registro visivo : Due soldi di speranza di Goffredo Alessandrini, per le scene di una giovane donna nei campi a Brancaleone Calabro, ; Ossessione di Luchino Visconti nella scena di un uomo con cappello che si avvia verso un negozio (16 43); Il grido di Michelangelo Antonioni : l uomo accappottato su un carrello di treno con una bambina in braccio (16 21) ; We living (Noi vivi) di Goffredo Alessandrini ; Quattro passi tra le nuvole di Alessandro Blasetti (42 43) ; Paisà per delle immagini tratte dalle sequenze sulla Resistenza nella città di Firenze (31 18) 40. Citazioni di films straordinariamente significativi sulla condizione sociale e le attese degli italiani, durante gli stessi anni, più o meno, in cui è vissuto Pavese. * * * Le trasposizioni in video di diari di scrittori si concretizzano secondo modalità spesso topiche, dove viene enfatizzato il carattere realistico e testimonialmente autobiografico del lavoro letterario dello scrittore. Nel caso di Cesare Pavese, se le tecniche di reiterazione nella sua opera riportano sempre a zero la nozione di cronologia, il film di Alain Bergala, invece, costruisce un percorso che fa apparire il suicidio come neces- 39. I minuti e i secondi che sono stati segnalati in questo saggio, possono variare, seppur di poco, a seconda degli apparecchi utilizzati. 40. Tutte le fonti sono segnalate nei titoli di coda, non nei sottotitoli durante lo scorrere delle sequenze. L identificazione delle citazioni filmiche è dunque a mia cura. 159

160 Il Dominio di un io diaristico nel film d Alain Bergala sario, in un crescendo sull asse della cronologia. L intento è di far coincidere teleologicamente l opera e la biografia dell autore. L opera di Pavese presentata quasi sempre alla prima persona, facilita enormemente questa modalità di trasmissione filmica. Beatrice Barbalato Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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163 ISSN : Jean-Pierre Cavaillé Pseudonymie et libertinage à la lumière de l ouvrage d Adrien Baillet : Les Auteurs déguisés Résumé Le recours à des formes pseudonymiques, au xvii e siècle, ne sert pas seulement à se cacher et n a pas pour seul but le désir d échapper aux persécutions et aux poursuites judiciaires. Pour autant, l importance de l usage des pseudonymes, à cette époque, comme dispositif d autoprotection ne doit pas être minimisée. Si une quelconque spécificité «libertine» dans l usage des pseudonymes n est pas à rechercher au-delà de celle attendue pour l époque que met en évidence Adrien Baillet dans Les Auteurs déguisés (1722), ouvrage qui va nous servir de guide, il n en demeure pas moins que, pour les contemporains, parmi les «motifs» et «finalités» du recours aux pseudonymes, généralement jugés indéfendables, figurent la publication d ouvrages «libertins», entendus par là des livres portant atteinte à la religion ou/et aux bonnes mœurs. Il s agira donc d examiner comment la doxa contemporaine jugeait le recours aux pseudonymes, quel était le discours dominant en la matière et quel type de taxinomie des motifs conduisant à l adoption de faux noms pouvait être proposée. Abstract In the seventeenth century, the use of pseudonyms did not just serve to hide oneself and to escape from persecutions or judicial action. Still, the importance of pseudonyms as a means of self-protection at that time should not be underestimated. Although this specific libertine usage of pseudonyms cannot be investigated beyond the evidence found in Adrien Baillets Les Auteurs déguisés, which we will use as a guide, it is nevertheless clear that the publications of libertine books, with regard to religion and/or morals, figured as an important ground or aim for the use of pseudonyms. This essay intends to examine how the prevailing orthodoxy at the time judged the use of pseudonyms and what the dominant opinion on this topic was. It will also propose a taxonomy of grounds which led to the adoption of pseudonyms. Pour citer cet article : Jean-Pierre Cavaillé, «Pseudonymie et libertinage à la lumière de l ouvrage d Adrien Baillet : Les Auteurs déguisés», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012, pp

164 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

165 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Pseudonymie et libertinage à la lumière de l ouvrage d Adrien Baillet : Les Auteurs déguisés D un côté [la vanité] porte [les auteurs] à se produire, lors qu ils font paraître leur nom et leurs qualités, ou qu ils donnent d autres marques pour se faire connoître ; de l autre, elle forme en eux une complaisance secrete lors qu ils se cachent, afin qu ils puissent se glorifier d estre cachés. Et il faut avouer que cette espèce de gloire toute extraordinaire qu elle paroît a ses charmes et a ses douceurs particulieres, puisque le raffinement la fait attacher même à son ennemie, qui est l obscurité. 1 De nombreux ouvrages considérés comme relevant du courant dit «libertin», parce qu ils portent atteinte à la religion ou (et) aux mœurs, sont parus soit sous anonymat partiel (initiales, acronymes, etc.) ou complet, soit sous la protection de pseudonymes. Ainsi des Dialogues à l imitation des anciens de François La Mothe Le Vayer, publiés sous le pseudonyme Orasius Tubero, les Considérations politiques sur les coups d État de Gabriel Naudé, paru très confidentiellement à Rome sous les initiales de G N P (Gabriel Naudé Parisien), le fameux Alcibiade Fanciullo a scola d Antonio Rocco, circulant sous les seules lettres D P A (sans doute Di Padre Antonio), qui les firent attribuer à l Arétin (Di Pietro Aretino), ou encore le Corriere svaligiato, dont l auteur, Ferrante Pallavicino, se dissimula en vain sous le pseudonyme académique de Ginifacio Spironcino 2. D autres se sont cachés derrière des prête-noms ; ainsi le nom de De Vaux, en tête des Jeux de l inconnu, a-t-il pu recouvrir les productions d Adrien de Monluc et de ses amis. Certains auteurs dits «libertins», choisirent de se faire connaître à travers un pseudonyme, comme le sulfureux poète Charles Dassoucy 3, en prenant un nouveau prénom, comme Tristan l Hermite (qui se prénommait François), ou encore par l usage de leur seul prénom de baptême, 1. Adrien Baillet, Auteurs déguisés sous des noms étrangers, empruntés, supposés, faits à plaisir, chiffrés, renversés, retournés ou changés d une langue en une autre, dans Jugemens des savans sur les principaux ouvrages des auteurs, vol. 6, Paris, Charles Moette, 1722, p Les références à cet ouvrage se feront désormais entre parenthèses dans le texte. 2. On pense aussi à l anonyme parution de l École des Filles, aux Dialogues apocryphes de Luisa Sigea mise en latin par un pseudo Joannes Meursius derrière lequel se cachait Nicolas Chorier ou encore à l ouvrage qui est considéré souvent comme la synthèse du «libertinage» philosophique, le Theophrastus redivivus, dont le titre même est une forme de pseudonyme. 3. Voir la préface de Dominique Bertrand à son édition de Charles Coypeau Dassoucy, Les Aventures et les prisons, Paris, Champion, «Sources classiques», 2008, p

166 Pseudonymie et libertinage comme Théophile (de Viau), qu un auteur plus infortuné encore, Claude le Petit, reprendra une génération après en se faisant appeler Théophile le Jeune. Ces derniers exemples montrent que le recours à des formes pseudonymiques, au xvii e siècle, ne sert pas seulement à se cacher et n a pas pour seul but le désir d échapper aux persécutions et aux poursuites judiciaires, même si bien des exemples attestent de cette pratique. À cette époque, l usage des pseudonymes est très largement répandu et toléré, malgré les dispositions, d ailleurs limitées, du Concile de Trente (1546) 4 et, en France, les édits royaux successifs (Henri II, 1547, 1551 ; Charles IX, 1573 ; Louis XIII, ) tendant, non sans hésitation, à l imposition du nom véritable de l auteur en tête des livres. Ainsi, le répertoire de Pierre Conlon permet de constater que sur 396 ouvrages publiés en 1696, 236 ne portent pas le vrai nom de leurs auteurs 6. Certes, dans le feu des controverses, le recours au pseudonyme est souvent dénoncé comme le fait d une âme basse et lâche, le cas échéant par un auteur qui lui-même n hésite pas à adopter un nom d emprunt! Aussi cet usage, en soi, n est-il nullement la marque d un quelconque libertinage ni d une quelconque hétérodoxie ou dissidence. Les plus sourcilleux champions du Concile de Trente eux-mêmes, à commencer par le cardinal Bellarmin, recoururent aux pseudonymes dans leurs ouvrages de controverse antiprotestante 7. L importance de l usage des pseudonymes, à cette époque, comme dispositif d autoprotection ne doit pas être minimisée ; mais il n y a pas à cet égard de spécificité «libertine» ; toute forme de dissidence était susceptible de représenter un danger pour les auteurs, mêmes les mieux protégés 8. On ne cherchera donc pas ici une quelconque spécificité «libertine» dans l usage des pseudonymes, au-delà de celle attendue pour l époque que donne l ouvrage qui va nous servir de guide, en cela parfaitement représentatif : le mot de libertinage en effet renvoyant à la fin du xvii e siècle, souvent de manière différenciée (ce qui n est pas le cas plus tôt), à la transgression des normes morales et/ ou religieuses. Au contraire, les auteurs que l historiographie subsume sous cette catégorie ne se distinguent nullement dans leurs pratiques pseudonymiques, abstraction faite 4. «Ce seroit une chose infinie de rechercher les éxemples des bons et des méchans Livres anonymes & pseudonymes qui ont été approuvés & condamnés en France, sans qu on ait jamais fait l honneur à ce Decret du Concile de Trente de se souvenir de lui & de sa disposition, soit pour s y conformer, soit pour s en écarter exprès». Du reste «les Pays où le Concile de Trente semble avoir été reçû sans réserve, ne se sont pas distingués de la France par cet endroit» (Adrien Baillet, Auteurs déguisés, op. cit., p. 277). 5. Voir encore le chapitre très complet (I, 7) que Baillet consacre aux dispositions du Concile et aux édits royaux, à leurs restrictions et surtout à leur absence d application réelle. 6. Prélude au Siècle des Lumières, Genève, , t. 1, observation faite par Gian Luca Mori, «Anonymat et stratégies de communication : le cas de Pierre Bayle», dans Lettre Clandestine. Bulletin d information sur la littérature philosophique clandestine de l âge classique, n 8, «Anonymat et clandestinité aux xvii e et xviii e siècles», 1999, p. 20. [En ligne], URL : pdf/anonym.pdf 7. Voir à ce sujet, Adrien Baillet, I, 7. Baillet rappelle que Bellarmin signa du nom de son secrétaire Matthaeus Tortus sa réponse au traité de Jacques I er, Triplici nodo, triplex cuneus, imprimée en 1608 et emprunta par ailleurs les noms d Adolphus Schulckenius et de Francescus Romulus (op. cit. p. 278). 8. Même un monarque pouvait recourir aux pseudonymes, pour des raisons prudentielles excédant la seule protection individuelle (Jacques I er dans ses controverses avec Bellarmin, par exemple). L ouvrage Triplici nodo triplex cuneus, apologie du serment d allégeance, attribué à Jacques I er (et que le monarque revendiqua lui-même dans sa réédition) portait à sa parution le nom de l aumônier royal L. Cicestriensis, pseudonyme de Lancelot Andrewes, évêque de Chichester (un pseudonyme peut donc en cacher un autre!). 166

167 Jean-Pierre Cavaillé des «motifs» spécifiquement «libertins» (désir de couvrir la licence et l impiété). Les auteurs réputés libertins investissent des procédés établis et fort communs. Il n en demeure pas moins que, pour les contemporains, il est évident que parmi les «motifs» et «finalités» du recours aux pseudonymes, généralement jugés indéfendables, figurent la publication d ouvrages «libertins», entendus par là des livres portant atteinte à la religion ou/et aux bonnes mœurs. Il est donc utile d examiner d abord comment la doxa contemporaine jugeait le recours aux pseudonymes, quel était le discours dominant en la matière, et d autre part quel type de taxinomie des motifs conduisant à l adoption de faux noms pouvait être proposée. Nous disposons pour cela d un ouvrage d une très grande richesse et qualité d analyse, Auteurs déguisés d Adrien Baillet (sous les seules initiales A B dans le privilège), grand érudit, esprit critique et curieux, mais toujours soucieux de se conformer à ce qui lui paraît être le plus communément acceptable par ses contemporains 9. Chez lui, ni grands emportements contre les écrits «libertins et licencieux», ni complaisance, au moins visible, à leur égard. C est bien en ceci qu il est précieux. 1. Une apologie de l usage du pseudonyme Baillet s emploie d abord à innocenter autant qu il le peut le recours aux pseudonymes, en cherchant à le ramener à une pratique «indifférente», qui n est louable ou blâmable que par ses usages. En ceci, il se place dans le droit fil du discours moral le plus commun à son époque concernant les actes indifférents et la licéité de la dissimulation lorsqu elle est utilisée à bonne fin ; cacher le vrai n étant nullement en soi une tromperie ou un mensonge. Ainsi de l anonymat, qui consiste à cacher le nom de l auteur, dissimulation indifférente en soi ; mais il est moins facile d innocenter les pseudonymes, simulation de nom qui entre dans le domaine de la tromperie, en induisant le lecteur en erreur. Un Auteur veut-il n être pas connu, veut-il tout sérieusement demeurer caché? Qu il prenne le parti de se faire Anonyme: il n y a rien dans cette conduite que de fort indifférent, je dis plus, rien que de fort innocent tant que sa conscience ou ses devoirs ne l obligeront pas de se produire & de comparoître. Mais qu un Auteur qui aura les mêmes vuës, les mêmes intentions, veuille se rendre Pseudonyme, c est vouloir au moins se faire connoître d une certaine maniére en se cachant de l autre; c est se jouer de la bonne foi de son Lecteur & lui donner le change. C est se montrer mal & se cacher mal tout à la fois, & par conséquent pécher doublement contre la sincérité du cœur. (p. 263) Telle est l objection et en quelque sorte la critique que s adresse à lui-même Baillet, qui consent à admettre qu Il n y a point de motif aussi spécieux, aussi juste, aussi honnête qu il puisse être, qui soit capable de leur mériter autre chose que le pardon : point de modestie, point de prudence, point de nécessité qui puisse en rectifier le fond 9. Paris, Voir également les ouvrages de Johann Deckherr, De scriptis adespotis, pseudepigraphis, et supposititiis conjectuae, Amsterdam, 1686 (3 e édition, contient la lettre de Pierre Bayle, de Scriptis Adespostis) et Vincent Placcius, De scriptis et scriptoribus anonymis atque pseudonymis syntagma, Hamburgi, Sur ce corpus, il faut lire l ouvrage indispensable de Maurice Laugaa, La Pensée du pseudonyme, P.U.F., «Écriture»,

168 Pseudonymie et libertinage jusqu à leur communiquer l innocence, & jusqu à faire une véritable vertu de ce déguisement. (p. 263) Toutes ces concessions à la morale chrétienne prise dans toute sa rigueur sont de pure forme, car l usage le plus répandu, tout simplement s y oppose et l intention de Baillet, proche parfois des Jansénistes, n est pas de prêcher le rigorisme (du reste les Jansénistes eux-mêmes furent de grand usagers du pseudonyme : que l on songe aux Petrus Aurelius, Louis de Montalte, William Wendrock, Paul Irénée 10, etc.). S il doit concéder qu il «n y a donc pas d Auteur Pseudonyme de quelque espéce que soit son déguisement, dont la conduite puisse être absolument innocente», c est pour insister sur le fait que celle-ci «est souvent excusable» (pp ). La charité chrétienne, d aucuns diraient le laxisme moral, est préférable à la rigueur : L inclination que nous devons avoir pour diminuer toujours le nombre des coupables, & d avoir des pensées favorables de la conduite d autrui me porte à ne considérer le changement des noms comme criminel, que lorsqu on prend des noms destinés à mentir ou à nuire. Si les noms feints ou supposes ne sont pas faits pour rendre aucun de ces mauvais offices soit à la vérité, soit à la charité, je ne puis approuver la sévérité de ceux qui veulent qu on les laisse enveloppés dans la condition des autres. (p. 267) Ainsi suffit-il que l adoption de noms d emprunt obéisse à des «motifs légitimes et honnêtes» et que l on ait de bonnes raisons «pour se dérober à la connoissance» de ceux à qui l on a «intérêt de ne se pas faire connoître», voire même que ce déguisement soit simplement «indifférent à tout le monde» (p. 245), c est-à-dire qu il ne porte tort à personne et n apporte aucun trouble, ni à l État ni à l Église. Il faut donc envisager l usage des pseudonymes pour les ouvrages dont l honnêteté put paraître problématique, en relation à cette grande indulgence voire bienveillance à l égard d une pratique universellement adoptée. Le temps n est plus, en effet, souligne Baillet, où «la licence de feindre les noms et de travestir les personnes» (p. 260) se bornait à la poésie, au théâtre et au roman. Du reste cette pratique usuelle consistant à déguiser le nom de l auteur ou, pour les comédiens, de prendre des noms de scène, n était pas dissociable de l habitude de changer les noms des personnes réelles évoquées dans les œuvres de fiction, habitude jugée préférable à la publication des noms véritables. Sur ce plan d ailleurs, entre ce passé tout à fait indéterminé d un état innocent du pseudonyme limité à la fiction et le présent, rien n a vraiment changé. Les œuvres de fiction exigent une pratique systématique du déguisement des noms comme du reste ; il paraîtrait au contraire incongru, inconvenant et même offensant de ne pas y procéder 11. Spon- 10. Respectivement Duvergier de Hauranne, Pascal et Nicole, pour les deux derniers. 11. «Personne n auroit peut-être trouve à redire à la licence de feindre les noms & de travestir les personnes, si elle étoit demeurée dans ses bornes anciennes. Elle avoit presque toujours été renfermée dans la Poésie, & rarement l avoit-on vu passer le théâtre. Les Poètes & les Comédiens avoient reçu le privilège de se déguiser, & de déguiser les autres sans que personne eût paru leur porter envie. II n y avoit point d abus ou de désordres à craindre de leur part dans ces sortes de fictions, parce qu on étoit persuadé qu ils ne prétendoient abuser de la bonne foi de qui que ce fût, & qu ils n imposoient à personne. [ ] On n a jamais crié contre les Poètes & les Comédiens pour avoir associé les Auteurs de Romans à leur privilège. Les liaisons étroites & les rapports merveilleux qui se trouvent entre leur profession & celle de ces derniers, demandoient qu ils les laissassent entrer en communication d un droit dont l usage leur est indispensable. La fiction des personnes ne leur est pas moins nécessaire que celle des choses pour faire régner le Vraisemblable ou le Merveilleux dans leurs compositions. Ceux même qui ont eu dessein de renfermer l Histoire des choses véritables 168

169 Jean-Pierre Cavaillé tanément, la fiction n est pas saisie comme étrangère à toute réalité assignable, mais s y rapporte par le biais de procédures de travestissement qui suffisent à lui conférer un statut ludique et à la rendre socialement inoffensive. Il s agit là, bien sûr, d un discours faussement candide, suggérant l existence d une sorte d état normal, normé et parfaitement accepté de la fiction, protégé par ses conventions et la «licence poétique» dont elle bénéficie. Cela permet à Baillet d associer aux poètes, aux comédiens et aux romanciers les auteurs d écrits satiriques «légitimes», ceux qui reprennent les vices sans déchirer les personnes, grâce en particulier aux changements de noms, de sorte que là encore le pseudonyme apparaît comme une extension naturelle de l art du travestissement 12. Enfin, à la même classe des usagers innocents, ou du moins de peu de compte, des noms travestis, figure «les faiseurs d almanachs et de pronostics», genres de nulle considération et désormais quasi éteints, précise Baillet, du fait même que l on ne chercha pas à le censurer, laissant toute liberté aux auteurs de controuver les noms comme les choses 13. Bref, les pseudonymes, dans tous ces genres mineurs, «ont presque toujours été jugés de nulle conséquence dans la vie civile». Ce «presque», évidemment, en dit long, dans un siècle qui a vu les procès criminels de Théophile de Viaux, de Ferrante Pallavicino, de Théophile le Jeune, et eu égard aux difficultés, soucis, censures et persécutions de bien d autres poètes et satiristes ; ou plutôt il signifie, pour la voix de la doxa qu est ici Baillet, que ceux-là ont été poursuivis parce que leurs poèmes et leurs satires n étaient pas «légitimes» et nullement parce qu ils avaient caché et déguisé leurs noms. Mais surtout, ce qui caractérise le siècle présent, pour Baillet, est l extension de la pratique pseudonymique à tous les genres d écriture, y compris les plus nobles et les plus graves : «Il n y a point de Profession parmi les Lettres où l on ne voye des légions entières de ces sortes de Pseudonymes, qui ont mieux aimé porter de faux noms que de n en point avoir du tout» (p. 261). La grande majorité de ses contemporains, note-t-il, qui ne mettent pas leur vrai nom en tête d un livre préfèrent en effet recourir au pseudonyme qu à l anonymat, pour deux raisons selon lui : l espérance de l impunité constatée chez les poètes, les romanciers et les comédiens, et surtout «l inclination particulière que les hommes ont toujours fait paroître pour la fiction & pour la dissimulation». Si l on espère rester impuni, c est évidemment que l on craint la punition si l on publiait à visage découvert. Ce qui ne veut pas dire, comme on le verra, que, pour Baillet selon une opinion très largement partagée à son époque, ces motifs ne puissent être légitimes. Qui, au xvii e siècle, pourrait affirmer que seuls sont punis dans leurs Romans, auroient infailliblement été blâmés du Public, s ils n avoient eu recours à la fiction des noms pour envelopper leurs vérités.» (p. 260). 12. «Il semble qu on ne puisse nier qu on n ait encore laissé étendre le privilège de changer les noms par voie de déguisement jusqu aux Auteurs satiriques. J entens seulement ceux qui ont connu l usage légitime de la satire, & qui ne s en sont pas écartés ; ceux qui se sont contentés d exposer les défauts au jour pour leur donner un tour ridicule plutôt que pour déchirer ou détruire ceux qui en étaient coupables & ceux qui ont eu la discrétion de cacher les personnes en découvrant leurs vices.» (p. 260). 13. «Enfin, la petite figure que les faiseurs d Almanachs & de Prognostics ont toujours faite dans le monde n a peut-être pas peu contribué à l indulgence dont on a toujours usé à leur égard touchant la liberté qu ils se sont donnée pour la supposition des noms, comme pour celle des choses. Les Poètes ne leur ayant jamais intenté de procès pour avoir usurpé leur privilège, le Public n a pas crû s y devoir intéresser plus qu eux. Ils ont eu lieu de feindre impunément tout ce qui leur a plû. Personne n ayant formé d obstacle à leur manie.» (p. 261). 169

170 Pseudonymie et libertinage ou inquiétés les lettrés qui le méritent? Ce légalisme sans faille est tout à fait étranger en une époque où les conflits religieux et civils font rage et où chacun sait que l «envie» d un puissant, ou de ses pairs (malgré le mythe mais justement il ne s agit que d un mythe de la liberté et de l égalité de la République des lettres, dont Baillet se fait pourtant le chantre), peuvent suffire à ruiner la carrière, voire à ôter la vie d un homme de lettres. La seconde raison, le goût des hommes pour «la fiction & la dissimulation», fait appréhender ce que l on pourrait nommer une esthétique des pseudonymes. S il ne s agissait que des bonnes et mauvaises raisons de cacher son nom, l anonymat ferait l affaire. Baillet conduit à envisager, à travers l inclination, qu il semble partager lui-même, pour «la fiction & la dissimulation», le jeu social du masque pseudonymique, qui va à l encontre du strict anonymat et consiste aussi bien à fourvoyer le lecteur par de fausses attributions qu à donner des indices sur la personne de l auteur, par acronymes, toponymes, anagrammes ou encore latinisations ou hellénisations du nom. C est là tout le paradoxe, a priori contre performant, mais qu affectionnent les gens de lettre, pour la dissimulation partielle du pseudonyme «se montrer mal & se cacher mal tout à la fois» (p. 263), au demeurant aussi répandue parmi les auteurs réputés «libertins» que parmi les autres. 2. Les motifs des pseudonymes Baillet entreprend d analyser les raisons du recours aux pseudonymes à partir d une revue circonstanciée de ses motifs psychologiques, composant une sorte de petit traité des passions des auteurs masqués. Il en ressort une très grande diversité de motivations, complémentaires ou au contraires exclusives, souvent innocentes d un point de vue moral, parfois répréhensibles, ou blâmables, selon le contenu des ouvrages. Voici la liste non exhaustive de ces motifs : Il suffira de vous faire remarquer parmi les principaux motifs qui ont porté les Auteurs à changer de nom, l amour de l Antiquité prophane qui a excité plusieurs de nos Modernes à prendre des noms qui étoient de l usage de l ancienne Gréce ou de l ancienne Rome ; la prudence qui a fait chercher aux Auteurs les moyens d arriver à leurs fins sans être reconnus ; la crainte des disgrâces & des peines de la part des Adversaires qui ont le crédit & l autorité en main ; la honte que l on a de produire ou de publier quelque chose qui seroit indigne de son rang ou de sa profession ; & la confusion qui pourroit revenir des Ecrits, du succès desquels on a quelque raison de se défier ; le dessein de sonder les esprits sur quelque chose qui pourroit paroître nouveau, & sujet à être bien ou mal reçû ; la fantaisie de cacher la bassesse de sa naissance ou de son rang, & celle de rehausser quelquefois sa qualité ; le désir d ôter l idée que pourroit donner un nom qui ne seroit pas d un son agréable ou d une signification heureuse. Il ne faut pas oublier d y ajouter la modestie de ceux qui ne se soucient pas de paroître ni de recueillir les fruits passagers de leurs travaux; la piété de ceux qui veulent laisser des marques extérieures de leur changement de vie ; la fourbe & l imposture pour séduire les simples & les ignorans qui ne peuvent juger du fonds que par la surface; la vanité qui donne quelquefois le change à la modestie au sujet du mépris qu on peut faire de la gloire à laquelle les autres aspirent en écrivant ; la médisance ou l envie de médire avec impunité, & d injurier à son aise ; l impiété & le libertinage d esprit, dont le motif a beaucoup de rapport avec la crainte d être découvert & de s attirer quelque tempête ; enfin le mouve- 170

171 Jean-Pierre Cavaillé ment d une pure gaieté de cœur excitée par quelque rencontre, ou par un simple caprice de l imagination (pp ). Cette revue, pour Baillet, s impose, car il s agit, par la multiplicité des motifs possibles, de rendre compte de la multiplicité des formes de pseudonymat. Le biographe de Descartes dresse ainsi un panorama assez complet de tout ce que les contemporains ont pu dire pour expliquer, excuser, justifier ou condamner le recours aux pseudonymes en général, mais surtout en des cas particuliers. «L impiété et le libertinage d esprit» y paraissent ainsi aux côtés de l amour de l antiquité, de la prudence, de la crainte des disgrâces, de la honte, de la modestie, de la piété, de la fourbe et de l imposture, de la vanité, de la médisance, de la pure gaîté et d autres motifs plus particuliers, comme la volonté de sonder les esprit, de cacher la bassesse de son extraction sociale, ou le désir de se débarrasser d un nom disgracieux ou ridicule. Si la taxinomie de Baillet est quelque peu brouillonne, elle a le mérite de permettre de couvrir entièrement le champ des utilisations empiriques possibles du pseudonyme, appréhendées sous l angle de la morale. Ces motifs se recoupent et se superposent. Le motif de l impiété, par exemple, ne va pas sans celui de la prudence et de la crainte, mais il est aussi susceptible de s associer à presque tous les autres, mis à part, bien sûr, celui de la piété. Ce faisant, Baillet met en évidence la diversité, mais surtout la complexité des «motifs» en associant sous ce terme, au risque d une certaine confusion, les passions et les desseins, deux plans distincts qui le poussent à plusieurs reprises à insister sur le fait que, obéissant à une même passion (par exemple la crainte), voire mettant en œuvre les mêmes qualités (de prévoyance et de prudence en particulier), un pseudonyme peut couvrir une entreprise entièrement louable ou blâmable, impie ou libertine. 3. Libertinage et pratiques pseudonymiques Les habits à l antique Si certains usages des pseudonymes à l antique, tirés du latin ou du grec, sont inoffensifs ou du moins excusables, d autres sont suspects. Baillet critique en effet ceux «qui ont défiguré leur nom de baptême, pour lui ôter l idée du Christianisme et lui communiquer celle du Paganisme par un changement léger» (p. 291). Il prend l exemple de l humaniste italien Joannes Paulus Parisius qui, à la fin du xv e siècle, se travestit «à la païenne» par le nom d Aulus Janus Parrhasius. Baillet ne l excuse pas d avoir troqué le beau et saint nom de Paulus pour celui d Aulus et peut-être aussi d avoir changé un patronyme évoquant la ville de Paris pour celle de Parrhasie en Arcadie, n apercevant pas, comme le fait remarquer son annotateur posthume que, fort probablement, Parrhasius s était donné un tel nom pour revendiquer la parrhésie (le franc parler) dans ses travaux de critique 14. Ce motif d une préférence affichée pour le paganisme se trouve sans aucun doute dans le choix d un titre pseudonymique comme celui du Theophrastus Redivivus, qui n est donc pas, à proprement parler, un ouvrage anonyme (bien que dans ce cas le nom de l auteur reste inconnu). Il est aussi la raison pour laquelle La Mothe Le Vayer prit le nom d Orasius Tubero (mise en latin du patronyme La Mothe, comme 14. Sur Joannes Paulus Parisius ou de Parisiis, diffamé pour sodomie, voir le Dictionnaire de Bayle, entrée «Parrhasius». 171

172 Pseudonymie et libertinage Baillet le signale 15 ) pour publier ses Dialogues à l imitation des Anciens, auquel il associe du reste au cours des échanges où Orasius intervient comme chantre du scepticisme, des pseudonymes à l antique pour désigner ses amis dans la vie (Telamon pour Naudé, Cassander pour Gassendi, Marcellus pour Colletet, etc.) 16. Le Vayer reprendra d ailleurs le même code, à un âge avancé, et alors que tout le monde le connaissait sous son pseudonyme de jeunesse, pour faire paraître son Hexaméron rustique : il y prend la parole sous le nom de Tubertus Ocella (transposition latine de Le Vayer, celui qui voit) et ses amis se nomment Égisthe (Urbain Chevreau), Marulle (Marolles), Ménalque (Ménage), Racemius (Bautru) 17 Dans ce type de pseudonymes l auteur ne se cache vraiment qu à demi et donne volontairement tous les indices pour être reconnu, tout en se ménageant une porte de sortie en cas de scandale ou de poursuites. Ce n est qu au cas par cas, souvent de manière purement conjecturelle que s apprécie le degré de dissimulation véritable ou feinte, et parfois donc d exhibition de l auteur masqué. Une réputation d homme ou de femme de lettres pouvait se gagner par le biais des pseudonymes ou de faux anonymats, et cela est aussi vrai d auteurs considérés comme libertins. Ainsi peut-on supposer que la notoriété de La Mothe Le Vayer fut en partie redevable au succès de ses dialogues clandestins sous le nom d Orasius Tubero et, contrairement à ce que l on pourrait croire, on ne peut affirmer que cette réputation sulfureuse ait nui à sa carrière de courtisan, s il est vrai que ceux qui le nommèrent précepteur du dauphin connaissaient cette activité 18. Certains auteurs, que l on associe au mouvement libertin, choisirent des noms à la grecque qui sont des transpositions transparentes, là encore, de leurs noms propres et qui n avaient d ailleurs pas la fonction de cacher leur identité, mais bien plutôt de leur donner un habit de parade que certains contemporains trouvèrent ridicule et vaniteux. Ce fut le cas de Jean-Jacques Bouchard (Pyrostome, littéralement «bouche ardente») ou de Giovanni Vittorio de Rossi (Janus Nicius Erythraeus 19 ). Comme Baillet l aperçoit, cette pratique est usuelle en Italie et ne constitue nullement, en elle-même, l indice d une quelconque dissidence. Mais, de fait, elle était disponible pour un investissement libertin, comme Bouchard le fait par exemple en se donnant un nom de tragédie grecque (Oreste), dans ce que l on a appelé son Journal (certes non destiné à la publication imprimée), et surtout en le graphiant à l aide de lettres grecques (Oresths), ainsi que les noms de ses amis 15. Ibid., p René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du xvii e siècle, Genève, Slatkine, 2000, p Baillet fait erreur en faisant d Égiste, personnage intervenant dans l Heptaméron rustique, Le Vayer lui-même (il s agit en réalité d Urbain Chevreau). 17. Voir l édition critique (avec la clé) de Gabriel Los d Urizen, pseudonyme contemporain que je me garderai bien d éclairer (Paris, Paris-Zanzibar, 1997). 18. Voir au sujet des difficultés d appréciation de la réelle fonction d un pseudonyme qui se posent à l historien, l article de Claudine Nédelec, «Équivoques de l auctorialité au xvii e siècle», dans Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n 33, [En ligne], URL : org/index235.html 19. «Depuis il a mesme traduit et mal traduit son vray nom de Bouchard en Pyrostome, comme vous aurés peu remarquer dans cette farce que vous m allégués à l imitation des farfantes, pédans illétrés de ce pais là, qui par Giovanni Vittori de Rossi affectent de s appeler Janus Nicius Erythraeus, suyvant par une estrange corruption d esprit, Mélanchton plustost dans ses impertinences que dans ce qu il a fait de bien.» (lettre de Jean Chapelain à Balzac, 17 septembre 1639, dans Jean Chapelain, Lettres, éd. Tamizey de Laroque, Paris, Imprimerie nationale, 1893, t. I, pp ). 172

173 Jean-Pierre Cavaillé parisien ou romain. Dans ce cas, les pseudonymes renforcent le caractère clandestin du texte, tout en demeurant transparents pour quiconque connaît les milieux lettrés concernés et déchiffre le grec. Mais là encore, ce qui différencie ce texte d autres jeux savants sur les noms est le contenu, scandaleux, du voyageur français en quête d une prélature Couvrir des livres indignes Baillet consacre un chapitre à cet usage consistant chez les auteurs à recourir à des pseudonymes lorsqu ils publient des ouvrages qu ils jugent indignes de leur statut et de leur rang. Il en distingue deux espèces. Il y a d abord «ceux qui voulant divertir les autres de ce qui les divertissoit eux-mêmes en écrivant, n ont osé publier leurs bagatelles, leurs fadaises & leurs badineries sous leur nom par l appréhension de se deshonorer» (p. 307). Et de citer une série d ouvrages de récréation et de divertissement comme les Baliverneries d Eutrapel de Noël du Fail (Leon Adulsi 20 ), les Bigarrures de Tabourot (seigneur Des Accords), les poésies macaroniques de Teofilo Folingo (Merlin Coccaïe), etc. La seconde espèce comprend «ceux qui croyant que leur Prose galante ou leurs Vers amoureux pourroient être de quelque utilité dans le monde, ont eu honte de leur laisser porter leur nom» (p. 307). Ainsi peut-on «louer au moins la discrétion des Religieux, des Prêtres, & des autres Ministres Ecclésiastiques, qui n ont pas eu le front de se déclarer Auteurs des galanteries, ou des obscénités qu on ne peut s empêcher de blâmer dans de simples Laïcs, & qui font rougir les moins difficiles d entre les honnêtes gens du siècle» (p. 309). Ce sont là tous ceux, nombreux parmi les religieux italiens et espagnols, qui «ont pris le parti de se travestir en personnes séculières pour voir paroître leurs écrits libertins ou licentieux, plutôt que de les supprimer ou de les pleurer sous l habit Religieux» (p. 310). Ainsi cite-t-il, entre autres, Gabriel Tellez, qui fit paraître ses comédies sous le nom de Tirso de Molina. On notera évidemment la mention d «écrits libertins», qui renvoient ici au libertinage en matière de mœurs (Baillet établit en effet une distinction, que retiendra l historiographie surtout à la suite de Bayle entre cette forme de libertinage et ce qu il appelle «le libertinage d esprit»). Il aurait pu mentionner aussi en ce lieu des noms qui appartiennent à l histoire du libertinage comme Antonio Rocco ou Ferrante Pallavicino, qu il cite ailleurs (voir infra). Baillet évite manifestement toute publicité des ouvrages les plus scandaleux, se contentant d en dévoiler les noms dans son index final. Cette discrétion témoigne de sa volonté d orthodoxie et elle est typique d une pratique de censure consommée, désormais appuyée, pour les ouvrages mettant à mal les bonnes mœurs, sur l impératif de bienséance. Si Baillet évoque bien la licence morale et l impiété contenues dans les œuvres comme des motifs, parmi les autres, de la protection des pseudonymes, il n est guère disert sur ces productions, sachant que toute complaisance à cet égard lui serait reprochée, comme il avait pu le voir pour tant d autres auteurs (le père Garasse par exemple, qui fut lui-même accusé de participer du libertinage qu il dénonçait du seul fait qu il le faisait de manière trop précise et circonstanciée). Il est à cet égard révélateur que lorsqu il évoque les ouvrages d impiété, il ne produit aucun exemple. 20. Voir l article de Dominique Bertrand, «Autrement dire : les jeux du pseudonyme chez Noël du Fail», dans Seizième Siècle, vol. 1, n 1, 2005, pp [En ligne], URL : persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xvi_ _2005_num_1_1_

174 Pseudonymie et libertinage 3.3. Sonder les esprits Un autre «motif» que Baillet expose comme susceptible d être parfaitement légitime dans le recours à la fois aux pseudonymes et à l anonymat est «[l]e dessein de sonder les esprits sur quelque chose qui pourroit paroître nouveau, ou dont le succès seroit incertain» (titre du chap. 8, partie II) : «On peut dire que c est une Défiance dont les regards sont doubles. Elle ne se contente pas de s arrêter sur la capacité & les forces d un Auteur, elle regarde encore les dispositions fâcheuses ou favorables d un Lecteur» (p. 329). La défiance à l égard du public est en effet un souci fréquemment exprimé au xvii e siècle, souvent associé à la conviction d apporter des propositions nouvelles, dont l acceptabilité paraît problématique. Là encore, Baillet distingue deux attitudes possibles. La première consiste à «considérer son propre Ouvrage comme celui d un étranger qui nous seroit inconnu, de se mêler sous le masque dans la foule des censeurs pour contrefaire l indifférent, & de se mettre en devoir de se juger soi même avec une liberté qui ne soit point gênée ni suspecte d affectation» (pp ). Ce passage nous renseigne sur des pratiques courantes à son époque et sur leur perception. Baillet, en effet, ne dénonce nulle supercherie ou imposture (sa définition de l imposture est étroitement limitée à l usurpation de l identité d un autre auteur). Au contraire, il fournit l exemple de saint Grégoire de Naziance qui sanctifie une conduite pour le moins opaque et tortueuse. Il aurait pu prendre des exemples contemporains (mais il se garde bien de le faire) d auteurs ayant feint de réfuter leurs œuvres publiées sous pseudonymes ou qui ont utilisé un pseudonyme pour produire une feinte auto-réfutation, comme Pierre Bayle (par exemple à propos de la Harangue au Duc de Luxembourg et de la Réponse à un nouveau converti) 21. La seconde attitude décrite par Baillet consiste à «ne se point montrer sous quelque apparence que ce soit, mais [à] se tenir caché, pour ainsi dire, derrière son Ouvrage, afin d être toujours en état d écouter les jugemens différens que l on en pourroit porter» (p. 330). Elle est représentée par la posture du peintre Apelle, qui se tenait caché derrière son tableau pour écouter ce que les spectateurs en disaient. Il cite le cas fameux du père jésuite Scheiner qui, pour présenter son ouvrage sur l observation des taches du soleil (1612), prit le nom d Apelles latens post tabulam (Apelle caché derrière le tableau). Il aurait bien sûr pu évoquer aussi le cas, qu il connaissait parfaitement, de Descartes publiant anonymement le Discours de la Méthode (1637), et déclarant dans une lettre à Mersenne, qu il entendait faire comme le peintre Apelle, afin «d avoir la liberté de le désavouer» 22. Rien n est plus courant que la publication anonyme ou pseudonymique des ouvrages de philosophie au xvii e siècle. Il suffit de citer, après Gian Luca Mori, outre le célébrissime livre de Descartes, la Recherche de la Vérité, de Malebranche ; la Logique ou l art de penser d Arnaud et Nicole, l Essai de Théodicée de Leibniz, la Lettre sur la Tolérance de Locke, le Traité Théologico-politique de Spinoza ou encore les plus importants ouvrages de Fontenelle (Histoire des Oracles, Entretiens sur la pluralités des mondes), tous parus d abord sans ces noms auxquels tout le monde les associe aujourd hui. 21. Voir l article très complet de Gian Luca Mori, art. cit. 22. René Descartes, Œuvres complètes, éd. Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Vrin, 1996, pp et p Voir Fernand Hallyn, Descartes : dissimulation et ironie, Genève, Droz, 2006, p

175 Jean-Pierre Cavaillé L audace de leur pensée en fit passer plusieurs (au moins Fontenelle, Spinoza, et avant eux, Descartes), aux yeux de leurs adversaires, pour des impies et des «libertins». Et par libertinage, on entendait en premier lieu cette liberté, ou plutôt licence prise à l égard des «autorités» philosophiques et théologiques, qui ne pouvait que l écarter des voies de l orthodoxie. Mais Baillet montre que cette dissimulation «post tabulam» n est nullement considérée au xvii e siècle, en elle-même, comme un aveu ou un signe patent de dissidence. Cette attitude, au contraire, lui paraît, comme telle, éminemment positive (sans préjuger de la possibilité de son dévoiement libertin) : «On ne peut nier que le motif de se cacher pour sonder la pensée de ceux dont on recherche les sentimens, ne soit l un des plus honnêtes & des plus louables de ceux qui peuvent mouvoir un Auteur Anonyme ou Pseudonyme». Selon lui, l expérience montre «qu il n est quelquefois rien de plus préjudiciable à un livre que le nom de son Auteur» (p. 331). Sous l anonymat ou le pseudonyme non équivoque (c est-à-dire sans indice de l identité de l auteur), le jugement du lecteur est entièrement libre, dégagé de tout a priori lié à l opinion que l on se fait de son auteur. Sous ce voile d ignorance, le livre ne vaut que par lui-même, indépendamment de la réputation de l auteur, bonne ou mauvaise. Baillet, qui pourtant considère favorablement la coutume des Anciens consistant à appuyer les ouvrages de la réputation morale des auteurs en leur associant les noms véritables (p. 254), enregistre ici une tendance à l autonomisation de l objet livre, qui renvoie certes nécessairement à un auteur déterminé (unique de préférence, comme on l a vu) comme à son concepteur, son père, mais qui, idéalement, s offre au jugement indépendamment de tout ce que les lecteurs peuvent penser de l homme, en bien ou mal. De ce point de vue, l usage des masques devient le moyen de purifier le jugement des préjugés. Cette conception résolument moderne de la production écrite publique, rencontrait les convictions de ceux qui enjoignaient au public, souvent pour justifier leur anonymat ou l option du pseudonyme, de lire leurs ouvrages sans «prévention» ni préjugés, en usant de leur seule raison ou bon sens. Avec cette objectivation et (relative) autonomisation du livre, on ne saurait distinguer ce qu il est convenu de nommer «libertinage» des principaux courants de la philosophie moderne La prudence et la crainte Les auteurs qui se «défient» du public et se donnent la possibilité de désavouer des œuvres mal reçues, obéissent aussi à la passion de la crainte et, pour rester en sûreté tout en atteignant leurs fins, adoptent des stratégies prudentielles dont le recours au pseudonyme fait partie. Baillet distingue, de manière apparemment formaliste, le motif de «la prudence qui a porté les auteurs à se cacher, qui leur a fait chercher les moyens d arriver a leurs fins sans être reconnus. (chap. 3, partie II)» de celui de la «crainte de tomber dans quelque disgrace, ou d encourir des peines de la part des Adversaires qui ont le credit & l autorité en main» (chap. 4, partie II). Pourtant la distinction n est pas inutile car, on l a vu, il est possible de vouloir dissimuler son identité, sans pour autant avoir à craindre ses adversaires ni 175

176 Pseudonymie et libertinage les puissants de ce monde : les auteurs peuvent obéir à d autres passions que la «crainte», du moins celle-ci peut-elle être secondaire. Baillet considère en fait la prudence non dans sa pleine acception philosophique d intelligence pratique moralement orientée, mais comme «cette qualité ou cette habitude» qui fait rechercher les meilleurs moyens pour parvenir à ses fins, sans s arrêter sur leur nature. Il donne ainsi une définition essentiellement pragmatique de la prudence, anticipant notablement sa déchéance morale. À la fois, nous le verrons, tributaire d une longue tradition, il ne peut s empêcher d envisager encore la prudence comme une «vertu morale» et de l apprécier comme telle, y compris chez les auteurs les plus éloignés de la vérité chrétienne (voir infra). En tout état de cause, l on peut parler de la «prudence» d auteurs poursuivant de mauvaises fins, et donc, par exemple, des fins «libertines». Cependant, significativement, Baillet ne le fait pas, du moins dans le chapitre qu il consacre à la prudence, c est-à-dire qu il ne s engage pas (par prudence?) sur la piste qu il ouvre lui-même, la réservant pour le chapitre suivant, en se contentant de donner ici des exemples d une prudence dont la fin est irréprochable : la «prudence chrétienne». Ainsi consacre-t-il de nombreuses lignes à ce modèle d anonymat que représente pour la littérature patristique la Lettre aux Hébreux de saint Paul (qui n est d ailleurs plus considérée aujourd hui comme une œuvre paulinienne), mais aussi aux pseudonymes utilisés pour séduire les hérétiques à convertir ou se proposant comme fin l arbitrage et la conciliation dans les conflits interconfessionnaux de l époque moderne. En adoptant des noms comme Simplicius Christianus ou Sincerus Christianus, il s agit de s attirer la bienveillance des deux partis en dissimulant une identité qui souffrirait de la prévention d une identification partisane. Mais la prudence pseudonymique ne fait pas tout et Baillet constate l échec de toutes ces entreprises de conciliation, les meilleures d entre elles ne faisant autre chose que de provoquer le mécontentement des belligérants. On aurait évidemment envie d étendre ces remarques et ces constatations à la prudence profane à l œuvre dans l intervention de pseudonymes, et aussi bien pour mener la bataille que pour l apaiser, dans les conflits politiques (les guerres de libelles), les combats scientifiques et philosophiques et plus généralement les querelles des belles lettres, où le pseudonyme peut aussi bien exprimer ou servir l affrontement, qu être employé pour ses pouvoirs d apaisement et de conciliation. Ce qu il est convenu d appeler «libertinage» est susceptible d être disséminé dans tous les genres d écrits, y compris au demeurant parmi ceux qui opposent les confessions et, dans les confessions, les partis. Le terme est du reste fréquemment utilisé en contexte religieux, du xvi e (n oublions pas Calvin et son traité Contre la secte phantastique et furieuse des libertins) au xviii e siècle, dans un but polémique, pour désigner les groupes accusés de laxisme moral ou d impiété et les auteurs qui en publient les idées. Au cœur de ces conflits, la crainte apparaît comme la majeure passion motrice du choix prudentiel de l anonymat et des pseudonymes. Baillet lui consacre un chapitre important de son ouvrage, dans lequel il l envisage non en elle-même, mais en tant qu elle guide les choix en matière de dissimulation : C est une crainte accompagnée de la Prévoyance qui est nécessaire pour éviter le danger auquel on s expose en écrivant, de sorte que le mal qu on appréhende ne paroisse ni trop prêt d arriver, ni absolument inévitable. C est une crainte 176

177 Jean-Pierre Cavaillé qui ne se trouve presque jamais sans la Prudence qui la doit conduire, & sans l Esperance qui la doit soutenir. C est une crainte clairvoyante, qui porte les Auteurs jusqu au pressentiment des disgrâces les plus éloignées Les maux les plus trompeurs, ceux même qui semblent les plus cachés sous des apparences flateuses, n échappent point à ses ieux ni à ses soins; & l on peut dire qu en faisant prendre le masque à un Auteur qu elle porte à le cacher, elle lui fait lever le masque qui couvre le danger qui le menace & qui renferme quelque malheur déguisé sous une autre apparence. (p. 301) Au-delà, ou plutôt en deçà des pseudonymes, la crainte des dangers et de la mort est, partout dans le monde, le motif du déguisement. De nombreux exemples nous montrent que ce motif peut être entièrement légitime : ainsi de David se déguisant le visage pour échapper à Saul, ainsi d Ulysse prenant le nom d Oûtís (Personne) pour échapper au Cyclope, considéré par les mythographes comme la figure de quelque prince tyrannique. De la même façon, en ce siècle, le jeune Charles II d Angleterre, pour «fuir devant les Bourreaux & les parricides du Roi son pere» (Charles I er ), se déguisa sous le nom de «Guillaume Jonas». Ces exemples, écrit Baillet, suffisent à «justifier les Auteurs qui employent de semblables moyens à leurs fins, pourvu que ces fins soient aussi honnêtes & aussi légitimes, & que la Prudence ne soit jamais séparée de cette crainte» (p. 302). Une fois encore, les fins font le départ entre un usage légitime ou illégitime des pseudonymes. La justification du déguisement par la crainte, l invocation de la «timor mortis», est un lieu commun de la théologie morale qui prend tout son sens dans le climat des conflits religieux et politiques des deux derniers siècles. Le cas qui vient immédiatement à l esprit de Baillet est celui des catholiques anglais persécutés, que la crainte et la prudence ont contraint à adopter divers déguisements et d abord celui des noms, pour poursuivre leurs activités de missionnaires et de controversistes en faveur de l Église apostolique et romaine : C est donc le Motif de la crainte, mais d une crainte judicieuse dont la fin étoit très-légitime qui a fait prendre à la plupart des Anglois Catholiques de ces tems-là deux noms & deux surnoms, selon les usages différens qu ils en vouloient faire, afin d agir sûrement, tantôt avec les Catholiques, & tantôt avec les Hérétiques. (p. 302) Mais, cette fois, Baillet se montre moins timoré, car il insiste sur le fait que si l on accepte de mettre la question des fins poursuivies entre parenthèses, les auteurs adoptant des pseudonymes dans les controverses sous la menace de la répression ne doivent être appréciés «qu autant que la précaution leur aura fait faire un bon usage de leur crainte, & que la prudence aura fait réussir l industrie qu ils auront fait paroître à se cacher». De ce point de vue, un antitrinitariste socinien c est-à-dire un membre de la secte, proche du déisme, la plus honnie en cette fin du xvii e siècle, établi dans un pays catholique comme la Pologne, ne mérite pas moins d estime qu un catholique, lorsqu il parvient à sa fin : publier ses livres sans être découvert. «[I]l n y a presque rien dans le Motif de la Crainte qui a fait cacher les Catholiques en écrivant, que l on ne puisse attribuer également à un Socinien, qu on suppose n avoir pas été en pays de liberté lorsqu il a pris la plume». Et d ajouter : N avons-nous pas sujet de dire qu un Socinien dans cette disposition, auroit péché contre les règles de la Prudence, s il avoit présumé de la bonté, pour ne 177

178 Pseudonymie et libertinage pas dire de la facilité du Prince & des Etats d un Royaume où les Sociniens n étoient pas plus tolérés que les Catholiques en Angleterre. Un Socinien avisé & prévoyant a pu juger du peu de progrès qu il y avoit à espérer, s il entreprenoit de répandre ses opinions à découvert dans un pays Catholique. Il a dû concevoir qu il y alloit quelquefois de la perte de sa vie, ou pour le moins de celle de sa liberté ou de ses biens, dont il avoit besoin pour avancer ou pour maintenir les affaires de son parti, dont la conservation dépendoit de mille précautions difficiles à prendre. [ ] Si un Socinien dans toutes ces conjonctures, poussé par le Motif de la Crainte de se perdre soi-même, ou de perdre son parti entier, réussit à se cacher sous de faux noms, pourrons-nous refuser au moins à sa crainte circonspecte & prévoyante les éloges qui sont dûs à toute action humaine qui aura été conçuë avec esprit, & executée avec prudence. (pp ) Cette longue citation exprime bien cette éthique de la dissimulation largement partagée dans une Europe où les «pays de liberté» religieuse et philosophique sont rares. L exception hollandaise, très certainement, contribuait cependant à faire avancer les discussions sur ce point. Car Baillet qui, comme on l a dit, ne cherche pourtant pas à adopter une position d avant-garde ni particulièrement libérale, à travers sa comparaison du socinien et du catholique, sous le biais de la prudence pseudonymique, pose bien indirectement la question, éthique et politique, de la tolérance et de la liberté de culte et de publication, en même temps qu il affronte explicitement la question de la licéité de la dissimulation. Appréciée à l aune de l efficacité de son déguisement, la conduite prudentielle d un auteur hérétique confronté à la persécution, fût-il socinien, peut à ses yeux servir de modèle à tous les autres membres de la République des lettres 23. La fiction de cette République conduisait en effet à relativiser les clivages confessionnels et d une certaine façon, les libertés prises à l égard de la religion chrétienne. Du reste, par delà la virulence des désaccords doctrinaux, les lettrés les plus orthodoxes dans leur confession pouvaient entretenir une correspondance avec des Sociniens, ainsi que le fit par exemple le Père Mersenne, pour lequel le socinianisme était pourtant l antichambre de l athéisme. Le raisonnement de Baillet est que l on ne peut refuser à tous ceux qui n appartiennent pas à la vraie Église, en leur qualité d hommes, «d acquérir les vertus morales, & nommément celle de la Prudence, qui doit conduire la passion de la Crainte, pour lui faire déguiser un Auteur avec succès» (p. 303). Le partage d une même crainte des persécutions, et l acquisition de la prudence dictant des conduites dissimulatoires, créait ainsi une forme de communauté, par delà les confessions, qui se reconnaissait dans l usage des pseudonymes. Ainsi, au-delà même des Sociniens, Baillet dit explicitement que c est à la même aune qu il faut juger «la plupart des Ecrivains d iniquité, qui ont pris le masque par la crainte d être découverts dans leurs mauvaises intentions» (p. 304). Il passe ainsi en revue divers types d auteurs masqués dont les productions relèvent de ce que les contemporains nomment libertinage, à commencer par une «justification de la Polygamie», d un auteur mort récemment et dont peut conjecturer qu il s agit du décrié Johann Lyser, qui avait publié un De Polygamia triumphatrix en 1682, sous le nom de Theophilus Alethaeus 24. Dans le même groupe, il range, sans citer de nom, les «Auteurs séditieux qui ont employé leurs talens pour écrire contre le 23. Voir Maurice Laugaa, op. cit., p Voir surtout sur cet ouvrage, Pierre Bayle, Dictionnaire, entrée «Lyserus» (voir Jean F. Goetinck, Essai sur le rôle des Allemands dans le Dictionnaire historique et critique (1697) de Pierre 178

179 Jean-Pierre Cavaillé gouvernement légitime de l Etat auquel ils étoient soumis, & qui ont osé soulever les esprits par leur plume, pour tâcher de les porter à la révolte». Enfin «tous ceux qui se sont hazardés à traiter des sujets odieux, & qui ont eu affaire en meme tems à des Adversaires également puissans & Vindicatifs» (p. 304). Ceux-ci ont été en tel grand nombre, ajoute-t-il, qu il ne faut s étonner si certains l ont payé de leur vie par manque de prudence. La conclusion est sentencieuse et renvoie, enfin, à un nom : «il leur arrive souvent d expier sous un nom les fautes qu ils ont faites sous un autre, comme on a pû le remarquer-en la personne des prétendus Alcinio Lupa & Ginifacio Spironcini, qui se trouvèrent n avoir qu une tête à deux, lorsque le bourreau d Avignon abatit celle de l Auteur anonyme du Divorce céleste de dessus les épaules de Pallavicin» (p. 304). * * * La défense de l usage des pseudonymes, du moins quant aux principes, témoigne de la montée sourde et contrariée d une revendication pour l impunité totale des belles lettres et pour la liberté d expression. Car le propos consiste à déclarer qu étant donné les mille périls, embûches et difficultés auxquels les auteurs sont confrontés, mais aussi pour d autres raisons échapper aux contraintes sociales, sonder son public, etc., le recours à l anonymat et aux pseudonymes est parfaitement légitime, moralement et politiquement, pourvu que le contenu des ouvrages ne soit pas blâmable. Évidemment, cette restriction paraît neutraliser entièrement la portée transgressive («libertine»?) de l argumentation. Cependant, l énoncé et la description fine, proposée par Baillet, de toutes les bonnes raisons d adopter le masque des pseudonymes reste d actualité. L on peut y trouver aujourd hui encore de quoi justifier un pareil choix de publication, qui va à l encontre de l idéologie de la transparence généralisée. Pour cette dernière, au nom de la levée prétendue de la censure des livres, le choix du pseudonyme apparaît comme une pratique à la fois lâche, mensongère et pusillanime, en vertu de l opinion ingénue et autrement plus liberticide si l on y songe que les concessions de Baillet selon laquelle, dans une démocratie qui garantit la liberté d expression dans les limites de la loi, un auteur qui n a rien à se reprocher ne saurait avoir de bon motif de se masquer. Jean-Pierre Cavaillé École des hautes études en sciences sociales (Paris) Bayle, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1982, p. 68. Au même endroit, Baillet évoque des «Défenses apologétiques» que nous n avons pu identifier. Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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181 ISSN : Nadia Lie Stereotypes and Identity Construction Concepts as Tools Abstract This article discusses the notion of the stereotype in relation to the concept of identity. After a brief presentation of the dominant tendencies in contemporary studies of the stereotype, it proposes a new, pragmatist definition of the concept that enables it to function as an analytical tool for texts and films of both popular and high culture. Special attention is given to the problem of change in the field of stereotype studies and to the way in which the legacy of post-structuralism can be taken into account in studies of the stereotype. Resumen Este artículo relaciona la noción de estereotipo con el debate más amplio sobre la identidad. Después de un breve panorama de las tendencias actuales en los estudios sobre el estereotipo, propone una nueva definición del concepto, inspirada por el pragmatismo, con vistas a incrementar el potencial analítico del estereotipo. Este potencial se ilustra a continuación mediante un examen de textos y películas pertenecientes tanto a la cultura popular como a la cultura alta. Una atención especial va a la problemática de cambio en los estudios del estereotipo y a la herencia del postestructuralismo para la cuestión de la identidad. To refer to this article : Nadia Lie, Stereotypes and Identity Construction: Concepts as Tools, in: Interférences littéraires/literaire interferenties, November 2012, 9,

182 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

183 Interférences littéraires/literaire interferenties, 9, November 2012 Stereotypes and Identity Construction Concepts as Tools If there is such a thing as a poststructuralist definition of identity, then stereotypes at first sight represent everything that poststructuralist identities are not: abstract, fixed and ahistorical phenomena. Researchers interested in the phenomenon of the stereotype, however, generally share quite the opposite conviction: they believe reality is not fixed but constructed; that it is historically made, and in some cases even made up. Constructivism, indeed, seems to be the shared conviction of researchers working on the topic, and this accounts for the rather paradoxical relationship between the researcher of the stereotype and the object itself. In a way one could say that the current boom in publications on the stereotype 1 reflects poststructuralism s fascination with its internal Other: the essentialist definition of identity. When discriminating the different guises in which we encounter this kind of research on literature and the arts (mainly cinematography), one notices two tendencies. 2 The first one concentrates on the stereotype in its relation to power: it invites the researcher to critically unmask the stereotype in its apparent naturalness as a specific and simplistic image of the Other that generally serves to justify a state of subordination or marginalization. Studies belonging to this tendency range from Edward Said s Orientalism, 3 the founding text of postcolonialist theory, to the so-called representational studies as exemplified by Charles Ramirez Berg in his study on Latinos in Hollywood, Stereotypes, Subversion, Resistance. 4 The second group of publications focuses on the stereotype in relation to cognition: it insists on the inevitable and even necessary character of the stereotype in any form of communication and perception. This line of research includes publications on interculturality such as La conquête de l Amérique, la question de l Autre by Tzvetan Todorov 5 and the work on images by Daniel-Henri Pageaux 6 as 1. See in the past few years e.g. Charles Ramirez Berg, Latino Images in Film. Stereotypes, Subversion and Resistance, Austin, University of Texas Press, 2002; Ruth Amossy & Anne Herschberg Pierrot, Estereotipos y Clichés. Traducción y adaptación: Lelia Gándara, Buenos Aires, Eudeba (the original French version of this book has been re-edited in 2007 by Armand Colin in Paris), 2005; José Antonio Gonzalez Alcantud, La fábrica de los estereotipos. Francia, Nosotros y la europeidad, Madrid, Abada Editores, 2006; Henri Boyer (ed.), Stéréotypage, stéréotypes: fonctionnements ordinaires et mises en scène. Actes du Colloque International de Montpellier (21-23 juin 2006), Paris, L Harmattan (t. 1: médiatisations; t. 2: identités; t. 3: éducation, école, didactique; t. 4: langue & discours; t. 5: expressions artistiques), 2007; Florent Kohler (ed.), Stéréotypes culturels et constructions identitaires, Tours, Presses Universitaires François-Rabelais, 2007; Nadia Lie (ed.), América Latina y los estereotipos, in: Aleph. Revista de literatura hispanoamericana, 23, 2008; Nadia Lie, Silvana Mandolessi & Dagmar Vandebosch (eds.), El juego con los estereotipos. La redefinición de la identidad hispánica en la literatura y el cine postnacionales, Genève-Bruxelles-Oxford, Peter Lang, For a more complete overview of the study of stereotypes, see: Nadia Lie & Dagmar Vandebosch, El juego con los estereotipos y la identidad hispánica: pautas para un debate, in: Nadia Lie, Silvana Mandolessi & Dagmar Vandebosch (eds.), El juego con los estereotipos, Edward Said, Orientalism, London, Vintage, Charles Ramirez Berg, Latino Images in Film. 5. Tzvetan Todorov, La conquête de l Amérique. La question de l Autre, Paris, Seuil, Daniel-Henri Pageaux, Images, in: La littérature générale et comparée, Paris, Armand Colin, 2004, 59-76; see also a more recent version of this text in Daniel-Henri Pageaux, Littératures et 183

184 Stereotypes and Identity Construction well as Ruth Amossy s Les idées reçues. Sémiologie du stéréotype 7 and Jean-Louis Dufays Stéréotype et lecture, 8 the latter two related to the specific field of literature and the arts. This essay suggests that the current state of affairs in the academic study of the stereotype might be read as a reflection of what has been called, after Ruth Amossy s seminal study of 1991 the bivalent nature of the stereotype: stereotypes function either in a positive or in a negative way. To avoid falling into the trap of selective, stereotyped views of the stereotype, then, one should resort to a neutral definition which dissociates the actual effects of the stereotype from its dimension as a scientific concept. The work that is most commonly referred to in this respect is Walter Lippmann s Public Opinion, 9 in which stereotypes appear as mental pictures in our heads that structure our perception of reality. 10 But if bivalence is a feature of the stereotype as a concept, why then do we see this bifurcation in publications on the topic? Isn t there a way to bridge the gap between both, since the stereotype by itself contains both possibilities? And isn t there a way to bridge another gap that runs through the field: the one between theory and practice? For indeed, if publications such as Stéréotypages, stereotypes. Fonctionnements ordinaires et mises en scène 11 contain no less than five volumes of case-studies from different disciplines but lack any theoretical overview, other books, such as the aforementioned Stéréotype et lecture by Jean-Louis Dufays, quickly discourage the interested reader by their very abstract, exclusively theoretical, dimension. Trying to bridge these two gaps between the two approaches to the stereotype, and between theory and practice is the aim of this essay. This aim does not only require a neutral definition of the stereotype, it also entails making explicit how the researcher perceives the relationship between theory and practice. The following quotation is a good expression of the position taken on in this essay: Theories are nets, Novalis wrote, and only he who casts will catch. Yes, theories are nets, and we should evaluate them, not as ends in themselves, but for how they concretely change the way we work. 12 This quotation summarizes what is generally known as the pragmatist stance towards theory, which relativizes the theoretical framework adopted, even as it values its instrumental, heuristic function. Another way of putting this is that we should not fetishize the concepts with which we work, but rather evaluate them as tools for our practice. 13 By adopting this pragmatist view, we do not pretend to revolutionize the field of stereotype studies. 14 In fact, we believe it is fully in line (only more consciously so) cultures en dialogue. Essais réunis, annotés et préfacés par Sobhi Habchi, Paris, L Harmattan, 2007, Ruth Amossy, Les idées reçues. Sémiologie du stéréotype, Paris, Nathan, Jean-Louis Dufays, Stéréotype et lecture. Essai sur la réception littéraire, Bruxelles/Oxford/New York, Peter Lang, 2010 (first edition: Liège, Mardaga, 1994). 9. Walter Lippmann, Public Opinion, London, Allen & Unwin, 1954 (1922), See especially chap. 1 The world outside and the pictures in our heads, in: Walter Lippmann, op. cit., Henri Boyer (ed.), Stéréotypage, stéréotypes: fonctionnements ordinaires et mises en scène. 12. Franco Moretti, Graphs, Maps, Trees, London/New York, Verso, 2005, Theories thus become instruments, not answers to enigmas, in which we can rest. [ ] Pragmatism unstiffens all our theories, limbers them up and sets each one at work. (William James, What Pragmatism Means, in Pragmatism, New York, Dover, 1995, 21). 14. Pragmatism is also advocated by Joep Leerssen in his seminal article The rhetoric of national character: a programmatic survey, in: Poetics Today, 21, 2, 2002, However, he focuses 184

185 Nadia Lie with the already mentioned constructivist conviction of most researchers dealing with the topic, and even with the original inspiration of the founding father of the field, Walter Lippmann. For indeed, when we return to Lippmann s original text, we notice the author s insistence upon the relative, and even fictitious nature of reality, and the presence of references to the work of pragmatist thinkers such as William James. 15 Rather than elaborating upon the affinities and possible divergences between pragmatism as a philosophical current and the academic study of stereotypes, we would now like to make an attempt to bridge the two gaps mentioned above. We will do so by focusing on two cases, pertaining to what Bourdieu has called the champ de production restreinte and the champ de grande production respectively. In practice, indeed, the bifurcation between studies of the stereotype from the perspective of power on the one hand and that of cognition on the other corresponds with a clear and again unjustified preference for cases drawn from mass-media culture in the first case, and high literature and culture in the second. It is therefore of strategic importance not to limit oneself to either of these cultural spheres. 1. Stereotypes at work in high culture Our first case is Emma Zunz, a famous short story by Jorge Luis Borges, first published in This story has never been studied explicitly in terms of stereotypes, though related approaches, mainly dealing with Borges attitude towards the Jewish community, exist. In these approaches, Borges is accused of anti-semitism because of his negative portrait of the Jewish entrepreneur Aaron Löwenthal in the story. Löwenthal indeed appears as the bad guy, who, out of greed, betrayed his own friend by falsely accusing him of fraud. This element sets in motion a plot in which the daughter of the victim, Emma Zunz, tries to revenge her father, falsely accusing Löwenthal of rape after she has killed him. Even though this accusation is accepted by the police, her original plan fails because at the crucial moment of killing Löwenthal she is not capable of distinguishing between the true motive for the murder, about which she wanted to tell Löwenthal the false accusation of fraud, and the one she invented. Having provoked intercourse in a bar herself, and in times before the concept of DNA would have prevented her from doing so, she is so outraged by the humiliation she has suffered, that she actually kills Löwenthal for having raped her and not for betrayal of friendship. This confusion between the true motive and the false one, between the real betrayal and the invented crime, explains why this story has been read and even predominantly so as a meditation on the power of fiction as well. When confronting these two readings with the bifurcation sketched out earlier, one could say that the first reading of the story, the reading concentrating on on larger evolutions in society and inserts this study in a wider search for the hidden patterns of a universal grammar of interculturality. His approach hence attributes more importance to invariable elements in intercultural perception than the one which is presented here. 15. See, for instance, the following quotation from Public Opinion: For certainly, at the level of social life, what is called the adjustment of man to his environment takes place through the medium of fictions. By fictions I do not mean lies. I mean a representation of the environment which is in lesser or greater degree made by man himself (Walter Lippmann, op. cit., 15) and the reference to William James on p. 16 of the same book. 16. Jorge Luis Borges, Prosa completa, Vol. 2, Buenos Aires, Emecé, 1980, 49-53; translation by Donald A. Yates, in: Jorge Luis Borges, Emma Zunz, Labyrinths. Selected Stories and Other Writings. Donald A. Yates and James E. Irby (eds.), London et al., Pinguin, 2000,

186 Stereotypes and Identity Construction the Jew s motive, connects to the stereotype as a deformative image of the Other, whereas the second one, interested in the way in which a literary work reflects upon its own condition as fiction, and hence, upon its intelligibility with respect to the reader, points at the cognitive aspect of the stereotype. The use of the word stereotype might be less evident in this second case; in fact, we here touch upon the relationship between stereotypes as instruments of cognition and the notion of doxa, which refers to the socially accepted views on reality, and also as explained by Ruth Amossy to verisimilitude, the game of make-believe that makes literature possible. 17 Verisimilitude, indeed, is what is at stake in Emma Zunz, as is also clarified in its closing lines that almost contain a literal definition of mimesis. 18 However, an explanation of the precise connection between verisimilitude and the stereotype is not the purpose of this article. Rather, I would like to show how the two lines of research on the stereotype, instead of leading to two separate readings, can be synthesized without either of them losing its specificity. If the game of make-believe itself is the theme in Emma Zunz, who gets caught in her own lies, then one should look at how the stereotype of the Jew contributes to or rather deconstructs these lies. As has been convincingly demonstrated by Jean-Louis Dufays 19, stereotypes can work in different ways in a work of fiction: they can invite the reader to participate in the fiction of the stereotype, by inducing him to accept them, as happens in most works of popular literature, but they can also encourage a more critical or ironic attitude towards the phenomenon, making the stereotype visible as stereotype, drawing attention to the discrepancy between the stereotypical image and what counts as reality. Dufays calls this second attitude distancing. In the case of Emma Zunz, we find a combination of attitudes of participation and distancing with respect to the stereotype, a possibility explicitly recognized by Dufays under the label va-et-vient ( come and go ). 20 The image of the greedy Jew makes acceptable that Löwenthal first committed the original crime and is then worthy of the act of revenge that is undertaken by Emma: he is the bad guy, she the good daughter. However, this first reading is unsettled by with another one that deconstructs it. Indeed, the story also contains the figure of the reversibility of extremes in the form of the very name ZUNZ, which provides the title of the story and, when reversed, still reads as the same name. This material aspect of the name of one of the characters already hints at the material, artificial and constructed nature of the stereotype of the greedy Jew, of its being part of a game of make-believe, which is Emma s in the short story, but which is also Borges as a writer of fiction. 21 Moreover, it complements and contradicts the 17. Ruth Amossy, Introduction to the Study of Doxa, in: Poetics Today, 23, 3, 2002, Actually, the story was incredible, but it impressed everyone because substantially it was true. True was Emma Zunz s tone, true was her shame, true was her hate. True also was the outrage she had suffered: only the circumstances were false, the time and one or two proper names. [La historia era increíble, en efecto, pero se impuso a todos, porque sustancialmente era cierta. Verdadero era el tono de Emma Zunz, verdadero el pudor, verdadero el odio. Verdadero también era el ultraje que había padecido; sólo eran falsas las circunstancias, la hora y uno o dos nombres propios.] (Jorge Luis Borges, op. cit., 51; translation by Donald A. Yates in: Jorge Luis Borges, Emma Zunz, op. cit., 169). 19. Jean-Louis Dufays, Stéréotype et lecture, Ibid., The fact that Emma Zunz is both the name of a character of the story, as well as the name of the story itself is telling in this context. 186

187 Nadia Lie first image of the Jew by pointing at Borges fascination with the Jew as the best possible reader, the one who decodes the Kabbalah, the one who understands that signs are not windows onto reality, but merely signs, which in their materiality can stand for different things. The one, also, who understands that stereotypes are not simply true or distorted accounts of the Jewish ethnic community, but elements of which more complex fictions are made. This double image of the Jew, perhaps indicative of the bivalence of the stereotype as such, also invites us to reread the beginning of the story. If the lines between the good and the bad guys are blurred, then just how sure are we that Löwenthal really committed the crime of which Emma suspects him? Isn t this also a belief, based upon the supposed credibility of a story told by a father to his daughter just before his departure? Is this belief so different from the one that characterizes the attitude of the police when they decide to let Emma go, because her story is so convincingly told that it must be true? And haven t we accepted, just like Emma and later on the policemen, just one possible version of reality that counts as truth, but appears as doxa? Ultimately, the workings of the stereotypical image of the Jew, in combination with its manifest ambivalence, prompt the reading of the work as a meditation on fiction (while the ambivalence presupposes the recognition of stereotypes as stereotypes in this little piece). The two approaches of the stereotype join and merge. The original bivalence of the phenomenon is restored, not in an orthodox way (this is what the stereotype really is), but in a way that influences our reading and makes it more productive. This first case, then, shows how a representational rather than a cognitive approach of the stereotype in the predominantly literary reading of this masterpiece can be enriching. In the second case, we will discover that the use of the cognitive approach in an area dominated by representational studies mass media culture can yield the same interesting result. At the same time, this essay proposes a more flexible definition of the stereotype that intends to solve a major problem encountered in this field, namely the problem of change. After this second case study, we will reflect on the implications of this alternative definition of the stereotype for the concept of identity or subjectivity outside literature and the arts. 2. Stereotypes at work in mass culture The second case comes from the area of mass-culture entertainment, more specifically film. In his book on the representation of Latinos in Hollywood, the aforementioned Charles Ramirez Berg lists six basic stereotypes. By itself, this listing is typical for the approach to stereotypes in a wider corpus of texts or artistic products. Presenting the stereotype as a notion closely associated with the idea of repetition, these representational studies tend to focus on repetitive patterns in wider corpuses of texts to distil a paradigm from these. However, this approach falls short in the indication of changes in stereotypical images over time. If stereotypes are approached from such a fixed perspective, then, studies of several texts will only confirm this fixity, since the researcher focuses on what the different images have in common, not on what might be different between them. Though the constructivist focus of the stereotype should lead the researcher to a sensibility towards the historicity of the stereotype, the actual analysis ends up ignoring it in favour of the 187

188 Stereotypes and Identity Construction construction of a series of similar images that should most of all confirm just that: that there is a stereotype, since there is identity and repetition. 22 What lies beneath this practice and what is sometimes made explicit, is a definition of the stereotype as a figure of thought that attaches in a rigid way one or more attributes or predicates to a certain object or thematic kernel: the greedy Jew, the dumb blonde etc. After having worked on the stereotype of the Latin Lover, who is defined in Ramirez-Berg s study by the features of exoticism (the latin element) and eroticism (the dimension of the lover ), I am convinced that a truly historical study of the stereotype should depart from another definition, which considers the stereotype to be a complex phenomenon best represented as a cluster of loosely associated characteristics in ever changing constellations. Context will determine which characteristics are temporarily relegated to the margins of the cloud, to the benefit of others that are temporarily foregrounded. A similar view of identity, in this case the identity of the stereotype itself, can be found in Wittgenstein s definition of family relationships. We tend to think that, for instance, all games should have something in common, and that this shared quality justifies the application of the general concept of game to all the different games; whereas one could state that games constitute a family, of which the members show a family resemblances. Some have the same nose, others have the same eyebrows and others again share a similar way of walking; and all these similarities intersect at unpredictable points. 23 Now, in order to describe the elements that belong to the prototypical cluster of family resemblances, one might take a great profit from (and here is where the other line of research comes in) Dufays distinction between the levels of inventio, dispositio and elocutio. The author of Stéréotypes et lecture indeed refers to this classic distinction in rhetoric to distinguish between three types of stereotypes: the ideological ones (at the level of inventio), the thematico-narrative ones (dispositio) and the linguistic ones or clichés (elocutio). In this essay, however, we prefer not to use this tripartition for taxonomical ends (what kind of stereotypes exist?, which ones appear in this specific text?), but rather as an analytical tool: his model helps us to describe a stereotype in its complexity by considering the three aspects just indicated as levels on which one particular stereotype can manifest itself and start to function. In the case of the Latin Lover, for instance, the level of the inventio refers to the ideological background of the icon, which was inspired by the idea of the superiority of Southern cultures with respect to Northern ones, especially in the area of love and erotics. This opposition harks back to a more systematic opposition between North and South in 19 th century European discourse, contrasting a modern but cold North opposite with a traditional but warm and creative South. At the level of the dispositio, we notice that the Latin Lover appears in certain fixed settings: generally, a triangular plot is designed, in which the Latin Lover directly or indirectly confronts the legitimate Northern lover or even husband. To the level of dispositio, we can also count the fixed scripts and motifs that the Latin Lover 22. That stereotypes can change over time is occasionally admitted, as happens in the 1994 That stereotypes can change over time is occasionally admitted, as happens in the 1994 proceedings of the Cerisy colloque on stereotypes, prefaced by Alain Goulet: Le stereotype n existe pas en soi, et on le croit à tort fixé: il échappe, se métamorphose, produit du neuf avec du vieux (quoted in: Florent Kohler (ed.), Stéréotypes culturels et constructions identitaires, 21). This assertion, however, contrasts with the huge amount of publications that stress the stereotype s repetitive and fixed nature. 23. Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1995,

189 Nadia Lie implies: the scenes of seduction but also of desperate rejection by the woman, the suggestion of male superiority by the insertion of scenes of rescue from real danger, but equally by the suggestion of the possibility of tempestuous or even forced sex. At the level of the elocutio, we find the exoticism of the language, including the strange accent and its melodious, eroticizing sound of it, but also the importance of music, the use of poetic or even cliché-ridden language by the Latin Lover (the paleness of the skin, for instance). Etcetera. This list of characteristics should be complemented by a study of the visual features of the stereotype: in the case of the Latin Lover, the darker skin and manly attributes (e.g. the boots, the suit) are counterbalanced by the softness of the face and the stress on the hips, for example. The sensuousness of the Latin Lover is further deduced from his movements, especially during dancing scenes. One easily notices how adopting the threefold model proposed by Dufays leads to a much more complex view of the stereotype while it permits, at the same time, to detect shifts in certain respects and not in others. In the specific case of the Latin Lover, we found that there has been a considerable evolution between the first appearance of the icon, under the name of Rudolph Valentino in The Sheik (1919), and its more recent representations by actors such as Antonio Banderas in The Mark of Zorro (1998) or Ricky Martin singing La vida loca. 24 Accepting that these examples are heavily associated with the concept of the Latin Lover, as can be deduced from statements in the popular press, we can describe in more detail how they represent and revise the figure of the Latin Lover. Generally speaking, our research demonstrated that, at the level of invention, the traditional opposition between North and South is incorporated into North-American society: the exotic falling into the categories of the Self and receiving, in that context, a stronger Hispanic ring than it originally had. At the level of the dispositio, Latin Lovers now often appear in the role of the married husband themselves, as is the case in The Mark of Zorro (1998) or in other movies, such as Benicio del Toro s appearance in 21 Grams (2003). Ricky Martin, on his part, shows that exoticism is not the predominant feature anymore, since this singer of Puerto Rican descent has fair hair and bears an English name; however, his dancing and the themes of his songs still appeal to the amor loco that is typical of the figure of the Latin Lover. This brief comparison suggests a certain systematic change that could be described as the integration of the Latin Lover into North-American society and raises questions about the way in which stereotypes (and their changes) mediate between culture and society. However, this essay does not want to suggest that these changes always occur in a systematic way. Rather, our intention was to show the productiveness of a comparison that does not depart from one or two fixed attributes, but from a cluster, because any definition of a Latin Lover (and stereotype a fortiori) is always relative, dependent upon the terms of comparison. Rachel Green, a character in Friends, the most popular sitcom ever, falls in love with the Italian Paolo, who is associated with exoticism through his name, his looks and especially his inability to understand English. But he doesn t dance. The strange exotic count Sandor Szavost, with whom Alice Harford (played by Nicole Kidman) 24. Nadia Lie, Cet obscur objet du désir. Andy García como Latin(o) Lover en Internal Affairs, in: América. Cahiers du Criccal, 34, 2006, & From Latin to Latino Lover. Hispanicity and Female Desire in Global Culture. Forthcoming in: Beatriz Gonzalez Stephan (ed.), Rewriting Hispanicity in Times of Globalization, New York, SUNY Press. 189

190 Stereotypes and Identity Construction dances in Eyes Wide Shut (1999), the last movie by Stanley Kubrick on deception in marriage, may carry this exotic name, but his English is fluent. However, he dances throughout his scene with Alice, an element he shares with General Arroyo in Old Gringo (1989), where the Latino actor Jimmy Smits seduces Jane Fonda alias Harriet Winslow during a dance and switches from English to Spanish to enhance his erotic appeal. Similarities and differences appear and disappear depending on the terms of comparison, making it impossible to see the stereotype in terms of fixed attributes, but granting it, nevertheless, a relative identity, as the Wittgenstein s definition of family resemblances did. * * * What now are the implications of all this on the concept of identity? Has the pragmatist approach and definition of the stereotype in literature and arts widened the prevailing, narrow conception of what a stereotype is, and thereby our vision of identity itself? In order to answer this question, we should briefly return to the study of stereotypes and identity. The importance of the stereotype with respect to the academic question of identity is in fact easy to summarize. Whether we adopt a psychological, a sociological, a psycho-sociological or a socio-psychological perspective, in academic literature the stereotype appears as a powerful device to draw lines between the Self and the Other, between the ingroup and the outgroup. In both cases, so these disciplines tell us, the need to have a positive self-image, or in sociological terms the drive for positive distinctiveness is what turns this dichotomizing strategy into a value-based pattern, the Other appearing not only as radically different from the Self, but also as inferior. Stereotypes, then, these disciplines tell us, are not really about the Other; stereotypes are rather about Us, or even better, about the lines and borders that we claim to exist between Us and Them, between You and Me. However, if we accept a definition of the stereotype as a cluster of free-floating characteristics, if we grant it the variable shape of the cloud, then it shares with the clouds the diffusiveness of their borders. This diffusiveness appears when we realize that positive distinctiveness occurs in contexts of multiple (and not single) group affiliations and that dividing lines consist of groups of multiple points that can also work as points of intersection, expandable, at any moment, into wider zones of contact. To return to the case of the Latin Lover, for instance, one could say that this stereotype is not only the set of characteristics that was described above after incorporating the semiotic input of Dufays model in the representational brand of thinking. It is not only about the opposition between North and South, between the boring husband and the imaginative exotic lover. It is also about the fact that I can get attracted to this Other, precisely because I share something with Him. In the case of the Latin Lover, scenes of seduction tend to be followed by a process of self-investigation on the part of the woman, who through the encounter with the Latin Lover comes to terms with her own repressed sexuality, which is different from a male sexuality, but close to the one that the Latin Lover incarnates. In fact, the Latin Lover speaks to the desire of the woman in its very specifically feminine dimension (he brings her flowers, he talks to her, he surprises 190

191 Nadia Lie her with presents etc. in short, he knows what she wants). Hence the accentuation, in the visual appearance of the Latin Lover, of the traits he has in common with women: his hairless face that appears in numerous close-ups, his extravagant clothing that covers up what would appear as a too distinctly masculine, muscled body, the visual stress on his eyes, his lips, his hips The Latin Lover, then, is not just a figure of (cultural) opposition and distinctiveness, but also an icon of intercultural and intersexual affinity. It not only draws a line, it also connects. And the culturalgeographic opposition is connected to a gendered one, between men and women. As has become evident, a pragmatist approach to the stereotype not only alters our reading practice in literature and the arts, but goes one step further in that it revises identity as such, which allows us to describe through the variations of the stereotype that have now become traceable up to which point we remain the same when we change, up to which point we recognize ourselves in the symbols of otherness we ourselves create. Seen from a pragmatist perspective, studies of the stereotype not only deal with the lines and borders between ingroups and outgroups, between you and me, but also between an essentialist and a contextualized understanding of identity, between a form of identity that comes before and after poststructuralism. Nadia Lie KULeuven Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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193 ISSN : Karen Ferreira-Meyers Amélie Nothomb : Une Forme de vie (2010) L autofiction épistolaire Résumé L avant-dernier roman d Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) entame une nouvelle forme autofictionnelle. En effet, là où l autofiction «traditionnelle» joint avec habilité l autobiographique et la fiction, il s agit dans ce roman d une autofiction épistolaire dans laquelle l immédiateté des propos est frappante. En plus de l attention des médias et des lecteurs, en plus de sa participation active à chaque lancement public d un nouveau roman et des séances interminables de dédicaces, Nothomb se différencie d autres écrivains par le fait qu elle entretient des relations épistolaires avec nombre de ses lecteurs. Cet article souligne le lien entre le besoin de vie intime et de divulgation qu entretient Nothomb dans ce genre autofictionnel. Abstract Amélie Nothomb 2010 novel, Une forme de vie (2010) began a new autofictional form. Indeed, where «traditional» autofiction joined with authority autobiography and fiction, it is in this epistolary novel, a fictionalized autobiography, in which the immediacy of the connection is striking. In addition to the media and the readers, in addition to her active participation in every public launch of a new novel and endless autographing sessions, Nothomb differs from other writers in that she maintains relationships via correspondence with many of her readers. This article shows the link between the need for intimacy and disclosure which Nothomb underscores in this kind of autofiction. Pour citer cet article : Karen Ferreira-Meyers, «Amélie Nothomb : Une Forme de vie (2010). L autofiction épistolaire», dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012, pp

194 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

195 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 Amélie Nothomb : Une Forme de vie (2010) L autofiction épistolaire Depuis la prise de conscience que les écritures de soi dépassent le seul genre autobiographique, ces écritures ont connu un essor remarquable puisqu elles remettent en question la relation du moi profond avec ce qui le constitue et ce qui l entoure. Cela va du journal intime au roman autobiographique, en passant par les mémoires et l autofiction. Cette dernière, objet de notre présente recherche, combine l engagement autobiographique et les stratégies propres au roman, tout en s appuyant sur un pacte qui s instaure entre l auteur de l autofiction et son lecteur, invité à parcourir un récit où se mêlent la fiction et la réalité. A lui d essayer de démêler l écheveau des éléments réels de ceux qui s apparenteraient à une fiction et de prendre de ce fait l initiative de son choix de lecture quant à la véracité ou non des propos narrés. Dans l autofiction intitulée Une Forme de vie, Amélie Nothomb 1 consacre une large part de sa trame à une réalité qu elle vit au quotidien et qu elle s efforce d analyser en y incluant des personnages fictionnels même s ils lui sont inspirés par cette même réalité. Melvin Mapple utilise son corps et son obésité comme une façon de se révolter contre sa condition de soldat, la culpabilité qui l assaille du mal qu il fait, de ce mal-être qu il ressent dans cette guerre en Irak qu il ne comprend pas et rejette au fond de lui. Mais sa culpabilité va le pousser à avouer sa mythomanie et à parler de l univers désincarné dans lequel il vit à Baltimore, focalisé sur son ordinateur, en-dehors de la réalité. C est l arrivée inattendue de la correspondance avec Amélie Nothomb, de cette forme de réel dans sa vie, même si elle représente un minimum, qui va lui insuffler cette «forme de vie» qui sert de titre au roman. L univers de Nothomb se construit à partir de plusieurs thèmes récurrents parmi lesquels on retrouve la difformité (qui suscite autant le dégoût que la fascination), les rapports malsains à la nourriture et au corps (l anorexie, la boulimie, etc.), l autodestruction (qui apparaît comme une irrésistible tentation), la culpabilité (comme moteur de la plupart des agissements chez ses personnages), le dédoublement (pouvant aller jusqu à la schizophrénie maligne), les rencontres fortuites (en apparence anodines, elles marquent à jamais l existence des protagonistes), le rapport conflictuel avec l autre (les écueils de la communication, les pièges des rapports et codes sociaux), la méchanceté (toujours intentionnelle et souvent gratuite), l éducation (les bonnes manières, les valeurs sociales communes étant parfois vues comme un obstacle à la liberté) et l enfance (considérée comme le stade parfait dans l évolution de l homme, l âge adulte n étant qu une régression). 1. Amélie Nothomb, Une Forme de vie, Paris, Albin Michel,

196 Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) 1. L autofiction nothombienne L autofiction a été décrite et définie de plusieurs façons (Serge Doubrovsky 2 ; Vincent Colonna 3 ; Gérard Genette 4 ; Laurent Jenny 5 ; Marie Darrieussecq 6 ; Régine Robin 7 ; Jacques Lecarme 8 et Éliane Lecarme-Tabone 9 ; Philippe Forest 10 ; Philippe Lejeune 11 ; Sébastien Hubier 12 ; Philippe Gasparini 13 ; Philippe Vilain 14, etc.). La définition qui me semble la plus appropriée est une version adaptée de celle de Vilain 15 : l autofiction étant fiction homonymique ou anominale qu un individu fait de sa vie ou 2. Serge Doubrovsky, Fils, Paris, Galilée, 1977 ; Un Amour de soi, Paris, Hachette, «Littérature générale», 1982 ; Autobiographiques, Paris, P.U.F., 1988 ; «Le dernier moi», dans Autofiction(s), actes du colloque de Cerisy, s. dir. Claude Burgelin, Isabelle Grell & Roger-Yves Roche, Lyon, Presses universitaires de Lyon, «Autofictions, etc.», 2010, pp ; Un Homme de passage, Paris, Grasset, 2011 ; «Quand je n écris pas, je ne suis pas écrivain», entretien entre Serge Doubrovsky & Michel Contat, dans Michel Contat, Portraits et rencontres, Genève, Zoé, 2005, pp Vincent Colonna, L Autofiction. Essai sur la fictionnalisation de soi en littérature, Thèse inédite, Paris, E.H.E.S.S., 1989 ; «Commentaire de l article de M. Laouyen «L autofiction : une réception problématique», colloque en ligne Les frontières de la fiction. [En ligne]: ; Autofiction & autres mythomanies littéraires, Auch, Tristam, Gérard Genette, Figures III, Paris, Seuil, «Poétique», 1972 ; Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, «Poétique», 1982 ; Fiction et diction (précédé de Introduction à l architexte) (1991), Paris, Seuil, «Points-Essais», 2004 ; Seuils (1985), Paris, Seuil, «Points-Essais», Laurent Jenny, «L autofiction», dans Méthodes et problèmes, framo/enseignements/méthodes/autofiction/afintegr.html. 6. Marie Darrieussecq, «L Autofiction, un genre pas sérieux», dans Poétique, n 107, septembre 1996 ; Moments critiques dans l autobiographie contemporaine : l ironie tragique et l autofiction chez Serge Doubrovsky, Hervé Guibert, Michel Leiris et Georges Perec, thèse de doctorat, Université de Paris VII, 1997 ; «De l autobiographie à l autofiction, Mes Parents, roman?», dans Le Corps textuel d Hervé Guibert, s. dir. Ralph Sarkonak, Paris/Caen, Minard, «Revue des Lettres modernes», 1997, pp ; «Je est une autre», conférence prononcée à Rome en janvier 2007, dans Écrire l histoire d une vie, s. dir. Annie Oliver, Rome, Spartaco, 2007 ; «La fiction à la première personne ou l écriture immorale», dans Autofiction(s), op. cit., pp Régine Robin, Le Golem de l Ecriture. De l Autofiction au Cybersoi, Montréal, XYZ, Jacques lecarme, «L Autofiction : un mauvais genre», dans Autofictions & Cie, Serge Doubrovsky, Jacques Lecarme & Philippe Lejeune, Paris, Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Textes modernes, Université de Parix-X Nanterre, «Cahiers RITM», 1993 ; «Paysages de l autofiction», dans Le Monde des livres, 24 janvier Éliane Lecarme-Tabone, «XX e siècle. Existe-t-il une autobiographie des femmes?», dans Magazine littéraire, n 409, Les Écritures du moi. De l autobiographie à l autofiction, mai 2002 ; «L autobiographie des femmes», dans Fabula LHT, n 7, Y a-t-il une histoire littéraire des femmes?, s. dir. Audrey Lasserre, 2011, accessible [En ligne], URL : php?id=168. Voir également Jacques Lecarme & Eliane Lecarme-Tabone, L Autobiographie, Paris, Armand Colin, Philippe Forest, propos recueillis par Audrey Cluzel en mars 2001, publiés sur le site ; «La vie est un roman», dans Genèse et Autofiction, s. dir Jean-Louis Jeannelle & Catherine Violet, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, «Au coeur des textes», 2007, pp ; «Post-scriptum : «Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer»», dans Autofiction(s), op. cit., pp Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique (1975), Paris, Seuil, 1ère édition date de 1975, la 2ème revue et augmentée par l auteur, de 1996 ; Moi aussi, Paris, Seuil, «Poétique», 1986 ; «Le Journal comme antifiction», dans Poétique, n 149, pp ; Signes de vie. Le pacte autobiographique 2, Paris, Seuil, Sébastien Hubier, Littératures intimes. Les expressions du moi, de l autobiographie à l autofiction, Paris, Armand Colin, Philippe Gasparini, Est-il je? Roman autobiographique et autofiction, Paris, Seuil, «Poétique», 2004 ; «De quoi l autofiction est-elle le nom?», De-quoi-l-autofiction-est-elle-le-nom-Par-Philippe-Gasparini ; «Le lieu de l amour», dans Autofiction(s), op. cit., pp Philippe Vilain, «Démon de la définition», dans Autofiction(s), op. cit., pp Ibidem. 196

197 Karen Ferreira-Meyers d une partie de celle-ci 16. Gusdorf 17 attribue au genre autofictionnel les mêmes vertus réparatrices que Philippe Lejeune réserve au genre autobiographique, puisqu il qualifie ce dernier de méthode de délivrance et qu il classe le tout dans la catégorie des écritures du moi. Jean-Philippe Miraux parle d un «recentrement de l écriture sur le moi» 18, les écrivains optant pour ce genre parce qu ils ont «la volonté de ressaisir le cheminement complexe d un parcours, l examen de soi, la quête de moment ordinaires et fondateurs d une personnalité, la recherche du bonheur perdu, la nostalgie d un temps passé liée à la tonalité élégiaques» 19. Ceci fait partie des éléments typiques de l autofiction, où réalité et fiction se mêlent, où la réalité devient tellement fragmentaire, où tout est virtuellement contradictoire, entre respect de la vérité d un témoignage ou d un rapport sur soi et invention romanesque. Burgelin parle d intermittences du cœur et de la mémoire, illusions de la perception, égarements des sensations, pièges des représentations, obnubilations, pouvoirs d obscurcissements ou d illumination des impressions et des mots, latences ou aveuglements des émotions, autant de voies ou d impasses à parcourir, explorer, délabyrinther avec les moyens du roman. 20 Sous l étiquette de «roman», Une Forme de vie relate des événements?véridiques?, facilement identifiables, autour desquels gravite un personnage principal présentant des similitudes frappantes avec l auteure elle-même. Les lettres que la narratricepersonnage principal-auteure envoie à son interlocuteur américain Melvin Mapple 21 et celles que celui-ci lui adresse à son tour sont toutes datées. La première lettre que le personnage principal, Amélie Nothomb reçoit (elle se nomme à la page 79, mais évidemment le lecteur a pu l identifier dès la première page, dès la première lettre puisqu elle en est la destinataire), cette lettre date du 18 décembre 2008, la dernière du 5 mars Au total 34 lettres sont échangées (sur 169 pages) variant en longueur de quelques lignes à plusieurs pages. Il s agit, par le biais de l autofiction d Amélie Nothomb, de réfléchir au problème que pose l écriture de soi, à savoir son refus de l effet miroir, effet qui réduirait l écrire à un se décrire? Les relations au vraisemblable, au véridique, à la vérité sont brouillées dans l écriture autofictionnelle. Comme le note Nothomb à propos de la première lettre qu elle reçoit, «[s]i c était un faux, l exécution en était remarquable» 22. A la page 18, l auteure-narratrice fait une autre remarque pointue, qui montre le lien autofictionnel entre le vrai, le vraisemblable, l authentique : «Je ne vous demande pas si ça s est vraiment passé : c est tellement authentique». Ces remarques auctoriales s appliquent à toute l écriture autofictionnelle nothombienne 16. Certains critiques vont jusqu à enlever le critère homonymique et parlent d une «fiction non homonymique ou fiction biographique anominale [ou nominalement indéterminée], sous-titrée «roman», dont la première personne serait une instance d énonciation sans référence et renverrait implicitement [ou par l épitexte] à l auteur sans le nommer» (Philippe Vilain, art. cit., p. 473). 17. Georges Gusdorf, Lignes de vie 1. Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991, p Jean-Philippe Miraux, Autobiographie : écriture de soi et de sincérité, Paris, Nathan, 1996, p Ibidem. 20. Claude Burgelin, «Pour l autofiction», dans Autofiction(s), op. cit., p Le nom du protagoniste masculin est certainement un petit clin d œil car «maple» avec un seul «p» signifie érable en anglais qui est l arbre dont on fait le fameux sirop qui contribue à l obésité des Américains. 22. Amélie Nothomb, op. cit., p

198 Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) au sens où il s agit d une quête de la vérité, mais d une vérité que l on nomme d avance subjective. Nothomb combine l engagement autobiographique et les stratégies propres au roman, tout en s appuyant sur un pacte qui s instaure entre l auteure de l autofiction et ses lecteurs, invités à parcourir un récit où se mêlent la fiction et la réalité. À eux d essayer de démêler l écheveau des éléments réels de ceux qui s apparenteraient à une fiction et de prendre de ce fait l initiative de son choix de lecture quant à la véracité ou non des propos narrés. Le concept du lecteur-constructeur de sens est assez récent dans l histoire littéraire. La méfiance du lecteur a longtemps été une attitude partagée par les théoriciens du positivisme, du formalisme, du New Criticism américain et du structuralisme. En fait, ce n est qu après la «mise à mort» de l auteur qu il revient au lecteur d établir le sens d un texte et d une œuvre. Barthes rappelle que, puisque tout texte est «fait d écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation», «le lecteur est l espace même où s inscrivent, sans qu aucune ne se perde, toutes les citations dont est faite une écriture» 23. Le lecteur, et non l auteur, est le lieu où l unité du texte se produit» ; en conséquence la «naissance du lecteur doit se payer de la mort de l Auteur» 24. Il convient évidemment de nuancer cette approche. Alors que le rôle du lecteur consiste à établir des liaisons entre les fragments de texte qui lui sont offerts, à combiner tels ou tels segments de texte et, de la sorte, orienter le sens qu il donnera au texte, plusieurs critiques ont noté l importance d une approche basée sur le compromis : «le lecteur n est ni tout à fait libre, ni absolument contraint par le texte», comme l ont indiqué Sartre 25 en parlant de la lecture comme «création dirigée», et Jauss 26 comme «perception guidée» 27. Pour Proust, le lecteur applique ce qu il lit à sa propre situation. Ainsi écrit-il, dans Le Temps retrouvé 28, En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L ouvrage de l écrivain n est qu une espère d instrument optique qu il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que dans ce livre il n eût peut-être pas vu en soi-même. Il y a donc bel et bien une sorte de tension qui s inscrit dans tout texte littéraire, une tension augmentée par le projet autofictionnel, puisque, là, l autofictionnaire se propose, dès le début, de brouiller les pistes. Amélie Nothomb rencontre le succès dès son premier roman, Hygiène de l assassin (1992). Stupeur et Tremblements (1999), couronné par le Grand Prix du Roman de l Académie française, l a définitivement consacrée comme un écrivain majeur. En 2007, Ni d Ève ni d Adam lui a valu le prix de Flore. Son œuvre est 23. Roland Barthes, «La mort de l auteur», dans Essais critiques, Paris, Seuil, «Points-Essais», 1984, p Michael Riffaterre, La Production du texte, Paris, Seuil, «Poétique», 1979, p Jean-Paul Sartre, Qu est-ce que la littérature?, Paris, Gallimard, «Folio essais», 1948, p Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception (1975), Paris, Gallimard, «Tel», 1978, p Il ne faut pas non plus oublier que de l autre extrême il y a la position de critiques tels Riffaterre (1979) selon qui le texte littéraire prévoit la lecture que le lecteur doit en faire et le discours critique subséquent le réalise. 28. Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Paris, Gallimard, «Folio Classique», 1990, p

199 Karen Ferreira-Meyers traduite dans plus de trente langues. Dans Une forme de vie, l auteure consacre une large part de sa trame à une réalité qu elle vit au quotidien et qu elle s efforce d analyser en y incluant des personnages fictionnels même s ils sont inspirés par cette même réalité. Sous l étiquette de «roman», ce récit relate des événements qui se sont vraiment passés, facilement identifiables, autour desquels gravite un personnage principal présentant des similitudes frappantes avec l auteure ellemême. * * * Pour Nothomb, «[p]lus que tous les autres écrits, le courrier s adresse à un lecteur» 29. Nothomb emmène ses lecteurs dans sa vie d écrivain, ou plutôt de personnage public, ayant pour drôle de particularité, non pas de recevoir beaucoup de courrier, mais d y répondre. Elle reçoit, au début de son texte, la lettre d un soldat américain posté à Bagdad. Très vite, le lecteur apprend qu il souffre de la guerre et que son mal a pris la forme d une obésité à la fois militante et vertigineuse. Au fil de la correspondance, Amélie Nothomb fera plus que lui apporter un peu de compréhension et d empathie. Elle ira même jusqu à lui conseiller de transformer son obésité en forme d art. Devenu «Body Art» 30, Melvin se considère comme un artiste, dorénavant : «c était la conquête du vide par l obésité : grossir annexait le néant» 31. L autofiction nothombienne joue sciemment sur la ressemblance ambiguë qui existe entre l autobiographie et le roman à la première personne et endosse la part de brouillage et de fiction due en particulier à l inconscient. Au prix de la fictionnalisation de la substance même de l existence, l auteure retrouve ce qu on pourrait dénommer l esprit du moi autobiographique. Dans son autofiction épistolaire de 2010, Nothomb se met en scène comme personnage écrivain 32 et elle fait des références multiples à sa «vie réelle». A la page 8, par exemple, elle parle de certains de ses romans traduits en anglais, ayant eu aux Etats-Unis «un accueil plutôt confidentiel, cinq années auparavant» (Une Forme de vie, p.8). A la page 15, Nothomb indique que son Ni d Eve ni d Adam a été traduit en anglais sous le titre Tokyo Fiancée ; à la page 67 le personnage Amélie Nothomb note qu elle est à son 66ème manuscrit 33, chose discutée par la critique littéraire à multiples reprises: elle publie un «roman» par an, mais elle en écrit entre 3 et 4 par an 34. A la page 91, Amélie fait une digression sur son enfance, qui aurait duré «des siècles» (un topos très no- 29. Amélie Nothomb, op. cit., p Ibid., p Ibid., p Si nous faisons exception du texte Péplum qui, selon Coralie Havet («Hygiène de l assassin ou le jeu des miroirs : la gigantesque métaphore», accessible à la page membres/up/ /hda.pdf, 2009, p. 11) serait le seul roman publié de Nothomb qui corresponde totalement à la catégorie de l autofiction parce que «l identité de l auteure est aisément discernable sous les initiales de «la jeune romancière A.N.», tout en laissant planer ludiquement le doute». 33. «[C]e n est pas croyable que vous ayez produit tout ça toute seule. D autant que ce n est pas fini, que vous allez encore écrire». 34. Nothomb publie depuis 1992 un roman par an qui paraît, à coup sûr, à la rentrée littéraire française en septembre. 199

200 Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) thombien: l enfance est le paradis éternel auquel l humain renonce à l adolescence 35 ) afin de mieux expliquer pourquoi elle en est venue à écrire des lettres, elle devait, comme son frère et sa sœur aînés, «remplir de mots une feuille A4» pour l envoyer à son grand-père maternel «cet inconnu qui vivait en Belgique» 36. Elle découvre la nature du genre épistolaire : «un écrit voué à l autre» 37. Il reste quand même qu il s agit chez Nothomb d une auto-représentation mi-fictive, mi-réelle. Mais derrière cette trame romanesque se cachent des confidences autobiographiques en petites touches successives qui font la saveur si particulière d Une forme de vie : «je suis cet être poreux à qui les gens font jouer un rôle écrasant dans leur vie» 38. Elle nous raconte son amour pour la forme épistolaire, écrivant une ode à la missive courte : «cela se retrouve à tous les niveaux de désir : les mets de choix ne débordent pas de l assiette, les grands crus sont servis de façon parcimonieuse, les êtres exquis sont sveltes, le tête à tête est la rencontre espérée» 39. Peut-être est-ce également une justification du peu d épaisseur de ses propres livres? 2. L écriture du soi à travers l autofiction épistolaire Les écritures de soi permettent de poser plusieurs questions, j en retiens trois : le soi, dans «écriture de soi», est-ce un à soi, un pour soi, un par soi, un de soi, ou tout cela réuni? ; l accueil, dans les écritures de soi, est-il un recueil des autres et de soi ou un écueil pour les autres? ; y a-t-il un auteur derrière le moi qui écrit, autrement dit le moi fait-il le sujet? Au-delà de ces trois questions, c est toute la problématique de la constitution du sujet que l on retrouve. Je ne m occuperai pas en détails de la question du sujet : sujet individuel, sujet interpersonnel, sujet constitué ou non d un noyau dur, sujet indéfinissable, sujet en cours de constitution, sujet éclaté, sujet autonome, sujet invariant, sujet à venir, etc. Il suffit, pour la problématique visée dans cet article, de noter que le sujet?est? un ensemble de possibles et de potentialités et non une entité fixe et limitée. Plus spécifiquement, il s agit de connaître la posture que l écrivaine réclame quand elle écrit sur elle-même. Alain Milon explique que : Écrire sur soi, c est poser en fait les deux questions : «je m accueille dans mon écriture, certes, mais cet accueil est-il l occasion de recueillir un autre que moi par moi, ou n est-il qu un prétexte pour faire de mon écriture un écueil à toute présence étrangère à la mienne?» L écrivain se trouve alors confronté à l alternative suivante : ou bien le soi, qui s accueille dans son journal intime par exemple, ne décrit qu un double de lui-même, mais dans ce cas il ne donne à voir que deux fois le même et l on retrouve alors l effet miroir de l écriture écriture dont l accueil de soi n est qu un prétexte pour n accueillir personne et surtout fermer la porte à toute présence étrangère ; ou bien, le journal intime ouvre la porte aux autres en l ouvrant à un soi qui ne peut s exprimer autrement. Le journal intime devient alors le moyen de convoquer un soi devant lui-même, non pour entendre 35. Chez Nothomb, le rêve obsédant de revivre l enfance à l aide de remémorations introduit la notion d altérité, de dualité, de dédoublement, afin d expliquer le passé qui reste tangible uniquement à travers l écriture. 36. Amélie Nothomb, op. cit., p Ibid., p Ibid., p Ibid., p

201 Karen Ferreira-Meyers ses complaintes mais pour lui permettre de faire remonter à la surface, par son écriture, les figures en maturation de son oeuvre. 40 «Les écritures du moi donnent la parole à la seconde voix, refoulée dans l ordinaire des jours, en laquelle se libère une mauvaise conscience, le vœu de l impossible et de l irréel, de la plénitude refusée» 41 : dans ce sens, chez Nothomb, la personne de l auteure, doublée de sa personnalité publique, a envahi ses textes et Une forme de vie est une autofiction épistolaire sur la relation très controversée que la romancière entretient avec ses lecteurs 42. Le héros-lecteur retenu pour mener cette correspondance est un soldat américain réquisitionné sur le front irakien, que le lecteur peut prendre en tant que tel mais à sa volonté pourrait aussi prendre pour un dédoublement à la Nothomb, une sorte d alter égo à qui l auteure prête une ou des parties de sa personnalité. Par exemple, à la page 96, le soldat obèse évoque le fait qu il se sent comme étant trois personnes, cette schizophrénie littéraire et personnelle de Nothomb a déjà été soulignée par Amanieux en 2009 dans son étude intitulée Le récit siamois 43. Le thème de l obésité est cher à Nothomb, d Hygiène de l Assassin (1992) aux Catilinaires (1995) et Biographie de la faim (2004) en passant par le patron japonais 40. Alain Milon, «Réflexions autour de l écriture du soi : le refus du psychologisme», dans Les Cahiers de l École, n 2, 2005, pp [En ligne], URL : 41. Georges Gusdorf, op. cit., p Cette relation est souvent discutée. Selon Mark Lee (voir son «Entretien avec Amélie Nothomb», dans The French Review, vol. 77, n 3, 2004), Nothomb se rendrait tous les jours chez Albin Michel pour répondre personnellement à une quantité impressionnante de lettres de lecteurs. Deux catégories de lecteurs sont représentés dans les récits nothombiens : d un côté, les lecteurs réels interpelés par les différentes voix narratives, et, de l autre, à travers les personnages qui sont à leur tour des lecteurs. Comme toutes les relations nothombiennes, le lecteur et l auteure se rencontrent sur le mode de l affrontement ; le lecteur est figuré comme l adversaire et, en tant qu auteure, Nothomb répond par avance aux objections de son lectorat. La lecture devient conséquemment, selon Laureline Amanieux (Le Récit siamois, identité et personnage dans l œuvre d Amélie Nothomb, Paris, Albin Michel, 2009, p. 324), «un combat entre liberté de la lecture et choix de l auteure». Dans l opinion de Nothomb, l acte de lecture est défini comme une rencontre entre le texte et le lecteur. Face aux œuvres nothombiennes, le lecteur a tendance «à s identifier au personnage placé en position de victime, porteur des «bonnes» valeurs» (ibid., p. 325). Le lecteur n est pas à l abri des mensonges de l auteure, mais il est averti de leur éventuelle présence dans le texte. En aucun cas, le lecteur peut-il faire confiance ni à l auteure ni à ses personnages. Alors que, des dires de l auteure, le lecteur a toutes les libertés d interprétation en ce qui concerne ses autofictions, «le texte valorise [quand même] une lecture particulière» (ibid., p. 328), dont la signification est moins à construire qu à recevoir. Ceci postule une auteure omnipotente et autoritaire. Alors que la double lecture des autofictions nothombiennes pourrait s expliquer par une liberté laissée au lecteur par l auteure, ce n est pas vraiment le cas : il s agit plutôt d une «programmation de la réception» (ibid., p. 331). Selon Amanieux, cette programmation serait liée à la volonté didactique qu inscrit Nothomb dans ses écrits, un texte didactique ne laissant aucune liberté de création au lecteur. 43. Laureline Amanieux, op. cit.. Des critiques tels que Michel Zumkir (Amélie Nothomb de A à Z : Portrait d un monstre littéraire, Bruxelles, Le Grand Miroir, 2003), Laureline Amanieux (Amélie Nothomb: l éternelle affamée, Paris, Albin Michel, 2005), Margaux Kobialka (La création d Amélie Nothomb à travers la psychanalyse, Paris, Le manuscrit, sans date), Isabelle Meuret (L Anorexie créatrice, Paris, Klincksieck, 2006) et Mark D. Lee (Les Identités d Amélie Nothomb : de l invention médiatique aux fantasmes originaires, Amsterdam, Rodopi, «Faux Titre»,2010) ont soulevé l importance du double, du dédoublement, des jumeaux dans l œuvre nothombienne. L analyse de l identité et du personnage dans l œuvre d Amélie Nothomb de Laureline Amanieux reprend en grandes lignes sa thèse de doctorat, soutenue à l Université Paris X-Nanterre, autour de l idée principale que Nothomb «impose une malformation volontaire» à ses textes pour que «deux récits émergent d un seul ou deux visages pour un même personnage» (Laureline amanieux, op. cit., p. 7) afin d essayer de réparer une identité détruite. Implicite, le lien entre cette gémellité et une structure narrative autofictionnelle, n est souligné explicitement qu à partir de la page 209 de ce même essai. Amanieux a repéré que la dualité, le mythe du double et les dédoublements se font à plusieurs niveaux : la structure narrative, la création des personnages et la re-création de l auteure elle-même en personnage. Dans Le Récit siamois, cette critique analyse les différents niveaux. Elle fait référence, entre autres, à l étude de l aspect intertextuel des dédoublements des personnages faite par David Gascoigne («Amélie Nothomb and the 201

202 Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) de Stupeur et Tremblements (1999). Là où pour l écrivaine même maigrir a longtemps constitué un moyen de survivre elle a souffert d anorexie pendant son adolescence, pour Melvin Mapple, son contre-poids littéraire dans Une forme de vie, c est grossir, se goinfrer qui serait la meilleure arme contre le traumatisme de guerre. Il se goinfre pour supporter de tuer, pour se supporter vivant. Grossir aux frais de l armée, cette «gigantesque larve absorbant des substances confuses» 44 devient le sommet de la résistance pacifiste : épuiser les greniers de l armée en bâfrant, c est indexer le cours des fusils sur celui de la saucisse, c est édifier le corps en rempart contre la barbarie guerrière : «Notre obésité constitue un formidable et spectaculaire acte de sabotage» 45. Les obèses, selon Mapple, coûtent chers au gouvernement américain : cher en nourriture, en vêtements, en soins de santé, en frais de justice 46. Dans la fantasmagorie nothombienne, un obèse en Irak peut protéger doublement la planète. Afin de se protéger psychologiquement, Mapple invente dans le surplus graisseux de son corps une amante lovée en lieu et place des kilos pris, qu il nomme Schéhérazade, façonnée à partir des hamburgers-sodas ingurgités pendant les mille et une nuits de guerre. Il explique, dans sa lettre datée du 5 mars 2009, que c est grâce à Schéhérazade qu il supporte son obésité. Rappelons-nous que c est la fiction (la lecture et l écriture) qui ont aidé à Nothomb de s en sortir de son anorexie d adolescente. Nothomb explique, notamment dans Biographie de la Faim, comment sa sœur Juliette et elle-même ont souffert d anorexie lors de leur adolescence et combien le fait de lire les a aidées à se concentrer sur autre chose que cette faim éternelle. Si la lecture sauve Nothomb de l évanescence totale lors de son adoles- Poetics of Excess», dans Amelie Nothomb: Authorship, Identity and Narrative Practice, s. dir. Susan Bainbrigge & Jeanette den Toonder, Berne, Peter Lang, 2003, pp ) qui conclut que les doubles nothombiens sont largement empruntés à la littérature romantique ou symboliste. Les autofictions, à la première personne, voient de multiple dédoublement : «une seconde personne naît à l intérieur même de la première, comme si dans le système d énonciation, le «je» se décomposait entre (sic) un «je» passif et un «tu» agressif, reconstituant au sein de l individu un rapport de force» (Laureline Amanieux, op. cit., p. 170). Il s agit, par exemple, de la «voix de haine» (Biographie de la Faim, Paris, Albin Michel, 2004, p. 22), «voix nouvelle» (p. 201) et «voix intérieure» (p. 210) qui constituent le dédoublement de la narratrice. Le mythe de la gémellité chez Nothomb trouve son origine, selon diverses théories psychanalytiques, dans sa période anorexique. Amanieux développe l idée de personnages, d écriture et de persona siamois à l image d un corps à deux têtes jumelles, une image mythologique, comme celle des animaux fabuleux à double têtes contrastées, l une qui sourit, l autre qui menace. De fait, de très nombreux personnages d Amélie Nothomb sont présentés comme double dans leur psychologie (L Émile diurne et l Émile nocturne des Catilinaires (1995) ou comme les doubles les uns des autres (il y a un double explicite halluciné entre Jérôme et Textor dans Cosmétique de l ennemi (2001). En plus, la romancière elle-même se construit un double à travers l écriture (ses personnages autofictionnels mais aussi ses mises en scènes inventées dans des romans comme Robert des Noms Propres (2002); elle se sent elle-même double car elle a le sentiment de lutter au moment où elle écrit contre un ennemi intérieur, avec les armes du style, ou bien elle se crée un double positif d elle-même pour faire face à des chocs personnels. Amanieux expose aussi l intrication des personnages entre eux, «comme s ils étaient collés et ne parvenaient pas à exister individuellement, ils restent collés les uns aux autres» (http://leslettresdelaurelineamanieux.blogpot.com), par exemple, les personnages d Emile et de Palamède Bernardin ou de Palamède et sa femme dans Les Catilinaires). Chacun essaie de prendre la place sur l autre, voire de tuer l autre et en même temps chacun se ressemble comme des frères ou sœurs siamois. Les oppositions et les tensions sont portées à leur extrême dans les romans de Nothomb. Il y a toute une stylisation des contraires. Enfin, les structures même de ses romans sont doubles : on observe des intrigues qui se divisent dans leur commencement ou leur fin ou des doubles versions pour une même histoire, comme c est le cas dans les récits nothombiens intitulés Mercure (1998), Cosmétique de l ennemi (2001) et Une Forme de vie. La dualité entre l enfance, vue comme temps de l innocence, de la pureté et de la liberté, et l âge adulte, porteur de perdition et de malaises, exacerbée chez Nothomb, explique le désir de l écrivaine de dilater le temps. 44. Amélie Nothomb, op. cit., p Ibid., p Ibid., p

203 Karen Ferreira-Meyers cence, l écriture permet de lutter contre l effacement plus tard dans sa vie : «les mots lus ou écrits donnent de la substance à l être affamé en quête d ambroisie» 47. Selon Amanieux 48, le rituel du geste de l écriture nothombienne opère par mimétisme avec la purge alimentaire. À défaut de nourriture, les mots deviennent des substituts alimentaires que l on ingurgite, avale, digère et finalement produit, expulse, recrache. Meuret souligne le fait que Nothomb aime répéter qu elle doit sa vie à l écriture, grâce à sa «dynamique d incarnation» qui l extirpe de son désœuvrement 49. Héroïne de cette autofiction, Amélie Nothomb, a une double activité d écriture : elle écrit de nombreux livres, une production donnant l impression d être infinie, et d autre part, elle répond aux nombreux lecteurs qui lui écrivent après l avoir lue et peut-être incités à le faire à cause de sa notoriété, à cause du carnet d adresses qu on lui prête, du pouvoir qu on lui imagine : des lecteurs fantasment de sortir de l anonymat, de l ombre, par elle, ils lui écrivent poussés par l ambition personnelle. Cette double face de son écriture est très importante. Tous les écrivains ne répondent pas aux lettres que les lecteurs leur écrivent. Néanmoins, pour Amélie Nothomb, répondre à la correspondance de ses lecteurs fait partie de cette «forme de vie» qu est l écriture. Selon ses propres dires, Nothomb va chaque jour. Un dispositif est ouvert, à son bureau pour réceptionner ces lettres. Elle les trie et elle y répond de façon conscientieuse. Même si elle les préfère plutôt courtes, elle répond aussi aux plus longues en s inquiétant qu un échange épistolaire avec tel et tel lecteur puisse s interrompre. Dans Une Forme de Vie, cette fantaisie scripturale d un lecteur boulimique, devenant monstrueusement obèse, il y a ce fantasme d un lecteur d un genre nouveau pour lequel Amélie Nothomb aurait une importance si infinie qu il en serait enceint, qu au rythme des productions en nombre incroyable il deviendrait de plus en plus gros. Sa graisse serait nourrie de l écriture de l écrivaine venant grossir à l intérieur du corps du lecteur d un genre nouveau. La faim de Mapple est aussi celle d Amélie Nothomb, puisqu elle écrit «dans l ascèse et dans la faim» 50. Faim de la faim du lecteur 51 : Faim d être attendue par lui, faim que cette attente se voit dans la déformation de plus en plus monstrueuse du lecteur d un genre nouveau. Mais faim aussi d être lue autrement, non pas lire ses romans comme on mange, comme on consomme, mais faim de leur anorexie, de leur non-faim, faim de la sortie de leur corps afin d apparaître en face d eux, qu elle soit vue autrement que comme productrice prolifique d objets littéraires de consommation, faim de vivre sur un territoire où vivraient des humains qui ne verraient plus l autre comme un dangereux terroriste Isabelle Meuret, op. cit., p Laureline Amanieux, Amélie Nothomb, l éternelle affamée, Paris, Albin Michel, 2005, p Ibid., p Amélie Nothomb, Une Forme de vie, op. cit., p Dans Biographie de la faim, Nothomb définit la faim de la sorte : «Par faim, j entends ce manque effroyable de l être entier, ce vide tenaillant, cette aspiration non tant à l utopique plénitude qu à la simple réalité : là où il n y a rien, j implore qu il y ait quelque chose. La faim, c est vouloir. L affamé est quelqu un qui cherche». (Amélie Nothomb, Biographie de la faim, op. cit., p. 20) 52. Alice Granger, «Une forme de vie, Amélie Nothomb», 30 août 2010, 203

204 Amélie Nothomb, Une Forme de vie (2010) La métaphore de la faim représente le besoin d absolu que ressent Nothomb. Elle le ressent envers ses lecteurs, dans ses rapports avec les médias, avec la nourriture, etc. L écriture, et en particulier la rédaction de lettres, est comparée à une «bonne vieille tartine beurrée» 53, son désir va aux lettres simples et brèves, «les meilleures lettres ne dépassent jamais deux feuilles A4 recto verso» 54, plutôt qu «aux choucroutes garnies épistolaires» 55. Amélie Nothomb, à la fin de son autofiction, décide d aller voir cet étrange lecteur américain. Elle exemplifie dans cette autofiction les liens qu elle entretient avec ses lecteurs. De cette façon elle rend publique sa vie d écrivaine, mais aussi les relations qu elle a avec les médias: il s agit pour elle «d attirer l attention des médias» 56. S attardant plus particulièrement aux débuts de la construction médiatique à travers la presse écrite, la radio et la télévision, Mark Lee 57 souligne le fait que presque chaque aspect de la personne d Amélie Nothomb a été scruté par les médias. Il s agit de l exposition de ses origines belges, son vécu de l extrême-oriental et les influences qu ont subies ses œuvres de ce vécu, sa voix, ses cheveux, son teint, ses vêtements (jupes, robes, chaussures, mitaines et chapeaux surtout), ses habitudes alimentaires, ses procédés d écriture, ses rapports avec son public, etc. Tous ces aspects poussent vers une invention, une réinvention continue, une multiplication d identités même, de la personne et du personnage d Amélie Nothomb. Le récit se termine par un passage où Nothomb s interpelle : «Tu le sais : si tu écris chaque jour de ta vie comme une possédée, c est parce que tu as besoin d une issue de secours. Être écrivain, pour toi, cela signifie chercher désespérément la porte de sortie. [ ] Tu seras libérée de ton principal problème qui est toi-même» 58. En revanche, il faut aussi souligner que toute la recherche identitaire, entreprise par Nothomb depuis sa première publication, se fait sous le jour de l humour. Dans Une Forme de vie, l auteure se regarde et avec plein d autodérision elle note : «j étais ce personnage ridiculement ravi : l auteur qui découvre que quelqu un a tout lu de lui. [ ] Cela me donna l impression d être un écrivain universel. J éprouvai une grotesque bouffée d orgueil» 59. * * * Dans Une Forme de vie, Nothomb se concentre une fois de plus sur ses thématiques préférées, mais sous la forme d une rencontre épistolaire entre elle-même et un jeune menteur américain. Nothomb a la réputation, non-usurpée, de répondre en personne à son courrier. Elle explique tout au long de son récit quelle forme, quelle teneur, doivent idéalement avoir les lettres de ses correspondants. Elle y expose aussi à la fois la pénibilité de ce courrier incessant, inopportun, parfois si invraisemblable dans ses demandes, et sa jubilation à le recevoir et y répondre. De Madame de 53. Amélie Nothomb, Une Forme de vie, op. cit., p Ibid., p Ibid., p Ibid., p Mark Lee, op. cit. 58. Ibid., p Ibid., p

205 Karen Ferreira-Meyers Sévigné, à qui Amélie Nothomb fait explicitement référence dans son autofiction Une Forme de vie 60, à Annie Ernaux, on le sait, les écrivaines sont souvent assimilées à la production intimiste. Amélie Nothomb fait partie de ces écrivaines qui, au moins dans une partie de leur œuvre littéraire, semblent réduire à première vue leur écriture à une petite histoire personnelle, mais qui, en même temps, mettent mieux en scène la condition humaine. L ouverture du système romanesque à des formes voisines, comme l autobiographie et l autofiction, pose le problème de la porosité des frontières entre les genres. En passant par le biais d un regard subjectif, l autofiction épistolaire place le lecteur dans une position particulière, qui plus est parce que cette «fenêtre ouverte» sur l intimité d un personnage (qui est en même temps la narratrice et l auteure) lui octroie un rôle de «voyeur», et cela est spécialement patent dans le cas de la correspondance privée. Alors que le roman s écrit généralement d une façon rétrospective, la place du narrateur dans une autofiction épistolaire suppose une proximité du sujet avec les événements narrés. Cette proximité, cette immédiateté 61, peut permettre au récit de répondre à diverses stratégies discursives, dont celle de faciliter l identification (notamment celle entre la narratrice et l auteure, présente dans toute autofiction) et «celle de créer un effet de suspense et de rendre le drame particulièrement sensible, puisque ni [la narratrice], ni le personnage, ni le lecteur n ont une vue d ensemble sur le récit qui se déroule» 62. Une Forme de vie est une autofiction de l entre-dévoration possible de l auteur et de son lecteur. Plus qu un roman épistolaire, Une forme de vie est une autofiction à tiroirs des plus inattendus où lecteur et auteur croisent leur plume jusqu à inverser leur rôle, puisque Mapple est doté d une puissance équivalente à l écrivain : il ment. Et comble du génie, il ment en toute sincérité; en quelque sorte ses mensonges représentent l autofiction, ce «mentir-vrai» d Aragon. Nothomb se sent «européenne», à la page 143, quand elle note «le mensonge ne m offusque que s il lèse quelqu un». Aussi Mapple, écrivant à Nothomb, invente-t-il le roman de sa vie, Nothomb répondant à Mapple écrit le roman du Lecteur idéal de sa vie. Une Forme de vie est une mise en abîme de la fiction où le lecteur accompli est celui qui tend son miroir sur les plates-bandes du romancier, c est à dire qui vit comme il ment, mystifie la réalité pour qu ensemble ils construisent une œuvre. Karen Ferreira-Meyers University of Swaziland & University of Johannesburg 60. À la page 47, Nothomb parle de la longueur des lettres et elle cite Mme de Sévigné: «Pardonnez-moi, je n ai pas le temps de faire court». 61. Dans Une forme de vie, Nothomb fait référence à «la récente élection de Barack Obama à la présidence» (p. 10) des USA. Ses écrits sont datés de décembre Dans sa lettre datée du 21 janvier 2009, Nothomb écrit que ce jour-là Barack Obama devenait le président des États-Unis. Toutes ces traces rendent le récit vraisemblable, ancrée dans la réalité quotidienne. 62. Manon Auger, «Le cas du journal fictif : l hybride romanesque comme phénomène de dynamique intergénérique», dans Québec français, n 138, 2005, p. 37. Interférences littéraires/literaire interferenties 2012

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209 ISSN : De l écrivain au traducteur imaginaires Entretien avec José-Luis Diaz au sujet de sa théorie de l auteur Propos recueillis par Karen Vandemeulebroucke & Elien Declercq Résumé En examinant la notion et la fonction de l auteur à l époque romantique, notamment dans L Écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l époque romantique (2007), José-Luis Diaz a mis en place et éprouvé une série de concepts spécifiques qui participent d un renouvellement dans l approche de la figure de l écrivain dans le domaine francophone. Dans le prolongement des précédents entretiens de la revue, le présent dialogue a consisté à inviter M. Diaz à revenir sur les principes globaux, sur la spécificité et sur l intérêt de sa théorie auctoriale. Celle-ci se trouve non seulement mise en dialogue avecles notions développées par Dominique Maingueneau et Jérôme Meizoz, mais elle est aussi mobilisée pour repenser quelques-unes des notions clés de la réflexion de José-Luis Diaz dans leurs rapports avec la traduction et la figure du traducteur. Abstract By examining the notion and the function of the author during the Romantic period, particularly in L Écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l époque romantique (2007), José-Luis Diaz developed and tested a series of specific concepts which are part of an innovative approach to the notion of the author in the francophone field. Continuing the line of the previous interviews published in this journal, this interview consisted in inviting M. Diaz to return to the global principles, specificity and interest of his auctorial theory. This theory is not only confronted with the notions developed by Dominique Maingueneau and Jérôme Meizoz, it is also used in order to reconsider some of the key concepts of Diaz s reflexion in relation to translation and the notion of the translator. Pour citer cet article : «De l écrivain au traducteur imaginaires. Entretien avec José-Luis Diaz au sujet de sa théorie de l auteur», propos recueillis par Karen Vandemeulebroucke & Elien Declercq, dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012, pp

210 Comité de direction - Directiecomité David Martens (KULeuven & UCL) Rédacteur en chef - Hoofdredacteur Matthieu Sergier (UCL & Facultés Universitaires Saint-Louis), Guillaume Willem (KULeuven) & Laurence van Nuijs (FWO KULeuven) Secrétaires de rédaction - Redactiesecretarissen Elke D hoker (KULeuven) Lieven D hulst (KULeuven Kortrijk) Hubert Roland (FNRS UCL) Myriam Watthee-Delmotte (FNRS UCL) Conseil de rédaction - Redactieraad Geneviève Fabry (UCL) Anke Gilleir (KULeuven) Gian Paolo Giudiccetti (UCL) Agnès Guiderdoni (FNRS UCL) Ortwin de Graef (KULeuven) Ben de Bruyn (FWO - KULeuven) Jan Herman (KULeuven) Marie Holdsworth (UCL) Guido Latré (UCL) Nadia Lie (KULeuven) Michel Lisse (FNRS UCL) Anneleen Masschelein (FWO KULeuven) Christophe Meurée (FNRS UCL) Reine Meylaerts (KULeuven) Stéphanie Vanasten (FNRS UCL) Bart Van den Bosche (KULeuven) Marc van Vaeck (KULeuven) Pieter Verstraeten (KULeuven) Comité scientifique - Wetenschappelijk comité Olivier Ammour-Mayeur (Monash University - Merbourne) Ingo Berensmeyer (Universität Giessen) Lars Bernaerts (Universiteit Gent & Vrije Universiteit Brussel) Faith Binckes (Worcester College - Oxford) Philiep Bossier (Rijksuniversiteit Groningen) Franca Bruera (Università di Torino) Àlvaro Ceballos Viro (Université de Liège) Christian Chelebourg (Université de Nancy II) Edoardo Costadura (Friedrich Schiller Universität Jena) Nicola Creighton (Queen s University Belfast) William M. Decker (Oklahoma State University) Dirk Delabastita (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix - Namur) Michel Delville (Université de Liège) César Dominguez (Universidad de Santiago de Compostella & King s College) Gillis Dorleijn (Rijksuniversiteit Groningen) Ute Heidmann (Université de Lausanne) Klaus H. Kiefer (Ludwig Maxilimians Universität München) Michael Kohlhauer (Université de Savoie) Isabelle Krzywkowski (Université de Grenoble) Sofiane Laghouati (Musée Royal de Mariemont) François Lecercle (Université de Paris IV - Sorbonne) Ilse Logie (Universiteit Gent) Marc Maufort (Université Libre de Bruxelles) Isabelle Meuret (Université Libre de Bruxelles) Christina Morin (Queen s University Belfast) Miguel Norbartubarri (Universiteit Antwerpen) Olivier Odaert (Université de Limoges) Andréa Oberhuber (Université de Montréal) Jan Oosterholt (Carl von Ossietzky Universität Oldenburg) Maïté Snauwaert (University of Alberta - Edmonton) Interférences littéraires / Literaire interferenties KULeuven Faculteit Letteren Blijde-Inkomststraat 21 Bus 3331 B 3000 Leuven (Belgium) Contact : &

211 Interférences littéraires/literaire interferenties, n 9, novembre 2012 De l écrivain au traducteur imaginaires Entretien avec José-Luis Diaz au sujet de sa théorie de l auteur Propos recueillis par Karen Vandemeulebroucke & Elien Declercq 1 À l heure actuelle, la notion d «auteur» en analyse du discours française se trouve revalorisée, sans pour autant être rabattue sur des soucis d explication des textes par la vie de l auteur. Si les travaux de Dominique Maingueneau et Jérôme Meizoz interviewés pour cette revue par Reindert Dhondt et par David Martens 2 ont contribué à renouveler les modalités d approche de la question de l auteur, ceux de José-Luis Diaz s inscrivent à plusieurs titres dans la même lignée. Diaz, professeur de littérature française à l Université Paris-Diderot, est l auteur de L Écrivain imaginaire : Scénographies auctoriales à l époque romantique (2007) 3, de Devenir Balzac. L Invention de l écrivain par lui-même (2007) 4, de L Homme et l œuvre (2012) 5 titre provocateur car il fait signe vers une tradition longtemps décriée et de nombreux articles. En examinant la notion et la fonction de l auteur à l époque romantique, il s agit pour lui de mettre en place une série de concepts spécifiques. Dans le prolongement des précédents entretiens de la revue, il nous a paru opportun et intéressant d inviter M. Diaz à revenir sur les principes globaux, sur la spécificité et sur l intérêt de sa théorie auctoriale. Celle-ci se trouve mise en dialogue avec, notamment, les notions développées par Maingueneau et Meizoz, mais elle est aussi mobilisée pour repenser quelques-unes des notions clés de sa réflexion dans leurs rapports avec la traduction et la figure du traducteur. Karen Vandemeulebroucke et Elien Declercq Une première question a trait au titre d un de vos ouvrages majeurs, et par conséquent aussi à un point essentiel de votre pensée : «L Écrivain imaginaire». L adjectif «imaginaire» doit sans doute être compris dans le sens de «qui a trait à l image». Cette image de l auteur est pour vous une image de soi qui capte en même temps la vue de l autre, ou encore, un schème abstrait qui permet à l écrivain de faire son entrée sur la scène littéraire. Cependant, nous nous demandons si l adjectif «imaginaire» ne rappelle pas trop les travaux de Gaston Bachelard ou de Jean-Pierre Richard. Qu est-ce qui a donc motivé le choix de 1. Karen Vandemeulbroucke est Chargée de recherches du Fonds de la recherche scientifique - Flandre (FWO) à la KU Leuven - Campus de Courtrai ; Elien Declercq est Docteur en Lettres, Research Fellow - KU Leuven - Kulak). 2. «La fabrique d une notion. Entretien avec Jérôme Meizoz au sujet du concept de posture», propos recueillis par David Martens, dans Interférences littéraires/literaire interferenties, nouvelle série, n 6, mai 2011, pp [En ligne], URL : ; «Un réseau de concepts. Entretien avec Dominique Maingueneau au sujet de l analyse du discours littéraire», propos recueillis par Reindert Dhondt & David Martens, dans Interférences littéraires/literaire interferenties, n 8, mai 2012, pp [En ligne], URL : 3. José-Luis Diaz, L Écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l époque romantique, Paris, Champion, «Romantisme et modernité», Id., Devenir Balzac. L Invention de l écrivain par lui-même, Paris, Christian Pirot, «Balzac», Id., L Homme et l œuvre, Paris, P.U.F., «Les Littéraires»,

212 De l écrivain au traducteur imaginaires ce titre-là au détriment peut-être d un renvoi plus général à une «théorie de l auteur», un titre certes moins spécifique mais peut-être aussi moins ambivalent? José-Luis Diaz Sur la dernière proposition, selon laquelle mes propres réflexions prendraient leur base à partir de Gaston Bachelard ou Jean-Pierre Richard, il m est facile de répondre non. Là ne sont pas du tout mes points de départ ; et si le titre choisi le fait penser, c est le titre faux ami qu il faut incriminer. L imaginaire dont je traite est d emblée et de part en part un imaginaire social. Le titre joue en fait sur trois tableaux : 1). Il veut suggérer à quel point à l époque romantique, qui est mon objet d étude, devenir écrivain, ou plutôt «poète», voire si possible «génie», est un rêve, un fantasme : on s imagine écrivain, on joue à être écrivain, on s alloue le rôle d écrivain, mais (j y insiste sans cesse), non pas tout seul dans son coin, en fonction d un imaginaire personnel, ou universel, mais en fonction d une topique, d un éventail de scénographies déjà rôdées et en fonctionnement dans le champ littéraire que je considère comme un espace scénique et concurrentiel. Ce n est pas en thématicien que j envisage les choses, mais en historien des conduites et des postures littéraires à un moment donné. L imaginaire est ici un imaginaire social, partagé. Les scénographies auctoriales sont des patterns à la fois d autoreprésentation, de mise en spectacle de soi, de médiatisation de soi aussi, mais également de conduite et d écriture. On ne se contente pas d être «poète» en écrivant des «vers ; on «est» poète aussi dans la vie, on se prend pour poète selon divers scénarios changeants et concurrents. À l époque romantique, il est aussi important de vivre poétiquement, selon divers protocoles, que d être poète en réalisant cette identité dans le discours : il y a même alors dépréciation du «versificateur» qui n est poète que sur le plan textuel. Mais là où le discours reprend tous ses droits, c est que c est bien souvent autour d un mot-nucléus, passe-partout pourtant, comme «poète», «barde», «intellectuel», «scripteur», que la prise d identité et son émission médiatique se fait. 2). Par ailleurs, dans ce même ordre d esprit, le mot d imaginaire suggère aussi que l époque dont je traite fut particulièrement féconde, inventive, imaginante en matière de représentations et de scénographies auctoriales, alors que les époques précédentes, que j ai étudiées de manière contrastive, marquent au contraire une certaine immobilité. Si je distingue cinq scénographies romantiques, et à l intérieur de chacune entre elles des sous-espèces, c est déjà le signe d une telle prolixité. Nous sommes à une époque de révolution littéraire tous azimuts où chaque écrivain a à cœur d inventer de nouvelles manières d être écrivain, et donc aussi de construire sa scénographie et de poser sa voix. Et il est très commun alors et depuis lors qu un même écrivain définisse plusieurs scénographies, successivement voire même souvent conjointement. 3). Le titre insiste enfin sur le fait qu il y a en effet en matière de prestation auctoriale une composante «qui a trait à l image», pour reprendre votre expression, ou plutôt, de manière bien plus générale et abstraite, à la représentation mentale, mais aussi à la mise en spectacle, et qui n est donc pas seulement d ordre discursif au sens strict. En effet, on peut aussi «s imaginer écrivain», «s inventer écrivain», se «dire écrivain», se «poser écrivain» en référence à des styles de vie qui n engagent que peu le discours au sens propre, ou encore à des représentations plastiques ; en tout cas, des représentations plastiques, plus ou moins formalisées (de la statue à l esquisse) comptent aussi pour une (petite) part dans la prise d identité en tant 212

213 Entretien avec José-Luis Diaz qu écrivain, puis dans la réception par le public de la scénographie auctoriale une fois adoptée. Mais je ne suis pas spécialiste de cet aspect des choses, et pour ma part j ai attaché la plus grande importance au balisage discursif de ces scénographies. L identité auctoriale, définie au plan des représentations (et dans une transaction constante avec les représentations en cours et les représentations des lecteurs) est ainsi pour moi à double usage : discursif, mais aussi existentiel (et donc à la fois biographique et social). Entre ces deux pôles, l instance que j appelle «imaginaire», mais qu on pourrait tout aussi bien appeler et que j appelle aussi «représentative» ou encore «spectaculaire», ou mieux encore «scénographique» est là pour faire le lien. On écrit en poète mourant, selon une lyrique datée ; mais on se comporte aussi en tant que tel (à moins de tricheries, qui sont il est vrai fréquentes ) ; et cela parce qu on adopte une attitude, une posture, une scénographie fantasmatique, non pas personnelle, mais en vigueur sur le marché des attitudes (et qu on aménage toujours peu ou prou, il va de soi). C est dire que l instance «imaginaire» (en ce sens-là, très général) n est pas séparable selon moi de la distribution sociale des scénographies possibles. K.V. & E.D. Nous proposons ici un schéma permettant de visualiser votre théorie de l auteur. Il nous servira d instrument pour mettre en évidence, dans la suite de cet entretien, plusieurs de vos concepts clés. Comme vous l avez souligné dans votre entretien avec Dominique Maingueneau et Ruth Amossy, votre point de départ n a pas été celui d un analyste du discours, puisque vous visez principalement des constructions identitaires 6. Toutefois, vous indiquez aussi que «les deux 6. Ruth Amossy & Dominique Maingueneau, «Autour des scénographies auctoriales : entretien avec José-Luis Diaz, auteur de L Écrivain imaginaire (2007)», dans Argumentation et Analyse du 213

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andrebreton.fr Entretien avec Constance Krebs éditrice et curatrice du site André Breton http://www.interferenceslitteraires.be ISSN : 2031-2790 andrebreton.fr Entretien avec Constance Krebs éditrice et curatrice du site André Breton Propos recueillis par Alexandre Gefen Résumé En 2003 la

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