Recueil de textes. Le modèle de la fiche de lecture Exemple de fiche de lecture

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1 Introduction à la méthodologie et au cursus universitaires & Présentation des méthodes des sciences sociales Nicolas Jounin Mardi, 12-18h Recueil de textes Le modèle de la fiche de lecture Exemple de fiche de lecture Textes : I. Les inégalités sociales et la ville II. Enquêter sur les riches III. Dynamiques d un quartier bourgeois IV. Sociabilité et militantisme bourgeois V. La mode, le luxe et les classes sociales

2 Le modèle de la fiche de lecture (pour ce cours) Chaque fiche de lecture devra comporter quatre parties, répondant à quatre questions : 1) De quoi parle l auteur? (= Quel est le sujet, le thème principal?) 2) Que dit l auteur à propos de ce dont il parle? (= Quel est son propos sur le sujet? Quelle est sa thèse?) 3) Comment l auteur défend-il ce qu il dit? (Sur quoi se repose-t-il pour développer sa thèse?) Quels sont ses arguments? Sur quel type d enquête, quels matériaux (entretiens, observations, questionnaires ) se repose-t-il? (Attention : tous les auteurs étudiés n ont pas forcément réalisé d enquête, ou bien l enquête réalisée n est pas apparente dans l extrait étudié ; dans ces cas-là, il faut préciser dans la fiche de lecture que le matériau empirique n apparaît pas.) 4) Qu en pensez-vous? Êtes-vous d accord avec ce que défend l auteur? Si oui/non, pourquoi? Quelles nouvelles questions cela vous pose-t-il? Quelles pistes de recherche, quelles méthodes d enquête cela vous inspire-t-il pour le cas du Triangle d or? Vocabulaire Dans les textes que vous allez lire, vous ne connaîtrez pas certains mots. Quand vous tombez sur un terme dont vous ne saisissez pas le sens, il ne faut pas le laisser de côté, mais faire une recherche pour savoir ce qu'il veut dire. Le dictionnaire est votre outil du début à la fin de vos études (et audelà), comme il l'est encore et toujours pour vos enseignants. Si, après avoir cherché dans le dictionnaire, vous ne comprenez toujours pas le sens de ce mot, du moins dans le contexte, faites-le savoir sur votre fiche de lecture afin que je puisse vous l'expliquer. Vous pouvez également le demander directement en cours.

3 Un exemple de fiche de lecture PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris, Seuil, 2007, pp «Le boulevard périphérique, autoroute urbaine entourant Paris, constitue une barrière visuelle, sonore et matérielle qui conforte l opposition entre Paris et sa banlieue. Sur ses 35,5 kilomètres, construits entre 1956 et 1973, circulent chaque jour plus de un million de véhicules. Mais selon que l on est riche ou pauvre le périphérique change de physionomie. Au nord et à l est il a un air rébarbatif au point que l on cherche avant tout à le fuir. Il tranche à vif dans le tissu urbain, ayant repris le tracé des fortifications élevées dans les années Bruyant, malodorant, obstacle infranchissable, sinon par les passages peu engageants des anciennes portes de la ville, datant de l époque où elle était enfermée dans ses remparts, il vient parachever l accumulation de cités d HBM ou d HLM, de stades, de gymnases, de casernes, de lycées, d entrepôts de la voirie parisienne, de déchetteries, de parkings de la fourrière, qui, établis à l emplacement des bastions et des murailles militaires, continuent, de marquer la séparation de la capitale d avec son pays. ( ) Mais, à l ouest, à partir de la porte d Asnières, le paysage change. Apaisé, en tranchée, enterré, le périphérique se fait discret. On le traverse sans en prendre conscience. (...) Les débats ont été ardents pour ménager le confort des Neuilléens. Ainsi entre Bernard Lafay, conseiller municipal du 17è arrondissement, et Achille Peretti, maire de Neuilly. Le premier défendait un parcours du boulevard périphérique qui lui aurait fait longer la Seine à Neuilly où il aurait emprunté le boulevard Koenig. Achille Peretti était en opposition totale avec un tracé qui mettait en danger les quartiers résidentiels de sa localité (ParisPresse, 11 mars 1965). Son idéal, qui est devenu la réalité, était de préserver à la fois sa ville et le bois de Boulogne en réalisant le périphérique en souterrain. Le conseiller du 17è en objectait le coût exorbitant en raison de la nature du sol, argileux et sablonneux dans la traversée du bois, et des frais de fonctionnement d une telle infrastructure qui doit être généreusement éclairée et ventilée en permanence. C est pourtant la solution qui fut retenue, certainement la plus agréable pour tous les riverains potentiels de cette autoroute urbaine à ce point de son parcours. ( ) Le boulevard périphérique est exemplaire de l hypocrisie de l égalitarisme républicain. Le discours et les premières impressions plaident pour une autoroute urbaine qui fait le tour de Paris dans la plus grande indifférence quant aux quartiers traversés, ou plutôt effleurés. Mais un examen plus attentif montre que ce boulevard aérien disparaît sous terre à l ouest, passant en quelque sorte par la porte de service. Au nord et à l est, il en prend à son aise et permet de jeter un regard indiscret sur les immeubles qu il serre de près. ( ) [A l ouest] Aussi modeste que le métro, lorsqu il n est pas aérien, le périphérique assure donc en catimini et en sous-sol un trafic intense. Et cette discrétion permet un face-à-face consensuel entre des voisins, Neuilléens et Parisiens, qui se connaissent et s estiment, habitant un arrondissement chic et une banlieue attrayante. Les portes qui exigent de passer sous le périphérique et les implantations diverses qui dissuadent toute promenade à l est deviennent plaisantes à l ouest. La porte Maillot est devenue une véritable place avec en son centre un espace vert, accessible par des souterrains, qui offre toute quiétude au promeneur. L expédition vaut la peine d être tentée : rien à voir avec la porte de la Chapelle, on est ici à l air libre, la circulation passe en tranchée et en souterrains. Le trafic est d une intensité comparable à celui de l échangeur de la Chapelle : il vient de l Etoile, ou de la Défense, et le croisement entre cet axe et le boulevard périphérique ouest n a rien à envier à celui du périphérique et de l autoroute du Nord. Mais, dans le 16è arrondissement, on a tout simplement escamoté un échangeur qui est plus vaste que la place de l Etoile. De cet espace vert, certes entouré par le ronflement des moteurs, la vue est imprenable sur l avenue de la Grande- Armée et l Arc de Triomphe sur sa butte. De l autre côté, le regard porte sans obstacle jusqu à la Grande Arche, après avoir parcouru l axe central de Neuilly et s être un peu attardé sur la forêt de

4 tours qui montent la garde devant la Défense. Un endroit d une ampleur rare qui fait prendre la mesure de la vision des urbanistes d autrefois qui n avaient aucune réticence devant la grandeur. Il est vrai qu ils étaient au service du roi. La ville est un lieu de sédimentation, voire de fossilisation des inégalités, qui inscrit dans sa structure et ses paysages le produit des rapports sociaux auxquels elle sert de cadre et de miroir.» De quoi parlent les auteurs? Ils parlent des inégalités urbaines et sociales à partir de l exemple du périphérique à Paris. Que défendent les auteurs à ce propos? Les inégalités sociales ont un impact sur la manière dont la ville est organisée : «La ville est un lieu de sédimentation, voire de fossilisation des inégalités, qui inscrit dans sa structure et ses paysages le produit des rapports sociaux auxquels elle sert de cadre et de miroir.» Comment démontrent-ils ce qu ils défendent? 1) Ils prennent un exemple, le périphérique. 2) D abord, ils reprennent un discours commun, pour le contester : le périphérique semble être une route uniforme qui sépare de la même manière Paris de la banlieue. 3) Mais en réalité il n a pas partout la même allure : aérien au nord et à l est, proche des habitations, il est en revanche enterré à l ouest à l approche de Neuilly-sur-Seine. Il est donc beaucoup plus gênant au nord et à l est. 4) Il construit ainsi de manières différentes la frontière entre Paris et sa banlieue : le fait que le périphérique soit aérien, qu il casse les perspectives, qu il soit difficile ou pénible (en particulier à pied) de traverser les portes établit une plus grande frontière entre Paris et sa banlieue nord et est ; tandis qu à l ouest, l enterrement du périphérique, l aménagement des portes permettent des passages plus faciles et des perspectives plus dégagées, qui donne moins aux banlieusards et aux Parisiens l impression d habiter dans des villes différentes. 5) Cette construction qui favorise l ouest parisien est coûteuse. Elle est le résultat d un lobbying intense de la part du maire de Neuilly dans les années 1960, qui a été entendu par l Etat. C est parce qu il s agit d une population privilégiée que l Etat a accepté ces aménagements, qui ont en retour contribué à favoriser cette population (par exemple en valorisant leur patrimoine immobilier, tandis que les immeubles près du périphérique au nord et à l est étaient affectés par sa construction). C est par ailleurs un investissement très lourd, qui engage pour des décennies, et donc inscrit durablement dans le paysage urbain le choix de favoriser telle ou telle catégorie de population : c est en ce sens que l on peut parler de la ville comme lieu de sédimentation des inégalités. Qu en pensez-vous? Là c est libre

5 I. Les inégalités sociales et la ville

6 LANDAIS Camille, PIKETTY Thomas, SAEZ Emmanuel, Pour une révolution fiscale. Un impôt sur le revenu pour le XXIè siècle, Paris, Seuil, «La République des idées», 2011, pp «Pour résumer, chaque adulte, dans la France d aujourd hui, dispose d un revenu moyen avant impôt de euros par an (2800 euros par mois) et possède un patrimoine moyen de euros, soit l équivalent de près de six années de revenu moyen. En 2010, ce patrimoine total se décompose en deux parties presque parfaitement égales : d une part, le logement (valeur des résidences principales et secondaires, nette des dettes) et, d autre part, les actifs financiers et professionnels (qui représentent grosso modo la valeur des entreprises). (...) En raison de la crise financière, la fortune des Français a très légèrement baissé depuis 2008, où elle atteignait 9500 milliards d euros ( euros par adulte). Mais si l on remet ces chiffres en perspective, on se rend compte que les patrimoines ne se sont jamais aussi bien portés depuis un siècle. Le patrimoine privé représente actuellement l équivalent de près de six années de revenu national, contre moins de quatre années dans les années 1980, et moins de trois années dans les années Il faut remonter à la Belle Epoque ( ) pour retrouver une telle prospérité des fortunes françaises, avec des patrimoines privés atteignant l équivalent de six, voire sept années de revenu national. Ce lent phénomène de reconstitution des fortunes est un processus historique fondamental et complexe, mêlant des aspects économiques, politiques, boursiers, militaires, sociaux, que nous avons analysés par ailleurs, et qui ne peut être examiné ici de façon détaillée. Le point important qui nous intéresse ici est que nous sommes dans une période historique où les patrimoines (et les revenus qui en sont issus) se portent très bien et ont beaucoup progressé ces dernières décennies, alors que la production et les revenus du travail croissent à un rythme relativement faible. ( ) Dans la France de 2010, le patrimoine moyen de euros par adulte dissimule des disparités considérables. Pour des millions de personnes locataires de leur logement (ou propriétaires lourdement endettés, avec un actif net à peine positif), le patrimoine se résume souvent à quelques milliers d euros : au mieux deux ou trois mois de salaire d avance sur un compte bancaire ou un livret d épargne et non pas plusieurs années de revenus. De fait la répartition des patrimoines actuellement en vigueur en France ( ) a la forme suivante. Les 50% des Français les plus pauvres en patrimoine, soit 25 millions de personnes sur une population adulte totale de 50 millions, possèdent en moyenne euros de fortune. Collectivement, ils détiennent à peine 4% du patrimoine total. Inversement, les 10% des Français les plus riches en patrimoine (5 millions de personnes) possèdent en moyenne plus de 1,1 million d euros de fortune. Collectivement, ils détiennent 62% du patrimoine total. Entre ces deux groupes, les 40% du milieu (20 millions de personnes) possèdent en moyenne euros et détiennent 34% du patrimoine total. Pour fixer les idées, ces trois groupes sociaux peuvent être désignés comme les pauvres, les classes moyennes et les riches. Ce type de répartition des patrimoines moins de 5% pour les pauvres, environ 30% à 35 % pour les classes moyennes, plus de 60% pour les riches se retrouve dans la plupart des pays européens. Aux Etats-Unis, la concentration des fortunes est plus extrême encore. Dans tous les pays, et à toutes les époques pour lesquelles nous disposons de données, les pauvres possèdent toujours moins de 10% du patrimoine total, les riches plus de 50%.

7 Il y a un siècle, vers , la part du décile supérieur était encore plus élevée : elle dépassait 90% du patrimoine total. Autrement dit, les 10% les plus riches détenaient la quasi-totalité du capital : il n existait pas de classe moyenne, dans le sens où les 40% du milieu étaient presque aussi pauvres que les 50% du bas. Ne nous y trompons pas : l émergence d une classe moyenne patrimoniale au cours du XXè siècle, c'est-à-dire l émergence d un large groupe social ne possédant pas énormément individuellement (avec euros de patrimoine, on n est plus pauvre, sans être vraiment riche), mais assez nombreux pour posséder collectivement un tiers du patrimoine national, constitue sans nul doute un développement historique majeur, aux conséquences sociales et politiques considérables. Il reste que les 10% les plus riches possèdent toujours près de deux tiers du patrimoine national (et les quatre cinquièmes du patrimoine financier) et que les 50% les plus pauvres n ont jamais rien possédé. Aujourd'hui comme hier, le patrimoine est très concentré.»

8 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Sociologie de Paris, Paris, La Découverte, 2004/2008, pp «La spirale des vingt arrondissements semble mimer la centralité du pouvoir. On les parcourt du 1er au 20è en suivant une ligne continue qui s éloigne du cœur de la capitale. La numérotation part des vieux quartiers centraux de la rive droite, des anciennes Halles et de l Hôtel de Ville (1er au 4è arrondissement). On passe sur la rive gauche avec la Sorbonne, le Quartier latin, Saint-Germain-des-Prés (5è et 6è). Le 7è arrondissement, c est le faubourg Saint- Germain, un quartier qui fut périphérique, gagné à partir du XVIIè siècle sur des terres maraîchères et conventuelles. Créé pour l aristocratie, il devint, après la Révolution, celui de la démocratie : on y trouve l Assemblée nationale et de nombreux ministères. On passe rive droite par le 8è arrondissement, celui du faubourg Saint-Honoré et des Champs-Elysées. Quartier du pouvoir politique encore avec le palais présidentiel et le ministère de l Intérieur, mais aussi quartier des affaires et de l argent, qui avait son centre autrefois dans le 9è. Avec les 10è et 11è on atteint les anciens quartiers populaires et industrieux, aujourd'hui en voie d embourgeoisement. Du 12è au 20è, les arrondissements périphériques sont composés de quartiers résidentiels. Ils commencent par une petite bourgeoisie intellectuelle au sud, se poursuivent par la haute société des quartiers chics à l ouest et se terminent par les plus grandes concentrations de logements sociaux de la capitale au nord-est. Sans être en mesure de situer immédiatement tous les arrondissement les uns par rapport aux autres, les Parisiens les identifient par leur numéro, évocateur d un milieu social, de monuments, d activités. Tout Parisien construit sa représentation de la capitale sur la base du découpage en arrondissements. Il en maîtrise la symbolique sociale : résider dans le 7è ou le 19è n a pas le même sens. Habiter un beau quartier ou un quartier populaire, cela vous marque déjà socialement. C est aussi le cas pour les commerces et les sociétés : on n imagine pas un grand couturier boulevard Barbès. Ni une boucherie hallal avenue Montaigne. La symbolique de la centralité parisienne est redoublée par le système de numérotation des immeubles mis en place en 1905 : pour les rues perpendiculaires à la Seine, les numéros commencent depuis le fleuve, c'est-à-dire depuis le centre. Les lignes de division de la société se superposent à celles de la ville, la société structurant la ville à son image. Les grands bourgeois ont créé sur les terres maraîchères de l Ouest parisien de beaux quartiers aux larges avenues et aux immeubles richement décorés. Ces formes urbaines cristallisent, objectivent et renforcent la position dominante de ceux pour qui sont bâties ces demeures. De même que les modestes immeubles de rapport des quartiers périphériques du nord et de l est de Paris expriment, par l absence de décoration des façades, par l exiguïté des logements et l étroitesse des rues, la position dominée de ceux qui y ont à vivre.»

9 II. Enquêter sur les riches

10 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Voyage en grande bourgeoisie, Paris, PUF, Quadrige, 1997, pp «La ville oppose ses beaux quartiers aux banlieues populaires. Les contrastes sont suffisamment marqués, dans la région Ile-de-France, pour qu on puisse, de Neuilly à Aubervilliers, en parcourir les rues comme on irait des dirigeants de sociétés aux ouvriers spécialisés, des inspecteurs des Finances aux petits employés. Parcours initiatique qui, à travers le symbolisme pléthorique de la rue, apprend à démêler le langage des pierres, des vitrines, des attitudes corporelles, des accents, de tout ce qui, en passant le plus souvent inaperçu, ne cesse pourtant de proclamer les différences et les inégalités. Aussi n est-il pas indifférent d habiter là plutôt qu ailleurs. On peut alors traiter la ville comme l un des paramètres de la définition complète de la position sociale. Il n y a pas de réussite sociale digne de ce nom qui ne s accompagne d une résidence qui l exprime et la manifeste. La ville est également un maître persévérant dans les apprentissages sociaux qui vous disent où vous êtes nés, dans la ville mais aussi dans la société, et qui vous apprennent les manières, les goûts, les espoirs ou les désespoirs qui donneront la tonalité de ce que vous avez à vivre. La ville est de la société faite chose, elle est donc diverse, contrastée, multiple et formidablement significative. Tout parle dans la rue, dans les immeubles, dans les lieux publics. Comme les agents ne peuvent se déprendre de leur hexis corporelle, qui par définition leur colle à la peau, les quartiers, les rues sont des produits involontaires de la multitude des grands et petits gestes de la vie quotidienne. Personne n échappe à la logique urbaine et ce que sont les individus, ils le doivent, pour une part, aux espaces où ils ont vécu et où ils vivent. Comment alors pourrait-on comprendre l interaction dynamique entre l espace social et l espace urbain sans prendre en compte les beaux quartiers? Si la ville est un système urbain, homologue au système social, si la ville est une cristallisation spatiale des rapports sociaux, la recherche ne saurait ignorer aucune des parties entrant dans ce système de relations. Mais ce qui est une évidence sociologique se heurte à la logique politique et administrative de la demande sociale de recherche sur la ville. D où l effet d autocensure. Il existe bien peu de travaux sur les classes privilégiées, et moins encore dans leur rapport à la ville. Grâce à des financements du Plan urbain, nous avons pu apporter notre contribution au comblement de cette lacune 1. Ainsi nous avons pu montrer que les grandes familles parisiennes de l aristocratie et de la bourgeoisie privilégient un entre-soi sans faille. Alors qu elles pourraient choisir d habiter n importe où en région Ile-de- France, puisqu elles ne subissent aucune contrainte économique, elles résident de fait dans quelques arrondissements de l ouest de Paris, le VIIè, le VIIIè, le nord du XVIè et le sud du XVIIè arrondissement, et dans quelques rares communes de l ouest résidentiel dont Neuilly constitue l archétype. Les contraintes sociologiques ne leur laissent donc aucune autre adresse possible dans le reste de l agglomération. Les raisons qui président à des choix aussi marqués tiennent à la fois à des processus agrégatifs, la recherche de l entre-soi, et à des processus de ségrégation accompagnés de stratégies explicites d évitement des autres groupes sociaux. L analyse de la ville ne saurait faire l impasse sur ces espaces privilégiés où vivent ceux à qui la fortune a souri. De la même façon qu on ne peut faire abstraction des classes dominantes dans la construction théorique de l espace social, on ne peut laisser dans l ombre leurs quartiers pour comprendre, à la fois, le système urbain et les principes d homologie qui transposent le système des relations entre les groupes sociaux à celui qui unit et divise l espace urbain.» 1 Le Plan urbain a contribué au financement de Quartiers bourgeois, quartiers d affaires et a complètement financé Grandes Fortunes. Mais pour Dans les beaux quartiers, premier ouvrage de la série, nous n avions pas obtenu de crédits.

11 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Quartiers bourgeois, quartiers d affaires, 1992, Paris, Payot, pp «Ce sont plutôt les touristes, et singulièrement les touristes fortunés, qui ont l idée de faire des rues du Triangle d or un lieu de flânerie. Et encore autant la foule se presse sur les Champs-Elysées tout proches, autant les badauds sont clairsemés sur les trottoirs de l avenue Montaigne ou de la rue François-Ier. Ce n est pas qu il n y ait rien à voir dans ces rues, contrairement à ce que la plupart des promeneurs des Champs répondent lorsqu on leur demande pourquoi, en bas de l avenue, il ne leur arrive jamais de tourner à droite, vers l Alma. Dior, Cartier, Vuitton, Nina Ricci, Jean-Louis Scherrer, le théâtre des Champs-Elysées et les ventes de la galerie Drouot, le Plaza-Athénée et ses salons valent bien le détour, pourtant, comme disent les guides touristiques. Certains s y risquent comme ce couple d instituteurs nantais en vacances à Paris qui a poussé jusqu à l avenue Montaigne pour faire les vitrines de grands couturiers dont ils ont eu connaissance par les publicités. Elle dit avoir été éblouie par les vitrines de Dior et de Chanel, entre autres. Pour autant, ils n ont pas osé franchir les portes de boutiques, la violence symbolique qu ils ont subie dans ce quartier étant telle qu ils ne se sont pas sentis autorisés à pousser la moindre porte de magasin, alors qu elle en avait tellement envie. Et cependant, comme pour tout commerce, l entrée est libre. Il n est pas nécessaire d acheter quoi que ce soit pour être autorisé à flâner entre les robes, les foulards, les sacs, les cravates, les bijoux. Il n est pas indispensable d être marchand de tableaux pour aller admirer, en passant, les toiles de Picasso, de Derain, de Renoir et de tant d autres peintres illustres, exposées régulièrement dans la galerie et les salles de ventes, que la Compagnie des commissaires-priseurs de Paris a aménagées, pour ses opérations de prestige, dans le théâtre des Champs-Elysées. On peut, sans être industriel japonais ni prince du Moyen-Orient, se promener dans les salons du Plaza-Athénée et même boire boire au bar un verre qui ne sera pas ruineux, dans l ambiance chaleureuse qu entretient le pianiste de l établissement. Or, sans avoir même la pensée d aller jusqu à de telles extrémités, c est déjà du seul fait d arpenter les trottoirs de ces artères pourtant parfaitement libres que se gardent la quai-totalité des promeneurs français ou étrangers, qui montent et descendent les Champs-Elysées par milliers, à quelques mètres de là. L intimidation fait aussi partie de la violence symbolique. Pour que cette dernière soit efficace, c'est-à-dire pour que les hiérarchies sociales soient pratiquement respectées, même si elles sont idéologiquement contestées, il faut en effet que les dominés soient intimidés par l univers des dominants. La timidité sociale est l une des armes les plus sûres du maintien de la domination et de la reproduction des hiérarchies. Même de gauche, nos instituteurs nantais ne se sentaient pas autorisés à pénétrer dans cet univers de la richesse où s accumulent toutes les formes de capitaux. Entrer chez Dior, lorsqu on n a rien à y faire, c est comme passer de l autre côté de l iconostase dans les églises orthodoxes, c est franchir la limite entre le profane et le sacré, outrepasser ses droits et ses possibilités, défier des forces qui ne sont pas à sa mesure. La démesure peut être bien plus fortement ressentie encore lorsque la position sociale est plus modeste, comme pour les jeunes filles hébergées par le foyer de jeunes travailleuses du centre Chaillot-Galliera, 28, avenue George-V. Il dépend de la paroisse de Saint-Pierre-de-Chaillot dont l église se dresse avenue Marceau, à deux pas. La prudence semble interdire aux pensionnaires de jeter ne fusse qu un regard sur des vitrines qui proposent des objets extraordinaires à des prix qui ne le sont pas moins. C est trop cher, dit l une d elles, j aurais trop peur d y laisser mon portemonnaie. Ce qui prouve qu elle avait tout même entrevu ces merveilles en passant, mais craintivement, comme un infidèle qui aurait aperçu la Kaaba. Mathilde, élève dans un lycée technique du VIè arrondissement, prend tous les jours le métro à la station George-V, ce qui l amène à passer quotidiennement devant le Carré d or. Elle ne s est jamais senti le droit ni le courage d y entrer. La pauvreté incite au réalisme. Tandis que le jeune couple d instituteurs met en avant une timidité sociale, comme si l obstacle économique n était pas rédhibitoire pour lui, les pensionnaires du foyer font valoir avant tout que les prix de ces objets précieux n appartiennent pas à l univers économique dans lequel elles vivent tant bien que mal.

12 Les jeunes filles du foyer ne se trouvent pas véritablement à leur place dans cet univers urbain qui n est pas fait pour elles. A tort ou à raison, elles ressentent le regard des autres comme désapprobateur, peut-être méprisant. Ce qui me frappe, quand on sort en jean, c est qu on a l impression que les gens se demandent : Qu est-ce qu elles font là? remarque amèrement Chantal, styliste à la recherche d un emploi. Le regard qu elle perçoit n est sans doute pas totalement imaginaire on s en rendra compte en examinant comment les habitants légitimes de ces quartiers parlent de la foule des promeneurs des Champs-Elysées. Je n envie pas les gens qui sont autour de moi, dit-elle, des fois je les plains, pour leurs manières, pour leurs contraintes à dépenser, ces personnes coincées qui veulent donner une certain image d elles-mêmes, et là je rigole! Peutêtre rit-elle un peu jaune, mais cela doit lui faire du bien quand même. Toutefois, le fait d habiter avenue George-V introduit, comme à leur corps défendant, ces jeunes filles que rien ne destinait à résider en de tels parages dans un monde auquel elles n auraient jamais eu accès autrement. Leur adresse magique provoque des : Dis donc, tu ne te fais pas chier! lorsqu elles annoncent résider entre l Alma et l Etoile. Car ce n est pas à Grigny-la-Grande Borne ou aux Quatre mille de La Courneuve qu elles risqueraient de croiser Delon, Belmondo, Depardieu ou Johnny Halliday, comme lorsqu ils viennent assister aux projections de rushes dans les salles des sociétés de production ou qu ils sortent du Fouquet s en compagnie du réalisateur et du producteur de leur prochain film. Malgré elles, malgré leur réserve, elles ne sont pas sans éprouver quelque vague fierté de côtoyer ce beau monde, comme tous ceux que la modestie de leur condition qu ils soient gardiens d immeubles, femmes de ménage ou gens de l hôtellerie, voire sociologues incline à se prévaloir d un commerce occasionnel, même involontaire, avec quelques grands.»

13 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Voyage en grande bourgeoisie, Paris, PUF, Quadrige, 1997, pp «Ayant perçu de cette manière l univers où nous allions devoir travailler, il était inévitable que nous fassions un effort pour ne pas trancher trop brutalement parmi ceux qui allaient devenir nos interlocuteurs. Cette préoccupation fut aussi la nôtre à l occasion d enquêtes dans d autres milieux sociaux où le respect de l interviewé et le souci d obtenir un entretien qui ne soit pas un tissu de banalités convenues étaient indissociables. Il en fut ainsi dans la vallée de la Meuse, dans un univers ouvrier, où il aurait été mal venu d afficher ou une décontraction trop voyante, ou une élégance choquante dans un environnement pauvre et austère, du moins sous l angle de la tenue vestimentaire 2. De même dans la recherche sur la chasse à courre, sans vouloir le moins du monde se faire passer pour des chasseurs chevronnés, il aurait été absurde de se présenter aux rendez-vous en chaussures de ville et vêtu autrement que de kaki ou de teintes sombres et peu voyantes. Dans cette attitude le souhait de ne pas compliquer les choses pour soi-même, en rendant encore plus délicat un tête-à-tête qui sera de toute façon difficile à gérer, entre aussi en ligne de compte. Mais la motivation essentielle est d abord ici de se donner les meilleures chances de recueillir un discours aussi confiant que possible. Il s agit d une certaine façon de se montrer digne d intérêt, et de convaincre du sérieux de l entreprise. Dans le cas de la grande bourgeoisie, l euphémisation des distances se doit déjà de combattre ce que la sociologie peut éveiller comme image négative dans un milieu qui est fondamentalement conservateur. Elle est une condition, sinon nécessaire, du moins favorable au bon déroulement de l entretien auprès de familles qui n apprécient guère les manquements aux convenances, fussent-elles vestimentaires. L enquête a d ailleurs bien confirmé l importance du soin accordé à la présentation de soi, qu il s agisse du vêtement ou, d une façon plus générale, de l hexis corporelle. Quand on appartient à ce groupe, on se doit en quelque sorte d avoir de la classe, autrement dit de montrer par son apparence même, par son corps, que l on fait partie d une certaine élite, de la classe dominante. Véritable carte de visite, cette présentation de soi est le résultat de toute une éducation, d une discipline du corps, qui, dans ses formes achevées, permet de montrer une élégance naturelle, modalité somatique de ce miracle social qui transforme les caractères acquis en qualités innées, alchimie essentielle à la légitimation des rapports de domination. De ce miracle le sociologue endimanché est bien incapable. Raide et emprunté dans un costume qui lui est imposé par les circonstances, il ne peut faire illusion face à un aristocrate ou un grand bourgeois aussi à l aise dans son costume croisé qu un cadre dans le survêtement de son jogging dominical. Or ces considérations vestimentaires sont loin d être négligeables du point de vue du résultat de la recherche. Si l on admet que, en situation d entretien, les réponses fournies à l enquêteur sont toujours des réponses spécifiques adaptées à l interlocuteur, aux attentes que l on a à son égard ou qu il a lui-même à l égard de la situation 3, et que cette adaptation à l interlocuteur dépend de la façon dont il est perçu, donc de son apparence, une partie des résultats de l enquête dépendront de la perception de l intervieweur par l interviewé. Ainsi certains discours sur les promeneurs des Champs-Elysées, sur la faune qu ils constituent, n auraient pas pu être tenus à des enquêteurs en blue-jeans, puisqu aussi bien le stigmate qui permettait de caractériser cette foule comme faune était justement le port de ce type de pantalon et plus généralement sa tenue négligée. Dans les propos enregistrés auprès des derniers habitants du quartier des Champs-Elysées, dans le cadre de la recherche sur la transformation des quartiers bourgeois en quartiers d affaires, la référence implicite à une certaine prestance corporelle est toujours présente parce qu elle permet de juger de la correction d une tenue et donc de l appartenance ou non au même monde. Les références au laisser-aller, sous le rapport de la dignité du maintien, qui doit s exprimer par le refus de s accroupir, d occuper une position basse, à ras de 2 Michel Pinçon, Désarrois ouvriers. Familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales, Paris, L Harmattan, coll. Logiques sociales, Liliane Kandel, Réflexions sur l usage de l entretien notamment non directif et sur les études d opinion, Epistémologie sociologique, n 13, 1972.

14 terre, apparaît dans les entretiens : Il y a des types par terre qui vendent n importe quoi... Tous ces vendeurs à la sauvette devraient partir, tous ceux qui traînent par terre, tout devrait être ramené à une certaine hauteur... On voit des mendiants partout, accroupis sous les porches. Le soir il y a plein de gens qui traînent, maintenant on voit des gens qui s assoient dix minutes par terre. Les gens ne savent plus rester debout.» La perception des hiérarchies sociales passe donc par la posture du corps et l opposition entre le bas et le haut du monde social renvoie à l opposition par terre/debout, avachi/digne. Cette sensibilité à l hexis corporelle, qui n est sans doute pas spécifique aux hautes classes, mais qui varie dans ses critères d appréciation, à elle seule interdirait, sauf à risquer de recueillir un discours parfaitement aseptisé, destiné à un auditeur dont on se méfie, de se présenter pour l entretien en ayant revêtu la panoplie de l intellectuel.»

15 III. Dynamiques d un quartier bourgeois

16 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris, Seuil, 2007, pp «Le point de vue de la famille Jacqueline de Beaumont parle volontiers de sa propriété en Bretagne près de Pont-Aven et de Moëlan-sur-Mer, car il n y que là, dit-elle que j ai pu sauver l environnement. Nous avions trois kilomètres de bord de mer, c était magnifique! Et cela attirait la convoitise de tous les promoteurs. Je n ai pas voulu de promoteurs car je sais bien qu il y a des choses plus importantes que l argent. Nous avons vendu au Conservatoire du littoral pour que ce paysage splendide soit conservé à tout jamais dans son intégralité. C était une propriété agricole qui avait été achetée vers 1870 par le grand-père de mon mari. Il y avait plusieurs fermes sur 200 hectares de terres. C était trois kilomètres de littoral, mais avec de la profondeur dans les terres. Le bord de mer était découpé par des criques et des plages dont une qui était accessible par le chemin des goémons car c est par là que les charrettes descendaient pour récolter les précieuses algues dont on fumait les terres. Le fait que la bande de terre longeant la mer soit devenue publique ne change pas grand-chose dans les loisirs balnéaires de la famille. Puisque, de toute façon, on ne pouvait pas empêcher les gens d y aller... Parce que le maire avait décidé que le littoral était d usage public. Je suis assez contente parce que personne ne pourra gâcher ce site. La propriété s étend sur un bras de mer que l on appelle la rivière de Merrien, une sorte de fjord où l on pratique l ostréiculture et qui débouche sur la pleine mer. C est superbe! De l autre côté, on trouve le port de Doëlan et ses petites maisons blanches, qui ont le plaisir d avoir la vue sur notre côte sauvage au point que les habitants de Doëlan n ont pas supporté la couverture qui protégeait notre piscine! Le grand-père de mon mari avait épousé Mademoiselle de Tréveneuc, de famille bretonne. L hiver, il chassait à courre à Hennebont, et l été il naviguait sur son bateau, le Pétrel, qu il amarrait dans notre petit port. Ses marins, le soir, en costumes de marins, servaient le dîner, pieds nus sur les parquets du château, comme ils l étaient sur le pont du bateau! Et les petites femmes de chambre étaient toutes en coiffe! Lorsque ma belle-mère est arrivée dans cette propriété en 1923, elle a eu l impression d être dans un pays étranger, dont elle ne parlait pas la langue, le breton. Le personnel ne parlait pas français, et pour aller chercher le pain, nous leur donnions un panier, en leur disant barán, barán. Vers les années cinquante, c était encore le cas. Les personnes âgées aussi parlaient très mal le français et me tutoyaient avec le plus grand respect! Nous avons eu l idée de vendre au Conservatoire du littoral après la lecture d un article dans un journal. Nous avons d ailleurs été les premiers à le faire dans les années soixante-dix. Comme nul ne peut être sûr de ses descendants, il était préférable d assurer la pérennité de ce site splendide. Cette propriété appartient aujourd'hui à mes petits-fils qui y vont beaucoup et qui l entretiennent avec passion, y ayant même ajouté un jardin japonais. Le point de vue du Conservatoire «C était en effet au tout début de la création du Conservatoire du littoral, confirme Emmanuel Lopez, qui en est aujourd'hui le directeur. Ce devait être en 1977, car la loi de création du Conservatoire date de 1975 et la mise en service effective de l établissement public de La propriété de Madame de Beaumont a été la première acquisition en Bretagne. Je me souviens d avoir tout de suite compris que cette famille avait une vision intelligente de l avenir de cette propriété. Elle conservait la partie bâtie, qu elle occupait. Cette famille estimait qu elle n était pas en mesure de contrôler la pression des voitures ou du camping sauvage. Il fallait une autorité légitime pour protéger ce site, avec un garde ayant la capacité de verbaliser. Ce qui n est pas possible ni pour des personnes privées, ni pour des associations ; l accès à la mer est perçu comme un droit, comme un bien public. Donc même un garde privé n aurait pas pu interdire tel ou tel pique-nique. Cette famille avait compris cela. Juridiquement le Conservatoire du littoral garantit la pérennité de la protection. Le terrain est

17 inaliénable, le Conservatoire ne peut pas le revendre. Ils avaient donc avec nous une garantie de pérennité avec un transfert des responsabilités sur la collectivité publique. Ce qui n est pas scandaleux, car la collectivité publique, de fait, avait pris possession de ce terrain avec une fréquentation très forte que la famille n était pas en mesure de contrôler. C était intelligent, et je garde un bon souvenir de cette opération, car le domaine était vaste. Il y avait une partie naturelle en bord de mer, de la lande et des ajoncs, de Moëlan était alors président du conseil général, on avait coordonné tout ça et on l avait fait acheter par le département. Celui-ci avait évidemment les mêmes objectifs de protection. C était le début du Conservatoire. Aujourd'hui, avec le recul, nous aurions peut-être tout repris, l espace naturel et l espace agricole. Dans ce cas-là, on était dans une négociation intéressante, parce qu amiable, avec un plus affectif. En Bretagne la structure foncière est spécifique. Ce sont quelques grandes propriétés aristocratiques, mais pour le reste le littoral a toujours été habité puisque la piraterie a été éliminée depuis longtemps, alors qu elle était encore active en Corse et en Provence, jusqu au début du XIXè siècle. En Bretagne, la structure foncière est donc très éclatée, avec pour règle de petites parcelles. Il y a par exemple 295 propriétaires pour la seule pointe du Raz. Le point de vue des sociologues Dans cette opération chacun a trouvé son compte. Les intérêts de la famille et les objectifs d intérêt général, ici représenté par le Conservatoire du littoral, étaient convergents. La volonté de contrôler les usages faits des bords de mer était commune. La transaction, dont nous ne connaissons pas le montant, s est effectuée à l amiable. Quand il n y a pas accord, on va devant le juge, précise Emmanuel Lopez. Mais dans 80% des cas, ce n est pas nécessaire. Ce sont les Domaines qui font les estimations. Si la famille de Jacqueline de Beaumont s est garantie contre toute initiative immobilière, elle s est aussi acquis la reconnaissance de tous les amoureux des rivages. Ce gain symbolique assoit la légitimité de la présence d une famille qui n est pas originaire de la région. Madame de Beaumont, avec un franc-parler teinté d humour, admet que sa famille a été gagnante dans l opération. Aujourd hui, cela ne change rien : je vais à la mer comme avant et je ne paie plus l entretien des chemins. Ceux-ci, soigneusement balisés, permettent d agréables promenades sur les hauteurs dominant l océan. Hors saison, on y croise de temps à autre un couple âgé dans un paysage de plein vent, fait de vagues, de rochers et de landes sauvages. Les résidences de la famille, disséminées sur le plateau, à l abri de haies et de portails au maniement électrifié, sont discrètes et le touriste de passage ne prendra pas conscience de leur présence. Emmanuel Lopez, au nom du Conservatoire, exprime le même objectif que la famille, dans un langage plus administratif. Ils avaient donc avec nous une garantie de pérennité avec un transfert de responsabilité sur la collectivité publique. Dans ce cas encore, le pragmatisme de la bourgeoisie a pris le dessus en privilégiant l intérêt de la famille à long terme plutôt qu à courte vue. Cette attitude correspond à une capacité de prévision acquise dans la nécessité de se projeter dans l avenir pour assurer la transmission aux générations suivantes, pour maintenir la dynastie familiale. Elle suppose aussi une capacité financière qui mette à l abri de la nécessité, de l urgence, de telle sorte que des intérêts matériels, immédiats, ne remettent pas en question des considérations à plus long terme. (...) «Les grandes familles de la noblesse et de la bourgeoisie ancienne inscrivent leur existence dans des espaces variés, mais toujours protégés. L appartement parisien bénéficie du périmètre de sauvegarde et de mise en valeur du faubourg Saint-Germain. La maison de famille dans l Oise est située à l intérieur des limites du Parc naturel régional Oise-Pays de France. Le chalet à Gstaad, en Suisse, est construit là où le règlement d urbanisme est si draconien que les nouvelles fortunes ellesmêmes hésitent à s y risquer. La maison en Bretagne, qui vient de Madame, est bien à l abri depuis que le Conservatoire du littoral a pris la responsabilité des terrains en bord de mer. Ce qui ne peut que rencontrer un consensus général. Qui, aujourd'hui, pourrait envisager de raser un hôtel particulier du faubourg Saint-Germain? Qui pourrait concevoir de réaliser une piste de karting dans la forêt d Halatte, ou d ouvrir un casino sur la pointe du Raz? L une des forces de la grande

18 bourgeoisie est d incarner l intérêt général, parce qu elle contrôle les espaces les plus précieux, parce qu elle possède les demeures, les œuvres et les ancêtres qui ont fait la richesse symbolique de la France.»

19 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique, Quartiers bourgeois, quartiers d affaires, 1992, Paris, Payot, pp. 7-9 «Les grandes familles de l aristocratie fortunée et de la bourgeoisie ancienne habitent les beaux quartiers. Mais si elles ont les moyens de choisir leur lieu de résidence, elles n en subissent pas moins la dure concurrence pour l espace et l occupation des immeubles de ces rues aux noms chargés de prestige social. Dans les grandes agglomérations et singulièrement dans celle de Paris, les dirigeants des entreprises industrielles ou bancaires, les directeurs des commerces de luxe, les États étrangers pour leurs ambassades voire autrefois les ministres à la recherche d hôtels particuliers dignes d abriter leurs services leur envient et leur ont toujours envié ces belles adresses, attribut du pouvoir parmi d autres, affirmation publique de la prééminence des positions atteintes. Lentement mais inexorablement, une lame de fond puissante tend toujours à substituer bureaux et boutiques de luxe aux demeures des princes et aux appartements des vieilles familles bourgeoises. En balayant ceux qui créèrent un quartier, sa réputation et son prestige, en ruinant ce qui en faisait la valeur urbaine incomparable, elle détruit, en s en emparant, les qualités de ces quartiers d exception. Un néologisme désigne ce processus de dégradation, celui de boulevardisation. Les Grands Boulevards, lieu d élection de la bonne société sous le Second Empire et jusqu au début du siècle, donnent l exemple même de cette dérive urbaine qui menace les quartiers les plus recherchés. L avenir des Champs-Elysées inquiète aujourd'hui les propriétaires riverains qui voient avec appréhension se préciser le mouvement de dépréciation de cette avenue autrefois si prisée. D ailleurs, ses habitants et ses commerces de luxe l ont déjà prudemment délaissée. Vitrine fallacieuse du luxe de pacotille pour les familles banlieusardes en promenade dominicale pour pour les touristes des tours operators, la plus belle avenue du monde est devenue un enfer urbain pour les descendants de ceux qui, autrefois, y avaient leur hôtel particulier. Pour les grandes entreprises, les industries du luxe et les administrations centrales, comme pour les familles de l aristocratie et de la bourgeoisie, il importe en effet d avoir une belle adresse. Ce sont d abord ces familles qui en fondent les qualités en leur donnant leurs lettre de noblesse. Le renom et le prestige de ces familles, la valeur architecturale de leur habitat et le raffinement de leur mode de vie confèrent aux beaux quartiers, comme le nom d un grand couturier aux vêtements sortant de ses ateliers, une griffe, c'est-à-dire plus qu une marque, l authentification de l appartenance à un univers hors de l ordinaire. Ici, ce sont des quartiers qui bénéficient de cette griffe spatiale, dont l appropriation devient alors enjeu de lutte sociale. Familles et affaires se trouvent mises en concurrence pour occuper un espace dont la valeur symbolique est d autant plus élevée qu il constitue l un des biens les plus rares et les plus difficilement reproductibles, donc particulièrement convoité. Résidences des familles fortunées, sièges sociaux et commerces de luxe paraissent inexorablement liés dans la dynamique de leur localisation. Colons poussés vers les terres vierges par la rapacité de nouveaux arrivants, les grandes familles paraissent ainsi beaucoup moins libres encore de la localisation de leur résidence que les déterminations sociologiques à court terme ne pouvaient le laisser entrevoir. La colonisation des hôtels particuliers de la noblesse par les ministères, dans le faubourg Saint-Germain, a commencé dès après la Révolution. Le processus s est répété tout au long des XIXè et XXè siècles avec l envahissement par le secteur tertiaire des Grands Boulevards puis des Champs-Elysées et du VIIIè arrondissement. Mais la multiplication des activités, quel que soit leur niveau de qualité, induit un certain nombre de nuisances. De plus, elle provoque une hausse vertigineuse des valeurs immobilières dans le secteur. Les deux facteurs se conjuguent pour contribuer au départ des grandes familles. La présence de plus en plus massive de salariés étrangers à la bonne société réduit puis anéantit ce qui faisait pour elle l intérêt des beaux quartiers, à savoir la certitude d y être entre soi. La cohabitation des familles privilégiées et des employés modestes, que métro et RER ramènent chaque matin de leurs banlieues lointaines, suppose un affrontement des modes de vie, des manières d être, de tout ce qui, dans le

20 comportement en apparence le plus anodin, révèle l appartenance de classe. Tandis que s estompe aux yeux des résidents bourgeois ce qui faisait naguère l attrait de ces quartiers et que se fait jour dans leur esprit l envie de les quitter, la hausse des prix immobiliers, au moins jusqu à une époque toute récente, rend les offres des marchands de biens et des promoteurs de plus en plus tentantes.»

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