Évolution d un média Naissance d une troisième génération de télévision

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1 Évolution d un média Naissance d une troisième génération de télévision Hélène Fihey-Jaud * Université de Paris VIII Née d une situation intermédiatique, à la croisée des deux médias préexistants que sont la radio et le cinéma, la télévision s affranchit dans les années 950, jusqu à occuper aujourd hui une place hégémonique dans l univers médiatique. Cependant, les mutations économiques, technologiques et culturelles en cours semblent inscrire à nouveau ce média dans une situation d intermédialité qui se traduit par le passage d une forme à une autre, mais aussi par le principe de convergence. Passage et convergence se font de l émission à la réception, annonçant peut-être la naissance de l interacteur. S il apparaît dans les années 920 et même si les premiers programmes voient le jour dans les années 930, il faudra attendre l après-guerre pour que le média télévisuel connaisse son véritable essor. Peu à peu, ce média s impose, pénètre au sein des foyers, jusqu à véritablement s inscrire dans la vie quotidienne de chacun. Aujourd hui en France, près de 94 % des foyers sont équipés d au moins un poste de télévision et la durée d écoute quotidienne moyenne par individu frôle les 200 minutes (source : Médiamétrie). C est dire comme ce média fait partie intégrante de la vie de chacun, comme il représente une partie importante du temps de loisirs, comme il structure le lien social. Hégémonique sans doute, le média télévisuel demeure cependant en perpétuelle évolution. S il semble que deux générations de télévision viennent de se succéder, une troisième génération est en train de poindre, à la fois annonciatrice, mais aussi conséquence, de mutations importantes, tant aux niveaux technologiques, économiques, politiques, que sociologiques. * Prépare une thèse sous la direction d Armand Mattelart (Université de Paris VIII) et de Michel Sénécal (Télé-Université, Québec) 87

2 MEI «Médiation et information», nº 6, Naissance et maturation d un média. D une intermédialité, l autre Première génération de télévision : logique d État et offre circonscrite L invention télévisuelle s inscrit dans l histoire des techniques, commencée au XIX e siècle. Durant plusieurs décennies, la télévision reste avant tout le relais de la radio. C est le règne du direct et se succèdent à l antenne, informations, retransmissions et pièces de théâtre. Le cinéma constitue alors l autre pilier de ce média naissant : en 949, sur les 6 heures hebdomadaires de diffusion, 2 sont des programmes d origine cinématographique. Ainsi, née d une situation intermédiatique, à la croisée des deux médias préexistants que sont la radio et le cinéma, la télévision s impose peu à peu jusqu à devenir dans les années 950, un média affranchi, une institution autonome, qui n emprunte plus aux médias existants, mais qui cultive ses propres spécificités et particularismes. C est à cette époque qu apparaissent à la fois, les usages spécifiques de la télévision (avec l évolution des techniques, l augmentation du nombre de récepteurs, l apparition d une presse spécialisée et de services pour les téléspectateurs), mais aussi une expression médiatique originale, qui se traduit par la réalisation de programmes originaux en direct ou en extérieur. Dans le même temps, se construit le processus d institutionnalisation, avec d une part la conférence de Stockholm en 952 qui fixe les grandes lignes des différents réseaux de télévision européens et d autre part la réglementation de 959 sur l autonomie financière et budgétaire. Cette première génération de télévision, portée par la logique d État et qui subit les changements socio-politiques de la période, est marquée par la notion de service public, c est-à-dire que son financement vient de l État (la publicité voit le jour à la télévision dans les années 970) et que sa mission est avant tout d enrichir le public, en l informant, le divertissant et le cultivant. C est une période qui se caractérise aussi par une offre de «pénurie» 2 : l offre de programmes et de programmation est réduite avec deux, puis 2 Rick Altman, «Technologie et textualité de l intermédialité». Société et représentations. «La croisée des médias», CREDHESS. Nº 9. Benoît Danard, Rémy Le Champion, Télévision de pénurie. Télévision d abondance. Paris : Les études de la documentation française. 88

3 Évolution d un média H. Fihey-Jaud trois chaînes de télévision et des heures de diffusion limitées. Pourtant avec la loi de 974 et l éclatement de l ORTF, l idée de concurrence apparaît, à la fois avec l indépendance des chaînes et les premiers projets de télévision privée. Deuxième génération de télévision : logique commerciale et multiplication de l offre C est donc avec les années 980 que naît la deuxième génération de télévision qui se définit avant tout par une logique marchande et qui voit son aboutissement avec l arrivée des chaînes à péage (tout d abord Canal +, puis les chaînes du câble et du satellite). La notion de service public et de gratuité (relative) qui l accompagne, laisse progressivement la place à l idée de «payer pour voir». La loi de 982 sur la liberté de communication supprime le monopole étatique. Les capitaux privés apparaissent alors comme une meilleure garantie de liberté et d indépendance que l argent public. L arrivée de nouvelles chaînes privées, comme Canal +, France 5 et TV6, puis la privatisation de TF en 987, marquent la naissance du PAF (Paysage audiovisuel français). La logique marchande s impose donc peu à peu. Le financement se fait désormais par la publicité (et ses différentes formes), mais aussi par l abonnement. On réalise que les notions de rentabilité et de profit valent aussi pour la télévision. L arrivée de la mesure d audience avec l Audimat en 985, puis le Mediamat en 989, favorisent cette logique. Si les chaînes thématiques voient le jour tout au long de cette période, le modèle dominant de cette deuxième génération de télévision reste celui des télévisions généralistes : il s agit de proposer une offre de programmes de tous genres, qui s adresse à tous et donc au plus grand nombre. Dès lors un autre impératif, celui de la programmation, s installe peu à peu, jusqu à devenir primordial pour la réussite de la chaîne. Cette notion de programmation consiste à la fois à proposer les programmes les plus attractifs aux téléspectateurs, mais aussi à organiser au mieux ces programmes au sein d une période donnée. L objectif étant de créer des rendez-vous avec le téléspectateur, la programmation d une chaîne généraliste s attache principalement à proposer des programmes pour le plus grand nombre, organisés sous forme de rendez-vous au sein de la journée, de la semaine ou du mois (ce qu on appelle aussi «balisage vertical ou horizontal»), tout en respectant au mieux la ligne éditoriale, l image de marque (les Anglo-saxons parlent de «branding») de la chaîne. Ce modèle de télévision généraliste reste quasi hégémonique jusqu à nos jours, même si les chaînes thématiques (bouquets numériques, câble et satellite, chaînes à péage et prochainement chaînes du numé- 89

4 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 rique terrestre) impriment progressivement leur place et leur identité. Mais aujourd hui encore, ces chaînes se définissent avant tout comme une offre complémentaire, une alternative aux chaînes généralistes. Pourtant, la multiplication de l offre qu elles impliquent, la modification de cette offre (thématique donc ciblée, qui s adresse avant tout à des fragments de population) et de son principe de programmation, participent du renouvellement progressif de la télévision. Dans le cas de ces chaînes, il n est plus question de s adresser à tous, mais à certains et le maître mot n est plus l organisation de rendez-vous, mais bien les possibilités multiples offertes au téléspectateur de voir un programme donné (multidiffusions), à des moments inattendus par rapport aux chaînes généralistes (contre-programmation). On aboutit ainsi à une évolution certaine des modes de consommation de la télévision, le téléspectateur étant désormais confronté à une offre de plus en plus variée, quelle que soit l heure, ce qui lui donne la possibilité de reconstituer sa propre grille de consommation. En progression constante, la consommation des chaînes thématiques ne représente cependant, qu un peu plus de 30 % de la consommation globale de la télévision (en pleine concurrence, c est-à-dire chez des personnes ayant accès à ces différentes chaînes). Et pourtant, cette multiplication de l offre, liée aux avancées technologiques récentes, mais aussi et surtout les mutations en cours, qu elles soient d ordre économique ou directement liées à la crise que subit le média, annoncent l arrivée d une troisième génération de télévision, qui place à nouveau ce média télévisuel dans une situation d intermédialité. Des mutations en cours : logique industrielle et principe de convergence Car le média est en crise. La libéralisation accrue, le désengagement progressif de l état, la multiplication de la concurrence et bien sûr la course à l audience, dans un souci toujours plus grand de rentabilité, ont eu l effet pervers de limiter prise de risque et originalité des contenus. L offre de programme ne se renouvelle plus, et les chaînes généralistes sont non seulement en perte d audience, mais aussi et surtout, d identité. À cela s ajoute une crise de confiance du téléspectateur, de moins en moins fidèle à une chaîne en particulier et perpétuellement en attente d autres programmes. 40 % de parts de marché pour TF au début des années 990, pour à peine 32 % aujourd hui chiffres Mediamat 90

5 Évolution d un média H. Fihey-Jaud Les avancées technologiques, l arrivée du numérique et de l Internet, accentuent le phénomène, en donnant la possibilité d une offre alternative toujours grandissante et en accélérant la segmentation des publics : on évolue ainsi d un modèle broadcast (un contenu pour le plus grand nombre) vers un modèle narrowcast, voire webcast (un contenu hypersegmenté). L autre crise subie par le média est d ordre économique, puisque la logique industrielle se substitue, rapidement, à la logique marchande. Les mutations technologiques aidant, de grands groupes internationaux se constituent qui souhaitent mettre en œuvre le principe de convergence des supports en garantissant leur alimentation en contenus (offre de programmes). À cet effet, les chaînes de télévision sont peu à peu absorbées par ces groupes selon des modèles d intégration et de globalisation à l échelle planétaire. Il n est qu à citer, pour la France, les exemples de Canal + avec Vivendi-Universal, ou de M6 avec Bertelsman. On parle désormais d industrie des contenus 2, et l enjeu est de taille qui consiste à proposer les meilleurs contenus sur les plus de supports possibles. Ainsi, si les chaînes généralistes continuent de drainer le plus grand nombre de téléspectateurs, il n est plus question pour elles de perpétuer le modèle existant. Toutes cherchent à intégrer ces nouvelles donnes et la lutte se fait de plus en plus rude. Si les chaînes thématiques ont encore du mal à s imposer et à subsister économiquement, il semble probable que toutes les chaînes généralistes ne pourront continuer d exister sous leur forme actuelle. Car la télévision se pense autrement, à l intersection de plusieurs supports et dans une logique internationale. À ce titre, les web-tv constituent un exemple intéressant à observer. Modèle émergent, rapidement apparu durant ces dernières années et aujourd hui quasi disparu (essentiellement pour des raisons techniques et financières), ces web-tv ont révélé de nouveaux principes d émission et de réception. 2 Pierre Musso, «La fusion des compteurs et des prototypes». Dossiers de l audiovisuel. Nº 94 (novembre décembre). Bernard Miège, Les industries du contenu face à l ordre informationnel. Grenoble : PUG. 9

6 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 Des origines (années 930) aux années 980 Des années 980 à aujourd hui Aujourd hui : émergence d une Première génération Deuxième génération Troisième génération? Origine Intermédialité, entre la radio et le cinéma Déréglementation des années 980, privatisation de TF et arrivée des chaînes commerciales Mutations technologiques (numérique et Internet) et économiques (groupes multimédias). Nouvelle situation d intermédialité Caractéristiques Hertzien Télévision généraliste Offre circonscrite Hertzien, câble, satellite. Généraliste, thématique Multiplication de l offre Hertzien, câble, satellite. Développement du numérique et d Internet Généraliste, thématique, hyperthématique Abondance de l offre Type du modèle Modèle étatique, télévision généraliste Logique de service public Modèle concurrentiel, prédominance de la télévision généraliste et émergence des thématiques Logique commerciale Modèle hybride, de convergence (multiplication des supports) Logique industrielle d internationalisation Évolution du modèle télévisuel 2. Observation d un nouveau modèle télévisuel. Exemple de télévision émergente : les web-tv Concernant le principe d émission tout d abord, sur une web-tv, il n est plus question de grille de programmes, mais d une offre de programmes en stock ou en direct, consultables à la demande. On peut parler ici d abolition du principe de programmation, puisque : le rendez-vous n est plus l élément constitutif de ces chaînes, la compatibilité avec les programmes environnants n a plus lieu d être et que selon le principe de consultation à la demande, il n existe plus de logique de flux 92

7 Évolution d un média H. Fihey-Jaud enfin, la notion de grand public disparaît au profit de celle de segments de publics. Il n est plus question ici de rencontres, mais bien de trajectoires individuelles. On inaugure ainsi un nouveau mode d accès aux images : on passe d une économie de l offre à une économie de la demande. Ce n est plus le diffuseur qui impose (par le principe de programmation), mais l internaute-téléspectateur qui navigue comme il souhaite, qui choisit ce qu il veut regarder et quand. La notion de stock représente ainsi le particularisme essentiel des web-tv, qui n est pas sans perturber le principe du direct : dans le cas de la web-tv, tout direct est immédiatement archivé après diffusion et consultable en différé. Ce direct, qui représentait la «forme vivante» de la télévision, ce qui «fait événement», n est plus désormais qu une forme en devenir, un direct qui ne disparaît plus, consultable à l infini. Il n est plus question de «rendez-vous» ou de «rassemblement» devant les mêmes images, au même moment. Car si les web-tv ont très vite compris qu il était pourtant nécessaire de conserver une forme de direct, pour donner corps à leurs chaînes et entretenir cette notion de «partage», de «co-inscription dans l espace» définie par Jacques Derrida, c est bien la notion de stock et de différé qui marque toute la différence. Une offre nouvelle de contenu voit ainsi le jour, qui privilégie la consommation à la demande et donc la segmentation (voire l hypersegmentation) des publics, en s appuyant sur un environnement nouveau, le multimédia. L écriture hypertextuelle des contenus constitue la nouvelle forme à privilégier. Les nouveaux contenus se pensent et s organisent donc autour d une programmation à la demande. Concernant le principe de réception ensuite, c est désormais l internaute-téléspectateur qui compose sa propre grille, sa propre programmation, à partir de l offre qui lui est proposée, de programmes en direct ou en stock/différé. L internaute-téléspectateur est désormais plus libre : libre de se connecter, libre de choisir le programme qu il souhaite regarder, au moment qui lui convient, libre de naviguer et d intervenir au sein du programme. Ce qui n est pas sans créer de nouveaux usages dans le principe de réception. Jacques Derrida et Bernard Stiegler, 996 : 48. Échographies de la télévision. Paris : Galilée. 93

8 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 Cinq niveaux de participation s offrent à l internaute-téléspectateur : il peut choisir son moment de «réception», il n est plus conditionné par un temps de «diffusion», même dans le cas du direct, qui s offre ensuite en différé il peut construire sa propre grille de programmes il peut intervenir sur le programme par le biais de «chats», ou par le courrier électronique il peut accéder à des données associées et naviguer dans le programme (touches d avance et de recul rapide) mais surtout, il peut sélectionner ce programme, ce qui implique avant tout un choix, parmi une offre toujours plus considérable. Le téléspectateur-internaute n est plus un simple téléspectateur, qui se contente de recevoir les images diffusées. Il est sans cesse sollicité, invité à sélectionner, décider, choisir, intervenir, chercher. Cela implique qu il ait acquis une certaine maîtrise de l univers multimédia en général, et qu il soit capable d exercer la faculté sélective, au risque de se perdre dans un dédale inaccessible, dans une rhétorique incompréhensible. L observation du fonctionnement d une web-tv montre qu il existe une forme de télévision émergente, qu un nouveau mode de communication télévisuelle est en train d apparaître, qui répond à des impératifs totalement nouveaux, de programmation, d offre de programmes en général et de réception en particulier. Modèle traditionnel Hégémonie de la programmation Principe du flux Télévision de l offre Modèle broadcast (offre généraliste) Rhétorique uni-média et linéaire Interaction limitée (télécommande, enregistrement) Modèle émergent Délinéarisation de l offre Principe du stock, archivage Télévision de la demande Modèle narrowcast, ou webcast (offre segmentée) Rhétorique pluri-média et hyper-textuelle Interactivité (navigation, interaction sur le programme) Les spécificités d une web-tv 94

9 Évolution d un média H. Fihey-Jaud 3. Un nouvel espace télévisuel. De l émission à la réception, émergence d une troisième génération de télévision Un nouveau modèle télévisuel : intermédialité et affirmation du média Les mutations des dernières années, les multiples transformations, technologiques, financières et culturelles en cours, ont donc profondément modifié l espace télévisuel. Désinvestissement accéléré de l État et des pouvoirs publics, capitalisation accrue, logique industrielle d intégration et d internationalisation, remodèlent définitivement le média télévisuel, tant en terme de production, de diffusion, que de réception. Pour reprendre l expression de Rémy Le Champion et Benoît Danard, il n est définitivement plus question de télévision de pénurie, mais bien de télévision d abondance (quantitativement cela s entend). L offre de contenus évolue, de nouveaux services apparaissent, la manière de consommer ces images se transforme. La convergence en tant que multiplication des supports de réception voit progressivement le jour et tend à s imposer comme vérité pour demain. Le modèle des télévisions généralistes semble avoir vécu même s il reste dominant. On pense aujourd hui télévision interactive : la conception et la réception des contenus peuvent être désormais envisagés sous cet angle. Un nouveau modèle est donc en train de naître, qu on appelle ici troisième génération de télévision. Car c est bien d évolution générationnelle qu il s agit et non de rupture. La situation actuelle du média, correspond à une transformation, à une nouvelle naissance, mais pas, loin s en faut, à une disparition programmée. C est bien de passage dont on parle. Internet et les nouvelles technologies perturbent et redéfinissent l espace médiatique télévisuel. La télévision se trouve à nouveau à «la croisée des chemins», confrontée à ces autres médias que sont l Internet et le téléphone. Si la télévision est née d une intermédialité, il semble qu aujourd hui elle soit à nouveau confrontée à cette situation. Rémy Le Champion, Thierry Danard, op. cit. 95

10 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 Ici, la notion d intermédialité est double. Elle représente à la fois : «la croisée du même et de l autre» 9, c est-à-dire une évolution, un passage d une forme à une autre, mais aussi la convergence, la croisée des supports, «la croisée du nouveau et de l ancien» Avec la première notion d intermédialité «la croisée du même et de l autre», la troisième génération de télévision s inscrirait dans le processus de double naissance médiatique décrit par André Gaudreault et Philippe Marion 2. Cette troisième génération de télévision correspondrait ainsi à une naissance différentielle, d intermédialité négociée. La deuxième génération de télévision a marqué la personnalité du média, «son autonomisation identitaire». Selon les auteurs, l intermédialité est toujours présente, mais maîtrisée, car le média «négocie de manière propre, en interaction avec son propre potentiel». Aujourd hui donc, la télévision entre dans «sa troisième époque» en tentant d affirmer ses spécificités et de négocier avec l apparition de nouveaux médias. Deuxième notion d intermédialité «la croisée du nouveau et de l ancien», le nouvel espace télévisuel se pense alors en terme de convergence et avant tout d interpénétration des médias, tant aux niveaux de l écriture, de la production que de la diffusion. L exemple des contenus proposés sur les web-tv sont des exemples de cette convergence. Désormais, l écriture n est plus linéaire, l espace télévisuel ne se définit plus par le simple principe de diffusion d images, mais par l interconnexion et la complémentarité avec d autres médias (son, écriture, iconographie), dans un contexte d hypertextualité. Le croisement se situe aussi au niveau de l interconnexion de différents médias comme supports de diffusion. Le premier exemple de ce type en France reste à ce jour l émission Loft Story (200), qui fut diffusée à la fois sur la chaîne hertzienne M6, sur TPS, sur Internet, mais aussi sur un support presse, sur une radio et plus directement par le téléphone. La notion d intermédialité semble donc au cœur de la redéfinition de l espace télévisuel. Mais c est toujours de télévision dont on parle : il est toujours question de public, de choix de programmes, de créer l événement, de faire parler. La télévision conserve ses fonctions, qu elle s adresse au plus grand nombre ou à quelques individus en particulier, qu elle s écrive linéairement ou non. Pourtant, ce moment d intermédialité implique un 2 Bernard Miège, «La croisée des médias». Sociétés et représentations. CREDHESS. Nº 9. André Gaudreault et Philippe Marion, Un média naît toujours deux fois, La croisée des médias. CREDHESS. Nº 9. 96

11 Évolution d un média H. Fihey-Jaud modèle nouveau, tant en terme d offre de contenus que de réception par les téléspectateurs. Nouvel espace télévisuel et contenu L offre de contenus se modifie progressivement. Pour reprendre l analyse de Bernard Miège concernant l industrie des contenus, si historiquement le «modèle éditorial» apparaît le premier (avec l édition, la presse ou le cinéma), l arrivée des radios, puis des télévisions commerciales ont rapidement nécessité une autre organisation de cette industrie des contenus, «le modèle de flot». Patrice Flichy 2 rappelle à cet effet que «la culture de flot est constituée de produits caractérisé par la continuité et l amplitude de leur diffusion : ceci implique que chaque jour de nouveaux produits rendent obsolètes ceux de la veille». Progressivement donc, les ressources d origine commerciale ont nécessité une autre organisation des programmes, «rendant inévitable l adoption des règles de la programmation». Si donc le «modèle de flot» caractérise la télévision jusqu à nos jours, force est de constater que s installe peu à peu aujourd hui, une juxtaposition de celui-ci avec «le modèle éditorial», favorisé à la fois par l avancée des technologies permettant la consultation à la demande et la disparition progressive du principe de programmation. On évolue ainsi vers une bipolarisation et une transnationalisation de l offre. La bipolarisation de l offre tout d abord, caractérisée par la juxtaposition à la fois d une offre «basique», alimentée par le flux (émissions de talk-show, variétés, information ) et d une offre «premium», qui constitue la valeur ajoutée et qui concerne essentiellement le cinéma, le sport, mais aussi progressivement la fiction de qualité. Cette bipolarisation est clairement identifiée sur les bouquets numériques et de plus en plus évidente dans l organisation des chaînes généralistes, qui tentent d affirmer leur originalité et leur identité sur le «basic» et qui fédèrent grâce au «premium». La transnationalisation de cette offre ensuite, qui répond à la logique industrielle et qui a pour objectif de construire des formats destinés à l international, au risque croissant d une homogénéisation, qui marque 2 Bernard Miège, Les industries du contenu face à l ordre informationnel. Grenoble : PUG. Patrice Flichy, 980. Les industries de l imaginaire. Pour une analyse des médias. Grenoble : PUG. 97

12 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 l arrivée «d une culture globale», «faisant la chasse aux universaux culturels». L innovation, l invention de contenus pour demain, nouveaux et originaux, restent donc à venir. L exemple des web-tv a montré peu d innovation dans les programmes proposés. Pourtant, ce programme de demain se pense nécessairement en tenant compte des technologies numériques et des possibilités multimédias ou hypertextuelles qu elles permettent. «Il s agit d une réorientation majeure pour les auteurs qui devront, non plus sélectionner des matériaux pour servir un propos unique dans un format délimité, mais construire des scripts exploitant les ressources documentaires rassemblées, grâce aux logiciels idoines disponibles». 2 Ces nouveaux contenus s écriront donc à la fois pour un public collectif et pour un public individuel, redessinant ainsi les modes de consommation de la télévision. Évolution de la réception : vers l interacteur? Car désormais, le téléspectateur se meut dans un dédale de programmes, qui lui imposent avant tout de sélectionner. Et cette notion de sélection n est pas sans poser problème. Certes, l arrivée prochaine de navigateurs et autres moteurs de recherche permettant ou du moins aidant à cette sélection, peut rassurer. Pourtant, cette notion de sélection implique forcément celle de discrimination, tous n étant pas capables de la même manière de pratiquer cette sélection, qui nécessite un certain niveau culturel et une capacité à décider. Par ailleurs, tous n auront pas accès à cette multiplication de l offre et des supports, pour cause de revenus insuffisants. Mais cette idée de sélection n est pas la seule conséquence de l abondance de l offre et des supports de diffusion. Le risque d externalisation de la mémoire et donc d une certaine modélisation du savoir existe. On entend par là, compte tenu de l impossibilité croissante pour la mémoire humaine d intégrer la masse d informations potentiellement délivrée, une place de plus en plus importante accordée à la mémoire externe, c est-à-dire aux informations «stockées» et consultables à la demande. 2 Armand Mattelart, «La globalisation : les réseaux de l économie postnationale». Dossiers de l audiovisuel. Nº 94. Paris : nov. déc. 2000, p. 20 Jean-Louis Weissberg, 999 : 69. Présence à distance, Paris : L Harmattan. 98

13 Évolution d un média H. Fihey-Jaud Si Jacques Derrida a le premier évoqué cette évolution, due aux avancées technologiques permises par le numérique et à l abondance de l offre, beaucoup de chercheurs rappellent aujourd hui les implications de ce phénomène. Pour certains, comme Pierre Lévy, c est un formidable moyen qui est donné à chacun, de toucher à l infini et par là même à «l universel sans totalité». 2 Pour d autres, au contraire, comme Armand Mattelart, le risque existe, d «une modélisation du savoir par une société hégémonique qui risque de pratiquer le découpage sélectif à l égard de sa propre mémoire sélective». 3 Pourtant, une des conséquences positives de ces mutations reste sans conteste la participation accrue du téléspectateur. Et s il devient actif, c est aussi grâce aux possibilités d interactivités qui lui sont de plus en plus offertes. On parle ainsi de naissance de l interacteur, 4 ce téléspectateur multi-supports de demain, qui pourrait à la fois être émetteur et récepteur, actif et passif, «cet usager d un système faisant converger les pratiques télévisuelles de type grand public et les pratiques interactives des nouveaux réseaux de communication assistées par ordinateur». Les auteurs rappellent cependant que ce rôle d interacteur reste aujourd hui encore largement assujetti à l espace de diffusion, car les producteurs et les professionnels des programmes en général (ceux qui pensent ces programmes) le maintiennent «dans les limites d une interactivité programmée». La télévision de demain s oriente malgré tout vers ce type de réception de la télévision, qui permet une participation accrue du téléspectateur, capable d exercer ce pouvoir Jacques Derrida, op. cit. Pierre Lévy, 997. Cyberculture. Paris : Odile Jacob. Armand Mattelart, 996 : 2. La mondialisation de la communication, Que saisje? Paris : PUF. Thierry Bardini, Serge Proulx, Danielle Bélanger, 2000 : 6. «Des nouvelles de l interacteur : phénomènes de convergence entre la télévision et Internet». Société et représentations. CREDHESS. Nº 9. 99

14 MEI «Médiation et information», nº 6, 2002 L espace L offre, les contenus Le public, la réception Situation d intermédialité Passage et renaissance Convergence et interpénétration des médias Coexistence du modèle de flot et du modèle éditorial Situation d abondance et de convergence Affirmation du média Maintien de la structure Maintien du lien social Bipolarisation de l offre (offre basique, offre premium) Transnationalisation de l offre (logique industrielle, risque d homogénéisation) Sélectionner Déléguer Individualiser Mutation de l offre (fin des intermédiaires, écriture multimédia et hypertextuelle) Primauté de l interactivité et naissance de l interacteur La troisième génération de télévision Le média télévisuel est donc en pleines mutations, à la fois économiques, technologiques, mais aussi conceptuelles, puisque les conditions d émission et de réception sont bouleversées. La troisième génération de télévision naît donc d une intermédialité nouvelle, qui tend à affirmer, ou confirmer un média toujours en devenir, aujourd hui à la croisée des chemins vers d autres propositions de contenus, mais aussi et surtout vers d autres conditions de réception. L usage de la télévision est, dès aujourd hui, multiple et polysémique : l interacteur en devenir reste à étudier, à observer. 200

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