George Selgin La théorie de la banque libre

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2 L A I S S E Z George Selgin La théorie de la banque libre L E S B E L L E S L E T T R E S F A I R E

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4 George Selgin Université de Géorgie La théorie de la banque libre La banque libre et l étalon-or Traduit de l'américain par Stéphanie HOTTINGUER-ANDRE (revu par François GUILLAUMAT) L A I S S E Z F A I R E L E S B E L L E S L E T T R E S

5 EDITIONS DES BELLES-LETTRES Copyright 1991 Editions des Belles-Lettres. L édition originale de cet ouvrage est parue en 1988 sous le titre : The Theory of Free Banking : Money Supply under Competitive Note Issue. Aux éditions Rowman & Littlefield, Totowa, New Jersey.

6 Etats-Unis d Amérique. _ ISBN

7 A mes parents

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10 Sommaire Préface...XIII Avant-Propos...XV PREMIERE PARTIE : MISE EN PLACE DU DECOR : Vue d ensemble...3 But et plan de l étude...4 Le contexte historique...6 L expérience américaine : Le développement d un système bancaire libre...20 La monnaie-marchandise...21 Le développement des banques...24 Transférabilité et négociabilité...26 Les avantages de la substitution fiduciaire...28 L échange de billets à titre régulier...30 Les établissements de compensation...35 Un système de banque libre parvenu à maturité...39 L équilibre à long terme...44 DEUXIEME PARTIE : LA BANQUE LIBRE ET L EQUILIBRE MONETAIRE : L expansion du crédit à demande de monnaie constante...49 La loi des réserves excédentaires...49 La loi des compensations adverses...53 La discrimination entre les différents billets...56 La production de billets monopolisée...63 Illustration L inflation australienne après : L équilibre monétaire...69 La demande de monnaie...69 Le marché de la monnaie-banques et le marché des fonds prêtables...71 Les avis d autres auteurs...74 Crédit de transfert, crédit créé et épargne forcée : Les variations dans la demande de monnaie-banques...87 Un accroissement de la demande de monnaie...87 Une baisse de la demande de monnaie : Les besoins économiques en réserves...95

11 X _ Préface La théorie de la conservation...95 Les déterminants de la demande de réserves...98 Changements uniformes dans la demande de monnaie La variabilité du multiplicateur de réserves L accroissement concerté du crédit Les banques en tant qu intermédiaires purs TROISIEME PARTIE : Banque libre contre banque centrale : Le dilemme du centralisme monétaire Le problème de l information Le problème de la quantité de monnaie à produire La faiblesse des normes de stabilisation monétaire La stabilisation des prix Le contrôle du taux d intérêt Le plein-emploi Le contrôle des agrégats monétaires La banque centrale et les billets : L offre d argent liquide La demande relative pour la monnaie manuelle L offre de liquidités dans un système de banque libre L offre de liquidité monopolisée Comment stériliser les variations de réserves Illustrations tirées de l histoire Appendice Formules de compensation de réserves : Stabilité et efficacité L injustice débiteur-créancier Les variations subites dans l offre de monnaie-marchandise Ruées et autres paniques bancaires Banque libre et efficience économique : Critiques diverses contre la liberté des banques Les idées reçues La fraude et la contrefaçon Les limites à la croissance économique et au plein emploi L offre monétaire comme monopole naturel L argument des biens publics et autres externalités La prétendue nécessité d un prêteur en dernier ressort Les raisons d opportunité...223

12 Préface _ XI 11 : La liberté des banques et la réforme monétaire Règles imposées, autorité centrale ou liberté des contrats? Une proposition pratique de réforme Conclusion Appendice Contraintes réglementaires, difficultés financières et prêteur en dernier ressort Introduction A L hypothèse de l affaiblissement financier " L insolvabilité des banques individuelles Les lois contre la création de succursales Les limites réglementaires aux activités des banques Les plafonds imposés à la rémunération des dépôts L assurance des dépôts Le prêteur en dernier ressort lui-même Le Mythe de l Effet de Contagion L aide purement contractuelle Fusions et acquisitions Le rôle du monopole d émission La demande de liquidités Un marché secondaire pour les billets La monnaie supérieure La théorie de la domination monétaire La Banque Libre à l abri des paniques Conclusion Bibliographie A Ce chapitre est issu du Cato Journal, Vol. 9, No. 2 (Automne 1989). L'auteur est maître de conférences en économie à l'université de Géorgie. Cet article a été écrit lorsqu'il était assistant en économie à l'université de Hong Kong. Il tient à remercier Thomas M. Humphrey et William A. Niskanen pour leurs commentaires.

13 XII _ Préface Index...298

14 Si nous voulons la survie de la libre entreprise et de l économie de marché (ce que même les partisans d une économie mixte semblent eux aussi souhaiter), nous n avons pas le choix : il faut remplacer le monopole actuel des hommes de l Etat sur la production de monnaie par la libre concurrence entre des banques d émission privées. Nous n avons jamais eu de monnaie dont les responsables auraient eu pour seul et exclusif souci de donner au public la monnaie qu il préfère à d autres, leurs moyens d existence mêmes dépendant de la satisfaction des attentes ainsi créées. Ce que nous devons organiser aujourd hui, c est un Mouvement pour la Banque Libre à l image du mouvement pour le libre-échange du 19 siècle, qui ferait connaître non seulement les dégâts causés par une forte inflation, dont on peut soutenir que les institutions actuelles permettraient de l éviter, mais aussi l effet inévitable et plus grave des systèmes existants, qui est de multiplier les périodes de récession. F. A. Hayek Prix Nobel d économie (1974) * * Denationalization of Money : The Argument Refined. Londres : Institute of Economic Affairs, 1978, pp

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16 Préface La plupart des économistes pensent que la monnaie ne se gère pas toute seule. C est justement l affirmation que j entends contester dans cet ouvrage. J'essayerai aussi à cette occasion d ajouter quelque renfort à ce qu on appelle les fondements microéconomiques de la théorie monétaire. Comme la plupart de ceux qui s intéressent à la banque libre aujourd'hui, c est après avoir lu le livre de F. A. Hayek Denationalization of Money (1978), que je me suis intéressé au sujet. L auteur y soutient qu'une création monétaire soumise aux lois de la libre concurrence conduit à une stabilité et à une régularisation de la monnaie bien supérieures à celles que son administration par les banques centrales permettrait jamais d obtenir. Cette affirmation allait à l encontre aussi bien des interprétations conventionnelles de l'histoire, et tout particulièrement de l'histoire américaine, que de la théorie monétaire officielle. Aiguillonné par ma découverte de Hayek, je décidai de réexaminer l histoire des institutions monétaires et bancaires aux Etats-Unis. Je me rendis compte progressivement que c est une réglementation déraisonnable, et non le défaut d une banque centrale, qui explique la plupart des imperfections -passées et présentes- de notre système monétaire. Au cours de mes recherches sur ce problème, j ai pu lire plusieurs chapitres manuscrits du livre de Lawrence White : Free Banking in Britain (1984). Un de ces chapitres montre comment, au XIXème siècle en Ecosse, un système bancaire non réglementé avait fonctionné à la perfection; une preuve supplémentaire contre l'affirmation que les systèmes bancaires non réglementés auraient toujours été des échecs. Un autre chapitre présente une courte théorie de la banque libre, expliquant comment la concurrence peut garantir un fonctionnement harmonieux du système monétaire. L'étude de White relança mon intérêt pour la liberté des banques. Elle suggérait aussi la nécessité de faire une étude plus exhaustive, plus théorique -une étude qui examinerait la banque libre comme un système aussi bien susceptible d avoir existé dans le passé que d être retenu pour l avenir. Il me fut finalement possible d'entreprendre cette recherche pour ma thèse de doctorat au département d'économie de l'université de New York. Ce livre est une version substantiellement remaniée de ladite thèse. Je dois de grands remerciements au professeur White, non seulement parce qu'il a été l inspirateur de la présente étude, mais aussi parce qu'il m'a aidé à l'achever en tant XV

17 XVI Préface que président de mon jury de thèse. J'ai aussi une grande dette intellectuelle envers Kurt Schuler, dont les recherches sur la banque libre ont permis la découverte de beaucoup de faits importants, qu'il a bien voulu généreusement partager avec moi; son enthousiasme pour ce sujet a été une source d'encouragement permanente. Et pour finir, j'aimerais remercier pour leurs apports scientifiques Richard H. Timberlake, Jr. de l'université de Géorgie; Richard Ebeling de l'université de Dallas; et les membres de mon jury de thèse : Jesse Benhabib, Clive Bull, et Jonas Prager, tous membres de l'université de New-York, et Anna J. Schwartz, du National Bureau of Economic Research. J'ai bénéficié du soutien financier de plusieurs institutions dont l'austrian Economics Program de l'université de New York, qui m'a accordé une bourse pour les trois années et demie passées dans cette université. J'aimerais tout particulièrement remercier Israel M. Kirzner pour avoir contribué de façon décisive à mon admission dans ce programme. Le Mises Institute de Auburn University m'a accordé une bourse pour l'été 1984, et je dois en remercier le Directeur de cette université, Llewellyn Rockwell Jr. Enfin, l'institute for Humane Studies de George Mason University m'a aidé à plusieurs titres, avec notamment une bourse d'été en externat accordée en 1981 et une bourse d'été d'internat en La plus grande partie du présent ouvrage a été rédigée pendant cet été-là, ainsi qu'au printemps 1985, lorsque je fus au service de cet Institut, et je suis reconnaissant à son équipe, Walter Grinder en particulier, pour avoir transformé en entreprise agréable ce qui aurait pu n être qu un pénible travail de rédaction. Sa nouvelle filiale Institute for Humane Studies (Europe) de Paris a apporté son assistance technique pour la mise au point du manuscrit de l édition française. Qu elle en soit ici remerciée *. En plus de l'aide intellectuelle et financière, j'ai aussi reçu divers soutiens de nombreuses personnes et institutions. J'aimerais en particulier remercier Karen Cash et Colleen Morretta du Center for the Study of Market Processes à George Mason University, et Mary Blackwell et Jean Berry du George Mason Word Processing Center, pour leur aide au moment de la rédaction finale de cet ouvrage; Paula Jescavage, de l'interlibrary Loan Office à la Bobst Memorial Library de l'université de New York, pour m'avoir procuré des centaines d'articles et de livres peu connus; et mon frère Peter Selgin, pour ses conseils de rédaction avisés. * IHS Europe, 35 avenue Mac-Mahon, Paris Tél Président : Jacques Garello [N.d.T.]. XVI

18 Préface XVII Pour conclure, j'aimerais remercier mes parents Paul et Pinuccia Selgin, ainsi que mes amis Mark Brady, Roy Childs, Charles Fowler, Andrea et Howie Rich, Chris Rowland et Barbra Schwartz pour m'avoir entouré et soutenu moralement, ce qui m'a permis de venir à bout de quatre difficiles années de doctorat. XVII

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20 Avant-Propos Ceci est un livre important pour la théorie monétaire. A ce titre, il me rappelle une citation du Prix Nobel John Hicks dans un essai que je fais toujours lire à mes étudiants de troisième cycle en économie monétaire : La théorie monétaire est moins abstraite que la plupart des théories économiques; elle ne peut éviter un rapport avec la réalité qui fait parfois défaut à d'autres branches de cette discipline. En effet, elle est liée à l'histoire monétaire dans un type de relation que l étude théorique de l économie n entretient pas toujours avec son histoire. Il en va ainsi, poursuit Hicks, pour deux raisons. Tout d'abord, le meilleur travail de théorie monétaire est souvent lié à l'actualité, il vise à expliquer un problème monétaire de son temps; ensuite, les institutions monétaires sont en continuelle évolution, et avec elles le corpus des théories qui s'y appliquent 1. Le présent ouvrage confirme la généralisation de Hicks, en étant tout à la fois d'actualité et en phase avec l'évolution des institutions. Il est d'actualité, parce que notre plus grand problème monétaire aujourd'hui est l impuissance des banques centrales à garantir la stabilité macroéconomique, que ses partisans avaient promise. Le Système de la Réserve Fédérale, en particulier, n'a pas rempli ses engagements. Or ce livre offre une solution de remplacement convaincante. Il est en phase avec les évolutions institutionnelles non seulement récentes -à savoir, l accroissement de la concurrence et la déréglementation partielle des marchés bancaires et financiers- mais aussi avec ce qu on peut prévoir de l avenir. Un système de banque libre, de la nature de celui qui est analysé ici peut, de façon plausible, être présenté comme l aboutissement logique d une évolution qui tend vers le laissez-faire monétaire. Il n y a pas si longtemps, le débat sur le rôle de l Etat dans le système monétaire se limitait pour l essentiel à une rivalité entre des ensembles de recommandations contradictoires faites aux autorités monétaires sur la meilleure façon de gérer leurs interventions au jour le jour. Quelques-uns évoquaient le problème plus large de l opportunité des règles constitutionnelles pour limiter le pouvoir des autorités monétaires. Heureusement, les options débattues par les professionnels et même les hommes politiques, en matière de politique monétaire, se sont élargies au cours de ces 1 John Hicks, Monetary Theory and History - An Attempt at Perspective, extrait des Critical Essays in Monetary Theory (Oxford : Clarendon Press, 1967), pages XIX

21 XX Avant-propos dernières années jusqu à y inclure la possibilité de se passer complètement des autorités monétaires. Le problème, tel qu il se pose aujourd hui consiste à savoir quel idéal est le plus facile à mettre en oeuvre : un idéal d administrateur monétaire, qui serait mécaniquement apolitique et se pose en termes d efficacité désintéressée, ou bien l idéal d un système monétaire entièrement privé et discipliné par les lois du marché. Les informations qu on a pu accumuler sur l histoire des systèmes monétaires exempts de banque centrale sont naturellement importantes dans ce débat. Le premier chapitre de ce livre fournit un aperçu utile de ces expériences. Mais l observation empirique doit être interprétée à la lumière de la théorie. C est à la compréhension théorique de la banque libre que cet ouvrage contribue en premier, et d excellente façon. La nécessité d une clarification et d un approfondissement de la théorie de la banque libre est fortement ressentie. La banque libre a toujours été sommairement rejetée, ce qu elle ne méritait certes pas, même par des économistes à l esprit ouvert et réellement intéressés par des systèmes monétaires différents; la raison en serait, d après Robert J. Barro, le fonctionnement d un système monétaire privé qui ne reposerait pas sur une monnaie-marchandise reste mal compris, (en tous cas par moi-même) 2. Le modèle classique de l offre de monnaie exposé dans les cours du premier cycle suppose toujours l existence d un monopole monétaire détenu par la banque centrale, et des réserves obligatoires sur les dépôts à vue. Selgin redéfinit et étend la théorie de l offre de monnaie à un contexte de liberté bancaire, celui où les banques, privées et concurrentielles, échappent à toute obligation réglementaire sur la création de billets et l ouverture de dépôts à vue (étant seulement contraintes par les disciplines du marché à faire en sorte que leurs engagements soient convertibles dans une autre monnaie). Les recherches sur ce sujet présentaient jusqu ici une carence surprenante, malgré le regain d intérêt récent des spécialistes pour des systèmes monétaires de remplacement. Il est heureux que ma modeste contribution théorique personnelle 3 se voie maintenant prolongée par les progrès de Selgin vers une théorie moderne de la banque libre. L excellence théorique de cette étude ne tient pas à l usage qu elle aurait pu faire des derniers raffinements de l économie mathématique; elle vient de ce qu il a su tirer des conclusions originales de l application réfléchie et inédite de concepts 2 Robert J. Barro, United States Inflation and the Choice of a Monetary Standard, extrait de l ouvrage de Robert E. Hall, Inflation : Causes and Effects (Chicago : University of Chicago Press pour le National Bureau of Economic Research, 1982), p.110 n Lawrence H. White, Free Banking in Britain : Theory, Experience, and Debate, (Cambridge : Cambridge University Press, 1984), Chapitre 1. XX

22 Avant-propos XXI monétaires et bancaires bien connus. Les principales conclusions montrent que la traditionnelle loi des réserves excédentaires -comme quoi une banque exposée à la concurrence ne peut pas sans risque accroître ses engagements au-delà de ses réserves excédentaires- s applique aux banques émettrices de billets aussi bien qu aux banques de dépôts à vue plus classiques, pourvu que les détenteurs de monnaie fassent une certaine différence entre les différents types de billets de banque. En revanche la loi ne s applique pas à un émetteur qui aurait un privilège de monopole. Surcroît de provocation, nous apprenons que les limites à l émission de billets s étendent quand augmente la demande de détention pour la monnaie créée par la banque, et que l expansion consécutive du passif et de l actif des banques est assurée par des considérations d équilibre du marché des crédits. Une banque peut modifier ses engagements en réponse à des variations de la demande même si ses réserves restent les mêmes, parce qu un accroissement de la demande de détention implique une chute du taux de circulation, et par conséquent celle du ratio de réserves optimal. La théorie des réserves optimales élaborée par Selgin vient ébranler la vision mécaniste enseignée dans les livres de cours, qui affirme que le ratio de réserves serait constant et lie les changements des ratios de réserves bancaires souhaités à ceux du multiplicateur de crédit. Un autre prolongement surprenant et nouveau consiste à rejeter l idée qu il n existerait pas de force économique de rappel pour limiter une expansion concertée de la part des banques. Les chapitres qui suivent font une comparaison utile des problèmes qui se posent respectivement aux systèmes de banque libre et de monopole centralisé. Selgin montre qu une banque centrale, qui cherche à se comporter de façon neutre, ne reçoit pas du marché les informations en retour dont les banques en concurrence peuvent disposer pour faire des choix corrects de production de monnaie. Il est en particulier plus difficile de maintenir un équilibre entre les dépôts et la monnaie manuelle dans un régime à banque centrale. Quant aux différents disfonctionnements qu on a souvent attribués au système de banque libre, ou bien ils ne sont pas essentiels, ou bien alors on découvre qu ils sont encore plus graves dans un système de banque centrale. Le dernier chapitre offre une proposition de réforme monétaire fondé sur les conclusions de Selgin quant à la stabilité et à l efficacité de la banque libre. La démonstration est convaincante, et il est inutile que je défende ici ses mérites. Mais je peux peut-être mentionner avec optimisme que la proposition de Selgin a quelques chances de mettre d accord entre eux les partisans des autres programmes (qui tendent parfois à exagérer leurs différences) sur la dénationalisation de la monnaie, une conception laissez-fairiste de la stabilité monétaire, l abolition des contraintes XXI

23 XXII Avant-propos réglementaires sur la production privée de la monnaie, la banque libre et (comme la plus stricte parmi les règles monétaristes), le gel de la base monétaire 4. Etant donnée mon implication personnelle dans cet ouvrage en tant que directeur de la thèse (à l Université de New York) sur laquelle cet ouvrage repose, on voudra bien excuser quelques remarques de nature plus personnelle. Dans un entretien enregistré dans les Conversations with Economists d Arjo Klamer, Thomas J. Sargent remarque que l expérience la plus gratifiante qu il ait pu éprouver en tant qu économiste est de voir ses étudiants le surpasser : Un type dont vous vous rappelez qu il ne savait rien quand il est arrivé à votre cours, et le voilà en train de créer des concepts nouveaux que vous avez du mal à comprendre, et de développer des arguments auxquels, pour l essentiel, vous n auriez jamais pensé. Ce qui est satisfaisant aussi, c est de se dire, que certains ont compris le message, qu ils sont comme assis sur vos épaules 5. Je dirais que la déclaration de Sargent illustre parfaitement ce que je pense du présent ouvrage de George Selgin, dont je suis évidemment très fier de dire qu il a été un de mes étudiants. La déclaration n est cependant pas tout-à-fait appropriée. Pour commencer, je n ai jamais eu Selgin comme étudiant à mes cours. Chose plus importante, il savait déjà quelque chose en y arrivant. En fait, il s est présenté à l Université de New York à l automne 1981 en sachant déjà que son sujet de thèse serait la banque libre, même s il ne possédait pas encore à l époque toutes les bases de son futur ouvrage. C est pourquoi, si je peux penser sans trop d immodestie être pour quelque chose dans son travail, je ne peux pas affirmer que ce fût mon message qu il a reçu à l origine. Je ne peux même pas affirmer que Selgin s appuie largement sur mes enseignements; il ne fait qu y puiser. L ampleur et la profondeur de son approfondissement personnel de la théorie monétaire sont une évidence tout au long du livre et constituent peut-être son aspect le plus impressionnant. Depuis le début, nous avons été des collègues poursuivant des recherches complémentaires plutôt qu un professeur et son étudiant. Voir publier l ouvrage de mon collègue Selgin, c est cela qui me met en joie. 4 Je pense à des économistes tels que F. A. Hayek, Roland Vaubel, Leland B. Yeager, Gerald P. O'Driscoll, Jr., Neil Wallace, moi-même et Milton Friedman. Tous, à l exception de Wallace, sont mentionnés dans les chapitres 13 à 18 de l ouvrage de James A. Dorn et Anna J. Schwartz : The Search for Stable Money (Chicago : University of Chicago Press, 1987). 5 Arjo Klamer, Conversation with Economists : New Classical Economists and Opportunities to Speak Out on the Current Controversy in Macroeconomics (Totowa, N.J. : Rowman & Allanheld, 1984), p. 78. XXII

24 Avant-propos XXIII Lawrence H. White, New York, Juin XXII I

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26 PREMIERE PARTIE Mise en place du décor

27 2 Avant-propos

28 1 Vue d ensemble La concurrence entre les producteurs est bonne pour le consommateur et le monopole contraire à ses intérêts : depuis l époque d Adam Smith, cette maxime guide la pensée et l économie politique orthodoxes, et a rarement manqué d exercer sa marque sur les choix économiques. Or, cette belle unanimité comporte encore une exception, et cette exception concerne la production de monnaie. Au cours des XVIIème, XVIIIème, et XIXème siècles, il ne s est trouvé qu un petit nombre de théoriciens pour s élever contre l institution de banques privilégiées par les hommes des Etats, avec monopole ou quasi-monopole sur l émission de billets, et moins nombreux encore furent ceux qui protestèrent par la suite, à mesure que la banque centrale -une version du monopole monétaire censée être au service de l intérêt général - en venait à être considérée comme un élément indispensable de la régulation monétaire d un pays. A la suite de ces évolutions, la théorie et les implications d une offre monétaire non réglementée et décentralisée ont été largement perdues de vue. Car on a tellement, et pendant tant d années, considéré la banque centrale comme une donnée intangible, qu on n a jamais fait aucun effort pour examiner des systèmes concurrents, ne serait-ce que pour exposer les raisons pour lesquelles ils seraient voués à l échec. Récemment, toutefois, un nouvel intérêt pour la banque déréglementée ou banque libre a émergé, intérêt puissamment ravivé par la médiocrité des résultats obtenus par les banques centrales. La découverte majeure faite par F. A. Hayek dans Choice in Currency (1976) et sa monographie ultérieure sur la Denationalization of Money (1978) a battu en brèche l idée que les hommes des Etats seraient plus aptes à fournir les instruments d échange que des entrepreneurs privés. Cela ouvrit la voie à un champ de recherches entièrement nouveau, qui a déjà suscité un grand nombre de contributions scientifiques. La plupart d entre eux portent sur l histoire des systèmes bancaires décentralisés. Ces études montrent, que parmi les systèmes bancaires du passé qui reposaient sur une création monétaire décentralisée, ceux qui furent les moins réglementés ont à l expérience plutôt bien fonctionné, tandis que ceux qui fonctionnaient le plus mal 3

29 4 _ La théorie de la banque libre étaient au contraire soumis à des réglementations contraignantes 1. En remettant en cause l opinion que la banque libre aurait échoué dans le passé, ces études justifient que les théoriciens se soucient à nouveau de comparer ses caractéristiques opérationnelles à celles des systèmes bancaires centralisés. But et plan de l étude Le but de cet ouvrage est triple. Principalement, il vise à faire avancer la compréhension théorique de la banque libre. Malgré d excellents ouvrages empiriques récemment parus, la théorie de la banque libre en est encore plus ou moins au même point qu à l époque où Vera Smith (1936) rendait compte des travaux scientifiques de l époque sur le sujet. Ensuite, ce livre entend utiliser la théorie de la banque libre pour critiquer les systèmes bancaires monopolistiques, notamment tous ceux qui ont une banque centrale. Pour terminer, il présente des propositions concrètes d amélioration, applicables aux formes actuelles de l organisation monétaire et bancaire. L enchaînement des chapitres traduit ce triple souci. Les chapitres 2 à 6 proposent une théorie descriptive de la banque libre. L objectif du chapitre 2, Le développement d un système bancaire libre, est de motiver et de justifier les hypothèses concernant la forme institutionnelle de la liberté bancaire. Ce sont ces hypothèses qui serviront de cadre au reste de l ouvrage. Le chapitre 3 considère les limites à l accroissement des engagements de la banque libre (monnaie produite par les banques d émission privées ou monnaie-banques), quand leur demande de détention est stable; il examine aussi le statut spécial des émetteurs de monnaie protégés par un privilège de monopole, qui les isole des forces normales de rappel. Le chapitre 4 présente une certaine conception de l équilibre monétaire, conception qui servira de critère pour évaluer (dans les chapitre 5 et 6) les capacités de réaction d un système de banque libre aux variations de la demande de monnaie produite par les banques (la monnaie-banques). Les chapitres 7 et 8 opposent la banque libre à la banque centrale, examinant plus particulièrement leur capacité à maintenir la monnaie et les liquidités à leurs niveaux d équilibre. Les chapitres 9 et 10 complètent cette comparaison en examinant quelques-uns des défauts présumés de la banque libre que la banque centrale est censée éviter. Pour finir, le chapitre 11 envisage la banque libre comme un substitut viable à d autres projets de réforme monétaire; le chapitre conclut sur l esquisse d un 1 Voir en particulier Lars Jonung (1985); Rockoff (1974); Rolnik et Weber (1982, 1983, 1986); Roland Vaubel (1984c); et Lawrence White (1984d).

30 Vue d ensemble 5 plan de déréglementation et de décentralisation des procédures de création monétaire existantes. Tout au long de l étude, nous insisterons sur les implications macroéconomiques spécifiques de la notion de liberté bancaire. Les conséquences microéconomiques, quoique non dénuées d importance, prêtent moins à controverse. En fait, comme notre sous-titre l indique, nous nous attacherons à un point plus précis encore : l étude portera sur les implications macroéconomiques de l émission concurrentielle des billets, qui est la caractéristique la plus originale de la banque libre. D autres aspects, tels que la déréglementation des dépôts (avec rémunération des comptes-chèques), la création de succursales, l utilisation de moyens électroniques spéciaux pour les transferts de fonds, etc, ont non seulement été abondamment traités dans d autres ouvrages mais sont aujourd hui utilisés dans maints systèmes bancaires de par le monde. En plus, ce sont des domaines où les experts sont désormais résolument favorables à la déréglementation 2. L émission concurrentielle de monnaie -et de billets de banque convertibles en particulier-, est en revanche une possibilité relativement mal connue et peu explorée, que la plupart des économistes refusent de prendre en considération. La raison n en est pas difficile à trouver : de nos jours, le monopole de la création monétaire est indispensable aux opérations des banques centrales. C est pourquoi, le fait même d envisager cette forme de déréglementation revient à envisager une réorganisation radicale et en tous cas l abandon des idées reçues sur la conduite et la nécessité d une politique monétaire centralisée. Un tel révisionnisme est à mille lieues des préoccupations quotidiennes des théoriciens de la monnaie et de la banque, qui s attachent à étudier les mécanismes qu ils ont sous les yeux. Il est pourtant la raison d être même de cette étude. Les développements qui vont suivre se veulent simples : comprendre la banque libre n exige aucun bagage technique supérieur à ce que l on peut trouver dans les cours de licence sur la monnaie et la banque. Il est même recommandé aux professeurs d économie monétaire et bancaire de donner ce livre à lire à leurs étudiants comme complément à la théorie conventionnelle. Bon nombre des développements théoriques apparaissant dans ces chapitres devraient même leur être familiers : ce qui est nouveau, c est l effort qu il faut faire pour appliquer ces concepts à l examen d un système bancaire dont les caractéristiques institutionnelles sont différentes. Cela ne doit pas échapper au lecteur. S il ne fait attention qu à certains points particuliers, les arbres lui cacheront la forêt et il pourra même être porté à croire qu il n y a pas grand chose de nouveau ni de controversé dans ce qu on lui donne à lire. Si, d un autre côté, il ne prend connaissance que des conclusions, il pourra facilement s imaginer que non seulement 2 Benston (1983) est un exemple actuel de partisan de la déréglementation. 5

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