Primauté du spirituel ou primauté du bien commun?

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1 Primauté du spirituel ou primauté du bien commun? Introduction : une vocation conjugale Il nous semble que pour bien comprendre le titre du livre de Jacques Maritain, Primauté du spirituel écrit au moment de sa rupture avec l Action Française, il est nécessaire de percevoir que lui et Raïssa l ont vécu d abord dans leur vie avant de l écrire dans un livre : il nous faut alors entrouvrir quelque peu leur vocation conjugale. Car, croyons-nous, nous ne pouvons comprendre le style philosophique de Maritain si nous ne nous plaçons pas dans le mouvement d ensemble de leur vie conjugale, éminemment contemplative et apostolique, à la fois pétrie dans l oraison et au cœur d événements sociaux tragiques pour certains avec, de ce fait, une dimension temporel, historique d un engagement résolu dans la cité humaine. Quelques faits pour comprendre cette vocation si singulière. Maritain a été choisi par Paul VI pour remettre, à la fin du Concile, son appel aux intellectuels 1, ce n est sans doute pas un hasard puisque, entre autres, Paul VI traduisit, quand il était aumônier des étudiants de Milan, son livre Humanisme intégral ; Maritain eut avec Pie XI un entretien au moment de l affaire et celui-ci lui demanda, après la condamnation de l Action française et le «non possumus nous ne pouvons pas» de Maurras, d être son interprète pour diffuser en France sa pensée, et plus qu une pensée spéculative, de rayonner activement son désir de rénovation d un ordre social fondé sur l ordre de la charité d abord et sur le Christ en conséquence ; il a écrit en 1967, en pleine crise de l après-concile, Le paysan de la Garonne, qui résume, un peu comme un testament spirituel et intellectuel, l ensemble de son attitude intérieure et sa pensée, accueillant ainsi, comme il avait accueilli la décision de Pie XI, en fils de l Église et de saint Thomas, le Concile Vatican II ; son ami et théologien Charles Journet a été créé cardinal, signifiant ainsi que leur propre travail était accueilli par l Église d une manière visible et quasi officiel. Tout cela n est pas le fruit du simple hasard, et de la Primauté du spirituel au Paysan de la Garonne, nous voyons bien la trace du sillon d une vocation humaine et chrétienne consacrée, sans doute, au rayonnement actuel et renouvelé de la pensée de saint Thomas en fonction des problématiques modernes et de l amour de la sagesse inscrite au cœur de l intelligence humaine, mais surtout d une vocation conjugale donnée à Dieu, pour Dieu, et, de ce fait, dans l Église et pour l Église au cœur de la cité humaine : vivre conjugalement, parfois comme une tension à cause des vicissitudes de l histoire et du péché des hommes, les relations entre le temporel et le spirituel. Mais si leur chemin est d abord marqué par leur désir conjugal de don à Dieu, il ne faut pas non plus oublier les deux hommes qui les ont marqués spirituellement et intellectuellement. D abord, sur le plan de l intelligence, ce fut Bergson qui les ouvrit à la possibilité de la métaphysique, comme il le fit pour tant d autres, par exemple, Étienne Gilson : il libéra leur 1 Le 29 avril 1973, lendemain du décès de Jacques Maritain, Paul VI déclara à l Angelus de midi : «En vérité Maritain fut un grand penseur de notre temps, un maître dans l art de penser, de vivre et de prier. Il est mort seul et pauvre, associé aux Petits Frères du P. de Foucauld. Sa voix, sa figure resteront dans la tradition de la pensée philosophique et de sa méditation catholique. Nous n avons pas oublié sa dernière apparition sur cette place, à la clôture du Concile, pour saluer les hommes de la pensée au nom du Christ notre Maître.» Texte cité dans les Cahiers Jacques Maritain, n 66, p

2 intelligence du rationalisme, du positivisme et de l athéisme 2. Puis, sur le plan de la foi, surtout Léon Bloy qui les conduisit au baptême et les plaça définitivement en chemin vers Dieu. On ne peut pas sous-estimer le rôle de Léon Bloy dans cette découverte de la foi. Ce rôle est d abord spirituel, évangélique : n est-ce pas dans le cœur et l intelligence de Jacques et de Raïssa que Léon Bloy a ressuscité en eux le sens du mystère? Et il ne faut pas traiter à la légère ce que Raïssa souligne à ce propos du meilleur de ce qu ils ont reçu de Léon Bloy : [ ] il nous munit, en son nom et au nom de sa femme, de ce viatique : «Quelles que puissent être les circonstances, mettez toujours l Invisible avant le Visible, le Surnaturel avant le Naturel. Cette règle étant appliquée à tous vos actes, nous savons que vous serez investis 3 de force et baignés de joie profonde. Jacques et Raïssa ne furent-ils pas fidèles toute leur vie à ce «viatique», ce «testament» de leur parrain? C est pourquoi dans cette «primauté du spirituel» il faut mettre l antériorité de la foi et de la charité, en définitive celle de tout l ordre de la vie théologale sur l ordre naturel et celui de la raison philosophique. Et par voie de conséquence, l enracinement de la dimension politique dans la vie morale de la personne ; mais aussi l enracinement de cette vie morale dans le salut apporté par le Verbe incarné en Son Église visible. Ainsi cette «primauté du spirituel» signifiait que : 2 Voir, en particulier dans Les grandes amitiés, de Raïssa, (Desclée de Brouwer, Le livre de vie, 1949, p ; 83) : «Quelqu un que je connais bien a écrit beaucoup plus tard que «l homme est un animal qui se nourrit de transcendantaux.» Dans des termes différents, Bergson nous assurait qu une telle nourriture était à notre portée, que nous sommes capables de connaître vraiment le réel, que par l intuition nous atteignons l absolu. Et nous traduisions que nous pouvons vraiment, absolument, connaître ce qui est. Peu nous importait alors que ce fût par l intuition qui transcende les concepts, ou par l intelligence qui les forme ; l important, l essentiel, c était le résultat possible : atteindre l absolu. Par une critique merveilleusement pénétrante Bergson dissipait les préjugés antimétaphysiques du positivisme pseudoscientifique, et rappelait l esprit à sa fonction réelle, à son essentielle liberté. Sa parole éloquente et précise nous tenait en suspens ; la distraction était impossible. Pas un instant notre attention ne se détournait, ne rompait le fil précieux du discours. Il en était comme pour la musique parfaitement belle : son authenticité, sa richesse profonde enchaîne l esprit et ne lui permet pas de s évader. S il y a des défaillances dans l attention passive de l auditeur, il y en a aussi dans la nécessité du texte écouté Et lorsque la pensée de Bergson atteignait un de ses sommets, comme le jour où il nous dit, faisant allusion à une parole de l Apôtre (ce qu alors j ignorais) : «Dans l absolu nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes.», il créait en nous l enthousiasme, et une reconnaissance joyeuse qui devait subsister à travers les années, à travers même de graves divergences philosophiques, et malgré les critiques nécessaires et non atténuées. Bergson libérait l esprit en le rappelant à l intériorité où est sa vie véritable, aux profondeurs toutes qualitatives de la conscience, en s élevant avec force et succès contre la tendance des philosophes de son temps à tout ramener même le qualitatif, l unique et l incomparable au nombre et à l espace, aux quantités mesurables, superposables et réversibles selon l extériorité et l homogénéité des relations physico-mathématiques. Si un tel comportement intellectuel est légitime dans le domaine des sciences mathématiques et physiques, il est, dans les autres, destructif de toute philosophie vraie. Bergson rendait à la philosophie son domaine en montrant que la science et les procédés qui sont les siens y sont inévitablement inapplicables, du fait même que la science cherche, aujourd hui du moins, ses ultimes explications dans la quantité pure, dans l homogène et le mesurable.» 3 Les grandes amitiés, p

3 C est sur l indestructible vérité des objets présents par la foi que la réflexion philosophique s appuyait en nous pour restaurer l ordre naturel lui-même de l intelligence à l être, et pour 4 reconnaître la portée ontologique du travail de la raison. C est bien d abord le cœur qui fut touché chez Jacques et Raïssa, l émerveillement spirituel qui les habita à la première lecture de la Somme théologique ; en d autres termes, la sève spirituel, évangélique de l Aquinate avant peut-être son génie métaphysique ou en tout cas, portant et développant son génie métaphysique. La primauté du spirituel de Jacques et de Raïssa ne doit donc pas nous étonner : il s agit, en fait, de l obéissance de la foi, obéissance qui, pour eux, se signifiait par l obéissance à Pierre. Nul doute que ce non-possumus de Maurras à la condamnation de Pie XI n ait pesé lourd dans leur décision de s arracher à l Action Française. Lui-même, Jacques, ne reniait nullement ses idées antérieures, en particulier sa critique des temps modernes, ni celle du démocratisme qui nivelle toute vérité supprimant ainsi la possibilité de la connaissance de la vérité 5. Mais pour eux, tout l ordre humain, depuis l ordre moral des actions volontaires individuelles, politiques et sociales, jusqu à celui des réalités naturelles connues conjointement par les sciences de la nature, la philosophie de la nature et la métaphysique devaient être animés par l ordre théologal, celui de la charité et de la foi, de l Évangile et du Règne du Christ sur lesquels se fondait toute action humaine rénovatrice de l ordre naturel, volontaire, moral, politique, social, culturel, artistique. 1. La primauté de la lumière théologale. Deux conséquences de cette vision : d une part, le but de leur vie est éminemment apostolique puisque c est celui d une œuvre d abord spirituelle, un spirituel conçu comme le rayonnement apostolique de la contemplation, le contemplata aliis tradere transmettre aux autres les vérités (et aussi les réalités) contemplées - de saint Dominique et de saint Thomas en quelque sorte 6 ; cette œuvre était d autant plus urgente qu elle venait après la tragédie européenne que fut la première guerre mondiale : En tout cela, c est une œuvre essentiellement spirituelle qui s accomplit : affirmation d unité et de catholicité rendue nécessaire non seulement par les déchirements que la guerre a causés, mais aussi, semble-t-il, par le pressentiment de l avenir. Les supplications universelles du Vendredi Saint dominent le bruit de l époque. On dirait que l Église rassemble tout son amour et prépare quelque œuvre divine avant les grandes douleurs 7. Et d autre part, la nécessaire prise de conscience de la différence entre l ordre temporel et l ordre spirituel, la distance qui les sépare et leurs finalités respectives : 4 5 Ibidem, p On lira avec profit l appendice IV de la Primauté du spirituel (p. 197) pour voir la distinction que Maritain établit entre trois sens du terme démocratie : la démocratie comme tendance sociale, la démocratie politique au sens de saint Thomas et d Aristote, le démocratisme au sens de Rousseau. 6 Le Père Clérissac, le Père Garrigou-Lagrange et, surtout peut-être, le P. Dehau, les marquèrent profondément : ils étaient dominicains Mais il y a aussi, Dom Florent Miège, prieur de la Valsainte, une chartreuse située en Suisse, le P. Vincent Lebbe, l abbé Lamy, «le saint curé de la Courneuve», Charles Henrion et Louis Massignon. 7 Primauté du spirituel, p

4 Aux yeux du chrétien, la culture et la civilisation, étant ordonnées à une fin terrestre, doivent être référées et subordonnées à la vie éternelle qui est la fin de la religion, et procurer le bien terrestre et le développement des diverses activités naturelles de l homme selon une attention effective aux intérêts éternels de la personne et de manière à faciliter l accès de celle-ci à sa fin dernière surnaturelle : ce qui surélève ainsi la civilisation dans son ordre propre. Mais il reste que la culture et la civilisation ont un objet spécificateur le bien terrestre et périssable de notre vie ici-bas dont l ordre propre est l ordre naturel (surélevé comme je viens de le dire). En elles-mêmes et par leur fin propre, elles sont engagées dans le temps et dans les vicissitudes du temps. Aussi bien peut-on dire qu aucune n a les mains pures. L ordre de la culture ou de la civilisation apparaît donc comme l ordre des choses du temps, comme l ordre temporel. Tandis que l ordre de la foi et des dons de la grâce, concernant une vie éternelle qui est une participation à la vie intime elle-même de Dieu, constitue par opposition un ordre auquel convient par excellence le nom de spirituel, et qui transcende de soi l ordre temporel. Et si, pour le chrétien, cet ordre spirituel doit vivifier et surélever l ordre temporel lui-même, ce n est pas comme faisant partie de lui, c est au contraire comme le transcendant, comme étant de soi absolument libre de lui et indépendant de lui. Bref l ordre spirituel jouit à l égard de l ordre temporel de la liberté même de Dieu à l égard du monde. Ainsi la distinction du temporel et su spirituel apparaît comme une distinction essentiellement 8 chrétienne. C est donc bien la lumière théologale et théologique qui fut première dans l histoire conjugale de Jacques et de Raïssa, et, de ce fait première aussi dans leur vie intellectuelle de fils de saint Thomas. Cette distinction du temporel et du spirituel a elle-même une conséquence : la seule institution politique ne suffit pas pour résoudre la question politique. Ce n est pas le politique d abord qui permet de régler l ensemble des questions morales et politiques. En effet, pour Maritain, quelle que soit l institution politique, les affaires de la cité ne pourront se régler si n est pas d abord assuré l enracinement de la politique dans la vie morale de la personne ; cette vie morale elle-même étant fondée sur la primauté de la grâce et de la charité 9. La forme des institutions politiques ne suffit donc pas si les personnes ne désirent pas pour ellesmêmes - et pour celles qui leur sont confiées - un bien qui soit authentiquement humain. La justice est une vertu morale et comme telle l une des premières sources des institutions politiques. Et comme elle est une vertu cardinale, c est avec les autres vertus cardinales qu elle s exerce, favorisant la rectification de la volonté de la personne. Aucune transformation rénovatrice de la société ne sera possible sans cette priorité du moral sur le politique qui elle-même suppose l antériorité de la charité et de la grâce Humanisme intégral, p Il écrira dans La primauté du spirituel (p. 169) : «Il n y a pas d ordre véritable et complet de la vie humaine sans le primat de la grâce et de la charité, puisque tout ordre pratique suppose la rectification de la volonté par rapport à ses fins, et donc la préexcellence de l amour du Bien suprême.» 10 Saint Thomas écrira dans son commentaire de l Évangile de saint Jean en commentant Jn, 15, 12 («Tel est mon précepte : que vous vous aimiez les uns les autres») : «[ ] la charité est la racine et la fin de toutes les vertus. La racine, parce que c est par la charité affermie dans son cœur que l homme est mû à accomplir tous les autres préceptes [ ] elle est encore la fin des vertus, parce que tous les préceptes sont ordonnés à elle et ne se consolident qu en elle [ ] selon Grégoire, en effet, de même que les nombreuses branches sont engendrées à partir d une racine unique ; et aucune branche n a la vigueur d une œuvre bonne si elle ne demeure enracinée dans la charité.» [Traduction sous la direction du P. M. D. Philippe, o. p. (Le Cerf, 2006, p )]. 4

5 2. Primauté de la personne La vie morale concerne l intention, c est-à-dire le cœur intime d où partent tous les actes de la personne : c est donc la rectification de la volonté par son ordination à Dieu et à toute la sphère du spirituel qui doit être la première condition de toute rénovation du tissu social ; c est pourquoi la vie morale naturelle et l ordination de cette vie morale à Dieu sont liées pour donner tout son sens à cette primauté du spirituel. C est pourquoi, Maritain pourra affirmer que le bien commun temporel de la cité est subordonné au bien spirituel, éternel de chaque personne. C est pourquoi encore, le primat de la charité dans la morale, celui de la morale sur la politique et sur la vie sociale entraînaient quasi comme une nécessité une primauté de la personne humaine par rapport à la société : Si la personne comme telle est un tout indépendant, et ce qu il y a de plus élevé dans toute la nature, la personne humaine est au plus bas degré de personnalité, elle est dénuée et misérable ; c est une personne indigente et pleine de besoins. Quand elle entre en société avec ses semblables, il arrive donc qu en raison de ces profondes indigences, et selon tous les compléments d être qui lui viennent de la société, et sans lesquels elle resterait pour ainsi dire à l état de vie latente, la personne humaine devient partie d un tout plus grand et meilleur que ses parties et qui dépasse la personne en tant qu elle est ainsi partie d un tout, - et dont le bien commun est autre que le bien de chacun et que la somme des biens de chacun. Et cependant c est à raison même de la personnalité comme telle, et des perfections qu elle comporte comme tout indépendant et ouvert, qu elle demande à entrer en société ; en telle sorte qu il est essentiel au bien du tout social, comme nous l avons dit, de se reverser en quelque façon sur la personne de chacun. D autre part, à raison de sa relation à l absolu, et selon qu elle est appelée à une vie et à une destinée supérieures au temps, autrement dit selon les exigences les plus élémentaires de la personnalité comme telle, la personne humaine dépasse toutes les sociétés temporelles et leur est supérieure ; et à ce point de vue, autrement dit à l égard des chose qui intéressent l absolu dans l homme, c est à l accomplissement parfait de la personne et de ses aspirations supra-temporelles que la société elle-même et son bien commun sont indirectement subordonnés, comme à une fin d autre ordre, et qui les transcende. Une seule âme humaine vaut plus que l univers tout entier des corps et des biens matériels. Il n y a rien au-dessus de l âme humaine, - sinon Dieu. À l égard de la valeur éternelle et de la dignité absolue de l âme, la société est pour chaque personne et subordonnée à elle11. D un côté, la personne est partie d un tout parce qu elle a besoin de la société pour vivre, subvenir à tous ses besoins, qu ils soient matériels, intellectuels, moraux, culturels ; sous ce rapport il y a une primauté du bien commun auquel elle appartient puisque c est ce bien commun qui est au service du bien intégral de la personne. Mais celle-ci n est pas intégralement et selon tout elle-même partie d un tout. Elle l est en ce qui concerne les biens terrestres, temporels grâce auxquels elle vit et elle vit bien. Sous ce rapport, l ordre temporel est un ordre communautaire qui par sa primauté assure à toutes les personnes ce qui est nécessaire pour vivre, agir, se développer, aimer et diffuser au-delà de soi-même la fécondité de cet amour : La conception du régime de civilisation ou de l ordre temporel qui nous paraît fondée en raison a trois caractères typiques : tout d abord, elle est communautaire, j entends par là que, pour elle, la fin propre et spécificatrice de la cité et de la civilisation est un bien commun 11 Les droits de l homme et la loi naturelle, Œuvres complètes, vol. VII, p

6 différent de la simple somme des biens individuels et supérieur aux intérêts de l individu en tant que celui-ci est partie du tout social. Ce bien commun est essentiellement la droite vie terrestre de la multitude assemblée, d un tout fait de personnes humaines : c est dire qu il est à 12 la fois matériel et moral. Mais la personne humaine n est pas seulement une partie, elle est un tout et même un tout appelé à se développer dans son autonomie et sa liberté, un tout dont la fin ultime est son bien intemporel, «la conquête de sa perfection et de sa liberté spirituelle» : Mais de plus, et par là même, ce bien commun temporel n est pas fin ultime. Il est ordonné à quelque chose de meilleur ; le bien intemporel de la personne, la conquête de sa perfection et de sa liberté spirituelle. C est pourquoi la juste conception du régime temporel a un second caractère, elle est personnaliste. J entends par là qu il est essentiel au bien commun temporel de 13 respecter et de servir les fins supra-temporelles de la personne humaine. En d autres termes, pour Maritain, le «personnalisme» de la vie sociale signifie que le bien commun temporel est subordonné aux fins intemporelles de la personne : elle se doit de créer des conditions de vie telles que la personne y trouve les occasions d acquérir sa véritable personnalité, sa liberté authentiquement spirituelle. De cette situation naît alors comme un état de tension entre la vie temporelle de l être humain qui s accomplit dans et par le tout social dont elle est une partie et sa vocation éternelle de personne qui se réalise dans la sphère du spirituel dont l ordre temporel est une préparation nécessaire mais toujours subordonnée : L homme, dit aussi saint Thomas, a en lui une vie et des biens qui dépassent l ordination à la société politique ; homo non ordinatur ad communitatem politicam secundum se totum et secundum omnia sua ; et pourquoi? Parce qu il est une personne. La personne humaine membre de la société est partie de celle-ci comme d un tout plus grand mais non pas selon tout elle-même et selon tout ce qui lui appartient! Le foyer de sa vie de personne l attire au-dessus de la cité temporelle, dont cette vie a cependant besoin. Ainsi apparaît l antinomie qui crée l état de tension propre à la vie temporelle de l être humain : il y a une œuvre commune à accomplir par le tout social comme tel, par ce tout dont les personnes humaines sont des parties ; et ainsi les personnes sont subordonnées à cette œuvre commune. Et cependant ce qu il y a de plus profond dans la personne, sa vocation éternelle, avec les biens rattachés à cette vocation, est subordonné à cette œuvre commune et la finalise14. Ainsi, Maritain parle de «personnalisme» à cause même de la nature de la personne qui dépasse le fait qu elle soit une partie de l univers : elle est un tout qui n est pas seulement un être aux caractéristiques individuelles comme peuvent l être tous les autres êtres vivants, mais un tout appelé par l intelligence et la volonté à une autonomie, signe de sa liberté spirituelle qui, par nature, dépasse l univers matériel. D une certaine manière, il y a pour Maritain, une opposition entre le fait d être une partie de l univers, de dépendre de lui pour exister et agir et le fait d être un tout appelé à l indépendance et à la liberté. Ou du moins une distinction très nette. Ce tout serait comme un univers à soi tout seul, un microcosme qui ne peut avoir dans l univers matériel son équivalent. Un microcosme puisque l homme par sa pensée est capable de penser tout l univers Humanisme intégral, p Ibidem, p Ibidem. 6

7 et par l amour de tendre vers un Être absolu, universel et pleinement personnel. En ce sens, l individualité de chacun nous rend homogène par rapport aux autres parties de l univers mais ne décide aucunement de notre personnalité la plus personnelle et spirituelle, c est-à-dire unique : L homme est un animal et un individu, mais pas comme les autres. L homme est un individu qui se tient lui-même en main par l intelligence et la volonté ; il n existe pas seulement d une façon physique, il y a en lui une existence plus riche et plus élevée, il surexiste spirituellement en connaissance et en amour. Il est ainsi en quelque manière un tout, et non pas seulement une partie, il est un univers à lui-même, un microcosme, dans lequel le grand univers tout entier peut être contenu par la connaissance, et qui par l amour peut se donner librement à des êtres qui sont à lui comme à d autres lui-même, - relation dont il est impossible de trouver l équivalent dans tout l univers physique. Cela veut dire, en termes philosophiques, que dans la chair et les os de l homme il y a une âme qui est un esprit et qui vaut plus que l univers matériel tout entier. La personne humaine si dépendante qu elle soit des moindres accidents de la matière, existe de l existence même de son âme, qui domine le temps et la mort. C est l esprit qui est la racine de la personnalité. La notion de personnalité implique ainsi celle de totalité et d indépendance ; si indigente et si écrasée qu elle puisse être, une personne est comme telle un tout, et en tant que personne elle subsiste d une manière indépendante. Dire que l homme est une personne, c est dire que dans le fond de son être il est un tout plus qu une partie, et plus indépendant que serf. C est ce mystère de notre nature que la pensée religieuse désigne en disant que la personne humaine est à l image de Dieu. La valeur de la personne, sa liberté, ses droits, relèvent de l ordre des choses naturellement sacrées qui portent l empreinte du Père des êtres et qui ont en lui le terme de leur mouvement. La personne a une dignité absolue, dans lequel seule elle peut trouver son plein accomplissement ; sa patrie spirituelle, c est tout l univers des biens ayant valeur absolue, et qui reflètent en quelque façon un Absolu supérieur au monde, et qui attirent à lui 15. Au cœur de ce personnalisme, brille l ordination de l esprit de chaque personne à Dieu ; cette subordination de l esprit à Dieu rend possible la véritable liberté spirituelle et confère à chaque individualité humaine sa dignité de personne. Cette distinction entre le tout qu est une personne et sa nature de partie en tant que dépendante du cosmos n est pas, pour Maritain, purement spéculative ; elle est appelée à s incarner dans les cultures diverses, à descendre dans la vie temporelle des sociétés pour que s établisse un ordre social et politique chrétien. Et chaque personne est appelée à la vivre pour elle et à la rayonner pour d autres. 3) «La charité d abord» plutôt que le «politique d abord». Ce sera ainsi de la part de Maritain sa manière de répondre au politique d abord de Maurras et de l Action Française. Une manière aussi de dépasser la seule question des institutions politiques ou de l étroitesse d un nationalisme qui limitait à la seule nation l universalité de l appel à la liberté spirituelle, rendant ainsi la nation absolue comme pouvait l être aussi la monarchie considérée comme représentant pour la France la plus parfaite des formes de gouvernement politique. Son livre Primauté du spirituel annonçait ainsi cette finalité spirituelle : De plus et surtout, quelle que soit l urgence de leurs devoirs nationaux, et quelques mesures de prudence qu ils soient tenus de prendre à ce point de vue dans le domaine politique, en tant, que citoyens d une nation, il appartient aux catholiques de poursuivre en même temps, 15 Les droits de l homme et la loi naturelle, op. cit. Œuvres complètes, vol. VII, p

8 dans le domaine spirituel, la restauration de cette chrétienté de prière, de connaissance et d amour, sinon de droit public [ ] œuvre supranationale à laquelle ils sont conviés, en tant 16 même que catholiques, par l Esprit Saint et par l Église. Il ne faudrait évidemment pas interpréter la nature de cet esprit ou de ce microcosme indépendant et tout en lui-même plus que partie d une manière platonicienne : derrière tout cela, il y a la dimension aristotélicienne et thomasienne de l âme humaine comme forme immatérielle du corps, principe d animation des organes et des diverses facultés dont l expérience suscite l analyse. L âme est bien une forme et acte d un corps aux organes diversifiés. De plus est supposée aussi derrière cette vision l unité entière du cosmos sans laquelle l homme ne pourrait exister. En conséquence il ne faudrait pas oublier que la dimension de partie définit aussi une des propriétés de la personne humaine : elle est une partie de l univers puisqu elle en dépend essentiellement pour vivre. Mais, pour Maritain, cette dimension de partie n est pas suffisante pour rendre compte de tout l homme et en particulier de la personnalité proprement dite ; et surtout de l homme comme image de Dieu, ayant de par ses facultés et ses possibilités, la supériorité sur le cosmos en son entier. Être une partie c est être véritablement, mais ce n est pas, pour Maritain, découvrir le fond de tout son être. Nous pourrions penser que toutes ces analyses devaient recevoir un assentiment de tous les disciples de Thomas d Aquin ; d autant plus qu elles avaient aussi, comme toile de fond, les différentes guerres mondiales (la guerre de 1914 pour Primauté du spirituel, et celle de 1940 pour De la primauté ), c est-à-dire les faillites évidentes des démocraties ou des divers gouvernements politiques comme aussi tous les divers athéismes, matérialismes, positivismes, scientismes qui pouvaient germer en Europe, particulièrement en France. Comment alors se fait-il qu entre Charles De Koninck et Jacques Maritain il y ait eu un tel désaccord sur cette question du bien commun? Comment se fait-il que deux titres de livres qui auraient dû s unir et se compléter Primauté du spirituel et Primauté du bien commun aient marqué une rupture que les ans ont, d une certaine manière, peut-être un peu apaisée du point de vue affectif 17 mais qui s est soldée par une rupture intellectuelle, une opposition nette comme si Maritain et De Koninck, disciples tous les deux de saint Thomas, refusaient de recevoir l un de l autre quoi que ce soit? Cette rupture est d autant plus surprenante au premier abord qu un croyant fidèle à son Église ne peut pas ne pas considérer comme premier l ordre surnaturel, celui de la charité et donc celui du spirituel. Il ne peut aller contre l intention apostolique d un pape qui, comme Pie XI, voulait susciter une action catholique pour étendre le règne du Christ sur le monde. Il ne pouvait pas non plus ne pas écouter l enseignement social des papes dont l une des premières intentions était de dépasser la question proprement dite d une forme de gouvernement pour asseoir la vie sociale sur la vertu de justice et dépasser ainsi la question franco-française de l opposition entre la droite et la gauche, entre la liberté et la justice : il ne s agissait pas de défendre la monarchie contre la démocratie, c est-à-dire de privilégier une forme de gouvernement plutôt que telle autre ni même de refuser la démocratie elle-même, mais de montrer quelles sont les vraies finalités morales de la vie politique, face au libéralisme économique et politique et au socialisme : ce que Primauté du spirituel, p Du moins entre Yves Simon, disciple et ami de Maritain et Jacques de Monléon. 8

9 voulait manifester l enseignement social des papes de Pie VI au moment de la révolution française - à Pie XI et maintenant, à Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et le pape François. Bien évidemment aussi ce même croyant ne pouvait, de près ou de loin, exprimer une quelconque adhésion à l antisémitisme, au racisme, au totalitarisme marxiste et nazi ou même défendre une attitude qui pouvait, spéculativement et pratiquement, risquer de rendre possible une alliance, au moins provisoire, avec ces monstruosités pratiques et spéculatives. À aucun moment de leur vie, Maritain et De Koninck n ont voulu de près ou de loin cette alliance, mais chacun l exprimait selon des chemins différents comme pouvaient être différentes les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles ils vivaient Bref, De Koninck, apparemment, ne pouvait que signer et faire sienne l intention de Maritain de vouloir «une orientation générale de la vie de la cité vers les vrais biens de la personne et de la cité 18 [ ]», et, tout comme Maritain, vivre la primauté du théologal et du théologique sur l analyse proprement philosophique. On pourrait en écho à cette phrase de Maritain citer De Koninck : L homme ne peut pas s ordonner au seul bien de la société politique ; il doit s ordonner au bien du tout parfaitement universel, auquel tout bien commun inférieur doit être expressément ordonné. Le bien commun de la société politique doit être expressément ordonné à Dieu, tant par le citoyen - chef que par le citoyen-partie, chacun à sa manière. Ce bien commun demande, lui-même, cette ordination. Sans cette ordination expresse et publique, la société dégénère en État figé et refermé sur soi 19. Et pourtant, il y eut rupture entre Maritain et De Koninck. 4) La primauté du bien commun. Charles De Koninck, en effet, voulut mettre en valeur, non pas la primauté du spirituel, mais la primauté du bien commun. Essayons maintenant de poser le problème tel qu il ressort du débat suscité par l intervention de De Koninck. Et ceci d une manière synthétique en considérant l intention de De Konink exprimée dans son essai. Primauté du spirituel ou primauté du bien commun 20? Posons bien les questions Primauté du spirituel, p De la primauté du bien commun, p Nous ne considérerons ici que le point de vue philosophique et non le point de vue historique, c est-à-dire les raisons humaines, affectives, personnelles qui ont été les dispositions préparatoires de cette rupture, lesquelles sont à prendre en compte pour comprendre les relations entre ces hommes qui auraient pu être meilleures! Malgré leur communion en Saint Thomas et en l amour de l Église, il y eut peut-être à la base une différence de vocation au sein d une même famille intellectuelle, de tempérament aussi, d orientation de la philosophie également. Et puis les circonstances de temps nous sommes pendant la guerre -, de pays l un est français vivant profondément en s engageant du côté de la France libre (tout en refusant une quelconque adhésion à une démarche politique) le drame de cette guerre civile internationale - comme le disait souvent Maritain, l autre est belge vivant au Canada étant philosophe et professeur. Ce qui ne veut pas dire qu il n y eut pas échange ni entente quant à la pensée, au moins sur le racisme, la critique de l athéisme, du positivisme et du scientisme, ni une certaine identité de vue sur l orientation de la philosophie moderne, mais exprimée en des termes très différents. Et puis chacun, n est-ce pas?, avait son amour propre, ses certitudes et ses défauts personnels comme tout un chacun. Pour l histoire proprement dite de cette querelle, on se reportera au travail de Florian Michel, La pensée catholique en Amérique du Nord (Desclée de Brouwer, Paris, 2010) en particulier, le chapitre 3 (p ), Québec, citadelle. Il a également publié la correspondance entre Maritain et son ami Yves Simon. On se reportera au tome II (CLD éditions, 2012) qui porte sur la période

10 L une des primautés exclut-t-elle nécessairement l autre? Et doit-on choisir nécessairement? Y a-t-il une nécessité philosophique à choisir l une ou l autre des alternatives qui obligerait en conscience un catholique s il veut être fidèle au Règne du Christ et à l enseignement de l Église? Ou au contraire ne doit-on pas dire qu il y a une primauté du spirituel parce qu il y a une primauté du bien commun? La primauté du spirituel peut-elle se comprendre si l on ne dit pas de cette primauté qu elle est un bien commun spirituel? Pour que le spirituel soit premier, ne faut-il pas qu il soit un bien commun, justement. Car si la primauté du spirituel signifie la primauté de la charité, n est-ce pas le signe que l authentique spirituel est marquée par sa communicabilité à plusieurs et, partant, parce que communiqué, il est bien commun? Un bien spirituel serait de ce fait un bien commun ou alors il ne serait plus conforme à l ordre de la charité. Et d abord le titre du livre : Primauté du bien commun contre les personnalistes. Celui-ci est, du moins en apparence polémique, puisqu il est contre Il utilise le pluriel (les personnalistes) pour désigner les penseurs auxquels il semble vouloir s attaquer. À l époque Maritain était le représentant le plus illustre et déclaré du personnalisme mais non pas le seul. Le texte visait donc, à, coup sûr, la position de Maritain, pouvait-on dire en oubliant, remarquons-le, le pluriel. Il fallait donc défendre le personnalisme de Maritain, ce que fit un dominicain, le Père Eschmann en 1945, Pour la défense de Maritain, ce qui envenima les choses De Koninck répondit par un autre article développé dans le Laval Théologique et philosophique - qui équivalait pratiquement à un livre, Pour la défense de saint Thomas. Apparemment le but avait été atteint : il y eut effectivement polémique, répliques d arguments philosophiques, les deux camps devenant adversaires irréductibles. Maritain et De Koninck devinrent alors des frères ennemis, eux fils de saint Thomas, tous les deux philosophes et théologiens, tous les deux mettant la vie théologale au-dessus de l ordre naturel et le finalisant Par où l on voit que les passions ne sont pas absentes des analyses philosophiques qui devraient pourtant aider à les rectifier D abord le genre littéraire utilisé par De Koninck. La primauté du bien commun contre les personnalistes. Contre : cette préposition est essentielle. De Koninck choisit la polémique. Évidemment il faut s entendre sur le terme. Il y a dans l œuvre de Thomas présence de la polémique : De aeternitate mundi contra murmurantes, De unitate intellectus contra averroïsta, De perfectione vitae spiritualis contra pestiferam doctrinam retrahentiuum hominem a religionis ingressu et la Summa contra Gentiles. Pour notre dernier texte le titre et notre préposition ne doit pas masquer l intention qui n est pas exactement la même que les autres textes. Dans le Contra Gentiles souligne le P. Patfoort, opinion que reprend à son compte le P. Torrell, «son intention n est pas celle d un apostolat immédiat et limité, mais une intention de sagesse à portée apostolique universelle. On peut être d accord avec cette dernière formulation, qui est certainement beaucoup plus proche de la manière habituelle de Thomas 21.» Œuvre de sagesse atemporelle mais non moins réelle et aux implications pratiques et contemplatives réelles également, le Contra Gentiles ne peut pas être appelé polémique, surtout si on y met le sens contemporain des polémiques qui souligne une opposition irréductible entre des hommes qui n ont pas la même opinion et qui peuvent utiliser aussi la caricature ou le ton outrancier, vigoureux, se moquant de l adversaire. Avec Thomas, quel que soit le texte, il s agit toujours d une défense de la vérité, d une rectification d une opinion contraire à la vérité mais qui s appuie 21 Citation extraite du livre du père Torrell, Initiation à saint Thomas d Aquin, p. 156, Paris, 1993, p

11 sur des arguments rationnels vigoureusement amenés, dans une démonstration rationnelle qui veut emporter l adhésion de l intelligence. Cette dimension polémique fait partie pour Thomas de son office de sage et de professeur en sacra doctrina. Il ne faut pas oublier cette affirmation si caractéristique de l intention permanente de Thomas : Puisant dans la miséricorde de Dieu, la hardiesse d assumer l office du sage qui excède pourtant nos forces nous nous sommes proposé comme but d exposer selon notre mesure la vérité que professe la foi catholique et de rejeter les erreurs contraires. Pour reprendre les paroles de saint Hilaire, l office principal de ma vie auquel je me sens en conscience obligé devant Dieu, c est que 22 toutes mes paroles et tous mes sentiments parlent de lui. Ceci ne veut pas dire que parfois saint Thomas ne s engage pas résolument et personnellement ni que le ton employé ne manifeste une certaine impatience, comme par exemple dans le Contra murmurantes : Si quelqu un voulait contredire cet ouvrage, qu il n aille pas babiller devant les gamins, (c est nous qui soulignons) mais qu il écrive un livre et le publie afin que les gens compétents puissent 23 juger ce qui est vrai et réfuter ce qui est faux par l autorité de la vérité. Ou bien la finale du Contra averroïsta : Si quelqu un, se glorifiant d une fausse science, prétendait argumenter contre ce que je viens d écrire, qu il n aille pas bavarder dans les coins ni devant les enfants (in angulis uel coram pueris) incapables de juger en une matière si difficile, mais qu il écrive contre ce livre s il ose. Il aura alors affaire non seulement à moi qui n en suis que le plus petit, mais à une foule d autres amants de la vérité qui sauront résister à son erreur et venir au secours de son ignorance 24. Parfois même il peut juger de frivoles, ridicules ou risibles et même de stultissima quelques opinions philosophiques qui, selon lui, trahissent la vérité d un texte, comme ceux d Averroès qui, dit-il, est le depravator et le perversor de la philosophie d Aristote plus que le commentateur 25. C est donc bien pour la vérité que Thomas peut s exprimer avec davantage de véhémence en quittant quelque peu la sérénité conceptuelle atemporelle. Mais on ne peut réduire la philosophie de saint Thomas à cette dimension polémique qui, de toute façon, évidemment, reste pleinement rationnelle et démonstrative. Car ces textes supposent néanmoins les grands textes philosophiques et théologiques dans lesquels se forme l intelligence philosophique et théologique, que ce soient les commentaires sur Aristote, les Sommes théologiques, ou les questions disputées et des opuscules importants (nous pensons au De ente et essentia, au De principiis nature, au De Ebdomanibus). Nous dirions la même chose pour le texte de De Koninck. C est un écrit polémique sans contestation possible, de la même veine que les écrits polémiques de saint Thomas avec le même C. G. II, 2. Contra murmurantes, chap. 17, p. C 74 (Léonine). Traduction du P. Torrell dans son livre sur saint Thomas, p Voir à ce sujet, dans l introduction du commentaire de saint Thomas au De anima d Aristote, la page 224* du commentaire de saint Thomas au De anima d Aristote rédigée pour l édition Léonine par le P. Gauthier. 11

12 souci de rigueur philosophique qui, dans l intention, ne vise pas uniquement Maritain (les personnalismes) même si, de fait, à cause de l expression personnalisme, il peut aussi viser Maritain. Et c est un texte non pas tant de philosophie politique mais d abord de métaphysique et même, dans la métaphysique, un texte de théologie philosophique : Dieu, l ordre même de l univers, les substances spirituelles (et même Lucifer), la nature humaine et la dimension sociale et politique de l homme y sont présents indiquant cette primauté du bien commun comme une primauté dans l ordre de l être et non seulement dans l ordre de l agir social et politique de l homme, un peu comme si la notion métaphysique de bien commun était une propriété convertible avec l être. Mais de même que l étude des écrits polémiques de saint Thomas ne suffisent pas s il ne sont pas complétées par les autres écrits pensés dans la sérénité de la contemplation philosophique ou théologique, comme par exemple, le Contra murmurantes par rapport au commentaire des Physiques, de la même manière, l étude de La primauté du bien commun contre les personnalistes ne peut suffire à lui-même s il ne s accompagne pas de l analyse philosophique, entre autres, celles des commentaires de l Éthique et de la Politique et même celle du commentaire de la Métaphysique, au moins le livre IX sur l acte et la puissance, et peut-être même la partie de la Somme théologique qui a trait à la Création. Oublier ces références serait passer à côté de la richesse philosophique d un tel livre et de la rectification philosophique qu il peut contenir si l on veut bien faire abstraction des circonstances de personnes, de temps et de lieu qui l accompagnent pour se concentrer sur les vérités philosophiques sur lesquelles il met l accent. Le texte, Primauté du bien commun ne se suffit donc pas à lui-même. Il faut le lire avec certains présupposés philosophiques qui pourraient l éclairer davantage. Il me semble qu au fondement du texte de De Koninck, trois références sont importantes : d abord le fait que l homme soit un animal social et politique et qu il ne peut subvenir, par sa seule singularité, à la satisfaction de tous ses besoins et qu il a besoin d une multitude pour vivre 26 ; ensuite le fait que Dieu a créé des êtres multiples et diverses et que cette multiplicité présente dans l univers tout entier qui manifeste la bonté divine 27 ; enfin le plus important présupposé me semble être cette vérité métaphysique souvent reprise par saint Thomas 28 : le bien est diffusif de soi. En effet, si le bien est convertible avec l être et si le bien est diffusif de soi, il se communique toujours au-delà de lui-même, il a donc toujours un rapport à d autres êtres auxquels il communique peu ou prou ce qu il est ; il est rayonnement d être qui se communique. Et ainsi, aucun bien n est purement et simplement individuel ou solitaire. La communicabilité à plusieurs autres êtres (et ce plusieurs peut désigner une multitude importante ) est de la raison même de bien. Par exemple : un sourire rayonne au-delà de lui-même, montrant que la personne a en elle une certaine plénitude, une joie d être, mais en même temps il permet à d autres de procurer une joie, de consoler, de mettre de bonne humeur. Ainsi en même temps qu une certaine perfection est réalisée pour un être lui-même, celle-ci se diffuse ayant sur d autres des effets propres. Ainsi, le bien est signe pour l être d une certaine actualisation, mais il est en même temps pour d autres, un signe et une cause d effets spécifiques On se reportera au proème de l Éthique, tout spécialement, au texte que nous citons plus loin. Voir, en particulier : C. G. III, c. 64. De Koninck la mentionne, par exemple, dans sa réponse au P. Eschmann, p

13 La difficulté du texte de De Koninck, et peut-être même son ambiguïté, est aussi qu il poursuit une double finalité : la rectification d une erreur réelle ou possible sur le bien commun et un jugement d ensemble sur la philosophie des temps modernes. Visiblement, De Koninck n aime pas le mot personnalisme et il l identifie à une erreur que l on pourrait retrouver depuis Descartes et Rousseau jusqu à Marx inclus. Cette erreur pourra même s appliquer au péché des premiers anges parce que, affirme-t-il dans l avant-propos de son texte, laissant ainsi supposer que le péché des anges pourrait être un péché personnaliste du moins, une des conséquences extrêmes : N oublions pas que le péché de celui qui pèche depuis le commencement a consisté dans l exaltation de sa dignité personnelle et du bien propre à sa nature : il a préféré son bien propre au bien commun, à une béatitude participée et commune à plusieurs ; il a refusé celle-ci parce qu elle était participée et commune. Alors qu il possédait son bonheur naturel et l excellence de sa personne, non pas par une faveur spéciale, mais par un droit fondé sur sa création même à Dieu il devait sa création mais tout le reste lui était dû par cette invitation il se sentait blessé dans sa propre dignité. «Se saisissant de leur propre dignité (les anges déchus) ont désiré leur singularité, ce qui est le plus propre aux orgueilleux 29. Il parlera même du personnalisme marxiste 30 montrant bien à quel point il dépasse le cas du personnalisme de Maritain mais donnant l impression néanmoins qu il peut le viser, sachant très bien, même s il avouait ne pas avoir lu Maritain lui-même 31, que Maritain se disait personnaliste Or il se trouve qu une grande partie de l œuvre de Maritain est elle aussi consacrée à la manifestation de cette erreur des philosophes modernes 32 qui considéraient la conscience comme première par rapport à l être et faisant, de ce fait, du sujet humain l absolu même : pour lui, ils n étaient plus des philosophes mais des idéosophes 33, comme il se plaira à le 29 De la primauté, p La dernière citation est de Jean de Saint Thomas, Curs. Theol., TIV, d. 23, a. 3, n 34-35, p De Koninck affirmera également (p. 129) : «Par amour désordonné de la singularité, on rejette pratiquement le bien commun comme un bien étranger et on le juge incompatible avec l excellence de notre condition singulière. On se soustrait ainsi à l ordre et on se réfugie en soi-même comme dans un univers pour soi, univers enraciné dans un acte libre très personnel : on abdique librement sa dignité de créature raisonnable pour s établir comme tout radicalement indépendant. L aversion même de Dieu a raison de fin en tant qu elle est désirée sous la raison de liberté, selon cette parole de Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé le joug, tu as rompu tes liens, et tu as dit : Je ne servirai pas! (IIIa, q. 8, a.7, c.)» 30 Voir dans De la primauté, p. 123 : «Dans le personnalisme marxiste, qui s accomplit dans la dernière phase du communisme, le citoyen n est autre chose qu un esclave auquel on a donné, dans sa condition même d esclave, des titres d une liberté apparente par lesquels on lui enlève même la participation à la véritable liberté.» 31 Dans une lettre du 23 novembre 1943, Yves Simon écrit : «[ ] En conversation privée j ai dit deux fois à Ch. De K., que quelles qu aient été ses intentions, son livre était exploité «comme instrument de diffamation», que je n aimerais pas avoir cela sur la conscience, et qu il devrait publier un article ou une note pour finir ça. Objection : «mais alors il faudrait que je lise Maritain! Je n ai pas le temps.» 32 Dans son livre, La pensée catholique en Amérique du Nord, (Desclée de Brouwer, Paris, 2010, p. 243) Florian Michel cite Auguste Viatte, professeur de littérature et ami de De Koninck qui écrit dans une lettre du 11 avril 1943 : «De Koninck vient de lire Antimoderne, et est confondu de retrouver dans ce Maritain jeune exactement ses propres positions d aujourd hui». 33 «C est au père de l idéalisme, et à Descartes que j en ai, et à toute la série de ses héritiers, qui en faisant chacun muter son système ont suivi une courbe évolutive d une logique interne irrésistible [ ] Tous ces hommes-là commencent par la seule pensée, et ils y restent, soit qu il nient la réalité des choses et du monde (Descartes y croyait encore, mais en raison d un coup de baguette magique du Dieu du cogito), soit que d une manière ou d une autre ils la 13

14 dire dans Le paysan de la Garonne On le voit, le dialogue était mal engagé! Il n eut pas vraiment lieu, on peut le regretter. Le texte de Maritain cité plus haut sera représentatif des raisons de la critique par De Koninck du personnalisme. Il semble évident que De Koninck ne puisse récuser purement et simplement la primauté de la personne, puisque l être humain est l être créé supérieur à tous les autres êtres créés du fait de son intelligence immatérielle, de sa capacité d amour, de liberté, de sa capacité d une vie spirituelle, d une vie marquée par l esprit, que ce soit du point de vue religieux, artistique, culturel. Il ne récuserait nullement, bien évidemment, aussi son ordination à Dieu, ni, en tant que croyant, la primauté de la charité, ni le fait que tout l ordre créé dépend de Dieu, puisqu Il est Créateur non seulement de l homme, mais de tout l univers, de toutes les espèces qui le compose harmonieusement, ce sera même l un des cœurs de son argumentation 34. Mais il n opposera pas le fait que la personne soit une partie de l univers, partie la plus importante si nous exceptons les créatures purement spirituelles comme les anges - au fait qu elle soit un tout indépendant et, sous un certain rapport, absolu. Il veut indiquer que cette manière d envisager le problème risque de relier personnalité et singularité, comme si la personne, dans sa singularité absolue et indépendante devait seule se relier à Dieu et, dans cette relation finalement essentiellement solitaire, jouir de Dieu et connaître la béatitude. Pour le bien commun temporel il y a, pour De Koninck, une primauté, mais dès lors que l on atteint le domaine spirituel, semble-t-il penser en substance, on risque de limiter la personne à sa seule singularité, c est-à-dire sa seule intimité, à sa seule intériorité spirituelle dont le but, la perfection propre serait la jouissance de Dieu. Ce qui est réserver la primauté du bien commun au seul ordre politique et social, et considérer comme absolue cette singularité dans l ordre spirituel. Mais se faisant l erreur du personnalisme rejoint celle du totalitarisme : En fait, le personnalisme fait sienne la notion totalitaire de l État. Sous les régimes totalitaires, le bien commun s est singularisé, et il s oppose en singulier plus puissant à des singuliers purement et simplement assujettis. Le bien commun a perdu sa note distinctive, il est devenu bien étranger. Il a été subordonné à ce monstre d invention moderne qu on appelle l État, non pas l État pris comme synonyme de société civile ou de cité, mais l État qui signifie une cité érigée en une sorte de personne physique35. résorbent dans la pensée philosophique et de la recherche philosophique. Qu est-ce que ça veut dire? Ils récusent dès l abord cela même sur quoi la pensée prend, et sans quoi elle n est que rêve, - la réalité à connaître et à comprendre, qui est là, vue, touchée, saisie par les sens, et à laquelle un intellect qui est celui d un homme, non d un ange, a directement affaire, la réalité sur laquelle et à partir de laquelle un philosophe est né pour s interroger : et sans cela il n est rien. Ils récusent le fondement absolument premier du savoir philosophique et de la recherche philosophique. Ils sont comme un logicien qui récuserait la raison, un mathématicien qui récuserait l unité et la dualité, un biologiste qui récuserait la vie. Dès l instant de se mettre en route ils ont tourné le dos au savoir philosophique et à la recherche philosophique. Ils ne sont pas des philosophes [ ] De tous les penseurs et grands penseurs dont la lignée s origine à Descartes je ne conteste ni l exceptionnelle intelligence, ni l importance, ni la valeur, ni, parfois, le génie. À leur sujet je ne conteste absolument qu une chose, mais je la conteste de toutes mes forces, et avec la certitude d avoir raison : c est, sauf, naturellement, en ce qui regarde Bergson (et peut-être aussi Blondel), leur droit an nom de philosophes. En ce qui les concerne, il faut balayer ce nom d un revers de main. Ils ne sont pas des philosophes ; ils sont des idéosophes, c est le seul nom qui soit exact et par lequel il convienne de les appeler.» (Le paysan de la Garonne, Desclée de Brouwer, Paris, 1966, p.150 ; 152.) 34 Voir dans De la primauté (p. 174) cette affirmation : «les modernes ont récusé la possibilité pour la philosophie d être la servante d une science supérieure.» 35 De la primauté, p

15 Le bien commun, dit en substance De Koninck, n est plus alors commun dans le domaine des actes spirituels de la personne. Si la singularité spirituelle devient absolue, nous aboutissons finalement à la même erreur que celle des modernes : le sujet est absolu, totalité appelée à l indépendance et à l autonomie. On considère alors la dignité de la personne à partir de sa seule nature d être absolu : elle aura une dignité parce que tout indépendant, parce que microcosme qui vaut, par lui-même, plus que tout l univers : Par amour désordonné de la singularité, on rejette pratiquement le bien commun comme un bien étranger et on le juge incompatible avec l excellence de notre condition singulière. On se soustrait ainsi à l ordre et on se réfugie en soi-même comme dans un univers pour soi, univers enraciné dans un acte libre très personnel : on abdique librement sa dignité de créature raisonnable pour s établir comme tout radicalement indépendant 36. Or, pour De Koninck s appuyant sur saint Thomas, l homme est partie d un tout à chaque niveau de son être et si la connaissance et l amour dépassent l ordre matériel, néanmoins cette capacité de connaissance et d amour et de liberté spirituelle ne seraient pas possibles sans l ordre de l univers lui-même. L homme dépasse peut-être en dignité les autres êtres créés, mais c est par cet univers créé et dans celui-ci qu il peut exister et agir. L homme est partie d un tout à chaque niveau de son être et de son agir et c est cette essentielle dépendance des touts auxquels il appartient qui le fait exister et agir et qui le rend capable d être heureux. Qu il ait une dignité du fait de son esprit qui anime chaque partie de son être, du fait de sa nature d être raisonnable, est une chose, mais qu il développe toutes les potentialités que lui offre cette même nature pour être et agir de plus en plus et de mieux en mieux en être humain est une autre chose. En soi et en tant que membre de la nature humaine nous avons une dignité, mais nous avons aussi à atteindre progressivement ce que demande et ce que rend possible les capacités données par la nature, lesquelles sont bien évidemment données par Dieu Lui-même. Tel est peut-être le cœur de l argumentation de De Koninck. a) Sur le plan moral et politique L homme est un animal conjugal et familial comme il est par nature un animal politique et social. Ce qui veut dire, comme le dit Thomas dans un texte qui pourrait être aussi l un des présupposés de De La primauté : [ ] l homme étant un animal social, est ainsi naturellement une partie d une multitude qui peut lui offrir ce qu il faut pour bien vivre, puisqu il a besoin pour subvenir à ses besoins, de biens qu il ne peut pas acquérir uniquement par lui-même. Il a besoin de cette aide pour deux raisons : d abord pour les biens qui sont nécessaires à la vie, sans lesquels sa vie présente ne peut se développer : et pour ces biens, l homme est aidé par la multitude domestique dont il est une partie. En effet, tout homme reçoit de ses parents la vie, la nourriture et l éducation. Et de la même manière, chacun de ceux qui sont membres de la famille domestique s aident les uns les autres pour les nécessités fondamentales de la vie humaine. D une autre manière, l homme est aidé par une multitude dont il fait partie pour une perfection suffisante de la vie, c est-à-dire afin que non seulement il vive, mais qu il vive bien en ayant ce qu il faut pour subvenir à sa vie ; et ainsi la société civile, dont l homme est lui-même une partie, l aide, non seulement pour les biens matériels ou corporels [ ] mais également pour les biens moraux, 36 Ibidem p

16 c est-à-dire quand l autorité publique maîtrise, par la crainte du châtiment, de jeunes indisciplinés que l avertissement paternel n est pas suffisant à corriger 37. En d autres termes, l homme a besoin d autrui pour vivre et bien vivre ; il ne peut pas, par lui-même et à lui tout seul, acquérir tous les biens matériels, intellectuels, moraux, économiques, culturels, et même spirituels, s il ne reçoit pas d autrui ce qu il ne peut pas se procurer par luimême, du fait qu il n est pas un acte pur, parfait et totalement et absolument indépendant, qu il est limité dans son existence par telles ou telles capacités qui pour s actualiser doivent ellesmêmes recevoir d autrui ce qu il ne peut pas se donner à lui-même. Ce qui est vrai d autrui l est aussi de tout le cosmos : d où tirons-nous la possibilité même d exister et de durer, et d agir? D où pouvons-nous tirer notre nourriture? D où puisons-nous les matières premières sinon de l ordre de l univers, de l atome à l étoile et grâce aux milieux maritime, aérien, terrestre? Bref, pense en substance De Koninck, c est parce que l homme est une partie d un tout, que celui-ci soit le cosmos lui-même, la famille ou une société civile et politique, qu il peut vivre et, par son éducation, être capable, progressivement, de poser des actes vraiment libres. Nous savons bien à quel point nous dépendons des communautés diverses et pour lesquelles nous agissons : communauté de travail, d association, de loisirs, de sports, de culture ; communautés religieuses, éducatives. Autrement dit, devant cette réalité, De Koninck ne veut pas poser le problème comme trop souvent il est posé, et, en particulier dans les temps modernes : l individu face à la société. Non, pourrait-il ajouter, il y a des communautés, familiales, professionnelles, culturelles, éducatives, spirituelles et religieuses qui forment un tissu dont nous sommes des membres actifs, de sorte que l on ne peut désirer un bien singulier qui n ait pas, d une manière ou d une autre, un rapport avec un bien commun à plusieurs des membres de cette communauté. En conséquence, l agir humain a toujours rapport à un bien propre et en même temps à un bien commun, puisqu aucun bien singulier ne se réalise sans l apport donnés par les relations avec d autres membres avec qui et pour qui nous œuvrons, lesquels composent un tout. De Koninck veut ainsi déplacer le problème : ce n est plus la question de l individu face à la société, mais celle des relations entre un bien propre, singulier et un bien commun, de sorte que chacun d entre nous désirant un bien nous désirons aussi un bien qui est commun avec d autres personnes. Sinon, nous risquons de considérer le bien commun comme extérieur à nous-même, étranger à notre être et à notre agir : c est bien l erreur des modernes et, entre autres, l erreur de toute forme de collectivisme. C est pourquoi dira De Koninck : Cet appétit du bien commun est dans le singulier lui-même. Dès lors, le bien commun n a pas raison de bien étranger bonum alienum comme dans le cas du bien d autrui pris comme tel. N est-ce pas ce qui, sur le plan social, nous distinguera profondément du collectivisme qui pêche par abstraction, qui demande une aliénation du bien propre comme tel, et par conséquent, du bien commun puisqu il est le meilleur des biens propres 38? Quand un homme devient, par exemple, père de famille, son meilleur des biens n est pas sa seule singularité, mais, s il aime vraiment son épouse et ses enfants, ce sera le bien de sa famille, 37 Proème de l Éthique à Nicomaque, p. 19 de notre traduction dans notre livre Une introduction à la philosophie, tome 3 : Philosophie morale et politique (F. X. de Guibert, Paris, 2006). 38 Dans De La primauté p

17 c est-à-dire des personnes dont elle se compose, celles avec qui et pour qui il vit. S il les aime, il veut leur communiquer le meilleur de ce qu il est. Il ne verra aucune opposition entre sa singularité personnelle et son amour des biens réels des personnes dont se compose ce tout qu est la société familiale. Ce qu il veut, ce qu il aime et le but de chacune de ses actions seront déterminés par l amour de sa famille : le bien commun à chaque personne dont celle-ci se compose sera le but de ses actions ; il n y aura pas d un côté l amour de son bien purement singulier et de l autre l amour d un bien commun aux membres de sa famille. Il sait que son bien singulier se communique ou se communiquera à d autres et dans un même mouvement, il aime chaque personne de sa famille et veut pour elles le meilleur de lui-même : sous ce rapport, il veut son bien singulier parce que celui-ci se communiquera à tous les membres par surabondance puisque «le bien est diffusif de soi». Si chaque partie de ce tout qu est la famille veut le bien des autres parties, la relation qui s établit entre elles surabonde au-delà d elle-même créant ainsi entre les parties du tout un esprit commun qui se communiquera à chacune, favorisant son bien singulier. Un père de famille est toujours heureux de la joie de ses enfants : son bien singulier s est communiqué à tous les membres de la famille de sorte que le bien commun à tous devient le meilleur bien de chacun ; pour un père et une mère de famille, leur meilleur bien singulier, c est le bien de leur famille, c est-à-dire un bien commun. b) Sur le plan métaphysique. La primauté du bien commun se vérifie également dans sa dimension métaphysique. Dieu n a pas créé l homme purement et simplement ; il a créé l univers avec son ordre propre et les divers degrés d être parmi lesquels l être humain 39. C est parce que l être humain est une partie du cosmos que l esprit peut exercer sa causalité propre tant il est vrai que l ordre même de l univers permet à chaque personne d être et d agir. Il n y a donc pas un tout solitaire, mais une partie qui existe dans un tout. Que l esprit en soit la partie la plus digne et la plus parfaite ne change rien au fait qu elle en soit une partie avec sa spécificité propre dont les autres parties ont besoin. Comment notre âme immatérielle pourrait-elle exercer sa causalité et rayonner ce qu elle est au-delà d elle-même sans le corps ni les organes et l ensemble des facultés sensibles, appétitives? Dès lors que l on pose la question de l ordre de l ensemble de l univers, l on pose la question de la cause première de cet ordre. Si Dieu est cause de tous les êtres, il devient leur bien commun ; il est le bien commun à tous les êtres de l univers qui sont ordonnés hiérarchiquement. Cela signifie en conséquence que Dieu n apparaît pas comme étant le seul vis-à-vis de la personne dans sa singularité d être autonome, parce qu ayant un esprit immatériel : chaque être selon sa mesure, son poids, la spécificité de sa nature et de ses propriétés a un rapport avec Lui. C est ce rapport de chaque être, quel qu il soit, avec Dieu qui rend possible, en définitive, que la personne puisse exister avec et pour d autres personnes dans un univers ordonné. c) Sur le plan théologique. 39 On lira évidemment avec profit ce texte fondamental de saint Thomas (Ia, q. 47, a. 1, c.) traduit par Charles De Koninck et cité par lui p. 128 : «La distinction des choses, et leur multitude, est de l intention du premier agent, qui est Dieu. En effet, Dieu a donné l être aux choses en vue de communiquer sa bonté aux créatures, et de la manifester par elles ; et parce que cette bonté ne peut pas être suffisamment manifestée par une seule créature, il a produit des créatures multiples et diverses, afin que ce qui manque à l une pour manifester la bonté divine soit suppléé par une autre. Car la bonté, qui existe en Dieu sous un mode simple et uniforme, existe sous un mode multiple et divisé dans les créatures ; c est pourquoi l univers tout entier participe davantage de la bonté divine et la manifeste plus parfaitement que toute autre créature.» 17

18 Il en est de même pour l ordre de la charité et de la vie théologale : Pourquoi Dieu tient-il tant à ce que nous aimions notre prochain? Pourquoi notre salut luimême dépend-il de notre amour du prochain? Si quelqu un dit «J aime Dieu» et qu il haïsse son frère, c est un menteur. Il se peut certainement que ce soit pour la simple raison qu on ne 40 peut aimer Dieu en Lui-même sans L aimer dans Sa communicabilité aux autres. La Parole de Dieu parle de la Jérusalem céleste, c est-à-dire d une communauté dans laquelle l Amour qu est Dieu se communique à tous les bienheureux pour la plus grande joie des bienheureux : [ ] le bien spirituel de l homme dit rapport essentiel au bien commun séparé, et dans cet ordre, l homme a plus raison de partie que partout ailleurs. Le bien surnaturel de la personne singulière est essentiellement ordonné au bien commun surnaturel, à tel point qu on ne saurait distinguer entre vertu surnaturelle de l homme et vertu surnaturelle de l homme - partie de la cité céleste 41. Les métaphores de la Vigne, du Corps, du Temple, de la Demeure, du Troupeau, de la Famille (le Père et ses enfants), du Royaume (le Roi et ses sujets) et même l image vétérotestamentaire du Roc, ne disent-elles pas toutes des relations de personnes dans un tout dont elles sont des parties, qui coexiste pour elles et avec elles ; en aimant ce tout, bien évidemment, elles aiment les personnes qui le composent ; elles existent dans et pour un tout dans lequel circule l Amour, où l Amour surabonde sur tous, chacun voulant pour les autres la joie qui, débordant de lui, se communique par elle-même à d autres. S il est un domaine où le fait d être une partie permet que se réalise mieux le bien de la personne, c est bien celui de la charité : je suis un membre de l Église avec et pour d autres, je les aime et ils me complètent, je reçois d eux ce que je ne puis, du fait de mes limites et de ma pauvreté personnelle, acquérir par moimême. En désirant ensemble Dieu, notre bien commun, nous nous complétons. Dans notre pèlerinage terrestre, c est avec nos blessures, nos péchés et notre immense bonne volonté et la grâce de Dieu et les vertus théologales et tous les dons reçus de l Esprit, c est-à-dire grâce à la communauté, c est-à-dire encore l Église, qui nous réunit et nous appelle à la conversion. Ainsi Dieu, bien commun de toutes les créatures, surabonde au-delà de notre seule singularité et nous voulons que d autres y participent et nous faisons tout pour que ce soit possible. Conclusion De Koninck semblait vouloir rectifier une analyse philosophique commune à tous ceux qui risquaient de faire de la personne un tout absolu dont la perfection morale et spirituelle résiderait dans sa seule singularité et sa seule indépendance. Erreur qui pouvait concerner le personnalisme de Maritain quand celui-ci risquait d établir une tension entre le bien commun politique et le bien spirituel de la personne, bien personnel, transcendant à toute autre forme de bien de la nature. S il ne s était s agi que d une rectification ou d une discussion, les choses auraient pu se dérouler comme un vrai dialogue. Mais il y avait aussi chez De Koninck l association d un certain personnalisme chrétien avec les erreurs modernes qui font, soit de l individu libre un absolu, soit de la société, un autre absolu, établissant ainsi un divorce entre Ce texte est tiré de Pour la défense de saint Thomas, la réplique de De Konink au P. Eschmann, p De la primauté op. cit. p

19 l individu et la société qui devient un antagonisme irréconciliable : la tyrannie de l égoïsme du moi, tyran pour les autres et la tyrannie de la société, tyran de l individu, et étrangère à son bien. Pour De Koninck ces deux tyrannies se ressemblaient du fait qu elles érigeaient en absolu deux individualités : celle de l individu humain (tyrannie du libéralisme), et celle de la société (tyrannie du socialisme) qui devenaient ainsi extérieures l une à l autre, voire étrangère, et donc s affrontant. C est pour cette raison que le marxisme pouvait ainsi être engendré, naissant de l affrontement de ces deux individualités. C est pourquoi De Koninck parlait de «personnalisme marxiste» qui était dans la droite ligne de ce personnalisme érigeant en absolu la seule singularité de la personne. Quelles leçons pouvons-nous tirer de ce débat qui n a pas eu lieu? Nous ne parlerons pas des erreurs humaines ni de la faiblesse ni de l amour propre blessé ni des défauts des uns et des autres : sous ce rapport nous avons une commune nature marquée du péché originel. Mais ne peut-on trouver, au-delà des divergences, comme un terrain commun qui réconcilierait nos deux philosophes? Incontestablement, aucun croyant ne pourra contester la primauté du spirituel et la vocation de Maritain a peut-être été de vivre et de rayonner cette primauté, en prenant saint Thomas d Aquin pour guide, dans la vie temporelle, la culture de son temps et les événements sociaux et politiques, avec les tensions permanentes du temporel et du spirituel. De Koninck venait auprès de Maritain pour lui rappeler qu il fallait penser cette primauté comme étant la primauté d un bien désirable certes, puisque proprement humain, mais d un bien essentiellement commun à plusieurs. Tout être en tant qu il existe est un certain bien et a des propriétés qu il diffuse au-delà de lui-même pour contribuer à la perfection du tout dont il est une partie. Ainsi, dans un même mouvement, tout être désire son bien propre et un bien commun à plusieurs. N est-ce pas la logique même de l amour que d unir en permanence le désir de notre bien à celui de ceux avec qui et pour qui nous vivons? Plus nous aimons et plus notre désir se porte vers ceux que nous aimons et plus nous savons que nous sommes une partie, ou si vous aimez mieux, un membre d un corps : c est vrai sur le plan moral et politique, en tant que nous sommes membres d une communauté et serviteur du bien commun des personnes qui la compose c està-dire des membres -, c est aussi vrai sur le plan spirituel surnaturel tant il est vrai que nous sommes membres du corps mystique du Christ. Maritain pouvait donner un peu de sève évangélique, peut-être une certaine fougue, une certaine présence attirante par elle-même ; et De Koninck apprendre à mieux unifier bien personnel et bien commun dans toutes les dimensions de notre être. La communion ne s est pas faite sur terre, au Ciel, dans la Jérusalem céleste, ils participent ensemble à une même béatitude : Maritain, peut-être, remercie De Koninck de lui avoir rappelé cette communauté dans la vision de Dieu, et De Koninck remercie Maritain de lui avoir rappelé que toute personne, dans l éternel amour et dans l unité, est à l image de L Unique qui est aussi Trois personnes Et Maritain sans doute de rappeler, dans un sourire de bienheureux, à De Koninck que, quand même, le mot personne est à l origine un terme chrétien, du moins un terme qui a été christianisé puisque conçu par les théologiens pour répondre à l intelligibilité du mystère trinitaire : Dieu est Un et trois Personnes et que jamais un marxiste n aurait parlé, sans doute pour cette raison, de personne Jean Baptiste Échivard 19

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