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1 épreuves de la tradition Le numérique comme outil de narration dans les contes International Master degree in graphic design Mémoire présenté par Adrien Gonauer Dirigé par Anthony Masure Campus de la fonderie de l'image - CNA-CEFAG, 80 rue Jules Ferry Bagnolet

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3 Que soient remerciés, tous ceux qui, de près ou de loin, par leur collaboration directe ou leur soutien, ont participé à l élaboration de ce mémoire. L ensemble de l équipe pédagogique du CNA-CEFAG qui a su se rendre disponible pour répondre à mes questionnements. Pour mon entourage familial et amical, qui par leur soutien, m a permis d aller au bout de ce projet. Une attention particulière à mon directeur de mémoire Anthony Masure pour son soutien et ses précieux conseils. Et François Guyard pour son implication et sa patience sans quoi ce mémoire n'aurait pas vu le jour.

4 épreuves de la tradition Le numérique comme outil de narration dans les contes

5 sommaire p.10 p introduction 01 LE CONTE : HISTOIRE ET FORMES Une tradition universelle détentrice d une part de la mémoire collective et représentative des évolutions sociales Analyse structurale des contes p.13 p.21 p LE RÔLE DU CONTE dans l éducation et la transmission d un savoir transgénérationnel Analyse psychanalytique du conte comme espace de transition p.33 Les approches cognitives Analyse de la mutation des statuts et des postures interactives : l approche interactionniste p.34 Le conte : un outil polymorphe d éducation 03 De l oralité à l écriture : les modalités de transcription des contes De l oralité à l écriture p.59 p.60 L iconographie dans les contes 04 les interfaces numériques et l enfant Trois pathologies du design graphique p.77 Les interfaces Homme/machine p.11 Réel et numérique : les interfaces naturelles en rapport à l aspect psychoaffectif 05 CONCLUSION Les utilisations possibles du numérique comme outil de narration dans le conte p.13

6 INTRODUCTION «Si l on veut trouver certains aspects vivants de la Grèce antique, il ne faut pas les chercher dans les monuments, ni même dans les lieux, mais dans telle façon d être ou de vivre, dans une tradition, une fête, parfois même un conte.» 1 1 Jacques Lacarrière, «Entretien avec Jacques Jaubert», Evène, 1980, [En ligne] [Consulté le 17 mars 2013].

7 12 13 L univers graphique sur lequel je travaille depuis des années puise largement à des quotidien. Ce qu il faut voir ici, c est surtout le fait que toutes ces interfaces homme/ sources oniriques, très proches de la nature fantasmatique des contes. D ailleurs, le mot machines, même si elles existent depuis un certain temps, sont arrivées à maturité et «fantasme» peut se traduire en anglais par fantasy lequel, à rebours, signifie «fantasme» font partie intégrante de notre société. Le numérique change notre rapport à l objet, et la mais aussi : «fantaisie», «imagination» et, dans une moindre mesure, «création». Ainsi, les conception même de notre société. Il est donc primordial d analyser le sens nouveau et contes ont joué un rôle essentiel dans ma formation, et je garde le souvenir persistant la nouvelle fonction que nous allons leur attribuer. En effet, «un choix se détermine non d une enfance guidée par leur univers. Je me rappelle très bien ma mère me lisant les par rapport à un élément unique [...] mais par rapport aux relations qu il entretient avec œuvres des frères Grimm, d Andersen ou de Perrault, mais aussi les histoires et légendes la globalité du vivant» 2. Notre rapport à l interface numérique change énormément car les de la mythologie grecque, ainsi que des contes du monde entier. Pour cette raison, j ai sensations générées par l utilisation de ces interfaces font appel à nos intuitions, nos souvenirs, et demandent un temps d apprentissage de plus en plus réduit. Avec l évolution toujours eu l envie de faire à mon tour découvrir cet univers au monde de l enfance, ébauchant des projets sur la base de mes illustrations personnelles, et la volonté d y du numérique, nous voyons arriver l avènement des interfaces naturelles. aboutir ne m a pas quitté. C est dans cette optique que je m intéresse à l utilisation du numérique comme outil de narration dans le conte. À l heure actuelle pourtant, trop souvent, les réalisations dans ce domaine sont froides et stéréotypées, à cause des limitations induites par les aspects financiers comme par les tâtonnements inhérents à toute technologie d apparition récente. À partir de là, des questions se posent quant à la pertinence de son utilisation dans le cadre des contes. Il apparaît donc nécessaire d analyser les mécanismes permettant de conserver le principe du conte traditionnel, ainsi que la notion corollaire de partage entre l enfant et l adulte, tout en le faisant évoluer. Avec le numérique, le conte pourrait s enrichir d une dimension sonore, animée et interactive : il réagirait à la voix du conteur ; une animation serait déclenchée par l enfant, qui deviendrait un acteur direct de l histoire. Toute innovation technologique est en soi riche de potentialités, les questionnements et les réflexions quant à leur application dans le cadre de la narration des contes permettront de faire évoluer celui-ci vers une utilisation plus adaptée à notre société, où le numérique tient une place chaque jour plus importante. Chaque nouvelle génération évolue avec les technologies de son temps, s en servant avec une aisance qui déstabilise les anciennes générations. C est ce que nous vivons actuellement, et ce d autant plus fortement depuis que le monde numérique prend une place significative dans la vie quotidienne. De plus, le numérique fait partie de ces évolutions basées sur la logique du mouvement ; il demande toujours plus de rapidité dans la circulation des informations, son évolution et son intégration dans la société suivent une courbe exponentielle. Mais, maintenant que cette évolution majeure de la société humaine s est mise en place, une nouvelle évolution commence à faire son apparition : la fusion avec le réel, la possibilité toujours plus élaborée d intégrer le numérique dans la vie grâce aux nouvelles interfaces. Des capteurs complexes permettent de contrôler le monde numérique avec des gestes logiques dans le monde réel ; les écrans tactiles, les interfaces de détection 3D et autres capteurs de mouvements permettent d abolir l hégémonie du bouton physique, au profit d interfaces utilisant des mouvements calqués sur ceux du Dans cette optique, il apparaît dans un premier temps indispensable de caractériser les composantes de la relation professeur/élève ou adulte/enfant dans le cadre de la narration des contes. Par la suite, notre analyse se portera sur le rapport que parents et enfants entretiennent avec les interfaces numériques, afin de déterminer comment les contes peuvent évoluer dans cet univers, et comment les nouvelles interfaces peuvent servir ce rapport triangulaire entre le conte, l enfant et l adulte, quel est leur degré de pertinence dans l augmentation du processus de partage et de découverte dans ce contexte. Le problème de la rapidité avec laquelle le numérique progresse implique un manque de recul, et un risque accru quant à son intégration dans la société. Dès lors, il est logique de se demander si le passage au «tout numérique» peut s effectuer non seulement positivement, mais encore sans perte quant aux médiums traditionnels. En d autres termes et plus précisément dans le cadre du sujet qui nous occupe, le numérique peut-il être utilisé comme outil de narration dans les contes sans les détourner de leurs fonctions premières? 2 Lázlò Moholy-Nagy, Peinture, photographie, film et autres écrits sur la photographie [1925], Folio essais, 2007, 320 p.

8 LE CONTE : HISTOIRE ET FORMES «Il n existe que des contes de fées sanglants. Tout conte de fées est issu des profondeurs du sang et de la peur.» 3 3 Franz Kafka, Evène, [En ligne] [Consulté le 17 mars 2013].

9 16 17 Depuis quelques années, les spécialistes des contes évoquent leur renouveau 4. Alors qu il était d usage de penser que les contes traditionnels oraux tendaient à disparaître avec les sociétés qui les avaient créés, nous pouvons remarquer un regain d intérêt significatif Une tradition universelle détentrice depuis environ une vingtaine d années et cela au niveau international en partie dû à la mondialisation des systèmes de communications, à la vulgarisation de certains outils d une part de la mémoire collective et d échanges et à la mise en place d événements culturels. Les parents continuent à conter des histoires à leurs enfants, en s aidant d une prolifération grandissante de la littérature enfantine. Cependant, nous pouvons remarquer que la tendance contemporaine est représentative des évolutions sociales d assigner aux contes une fonction éducative, dans le but de faire assimiler une morale fondamentale et d apprendre de nouveaux mots. De plus, les grosses productions éditoriales et cinématographiques ont fait des contes une industrie particulièrement lucrative, dont les symptômes peuvent êtres représentatifs d une récupération commerciale 5 de cet imaginaire. A Analyse historique Pour la population occidentale, les contes évoquent une base ancienne d histoires traditionnelles : celles de Charles Perrault (La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Blanche-Neige, La Barbe bleue, etc.) ; des frères Jacob et Wilhelm Grimm ; de Hans Christian Andersen. Par la suite, elle s est enrichie de contes de création récente (Peter Pan, Alice au pays des merveilles, Le Magicien d Oz). Elle regroupe un très grand nombre d histoires qui plongent les lecteurs dans des mondes merveilleux ou effrayants. Le fait intéressant est que nous retrouvons à peu près les mêmes typologies de personnages très stéréotypés dans les contes du monde entier. Le conte est classé dans la catégorie générale des récits. Il a une structure narrative, c està-dire qu il présente une séquence d événements organisés autour d une intrigue. Mais il est aussi constitué par des composantes particulières. Ainsi, un récit se rapporte généralement à des événements réels ou à des fictions dont la tendance se rapproche d une notion réaliste ; le conte, quant à lui, nous fait découvrir un univers magique et fantasmatique. Il possède une composante commune avec les mythes : il se situe quelque part dans une temporalité passée non déterminée et fait intervenir des personnages surnaturels, vivant des événements incroyables et dramatiques. Mais il se distingue fondamentalement du mythe en ce qu il n est pas à proprement parler un écrit fondateur et encore moins un récit fondé sur une vérité. En effet, les mythes se présentent comme des vérités, alors que la composante des contes est apportée par l introduction «il était une fois» ou «ceci est un conte» (dans les contes africains), qui plonge le lecteur dans une temporalité imaginaire. Mais si nous prenons en compte une échelle historique plus longue, ce phénomène n est pas si exceptionnel. En effet, les spécialistes font remonter la naissance du conte moderne à la Renaissance, considérée comme «l âge d or du conte» 6. C est l époque où, en Italie (Boccace), en Espagne (Cervantès) et plus tard en France (Marie de Navarre, Charles Perrault, Jean de La Fontaine), écrivains retranscrivent les contes ou en créent de nouveaux 7. De plus, les contes dit traditionnels ne sont pas les seuls à voir le jour, car dans cette effervescence s ajoutent les contes orientaux, les contes libertins, les contes moraux, les contes philosophiques, qui ne sont que le début d une longue liste. Au début du XIXe siècle, les frères Grimm rassemblent près de deux cents contes populaires et initient l étude du folklore. De nombreux écrivains reconnus se lancent à leur suite dans l invention de contes : Goethe (Allemagne), Pouchkine (Russie), Maupassant écrivent pour les adultes ; Andersen et la Comtesse de Ségur pour les enfants. C est aussi à cette époque qu un nouveau genre de contes voit le jour : le conte fantastique, avec Charles Nodier 8 puis, en Angleterre, Lewis Carroll 9 ou James Matthews Barrie 10. Le renouveau des contes aurait en fait, du point de vue des études des spécialistes littéraires, plus de trois cents ans d existence. Ainsi, la notion de contes éternels qui remonteraient «à la nuit des temps», comme l imaginaient les folkloristes, se heurte à l analyse historique : les contes ont une histoire 11. A titre d exemple, La Barbe bleue a une date de création, qui remonte sans doute au Moyen-âge, mais dont on peut suivre au fil des siècles les différentes versions, lesquelles évoluent en fonction des mutations sociales. L aspect ancestral et le sentiment d éternité que procurent les contes viennent de l aspect récurrent des thèmes abordés. 4 Geneviève Calame-Griaule, Le renouveau du conte [1999], CNRS Editions, 456 p. 5 Hansel et Gretel : Witch Hunters, réalisé par Tommy Wirkola et produit par Will Ferrell, sorti le 6 mars Jean-Pierre Aubrit, Le conte et la nouvelle, 2002, Armand Colin. 7 Charles Joseph de Mayer, Le Cabinet des fées [1923], Ulan Press, 2012, 464 p. 8 Charles Nodier, La Fée aux Miettes / Smarra / Trilby, Folio Classique, 1982, 412 p. 9 Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, Pocket, 2010, 125 p. 10 James Matthews Barrie, Peter Pan, Editions 84, 2003, 139 p. 11 Catherine Velay-Vallantin, Histoire des contes, Paris, Fayard, 1992, 359 p.

10 18 19 B Pistes d interprétations Les interprétations classiques ont mis en exergue la structure narrative des contes, centrée sur un schéma scénaristique dramatique. Les psychanalystes et pédopsychiatres, quant à eux, y ont vu la représentation des angoisses et des traumatismes de l enfance : fantasme de dévoration (Le Petit Chaperon rouge) ou d abandon (Le Petit Poucet), tout en leur reconnaissant des fonctions éducatives, le conte enseignant aux enfants les dangers de la vie adulte (aspects initiatiques) et leur transmettant les notions de vie sociale, par le truchement de la voix des parents. C est pourquoi de nombreux psychologues les utilisent aujourd hui comme outils thérapeutiques. Aux dimensions existentielles, nous pouvons ajouter les approches cognitives, suivant lesquelles les contes seraient en concordance avec une forme mentale naturelle chez l être humain, qui nous fait percevoir la réalité sous l angle des actions vécues. Pour analyser les mutations des contes et envisager leurs évolutions futures, il est essentiel de connaître et comprendre les mutations sociales qui les accompagnent. Est-ce un hasard si le regain d intérêt et l analyse folklorique des contes sont apparus au début du XIXe siècle, avec l invention de la sociologie? Il existe un lien entre l évolution historique des contes et celle de la sociologie. C est pourquoi, avant de nous intéresser à l approche interactionniste de l analyse des contes, il nous faut d abord comprendre la façon dont ils sont structurés. Analyse structurale des contes La majeure partie des contes sont composés d éléments invariants en ce qui concerne leur structure narrative. Ils prennent place dans un monde merveilleux, (hors de tous repères spatio-temporels), où des créatures et des animaux parlent. En règle générale, le conte met en scène une quête initiatique, métaphorique du passage de l enfance à l âge adulte. L histoire débute par une situation familiale délicate, à partir de laquelle le personnage principal devra affronter un ensemble d épreuves, dans le but de forger sa personnalité et d accéder ainsi à une condition stable, consacrée entre autres par la formule finale : «ils se marièrent et eurent beaucoup d enfants». C est le folkloriste russe Vladimir Propp ( ) qui initia l analyse structurale des contes dans son ouvrage Morphologie du conte 12. A partir d un corpus d une centaine de contes, il établit un système général de mesure des contes, représenté par «l action d un personnage définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l intrigue». Il détermine ainsi trente-et-une fonctions récurrentes, partagées entre les différents protagonistes. Retenons plus particulièrement l éloignement des parents (qui favorise la rencontre avec l agresseur), le méfait ou le manque (d époux, d enfant ou de richesses), la tâche difficile ou le combat (contre un adversaire redoutable). Ces fonctions peuvent être regroupées en sept sphères d action, correspondant chacune à un personnage-type : l agresseur, le donateur (ou pourvoyeur), l auxiliaire, le personnage recherché, le mandateur, le héros et, enfin, le faux héros 13. En établissant une grille d analyse qui peut être appliquée à une grande variété de récits, Propp ouvre la voie à une évolution majeure concernant l étude du folklore. En 1966, le sémiologue Claude Brémond (né en 1929) publie une grammaire narrative mettant majoritairement l accent sur La Logique des possibles narratifs 14. Refusant de voir dans le récit une succession fixe de fonctions narratives, il met en place une authentique «logique du récit», développée sur un modèle donnant une alternative au conteur. Ainsi, Claude Brémond structure-t-il les trente-et-une fonctions de Propp en de petits ensembles de séquences, spécifiées chacune par «une unité d action», et dont la composition peut s effectuer de manière quasiment infinie en s articulant autour de trois instants spécifiques : 12 Vladimir Propp, Morphologie du conte [1928], Seuil, 1970, 254 p. 13 Wikipédia, «morphologie du conte», [En ligne] [Consulté le 18 décembre 2012]. 14 Claude Bremond, La logique des possibles narratifs, Communications, 1966, n 8.

11 20 Ouverture Passage Aboutissement 1 de l action à l acte 3 de l action La situation initiale, présente les personnages et les motifs de l action (manque, pauvreté ou solitude du héros). 2 Il montre le héros en pleine épreuve (élément perturbateur et déroulement de l action). Il se marque par la récompense pour le héros et le châtiment pour ses adversaires (élément de résolution et situation finale). Toujours dans les années 60, Julien Greimas ( ), linguiste et sémioticien d origine lituanienne, met en avant les structures ou «transformations actancielles» 15. Elles recouvrent une suite de phénomènes sociaux qui sont liés à des manifestations merveilleuses, à «l irruption du mystique dans le quotidien». Greimas montre que la majorité des contes débutent avec «l existence d un ordre social manifesté par la distinction entre les classes d âge et fondé sur la reconnaissance de l autorité des Anciens». Par la suite, une série de phénomènes font leur apparition, qu il définit comme les «transformations actancielles», manifestées par des métamorphoses : d humains en animaux (et vice-versa), d entités vivantes en végétaux ou en minéraux, et de végétaux en objets. 15 Dirk de Geest, «La sémiotique narrative de A.J. Greimas», Image & Narrative, 2003, [En ligne] be/inarchive/uncanny/dirkdegeest.htm [Consulté le 18 décembre 2013].

12 LE RÔLE DU CONTE dans l éducation et la transmission d un savoir transgénérationnel «Les fées nous endorment, nous ouvrent les portes de leur royaume, qui se referment sur nous sans qu elles aient pris la précaution de nous en remettre la clé.» Jean Tétreau, «Prémonitions Halloween Blues - Tome 1», Evène, 2003, [En ligne] [Consulté le 17 mars 2013].

13 24 25 Analyse psychanalytique du conte comme espace de transition Avant de se pencher sur le lien entre les évolutions de la sociologie et celle des contes, un axe de recherche important concerne l approche psychanalytique des contes, en particulier celle du pédiatre et psychanalyste anglais Winnicott, qui définit le conte comme un médiateur de l espace transitionnel 17 : Le petit enfant doit être capable d avoir peur afin d être soulagé de ce qui est mauvais pour lui. Il a besoin de voir le mal en d autres personnes, d autres choses, d autres situations. 18 Les travaux de Winnicott sont principalement axés sur le développement du nourrisson et la relation mère-enfant. Ainsi, il développe trois notions spécifiques concernant cette interaction : Le holding (tenue) : ce terme désigne tous les moyens qui donnent un support à son Moi naissant. A ce stade, l enfant et la mère sont imbriqués sur le plan psychique. Le soutien fourni par la mère comprend toute la routine des soins quotidiens, qui le protègent des expériences angoissantes. Il est à la base de l intégration du Moi en un tout unifié [...] Le handling (manipulation) : il désigne la manière dont l enfant est traité, manipulé, soigné. Il induira ce que Winnicott a appelé l «interrelation psychosomatique», c est-à-dire qu il permet l installation de la psyché dans le soma, l habitation du corps (indwelling) ainsi que le développement du fonctionnement mental. [...] De plus, Winnicott souligne l importance de l environnement durant le passage de la dépendance à l autonomie de l enfant, en insistant sur le rôle des objets transitionnels. Ces derniers s inscrivent dans l espace transitionnel d expérience, lequel se situe à michemin entre les bases biologiques et la relation à l objet, et permet de relier monde réel et réalité intérieure. L objet transitionnel (doudou ou autre), remplace le sein maternel ou l objet de la première relation, à la fois tangible puisque fragment du réel et symbolique en tant que première appartenance du «non moi». Il permet à l enfant de différencier le fantasme de la réalité, de l intérieur vers l extérieur. L aire transitionnelle est indispensable pour que s établisse une bonne relation entre l enfant et la société, entre «la réalité psychique interne et le monde externe tel qu il est perçu par deux personnes en commun». Par la suite, les objets transitionnels sont abandonnés, et remplacés par des phénomènes transitionnels qui occupent tout l espace. «Autrement dit, ils se répandent dans le domaine culturel, tout entier» 20. Pour l enfant, les contes font ressortir des phénomènes de transition. Durant la lecture, il captera les expressions physiques du conteur, tout en conservant ses propres attitudes (comme sucer son pouce). Ainsi, le conte donne à l enfant un espace dans lequel des histoires utilisant le fantasme viennent, au contact de la réalité, s élaborer par des systèmes symboliques. Les contes peuvent donc être pris comme des outils de projection facilitant la symbolisation fantasmatique par le langage. Dans le prolongement de cette réflexion, nous pouvons nous demander quelle peut être la place des interfaces numériques en tant qu outils de narration dans cet espace transitionnel. Dans le cadre de leur utilisation, il sera primordial qu elles gardent leur rôle d outils, qu elles ne se substituent en aucun cas à de possibles objets transitionnels. Dans le cas contraire, le rapport qui s établit entre l enfant, le conte et le narrateur serait forcément altéré : l enfant se verrait isolé du narrateur humain, contraint à demeurer seul dans un espace virtuel ; le principe même du conte en serait perverti. Ajoutons à cela que le développement cognitif de l enfant qui s effectue entre 0 et 4 ans augmente le risque lié à un mimétisme mal contrôlé. L object-presenting (présentation de l objet) : c est le fait de proposer l objet du besoin, en même temps que l enfant s est exprimé comme s il l avait créé (biberon, couche) L espace transitionnel est le lieu de repos psychique entre la réalité (qui prend de plus en plus sens) et ses sensations d omnipotence. Wikipédia, «objet transitionnel», [En ligne] [Consulté le 21 janvier 2013]. 18 Donald Winnicott, Les objets transitionnels, Payot, Wikipédia, «objet transitionnel», [En ligne] [Consulté le 19 décembre 2013]. 20 Donald Winnicott, «Fear of breakdown», Jeu et réalité [1975], Gallimard, 2002, 275 p.

14 26 Ainsi, les tablettes visuelles et tactiles peuvent être utiles au développement sensorimoteur du jeune enfant, même si elles présentent aussi le risque de 27 l écarter d autres activités physiques et socio-émotionnelles multiples, indispensables à cet âge [...] Dans ce cadre éducatif, les tablettes numériques peuvent donc être un objet d exploration et d apprentissage parmi tous les autres objets Les approches cognitives du monde réel, des plus simples [...] aux plus élaborés technologiquement. 21 Ainsi, un enfant pourrait, s il ne rencontre pas assez de diversité quant à la mise en place de ses bases cognitives, confondre réel et virtuel d autant plus rapidement que le but des interfaces naturelles est justement de faire un parallèle entre ces deux notions. C est ainsi qu un enfant entre 1 et 2 ans peut essayer de swyper 22 des personnes, le contenu de son assiette, etc., car il aura appris à faire ce geste avec une tablette tactile. En effet, le swype se rapproche de mouvements réels : c est comme déplacer des photos sur une surface plane en les attirant vers soi ou en les repoussant. Il tenterait par là de faire «sortir de l écran» l élément de sa frustration. Les analyses cognitives des contes ont débuté durant les années 90. Elles mettent en exergue les stratégies mentales activées par le récit. Ainsi, pour le psychologue Fréderic Bartlett 23, la mémorisation des contes suppose la mise en place de structures mentales simples. Lors de la narration d un récit complexe et tortueux, la mémoire n enregistre que quelques éléments frappants, structurés autour d une série d événements relativement simples. Les formes narratives des contes seraient en relation, si l on en croit Jérôme Bruner 24 avec une tendance naturelle de la psyché humaine à analyser la réalité sous forme «de séquences d événements, de représentations d actions, de visées d intentions». Pour Max Turner 25, l intérêt que les êtres humains portent aux contes est significatif de la manifestation d une prédisposition humaine à créer des fictions, inventer des mondes personnels dans une sphère mentale. L homme serait par nature un homo fabulator 26. C est pourquoi transgresser certaines règles de base de la psychologie intuitive, douant de parole des animaux ou dotant des êtres spectaculaires de pouvoirs magiques, serait facteur de mémorisation, si l on en croit les théories de l anthropologie cognitive 27 : les personnages des contes, en transgressant les règles classiques des comportements humains, s apparentent à «des figures prototypiques» facilement mémorisables, incitant «un fort marquage cognitif». 21 Académie des sciences, L enfant et les écrans, Éditions Le Pommier, janvier Swype : gestuelle destinée, dans les interfaces tactiles, à changer le contenu d une zone en faisant glisser horizontalement un à plusieurs doigts sur un écran. 23 Frédéric Bartlett, Remembering : A Study in Experimental and Social Psychology, Cambridge University Press, Frédéric Bartlett, Pourquoi nous racontons-nous des histoires?, Rets, 2010, 112 p. 25 Max Turner, The Literary Mind, Oxford University Press, Jean Molino et Raphaël Lafhail-Molino, Homo fabulator. Théorie et analyse du récit, Leméac/Actes sud, Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, 1962, 389 p.

15 28 29 génétique nous enseigne que les ruses, les tromperies n englobent pas seulement l aspect symbolique, mais qu elles installent leurs bases dès la première forme de la vie, dès le moment où un être est lié à son environnement et aux autres êtres. «Le jeu d ouverture/ fermeture est tout de suite un jeu entre intérieur et extérieur. Il fonctionne par exemple avec des interfaces pouvant communiquer vers l extérieur (hors des états intérieurs)». Analyse de la mutation des statuts et des postures interactives : l approche interactionniste Toutes les approches analytiques du conte 28 approche symboliste (Durand), structuraliste (Lévi-Strauss), narrative (Propp, Bremond, Greimas, Flahault), psychanalytique (Bettelheim) ont souligné les similitudes structurelles et formelles des contes du monde entier. Mais c est l approche interactionniste 29 qui permet d apporter certaines réponses aux problématiques posées par l utilisation du numérique en tant qu outil narratif. L intérêt majeur de l approche interactionniste est qu elle prend en compte les aspects sociologiques de l analyse des contes et récits, démarche primordiale pour la compréhension du rôle que jouent les contes dans les rapports parents/enfants/société. Les contes sont un enchaînement de mutations au gré des statuts et postures interactives, de la faiblesse à la puissance, de la pauvreté à la richesse, de gentil en méchant, de mère en marâtre, de grenouille en prince charmant, de fidélité en trahison, de confiance en méfiance, de mensonge en vérité, de caché en montré, etc. Cette réversibilité dans la composante des contes dépasse le cadre de la sphère humaine et s étend à la nature et à la surnature (interventions de personnages doués de pouvoirs surnaturels). Le sociologue André Petitat analyse ce phénomène récurrent dans les contes, et met en exergue une mobilité des positions et des postures interactives entrant en synergie avec le principe d ouverture/fermeture réciproque dans les interactions 30. L analyse interactionniste des contes étant fondée sur le constat que la dynamique du récit s applique à la plupart d entre eux, la question qui survient logiquement concerne l origine de ce principe de transformation. Ainsi, le schéma qui permet de comprendre les différentes formes du cacher/montrer amène à les assimiler à des mécanismes de transformation des relations. Dans cette logique, André Petitat explique la notion de réversibilité symbolique virtuelle dans les contes d une manière particulièrement intéressante. Ainsi, selon lui, la démarche La médiation du signe multiplie les modalités virtuelles de l ouverture/fermeture entre intérieur et extérieur 31. En d autres termes, le signe est un lien entre des représentations non visibles du mental (les signifiés) et le paradigme du perceptible (le signifiant). Les bases biologiques mettent en place un lien entre l interne et le milieu externe. Ce à quoi il faut ajouter le fait qu elles échappent à la conscience alors que le signe, lui, permet «une bascule délibérée du caché/montré», dès que l humain est capable d élaborer ses propres représentations (ce qui survient généralement entre trois et quatre ans, selon André Petitat). Le signe, quant à lui, est susceptible d en être délibérément détaché. C est ainsi que les enfants peuvent s amuser à appeler une dame : «monsieur», et un chat : «chien». L autonomie du signe et du réfèrent permet ainsi la (re)création et l expression d un réel que l enfant perçoit, mais aussi de tous ses aspects métamorphiques. Ces opérations en génèrent une troisième, qui s efforce de poser des limites réglant les transitions symboliques, lesquelles introduisent et créent les bases du «non-dit» (sincérité/mensonge) en fonction de la nature des circonstances et des protagonistes. En combinant ces trois aspects de la réversibilité virtuelle (trois éléments constituant l échange symbolique), André Petitat met en avant huit postures communicationnelles : 1) Caché illicite, avec déformation : mensonge, tromperie, ruse, trahison, manigance, hypocrisie, diffamation. 2) Caché licite, avec déformation : pieux mensonge, canular, fiction. 3) Caché illicite, sans déformation : non-dit mensonger, bâillonner, étouffer. 4) Caché licite, sans déformation : non-dit autorisé ou obligatoire, discrétion, tact, intimité, jardin secret. 5) Montré illicite, avec déformation : exagération, affectation, vantardise, parodie, ironie perfide. 6) Montré licite, avec déformation : parabole, ironie ludique, litote, euphémisme. 7) Montré illicite, sans déformation : indiscrétion, ostentation, indécence. 8) Montré licite, sans déformation : interpréter, dévoiler, avouer, confesser, authenticité, sincérité, vérité, franchise André Petitat, «Contes et réversibilité symbolique : une approche interactionniste», Université de Lausanne, 1999 [En ligne] [Consulté le 10 janvier 2013]. 29 André Petitat, Secret et normes sociales, Paris, PUF, Ibid. 31 André Petitat, «Contes et réversibilité symbolique : une approche interactionniste», Université de Lausanne, 1999 [En ligne] [Consulté le 10 janvier2013]. 32 Ibid.

16 30 31 Pour résumer ce qu impliquent ces catégories, l auteur indique que l ordre social est en grande partie «le résultat d une lutte permanente contre l usure des conventions sociosymboliques, qui est favorisée par les jeux de l ouverture/fermeture aux autres, aux relations» 33. Concernant les contes, si les postures basiques de la réversibilité symbolique ont une nature universelle, nous pouvons logiquement admettre que cette littérature les met en scène, «que les contes sont une dramatisation de l espace de réversibilité virtuelle et de ses propriétés morphogénétiques» 34. Il est donc primordial de bien assimiler ces principes car, avec les contes, les enfants ne trouveraient pas seulement un écho des problématiques inconscientes, mais ils seraient surtout confrontés à ce qui forme le cœur même des interactions sociales. Ils sont un espace dangereux et fascinant du réversible, auquel le personnage principal doit être initié. Ainsi, dans la logique interactionniste, la majeure partie des contes mêle des postures d ouverture et de fermeture aux autres, en alliant des jeux de clair/obscur à des changements de positions et de statuts, allant jusqu à des métamorphoses spectaculaires. Cette analyse nous montre la subtilité avec laquelle le processus initiatique mis en œuvre dans les contes fait surgir et instaure dans la psyché de l enfant la complexité des microcontrastes inhérents aux rapports humains qui régissent notre société. Elle nous montre aussi l ampleur des possibilités narratives que pourrait offrir la mise en place d outils numériques et de jeux graphiques, véritable prolongement du texte imprimé. La réversibilité symbolique serait un tremplin à la mise en place d une narration dynamique, qui profiterait des avantages offerts par le numérique et les interfaces naturelles pour faire ressortir des éléments relationnels, lesquels seraient peut-être passés inaperçus. Ces transitions dans les comportements et les statuts des personnages pourraient être représentés de manière plus précise et réaliste, en utilisant dans le numérique ce que le livre ne peut apporter. D autre part, cette analyse nous met en garde contre l utilisation banalisée Le conte : un outil polymorphe d éducation Nous avons pu voir précédemment que le conte a une fonction d éducation, qu il permet à l enfant de comprendre les subtilités des rapports humains. Avant d appréhender les principales problématiques engendrées par l utilisation du numérique, il est primordial de se poser la question du lien, mais aussi du décalage existant entre notre société laquelle évolue rapidement et l univers des contes qui, certes, évolue avec la société, mais reste établi sur les bases d un paradigme nettement défini. Tout d abord, définissons la différence entre «éducation» et «instruction». Pour cela, nous allons nous appuyer sur les travaux de François Flahault 35, philosophe et anthropologue français. Ses recherches sont basées sur les connaissances contemporaines en matière de sciences humaines, qu il utilise dans le but de mettre en place les bases d une anthropologie générale. Il part d un certain nombre de principes préconçus de la pensée occidentale concernant l humain et son environnement social, en montrant par la suite que beaucoup de ces derniers se révèlent en fait inappropriés à notre époque. Après quoi il propose des représentations plus applicables à notre société. En tant qu anthropologue, François Flahault ne circonscrit pas son champ de réflexion aux cultures européennes, mais l élargit à celles du monde entier, en s inspirant des ouvertures qu elles offrent en termes de réflexion et de courants de pensée. C est à travers l interprétation des contes dans différentes cultures qu il dégage les valeurs communes aux êtres humains. François Flahault fait une distinction entre «éducation» et «instruction». Il met en avant le fait que «la notion d éducation est indissociable de la socialisation et constitue de ce fait une structure indispensable dans le but d acquérir des connaissances» 36. Les êtres humains sont structurés sur la base d une «double transmission, génétique et culturelle». La transmission culturelle est assimilable à la somme des connaissances transmises par le biais de l enseignement, auxquelles viennent s ajouter celles que nous transmettent les expériences de la vie quotidienne. C est elle qui constitue la base de l existence humaine et de la socialisation de l enfant à travers son rapport avec les adultes. C est pour cette raison qu il est nécessaire de bien faire la distinction entre «éduca- 33 André Petitat, «Contes et réversibilité symbolique : une approche interactionniste», Université de Lausanne, 1999 [En ligne] [Consulté le 10 janvier2013]. 34 Morphogenèse : ensemble des lois qui déterminent la forme, la structure des tissus, des organes et des organismes. Wikipédia, «morphogénèse», [En ligne] org/wiki/morphogen % C3 % A8se [Consulté le 17 mars 2013]. 35 François Flahault, Instruction, éducation et transmission entre générations, La Découverte, Revue du Mauss, Ibid.

17 32 33 tion» : «développement de la capacité à être soi tout en étant avec les autres, à ménager ses relations avec eux, à participer à la vie sociale, à intérioriser la culture commune», et «instruction» : «acquisition de connaissances grâce à l enseignement» 37. Selon Platon, l être connaissant est supérieur à l être existant. La vérité doit diriger l individu en exerçant un pouvoir sur ses désirs. François Flahault met en avant ce présupposé de la culture occidentale, enraciné depuis l Antiquité grecque, qui considère que «l éducation se ferait par l instruction», que «la connaissance permet de modifier l être humain et qu en conséquence, éducation et instruction seraient la même chose». Il met cette notion en opposition avec l idée que, pour la grande majorité des cultures, l humain structure son existence par les liens sociaux, par l inscription dans une relation de filiation. De plus, il souligne le fait que nous disposons de nouvelles connaissances sur l être humain, en particulier celles acquises durant les dernières décennies en psychologie du développement et en neurologie, qui mettent clairement en doute «la conviction selon laquelle la transmission du savoir constitue la condition nécessaire et suffisante pour l éducation et la socialisation de l être humain» 38. Le processus d éducation d un être humain passe par l apprentissage, mais l enseignement n en est qu une partie. Le langage et la communication ne se structurent-ils pas grâce aux relations avec l entourage et à l environnement socioculturel? Lorsque ces structures ont été apportées par des processus de socialisation, l apprentissage se met en place de façon plus efficace. «C est un lien personnel par lequel un enfant se trouve encadré, reçoit la possibilité d exister». Et c est justement cette notion de «lien» que Flahault met en avant dans son étude des contes. En effet, la grande majorité des contes ont comme thème le processus initiatique par lequel un enfant, d abord lié à ses parents, parvient à s intégrer à sa propre génération, à devenir un adulte responsable 39. Pour illustrer notre propos, prenons un exemple particulièrement pertinent concernant le langage. En effet, le langage n est pas «un simple outil comme, par exemple, l usage des multiplications et des divisions : acquérir le langage, c est entrer en possession de soi-même. Communiquer avec les autres, c est jouir de soi» 40. L apprentissage de la langue ne peut donc clairement pas se faire dans le strict cadre d un enseignement. Pour l enfant, l apprentissage de sa langue doit se faire dans un contexte relationnel induisant des notions de bien-être et de spontanéité. Son enseignement sera d autant plus facilement assimilé que l enfant pourra le mettre en pratique de façon plaisante et ludique. Ajoutons à cela le fait que notre société repose sur le chevauchement des générations, alors que chez beaucoup d espèces animales, quand une génération voit le jour, celle qui la précède a totalement disparu. Ainsi, dans ces espèces, l unique transmission est de nature biologique et aucunement culturelle. Flahault montre par ce raisonnement que si l humanité en est arrivée à ce stade d évolution sociale, c est justement grâce à ce contact prolongé entre générations, à la transmission du savoir culturel transgénérationnel. L éducation repose en effet sur le fait que «des adultes bienveillants assurent une médiation entre les enfants et la société dans laquelle ceux-ci devront trouver leur place» 41. On le voit, la transmission transgénérationnelle, le conte en tant que générateur d espace transitionnel et la notion de plaisir sont des composantes essentielles du processus d apprentissage. Dans ce contexte, le numérique peut s avérer utile, qui prendrait en charge de façon ludique une partie de l espace transitionnel, favorisant ainsi l assimilation du conte par la psyché. 37 François Flahault, Instruction, éducation et transmission entre générations, La Découverte, Revue du Mauss, Ibid. 39 François Flahault, Be yourself! : Au-delà de la conception occidentale de l individu, Mille et une nuits, 2006, 266 p. 40 Ibid. 41 François Flahault, Be yourself! : Au-delà de la conception occidentale de l individu, Mille et une nuits, 2006, 266 p.

18 De l oralité à l écriture : les modalités de transcription des contes «Tout homme qui fait un conte, soit par malice, soit par vanité, y mêle ordinairement du sien, et toujours plus que moins.» Mateo Aleman, Guzman de Alfarache, Evène, [En ligne] [Consulté le 18 mars 2013].

19 36 37 De l oralité à l écriture Ainsi que l écrit Jacques Chevrier dans Littérature nègre 43, «L oralité et l écriture ne s inscrivent pas dans un rapport de succession, d évolution, ou d exclusion, mais correspondent, chacune à leur place, à des modèles d expressions spécifiques obéissant, toute idée de hiérarchie mise à part, à des conditions de production, de transmission, de conservation étroitement dépendantes d un certain type de société» 44. On le voit, les opérations qui permettent de passer de l oral à l écrit et inversement forment un jeu complexe, dont il est nécessaire d analyser les mécanismes avant de pouvoir appréhender les modalités et les enjeux d une mise en place du numérique. La survie culturelle d une société, qu elle soit de tradition orale ou écrite, est garantie par sa capacité d adaptation. La transmission intergénérationnelle du savoir est donc constitutive des structures primaires identitaires. La séparation qui s effectue entre l oral et l écrit est intimement liée au conflit existant entre culture «savante» (ainsi qualifiée parce qu elle s élabore sur des écrits), et culture «populaire» (de tradition orale). Pourtant, force est de constater que l oralité génère des coutumes qui, bien que n étant pas normalisées par l écrit, sont intégrées à l imaginaire collectif. Inversement, nombre de textes sont empreints d oralité. Ces deux exemples illustrent bien la complexité de la relation qui s établit entre la parole et l écriture, relativement à la problématique de la pérennisation d une culture, et pose indéniablement la question de l avenir d une culture orale quand, dans une volonté de pérennité, nous la retranscrivons sous forme écrite. L écriture peut-elle continuer à faire exister l ensemble des éléments qui entrent en compte lors du processus de création orale? Une des caractéristiques de la culture orale est son ajustement à une circonstance de formulation spécifique. En effet, même si l oralité reste très normalisée, elle n en demeure pas moins libre pour autant : tout le monde peut assimiler une histoire, un conte ou tout autre type de message oral, et le réinterpréter dans un cadre différent. La question qui se pose est de savoir si ces réinterprétations font évoluer le récit premier ou si elles le déforment. Et inversement, si l on peut réussir à oraliser sans la trahir une transcription écrite. A L exemple du «héros» Afin de mieux cerner la complexité de cette relation, intéressons-nous au concept du héros, selon qu il intervient dans un conte de tradition orale ou écrite. Dans les contes d Andersen, l accomplissement de soi du héros revêt toujours un aspect religieux, comme le montre Flahaut 45. Dans son étude du Vilain petit canard 46, il souligne le lien existant entre «l intériorité du personnage et le monde céleste», teinté de néoplatonisme et «d un peu de foi protestante». Par contre, dans les contes de tradition orale, le héros ne parvient jamais par lui-même à la fin de sa quête. Ce n est pas l individualité platonicienne qui est mise en avant. Ainsi, concernant Les Cygnes sauvages 47, Flahaut montre bien comment le retour final des frères-oiseaux à leur forme humaine est fondé sur la puissance des liens de filiation qu ils entretiennent avec leur soeur. Ainsi, les analyses de Flahault montrent clairement la différence entre les modalités de réalisation du héros, selon que le conte est de tradition orale ou écrite. B L importance du son Un autre aspect qu il est important d analyser est l importance de la dimension sonore dans le processus de mémorisation lié à la transmission orale. Bien que le passage de l oralité à l écrit ait vu la structure des contes se transformer, la tradition orale s est maintenue : le contage 48 reste la forme la plus couramment utilisée, et cela même si le conte se présente sur support imprimé. Ainsi, les passages chantés intégrés aux contes revêtent deux aspects bien distincts. D une part, en tant qu éléments contextuels ils sont importants pour la compréhension de l histoire (comme dans La légende du roi Midas 49 ). D autre part, dans l espace réel du spectateur, le passage chanté est «un don ludique que le conteur fait à ceux qui l écoutent» 50 dans un espace de jeu, contribuant à faire vivre à l enfant l expérience d une atmosphère intime et rassurante, au sein de la sphère générée lors du contage. Ainsi, selon Flahault, «la formulette» 51 chantée lors du contage représente «une évocation du don premier» 51 (force de vie transmise par la mère). Se faisant, le conteur fait revivre un enchaînement de sonorités qui lui ont été léguées par ses ancêtres, et qu il peut léguer à son tour. La voix de l adulte associée au récit montre à l enfant la composante humaine de celle-ci, ce qui lui permet de s identifier à elle. 43 Jacques Chevrier, Littérature nègre [1974], Armand Colin, 1984, 272 p. 44 Anonyme, «Qu est ce qu une société orale?», contesafricains.com,[en ligne] article.php3? id_article=12 [Consulté le 2 février 2013]. 45 François Flahault, Identité et reconnaissance dans les contes, La Découverte, Revue du Mauss, Hans Christian Andersen, Contes d Andersen, Hachette et Cie, Ibid. 48 Action consistant à conté un récit Conter : rapporter un fait en énumérant ses diverses circonstances, en faire le récit ; narrer : Conter une histoire, définition, larousse, [En ligne] dictionnaires/francais/conter/ Edith Hamilton La mythologie : Ses dieux, ses héros, ses légendes, Poche Vie quotidienne, 16 février François Flahault, Identité et reconnaissance dans les contes, La Découverte, Revue du Mauss, Ibid. 52 Ibid.

20 38 Nous pouvons ainsi nous rendre compte que la dichotomie entre l oral et l écrit opère de façon beaucoup plus subtile avec les contes. Le fait qu ils soient de traduction orale, et 39 que le but de leur retranscription écrite soit un retour à l oralité par le contage, montre l importance du son et de la présence humaine dans la narration, en tant que catalyseurs de transmission dans le cadre de l espace transitionnel généré par le conte. L iconographie dans les contes C le problème de la retranscription A la base, le conte de tradition orale s adressait à un public intergénérationnel. Tandis qu à partir du XIXe siècle, il subit un glissement en ce qui concerne son public récepteur, se destinant aux enfants en majorité, passant petit à petit au rayon «littérature jeunesse» 53. C est ainsi que des versions adoucies des contes voient le jour. Leur contenu est très souvent remanié afin de coller aux normes fixées par les pédagogues et les adultes en général, en fonction de leurs évaluations de ce qu un enfant peut entendre ou non en matière de récits. De la même manière, malgré leur démarche quasi scientifique d archivage et de retranscription des contes, Jacob et Wilhelm Grimm les ont tout de même «purgé dans le but de les adapter à un public d enfants» 54 et que «les histoires les mieux connues aujourd hui reflètent les goûts des hommes de lettres du XIXe siècle» 55, sélectionnant ceux «qui correspondaient le mieux à leur mentalité» 56, afin de se les approprier et de les destiner au public bourgeois de leur époque, comme le constate Alison Lurie 57. Et c est ainsi qu avec le temps, les contes ont glissé d une posture de récit populaire intergénérationnel à une posture bourgeoise. Désormais destinés aux enfants, ils ont appauvri irrémédiablement leur contenu originel. Au-delà de l influence potentiellement néfaste d une «intelligentsia» bourgeoise ayant influé sur la transposition des contes à l écrit, il est logique que de par la nature orale de leurs récits ils aient muté avec leur contemporains. N est-ce pas le propre du conte que de s adapter aux besoins sociétaux de son époque? Au delà de la manière de conter, il est clairement identifiable que l iconographie permet une interprétation différente des contes. Ainsi, l analyse des différences et la comparaison des partis pris permettent une redécouverte d un même récit sous des thèmes et des approches très différentes. Partant de ce constat, nous pouvons nous demander quelle relation l iconographie entretient-elle avec le récit. Et quelle est sa place dans la sphère transitionnelle? D un point de vue historique, l iconographie dans les contes du XVIIe siècle n est présente qu en tant que frontispice 58, à quoi s ajoutent quelques illustrations marquant des moments clef du récit. Le frontispice permet de montrer de façon illustrative le thème du livre. Cette présence très minoritaire de l iconographie dans les contes de cette époque est due en partie à la «censure religieuse et politique» 59, qui lui impose une place minoritaire par rapport au texte. Ainsi en dehors du frontispice, l illustration est un simple ornement pour le texte (lettrines, vignettes, cul-de-lampe, etc.) et peut l appuyer par de rares exemples en image. Ce n est que par la suite que l iconographie prend de plus en plus de place dans les livres. C est la «révolution iconographique» 60 du XIXe siècle qui a permis l arrivée de «l illustration d art» 61 dans les contes et le XXe siècle voit arriver un ensemble d expérimentation liées au différentes Avant-gardes artistiques. 54 Myriam Rigaud, «Deux écritures contemporaines de contes traditionnels : Peau D âne de Christine Angot et Le Vaillant Petit Tailleur d Eric Chevillard», 2009 [En ligne] memoire.pdf [Consulté le 14 février 2013]. 55 Ibid. 56 Ibid. 57 Alison Lurie, Ne le dites pas aux grands, Rivages Poche, 1999, 288 p. 58 Frontispice : illustration placée en regard de la page de titre d un livre. larousse.fr, dictionnaires francais [En ligne] [Consulté le 8 mars 2013]. 59 BnF, «Une volonté pédagogique : les enjeux du frontispice», BnF, [En ligne] pedago/illustra/index.htm [Consulté le 5 décembre 2012]. 60 Ibid. 61 Ibid.

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