Relation entre pauvreté et fécondité dans les pays du Sud

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1 Université catholique de Louvain Département des Sciences de la Population et du Développement Relation entre pauvreté et fécondité dans les pays du Sud Connaissances, méthodologie et illustrations Bruno SCHOUMAKER Dominique TABUTIN Document de Travail n 2 Février 1999

2 RELATIONS ENTRE PAUVRETE ET FECONDITE DANS LES PAYS DU SUD CONNAISSANCES, METHODOLOGIE ET ILLUSTRATIONS Bruno SCHOUMAKER Dominique TABUTIN * Institut de Démographie Depuis une dizaine d années, la problématique de la pauvreté revient à l honneur dans nombre de sciences sociales, et la démographie n y échappe pas ou ne devrait pas y échapper. Ce n est pas un simple phénomène de mode, car le problème est là et sans doute pour longtemps. La proportion de pauvres 1 sur cette terre a peut-être légèrement reculé depuis 20 ans, mais elle serait encore à près de 30 % pour l ensemble des pays du Sud, elle atteindrait 40 % en Afrique Noire et en Asie du Sud (contre 20 à 25 % ailleurs). Le nombre de pauvres, lui, augmente constamment : la plupart des estimations tournent aujourd hui autour de 1,3 milliard, et dans le meilleur des cas (World Bank, 1996), leur effectif ne se stabiliserait guère avant quelques années. Il baisserait peut-être en Asie, mais continuerait à augmenter en Afrique sub-saharienne. Petite pauvreté, grande pauvreté et misère sont le lot de nombreuses sociétés, classes sociales et communautés, non seulement rurales mais aussi * Ce document de travail est une version revue d'une communication présentée au séminaire du CICRED sur "Pauvreté, fécondité et planification familiale", Mexico, 2-4 juin Définie classiquement par la Banque Mondiale comme la proportion d individus dans un pays ou une société qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté (365 $ par an). 2

3 urbaines 2. La pauvreté est souvent considérée comme un des facteurs-clés à l origine des fortes croissances démographiques et des fécondités élevées, comme un des éléments qui bloque ou ralentit les transitions démographiques. Notre propos ici ne sera point de discuter au niveau macro de ces relations entre pauvreté des sociétés et fécondité, il se placera d emblée au niveau micro, celui des familles et des femmes, avec comme grande problématique de base l étude des relations entre le niveau de vie des ménages et le niveau de fécondité des femmes. En se focalisant sur les pays du Sud 3, nous l aborderons en examinant l état de la littérature depuis 40 ans, en discutant de certains problèmes méthodologiques qui se posent tant dans la collecte que dans la mesure des indicateurs de pauvreté et de fécondité, en montrant aussi que ces relations varient avec le milieu d habitat et l instruction. Nous illustrerons certains de nos propos avec des données récentes sur l Afrique du Sud et le Maroc. 1. L état de la littérature 1.1. Des connaissances encore partielles et contradictoires Nous avons procédé à une revue de la littérature des 30 à 40 dernières années sur les relations entre niveau de pauvreté et niveau de fécondité. Nous avons à ce jour rassemblé 32 études, en excluant toutes celles, beaucoup plus nombreuses, utilisant l instruction des femmes (ou parfois des conjoints) comme proxy de la classe sociale ou du niveau économique. On doit y ajouter les résultats de 7 enquêtes de fécondité et planification familiale du CDC qui, toutes, présentent la fécondité selon un indicateur composite de niveau de vie. Nous aboutissons ainsi à 39 relations, sans pour autant prétendre encore à l exhaustivité. Le tableau 1 en annexe présente chacune de ces études : année de publication, pays et période, source de données, type et taille d échantillon, indicateurs utilisés pour la mesure de la fécondité et de la pauvreté et enfin, synthétisée, la (ou les) relation(s) observée(s), plus certaines observations. Le tableau 1 est une synthèse des caractéristiques des études dépouillées. Nous ne prétendons pas encore une fois à l exhaustivité 4, mais 2 Même si la pauvreté est souvent plus répandue et sévère dans les campagnes. 3 Nous intégrerons dans un autre travail l état des connaissances sur le passé européen. 4 Nous poursuivrons bien sûr cette recherche documentaire tant dans la littérature démographique que dans la littérature plus économique ou sociologique, en se focalisant en particulier sur les travaux effectués et publiés en Amérique Latine et en Asie du Sud. 3

4 nous sommes néanmoins surpris du peu d études en définitive (32) qui ont spécifiquement travaillé sur la problématique, ou encore du peu d enquêtes qui publient des résultats selon le niveau de vie 5. Il n y a pratiquement rien avant 1970, le mouvement s amorce dans les années 1980 (une à deux études par an), il s accélérera beaucoup depuis cinq ou six ans (21 publications depuis 1991, 8 en 1996 et 1997). Il est à l image de l intérêt que portent enfin à ce problème mondial les organismes internationaux et la recherche scientifique en sciences sociales, même si à notre sens cet intérêt reste encore bien timide. Tableau 1. Pays, périodes, sources et type d indicateurs utilisés dans les études ou les sources de données sur les relations entre pauvreté et fécondité dans les pays du Sud depuis 1960 Régions étudiées Périodes étudiées Afrique sub-saharienne 6 années 1950 et Afrique du Nord 1 années Amérique Latine Amérique Centrale Asie Ouest et Sud Asie Est et Sud-Est 5 Ensemble 39 Ensemble 39 Périodes de publication Source de données avant enquête nationale ménages enquête nationale budget-revenus enquête nationale fécondité/famille enquête régionale ménages enquête ménage sur ville(s) 4 Ensemble 39 enquête ménage sur village(s) 9 recensement 1 pas précisé 1 Ensemble 39 Mesure de la fécondité (1) Mesure de la pauvreté (1) indice synthétique de fécondité 17 revenu du ménage (ou du chef) 12 taux global de fécondité 2 revenu par personne 5 parité par groupe d âges 11 dépenses par tête 3 parité moyenne standardisée 4 groupe économique, classe sociale 5 parité moyenne (15 ou ans) 2 un indicateur composite 11 indicateur individuel de fécondité (IIF) 1 différents indicateurs niveau de vie 2 non précisé 2 pas précisé 1 Ensemble 39 Ensemble 39 Source des données : tableau A.1 en annexe. (1) Quand un auteur utilise plusieurs indices à la fois, nous sélectionnons celui qui nous semble le plus pertinent. Ce caractère récent de la problématique se reflète tout autant dans les périodes étudiées dans ces études : presque toutes concernent les années de crise 1980 et 1990, la moitié portent sur les années Très peu donc de perspective historique. Quant aux régions concernées, 5 Il est par exemple étonnant de ne pratiquement rien trouver dans les Enquêtes Mondiales ou les enquêtes plus récentes de démographie et de santé. Même si elles incluent peu de variables directes sur le niveau de vie ou de revenu, nous verrons que l on peut néanmoins en sortir un indicateur composite. 4

5 ce sont essentiellement l Asie Ouest et Sud (avec notamment l Inde, sept études à elle seule), l Amérique Latine et Centrale (avec en particulier les données des enquêtes du CDC). L Afrique sub-saharienne, la région pourtant la plus touchée par la pauvreté, est très en recul (six études dont deux seulement sur l Afrique francophone), L Afrique du Nord est pratiquement absente (en dehors d une grosse recherche sur le Maroc). A l exception d une étude basée sur le recensement (le Brésil), tous les résultats proviennent d enquêtes, mais de couverture géographique et de type très variable. Plus de la moitié sont basées sur des enquêtes nationales, essentiellement de ménages et de fécondité/planification familiale 6, dont pour certaines nous pouvons extraire des résultats par milieu d habitat. Peu, deux ou trois seulement, sont basés sur les enquêtes classiques de budgets-revenus, une source potentielle pourtant intéressante (quand bien sûr la fécondité y est saisie) 7. En définitive, nombre de ces études (une quinzaine au total) demeurent donc très locales, portant sur une petite région, une ville, un ou plusieurs villages, avec des échantillons de taille relativement faible (souvent de 200 à 800 ménages ou femmes). Cela a des avantages (enquêtes ciblées et normalement de bonne qualité), mais aussi des inconvénients dont il faut être conscient (non-représentativité d une société ou d un pays et erreurs aléatoires, rarement discutées). Cette variété des sources de données s allie à une grande diversité des indicateurs utilisés. Pour la fécondité, on trouve d abord l indice synthétique de fécondité (17 études dont les 7 enquêtes CDC) et la parité par âge (11), la parité moyenne standardisée (4), mais aussi avec surprise dans quelques cas la simple parité moyenne (15-49 ans) ou le taux global de fécondité, tout à fait inadéquats pour mesurer des inégalités. L indice individuel de fécondité qu est le DRAT n a été utilisé qu une fois dans une étude récente sur le Cameroun. La mesure de la pauvreté est tout aussi diversifiée : cela va d indices basés sur le revenu ou les dépenses (20 études) à la constitution, plus ou moins claire, de groupes socioéconomiques (5) ou à la création d indicateurs composites, plus ou moins élaborés, de niveaux de vie (11). Nous verrons qu utiliser l un ou l autre type d indicateur, ou encore que travailler par exemple avec le revenu total du ménage ou son revenu par tête conduit à des relations parfois assez différentes ou d intensité variable. Cela dit, et avec toute la prudence requise par cette diversité à la fois dans les sources et les mesures, quelles sont les relations entre la fécondité et la pauvreté que l on peut tirer de cet ensemble d études? 6 Avec surtout les enquêtes CDC sur l Amérique Latine, car inversement les EDS sont encore peu utilisées (avec trois études seulement sur l Afrique), problème sur lequel nous reviendrons. 7 On peut sans doute y voir de la part du démographe à la fois sa méconnaissance et sa peur des sources non typiquement démographiques. 5

6 Des résultats diversifiés. L examen des 47 relations disponibles entre fécondité et pauvreté 8 nous conduit à un regroupement en cinq grandes catégories. Le tableau 2 classe aussi les sociétés ou pays en fonction de leur fécondité : une absence de relation : un cas peu fréquent avec deux pays seulement (milieu rural) ; une relation plutôt positive : les cas où la fécondité augmente un peu avec le niveau de vie sont beaucoup plus nombreux (huit pays et sociétés rurales des années 60 et 70 à très forte fécondité) ; une relation légèrement négative : dix cas au total regroupant deux situations opposées. D un côté, on trouve huit situations, urbaines et rurales, sans transition de fécondité, de l autre deux situations récentes (Maurice et Maroc urbain) où la fécondité est relativement faible ; une relation en J-inversé : celle donc où la fécondité commence par augmenter des classes pauvres aux classes un peu mieux loties avant de sensiblement reculer dans les groupes les plus riches. Six cas, tous à forte fécondité ; une relation fortement négative : la fécondité augmente sensiblement et assez régulièrement avec le recul du niveau de vie. C est de loin la situation la plus fréquente avec vingt et un cas, qui concernent surtout les années 1980 et 1990 et des pays 9 qui ont amorcé ou sont déjà bien avancés dans leur transition de fécondité. En définitive, que tirer de tout cela? On a bien une diversité de résultats. A des niveaux très élevés de fécondité (5,7 enfants et plus en moyenne), dans les sociétés donc qui globalement n ont pas amorcé de transition, les relations sont soit légèrement positives, soit légèrement négatives, soit parfois même en J-inversé. Rien de bien clair donc. En revanche, les sociétés en changement de fécondité (qui en sont en moyenne autour de 4,5 enfants) présentent toutes une relation très négative : la fécondité baisse clairement des plus pauvres aux plus riches ; l intensité du contrôle de la fécondité dans un premier temps est liée au niveau de vie (et sans doute d instruction, nous y reviendrons). Dans les situations de faible fécondité, il y a soit un maintien, soit un recul de ces inégalités. En définitive en dehors de situations anciennes (années 60 et 70) où la relation est plutôt positive et de quelques cas en J-inversé, la pauvreté semble bien conduire à une plus forte fécondité. 8 Obtenues à partir de nos 39 études sous examen en distinguant pour 8 pays les résultats par milieu d habitat (urbain, rural). 9 A l exception de l Inde rurale des années 1960 (!). 6

7 Tableau 2. Relations entre niveau de vie et fécondité selon le niveau de fécondité du pays ou de la zone d étude et la décennie concernée Niveau de fécondité (ISF) Nombre Relation < 3,5 3,5-4,5 4,5-5,7 > 5,7 d études 1. Peu ou pas de relation Maroc rural 90 Botswana rural Relation plutôt positive 3. Relation légèrement négative 4. Relation en U ou J-inversé 5. Relation fortement négative Maroc villes 90 Maurice 90 Paraguay ville 80 Afrique Sud urbaine 90 Vietnam 90 Costa Rica 90 Mexique 80 Inde rurale 80 Afrique Sud rurale 80 Brésil 70 et 80 Brésil urbain 80 El Salvador 90 Equateur 80 Equateur 90 Paraguay 90 Inde rurale 80 Inde 50 et 60 Inde rurale 70 Inde rurale 60 Bangladesh rural 60 Indonésie rurale 70 Sierra Leone 70 Pakistan rural 70 Costa Rica villes 60 Costa Rica rural 60 Soudan urbain 80 Iran 70 Burkina Faso 90 Pakistan rural 70 Inde urbaine 50 Philippines rurales 70 Thaïlande urbaine 60 Cameroun rural 80 Inde rurale 80 Pakistan urbain 70 Brésil rural 70 Guatemala 80 Cameroun urbain 80 Inde Calcutta 70 Bolivie 80 Brésil urbain 70 Brésil rural 80 Belize 90 Thaïlande rurale 60 Inde rurale 60 Source : tableau A.1 en annexe. Dans les études nationales, nous avons repris les données par milieu d habitat quand elles sont disponibles (8 études au total) Les tentatives d explication : une brève synthèse Au vu des résultats précédents, certes synchroniques, relativisons d abord l idée d une relation générale en J-inversé souvent évoquée (BIRDSALL, 1980 ; MERWYN, 1986 ; LIPTON, 1996), une sorte de loi qui à l image du modèle classique de la transition démographique positionnerait chaque pays à une étape bien particulière en relation avec son niveau de vie : dans les pays très pauvres, la relation serait positive ; dans les pays un peu plus avancés, la relation passerait en J-inversé ; dans les plus riches et inégalitaires, la relation serait fortement négative. On a vu qu au moins dans les situations de très forte fécondité et de pauvreté relative comparable, presque toutes les relations sont possibles, en dehors du très 7

8 négatif 10. Dès lors, bien des explications ont été avancées dans les 20 dernières années pour comprendre telle ou telle relation, tel ou tel résultat. Dans le cas des relations positives, celles où la fécondité augmente légèrement avec le niveau de vie, on trouve avancées diverses explications tournées essentiellement vers la capacité de reproduction plus réduite des pauvres 11 : un âge à la puberté plus tardif et une ménopause plus précoce, deux facteurs physiologiques liés à l état nutritionnel dont le rôle ne peut être que faible 12, des stérilités primaire et secondaire plus intenses, des ruptures d union (veuvage, divorce) plus fréquentes, une mortalité intrautérine plus élevée, des relations sexuelles moins régulières, une période d insusceptibilité post-partum plus longue en raison d un allaitement et d une abstinence prolongée 13. Ces divers éléments, relevant tant du biologique que du comportemental, sont en fait plus souvent cités que réellement étudiés. Ils montrent néanmoins la diversité des chemins d influence possible de la pauvreté sur la fécondité naturelle et le danger de généralisations rapides. Un mot sur l âge d entrée en union dont l influence sur la fécondité n est plus à démontrer. Le schéma le plus simple est celui où l âge au mariage est plus bas chez les pauvres, ce qui, toutes choses égales par ailleurs, favoriserait leur fécondité. C est bien ce que l on observe dans nombre de situations. Bien des facteurs favorisent le mariage précoce des filles chez les familles démunies : une moindre scolarisation, l absence de capital ou d héritage, le respect des traditions, la nécessité d alliances, la compensation matrimoniale parfois que la famille du garçon doit verser à celle de la fille Mais on trouve aussi parfois des éléments favorisant un âge au mariage plus tardif chez les pauvres, quand par exemple la dot est à verser par la famille de la fille, quand l homme, pour se marier, doit déjà avoir des terres 14, quand la migration 10 Pour bien démontrer cela, il faudrait pouvoir effectuer un classement de ces différentes relations en fonction du niveau de vie général et de la distribution des revenus de ces 47 sociétés ou pays étudiés. Un travail que nous tenterons peut-être, mais difficile a priori compte tenu notamment de l hétérogénéité des données et indicateurs disponibles sur le niveau de vie. 11 Sur certains de ces éléments, voir HULL et HULL (1977), LIPTON (1983), KRISHNAJI (1992), SATHAR et KAZI (1987), BASU (1995). 12 L hypothèse d un âge à la puberté plus élevé parmi les pauvres repose essentiellement sur des données agrégées (BONGAARTS, 1980 ; FRISCH, 1978). Par ailleurs, une différence de 2 ans dans l âge à la puberté (13 ans ou 15 ans par exemple) n a au plus qu un impact de l ordre de 4 % sur la fécondité, si l âge au mariage est lié à celui de la puberté. En réalité, l impact possible d une différence d âge à la puberté est probablement dans la plupart des cas annulé par l influence de l'âge d entrée en union. L âge à la ménopause semble également n avoir qu un impact limité sur la fécondité (BONGAARTS, 1980) 13 La durée d allaitement est souvent plus longue dans les familles pauvres. Par ailleurs à durée d allaitement semblable, la durée d aménorrhée serait plus longue parmi les malnutris. 14 Cela peut aussi conduire simplement à un accroissement de l écart d âges entre époux. 8

9 masculine déséquilibre le marché matrimonial Dans une étude de synthèse déjà ancienne, LIPTON (1983) signale que lorsqu on contrôle le niveau d instruction, la pauvreté est souvent associée à un mariage plus tardif et à des ruptures d union plus fréquentes. Donc là non plus pas de généralisations hâtives. Dans le cas des relations en J-inversé, la croissance plus ou moins importante de la fécondité du niveau économique le plus bas à un niveau un peu meilleur proviendrait du recul de certains des facteurs négatifs discutés précédemment : un peu moins de stérilité et de mortalité intrautérine, un peu plus de stabilité des unions, un peu moins d abstinence sexuelle En l absence de contraception, cela conduit à des intervalles entre naissances un peu plus courts et donc à un peu plus de fécondité. Une autre idée (LIPTON, 1983) part du principe que dans des sociétés rurales et agraires, les enfants sont par leur travail une aide importante dans la lutte contre la pauvreté ; dès lors les femmes et les familles ayant eu peu ou moins d enfants ont plus de risques de devenir pauvres. Enfin, on évoque parfois (MERWYN, 1986) la possibilité d une moindre demande d enfants parmi les plus déshérités, comme cela a été suggéré pour expliquer la plus faible fécondité des paysans sans terre au Bangladesh, ceux-ci ne pouvant guère bénéficier du travail de leurs enfants (EGERÖ, 1997). Quant aux relations négatives, les plus nombreuses, le courant explicatif le plus fréquent passe par la demande d enfants (survivants). Celle-ci serait beaucoup plus élevée chez les démunis et reculerait avec l augmentation du niveau de vie. Cela conduit à deux types d explications, l une reposant sur le culturel, l autre sur l économique, que l on retrouve dans les grands courants théoriques en matière de fécondité. L approche culturaliste considère la fécondité élevée des pauvres comme le résultat de leur ignorance, de leur soumission à des règles et coutumes de vie traditionnelles, voire à des autorités religieuses, de leur irrationalité ou encore de leur appartenance à une culture de pauvreté, caractérisée notamment par l absence de vision à long terme (ROBINSON, 1986) et par des relations sexuelles débridées. Cette fécondité élevée n est pas perçue comme rationnelle au sens économique du terme (ARGUELLÖ, 1983). On est proche parfois de ce que Malthus disait des causes et conséquences de la misère pour l Angleterre du 18è siècle. L approche économique au contraire considère les comportements de fécondité comme génériquement rationnels selon l expression de SCHNEIDER et SCHNEIDER (1995, p. 181), c est-à-dire gouvernés par les intérêts calculés et conscients des acteurs. LOCKWOOD, dans un article récent (1997), la qualifie de vision conventionnelle, car probablement aujourd hui la plus répandue dans la littérature traitant des relations entre pauvreté et fécondité. L idée de base est simple : les enfants génèrent pour 9

10 les parents (ou l un des parents) des bénéfices supérieurs aux coûts qu ils engendrent. Les bénéfices peuvent prendre plusieurs formes, et peuvent être immédiats ou espérés. Traditionnellement sont avancés ceux provenant du travail des enfants, qui libèrent les parents de corvées ménagères ou de travaux agricoles et peuvent également être une source de revenu supplémentaire pour le ménage. L objectif est soit d augmenter le revenu total, soit de diversifier les sources de revenu afin d assurer une certaine sécurité au ménage. Il est l un des éléments des stratégies de survie des ménages (SIMANCAS et al., 1989). Les enfants sont également souvent présentés comme source de sécurité physique (MAMDANI, 1972), ou encore comme source de sécurité pour la vieillesse. L effet de la mortalité conduirait par ailleurs à se sur-assurer pour ses vieux jours, en ayant plus d enfants que nécessaire, mais en s assurant une probabilité suffisante qu au moins un survive (RODGERS, 1984). D autres approches font encore référence aux possibilités de mobilité sociale réduites des enfants et supposent que moins il y a de possibilités de mobilité, au plus les parents auront d enfants afin d augmenter les chances que l un d eux réussisse (EPSTEIN, 1975). L idée est toujours que les coûts des enfants sont faibles par rapport aux bénéfices potentiels qu ils peuvent procurer. Le fait que les décideurs en matière de fécondité "n'internalisent" pas tous les coûts liés à une fécondité élevée, par le confiage des enfants, le transfert intergénérationnel des coûts, expliquerait que les coûts d'une fécondité élevée puissent rester faibles (BIRDSALL, 1994). Les éléments de cette rationalité traditionnelle changent bien sûr avec l accroissement du niveau de vie, avec la modification des systèmes et modes de production, et des coûts d opportunité (travail des femmes), et avec le changement culturel qui y sont liés (éducation, qualité de l enfant ). Ce processus conduit à une demande d enfants plus faible et à un contrôle de fécondité parmi les groupes les plus favorisés. Un autre grand courant explicatif, lui, soutient que la demande d enfants n est pas plus élevée parmi les pauvres que parmi les autres, que celle-ci en d autres termes ne dépend guère du niveau de vie et des modes de production. La fécondité élevée n est pas désirée, recherchée en soi par les pauvres, et elle s expliquerait essentiellement par un manque de connaissance et d accès à la contraception. D un problème de demande, on passe à un problème d offre, de besoins non satisfaits (unmet needs), un paradigme à la mode parfois avancé pour expliquer des déclins de fécondité importants dans les classes sociales les plus pauvres. Nous ne discuterons pas plus de tous ces courants explicatifs, repris récemment par SCHOUMAKER (1998). Simplement quelques remarques. La rationalité des comportements reproductifs est fréquemment admise, presque entrée dans la culture démographique populaire, mais elle manque encore de confirmations empiriques de sa validité. Comme d ailleurs certains de ses arguments peuvent avoir des 10

11 poids différents selon le contexte ou la période. Par exemple, l idée que le travail des enfants est bénéfique pour les parents et favorise une fécondité élevée, dépend certainement des possibilités que les enfants ont de travailler (marché du travail, disponibilité de terres) et du salaire potentiel en cas d emploi rémunéré (CAIN et MOZUMDER, 1988). Quant à l argument de sécurité pour la vieillesse, sa pertinence dépend notamment des alternatives disponibles (système de sécurité sociale, structures familiales ). Enfin, n oublions pas non plus le rôle essentiel des deux variables liées au statut de la femme : le niveau d instruction ou d éducation et le degré/type d activité économique. Nous y viendrons. 3. Quelques questions de méthodologie L'étude de la relation entre niveau de vie et fécondité est soumise à certains problèmes méthodologiques qui dans l'ensemble sont peu abordés dans la littérature. Nous en dresserons ici un bref panorama, qui n'est bien sûr pas exhaustif, avant d'approfondir deux d'entre eux, celui des indicateurs de fécondité et de niveau de vie et celui du contrôle d'autres variables Le niveau d'analyse D'une manière générale, dans la mesure des relations entre niveau de vie et fécondité, les mesures au niveau micro (individus et ménages) sont préférables aux mesures au niveau macro. Le niveau micro est celui où sont subies les contraintes, où sont prises les décisions. Les naissances étant avant tout des événements "individuels", le niveau micro semble aussi plus approprié d'un point de vue théorique. Par ailleurs, les dangers de l'approche agrégée sont bien connus (LORIAUX, 1995), dont le plus sérieux est probablement l'inférence écologique fallacieuse : les relations observées au niveau agrégé ne sont pas nécessairement identiques au niveau micro, c'est-à-dire de même intensité, voire de même sens. Les approches macro disent le plus souvent simplement que l'incidence de la pauvreté est liée à la fécondité au niveau national ou régional, "pas que ce sont les pauvres qui sont plus féconds, et encore moins que la pauvreté conduit à une forte fécondité" (LIPTON, 1996, p.12). Pour certains auteurs, cette confusion de niveaux d'analyse expliquerait que l'idée selon laquelle les pauvres ont une fécondité plus élevée semble si fréquemment "acceptée" dans la littérature (KRISHNAJI, 1980), alors que les contreexemples sont nombreux au niveau micro. Un exemple de ce type de confusion se retrouve notamment dans des travaux récents de DASGUPTA (1993), qui présente au niveau agrégé (entre pays) "une relation largement 11

12 inverse entre les indices de fécondité et le revenu par personne" (DASGUPTA, 1993, p. 209), et partant de là développe par la suite des arguments pour expliquer la relation entre pauvreté et fécondité au niveau des ménages Les données Les enquêtes sont probablement le meilleur outil pour aborder la question des relations entre niveau de vie et fécondité au niveau micro. En dehors du fait que les données "optimales" ne sont pas toujours disponibles, elles peuvent toutefois poser certains problèmes de représentativité dont il importerait de tenir compte dans les relations entre niveau de vie et fécondité 15. Un problème des enquêtes par sondage "classiques" est notamment que les pauvres ne sont pas toujours bien représentés, notamment lorsqu'ils vivent dans des endroits isolés ou n'ont pas de domicile fixe (RAVALLION, 1996 ; TURNER, 1995). Ceci est problématique dans l'évaluation de l'étendue de la pauvreté et des facteurs qui lui sont associés, telle la fécondité, et dans l'extrapolation des résultats à l'ensemble des pauvres. D'autre part, certaines enquêtes ou analyses sont délibérément limitées à des sous-populations, telles les femmes mariées (dans certaines enquêtes EDS) ou les femmes inactives (ARGUELLÖ, 1983), et il est nécessaire de savoir dans quelle mesure cette sélection peut influencer les résultats. Enfin, ces enquêtes classiques ne permettent pas toujours de disposer d'un échantillon "suffisant" de pauvres (TURNER, 1995), lorsqu on s'intéresse par exemple aux différences de fécondité selon divers degrés de pauvreté. Malgré le fait qu'elles soient relativement peu utilisées dans cette problématique, les enquêtes réalisées dans le cadre de programmes internationaux sont néanmoins une source d'informations riche qu'il conviendrait de mettre davantage à profit. Elles sont par ailleurs généralement bien documentées et facilement accessibles. Une autre source de données potentiellement importante sont les enquêtes ménages, à objectifs multiples, fréquentes dans les pays du Sud (TABUTIN, 1996), sans oublier certaines sources parfois plus localisées (dans des ONG's par exemple), malheureusement souvent difficiles d'accès et pas toujours archivées lorsqu'il s'agit d'enquêtes anciennes. Le type d'enquête (rétrospective, prospective ) et le type de données sont bien entendu des éléments importants. Les enquêtes démographiques et les enquêtes sur le niveau de vie sont généralement à 15 Nous abordons cette question des données dans une optique quantitative, dont l'objectif est de mesurer les relations entre niveau de vie et fécondité dans une population. Il va de soi que les approches plus qualitatives sont également pertinentes dans cette problématique, en particulier pour l'explication. 12

13 passage unique, donnant ainsi des informations sur le niveau de vie actuel, mais rarement sur le passé. Beaucoup de mesures de la fécondité sont toutefois basées sur la parité, c'est-à-dire sur un indicateur de comportements passés. Comment alors considérer le niveau de vie actuel comme un déterminant de la fécondité? Le même problème se pose lorsque l'on cherche à reconstituer les tendances de la fécondité dans les différents groupes de niveau de vie sur la base d'une histoire génésique. La fécondité des femmes de ans il y a trente ans sera obtenue à partir de l'histoire génésique des femmes de ans au moment de l'enquête. Il est donc nécessaire de poser comme hypothèse que les femmes avaient il y a 30 ans le niveau de vie (relatif) d'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de mobilité entre niveaux de vie. Un problème se pose donc dans l'interprétation causale d'une relation observée et dans la mesure des changements de fécondité parmi les pauvres, problème sur lequel nous reviendrons brièvement. Une source de données particulièrement intéressante dans une telle optique sont les enquêtes de panel ou de suivi, et à un niveau plus local et dans une perspective à plus long terme, les observatoires de population. Ces approches permettent de collecter des informations sur la démographie, la santé et le niveau de vie des mêmes ménages sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. De telles données doivent permettre de mieux comprendre les dynamiques familiales et leurs relations avec la pauvreté, comme par exemple l'effet d'une amélioration ou d'une détérioration du niveau de vie sur les comportements démographiques (fécondité, contraception, désir d'enfants ), qu'il est difficile d'aborder dans une enquête à passage unique. Il est certain que de telles enquêtes sont coûteuses par rapport aux enquêtes à un seul passage, et sont soumises à divers problèmes concernant le suivi des individus au cours du temps, mais comme le soulignait TABUTIN (1996), c'est à ce prix que l'on avancerait un peu plus vite dans la compréhension des réalités et des changements 16. Les enquêtes nationales utilisées (ou susceptibles de l'être) dans l'étude des relations entre niveau de vie et fécondité ont par ailleurs des objectifs variés, qui sont rarement l'analyse des relations entre niveaux de vie et fécondité, et il en résulte généralement certaines limites dans les données relatives à l'un des deux aspects de la relation pauvreté-fécondité. Par exemple, les enquêtes démographiques de type EMF, EDS, CDC, PAPCHILD sont souvent riches en informations sur la fécondité et ses variables intermédiaires (histoire génésique des femmes, décès des enfants, allaitement, recours à la contraception ), mais elles sont 16 De telles données existent dans plusieurs pays (Matlab au Bangladesh, par exemple) ; nous n'avons néanmoins pas connaissance de travaux sur la problématique pauvreté-fécondité basés sur ce type d'informations. 13

14 généralement nettement plus limitées pour le niveau de vie et ne contiennent que rarement des informations sur les revenus et les dépenses des ménages. Les indicateurs de niveau de vie doivent alors être construits sur la base d'informations indirectes relatives au logement (sol, toit, eau, électricité ) ou à la possession de biens matériels (radio, TV, vélo, voiture, frigo ) lorsque ces informations sont disponibles 17. En revanche, les enquêtes sur les niveaux de vie de type LSMS (Living Standard Measurement Study) sont par nature très riches en informations sur le niveau de vie (dépenses pour différents types de biens, revenus de diverses sources, biens du ménage, terres, bétail ) mais assez pauvres en données démographiques, bien que la plupart contiennent au moins des informations sommaires sur la fécondité Les concepts et indicateurs Une question essentielle est bien sûr d'abord de savoir ce que l'on entend par niveau de vie et pauvreté, puisque ces concepts sont à la base de la problématique étudiée. Faut-il le rappeler, les débats théoriques et méthodologiques sur les concepts de niveau de vie et de pauvreté sont nombreux, aussi bien en ce qui concerne les pays du Sud que les pays du Nord (SEN, 1985 ; SHAFFER, 1996 ; TOWNSEND, 1993), mais ils n'ont pas encore réellement intégré la communauté des démographes. D'une manière générale, on considère que la pauvreté existe lorsque le niveau de vie est en dessous d'une certaine limite, le seuil de pauvreté (Banque Mondiale, 1990). Deux éléments interviennent donc pour "identifier" les pauvres : la mesure du niveau de vie et la définition d'un niveau de vie minimum (le seuil de pauvreté). A la fois les indicateurs de niveau de vie et la manière de déterminer les seuils de pauvreté sont variés et répondent à des options parfois très divergentes (RAVALLION, 1996). Une approche courante consiste à prendre les dépenses comme indicateur de niveau de vie, et à déterminer un seuil de pauvreté de manière "absolue" ou "relative". Un seuil de pauvreté absolue fait généralement référence à une limite qui ne dépend pas de la distribution du niveau de vie dans la population. Il est souvent, mais pas 17 Les rapports d'enquêtes du CDC présentent généralement l'isf selon un indicateur de possession de biens durables, construit comme une somme (éventuellement pondérée) de biens possédés par le ménage (TV, voiture, frigo, WC à chasse, eau du robinet ). 18 Certaines enquêtes ont collecté les histoires génésiques complètes des femmes, telles l'enquête LSMS de Côte d'ivoire (1985/86), l'enquête sur les niveaux de vie au Pakistan (1991), ou encore l'enquête népalaise de L'enquête sur l'afrique du Sud (1993) ou l'equateur (1994) ne donnent par contre que le nombre total d'enfants nés-vivants. D'autres enquêtes de ce programme (Tanzanie) ne contiennent aucune information sur la fécondité (GROSH et GLEWWE, 1995). 14

15 nécessairement, déterminé en fonction d'un niveau de consommation considéré comme minimum pour subvenir aux besoins jugés essentiels pour la survie. Un avantage de ce type de seuil de pauvreté est qu'il classe "deux personnes ayant le même niveau de vie dans la même catégorie pauvre ou non pauvre, quel que soit le moment ou le lieu considéré" (RAVALLION, 1996, p.34). A l'inverse, le seuil de pauvreté relative dépend de la distribution du niveau de vie dans la population. Une méthode courante consiste à fixer le seuil de pauvreté comme une proportion de la moyenne ou de la médiane de la distribution des dépenses ou encore de prendre le premier ou les deux premiers déciles de la distribution du niveau de vie. Dans les études sur les relations entre niveau de vie et fécondité, l'approche "relative" est la plus courante, les catégories de niveau de vie étant déterminées comme des fractiles de la distribution (IRFAN, 1989 ; SCHOUMAKER, 1998b) ou comme une fonction du revenu moyen. La catégorie la plus pauvre ne fait donc généralement pas référence à un niveau de vie minimum pour la survie, ce qu'il importe de garder à l'esprit lors de l'interprétation. Les catégories construites sur la base de la possession d un nombre fixé de biens de consommation, telles que dans les rapports des enquêtes CDC, peuvent par contre être interprétées comme des catégories "absolues", bien qu'elles ne fassent pas non plus explicitement référence à un niveau de vie minimum pour la survie. Le choix des indicateurs est bien entendu essentiel dans la mesure des relations. Toutefois, la diversité des indicateurs retenus dans les différents travaux passés en revue laisse quelque peu perplexe quant à leur comparabilité, sans parler du fait qu'ils sont mesurés dans des contextes très différents. Comme nous le verrons avec des résultats sur l'afrique du Sud, l'intensité et l'interprétation des relations peuvent en effet dépendre sérieusement de l'indicateur utilisé La construction des catégories de niveau de vie Le type de classement de la population en catégories de niveau de vie peut avoir plusieurs incidences. Par exemple, la mise en évidence d'une relation en J-inversé pourra dépendre des limites entre groupes de niveau de vie. Une plus faible fécondité parmi les très pauvres peut être masquée si une seule catégorie de pauvres "mélange" les très pauvres (sous-féconds) et les moins pauvres (un peu plus féconds). Un problème parfois difficile à éviter étant donné les tailles des échantillons dont on dispose. Le choix du découpage intervient également dans les comparaisons des relations, qu'il s'agisse de comparaisons entre régions ou entre différentes périodes pour un même pays. Un problème qui se pose concerne le 15

16 seuil de pauvreté : cette limite doit-elle être absolue ou relative 19? Comme nous l'avons souligné, une limite "absolue" permet de comparer les populations à niveaux de vie équivalents. Une différence de fécondité entre populations sous le seuil de pauvreté absolue ou un changement observé au cours du temps dans la population sous le seuil de pauvreté absolue ne peuvent donc pas être dus à une augmentation du niveau de vie, telle que mesurée par l'indicateur. A l'inverse, dans une approche "relative", dans laquelle le seuil de pauvreté varie avec le niveau de vie de l'ensemble de la population, le niveau de vie des pauvres peut varier d'une région à l'autre ou d'une période à l'autre et expliquer en partie les différences ou les changements de fécondité L'interprétation causale Les relations entre pauvreté et fécondité sont généralement interprétées en termes de causalité : la pauvreté cause une fécondité élevée vs. une fécondité élevée cause la pauvreté. De telles interprétations reposent rarement sur une attention particulière portée aux indicateurs et aux méthodes de mesure des relations, qui ont pourtant leur importance dans l'interprétation causale de la relation. Les mesures de fécondité basées sur la parité rendent particulièrement délicates les interprétations causales. La parité fait en effet référence à une période passée, alors que la plupart des mesures de niveau de vie se rapportent au présent (RODGERS, 1989) 20. Le problème d'interprétation est donc notamment lié au fait que le niveau de vie des femmes dans le passé est souvent inconnu, et qu'elles peuvent avoir eu leurs enfants alors qu'elles étaient dans une autre "strate" économique (BOLTVINIK, 1996) 21. LERIDON (1992) suggère qu'il y a probablement une "assez forte corrélation entre le statut socio-économique à 25 ans et le statut socioéconomique à 45 ans" (p.272). Ceci est fort possible, mais si la probabilité qu'une femme ne soit pas dans la même strate en début et en fin de vie génésique est liée à sa fécondité, une telle approche aura de fortes chances d'être biaisée si l'on veut en déduire une interprétation causale. Prenons un exemple simple pour illustrer notre propos. Il concerne 19 Un seuil de pauvreté absolue est ici considéré comme "un seuil constant en termes de niveaux de vie" (RAVALLION, 1996, p. 34), tandis qu'un seuil de pauvreté relative varie avec le niveau de vie moyen de la population. 20 Un indicateur de fécondité du moment a par contre l'avantage de faire référence à une période quasi contemporaine à celle de la mesure du niveau de vie. On peut raisonnablement penser que si la fécondité récente est plus élevée parmi les pauvres, ceux-ci ont eu leurs enfants lorsqu'ils étaient pauvres. 21 BOLTVINIK (1996) propose de travailler sur les rapports de parité entre pauvres et riches aux différents âges pour évaluer l importance de la mobilité entre strates de niveau de vie. 16

17 de nouveau l'interprétation d'une relation entre le niveau de vie et la parité en forme de J-inversé, dans laquelle les femmes les plus démunies ont une fécondité plus faible que les femmes un peu moins pauvres. Une interprétation possible, si l'on fait l'hypothèse qu'il n'y a pas de mobilité entre strates de niveau de vie, est que les très pauvres, qui l'étaient déjà en début de vie génésique, ont eu en moyenne moins d'enfants. La pauvreté est alors une cause possible de cette fécondité un peu moins élevée, par l'intermédiaire de variables liées à la santé, la malnutrition ou encore l'allaitement. Néanmoins, une autre interprétation possible est qu'il y a eu une mobilité entre strates de niveau de vie, en fonction notamment du nombre d'enfants mis au monde. Par exemple, les femmes qui avaient un niveau de vie relativement faible en début de vie génésique et qui n'ont pas (ou peu) eu d'enfants ont un risque de destitution plus grand, et se retrouvent dans la strate des plus pauvres du fait de leur faible fécondité. Même l'observation de la distribution des femmes en fonction du nombre d'enfants n'indiquerait pas le sens de la causalité : une proportion de femmes sans enfants plus grande parmi les plus pauvres pourrait provenir des deux hypothèses à la fois. Cet exemple illustre la difficulté d'interpréter des différences de parités en fonction du niveau de vie. On peut essayer d'adapter les indicateurs de niveau de vie pour refléter les conditions de vie passées. ARGUELLÖ (1983) suggère par exemple d'avoir recours au revenu du chef de ménage, qui est "plus proche du revenu de la famille au moment de concevoir les enfants" (p.29) que ne l'est le revenu total du ménage. SCHOEMAKER (1987) propose de mesurer le niveau de vie par le revenu moyen des adultes actifs. Enfin, RODGERS (1984) suggère d'utiliser des indicateurs anthropométriques de pauvreté à long terme tel que l'indice taille-pour-âge. De telles approches ne restent toutefois que des approximations. Une autre possibilité est bien entendu de travailler sur des catégories plus stables dans le temps (KRISHNAJI, 1980). Ce serait un des avantages du niveau d'instruction qui évolue généralement peu après un certain âge, mais cela change toutefois la problématique La mesure des changements de fécondité selon le niveau de vie Une question importante à l'heure actuelle, où l'on parle de plus en plus de transition de pauvreté, de malthusianisme de pauvreté (COSIO- ZAVALA, 1995), ou encore de transition induite par la pauvreté (BASU, 1986), est notamment de mesurer les changements de fécondité parmi les classes pauvres, de plus en plus fréquemment cités. Ce point est l'occasion de discuter de plusieurs éléments. Nous avons mentionné le problème du découpage de la population 17

18 en groupes de niveau de vie dans les comparaisons temporelles. Dans une situation où l'on dispose de plusieurs enquêtes ou recensements à différentes dates, une méthode possible consiste à comparer la fécondité des classes pauvres à plusieurs moments. Une question alors, dont nous venons de parler, est celle du caractère absolu ou relatif des limites de niveau de vie. Une autre question concerne les variables non observées liées à la pauvreté et à la fécondité. On peut avoir constance d'un niveau de vie matériel, mais parallèlement une augmentation de la scolarisation, de l'accès à des services de santé, de planification familiale Ces changements ne se traduisent pas nécessairement en termes de niveaux de vie 22, mais peuvent influencer la fécondité à la baisse. Ce point nous amènera à la question du contrôle des autres variables liées à la fécondité. Nous avons déjà signalé quelques écueils concernant l'utilisation d'une histoire génésique pour la mesure des changements de fécondité par niveau de vie. L'hypothèse à la base d'une telle approche est en effet qu'il n'y a pas (ou peu) de mobilité d'un niveau de vie à l'autre. Par ailleurs, la méthode est soumise aux mêmes problèmes que l'approche discutée cidessus. Le niveau de vie "absolu" a probablement évolué au cours du temps ; le niveau de vie actuel est peut-être une approximation du niveau de vie passé relatif mais certainement pas du niveau de vie absolu. Par ailleurs, d'autres variables non observées peuvent également intervenir dans les changements. Les conclusions que l on peut tirer de ce type d'approche sont donc a priori limitées, disons délicates. Figure 1. Evolution de 1971 à 1991 de l indice synthétique de fécondité (15-34 ans) selon trois groupes de niveau de vie au moment de l enquête. Maroc 22 Bien que certains d'entre eux pourraient raisonnablement être intégrés dans le concept de niveau de vie, mais ils ne sont généralement pas mesurés par l'indicateur, du fait notamment des difficultés qu'il y a à intégrer ces diverses dimensions dans un indicateur. 18

19 7 6 Pauvres ISF (15-35 ans) Aisées moyens Source des données : fichiers de l'enquête ENPS-II Maroc L'exemple du Maroc nous montre cependant qu'une telle approche peut apporter certaines informations. On voit par exemple (figure 1) qu'à tout moment, depuis le début des années 1970, la fécondité des femmes actuellement dans le groupe de niveau de vie le plus faible 23 a été plus élevée que celle des autres femmes. Cela signifie, concrètement, qu'au début des années 1970, les femmes qui sont actuellement pauvres avaient déjà une fécondité un peu plus forte que les autres. Si l'on postule l'absence de mobilité entre les niveaux de vie, ceci indique que la baisse de la fécondité s'est produite à tous les niveaux de vie (relatifs), mais avec un décalage dans le début du déclin. Dès le début des années 1970, le groupe le plus aisé entre peu à peu en contrôle de fécondité (et de nuptialité), et passe de 4,2 à 2 enfants (à 35 ans) en une vingtaine d'années. Le groupe de niveau moyen suivra assez rapidement mais partant de plus haut et n'allant guère plus vite, il a encore vers 1989 près de trois enfants par femme à 35 ans. Quant au groupe des pauvres, il faut attendre la fin des années 1970 ou le début des années 1980 pour le voir commencer à contrôler sa fécondité ; il est encore à 4,5 enfants, presque au même niveau que le groupe des aisés il y a 20 ans La diversité des chemins reliant pauvreté et fécondité 23 Nous avons construit les groupes de niveau de vie selon une approche semblable à celle utilisée dans les enquêtes CDC, en construisant un indice de disponibilité de biens (électricité, radio, TV, réfrigérateur, eau potable, WC à chasse, plus de 4 chambres dans le logement, voiture). Les femmes n'ayant aucun, un seul ou deux des biens sont considérées comme "pauvres", celles ayant de 3 à 5 biens sont dans la catégorie "moyens", et celles qui ont plus de 5 biens sont considérées comme "aisées". 19

20 Nous avons jusqu'à présent raisonné essentiellement en termes de relations bivariées entre niveau de vie et fécondité. Elles sont dans un premier temps essentielles pour décrire ce que l'on observe, par exemple que les pauvres ont en moyenne une fécondité plus ou moins élevée que les autres. C est toutefois insuffisant, et cela peut conduire à des résultats différents de ceux que l on observerait en désagrégeant quelque peu. Par exemple, il est possible d'observer une relation négative entre niveau de vie et fécondité au niveau national sans que cette relation n'apparaisse lorsque l'on désagrège selon le milieu d'habitat ou selon l'instruction et le type d'emploi. Ce problème est en fait essentiel pour l'interprétation, et pose la question de savoir si c'est la pauvreté en tant que telle qui influence la fécondité, ou d'autres variables qui sont liées à la fois à la fécondité et à la pauvreté. Il s'agit là d'un problème classique de l'explication en sciences sociales que l on peut résumer par le schéma cidessous. Ce schéma distingue divers chemins à travers lesquels on peut obtenir une relation entre pauvreté et fécondité. La pauvreté peut être une cause directe (chemin A) ou indirecte (chemin B) des niveaux de fécondité. Elle peut également partager des "causes communes" avec la fécondité comme le niveau d'instruction, le type d'emploi (chemin C) et être liée à des variables elle-mêmes en relation avec la fécondité et qui ne sont pas pour autant une "cause" de l'un ou l'autre élément (le milieu d habitat par exemple, chemin D). Figure 2. Différents chemins reliant pauvreté et fécondité C Pauvreté B Causes communes Autres variables D D A Conséquences de la pauvreté C Fécondité B Notre schéma tel quel reste quelque peu simpliste, certains éléments pouvant être considérés à la fois comme des causes et des conséquences de la pauvreté. Il clarifie toutefois un tant soit peu les relations et met en évidence leur caractère plus ou moins direct ou "fallacieux", il montre l'intérêt qu'il y a à contrôler certaines variables dans l'explication de la relation. Il indique aussi que les relations bivariées souvent utilisées (voir notre revue de littérature) ne traduisent pas 20

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