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1 internet : nouvel espace démocratique? Le dossier de août/septembre 2011

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3 sommaire Introduction... 4 Enjeux... 5 Points de vue Entretiens et articles réalisés par Richard Robert Militer en ligne Ressources et limites des nouvelles formes d engagements Entretien avec Dominique Cardon Organiser sans organisations Note de lecture sur Clay Shirky La neutralité des réseaux, un enjeu citoyen Entretien avec Sébastien Bouniol «Difficile d évaluer les contours exacts du changement» Sur les conséquences sociales de l information Entretien avec Jannis Kallinikos Ce nouvel espace public exige une éthique Sur la blogosphère et les réseaux sociaux Entretien avec Romain Pigenel Contre la trahison de «l esprit du Net» Hackers et autres pirates du Web Entretien avec Rodolphe Durand «L altermondialisme est en partie l enfant d Internet» Les mouvements protestataires et l idéal du journalisme citoyen Entretien avec Eddy Fougier Cyberactivistes et société civile Les ambiguïtés de la révolution tunisienne Entretien avec Romain Lecomte Pour en finir avec la «Twitter revolution» Par Ulises Mejias Ne pas surestimer le rôle d Internet Quelques pensées sur la révolution tunisienne Par Evgeny Morozov Repères Quizz août/septembre

4 par Ariane Ioannides Rapidité, accessibilité et massification de l information depuis quelques années, Internet s est ouvert à de nouveaux publics : les journalistes publient des blogs, les citoyens commentent l actualité, les habitants d une localité dénoncent un projet, les militants appellent à la mobilisation La toile a, en effet, bouleversé les formes de partage du savoir. Entre ceux qui produisent l information et ceux qui la reçoivent, les frontières s estompent. Des amateurs deviennent la source de l information, comme sur Wikipédia où les participants, spécialistes ou non, sont évalués uniquement à partir de ce qu ils produisent. Une sorte d idéal démocratique pour certains où il n y a plus de hiérarchie verticale et où un système d auto-évaluation entre les internautes permet un tri des informations. De son côté, le web 2.0, via les réseaux sociaux, blogs et autres forums a élargi l espace public à de nouvelles formes de prises de parole. Internet, plus qu un média de communication et d information, a renouvelé les possibilités de critique et d action, devenant une forme politique à part entière. De la campagne d Obama aux révoltes arabes, de plus en plus d événements politiques et sociétaux se sont initiés ou développés sur le Net. Mais si la campagne numérique d Obama a permis à ses supporters de valoriser leurs contributions, en France, les partis politiques et les institutions ont encore du mal à se saisir de ces modalités d expression. Les formes de délibération citoyenne organisées sur la toile, type démocratie participative de Ségolène Royal en 2007 ou débat sur l identité nationale, se sont révélées plutôt décevantes. Car, dans ce nouvel espace politique, non seulement les internautes ne débattent pas sur commande mais ils définissent eux-mêmes leurs sujets et, surtout, ils prennent la parole sans qu on le leur demande. Même si les partis politiques traditionnels et les médias de masse ont retrouvé une certaine domination sur le web, l outil Internet interroge la légitimité des grosses structures et bouscule les modes de consultation conventionnels. Le Web répond à des attentes de démocratisation des citoyens. Outil de liberté pour les uns, utilisé pour mieux contrôler par d autres Internet est-il vraiment un nouvel espace démocratique? 4 août/septembre 2011

5 Ici et là-bas, un enjeu citoyen par Richard Robert Internet serait-il en train de changer le monde? S il faut se méfier des raccourcis un peu faciles qui ont transformé la vague d insurrections dans le monde arabe en «révolution Facebook», il est difficile de ne pas faire le lien entre ces événements et la révolution de l information associée aux nouvelles technologies et l essor des réseaux. L accès au savoir, les échanges sociaux, la nature même de l espace public ont connu depuis quinze ans des bouleversements spectaculaires. Des institutions essentielles de notre vie publique sont bousculées, à commencer par la presse, ce «quatrième pouvoir» dont les modèles économiques et la légitimité intellectuelle sont aujourd hui en crise. Dans les pays autoritaires, l émergence de nouveaux médias et l accès à une information mondialisée représentent une véritable bouffée d oxygène, à même de déstabiliser des régimes qui continuent à rêver d un contrôle total de l opinion. Ailleurs, la reconfiguration de l espace public apparaît plus ambiguë : on salue volontiers le dynamisme des nouveaux médias et la capacité accrue des internautes à la participation, mais on s inquiète des dérives communautaires, de la visibilité offerte aux nouvelles radicalités, ou encore des inégalités d accès. Le débat porte aussi, chez les spécialistes, sur la capacité réelle d Internet à changer les règles du jeu. Médias online et réseaux sociaux ne sont-ils que des outils, des accélérateurs en quelque sorte, ou quelque chose de différent et de radicalement nouveau est-il en train d advenir, qui ne toucherait pas seulement aux liens sociaux, aux flux d informations ou à notre rapport aux institutions intellectuelles ou politiques, mais à notre identité même? À toutes ces questions, le présent dossier n offre pas de réponse définitive. Son ambition est de poser des questions et de repérer des problèmes. D ores et déjà pourtant quelques leçons apparaissent, qu il convient de faire ressortir. La première porte sur la réversibilité et l ambivalence des évolutions. Par exemple, la capacité virtuelle de chacun à s exprimer porte en elle une possibilité de contrôle sans précédent : c est toute l ambiguïté de la redéfinition de l espace public et il convient aujourd hui d être très attentif à tout ce qui concerne la vie privée. La seconde porte sur la neutralité des réseaux, violée par les régimes autoritaires mais aussi attaquée dans son principe par de grands acteurs économiques : ce principe fondateur de l Internet survivra-t-il aux tentatives multiples de différencier les usages? C est l idée même d Internet comme bien public qui est en jeu ici. La troisième répond en quelque sorte aux deux premières, en pointant la nécessité d un apprentissage. Il y a autour d Internet un enjeu d éducation populaire, car les usages que nous en ferons détermineront le devenir des réseaux et des outils par lesquels nous y participons. Sur ce terrain comme sur d autres, les deux pôles de la participation peuvent se représenter à travers les deux figures symétriques du producteur et du consommateur. Internet offre des opportunités extraordinaires pour réactiver la première et échapper ainsi aux tendances profondes de l époque à nous réduire à des consommateurs. Ne nous y trompons pas, ce n est pas une question économique, mais bel et bien une question politique. août/septembre

6 Introduction Enjeux POINTS DE VUE Repères Quizz Militer en ligne Ressources et limites des nouvelles formes d engagements Entretien avec Dominique Cardon Espace relativement ouvert de rencontres et de débats, Internet offre des ressources nouvelles à l engagement et aux coopérations militantes et signe une différence avec les formes d organisations plus traditionnelles, qui conservent, quant à elles, une plus grande capacité à produire un discours fort. Mais de part et d autre, on assiste à des processus d hybridation. Dominique Cardon est sociologue au Laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au Centre d étude des mouvements sociaux de l École des Hautes Études en Sciences sociales. Il a notamment publié La Démocratie Internet. Promesses et limites (Seuil/ La République des idées, 2010) et Médiactivistes (avec Fabien Granjon, Presse de Sciences Po, 2010). Vous évoquez dans La Démocratie Internet un passage des coopérations fortes aux coopérations faibles. Comment s organise ce passage? Il faut se méfier de ces catégories qui décrivent des configurations idéales. Dans la réalité, les situations sont toujours entremêlées et moins caricaturales. Les «coopérations fortes» se réfèrent à la manière dont les collectifs se structurent dans le «monde réel» : on s engage au nom de valeurs, qui définissent la forme de l organisation, dans laquelle les personnes vont communiquer et partager. On pourrait parler d un engagement substantiel, avec un corpus idéologique, des valeurs structurantes, et la désignation d un ennemi. Cet engagement a un coût et il est marqué par une spécialisation des tâches. Or, les formes de coopération que l on observe sur Internet s inscrivent le plus souvent dans un modèle différent dans lequel les coopérations apparaissent plus «faibles». Celui-ci n est d ailleurs pas spécifique au monde virtuel. Il s observe depuis quelque temps dans les nouvelles formes de militantisme observées par Jacques Ion et d autres qui décrivent un engagement spécialisé, à moindre coût, marqué par un intérêt pour le concret, le réalisable. Les formes d association développées online sont en phase avec ces évolutions, avec notamment un rapport beaucoup plus individualisée aux valeurs de l organisation : celles-ci se définissent d une façon plus dynamique, dans le processus d engagement, lors de la mise en partage. Elles ne sont pas données d emblée, et ce n est pas en leur nom qu on s engage. L exemple de Wikipedia en est une bonne illustration : on devient Wikipédien en y venant souvent par la bande, en corrigeant un texte en ligne, avant de découvrir peu à peu des valeurs, un collectif, à travers les multiples échanges et responsabilités que les internautes prennent progressivement dans l encyclopédie. Par rapport à l engagement substantiel que je décrivais plus haut, ce qui se joue sur Internet relève plutôt de formes d engagements procédurales : on adhère moins à des valeurs qu à des façons de faire. Prenons par exemple le mouvement espagnol des Indignados : ce qui les définit c est d abord le respect scrupuleux de principes procéduraux, le respect de la parole de chacun, l idée d une démocratie d assemblée et le respect scrupuleux de l égalité. C est d abord cela qui les réunit. D abord cela et seulement cela? Il est vrai que cela ne constitue pas un programme politique, et que c est sans doute l une des limites du mouvement. Mais ce n est pas non plus nécessairement leur objectif. Ces formes de collectifs auto-organisés sont moins polarisées par la centra- lire la suite 6 août/septembre 2011

7 lité de la compétition politique. Il reste des contenus substantiels forts et radicaux aux extrêmes, mais il est vrai que les formes démocratiques qui s élaborent en ligne, sur le modèle du partage et sur un modèle procédural, peuvent se révéler limitées quand il s agit d élaborer des positions. On en a eu un exemple en 2007 avec la tentative de construire en ligne le programme de Ségolène Royal. Mais il ne faut pas négliger les phénomènes d hybridation, qui voient des modèles procéduraux évoluer vers des formes plus substantielles. Un bon exemple en est le Réseau éducation sans frontières. Au départ, on a une coopération faible : un engagement local, émotionnel, sans réel corpus de valeurs ; au fil du temps, on commence à désigner des ennemis, à identifier des politiques publiques, à élaborer des propositions. Il y a là un mouvement de substantialisation. L hybridation peut aussi se jouer dans l autre sens. Ainsi des mouvements comme Attac, historiquement rattachés à des cultures politiques très substantielles, à un engagement idéologique fort, ont-ils connu des évolutions intéressantes en se développant sur Internet à travers les multiples réseaux d expertise du mouvement alter : les arguments ont été davantage soumis au travail des experts et aux règles de la discussion. Les arguments se sont affinés, améliorés. La confrontation avec les acteurs institutionnels et les autres collectifs militants ont contribué à augmenter le niveau d expertise. Mais, il est vrai aussi que la capacité à produire une vision du monde, autour de généralités politiques, s en trouve érodée. Est-ce à dire qu en dehors des extrêmes qui fonctionnent en cercle fermé, les formes démocratiques qui se développent en ligne ne peuvent plus s articuler autour de valeurs idéologiques marquées? Non, l idée qu il existe des généralités essentielles ne disparaît pas. Mais la contreépreuve apportée par l expérience acquiert une importance nouvelle, et les participants sont marqués par un doute, parfois une défiance face à la délégation. Ils s en laissent moins compter. Ils sont moins obsédés par l idée que faire de la politique passe par le centre. Le phénomène ne date pas d aujourd hui, mais il est en phase avec ce qui ressort des nouvelles formes de discussion en ligne. Par opposition aux formes militantes d il y a une quarantaine d années encore, caractérisées par un périmètre restreint et une culture commune forte, une évolution sensible s est jouée depuis quelques décennies, qu Internet a renforcée. On pourrait évoquer la façon dont les partis traditionnels cherchent aujourd hui à sortir de leur espace militant (les primaires), la façon dont le syndicalisme a été concurrencé par les coordinations : on perçoit bien que les formes fermées, à fort contenu idéologique, sont bousculées par des formes plus ouvertes. Les forums sociaux qui réunissent une palette d acteurs allant de l extrême gauche au centre droit, en sont un bon exemple. Dans ces nouvelles formes, et c est un phénomène sensible également sur Internet, la diversité prend une importance nouvelle, articulée à la mise en valeur de ce qui est en commun. Cette rencontre entre l évolution des formes militantes et les formes de discussion induites par Internet est-elle une simple coïncidence, un signe de l esprit de l époque? Cela va un peu plus loin. Il ne faut pas oublier ce que la culture Internet doit à la tradition libertaire des années 1960, marquées par des formes d engagement attentives à maintenir le plus possible l autonomie des individus. Il en résulte d ailleurs certaines confusions, un certain flou. Pour les formes militantes, on parle ainsi de «collectifs», mais le terme n est guère précis. De la même façon, on parle d auto-organisation, mais l expression peut prêter à des malentendus. Cela lire la suite août/septembre

8 conduit aussi vers toute une série de confusions, d ambivalences, de double-discours, chez les militants et les acteurs de l Internet. À commencer par la proximité entre libéral et libertaire, entre l idéal de l auto-organisation et celui du marché. De la culture des années 1960 et des pionniers du Web sont aussi sortis de grands acteurs mondiaux comme Google, dont l identité d entreprise est marquée par une référence au bien commun mais qui n en reste pas moins un monopole au pouvoir exorbitant. Et qui ont trouvé le moyen, sur l imaginaire du partage et de la gratuité, de gagner beaucoup d argent. Entre ces grands monopoles et la difficulté structurelle des formes démocratiques en ligne à produire des généralités, fautil craindre la généralisation d une sorte de pensée molle, attentive à l expérience individuelle mais incapable de produire un discours un peu tranchant? Je ne le crois pas : Internet ne définit pas à lui seul le monde politique contemporain et son rôle dans les campagnes électorales reste mineur. Il faut noter au fur et à mesure, on a vu apparaître un certain nombre de représentations inquiètes des dérives permises ou produites par Internet, et que ces représentations ont plutôt été démenties par les faits. Il y a eu ainsi il y a dix-quinze ans la crainte d une communautarisation du Web, qui reparaît aujourd hui avec les systèmes de filtrage et la personnalisation des réseaux sociaux. Mais quelle que soit la légitimité de ces craintes, les enquêtes empiriques montrent que nous sommes plus exposés à la diversité sur Internet que dans le monde réel. Ces craintes elles-mêmes suggèrent que l appel à la diversité n a jamais été aussi fort, ce dont on peut se féliciter. Avec bien sûr une nuance, formulée déjà par Bernard Manin : être exposé à des arguments différents des vôtres, c est bien, mais cela ne suffit pas dès lors qu on prétend parler de démocratie : l essentiel est dans une réelle délibération. Or, c est sans doute l une des limites d Internet. Il y a certes des exemples remarquables où la délibération a lieu, comme Wikipedia ; mais l horizon de cette délibération est la neutralité. Dessiner une politique est un peu plus compliqué mais je reste optimiste : il existe des dispositifs qui permettent d agréger les discussions, et en France même nous avons eu fin 2010 début 2011 un exemple remarquable, avec le projet de «révolution fiscale» mis en ligne par Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez, où chacun était appelé à simuler sa propre réforme afin de discuter le projet proposé par ces trois économistes. Le mouvement qui se fait jour pour l ouverture des données publiques va dans le même sens. Et si cette ouverture donne du grain à moudre à l idée de citoyenneté en offrant théoriquement à chaque internaute la possibilité de devenir un acteur du débat, il ne faut pas négliger que les organisations plus traditionnelles ont sans doute une carte à jouer sur ce terrain. Internet peut ainsi redonner de la vigueur au débat public. 8 août/septembre 2011

9 Organiser sans organisations Note de lecture sur Clay Shirky Enseignant à New York University, Clay Shirky est très actif dans les communautés spécialisées, académiques ou technophiles, mais aussi dans le débat public. Il publie régulièrement des tribunes dans la grande presse (New York Times, Wall Street Journal, Times de Londres, Harvard Business Review) et son livre peut se lire comme un ouvrage de vulgarisation. Une révolution dans l organisation sociale a commencé, et Clay Shirky en est assurément l un des plus brillants chroniqueurs. Avec Here Comes Everybody : The Power of Organizing Without Organizations (Penguin Press HC, 2008), il a donné un ouvrage de référence pour tous ceux qui tentent de comprendre la façon dont réseaux et nouvelles technologies reconfigurent les structures sociales. Il s appuie en effet sur des études de cas, racontant le monde nouveau dans lequel nous vivons afin d en comprendre le vocabulaire et surtout la grammaire. Car ce sont bien les liens sociaux qui se réinventent aujourd hui, et plus largement l articulation entre les personnes et les institutions (celles du savoir et du pouvoir en particulier). De nouveaux modes de coopération et de production apparaissent, dont il donne quelques exemples : le vol d un téléphone portable aboutit à la coalition d une communauté locale éphémère qui finit par localiser l objet et contraindre la police à agir ; des amateurs de cerfs-volants de tous les coins du monde mettent au point ensemble l amélioration la plus radicale de leur hobby depuis des décennies ; ou encore quelques personnes lancent une encyclopédie en ligne, à l échelle mondiale, à laquelle chacun est invité à participer et ça marche. Efficacité accrue pour d anciennes collaborations, nouvelles possibilités : le monde des nouvelles technologies révolutionne l art de faire vivre des collectifs, longtemps pétrifié dans des formes institutionnelles hiérarchiques telles que l entreprise ou le parti. Parmi les interactions qui définissent la vie humaine, collaboration et coopération acquièrent depuis une quinzaine d années une vitalité sans précédent, notamment avec le web 2.0 qui accroît sensiblement la participation des internautes. Échanger, faire ensemble, communiquer son savoir : si aux débuts d Internet on pouvait nourrir quelques doutes sur sa capacité à ouvrir les espaces sociaux, il est évident aujourd hui que la part virtuelle de notre existence est de plus en plus impactée par ces nouvelles formes d échange. Clay Shirky met en évidence la puissance de transformation associée à ces phénomènes. Si un Jannis Kallinikos s intéresse aux effets sur l identité (évolution du rapport au temps, à l espace, de la mémoire, de l organisation de la pensée, des masques sociaux, cf. l entretien qu il nous a accordé dans ce dossier), Clay Shirky s intéresse surtout à ce que nous faisons. D autres l ont précédé (on pense à Lawrence Lessig étudiant l effet des nouvelles technologies sur les régimes de la création culturelle), mais son approche est plus générale. Il interroge en fait la nature de ce qu est aujourd hui un groupe, la façon dont se tissent les liens qui le structurent et qui fondent son identité de groupe : ouverture/fermeture, durée, corps de doctrine ou croyances partagées, procédures, modes de constitution, de décision et de reconnaissance. La principale leçon, observable dans le monde économique et désormais dans la politique et la géopolitique, est le défi porté aux anciennes institutions. Car la révolution de l information et de la connaissance ne se joue pas simplement sur le domaine du savoir, mais constitue bien une révolution de l ordre social. Comment? En définissant un nouveau modèle d action collective, mar- lire la suite août/septembre

10 qué par le partage systématique des ressources et un moindre intérêt pour l exclusion (la propriété, le pouvoir exclusif sur un champ), plus de capacités à l inclusion et au partage. Ce qui confère aux collectifs ainsi formés une capacité d action, une «force de frappe» sans précédent, car en partie du fait de la réactivité des réseaux, en partie grâce à la souplesse de leur fonctionnement, ils s affranchissent des contraintes temporelles. Les effets de cette révolution sur les modèles institués sont déjà sensibles, et touchent à ce qui fait depuis les origines le fond du pouvoir hiérarchique : la possession, la rétention, la distribution de l information. Après avoir étudié ces effets dans la vie économique et sociale, Clay Shirky a été début 2011 un observateur attentif des révolutions arabes, dans lesquelles il voit une confirmation de son intuition : «la diffusion des téléphones portables et de la connectivité va reconfigurer la vie civique, en faisant évoluer la façon dont les citoyens interagissent les uns avec les autres». 10 août/septembre 2011

11 La neutralité des réseaux, un enjeu citoyen Entretien avec Sébastien Bouniol Le thème de la neutralité des réseaux est apparu dans le débat public avec les polémiques liées à la protection du droit d auteur ou à la censure exercée par certains régimes autoritaires. Mais loin de ne concerner que des pratiques illégales ou antidémocratiques, il s agit d un enjeu central si l on veut continuer à développer les immenses possibilités offertes par Internet. Et l éducation des utilisateurs est un point décisif. Sébastien Bouniol est responsable des stratégies Web à la Ligue de l enseignement. De quoi parle-t-on précisément quand on évoque la «neutralité des réseaux»? Pour vous répondre, il faut partir de quelques explications techniques, en commençant par préciser ce que c est qu un réseau. Internet en est un. Il y en a eu d autres, qui n ont pas décollé. Si Internet l a fait, c est parce qu il est fondé sur la commutation de «paquets», et non de circuits. Quand vous allez sur une page Web ou que vous envoyez un , les signaux que vous envoyez ou recevez sont répartis en paquets qui empruntent des routes potentiellement différentes, avant d être réunis. On est à la fois dans l instantané et dans le multiple. Ce principe est essentiel et constitue une différence avec le téléphone par exemple, qui fonctionne sur le principe de flux empruntant une route unique. Grâce à cette logique de paquets, Internet a pour particularité de pouvoir mettre en communication plusieurs «interlocuteurs» en même temps, dans plusieurs sens. Typiquement, avec un seul ordinateur, vous pouvez simultanément recevoir vos s, regarder une vidéo et naviguer sur quinze sites différents. Et des centaines de milliers de «clients» peuvent se connecter en même temps sur un même serveur. Ces éléments techniques sont fondamentaux, car ils permettent de comprendre ce qu est la «neutralité». Cela renvoie au fait que les paquets échangés le sont d une façon strictement indifférente : ce sont des paquets, avec une adresse d expéditeur et un destinataire, et rien de plus. Le réseau ne s intéresse pas à ce qu ils contiennent de la voix, du texte, une image pornographique ou un contenu politique subversif, ce ne sont que des uns et des zéros qui circulent. Cette circulation est d ailleurs intéressante, car elle se construit dynamiquement. La route empruntée par ces paquets n est pas déterminée d avance, elle se fait de voisin à voisin, de machine à machine, à chaque fois de façon optimale par rapport aux autres flux et aux possibilités du réseau. Deux paquets d un même fichier transitant par le réseau pourraient ainsi parfaitement emprunter des routes très différentes. Les paquets passent par la route la plus à même de les acheminer de manière optimale à un moment donné, et ils ont rigoureusement la même valeur que n importe quel autre. Voilà le principe. Et ce principe est-il menacé? Oui, et les atteintes possibles sont de plusieurs types. Le lobby du droit d auteur réclame ainsi un filtrage technique, sur certains types de contenus, afin de ralentir ou d entraver l accès à certains types de contenus (vidéo, musique). Mais filtrer, ne seraitce que certains contenus, impose d identifier l intégralité des données qui circulent lire la suite août/septembre

12 sur le réseau. Les grandes entreprises européennes de télécom ont récemment rendu un rapport suggérant de différencier les usages, officiellement au nom de l innovation mais en réalité afin de faire surpayer certains types d usage, comme le streaming. Au demeurant, c est un peu ce que l on peut observer lorsque les accès «de base», comme l ADSL, sont volontairement bridés afin de stimuler l essor des «nouveaux» accès, comme la fibre optique ou le câble qui ne sont meilleurs que parce qu on dégrade volontairement le reste. Plus grave, ou en tout cas plus brutale, est la prise de contrôle du réseau de certains pays, soit par fermeture comme on l a vu une ou deux fois lors des révolutions arabes, soit par la mise en place de DNS (Domain Name System) «menteurs» : pour faire simple, cela signifie que vous êtes en Chine, vous voulez vous connecter au site du New York Times, et vous êtes redirigé vers une fausse page d erreur. Certains intermédiaires techniques du réseau IAP / ISP l (Internet Access Provider / Internet Service Provider) le font parfois, pour des raisons plus ou moins justifiées (comme dans le cas du DNS menteur SFR en 2009, qui avait reçu de vives critiques de la part de la communauté technique), mais on voit très bien qu un usage politique est possible aussi. Pour les citoyens des pays démocratiques, le risque est-il avéré ou reste-t-il virtuel? Pour le moment, Internet fonctionne d une façon globalement satisfaisante, notamment parce que très nombreux sont les acteurs, à commencer par les techniciens et ingénieurs en charge du réseau, qui font en sorte de respecter les règles et usages communs (établis par consensus, formant l ossature du réseau). Nous sommes également «garantis» par le fait qu Internet n a pas de centre, et qu un pays ou un fournisseur d accès Internet ne peut contrôler complètement qu une petite partie des flux. Mais les fragilités existent : par exemple, il n est pas très compliqué d usurper une adresse IP, c est-à-dire la «signature» virtuelle d un ordinateur. Autre fragilité, des changements institutionnels, c est-à-dire de nouvelles règles du jeu, poussées par des intérêts économiques comme ceux que j évoquais plus haut. Mais il existe une autre zone de fragilité, sur laquelle j aimerais attirer votre attention : c est celle qui vient du manque d éducation des utilisateurs, vous et moi, dans leur usage du réseau. Par exemple, utiliser les réseaux sociaux comme des services de messagerie n est pas très raisonnable car à l intérieur du réseau social, on n est pas dans un univers de neutralité technique, et les gestionnaires du réseau peuvent sans difficulté accéder au contenu de ce que vous envoyez (pas pour savoir ce que vous avez fait la nuit dernière, mais pour savoir quoi vous vendre), voire contrôler ce que vous envoyez. C est-à-dire exercer une censure. On pourrait faire la même remarque avec les chats comme MSN : sur MSN, vous n êtes pas simplement sur votre ordinateur, vous êtes chez Microsoft. Et les systèmes fermés sont potentiellement dangereux pour les libertés individuelles. C est précisément l avantage d Internet que d être un système ouvert. Il ne faut pas y renoncer! Bref, s il importe de rester sensible aux combats menés par les communautés spécialisées pour défendre nos libertés et l esprit d Internet, s il serait même bon que chacun s en mêle, l essentiel est peut-être pour vous et moi d apprendre à faire de ces outils un bon usage. Il y a là un enjeu citoyen, au double sens du terme. La réaction doit émaner de tous les citoyens, parce que la menace touche potentiellement tous les citoyens. Le risque, ce serait que seuls 5 % de «Geeks», de technophiles et d utilisateurs avertis, aient accès à un vrai Internet, et que les autres n usent ou ne se voient proposer qu une soupe publicitaire, sans s en rendre compte. Je crois à cet égard qu il serait illusoire de penser le problème en termes de protection lire la suite 12 août/septembre 2011

13 du consommateur, comme semble le faire la Commission européenne. Non que cela soit dangereux, mais c est tout simplement insuffisant. Le vrai enjeu, c est de valoriser en nous des producteurs de contenus, les véritables propriétaires du réseau, en somme, ceux qui en font la valeur. Et là encore, on peut mesurer les enjeux en considérant les offres commerciales : l ADSL qui nous est proposé aujourd hui est très sensiblement orienté sur les flux entrants ce que nous consommons au détriment des flux sortants ce que nous produisons ou ce que nous offrons aux autres utilisateurs. D aucuns diront que c est simplement un choix technique, reflétant les pratiques des utilisateurs. On peut aussi considérer que ce sont des choix politiques, ou des choix qui engagent un certain imaginaire politique de ce que sont les internautes : producteurs ou consommateurs, actifs ou passifs. Ce sont, là encore, des enjeux citoyens. août/septembre

14 «Difficile d évaluer les contours exacts du changement» Sur les conséquences sociales de l information Entretien avec Jannis Kallinikos Fragmentation du réel, recombinaison constante d éléments jadis organiquement liés, règne de l éphémère les conséquences de la place croissante des technologies dans notre vie quotidienne sont repérables. Mais il est encore trop tôt pour repérer les évolutions institutionnelles qui pourraient accompagner ce mouvement. Les sciences sociales gagneraient à s en préoccuper davantage. Jannis Kallinikos est professeur à la London School of Economics and Political Science. Il a publié ces dernières années deux livres importants sur les conséquences sociales des nouvelles technologies : The Consequences Of Information: Institutional Implications of Technological Change (Edward Elgar, 2006) et Governing Through Technology. Information Artefacts and Social Practice (Palgrave Macmillan, 2010). Votre travail décrit la fragmentation de la vie contemporaine, marquée par la croissance de flux d informations dont la recombinaison constante affecte les structures socio-économiques et institutionnelles. N est-ce qu une nouvelle étape dans le chemin bien balisé de la modernité, ou se passe-t-il réellement quelque chose de neuf? Il s agit certainement d un motif standard de l ordre social que nous appelons la modernité. Partition, analyse, contrôle, ces éléments imprègnent la modernité. Mais l emballement de ce motif amène des changements significatifs. Beaucoup de choses dans la vie sont souvent une question de degré ; un peu plus ou un peu moins, cela peut entraîner des résultats considérables. Une différence importante entre aujourd hui (où nous en sommes pour le moment) et alors (la modernité telle qu elle s est exprimée au XX e siècle) est imputable à la nature des nouvelles technologies de l information et de communication. Ce sont de purs produits de l esprit : on peut les réduire à des chiffres et des règles combinatoires, qui peuvent être décomposés, remaniés et manipulés d une façon rarement possible pour les entités physiques. Pensez aux plateformes mobiles comme l iphone et les nombreuses applications qui peuvent être attachées à la fonctionnalité de base de ce dispositif. Les composantes des produits physiques sont en règle générale plus étroitement couplées, leur architecture (les connexions entre les composantes) est étroitement associée à la constitution physique des composantes et aux inévitables contraintes de l assemblage final en un produit unique. Ces différences s appliquent à d autres domaines de la vie socio-économique de la prestation de services gouvernementaux à l architecture ou au cinéma. Il est aujourd hui possible, par exemple, de faire des films avec peu ou pas de tournage ; la base de données cinématographiques Manovich le permet par la recombinaison du matériel déjà tourné. Et l orientation analytique de l informatique a déjà des effets très profonds dans la segmentation des unités de base de la vie, des simples produits de consommation aux personnes elles-mêmes. L identité sur Facebook peut changer plus facilement que dans le café du coin. Avec l infiltration de ces avances technologies dans notre vie quotidienne, il y a un sentiment que tout a tendance à se désagréger, à s évaporer... lire la suite 14 août/septembre 2011

15 Cette désagrégation qui touche jusqu aux identités et aux liens sociaux ne va pas sans remodelage, reconnexion, recombinaison. Dans le domaine des structures sociales, comment se jouent ces recombinaisons? Doit-on craindre l émergence d une sorte de pouvoir technocratique, ou au contraire le retour des liens féodaux pré-modernes entre l individu et son environnement, comme le suggèrent les métaphores du village global ou des communautés? Ou tout simplement plus de liberté, avec de nouvelles institutions flexibles? Et dans ce cas quel type d institutions pourrait faire obstacle au «1984» de l éphémère? Tous ces thèmes apparaissent dans le débat contemporain et la littérature en sciences sociales. Mais qui ose dire ou prédire la forme exacte de l équation? La technologie compte énormément, en tant qu expression d une orientation fondamentale de la vie et en tant que pratique sociale durable : elle change les paramètres de base de la vie. Mais les institutions le font aussi. Et ces dernières ne sont pas seulement les résultats mécaniques des changements technologiques, elles ont toujours conservé un certain degré d autonomie par rapport aux infrastructures et aux tendances technologiques sous-jacentes. Il faut se garder d être trop déterministe ici. Ce que j observe dans mon travail et dans celui de nombreux autres collègues, c est que nous nous dirigeons vers une autre société, qui fait plus de place aux initiatives individuelles mais aussi aux nuisances, à la cacophonie, aux effets de Big Brother, à l expansion de l éphémère aux dépens de la mémoire. Dans son nouveau livre, Alone Together, la sociologue Sherry Turkle rapporte avec tristesse que l un des jeunes sur lesquels elle a mené son enquête lui dit que «RL» (c est ainsi qu il fait référence à la vie réelle, RL pour real life) est «juste une fenêtre», et généralement pas la meilleure. Est-ce la liberté? Il est facile d être pessimiste et technophobe tout comme il est facile d être optimiste et technophile. La difficulté est de discerner et d évaluer les contours exacts du changement que nous vivons. Je suis désolé je n ai pas une réponse claire à vos questions, mais il n existe pas de telles réponses, je crois. La vie m a appris à résister à la tentation du prophète! Dans votre dernier livre, vous écrivez que, cessant d être un simple outil par lesquelles les personnes exécutent ou contrôlent leurs tâches, l information devient un élément omniprésent et une plate-forme essentielle sur laquelle se développent de nouvelles relations sociales, administratives et économiques. Cela semble impliquer que les sciences sociales et les sciences politiques devraient accorder plus d attention aux connaissances développées par des experts des systèmes d information. Dans le domaine académique, quels sont les liens, les connexions, le dialogue entre ces disciplines? Il est certainement vrai que les experts dans le domaine des technologies de l information et de la communication fournissent une partie importante des prémisses sur lesquelles les profanes, les autres experts et les politiciens perçoivent le monde et agissent. On assiste aujourd hui à une fertilisation croisée entre les différents champs du social et des sciences humaines. Les politologues, comme Saskia Saseen, des sociologues comme Manuel Castells ou des théoriciens des médias comme Friedrich Kittler et Lev Manovich représentent de bons exemples. Un autre exemple intéressant est la sociologue et théoricienne italienne des médias Elena Esposito, qui a récemment déployé la théorie des médias et des idées de la science de l information et la technologie pour analyser les instruments financiers et leur implication dans la crise économique grâce à un processus qu elle décrit comme la «consommation du caractère ouvert de l avenir». Son excellent livre est disponible en anglais, allemand et italien, je crois. Mais il y a aussi de fortes résistances, intentionnelles ou non, une tendance forte à s en tenir à la division académique traditionnelle du travail. lire la suite août/septembre

16 Cela est dû en partie à la technophobie inhérente à de nombreux sociologues, mais aussi à un fait rarement perçu : la plupart des solutions fournies par l information et les technologies contemporaines de communication restent volontairement inachevées, afin d être améliorées par les utilisateurs, comme on les appelle. Cela desserre la connexion entre la technologie et ses conséquences sociales, économiques, politiques et culturelles, donnant l impression que la technologie ne compte pas tant que ça. Une illusion bien pratique et fort répandue, souvent associée à une discrète arrogance humaniste. 16 août/septembre 2011

17 «Ce nouvel espace public exige une éthique» Sur la blogosphère et les réseaux sociaux Entretien avec Romain Pigenel Médias en ligne et réseaux sociaux sont l un des apports les plus visibles d Internet à l espace public. L intensité des échanges atteste la nature profondément sociale et collective d Internet, mais des questions se posent : les inégalités de participation notamment, mais aussi l imaginaire de la transparence dont les dérives exigent une éthique de la publicité. Romain Pigenel, ancien élève de l École normale supérieure, est conseiller politique et blogeur sur Variae (www.variae.com). L espace public qui se constitue aujourd hui, via les réseaux sociaux par exemple, vous semble-t-il davantage marqué par la fragmentation ou au contraire par les effets d agglomération? En première analyse, je retiens plus les effets d agglomération, tant pour les personnes que les idées. La première fragmentation à laquelle on pourrait penser est celle des différents réseaux et médias (blogs, Facebook, Twitter ), mais j observe qu à moyen terme, les personnes présentes sur l une de ces plateformes finissent par investir les autres. Quant à la fragmentation des personnes ou plus exactement de la société, elle est d un côté consubstantielle à l idée même de réseau (un réseau est par définition délimité), mais d un autre côté, je suis frappé par la prééminence de grands thèmes de discussion à un moment donné. Cela se voit particulièrement bien sur Twitter, où pour indexer leurs messages les internautes utilisent des «hashtags» (un dièse suivi d une clé d index, comme ceci : #démocratie). Quand survient une tragédie en Norvège, on peut être sûr que cela va être abondamment commenté sur la toile comme dans les médias classiques. Les grandes controverses nationales épargnent rarement les réseaux. J observe aussi des polémiques qui ne sortent pas ou peu de ces réseaux (que ce soit des sujets proprement politiques comme le Karachigate, qui a d abord été relayé sur les blogs, ou des buzz plus internes), mais qui sont elles aussi remarquablement fédératrices à leur niveau. Bien entendu, plus on descend dans «l infiniment petit», plus on découvre des sujets et des préoccupations très sectoriels. Il y a des débats qui ne sortent pas de Twitter ou de l univers de blogs «geek» (technophiles), par exemple. Mais ils font aussi, à leur niveau, du lien, et traduisent à mes yeux la nature profondément sociale et collective d Internet. Il est intéressant de voir, dans le domaine politique, que rapidement les blogueurs ont ressenti le besoin de se réunir «IRL» (in real life), comme on dit, avec des événements physiques comme la République des Blogs ou le Kremlin des Blogs, et une fédération des blogueurs de gauche, les LeftBlogs. Ou que le vieux principe de la chaîne épistolaire continue de fonctionner, avec des «chaînes de billet», une question à traiter qui passe de blog en blog. Cela étant, et pour relativiser, je me méfie d une fracture plus fondamentale entre les utilisateurs que je qualifierai d experts de ces réseaux, et une partie de la population qui y est présente mais moins intensément, ou pour un autre usage. Un inconditionnel de Twitter, un blogueur politique et lire la suite août/septembre

18 un blogueur spécialisé sur les hautes technologies peuvent avoir des points de rencontre, être touchés par des débats communs, même s ils ne fréquentent pas les mêmes cercles de sociabilité. Mais à côté de cela, je vois, y compris parmi mes propres amis Facebook (famille, amis d école retrouvés ), un nombre non négligeable de personnes qui n utilisent ces réseaux que pour partager les photos de leur dernier né ou de leurs vacances, et qui ne relaient (ni ne semblent suivre) des débats qui semblent pourtant embraser Internet. Probablement ne sont-elles concernées directement que par les plus gros sujets, ceux que traitent de toute façon les médias traditionnels. C est une réalité qu il faut toujours garder à l esprit car la partie la plus active d Internet, par sa pluralité et en même temps ses effets de convergence, peut vite être prise pour une représentation parfaite de la société. Dans un article récent consacré notamment à Wikileaks (9 juin), vous évoquiez la fin d une certaine culture du secret et l avènement de nouveaux acteurs. Vous appeliez de vos vœux une «régulation». Mais la caractéristique de ces acteurs, et du monde du hacking en général, est précisément d être aux marges de la légalité. Comment peut-on imaginer de les intégrer dans l espace public? Je n aime pas trop le terme de culture du secret, qui porte des connotations assez négatives. C est justement la victoire des partisans de la transparence érigée en dogme, de ceux que je qualifie d ultralibéraux de l information, que de faire croire qu il y a une «culture du secret» univoque, quand cela recouvre en fait des concepts fort différents : l intimité, la dissimulation à proprement parler, le secret professionnel Je ne pense pas, ensuite, que la question soit «d intégrer» au système les hackers (qui ont toujours existé sous une forme ou sous une autre) et Wikileaks (qui d ailleurs a de lui-même entrepris un rapprochement avec des médias plus institutionnels). Ils restent finalement peu nombreux au regard de la masse des utilisateurs qui bénéficient au bout du compte de leurs trouvailles. La question plus fondamentale à mes yeux est celle de la frontière entre privé et public, que les nouvelles technologies nous invitent allégrement à piétiner sans que nous nous en rendions vraiment compte. Avec les traces que laisse aujourd hui un internaute actif sur les réseaux sociaux, parlant sur des messageries publiques et s amusant avec une application de géolocalisation sur son téléphone portable, il n y aura plus besoin de Julian Assange demain pour révéler quoi que ce soit! Je vois une continuité entre le fait de considérer que mettre dans le domaine public des gigaoctets de correspondance diplomatique ne pose aucun problème, et la propension un peu inconsciente que nous avons tous à l exhibitionnisme sur les réseaux sociaux. Or ni l une ni l autre de ces pratiques ne mènent, à terme, à une société viable. Il y a donc un débat philosophique à avoir sur ce que l on accepte ou pas dans ce domaine, pour bâtir une éthique de la «publicité» qui fait cruellement défaut actuellement. En tant qu acteur, quelles vous semblent être les voies et techniques qui permettent de peser dans la blogosphère? Et de quelle façon la blogosphère pèse-t-elle sur la politique partisane et institutionnelle? Il faut déjà prendre «blogosphère» dans un sens très large car à bien des égards, elle s est intégrée, voire diluée, dans l univers plus vaste des réseaux sociaux. Pour espérer y peser si tant est que ce soit une fin en soi il faut à mon sens prendre acte de sa multimodalité, donc, mais aussi comprendre son essence profondément sociale que je mentionnais plus haut, et surtout y faire preuve d assiduité vu le rythme de cet univers, une production épisodique ne peut pas s imposer. Disposer d une assise institutionnelle plus classique aide aussi. Ce n est pas un hasard si beaucoup de blogueurs sont intéressés par des partenariats avec des organes de presse plus classiques (Marianne2, NouvelObs.com ). De même, j ai pu constater que le fait d être candidat à une élection peut aussi «booster» lire la suite 18 août/septembre 2011

19 son assise, ne serait-ce que parce que les journalistes sont désormais très présents sur ces réseaux, qui leur permettent finalement de faire du reportage en chambre. La question du poids que nous pouvons exercer sur les institutions partisanes est plus complexe. Un blogueur seul ne représente pas grand-chose, ou en tout cas pas plus que le poids des responsabilités politiques qu il peut avoir par ailleurs. Même en réseau (comme ce fut le cas récemment avec l opération «Unité2012») et avec le relais d organes de presse où ils sont repris, l influence des blogueurs sur les appareils reste faible tant que d autres relais plus institutionnels n entrent pas en jeu. Maintenant, il y a un intérêt croissant des partis politiques pour ces réalités, ne serait-ce que parce que des générations de responsables plus «geeks» arrivent progressivement aux commandes. Mais cet intérêt est souvent vu avec des lunettes quelque peu déformantes, celles de l effet de mode. Pour 2012 par exemple, tout le monde veut être sur Twitter, parce qu on en a parlé pendant l affaire DSK c est aussi simple que cela. Les partis n ont pas encore compris l intérêt du partenariat qu ils pourraient construire avec les blogueurs sous toutes leurs formes, sans se limiter à une demande de courroie de transmission («relayez nos informations»). Les blogs et les utilisateurs de réseaux sociaux sont à la fois des influenceurs et des capteurs fins pour saisir les mouvements d opinion. Le parti politique qui les intégrerait plus intelligemment que de façon strictement topdown dans sa stratégie d ensemble se doterait d un réel atout. août/septembre

20 Contre la trahison de «l esprit du Net» Hackers et autres pirates du Web Entretien avec Rodolphe Durand Le mouvement des Anonymous, qui a défrayé la chronique en relayant l initiative de Julian Assange et de Wikileaks, exprime l une des cultures les plus caractéristiques de la Toile. Attachés à la liberté d expression, technophiles, ces internautes anonymes font valoir une vision du Net comme bien public et ils n hésitent pas à franchir les bornes de la légalité au nom de cette vision. Rodolphe Durand est professeur à HEC. Il a notamment publié L Organisation pirate (Le Bord de l eau, 2010). Vous vous êtes intéressé au monde des hackers, ces «pirates du Web» dont les pratiques et les codes ne sont pas sans évoquer leurs prédécesseurs des mers du sud. Sous quel pavillon croisent-ils? L espace public qui se déploie sur Internet a ses caractéristiques propres, à la fois en termes de médias, d acteurs, et de débats. Pour les médias, ceux qui sont apparus (blogs, réseaux, forums, pure players de la presse en ligne) sont à la fois plus souples, plus dynamiques, et moins structurés. Parmi les nouveaux acteurs qui animent cet espace public 2.0, on note l apparition des «hackers» (dont nous avait parlé Tim Jordan dans votre dossier sur les nouveaux militants, ndlr), qui ne sont pas tant des délinquants du Net que les porteurs d un discours de contestation. J ai montré dans L Organisation pirate qu on peut analyser leurs pratiques sociales à l aune de la sociologie des organisations, en repérant la façon dont ils codifient leurs valeurs et dont ils inscrivent leur comportement dans des codes de conduite, dans une forme d organisation collective. Avec d autres, ces hackers ont soulevé des débats spécifiques, qui structurent aujourd hui une partie des polémiques autour d Internet. La plus importante est leur défense de ce qui appartient à tous : le code envisagé comme un langage, et non comme un texte qui relèverait du droit d auteur ou du copyright. À quoi s opposent d autres acteurs, économiques pour la plupart, qui insistent sur la nécessité de protéger le code au nom de la défense de l innovation. C est un débat très ancien, dont on peut trouver les premières formes dans une lettre de Bill Gates aux «hobbyistes», datée du 3 février L argumentation du fondateur de Microsoft porte sur la pénurie de logiciels, due à la difficulté de rémunérer leur création à l époque! On connaît la suite, et le succès mondial d une entreprise ayant appris à protéger sa production. Mais le retour des logiciels libres (type Linux) et l essor d Internet ont remis à l honneur l idée du partage : les hackers disent qu ils peuvent apporter de l innovation avec des standards ouverts, par opposition aux standards fermés développés par les entreprises comme Microsoft. Cette contestation peut se radicaliser jusqu à prendre la forme d attaques, de «raids» menés contre des acteurs qui auraient abusé de leur pouvoir économique ou trahi l esprit du Net. D un point de vue strictement légal, ces pratiques s apparentent à la cybercriminalité : un rapport récent de l OCDE en évalue les effets à 100 milliards de dollars. Mais pour les hackers il s agit d autre chose : ils considèrent leur action comme légitime. Comment ce débat spécifique sur les codes s articule-t-il à un discours politique de portée plus générale? lire la suite 20 août/septembre 2011

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