Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche)

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1 Bulletin de la Société préhistorique française Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) Emmanuel Ghesquière, Philippe Lefèvre, Hellen Rault, Cyril Marcigny, Lionel Dupret Résumé L'article propose une mise au point sur le Mésolithique du Nord-Cotentin, extrémité nord de la Basse-Normandie et également du Massif armoricain. Les sites fouillés dans les années 80 et les prospections encore en cours ont permis de dégager des séries importantes, permettant de caractériser le débitage et l'outillage et son évolution durant le Mésolithique moyen. Des comparaisons avec les régions environnantes, particulièrement le Sud de l'angleterre et le bassin de la Somme, ont ainsi pu être esquissées. Un riche outillage sur galet a également pu être mis en évidence. La présence sur le site d'auderville du lieu d'extraction de ces galets et d'outils sur galet biseautés a permis de proposer l'hypothèse d'une exploitation à flanc de falaise de galets et de plaquettes de grès. Abstract This paper proposes to clarify the situation regarding the Mesolithic in Nord-Contentin, the northernmost point of Basse- Normandie and of the Armorican Massif. The sites excavated in the 1980s and surveys still under way have allowed important series of artefacts to be defined, and thus knapping methods and tools to be characterised and their development followed during the middle Mesolithic. It has been possible to outline comparisons with neighbouring regions, in particular Southern England and the Somme Basin. Numerous tools knapped from pebbles have also been brought to light. The presence on the Auderville site of the place of extraction of these pebbles and of tools on obliquely-cut pebbles has allowed the hypothesis to be advanced that the pebbles and sandstone plaquettes were exploited from the cliffside. Citer ce document / Cite this document : Ghesquière Emmanuel, Lefèvre Philippe, Rault Hellen, Marcigny Cyril, Dupret Lionel. Le Mésolithique moyen du Nord- Cotentin (Manche). In: Bulletin de la Société préhistorique française, tome 100, n 4, pp doi : /bspf Document généré le 15/10/2015

2 Emmanuel GHESQUIERE, Philippe LEFÈVRE et Cyril MARCIGNY avec la collaboration de Lionel DUPRET ethellenrault Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) followed Abstract Armorican plaquettes Résumé L'article extrémité Les ont Des riche sur galet de This Nord-Contentin, way knapping comparisons and been extraction allowed débitage falaise l'angleterre permis sites comparaisons the paper have biseautés brought outillage site Somme the fouillés nord during methods de allowed d'auderville were de Massif of proposes hypothesis galets with to dégager these l'outillage de sur a exploited Basin. permis light. une dans la neighbouring avec galet The and important Basse-Normandie pebbles bassin northernmost middle to mise The des sites Numerous tools du a clarify plaquettes from également années presence au proposer séries régions be lieu de son excavated Mesolithic. and point to series advanced d'extraction évolution be regions, Somme, importantes, of 80 tools point cliffside. environnantes, sur situation characterised l'hypothèse pu of tools et et grès. le artefacts the être les knapped également the of that It ont in Mésolithique durant Auderville prospections Basse-Normandie has particular mis 1980s regarding ainsi the permettant obliquely-cut ces d'une en been from to pebbles particulièrement and pu du évidence. galets Mésolithique be possible être Massif exploitation site pebbles their Southern du surveys defined, encore Nord-Cotentin, esquissées. and of et Mesolithic development pebbles caractériser La armoricain. d'outils still sandstone have présence England place moyen. outline à of under cours flanc thus also Sud has sur the Un of Les recherches concernant le Mésolithique en Basse- Normandie sont récentes. Les données acquises avant le début des années quatre-vingt-dix sont disparates malgré le nombre croissant de gisements étudiés entre la première synthèse sur le Mésolithique normand (Verron, 1976) et les dernières en date (Fosse et al, 1986; Chancerel et Paulet-Locard, 1991). Les trois grandes phases culturelles du Mésolithique (ancien, moyen et final) ont été mises en évidence en Basse- Normandie, à partir d'un site ou d'un ensemble de sites. Le Mésolithique ancien de Basse-Normandie est présent à travers deux espaces géographiques distincts. Le premier correspond à un unique gisement situé à Valframbert (Mare, 1996) près d'alençon (Orne). Il a livré un petit assemblage à pointes de Chaville dominantes que l'on peut rapprocher d'ensembles du Bassin parisien. Le second a été découvert sur des promontoires surmontant la vallée de l'orne (autour de Thury- Harcourt, Calvados) par J.-J. Dédouit et a livré plusieurs assemblages homogènes par une prospection régulière sur une quinzaine d'années. L'outillage commun est composé principalement de grattoirs et de burins, tandis que les armatures sont dominées par les pointes à troncature très oblique, les segments, les triangles isocèles et scalènes et les lamelles à bord abattu. Un rattachement de cet ensemble aux cultures "épiahrensbourgiennes" a été proposé (Ghesquière, 1993).

3 650 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT Le Mésolithique récent est encore très mal connu en Basse-Normandie. En effet, les cultures à trapèzes sont pour l'instant presque absentes. Les sites principaux pouvant être rattachés à cette culture sont situés dans le Nord-Cotentin. Quelques sites ont livré un assemblage réduit par prospection pédestre (Réthoville, Cosqueville, Fermanville, inédits). La classe des armatures est dominée par les armatures évoluées (trapézoïdales ou triangulaires) à retouches inverses plates de la base. Les sites de Saint-Pierre-du-Bû et de Saint-Martin-de- Mieux (Dietsch, 1995) près de Falaise (Calvados) représentent quant à eux la phase terminale du Mésolithique, voire la transition avec le Néolithique. Les armatures sont nettement minoritaires et sont dominées par des formes triangulaires ou trapézoïdales trapues à retouches inverses plates. Objet principal de cet article, le Mésolithique moyen correspond en Basse-Normandie aux promontoires côtiers ou zones péricôtières du Nord-Cotentin qui marquent la limite orientale du monde armoricain. Cette période a particulièrement retenu l'attention ces vingt dernières années à travers l'étude et/ou la fouille de gisements appartenant au stade moyen du Mésolithique : fouille et étude du site d'auderville (fouille Chancerel en 1987 et 1988 ; étude Ghesquière, 1995, 1997 et 2000), examen de séries issues de fouilles de sauvetage (Flamanville "EDF", Lefèvre, 1993 ; Digulleville "Raumarais", Ghesquière et Rault, 1995), sondage à Flamanville (Leroy, 1993), réexamen de séries anciennes (Ghesquière et Rault, 1995 ; Souffi, 1997) et prospections de surface sur la presqu'île du Cotentin (Ghesquière et Rault, 1995). Au total une trentaine de sites ont pu faire l'objet d'un examen typologique et technologique de leur industrie lithique et enfin d'une synthèse (Ghesquière et al, 2000). DÉFINITION DU CHAMP D'ÉTUDE : CADRE GÉOGRAPHIQUE ET GÉOLOGIQUE L'ensemble des gisements attribués au Mésolithique moyen occupe une bande côtière de 10 km de large et 24 km de longueur (fig. 1). Il est situé sur les côtes ouest et nord de l'extrémité de la presqu'île du Cotentin, entre Auderville au nord, Hatainville au sud et Cosqueville à l'est. La presqu'île est formée au sud d'une basse plaine marécageuse (le col ou isthme du Cotentin), au nord-est du plateau du haut Val de Saire d'une centaine de mètres d'altitude coupé par la vallée de la Saire et au nord-ouest du cap de la Hague qui culmine à 180 m. Le cadre géologique est dominé par le Massif armoricain. Le sous-sol est constitué des formations primaires sédimentaires ou cristallines où se sont exercés les plissements cadomien puis hercynien. Dans le détail et dans l'ordre d'apparition chronologique on distingue : les orthogneiss granitiques ou granodioriques du cap de la Hague (à Jobourg par exemple ou Jardeheu), les formations sédimentaires briovériennes (graitisations tarditectoniques à la Hague), la sédimentation des schistes et des grès (faciès de quartzite à grains fins pour le grès armoricain), granites posttectoniques de Flamanville ou de Barfleur, l'apparition des faciès carbonates correspond aux transgressions jurassiques puis crétacées puis finalement les dépôts marins plio-pléistocènes du col du Cotentin. Pour ce qui est des données palynologiques, une séquence effectuée au sud du Nord-Cotentin dans la tourbière de Gathemo (hors habitat) a livré un assemblage datant de la transition Préboréal/Boréal (9250 ± 180 BP, Lechevallier, 1986). Le noisetier domine avec près de 40 % des pollens disponibles. Le chêne caduc ou rouvre suit avec 10 %, le bouleau 5 %, l'aulne 3 %, le saule et le tamaris 2 % chacun. Ensuite viennent quelques essences très peu représentées, le pin, le frêne et l'if. Le reste de l'assemblage pollinique est représenté par quelques graminées, du chanvre et des essences florales. Une autre séquence, datée de 8460 ± 70 BP, est issue de Saint-Ouen's Bay sur l'île de Jersey. Elle indique la présence de 36 % de noisetier, 18 % de chêne, 10 % de pin, 5 % de saule et de bouleau et le reste de diverses herbacées (en particulier les fougères). Les périodes suivantes voient la régression importante du noisetier et la disparition presque totale du saule, tandis que l'aulne prend une place largement dominante à partir de 5000 BP. Les noisetiers disparaissent presque totalement au début de notre ère. LES SITES DE RÉFÉRENCE ET LA FIABILITÉ DU CORPUS Un peu moins d'une trentaine d'assemblages lithiques forment le corpus des sites étudiables pour la définition du Mésolithique moyen du Nord-Cotentin. Deux assemblages dominent toutefois nettement. Celui d'auderville "Roc-de-Gîte" (fig. 2), avec près de silex taillés, esquilles non comprises (2552 outils dont armatures), et plus de 600 galets de grès utilisés est de loin le plus important. Il a fait l'objet d'une fouille programmée par A. Chancerel en 1986 et 1987, qui a concerné 130 m2 d'une vaste occupation de promontoire. Le mobilier provient d'un niveau d'occupation de 10 à 30 cm d'épaisseur apparemment non perturbé, qui correspond vraisemblablement à des occupations multiples superposées appartenant au même contexte culturel. Une datation sur charbon donne 8450 ±150 BP. La deuxième série importante est celle de Flamanville "EDF". Elle comporte artefacts, esquilles comprises (831 outils dont 493 armatures) et a fait l'objet d'une fouille de sauvetage en 1977 par Y. Roupin, concernant environ 200 m2. Elle a été datée de 8990 ± 180 BP. Le reste des gisements disponibles est nettement moins bien documenté, principalement en raison de l'absence de fouille. Les sites sont actuellement situés sur les promontoires côtiers dominant la Manche. L'intérieur des terres n'a livré que quelques occupations de faible importance (Digulleville "le Raumarais", Le Rozel "station 56"...). Cette partition géographique n'est cependant que le reflet des zones prospectées. L'embocagement de la presqu'île du Cotentin interdit en effet toute observation à l'exception des falaises et des zones côtières particulièrement exposées aux agents atmosphériques et donc dégagées de leurs couvertures végétales. Les prospections systématiques dans les années

4 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 651 SITES MÉSOLITHIQUES DU GROUPE DU NORD-COTENTIN 2 1 Caiteret-Cap Carteret-Table de d'orientation. Cuteret Hatainville. 14 Cosqueville-La Garenne В Surtainville. 15 Hetqueville-Treize Vents II. 6 Le LeRozel-Hameau Rozel-Promontoire. 16 Digulleville-Le Jobourg-Perréval Raumarais I. (locus I, III, A2). 7 Flamanville-Le Déhus. Leroy (station 56.) Jobourg-Perréval Jobourg-Les Hautes П. Falaises. 8 9 : Flamanville-Le Flamanville-Hameau Coquet. 10 Flamanville-Poubelle. Leroy Auderville-Roc de Gîte 21 Auderville-Bdevar. Audervffle-Rocher du Calenfrier : Flamanvffle-Cemrale Flamanville-Le Bec. EDF Auderville Omonville Gouiy-Croix la Rogue-Le Fort. du Vendémiaire. 24 : Omonville la Rogue-La Pointe ďetimbert. Fig. I - Carte de localisation des principaux groupes culturels cités et carte des sites mésolithiques du Nord-Cotentin. soixante et soixante-dix d'y. Roupin et la découverte du site de Flamanville en sont les exemples les plus frappants. L'emplacement des différents gisements ne doit cependant pas induire en erreur la lecture " sitologique " des gisements. La place particulière de ces promontoires dominant la mer dans le paysage actuel n'a que peu de rapport avec le panorama du début du Boréal. Les données issues de l'étude de la transgression flandrienne (Larsonneur, 1971) indiquent que la ligne de côte dans ce secteur a avancé de un à dix kilomètres. Les occupations mésolithiques dominaient donc des plaines côtières plus ou moins larges. Le corpus des sites actuellement disponible forme un ensemble cohérent qui à la lumière des études réalisées sur les gisements les plus conséquents peut faire l'objet d'un travail de synthèse. Même si certains assemblages sont limités, leur comparaison avec les autres séries permet de participer à la définition d'une culture homogène, où se distinguent en particulier des grandes

5 652 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT.SP<2

6 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 653 pointes à base retouchée, caractéristiques des ensembles mésolithiques moyen du Sud-Est de l'angleterre (culture de Horsham) et de la façade de la Manche et divers types de lamelles à bord abattu. LT4DUSTRÏE EN SILEX Caractérisation du débitage Le débitage du Mésolithique moyen du Nord-Cotentin se rapporte globalement au style de Coincy défini par J.-G. Rozoy (1978b). Le débitage est effectué sur galet parallélépipédique ou sur fragment de galet allongé (souvent anguleux). Les silex semblent provenir de cordons marins! Cependant la plupart d'entre eux, peu ou pas roulés, indiquent un ramassage probable dans les falaises maritimes plutôt que sur les plages. Peu de nucleus sont poussés à exhaustion, la proximité de la mer rendant facile l'approvisionnement. Les stigmates relevés sur les déchets de taille suggèrent l'emploi exclusif de percuteurs en pierre. Les galets oblongs, en roche tenace (granit, grès ordovicien...), ont été utilisés pour les phases d'initialisation des nucleus (entre 10 et 15 % du débitage). Les traces de percussion présentes sur les galets allongés en grès feldspathique tendre suggèrent qu'ils ont été utilisés pour l'ensemble des autres phases du débitage : mise en forme du nucleus (5 % de l'assemblage) et pour la phase de plein débitage lamino-lamellaire (entre 60 et 70 % de la série), en percussion tangentielle. La phase de plein débitage est caractérisée par la production de six supports distincts. Les lames, minoritaires (aux alentours de 2 ou 3 %), sont généralement à deux pans et à faible préparation du plan de frappe. La plupart sont épaisses et irrégulières. Les courteslames sont un compromis entre la lame et la lamelle. Elles représentent un pourcentage toujours inférieur à 5 % et sont en général plus régulières que les lames. Les lamelles totalisent entre 20 et 35 % de l'assemblage suivant le silex employé. La plupart d'entre elles sont à deux pans avec une faible préparation du bord de frappe. Des supports plus réguliers à trois pans existent aussi et semblent réservés au façonnage de certains outils, en particulier les grandes pointes à base retouchée. Les deux types de supports (deux ou trois pans) se rapportent au style de Coincy. Les autres produits issus de la phase de plein débitage sont des accidents de taille (éclats à enlèvements lamellaires, éclats laminaires, esquilles de débitage). Une phase de débitage d'éclats existe également et représente, suivant les séries en présence, entre 1 à 9 % du débitage (esquilles non comprises). Ces éclats souvent irréguliers ont été débités au percuteur oblong à partir de nucleus globuleux. Ils ont été utilisés comme supports pour un certain nombre d'outils communs tels que grattoirs, éclats retouchés et denticulés. L'étude des nucleus trahit la domination écrasante du débitage lamino-lamellaire; le plein débitage d'éclats est représenté par moins de 10 % des nucleus de la série. Les nucleus sont en majorité de forme unipolaire. L'existence de nucleus sur demi-galet avec utilisation de la surface de fragmentation directement comme plan de frappe participe toutefois activement à la définition du système de débitage du Nord-Cotentin. Cette méthode a été mise en évidence également sur les côtes anglaises et dans plusieurs sites néolithiques de Normandie (Saint- Wandrille-Rançon, Néolithique final; Verron, 2000). Elle se distingue plutôt comme une adaptation des Mésolithiques du Nord-Cotentin à une matière première de format particulier. Parmi les nucleus plus faiblement représentés, on note ceux à enlèvements croisés, les pyramidaux et les nucleus à débitage bipolaire alterne. Ces derniers, souvent de petit module (3 à 5 cm de hauteur), trahissent une maîtrise du débitage par la régularité des négatifs lamellaires présents à leur surface. Caractérisation de l'outillage lithique La première division interne de l'outillage concerne les outils communs et les armatures. Les outils communs représentent entre 41 et 50 % de l'outillage (pour les séries tamisées). Leurs différentes dominantes sont : le faible pourcentage de grattoirs, 6 % de l'outillage commun (3 % du total des outils), grattoir denticulé inclus (fig. 7, n 4), excepté sur les sites de Flamanville "Déhus" (15 % de l'oc) et Le Rozel "station 56" (18%); le pourcentage dominant des divers éclats retouchés et denticulés, qui forment environ un tiers de l'outillage commun (17 % du total de l'outillage) et parmi eux le pourcentage majoritaire des "éclats minces retouchés" (19 % de Г OC); la présence d'un macro-outillage (à Auderville "RdG" et à Digulleville "A2") constitué par des éléments prismatiques, en faible nombre mais très typiques : outils de type morphologique proche des pics asturiens, hachettif ormes, pics étroits (proches des exemplaires de Haute-Normandie et du Sauveterrien à denticulés du Bassin parisien; Hinout, 1990) et enfin, petits prismatiques utilisés comme "ciseaux" (fig. 3 et fig. 7, nos 1 à 3) ; le très faible pourcentage de burins, 3 % de l'outillage commun (1,4 % du total) qui marque, comme pour les grattoirs, une rupture profonde entre les cultures du Paléolithique supérieur-mésolithique ancien et celle du Mésolithique moyen en Basse-Normandie ; un outillage sur lame bien développé qui forme entre 10 et 15 % de l'outillage commun (7,5 % du total) avec une prédominance de retouche partielle : lames fortement utilisées plutôt que retouchées. Les supports laminaires bruts de débitage comptent pour moins de 2 % des assemblages. La seconde dominante de l'outillage commun, après les éclats retouchés, est assurée par l'outillage sur lamelle, qui représente entre 30 et 50 % de l'outillage commun, dominé par les lamelles à retouche régulière (fig. 7, nos 6 et 8), les lamelles à troncature oblique et les lamelles à bord abattu partiel. Les lamelles à coche et cassées dans (ou au-dessus) d'une coche (9 % de l'outillage commun) sont à présent considérées comme des déchets de fabrication

7 654 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT 3cîp Fig. 3 - Macro-outillage hachettiforme du site ď Auderville. d'armatures (Ducrocq, 1987 ; Leroy étal, 1991 ; Ghesquière, 1995). Elles ont toutefois été décomptées parmi l'outillage afin de simplifier les comparaisons avec les autres séries (en particulier les courbes d'effectifs cumulés de l'outillage; Rozoy, 1978b). Il faut retenir de l'orientation générale de l'outillage commun que les deux tiers de celui-ci sont assurés par les éclats retouchés et denticulés et les lamelles retouchées ou tronquées. Les éclats minces retouchés (cat. 16, Rozoy, 1978b) et les lamelles à retouche partielle Bulletin de la Société préhistorique française régulière (cat. 37, Rozoy, 1978b) forment, à eux deux, 30 % de l'outillage commun. Les armatures forment entre 50 et 59 % de l'outillage. Parmi elles se trouvent les outils qui vont caractériser au mieux la série et permettre une véritable attribution culturelle. Les pointes à troncature très oblique ou à retouche unilatérale, à base non retouchée, forment la catégorie dominante parmi les pointes ; elles représentent environ 16 % des armatures (8 % du total de l'outillage). Ces 2003, tome 100, n 4, p

8 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 655 Fig. nos 7 4 à - 14 Auderville ; segments " Roc-de-Gîte ; nos 15 à 36 ".: lamelles s 1 et 2 et : armatures triangles bipointes scalènes ; ; n nos 37 3 à : 6 triangle : armatures isocèle en "; nos mandorle 38 à 48 " ;: lamelles à bord abattu, lamelles à bord abattu scalènes. pointes sont parmi les plus communément retrouvées dans les assemblages sans élément géométrique. Les pointes à troncature très oblique (ou à retouche unilatérale) à base retouchée asymétriques composent 12 % des armatures (5,6 % du total). Elles sont divisées en trois catégories : les pointes à base oblique (incluant les pointes rhomboïdales), celles à base arrondie et celles à base transversale (fig. 5, nos 1 à 3 et fig. 7, nos 10 à 14). Ces armatures de grande taille possèdent une retouche abrupte du dos, une extrémité généralement réalisée par la technique du microburin et une base à retouche directe ou inverse, abrupte à plate suivant les exemplaires. Ces armatures se rapprochent des pointes du Sud-Est de l'angleterre des catégories С et E de la typologie de Clark (Clark, 1933 ; Jacobi, 1978). La typologie de J.-G. Rozoy offre des types morphologiquement proches mais exclusivement à retouches couvrantes (pointes à retouches couvrantes à base arrondie ou biaise, Rozoy, 1978b). Les lamelles étroites à bord abattu (fig. 6) constituent la catégorie dominante du groupe des armatures (environ 45 %). Parmi elles, outre les lamelles étroites à bord abattu typiques (27 % des armatures, dont 10 % seulement sont entières), on distingue trois catégories de lamelles à bord abattu pointues (type a, b, c, 18 % des armatures), qui contribuent à individualiser le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin. Lamelle étroite à bord abattu pointue, type a (fig. 5, n 4). Il s'agit de lamelles à bord abattu total d'un des tranchants, dont la retouche forme un dos gibbeux. Une

9 656 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT Fig. 5-1 : pointes asymétriques à base oblique ; n 2 : pointes asymétriques à base transversale ; n 3 : pointes asymétriques à base arrondie ; n 4 : lamelles étroites à bord abattu de "type a"; n 5 : lamelles étroites à bord abattu de " type b " ; n 6 : lamelles étroites à bord abattu de "type c". l/ I л i i i ««i ri i 1 1 I I 'o! lri J I I I I I III I 'J ir-rl li П "4 l II i l и I til I I П 2cm Fig. 6 - Fragments de lamelles étroites à bord abattu.

10 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) Fig. 7 - Digulleville "le Raumarais" "A2". s 1 à 3 : outils prismatiques; n 4 : grattoir en bout de lame; n 5 : éclat tronqué; nos 6 et 8 : lames retouchées; n 7 : éclat de grès lustré; n 9 : pointe à troncature très oblique ; nos 10 et 1 1 : pointes asymétrique à base oblique ; n 12 : pointe asymétrique à base arrondie; nos 13 et 14 : pointe asymétrique à base transversale; nos 15 et 16 : pointes à retouche unilatérale ; nos 1 7 et 1 8 : pointes en " mandorle " ; n 19 : lamelle étroite à bord abattu ; n 21 : lamelle étroite à bord abattu de "type b" ; n 22 : lamelles étroites à bord abattu de "type c". des extrémités est façonnée par un bord abattu partiel du second tranchant (5 à 10 mm de longueur), de manière à déterminer une pointe assez robuste. La seconde extrémité de la pointe se termine soit en lamelle à bord abattu classique, soit en pointe, la retouche rejoignant le deuxième bord, soit en scalène. Ces armatures peuvent être rapprochées des pointes sauveteriennes, dont il n'est pas exclu qu'elles dérivent, après une évolution morphologique. Lamelle étroite à bord abattu pointue, type b (fig. 5, n 5). Le support reçoit un dos abattu total sur un des côtés, généralement rectiligne. Une pointe est dégagée ensuite par façonnage d'une troncature, réalisée par retouches fines et peu profondes, à partir du côté non retouché. La pointe est donc définie par la jonction d'un bord abattu et d'une troncature oblique. La deuxième extrémité de la lamelle conserve la plupart du temps ses bords parallèles. Lamelle étroite à bord abattu pointue, type с (fig. 5, n 6). Contrairement aux deux catégories précédentes, il s'agit ici de pièces à retouche exclusivement unilatérale. Ce sont des lamelles étroites à bord abattu bipointes. Ces pointes sont déterminées de trois façons, soit par la jonction du dos très légèrement courbe (pas assez courbe pour les rapprocher des formes segmentées) et du bord naturel courbe de la lamelle, soit par la jonction du dos abattu rectiligne et du bord courbe de la lamelle-support, soit enfin par piquant-trièdre. Il est délicat de chercher à déterminer si ces pièces sont des lamelles à bord abattu à emmanchement latéral classique, ou si elles ont pu avoir une fonction de pointe. Certaines d'entre elles, particulièrement

11 658 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT Fig. 8 - Auderville "Roc-de-Gîte" : galets allongés bouchardés. La trame indique les traces de percussion. Échelle : 5 cm.

12 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 659 longues (30 mm) et épaisses (4 mm) ont une morphologie qui les rapprochent des pointes fusif ormes. La question principale reste leur attribution typologique comme lamelles à bord abattu ou comme segments. L'arc très ouvert, la longueur des exemplaires entiers et l'épaisseur réduite de ces pièces a fait préférer un usage comparable aux lamelles à bord abattu (probablement un accrochage latéral sur les hampes de flèche). Les éléments scalènes (lamelles ou triangles) constituent une des bases de la différenciation entre les différents sites du Nord-Cotentin. Ils forment à Auder- ville "EDF" près (fig. de 4, 8 % nos des 15 à armatures 30 et fig. et 7, n 14 20). % à Ils Flamanville comprennent d'une part les lamelles étroites à bord abattu tronquées et les lamelles scalènes et d'autre part, les triangles scalènes à petit côté court. Ces trois catégories sont morphologiquement très proches. La technique du microburin est largement utilisée pour le façonnage des lamelles tronquées ainsi que pour diverses pointes. Elle est aussi utilisée, mais de façon moins systématique, pour certaines lamelles à bord abattu pointues. On retrouve 1 microburin pour 2 armatures à Flamanville "EDF", et 1 pour 3,4 armatures à Auderville-RdG. Leur latéralisation, senestre à 90 % en moyenne, correspond à celle des armatures. L'INDUSTRIE EN GRÈS La majorité des galets récoltés sur les sites mésolithiques du Nord-Cotentin sont des galets plats, quadrangulaires, à arêtes émoussées, appartenant à 90 % à un seul type pétrographique. Il s'agit de grès fin feldspathique vert ou plus souvent coloré en rouge violacé par des sels de fer. Cette coloration est parfois d'origine sédimentaire, ou bien superficielle, due alors à une oxydation liée à l'exposition au feu. L'examen microscopique montre des petits grains anguleux de quartz et feldspaths, des lamelles de micas (biotite et muscovite), cimentés par de la chlorite. Ces galets proviennent du remaniement des niveaux de grès feldspathique fins interstratifiés dans les arkoses cambriennes. De tels niveaux sont particulièrement bien développés sur le platier rocheux au pied de la falaise des Buttes, à l'aplomb du site d'auderville "RdG". Les galets et plaquettes sont issus de coulées de solifluxion qui occupent un versant de falaise sur une quinzaine de mètres de largeur. Le nombre d'artefacts très important découvert sur les sites du Nord-Cotentin (particulièrement Auderville) suggère une exploitation en "carrière" ouverte de ces coulées. La découverte parmi les galets utilisés d'auderville de pièces biseautées et fortement émoussées par l'usage a fait émettre l'hypothèse que ces outils avaient pu être utilisés dans le cadre de l'exploitation, comme protopics miniers (galets hachettif ormes, galets-pics). Certains outils en grès (percuteurs, plaquettes lissées...) ont fait l'objet d'une exportation vers les autres sites du Nord- Cotentin. Il est probable que l'approvisionnement direct assurait l'acquisition de ces matériaux. L'existence d'un réseau d'échange à l'intérieur du Nord-Cotentin n'est toutefois pas à exclure. Fig. 9 Schéma représentant l'évolution des marques d'usage sur un galet hachettiforme. 1 : polissage du tranchant ; n 2 : esquillements d'usage en percussion ; n 3 : formation d'un émoussé d'usage. L'outillage en grès d'auderville "Roc-de-Gîte" Les fonctions des outils en grès d'auderville ont pu être réparties en cinq grands registres : - le premier concerne les outils liés avant tout au débitage du silex (galets oblongs bouchardés, galets allongés bouchardés, fig. 9). C'est probablement en raison du besoin de tels outils qu'a été réalisée l'exploitation du grès. Ces outils représentent 26 % de la série d'auderville. Ils forment la base de l'outillage en grès de la population mésolithique du Nord- Cotentin et ils se retrouvent sur tous les gisements suffisamment étoffés ; - le deuxième est constitué des outils à biseau poli, possiblement liés à l'exploitation du grès dans les coulées de solifluxion (galets hachettiformes, fig. 1 1 ; galets pics, fig. 12) ou en tout cas à diverses exploitations du milieu. Ils ne composent que 13 % de la série. Seul le site d'auderville a livré de telles pièces ; - le troisième se compose des artefacts utilisés selon toute vraisemblance pour le broyage (grandes plaquettes lissées, molette, meule). Ils sont avant tout les témoins des activités domestiques en relation avec la préparation alimentaire. Ils ne représentent que 7 % des vestiges en grès. On sait qu'ils ont fait l'objet d'une exportation vers les autres sites du Nord-Cotentin. Cependant, leur faible représentation à Auderville fait en sorte que seuls les plus gros gisements sont susceptibles d'en livrer (Flamanville "EDF", Digulleville "A2"); - le quatrième ensemble est constitué des objets d'usage divers ou indéterminé. Il en est ainsi des petites plaquettes, des galets allongés bruts et des petits galets. Les briquets (galets d'hématite striés), dont l'usage est bien défini, ont été classés parmi cet ensemble qui représente 32,1 % de la série. Les pièces en grès non utilisées sont caractéristiques du site d'auderville et n'ont jamais été retrouvées sur d'autres sites du Nord-Cotentin; - le cinquième regroupe les outils brisés dont la fonction demeure indéterminable. Ils représentent 22,5 % de la série. Ces pièces sont plus nombreuses que les fragments d'outils utilisés (154 fragments de galets indéterminés pour 83 fragments d'outils). Les remontages entre les deux catégories sont très peu fréquentes.

13 660 E. GHESQUIERE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT L'exploitation du grès feldspathique Les objets en grès du Nord-Cotentin proviennent de coulées de solifluxion, dont l'unique gisement connu dans le Nord-Cotentin est situé à l'aplomb du site d'auderville (fig. 13). Ces coulées sont constituées d'une matrice terreuse indurée dans laquelle de très nombreux galets et plaquettes sont présents. Les galets biseautés (galets-pics et galets hachettiformes) sont des outils que l'on ne retrouve pas en dehors du site d'auderville. Ces galets portent un émoussé intense de leur biseau qui suggère un emploi en percussion lancée contre une matière tenace. Enfin, le grand nombre de fragments de galets non utilisés suggère qu'ils sont issus d'outils brisés hors du gisement. L'hypothèse retenue a été de considérer que ces quatre postulats sont liés à l'exploitation du grès feldspathique par les Mésolithiques. Il s'agit bien sûr d'une hypothèse qui ne trouvera une éventuelle confirmation qu'à travers de nombreuses expérimentations. Il ne faut pas perdre de vue qu'une grande quantité d'objets en grès a été extraite de ce gisement. Lors de la fouille du site d'auderville, qui ne concerne qu'une petite partie de l'occupation mésolithique, 95 kg de galets et de plaquettes ont été découverts. On peut ainsi raisonnablement convenir que plusieurs tonnes de ce matériau ont été extraites, au vu du nombre de sites qui l'ont utilisé. Cette quantité, même en tenant compte d'une occupation placée dans la longue durée, a dû entraîner une exploitation assez importante des coulées. Les pièces les plus accessibles et les plus nombreuses sont les grandes plaquettes, aux bords à peine émoussés. Celles-ci sont des pièces de 15 cm de longueur pour 1 de large en moyenne. Les plaquettes les plus grandes (25 à 30 cm) ont été extraites directement des filons affleurant, dont la roche se délite en plaques de 1,5 à 5 cm d'épaisseur. Un ramassage de certaines de ces pièces en vue d'expérimentation a indiqué qu'un grand nombre d'entre elles se délitent en fines lamelles au choc ou à la moindre opération de chauffe. Une part très marginale de telles pièces fragiles est présente dans l'assemblage d'auderville. Cela indique qu'un tri important du matériau a été effectué de la part des Mésolithiques, en fonction de la qualité du support. La présence de petits éclats à une extrémité des grandes plaquettes représente éventuellement des tests de qualité du matériau. Les grandes et petites plaquettes fines aux bords émoussés proviennent assurément des coulées de solifluxion. Leur fréquence reste relativement faible parmi les plaquettes présentes sur les sites. Les galets oblongs de grès feldspathique se rencontrent également dans les coulées. Les galets allongés émoussés n'ont pas été remarqués par nos soins dans les coulées lors des premiers examens superficiels. Toutefois, leur forte présence sur le site ainsi que leur emploi très important suggère une fréquence relativement élevée de ces pièces. La récupération de ces galets sur la plage est en effet totalement exclue : le flux et reflux quotidien auraient raison trop rapidement de ces pièces. Un ramassage marginal sur les plages de pièces (de très petite taille exclusivement) n'est toutefois pas impossible. Enfin, une part marginale des galets allongés possède des angles vifs qui prouvent une récupération au sein des filons. Les qualités techniques de ce matériau sont nombreuses et indiscutables. Les plaquettes offrent des possibilités d'abrasion fine ou de lissage en raison de leur grain fin et sont tout à fait adéquates pour le broyage de matière tendre (végétaux...) ou de colorants minéraux (ocre). Elles offrent en plus une excellente résistance au feu et ne manifestent qu'une légère rubéfaction au séjour prolongé à la chaleur. Ces pièces ont donc pu être utilisées pour la cuisson indirecte de petits aliments (viandes, fruits...); les premiers résultats expérimentaux sont très encourageants. Elles ont également pu, de la même manière, être utilisées pour chauffer de l'eau par immersion sans que cela provoque un éclatement du matériau. Les galets allongés possèdent une matière suffisamment tendre pour permettre le débitage de produits lamellaires minces et réguliers, en même temps qu'une ténacité rendant assez peu fréquente la fracturation en usage tangentiel (seule la moitié des pièces est fragmentaire). Ces galets possèdent en outre une morphologie allongée et mince qui les rend particulièrement bien adaptés à la percussion directe tangentielle ainsi qu'au façonnage des outils. La matière autorise en outre le polissage et le façonnage de biseaux, qui ne permettent certes pas d'obtenir des tranchants comparables en dureté à ceux des haches polies néolithiques, mais qui augmentent tout de même la possibilité d'entame de matériaux "tendres". L' émoussé présent sur les galets biseautés indique une résistance médiocre de ce biseau à un usage soutenu en percussion. Ces différentes caractéristiques expliquent l'utilisation intensive qu'ont fait les Mésolithiques de ce matériau et justifie une exploitation. Le recours au grès feldspathique pour le choix des outils de débitage, de mouture ou d'exploitation du milieu (galets-pics et galets hachettiformes) est d'ailleurs supérieur à 90 % à Auderville. Les coulées de solifluxion couvrent actuellement une partie de la falaise (pente à 45 ) entre le promontoire sur lequel est installé le site d'habitat et les filons de grès feldspathique qui baignent actuellement dans la mer. À la période d'occupation du site, la falaise se prolonge déjà jusqu'à la mer avec une pente s'adoucissant progressivement. Même si l'on ignore encore à quel endroit précis les Mésolithiques exploitaient les coulées, il semble que l'exploitation en front de taille dans les falaises était la technique utilisée. Il est même possible que l'exploitation ait été encore plus proche du gisement que ne l'est actuellement la microfalaise recoupant actuellement la coulée (recoupement par un sentier de grande randonnée, à 50 m en contrebas du promontoire). Les outils en grès L'extraction Les galets hachettiformes (fig. 10 et 11). Cette catégorie est représentée par 22 individus entiers et 9 fragments.

14 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 661 Fig Auderville " Roc-de-Gîte " : galets hachettif ormes. La trame indique les traces du polissage du tranchant. Échelle : 5 cm.

15 662 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT П f^ и \J ъ?эу Fig Auderville "Roc-de-Gîte" : galets pics. La trame indique les traces du polissage du tranchant. Échelle : 5 cm.

16 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 663 Certains de ces outils possèdent la même morphologie que les haches polies néolithiques, bien qu'ils soient plus plats que ces dernières. Leur longueur varie entre 1 1 et 17 cm. Le tranchant est évasé et arrondi et correspond à un diamètre de 3,5 à 4,5 cm. La base est toujours beaucoup plus mince que le tranchant et souvent très réduite. L'épaisseur, qui varie entre 0,9 et 2 cm, est régulière sur toute la longueur de la pièce. Le tranchant est aménagé par un polissage régulier sur 1 à 1,5 cm de largeur. Ce polissage a pu être effectué sur une meule-polissoir (un exemplaire à Auderville). L'angle du tranchant, peu aigu, oscille entre 70 et 90. De fréquents esquillements sont intervenus au cours de l'usage, toujours perpendiculaires au tranchant, sans jamais interrompre l'utilisation. Un émoussé très important est systématique et trahit une utilisation intensive. Cet émoussé recouvre partiellement les négatifs ď esquillements d'usage. Aucun réaffutage du tranchant n'est visible. Enfin, 9 pièces (sur 22 entières) portent des stigmates de percussion de l'extrémité opposée au tranchant, qui ne semblent pas être liées à une réutilisation comme percuteur. La première hypothèse d'utilisation est l'usage de ces galets emmanchés comme des haches ou des coins, pour couper ou fendre du bois. Toutefois, l'angle d'attaque peu aigu, l'usure du tranchant, l'absence de réaffutage et la présence fréquente de retouche de la base ne cadre pas avec le travail du bois. La seconde hypothèse est l'utilisation (emmanchée?) pour l'exploitation du grès feldspathique dans les coulées de solifluxion indurées. L'angle du tranchant et les stigmates d'usure semblent plus cohérents mais les retouches de la base ne sont toujours pas évidentes à interpréter. L'utilisation comme burin avec martèlement de la base de la pièce est envisageable. Enfin, on peut émettre l'hypothèse d'une utilisation dans le cadre de la pêche à pied, et plus précisément dans le cadre du décollement de certains mollusques des rochers. L'épaisseur importante des supports et les stigmates observés ne semblent toutefois pas convaincants dans le cadre de cet usage. L'hypothèse d'un emmanchement ne peut toutefois pas être exclue. Leur longueur varie entre 8 et 25 cm; une grande majorité de pièces mesurent entre 11 et 14 cm. Leur largeur se situe globalement entre 2,5 et 4,5 cm. Leur épaisseur moyenne est de 1,7 cm, mais celle-ci est très variable sur la longueur de l'outil. Les stigmates d'utilisation sont les mêmes que ceux observés sur les galets hachettiformes : - esquillements parasites du tranchant, qui n'ont jamais interrompu l'usage; - émoussé très important du tranchant, recouvrant partiellement les négatifs d'enlèvements parasites; - marques d'utilisation en percussion de l'extrémité opposée au biseau, sur la moitié des pièces entières. Les hypothèses d'utilisation de ces outils sont pour l'instant limitées : - à l'extraction des galets et plaquettes des coulées de solifluxion, en usage manuel simple ou comme un burin avec l'aide d'un galet-marteau (ou d'un marteau en bois) ; - à l'extraction des blocs d'arkoses du site, à partir des fissures naturelles. En effet, il est quasiment certain que les Mésolithiques ont exploité les fissures apparentes de la roche sur le site pour extraire des blocs sains, utilisables dans le cadre de l'aménagement des foyers ; - enfin éventuellement, comme pour les galets hachettiformes, on peut évoquer un usage dans le cadre de la pêche à pied. Les fractures des galets-pics et des galets hachettiformes sont toujours rectilignes (aucune fracture en "sifflet") et suggèrent un bris d'usage en percussion Les galets-pics (fig. 12). Cette catégorie est représentée par 52 pièces entières et 24 fragments. Parmi les galetspics entiers, 25 portent des traces d'utilisation (bouchardage, esquillements) de l'extrémité opposée au tranchant, dont trois seulement correspondent à une réutilisation du galet comme percuteur (probablement utilisé dans le cadre du débitage lamino-lamellaire). Ces outils possèdent une extrémité biseautée par polissage. L'angle du biseau formé par les deux plages polies varie entre 70 et 90. Ces galets ne s'évasent pas comme les hachettif ormes ; le biseau est de la même largeur que l'ensemble de l'outil, généralement étroit. L'arc du tranchant révèle une constante étonnante qui correspond à un diamètre de 2 à 2,5 cm. La principale différence entre les deux types de galets à tranchant poli est la difficulté technique d'un emmanchement pour les galets-pics, la base étant de même largeur (ou plus large ou plus épaisse) que le tranchant. Un certain nombre de ces galets possède en outre une forme irrégulière. Fig Carte topographique et géologique de localisation du site ď Auderville. a : filon de grès en place; b : coulées de solifluxion; с : extension maximum du site ď Auderville "Roc-de-Gîte"; d : carrière XXe siècle ; e : lieu possible d'exploitation ; f : localisation de la fouille.

17 664 E. GHESQUIÈRE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT lancée tangentielle. En effet, bien que des expérimentations soient nécessaires pour l'affirmer, il ne semble pas que l'on ait eu affaire à une percussion oblique (comme pour les haches polies, dont les fractures en sifflet sont fréquentes). Les outils de silex L'étude du matériel d'extraction néolithique permet un parallèle intéressant entre les différentes techniques d'acquisition de la matière première. Les outils d'extraction en roche dure sont peu présents au Néolithique. Toutefois, on remarque que souvent c'est la roche exploitée (silex) qui a fourni une partie des outils d'extraction. Les bases de travail sont les ouvrages sur les minières de Jablines (Bostyn et Lanchon, 1992), Grimes Graves (Mercer, 1981 ; sites sur lesquels les pics en silex ne sont pas associés à l'exploitation) et Bretteville-le- Rabet, à partir des travaux de J. Desloges (Desloges, 1986 et 1989). Les outils en bois de cerf, qui forment plus de deux tiers des outils d'extraction à Bretteville-le-Rabet, n'ont pas pu se conserver dans le sol du site d'auderville. On peut raisonnablement penser qu'ils ont été utilisés à Auderville. Toutefois, J. Desloges remarque l'intérêt de ces outils en contexte fissuré (plaquettes calcaires), ce qui n'est pas le cas des coulées de solifluxion. Ce dernier a esquissé un schéma d'utilisation (aux regards des différents sites miniers existants) des trois types d'outils préhistoriques utilisés dans le cadre de l'exploitation de la matière première : - les pics en silex, particulièrement adaptés au creusement des terres et roches désagrégées compactes ; - les marteaux, lourds percuteurs utilisables pour briser les roches compactes à structure homogène ; - les bois de cerf, utilisables surtout pour le déchaussement des roches stratifiées en plaquettes. Toutefois, le creusement des terres ou roches désagrégées (craies, calcaire pulvérulent) a été dans certaines minières (Jablines) exclusivement effectué à partir de pics en bois de cerf. L'exploitation ď Auderville connaît un seul type de matrice : il s'agit d'une terre très compacte. À partir de là, on peut estimer que l'équivalent des pics en silex de Bretteville-le-Rabet a été suffisant pour extraire galets et plaquettes de la matrice. Les percuteurs lourds sont complètement inadéquats dans ce type d'environnement et il est exclu qu'ils aient été utilisés. Malgré les différences de culture, d'époques et surtout de substrat à exploiter, plusieurs constantes se dégagent entre les outils d'exploitation ď Auderville et ceux de Bretteville-le-Rabet. L'utilisation de pics pointus, à extrémité triédrique, se retrouve dans les deux gisements. Le choix du silex s'explique par la fragilité de l'extrémité pointue qui s'accommode mieux d'une matière très tenace. Ces pièces représentent un tiers des pièces à Bretteville et 8,5 % à Auderville. Les pics à double biseau offrent des constantes morphologiques entre les deux gisements (fig. 3). Cette morphologie s'accommode bien de la dureté du grès feldspathique, dont seule l'extrémité est façonnée. Ces outils représentent 24 % des outils d'extraction à Bretteville et plus de 90 % à Auderville. On peut considérer cette différence de l'outillage entre les deux systèmes d'exploitation comme le reflet de techniques distinctes aussi bien que comme une adaptation particulière au substrat à exploiter. Contrairement à certains pics en silex ď Auderville et de Bretteville-le-Rabet, la presque totalité des pics à biseau en grès feldspathique porte un émoussé et des esquillements très importants qui trahissent un usage soutenu en percussion dans une matière résistante (fig. 10). Il est très important de constater que la (presque) totalité de ces pièces a été utilisée à Auderville et fjour le même usage (semble-t-il). A Bretteville-le-Rabet, l'ensemble des pics porte des stigmates d'emmanchement. À Auderville, c'est le cas pour certains des pics en silex. C'est par contre difficilement décelable sur les individus en grès feldspathique. Or, on peut difficilement suggérer que les pics hachettiformes n'aient pas été utilisés emmanchés, au vu de leur morphologie si proche des haches polies. La question de l'utilisation des galets-pics (percussion manuelle posée ou lancée, percussion emmanchée lancée) reste plus délicate. La présence de marteaux est une autre caractéristique commune aux deux gisements, bien que leur utilisation précise au sein du processus d'exploitation reste assez mal définie. ESSAI SUR L'ÉVOLUTION DU MÉSOLITHIQUE MOYEN DU NORD-COTENTIN Quatre éléments semblent discriminants dans le cadre de l'évolution du Mésolithique moyen du Nord- Cotentin. Ce sont les catégories d'armatures qui font office de marqueurs culturels importants au sein de différentes cultures (fig. 5). Le premier marqueur est constitué par les grandes pointes à troncature très oblique à base retouchée asymétriques. Le second est constitué des pointes à base retouchée symétriques, pointes ogivales ou pointes triangulaires, qui sont un des marqueurs important du Mésolithique moyen dans l'ensemble de la France du Nord. Le troisième est composé des lamelles étroites à bord abattu, dont la représentation, très importante au Mésolithique ancien et au début du Mésolithique moyen, diminue progressivement. Enfin, les éléments géométriques, triangles et lamelles scalènes, sont bien représentés dans les séries du Mésolithique moyen aussi bien de Basse-Normandie que des régions avoisinantes. Elles semblent constituer dans le Nord-Cotentin un élément peu représenté mais caractéristique, même si elles n'apparaissent pas en remplacement de formes isocèles comme dans le Sauveterrien. Sur la base de la représentation de ces quatre types, qui constituent 80 % des armatures (en plus des pointes à troncature très oblique et à retouche unilatérale, dont la proportion ne varie guère), on peut envisager un

18 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 665 schéma évolutif concernant les sites mésolithiques du Nord-Cotentin (fig. 13). Bien entendu, ce schéma n'est présenté que comme une trame assez lâche propre à être remise en cause dans l'avenir par la découverte de nouvelles séries. La première phase d'occupation concerne les séries de Digulleville "Raumarais", Auderville "RdG" et Flaman ville "EDF". D'après les deux datations 14C, elle correspond au début du Boréal, donc au début du Mésolithique moyen. Elle se caractérise par la grande taille de ses pointes (particulièrement celles à base retouchée asymétriques), le pourcentage très important de lamelles étroites à bord abattu et le nombre réduit d'éléments scalènes. Le nombre plus important de ces pièces scalènes à Flamanville "EDF" indique d'ailleurs peut-être une postériorité par rapport à Auderville "RdG", contrairement à la date médiane obtenue par le 14C. Le Rozel - station 56 Flamanville - le Coquet Flamanville- ledéhus Flamanville -EDF Digulleville - Raumarais Auderville - Roc-dc-Gîle Л Fig Schéma d'évolution des séries mésolithiques du Nord-Cotentin, du plus ancien (en bas) au plus récent (en haut).

19 666 E. GHESQUIERE, Ph. LEFEVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT La deuxième phase concerne la série de Flamanville "Déhus". Elle comporte encore quelques pointes à base retouchée asymétriques, mais de petit module, qui s'orientent morphologiquement vers des pointes triangulaires. On note d'ailleurs la présence de pointes ogivales et triangulaires à côté. Le pourcentage de lamelles étroites à bord abattu diminue sensiblement au profit des éléments scalènes qui constituent une part importante des armatures. La troisième phase comprend les sites de Flamanville "Coquet" et Le Rozel "station 56". Les pointes à base retouchée sont toutes des exemplaires symétriques (triangulaires ou ogivaux) et surtout, le nombre de lamelles étroites à bord abattu s'amenuise jusqu'à ne représenter que 9 % au Rozel. En revanche, le pourcentage de lamelles ou triangles scalènes atteint près de 40 % des armatures et devient le groupe prédominant. Ce schéma sur l'évolution du corpus contribuerait à expliquer les variations importantes de représentation de certains types d'armatures durant le Mésolithique moyen dans le Nord-Cotentin. Les éléments principaux, en dehors d'une miniaturisation très sensible, sont le remplacement des pointes à base retouchée asymétriques par les pointes ogivales et triangulaires et le remplacement des lamelles étroites à bord abattu par les scalènes. On ne peut que regretter l'absence de repères chronologiques fiables dans ce schéma où les deux seules dates disponibles correspondent semble-t-il à la période la plus ancienne. Il est toutefois pressenti que les séries disponibles couvrent l'essentiel de la période boréale et donc du Mésolithique moyen. COMPARAISONS ET ATTRIBUTION CHRONOCULTURELLE Comparaisons régionales Les premiers éléments de comparaison ont été recherchés parmi les sites régionaux. La série d'argentan (Orne ; Leroy, 1993), attribuée au Mésolithique moyen, présente un outillage commun qui constitue les deux tiers de l'outillage et est dominé par les denticulés et les outils sur lame. Les armatures sont représentées par des pointes ogivales typiques auxquelles s'ajoutent quelques segments et triangles. Le débitage d'éclat représente 80 % des déchets de taille de la série. Il semble bien que l'on se trouve à Argentan dans un contexte culturel totalement différent de celui du Nord-Cotentin, qui pourrait toutefois partiellement s'expliquer par un décalage chronologique difficile à évaluer. La Bretagne-Nord : le groupe de Berthaume, le groupe normano-breton Les comparaisons avec ce groupe sont en fait assez malaisées car la plupart des sites rattachés au groupe de Berthaume (Gouletquer, 1976; Dietsch, 1991) sont des gisements de surface qui n'ont livré qu'une quantité de matériel limitée. La faiblesse du nombre d'armatures en particulier permet peu de comparaisons en dehors du groupe même. Une des caractéristiques de ce groupe, daté sensiblement de la même période que Flamanville-" EDF" et Auderville-"RdG" (fin du Préboréal/début du Boréal), est la dominante parmi l'outillage commun des éclats retouchés et des outils sur lamelle. Les armatures se caractérisent par des lamelles à un ou deux bords abattus tronquées et des triangles de Montclus. La catégorie des pointes est dominée par celles à base retouchée, différentes de celles du Tardenois ou du Nord-Cotentin. Certaines d'entre elles, très effilées, peuvent éventuellement constituer des variantes des pointes de Sauveterre. Ce groupe a été rapproché du Montclusien et pourrait être associé à un faciès local du Sauveterrien. Parmi le groupe de Berthaume, le site de Toul-an-Naouc'h a été daté de 8830 ± 180 BP (Kayser et al, 1990). L'ensemble du débitage se rapporte au style de Coincy, caractéristique de la période moyenne du Mésolithique. La pauvreté de la matière première en Bretagne a entraîné le déficit des phases d'initialisation au sein des gisements étudiés (Dietsch, 1991). De plus, l'industrie particulière a déterminé l'existence d'un outillage pygmé à micropygmé, quasiment absent à Auderville. L'outillage commun souffre pour les mêmes raisons de l'indigence de la matière première. On note ainsi la faiblesse de l'industrie sur lame, assez bien représentée à Auderville. La faible présence de grattoirs et de burins, à une exception près, Toul-an-Naouc'h (Kayser et al. 1990; Dietsch, 1991), se retrouve dans les sites du Nord-Cotentin. La forte proportion d'éclats retouchés et d'outils sur lamelles sont des points en faveur d'un rapprochement entre les deux ensembles, la faiblesse de l'industrie sur lame apparaissant comme une contrainte matérielle. En ce qui concerne les armatures, on note dans le groupe breton l'absence des grandes pointes à troncature très oblique à base retouchée asymétriques, qui forment un ensemble important et très typé à Auderville. Les lamelles étroites à bord abattu posent des problèmes d'identification et de comparaison entre les deux ensembles culturels. Des lamelles à bord abattu tronquées existent dans les assemblages du Nord- Cotentin, bien qu'elles ne représentent que 1,2 % des armatures. Les éléments scalènes sont également présents en pourcentage moyen, comparable aux formes bretonnes. Les types a et с des lamelles étroites à bord abattu pointues, présentes en pourcentage important à Auderville (respectivement 10 % et 6 %), peuvent se rapprocher des formes de type Berthaume, bien qu'elles ne soient ni tronquées, ni micropygmées. En conclusion, on peut dire que des éléments de comparaison existent entre le groupe Berthaume et le Nord-Cotentin. L'outillage commun confirme l'homogénéité de cet outillage durant le Mésolithique moyen, marquant la fin de la prédominance des grattoirs et des burins, en faveur de l'industrie sur lamelle et des éclats retouchés. Les pointes, très différentes, suggèrent toutefois la présence de deux ensembles culturels distincts. Le groupe nord-breton se caractérise par des armatures plus grandes que celles pygmées caractérisant le groupe de Berthaume. Le site de Ploumanac'h (Perros- Guirec, Côtes-d' Armor; Le Goffic, 1975), secteurs E-F

20 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 667 et G, paraît le plus proche de l'industrie du Déhus. L'outillage montre un faible taux d'éclats retouchés, au profit des outils sur lamelles et une proportion de grattoirs supérieure à celle des burins (Le Goffic, 1975). Les armatures sont dominées par les lamelles à bord abattu, les pointes à troncature oblique, les triangles scalènes allongés, et des segments en très petite quantité, ces derniers types étant peu représentés au Déhus. Certaines caractéristiques comme la fréquence des lamelles étroites à bord abattu, ainsi que la prédominance des outils sur lamelles sur les éclats retouchés, semblent être communes aux deux régions, Normandie et Bretagne. Toutefois, d'autres éléments comme le caractère pygmée et le faible taux de pointes à troncature très oblique diffèrent. Les occupations du nord de la Bretagne, depuis le Trégor jusqu'à la frontière normande, présentent des assemblages qu'o. Kayser rapproche des assemblages du Nord-Cotentin. Sur des sites comme "la Varde В " (Saint Malo; Kayser et Faguet, 1991) ou "la Pointe-du-Nid" (Cancale, info. Kayser, inédit), les assemblages se rapprochent en effet de ceux des sites du Nord-Cotentin. Les trois types d'armatures majeurs que constituent les lamelles étroites à bord abattu, les pointes à base non retouchée et les éléments scalènes offrent des pourcentages relativement proches. Les grandes pointes à base retouchée asymétriques restent toutefois très peu fréquentes en Bretagne, entre autres différences. Il est jusqu'alors difficile d'établir définitivement la pertinence du groupe normano-breton qui regrouperait la Bretagne-Nord, le Nord-Cotentin et éventuellement le Sud de l'angleterre et pourquoi pas l'ensemble des zones côtières et péricôtières de la Manche. La Haute-Normandie Les études sur le Mésolithique de Haute-Normandie sont encore peu avancées, et ne font état que d'une dizaine de sites attribuables au Mésolithique moyen, les plus importants en vallée de Seine (Saint- Wandrille- Rançon, Chancerel, 1984; la Mailleraye-sur-Seine et Acquigny, Chancerel et Paulet-Locard, 1991). L'outillage se caractérise par des assemblages comparables à ceux observés pour le Nord-Cotentin, bien que des différences sensibles demeurent. Les grattoirs restent dans l'ensemble peu présents, de même que les burins, au bénéfice en particulier des éclats retouchés et des supports laminaires retouchés. Les armatures se caractérisent par la forte proportion de segments, quasi absents sur les sites du Nord-Cotentin, par la présence de pointes ogivales longues et par la faible représentation des lamelles à bord abattu, exception faite du site de Saint-Wandrille-Rançon (Chancerel, 1984). Sur ce dernier site, l'assemblage se rapproche plus de ceux du Nord-Cotentin (38 % de lamelles à bord abattu parmi les armatures, présence de grandes pointes asymétriques à base retouchée dont une pointe de Horsham typique) ; la présence de segments y est toutefois encore importante (23 % des armatures). Les ensembles mis au jour en Seine-Maritime semblent être à mi-chemin entre les ensembles du Nord-Cotentin et ceux du bassin de la Somme. Les études sur le Mésolithique de cette région, encore insuffisamment publiées, ne permettent pas de déterminer de quel ordre sont les différences perceptibles à travers certaines catégories d'armatures telles que pointes ogivales, éléments scalènes et lamelles à bord abattu (chronologiques, culturelles, fonctionnelles). Le Bassin parisien Le Sud du Bassin parisien, défini par le Dr Rozoy comme "Tardenoisien sud" ou Tardenoisien I (Rozoy, 1978a), est aussi appelé par J. Hinout, "Sauveterrien du sud de la Seine" (Hinout, 1990). Le site de la grotte de Chateaubriand à Buthiers, ainsi que le site des Closeaux à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), semblent appartenir tous les deux à ce Tardenoisien sud, et offrent matière à comparaison avec le Nord-Cotentin. L'outillage observé à la grotte de Chateaubriand à Buthiers est largement dominé par les armatures. Ces dernières se caractérisent par la présence de lamelles à dos, de pointes de Chateaubriand, de pointes à dos élancées, de pointes scalènes sauveterriennes et de pointes à troncature droite sauveterriennes. Les armatures géométriques (triangles et segments) sont absentes. Ces armatures se singularisent par leur caractère effilé qui se retrouve dans les lames relativement étroites. Les outils communs sont largement dominés par les denticulés, au détriment des grattoirs et des burins. Les outils simplement retouchés, sur éclats, lames ou lamelles sont peu représentés. L'industrie de la grotte de Chateaubriand a été définie par J. Hinout comme "Sauveterrien ancien à denticulés" et se situe chronologiquement au début du Boréal. Certains éléments comme le fort taux de lamelles à bord abattu, la présence de pointes à dos et le faible taux de grattoirs, rappellent les industries du Nord-Cotentin. La présence de couteaux à dos dans certains ensembles du Nord- Cotentin (Auderville, Flamanville "EDF", "le Coquet" et Le Rozel) ainsi que celle de pointes effilées pourrait être un résidu d'influences de ce Tardenoisien sud. Le site des Closeaux (secteur I, II et III), à Rueil- Malmaison (Hauts-de-Seine; Souffi, 1997), présente également un fort taux de lamelles à bord abattu (117), dominant largement les armatures (337) (Lang, 1997). Suivent respectivement les pointes à base non retouchée (83), les pointes à base retouchée (49) et les triangles scalènes (43). Les segments sont peu représentés (11). Deux pointes effilées seulement sont présentes. Le fort taux de lamelles à bord abattu, la prédominance des pointes à base non retouchée sur celles à base retouchée et le faible nombre de segments rappellent les caractéristiques observées sur l'outillage du Déhus et des autres sites du Nord- Cotentin. L'outillage commun est dominé par les éclats retouchés, suivis par les encoches, les lames et lamelles retouchées, les troncatures et les denticulés. On note également la présence d'outils prismatiques. Le site a été attribué au stade moyen du Tardenoisien, dans la première moitié du Boréal, 8960 ± 75 BP ( ВС).

21 668 E. GHESQUIERE, Ph. LEFÈVRE et С. MARCIGNY avec la collaboration de L. DUPRET et H. RAULT La vallée de la Somme Les sites de la vallée de la Somme présentent certaines similitudes avec le Nord-Cotentin, surtout dans la deuxième moitié du Boréal. En effet, la première partie du Mésolithique moyen du bassin de la Somme (Hangest-sur-Somme "Gravière II nord", Saleux "la Vierge Catherine " ; Ducrocq, 2000) livre des assemblages dominés par les segments et dans une moindre mesure par les pointes asymétriques à base retouchée. Les triangles apparaissent à la fin de la période. Ces assemblages offrent peu de comparaisons avec ceux du Nord-Cotentin, alors même que la datation de Flamanville-"EDF" le place dans cet horizon chronologique. On note toutefois que les grandes pointes asymétriques à base retouchée se retrouvent déjà dans chacun des deux contextes. La seconde partie du Mésolithique moyen offre dans le bassin de la Somme des comparaisons nettement plus intéressantes avec les sites du Nord-Cotentin, par la multiplication des divers types de microlithes. Ainsi, les lamelles à bord abattu deviennent des constituantes essentielles des assemblages notamment à La-Chaussée-Tirancourt (Ducrocq, 2001). Les segments sont encore présents en fort pourcentage mais ceux-ci semblent remplacés par les formes scalènes. La catégorie des pointes se partage entre pointes à troncature très oblique et diverses pointes asymétriques à base retouchée. Les feuilles de gui ne semblent apparaître que dans des contextes assez tardifs (à partir de 8200 BP). En ce qui concerne les outils communs, on retient le nombre très variable de grattoirs (38 % au "Petit Marais" de La-Chaussée- Tirancourt), le nombre important des lames et des éclats retouchés et la présence d'un macro-outillage. Malgré certaines divergences, l'ensemble des assemblages offre des éléments de comparaison, au moins en ce qui concerne la seconde partie du Boréal, avec les sites du Nord-Cotentin. La présence dans les deux complexes de corpus dominés par les lamelles à bord abattu et par les pointes asymétriques, à base retouchée ou non, suggère une évolution à partir d'une culture commune, ou des influences semblables. Ces deux complexes géographiques suivront par contre des voies très différentes à la fin du Boréal et au début de l'atlantique : vers les formes à retouches couvrantes, les grandes pointes symétriques et les trapèzes senestres dans la Somme et vers les petites pointes symétriques et les trapèzes dextres dans le Nord- Cotentin. Le Sud de l'angleterre (Sussex), la culture de Horsham Les comparaisons entre les séries du Nord-Cotentin et du Sussex paraissent mériter un examen approfondi. Notons que les deux espaces géographiques étaient déjà séparés, à cette époque, par un bras de mer de près de 100 km au niveau du Nord-Cotentin. L'utilisation de types de pointes très particulières, dans des proportions semblables et au même moment, dans des espaces géographiques relativement proches, suggère toutefois un rapprochement. L'outillage commun anglais peut difficilement faire l'objet de comparaisons avec ceux d'auderville "RdG" et de Flaman ville "EDF" en l'absence de décomptes. En effet, seuls les grattoirs et quelques outils sur lames ont fait l'objet de représentations. Un point toutefois est à signaler : l'existence sur des sites de la culture de Horsham d'éléments prismatiques hachettiformes. Ces éléments sont présents sur un grand nombre de sites mésolithiques anglais, alors qu'ils sont rares en France, en dehors de la Normandie et de la Picardie (Ducrocq, 1989 et 2001). Le classement des armatures de six sites se rattachant à la culture de Horsham (Clark, 1933; Jacobi, 1978) ne prend en compte que 43 % de celles-ci ; les 57 % restant sont définis comme fragmentaires et donc non classés. Les résultats des pourcentages, réalisés à partir des chiffres donnés par l'auteur (en tenant compte du nombre de fragments), sont proches de ceux d'auderville et des autres sites du Nord-Cotentin : - les pointes à troncature très oblique, à base non retouchée, composent entre 11 et 17 % du total des armatures des sites de la culture de Horsham et 13,5 % àauderville; - les pointes à retouche unilatérale, entre 0 et 5 % pour Horsham et 2,5 % à Auderville ; - les éléments scalènes, entre 5 et 8 % pour Horsham et de 8 à 14 % dans le Nord-Cotentin. Très peu de formes isocèles sont présentes sur les sites de la culture de Horsham, excepté sur un site (Hait) qui en a livré 2,5 % ; - les segments, entre 0,5 et 3 % pour Horsham et 1 % à Auderville et Flamanville. Un site (Warnham) a toutefois livré près de 7,5 % de segments ; - les pointes à troncature très oblique à base retouchée sont celles qui nous intéressent le plus, car elles constituent les témoins culturels majeurs des deux ensembles. L'auteur J.D.G. Clark n'a pas séparé les catégories à base oblique et les catégories à base arrondie ; par contre, il a crée une subdivision entre celles à retouche inverse plate de la base, moins courantes (excepté à Colgate) et celles à retouche abrupte. Les pointes à troncature très oblique, à base arrondie et oblique, à retouche inverse ou non, composent entre 3 et 15 % des armatures sur les sites de la culture de Horsham, contre 8,5 % à Auderville pour ces deux catégories. Une différence intervient au niveau des pointes dites de Horsham. Ce sont des pointes à troncature très oblique ou à dos (rectiligne ou concave), asymétriques, à base retouchée transversale ou concave. Elles possèdent assez fréquemment un éperon. Elles composent entre 4 et 23 % des armatures, la moyenne étant de 10 %. À Auderville, cette catégorie de pointe est représentée par les pointes asymétriques à base retouchée transversale. Ces pointes s'inscrivent très bien parmi les pointes de Horsham dont elles peuvent prendre l'appellation, mais elles n'en possèdent pas la diversité : pas de concavité du dos ni de la base, absence d'éperon. Elles ne composent en outre que 3 %

22 Le Mésolithique moyen du Nord-Cotentin (Manche) 669 des armatures. C'est la seule variation importante que l'on puisse indiquer pour le moment entre les séries anglaises et celles du Nord-Cotentin. En effet, les pourcentages des armatures d'auderville se calquent bien sur ceux des sites anglais, malgré la proportion importante de pièces non décrites dans les publications anglaises et qui peuvent être aussi bien des débris de pointes que des fragments de lamelles à bord abattu. L'absence presque totale d'éperons dans les séries bas-normandes introduit une variable incontournable de différenciation entre les deux rives de la Manche, par comparaison avec la Somme où de telles formes sont présentes (Ducrocq, 2000). Il est toutefois encore prématuré d'en faire un critère essentiel, dans l'attente d'un réexamen chronoculturel complet des séries anglaises. Les facteurs évolutifs sont en effet encore mal connus, en particulier pour les formes à éperon de type G {shouldered or tanged points, Clark, 1933), proches de formes trapézoïdales. CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES Le présent article constitue une première approche du Mésolithique moyen du Nord-Cotentin. Plusieurs axes de recherches restent à explorer, notamment les problèmes diachroniques. En effet, le Mésolithique ancien semble pour le moment absent dans le Nord-Cotentin, alors que les sites du Mésolithique moyen y sont fréquents. Le Mésolithique récent lui-même commence à y être correctement représenté. La question de l'apparition des Mésolithiques sur cette côte constitue donc un axe privilégié de recherche, d'autant que les seules relations actuellement entrevues sont en direction de la Manche. L'autre axe de recherche important à synthétiser reste encore le rapprochement culturel de l'occupation du Nord-Cotentin au Mésolithique moyen. Des distinctions importantes ont été opérées avec certains complexes bretons et avec les séries des vallées de la Seine et de l'orne (Argentan). D'un autre côté, l'analyse des armatures tend à suggérer un rapprochement avec le Sud-Est de l'angleterre le Nord-Ouest de la Bretagne et le bassin de la Somme, bien que des différences sensibles ne doivent pas être négligées. Une évolution de ces trois entités bien documentées (Nord- Cotentin, Sussex et Somme) à partir d'un substrat commun peut être raisonnablement envisagée (Maglemosien, Epiahrensbourgien...) et doit être approfondie. L'idée d'une influence commune sur les zones de peuplement mésolithique regroupées sur les zones côtières de la Manche est à retenir. Elle pourrait avoir été limitée par la culture tardenoisienne à l'est et la culture sauveterrienne ou épisauveterrienne dans le Nord-Est de la Bretagne. L'étude effectuée sur les outils en grès du site d'auderville a apporté des éléments à la connaissance de la culture matérielle des populations mésolithiques du Nord-Cotentin. Elle a permis, par l'intermédiaire d'un corpus diversifié, l'établissement d'une typologie pour un type de mobilier original. Parallèlement à cela, les outils particuliers que sont les galets à double biseau poli apparaissent comme des outils caractéristiques du site d'auderville, utilisés suivant l'hypothèse retenue pour l'exploitation du grès feldspathique, destinée principalement à fournir des percuteurs allongés utilisés pour le débitage lamellaire. La mise en évidence de cette exploitation demeure un résultat primordial car exceptionnel avant la période néolithique. BOSTYN F., LANCHON Y. (1992) - Jablines - le-haut-château (Seine-et-Marne) : une minière de silex au Néolithique, DAF, n 35, 246 p. CHANCEREL A. 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