La lettre de Forêts Sauvages

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1 naturalité n 15 - Avril 2015 La lettre de Forêts Sauvages Edito Dans notre dernière lettre, nous avions évoqué le Parc National suisse, véritable icône de la naturalité assumée dans notre vieille Europe. Dans ce numéro, Jean-Claude Génot nous emmène dans le Parc National de Yellowstone, autre exemple, mais cette fois aux dimensions du continent américain. Et en France, direzvous? La mise en place d espaces de naturalité reste encore très timide, même au sein des parcs nationaux. Alors prenons comme un signe très positif les acquisitions de forêts naturelles laissées en évolution libre dans le Parc National des Cévennes. Une remarque toutefois, que ce soit dans l exemple suisse ou celui des USA, dans les deux cas, les retombées économiques se chiffrent en dizaine de millions de dollars par an. La naturalité rapporte beaucoup. C est normal, elle ne coûte rien! Pas de frais de fonctionnement puisque le seul fonctionnement est naturel et donc gratuit! Bonne lecture Gilbert Cochet

2 2 Naturalité Lettre n 15 J.C. Génot Sommaire Hauts Faits gl acquisition de deux forêts vouées à la libre évolution dans le Parc national des Cévennes /p. 3 En direct du front gl île de Hans /p. 5 «IF» Les indignés de la forêt gcompiègne, l agonie d une forêt /p. 6 Hauts lieux gle parc national de Yellowstone : la nature sauvage comme monument historique /p. 7 Pensées sauvages gen interrelation. /p. 13 grenouer avec le sauvage : une exigence éthique. Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie) /p. 14 gles mots pour le dire /p. 17 Bloc-notes gvu pour vous /p. 18 glu pour vous /p. 19 gle bêtisier /p. 19 Nous avons besoin de vous /p. 20 Naturalité Lettre éditée par Forêts Sauvages 4 rue André Laplace, Le Puy-en-Velay. Courriel : Site web : Directeur de la publication : Gilbert Cochet. Rédacteur en chef : Jean-Claude Génot. Comité de rédaction : Pierre Athanaze, Bernard Boisson, Gilbert Cochet, Caroline Druesne, Jean-Claude Génot, Jean Poirot. Conception graphique : Bertrand Dubois. Remerciements à l ensemble des auteurs et contributeurs dont Stefan Alzaris, Eric Bas, Bernard Boisson, Grégoire Gautier et Emmanuel Hussenet. Photo de couverture : La rivière Yellowstone J.C. Génot h Forêt spontanée dans les Vosges du Nord. Naturalité est optimisée pour être diffusée par voie électronique et lue à l écran (Affichage / Mode Plein écran), pour une empreinte papier minimale. Lettre éditée avec le soutien financier du CPIE de l Oise.

3 3 Naturalité Lettre n 15 Hauts faits Hauts faits L acquisition de deux forêts vouées à la libre évolution dans le Parc national des Cévennes Approuvée en novembre 2013 après un long travail de concertation avec le territoire, la charte du Parc national fixe ses orientations pour les 15 années à venir. Dans sa carte des vocations, elle a désigné plus de 9000 ha de forêts dont la gestion recherchée est la libre évolution. L établissement public du Parc national des Cévennes, en partenariat avec l Office national des forêts, les collectivités territoriales et les propriétaires privés, veille à préserver ces forêts remarquables à travers des outils contractuels ou en dernier recours par des acquisitions foncières. Le bois noir : une des plus belles sapinières du Mont Lozère. i Dans le cadre de cette politique le conseil d administration du Parc national des Cévennes a approuvé l acquisition à l amiable de deux forêts privées à haut degré de naturalité : Le bois noir, situé sur le versant nord du mont Lozère (commune d Altier) est constitué en grande partie d une magnifique sapinière, l un des rares peuplements de sapins qui n est pas issu de reboisement. Par ailleurs, elle est fréquentée par un couple d aigles royaux G. Grégoire

4 4 Naturalité Lettre n 15 Hauts faits qui trouve toute la quiétude qu il recherche habituellement dans des secteurs de falaises. Recouvrant une surface de 132 ha, elle fait partie d un des plus vastes ensembles de forêts anciennes du territoire. Les forêts anciennes de grandes surfaces sont très rares dans les Cévennes compte tenu de l importance de l activité pastorale il y a encore 150 ans, ce qui justifie encore plus l intérêt de cette forêt privée. Cette acquisition fait suite à une proposition des anciens propriétaires qui souhaitaient s assurer de la préservation de leur forêt. M. Roussel La forêt du Sapet couvre 190 hectares et a un très grand intérêt écologique. Cette forêt privée est située sur la partie occidentale du mont Lozère (communes de Lanuéjols et de Saint-Etienne-du-Valdonnez) et accueille une belle population de grand tétras ainsi qu une des plus vieilles sapinières du territoire. Sachant le Parc national des Cévennes intéressé par cette forêt l ancien propriétaire l a contacté lorsqu il a pris la décision de vendre. Cette décision des acteurs du territoire représentés au conseil d administration marque ainsi un pas décisif dans la constitution d un réseau de forêts en libre évolution. Grace à l action conjointe du Parc national des Cévennes pour des forêts privées et de l Office national des forêts pour certaines forêts publiques cette vocation est aujourd hui assurée sur plus de ha. Le chemin à parcourir pour atteindre les objectifs de la charte est encore long mais la dynamique est lancée! n Grégoire Gautier La sapinière du Sapet est confinée sur des pierriers de granites où elle trouve des conditions favorables vis-à-vis de la concurrence du hêtre et des coupes d exploitations.

5 5 Naturalité Lettre n 15 En direct du front H. Melling En direct du front L île de Hans il île de Hans. À mille kilomètres du pôle Nord, au confluent entre le chenal de Kennedy et la mer de Lincoln mer la plus froide de notre hémisphère l île Hans a un rôle singulier. Elle est, pour les scientifiques, un point d observation exceptionnel des dernières banquises pluriannuelles dont dépend l avenir de nos climats ; pour les états-majors, elle est un point stratégique pour le contrôle de la route maritime qui conduira prochainement au Pôle. Pour les pétroliers et compagnies marchandes, enfin, elle est le point de passage obligé de leurs futurs transits. Le Canada et le Danemark s en disputent la propriété sans comprendre que pour le monde, l île Hans représente l un des derniers espoirs d empêcher l irréparable destruction des équilibres climatiques. Aux revendications territoriales d un autre temps, à ce passage en force des nations qui cherchent à s approprier ce qui devrait relever du bien commun, l île Hans oppose l idée d une communauté virtuelle unie par la nécessité de conserver une planète habitable et d interroger le droit international sur la question des milieux naturels sensibles. Nul peuplement effectif l île est inhabitable nulle administration ni même tentative pour instaurer un système idéal. L île Hans est une intention, un principe. L île Hans est un repère. Elle incarne la conscience qui nous met en mouvement et que nous partageons tous. La nature est morcelée. La division du territoire naturel est l un des premiers objectifs des forces civilisatrices. L Arctique ne souffre pas de ce quadrillage. Ce qui entrave sa protection, c est la distance physique qui nous en sépare, et non son morcellement. L homogénéité territoriale est l un des principaux caractères de ce milieu, une autre est son rôle de moteur des courants océaniques et de gardien des climats dont tous les autres milieux naturels dépendent. Le projet Hans, île universelle, a pour ambition de focaliser en un seul et unique point l ensemble des appels émis au non de la nature et de la dignité humaine. L île Hans peut devenir le miroir de la part la plus élevée de nous-mêmes. Tout comme les astres, les Pôles représentent des forces qui nous échappent et ordonnent l horloge cosmique. Ils sont inaliénables. Il y a de l indécence dans les revendications humaines. Et cette indécence, si elle perdure, finira par ruiner définitivement la Terre et à nous pousser au pire. Seule une évolution personnelle et intérieure, un éveil réel de la conscience collective, pourra nous détourner de ce funeste et trop prévisible destin. La cause de la liberté de l île Hans, qui doit échapper au pouvoir des nations et des intérêts particuliers, est la cause de toutes les causes. Rejoignez-la pour matérialiser votre rêve, car c est maintenant que notre destin se joue. n Emmanuel Hussenet Pour devenir l un des protecteurs de l île Hans et participer à son rayonnement, rendez-vous sur le site

6 6 Naturalité Lettre n 15 Les indignés de la forêt IF * Les Indignés de la Forêt E. Bas Compiègne, l agonie d une forêt «La forêt s offre comme un vaste jardin naturel! Fruits appétissants, champignons parfumés, noisettes croquantes, fleurs aux couleurs éclatantes, mousses, châtaignes Mais si la tentation est grande de se saisir de tous ces dons, un animateur de l ONF vous apprendra à modérer votre appétit car la forêt est un milieu fragile et complexe dont l équilibre doit être respecté» A la découverte des forêts de Compiègne et de Laigues. OT de l agglomération de Compiègne Merci. Merci à l ONF et à son animateur de réfréner l appétit des promeneurs et des amoureux de la forêt. La tentation est grande en effet, d y prélever à outrance. Modération, fragilité, équilibre et respect des caractéristiques de la gestion multifonctionnelle de la forêt de Compiègne? Sûrement, on ne fait pas n importe quoi dans une «forêt d exception». Mais Compiègne est surtout exceptionnelle par l ampleur du saccage! Comme toujours le poids des mots est important et là où le gestionnaire voit un «rajeunissement», les incultes en sciences forestières voient un massacre. D un point de vue sémantique, rajeunissement c est mieux, ça donne une fraîcheur nouvelle et ça positive même la coupe à blanc. Il n y aura pas de Réserve biologique intégrale (RBI) dans la chênaie séculaire des Beaux-Monts mais une Réserve biologique dirigée. La valeur d un chêne est dans sa bille de pied, pas dans le terreau de son houppier. Et puis, sans l aide avisé d un gestionnaire, les Beaux- Monts courent à leur perte. A la place on aura une RBI dans les Grands-Monts au sud de la forêt, sans aucune commune mesure avec la chênaie quadri centenaire en dépit du nom qui change à peine. La biodiversité s est bien faite arnaquer! Entre les deux, un réseau de micro-îlots que l on peine à repérer même sur une carte. Résultat : l exploitation intensive de la forêt et la politique des îlots ont créé une nouvelle forme de fragmentation de l habitat à l intérieur même du massif forestier. Pourtant, la fragmentation de l habitat est une cause majeure de perte de biodiversité. A Compiègne, les arguments des scientifiques n ont eu aucun poids. Aldo Léopold disait que le bon usage de la terre repose en partie sur la conscience écologique de ses usagers. Nous voyons bien à Compiègne que sans h La coupe à blanc élimine tous les très gros bois. éthique de la terre même un plan d action national peut se transformer en «marchandage collectif avec la nature». Compiègne agonise comme tant d autres forêts en France et en Europe. «Des forestiers ont perdu leur conscience forestière» m a dit un jour le plus grand spécialiste des forêts sauvages roumaines en traversant la forêt de Compiègne, c était il y a 8 ans. Nous savons aujourd hui que l amnésie est généralisée. n Eric Bas * «IF» comme l arbre en grande partie éliminé des forêts françaises à la suite des exploitations sylvicoles

7 7 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux Le parc national de Yellowstone : la nature sauvage comme monument historique Le parc de tous les superlatifs J.C. Génot Visiter le parc national de Yellowstone (PNY) pour un français correspond à peu près à la visite des châteaux de la Loire pour un américain. Ce dernier va y rencontrer un haut lieu du patrimoine historique français tandis qu à Yellowstone, le français va voir ce que l Amérique a de plus antique : sa nature sauvage. Comme le souligne l écrivain anglais Jonathan Raban 1 qui connaît bien l Ouest américain : «L ancien véritable le patrimoine qui n a pas de prix c est la forêt profonde, la rivière sauvage et la vaste prairie». Parcourir en voiture les 500 km qui séparent Salt Lake City de Yellowstone permet de mesurer à quel point les américains ont défiguré leurs paysages avec des zones urbaines et agricoles, des industries, des routes et des zones commerciales laides et démesurées. Ici aucune intégration ni de paysage intermédiaire comme en Europe, on passe de ce que Raban f Canyon de la rivère Yellowstone.

8 8 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux nomme «la camelote» récente à la nature sauvage. Se rendre dans le PNY, c est craindre de confronter le réel au mythe que représente ce haut lieu de la wilderness américaine. En effet Yellowstone est le parc de tous les superlatifs : le plus ancien du monde (créé en 1872 même si Yosemite a été créé en 1864 mais pas placé à l époque sous administration fédérale 2 ), le plus grand des Etats-Unis en dehors de l Alaska (près de ha pour le parc mais ce qu on appelle l écosystème Yellowstone s étend sur 8,1 millions d ha en comptant le parc national de Grand Teton, des forêts nationales et des aires de wilderness qui entourent le PNY), le plus important système volcanique d Amérique du Nord avec deux tiers des geysers de la planète ( sources chaudes, fumerolles, marmites de boue bouillonnantes, terrasses) et une caldeira de 70 km de diamètre, le plus riche pour sa faune complète typique des Montagnes rocheuses et enfin le parc où se trouve le plus grand lac de montagne des Etats-Unis avec une surface de ha. Le PNY a été créé pour la beauté de ses paysages et son extraordinaire activité géothermique qui ont impressionné les premiers explorateurs européens, alors que des amérindiens, les shoshones, vivaient déjà là (les plus anciennes traces de présence humaine remonte à ans). 140 ans après sa création, le PNY émerveille toujours les visiteurs par ses paysages grandioses faits de canyons, de chutes d eau, de geysers, de rivières, de montagnes et de lacs. Pas d exploitation mercantile Les visiteurs sont nombreux : 3 millions par an (moins que dans le parc national du Grand Canyon). C est cet aspect de la fréquentation touristique qui peut écorner le mythe de la wilderness car le PNY représente 500 km de routes asphaltées, 1770 km de circuits de randonnée, 9 hôtels pour plus de 2000 chambres et des campings (2000 emplacements) dimensionnés pour recevoir des camping-cars grands comme des bus (une des schizophrénie américaine aller dans la nature sauvage mais avec tout le confort de la ville), des restaurants, des stations service, des magasins, des parkings grands comme ceux des hyper marchés et 9 centres pour visiteur et musées gérés par le parc. Tous les établissements commerciaux sont gérés par des concessionnaires privés. Au pays de la marchandisation extrême, le parc national est un business comme les autres et fort rentable qui pèse g Antilopes d Amérique 80 millions de dollars. Le parc national est une industrie touristique et le PNY est un parc de loisir avec de nombreuses activités (randonnée à pied, en vélo ou à cheval, pêche à la mouche, visite de musées et d expositions) où la nature offre les attractions (geysers, chutes, canyons, faune sauvage). On est loin de l esprit du décret de création du parc le 1 mars 1872 qui voulait en faire un lieu «exempt d exploitation mercantile, voué à la satisfaction du peuple». Ceci dit la création du parc avait pour but de satisfaire les besoins naissants de loisirs de la société américaine, plus que la protection de la nature sauvage, d ailleurs les prédateurs furent combattus voire éliminés comme le loup dans la première moitié du XX e siècle. Tous ces équipements et aménagements occupent 1% du parc, la rançon de la volonté de leurs fondateurs de rendre les parcs nationaux américains accessibles au plus grand nombre. Ces 9000 ha aménagés pour le tourisme supportent environ 90% des visiteurs principalement sur les 3 mois d été, ce qui a un impact non négligeable sur ces espaces. En période estivale, on assiste à des embouteillages dus aux travaux routiers assez fréquents et à la traversée d animaux tels que J.C. Génot

9 9 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux bisons, cerfs ou ours. Mais au final cette sur fréquentation est limitée aux sites aménagés car une grande partie des visiteurs reste dans leur véhicule pour visiter le parc et marche généralement sur de courtes distances, empruntant les parcours en bois qui sillonnent les sites géothermiques et les chemins asphaltés menant aux points de vue. Deux raisons à ce comportement : les américains aiment leur véhicule climatisé et confortable et le touriste moyen ne passe que 3 jours dans le parc 3. Séjourner deux semaines comme je l ai fait vous fait sortir des statistiques. De nombreux visiteurs viennent dans le parc comme dans une sorte de zoo, oubliant que les animaux même familiers sont sauvages. Certaines scènes en disent long sur l ignorance d un large public : père et son fils prenant une photo d un cerf à 1,5 m de ses andouillers bien pointus, famille en balade traversant un groupe de bison avec des jeunes, jeune femme tentant de s approcher d un grizzly, toutes ces scènes se déroulant non loin des routes. Les rangers du parc passent leur temps à régler la circulation et à éviter les contacts entre le public et les animaux sauvages. Tous ces gens grégaires ne quittant pas leur «matrice métallique» 4, le marcheur voit son espace dégagé. La marche est indispensable pour qui veut découvrir les richesses naturelles de ce parc montagnard et forestier. Elle demande une adaptation car 80% du parc est au-dessus de 2000 m. En fait le PNY est un vaste haut plateau volcanique à 2400 m d altitude, son plus haut sommet, le Mont Washburn culmine à 3122 m. Yellowstone grandeur nature Le grand écosystème de Yellowstone est la forêt (80% de la surface), majoritairement composée de conifères : le pin tordu (Pinus contorta) le plus répandu, le pin à écorce blanche (Pinus albicaulis) plus en altitude dont les cônes sont très prisés par les ours et qui régresse suite à des attaques d insectes et de champignons pathogènes, le pin agile (Pinus flexilis), le sapin de Douglas (Pseudotsuga menziesii) plus dispersé, le sapin subalpin (Abies lasiocarpa) et l épicéa d Engelmann (Picea engelmannii) au port en fourreau très pointu 5. Les feuillus, saules, peupliers, trembles, sont cantonnés aux vallées alluviales et aux secteurs situés en dessous de 2000 m. Ils ont quasi disparu dans certaines vallées à cause du cerf appelé wapiti mais qui est en fait la même espèce qu en Europe. La différence est nette avec le parc national de Grand Teton où toutes les vallées sont abondamment pourvues en saules dont raffolent les élans. Les forêts de conifères de Yellowstone sont claires avec des sousbois riches en plantes et en arbustes à baies et dont les diamètres des arbres ne dépassent pas 60 à 70 cm. Leur structure est assez hétérogène grâce au bois mort abondant et aux chablis. On peut y croiser des gelinottes qui se déplacent et se cachent dans la strate herbacée. Ces forêts sont soumises aux incendies car avec le temps elles accumulent du bois sec. C est ce qui est arrivé en 1988 où de nombreux foyers d incendie ont brûlé ha de forêts, soit le tiers du parc. Les traces de ces incendies sont visibles partout dans le hforêt de pins incendiée en PNY. Après incendie, les pins se régénèrent sous les troncs secs. Toutefois quand le feu est trop intense, la germination des pins n est plus possible et la forêt cède la place à une strate herbacée dont profitent les herbivores entre autres, le cerf mulet et l antilope d Amérique. Ces forêts soumises aux insectes, aux champignons, au vent et aux incendies comportent de grandes quantités de bois mort. Le bois mort accumulé est également impressionnant au débouché de certains affluents de la rivière Yellowstone. Les rivières du PNY sont J.C. Génot

10 10 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux remarquables, libres, indomptées, disposant de chutes parfois impressionnantes, traversant des défilés, charriant du bois et des galets et serpentant dans des paysages magnifiques. On peut y observer le balbuzard pêcheur, le pygargue à tête blanche, la grue du Canada, le pélican blanc, le cormoran double crête, le cygne trompette, le héron bleu, et la bernache du Canada. En dehors des cours d eau, les zones humides (prairies humides, marais, tourbières) sont présentes dans les vallées ou en bordure des lacs. L ensemble représente 5% du PNY. Quant aux milieux ouverts, ils couvrent 15% du PNY, situés dans sa partie septentrionale la moins élevée. Il s agit de prairies semi arides à sauge car malgré un climat montagnard cette zone reçoit peu de précipitations, protégées des nuages humides venus du Pacifique par les montagnes situées sur la frange ouest du parc. Il y a également des prairies dont l origine manifeste est la forêt incendiée il y a fort longtemps puis ensuite pâturée par les bisons et les autres herbivores qui se concentrent sur cette zone. Ces prairies à sauge sont anciennes car certains buissons de sauge ont plus de 300 ans et atteignent plus de 1,5 m de hauteur. La flore de ces prairies est composée de nombreuses espèces dont le J.C. Génot g Prairie à sauge.

11 11 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux genre est également présent en Europe (Aster, Linaria, Hypericum, Gentiana, Epilobium, Lupinus, Senecio, Melilotus, Actea, Achillea, Campanula, Geranium, Juniperus, etc.). Après incendies, les lieux où la forêt repousse sont tapissés d une fruticée riche en arbustes à baies dont des églantiers sauvages et de la symphorine blanche. Les libres processus naturels Que peut-on dire sur la naturalité du PNY? Yellowstone n est pas un espace vierge puisque des hommes y ont vécu, indiens (en 1882, 400 indiens résidant sur le territoire de Yellowstone, ont été déportés de force vers une réserve du Wyoming par l armée à qui fut confiée l administration du PNY entre 1886 et 1918), trappeurs et explorateurs. Ce n est pas non plus un milieu primaire, puisque les conditions préhistoriques ont changé sur le plan de l influence des hommes et sur le plan climatique. Yellowstone est tout simplement un lieu majeur de la nature sauvage nord américaine possédant un haut degré de naturalité. Celui-ci se traduit par les dimensions du parc, l ampleur des phénomènes naturels comme les incendies de 1988, les attaques d insectes ou de champignons pathogènes, les processus géodynamiques fluviaux, la géothermie qui agit sur la géomorphologie, la présence complète des grands prédateurs et d une grande diversité d herbivores. Les grands prédateurs sont l ours brun ou grizzly, l ours noir, le loup, le lion des montagnes ou puma, le lynx et le lynx roux, les trois dernières espèces étant rares dans le parc. Il y a un peu plus de 500 grizzlys et quelques milliers d ours noirs, plus forestiers que les ours bruns. Les grizzlys seraient entre 800 et un millier dans le grand Yellowstone, ce que certains biologistes considèrent comme le maximum que cet écosystème peut supporter. Mais comme le souligne le journaliste Arnaud Devillard : «Je n ai jamais entendu personne indiquer le nombre maximum de ranchs, de têtes de bétail et de pavillons individuels que la région pouvait supporter» 6. Les loups ont été réintroduits dans le PNY en 1995 (14 individus d Alberta et 17 de Colombie britannique) 7 et on dénombre aujourd hui environ une centaine de loups pour 7 meutes. La réintroduction a été menée également en dehors du PNY dans des réserves indiennes de l Idaho avec l appui des communautés locales. En 20 ans, la population de loup a été multipliée par 3, ce qui est loin de correspondre aux fantasmes de «prolifération» évoqués par certains en France. Que s est-il passé à Yellowstone? D abord les loups ont formé des meutes, se sont reproduits et ont eu un impact sur les populations de coyotes. Puis très vite deux meutes se sont affrontées et le mâle dominant d une des meutes a été tué. La proie principale des loups est le cerf mais tuer un cerf est risqué pour le loup puisque chaque année 6 à 7 loups sont retrouvés morts des suites de leurs blessures occasionnées par les cervidés pendant la chasse, montrant ainsi que dans la nature sauvage le loup n est pas tout puissant. Certains loups sont retrouvés noyés car ils attaquent les cerfs dans les h Site géothermique de Hot Spring Basin. rivières comme j ai pu le constater au cours d une observation assez extraordinaire. Cette prédation sur les cerfs et la vigilance accrue des cervidés liée à la présence des loups, que les scientifiques ont nommé l écologie de la peur, entraîne une moins forte pression sur la végétation feuillue (tremble, saule et peuplier). Les loups sont devenus une attraction touristique majeure du PNY, renforçant encore l attractivité de Yellowstone et les rentrées d argent. Du coup le loup est devenu un produit d appel et pour J.C. Génot

12 12 Naturalité Lettre n 15 Hauts lieux quelques dollars on peut acheter une fiche plastifiée (à emporter sur le terrain) avec les photos des animaux identifiés de chaque meute pour l année concernée. Une information utile pour les observateurs des loups et les scientifiques qui les suivent mais qui, pour les amoureux de la nature, diminue fortement le caractère sauvage de l animal, réduit à un simple matricule d un zoo du troisième type. La liste des herbivores est impressionnante : bison, élan (rare), cerf, cerf mulet, cerf à queue blanche (d implantation récente), antilope d Amérique, mouflon du Cana- da et chèvre des montagnes (rare). Le bison est une espèce emblématique pour les américains car l espèce symbole de la «frontière» a failli disparaître et Yellowstone abrite les descendants de cet herbivore des grandes plaines. La rançon du succès est que les bisons vivant dans le PNY exercent une forte pression de pâturage sur les milieux ouverts dont l effet se cumule avec celle des cerfs. Les bisons quittent le parc lors des hivers trop rigoureux et sont reconduits dans le parc à cause du risque de transmission de la brucellose au bétail (aucun cas renseigné à ce jour). Même si la faune, la flore et la géologie sont remarquables, les libres processus naturels constituent le plus précieux trésor de Yellowstone. Mais malgré sa taille et celle de sa zone tampon, le PNY n est pas à l abri des impacts d une exploitation minière ou pétrolière. n Jean-Claude Génot Je remercie Kevin Sanders, biologiste, pour m avoir communiqué des informations précieuses et montré certains sites dans le PNY. J.C. Génot Bibliographie 1 Raban J Seconde nature. La défiguration des paysages de l Ouest américain. Editions Nevicata. 63 p. 2 Muir J. The Yellowstone National Park. VistaBooks. 80 p. 3 Héritier S Voyager à sa propre rencontre. Lecture des déplacements touristiques dans les espaces protégés canadiens. Natures, miroirs des hommes? L Harmattan : Bryson B American rigolos. Chroniques d un grand pays. Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs. 377 p. 5 Alden P. & Grassy J Field Guide to the Rocky Mountain States. National Audubon Society. 447 p. 6 Devillard A Grizzly Park. Le mot et le reste. 331 p. 7 Welsch J. & Moore S. L Yellowstone & Grand Teton National Parks and Jackson Hole. A great Destination. Explorer s Guides. 239 p.

13 13 Naturalité Lettre n 15 Pensées sauvages En interrelation J.C. Génot «On est souvent surpris de constater à quel point le dogme de la nature «propriété» de l homme a marqué la pensée occidentale. Qu un forestier puisse déclarer que la forêt a besoin de l homme, c est qu il ne songe qu à la forêt jardinée, exploitée, source de profit et oublie la vraie forêt, celle qui est encore autonome et libre. Mais on s étonnera de trouver sous la plume d un ardent défenseur du milieu naturel cet aphorisme : «la nature n a de sens que par l homme, c est pour lui qu elle existe 1...» Ici encore, on n a sans doute songé qu à la nature domestiquée, peignée, asservie de nos paysages occidentaux : il en existe encore, Dieu merci, bien d autres.» Théodore Monod, citation extraite du livre Et si l aventure humaine devait échouer, éditions Grasset, Philippe Saint-Marc. g Forêt sauvage en Slovénie

14 14 Naturalité Lettre n 15 Pensées sauvages Renouer avec le sauvage : une exigence éthique. Sur les traces de la pensée sauvage (1 ère partie) S. Alzaris Qu est-ce qui nous pousse à nous frayer un passage dans les terres du sauvage? Quelles peurs avons-nous à surmonter pour accepter de perdre le contrôle? Quelle posture existentielle, quelle attitude intérieure nous faut-il adopter pour goûter la saveur du sauvage? L expérience du sauvage n est-elle pas solidaire d une «pensée sauvage» dont il nous appartient de réveiller le sens? L accueil du sauvage ne semble aujourd hui possible, dans une société malade de la gestion, que si nous réenracinons notre être dans les sources du sensible, dans une sagesse qui est rapport à l inconnu et ouverture à l altérité. La pensée sauvage n est pas une pensée du sauvage, mais une pensée en acte, sensible et artiste, concrète et vivante, qui s exprime par l exigence éthique et la nécessité existentielle de renouer avec la nature sauvage. f Entrée dans le sauvage De l art de se frayer un passage : une expérience sauvage Je m en souviens encore, de cette vallée perdue, qui résistait péniblement à la domestication des paysages alentour. Elle m a attiré, tel un charme, hors des sentiers battus. De mon récent séjour dans les Cornouailles britanniques, c est sans conteste l expérience naturaliste la plus marquante qu il m ait été donné de vivre ; nul autre paysage n a pu rivaliser avec cette nature hirsute et indomptée qui a réveillé en moi l appel du sauvage! Lorsque nous nous sommes retrouvés, mes amis et moi, immergés de manière inopinée dans cette «jungle», nous avions alors deux options possibles : soit rebrousser chemin pour retrouver le sol ferme du sentier balisé, qui devait nous conduire assurément sur la côte, soit tenter de nous frayer un passage au sein de cette nature exubérante et enchevêtrée, mais sans l assurance d atteindre la mer en temps voulu. Le crépuscule étendait son ombre sur nos esprits et

15 15 Naturalité Lettre n 15 Pensées sauvages tentait de nous dissuader de poursuivre notre aventure exploratrice La végétation était dense, la rivière capricieuse, le sol boueux, et les coteaux formaient une barrière infranchissable d arbustes aux épines acérées. La progression était difficile et non sans risque. Nous avions le sentiment d être perdus dans cette nature qui n en finissait pas de faire obstacle à notre avancée. Mais c est cette difficulté qui, paradoxalement, stimulait notre plaisir d être là. Malgré nos incertitudes et nos doutes, notre désir de poursuivre notre exploration se doublait du bonheur de se sentir immergés dans la nature sauvage, dans cette solitude essentielle qui réveillait nos peurs de l inconnu. Nous ne savions pas jusqu où nous pourrions aller, ni si nous pourrions atteindre la mer avant que la nuit ne nous surprenne. À chaque pas, nous entrions un peu plus dans les terres du sauvage Le rapport à l inconnu et la déprise du sujet Pour que cette expérience du sauvage puisse advenir, nous avons dû accepter de quitter le sol ferme des assurances tout risque et des sécurités en tout genre, abandonner notre posture de maîtrise et notre volonté de savoir. L appel du sauvage ne se fait entendre qu à la suite d un processus de déprise. Nous n étions plus en position de surplomb, en face de la nature, à contempler tranquillement ces magnifiques paysages côtiers du haut d une falaise ; nous étions dans un corps à corps avec la nature, dedans, comme perdus au sein de cette sylve englobante. Si un sentier balisé nous offre des «vues» paysagères, un cheminement qui se fraye un passage, dans l épaisseur du sauvage, lui, dote la nature d une haute teneur en inconnu. Chaque pas nous réservait sa part d inattendu et de mystère. Nous avions déjoué en nous cette irrépressible volonté de prise qui occulte tout rapport à l inconnu et toute rencontre avec l altérité. Le sauvage dérobe le connu dans l inconnu. En cela est sa vertu! Il rejoint l art et la poésie qui portent en eux cette exigence du rapport à l inconnu. «Comment vivre sans inconnu devant soi?», interroge René Char dans son recueil Fureur et mystère. «Le poète fait face à l inconnu», nous dit Jean Starobinski qui épouse la parole du poète, et l inconnu, «c est ce dont je ne suis pas le maître» 1. Le sauvage, ne renvoie-t-il pas alors à cette part de l homme rebelle à l hégémonie du contrôle et à la transparence généralisée? Le sauvage n est-il pas cette g La «jungle» des Cornouailles dimension poétique qui nous habite, profondément, c est-à-dire, comme le dit René Char, «la partie de l homme réfractaire aux projets calculés» 2? L ouverture à l altérité et la surprise du réel Dans cette expérience naturaliste, le sauvage s y trouve par le sens de la traversée et de l ouvert, par le sentiment d une nature qui n est pas un site, mais un passage. Ce que nous avons vu n est peut-être rien d esthétiquement satisfaisant, mais a été réellement vu, dans le présent vivant : vu et non prévu. Le réel, nous dit Henri Maldiney, c est l imprévisible ; c est ce qu on n attendait pas 3. Ainsi seule l expérience du sauvage peut nous délester de notre volonté de prise, nous délivrer des «prises de vue», liées aux habitudes perceptives et aux attentes cognitives, afin de nous ouvrir à la surprise du réel! A l heure des mondes virtuels et de l abstraction déshumanisante, la perte de sens du réel est à son comble et devient une véritable psychopathologie sociale et culturelle. Or le sauvage réveille en nous le sens du réel. Dans la surprise du S. Alzaris

16 16 Naturalité Lettre n 15 Pensées sauvages réel, il est cette rencontre avec l altérité. C est pour cela que l expérience du sauvage est aujourd hui salutaire et nécessaire : elle est une forme de résistance éthique qui nous permet de retrouver le contact avec le réel, le rapport à l altérité, le présent vivant. La nature n est le réel que quand elle est sauvage. La pensée sauvage : une présence sensible L expérience du sauvage est à l œuvre en nous à chaque fois que nous accueillons cette irrésistible puissance de la nature, du réel, qui nous approfondit et nous élève en même temps, nous perd et nous trouve. Elle est œuvre de l ouverture à tout ce qui nous échappe ; à ce qui échappe à nos anticipations et à notre volonté de prise et d emprise. Elle est une voie qui nous conduit de la déprise à la surprise. L expérience du sauvage réhabilite implicitement une pensée sauvage dont il nous appartient de désensabler les sources vives. Cette pensée sauvage, telle qu elle s est esquissée dans ce texte, est une manière d être au monde, une posture existentielle dont l étoffe est le rapport à l inconnu et l ouverture à l altérité. Elle s enracine dans une sensibilité éveillée, dans l ouverture sensible qui est au fondement de notre être. C est une pensée méditante, poétique, qui prend le risque du réel et qui laisse être la nature telle qu elle est, sans intervention humaine. En cela, la pensée sauvage est présence sensible. Elle est, comme l explicite Merleau-Ponty, une «ouverture aux choses sans concept» 4. Pour préciser les contours de cette pensée sauvage, nous convoquerons dans un prochain article la philosophie existentielle et la phénoménologie, l anthropologie et l ethnologie, l art et la poésie, afin de redécouvrir ses sources dans la raison sensible, dans la vérité du sentir. Le sauvage, pour pouvoir se déployer en toute liberté dans nos espaces naturels, appelle une profonde interrogation sur notre être-au-monde, une refondation intérieure, une pratique de sagesse : c est en cela que renouer avec le sauvage est un «exercice spirituel» 5, une exigence éthique. n Stefan Alzaris philosophe, artiste et naturaliste Docteur en philosophie et professeur à l Université Paris-Sud 11 Président de l association CESAME / ÉcoPhil (www.cesame.asso.fr) S. Alzaris Bibliographie 1 Jean Starobinski, «René Char et la définition du poème», in Marie-Claude Char (éd.), René Char, faire du chemin avec, Marie-Claude Billet, 1990, p René Char, Recherche de la base et du sommet, Gallimard, coll. «Poésie», p Voir, par exemple : Henri Maldiney, L art, l éclair de l être. 4 Maurice Merleau-Ponty, L Œil et l Esprit, Gallimard, coll. «Folio», p Au sens où le définit Pierre Hadot dans son œuvre sur la philosophie antique : une pratique de connaissance de soi et de transformation de soi. Lire par exemple : La philosophie comme manière de vivre (Entretiens), Le Livre de Poche.

17 17 Naturalité Lettre n 15 Pensées sauvages Les mots pour le dire Nouveaux écosystèmes Un récent ouvrage paru en 2013 (Novel Ecosystems. Intervening in the New Ecological World Order de Hobbs R.J., Higgs E.S. & Hall C.M.) fait état d un nouveau langage en écologie avec l expression «nouveaux écosystèmes». Il s agit d écosystèmes qui diffèrent en composition et en fonctionnement (interactions entre espèces et entre espèces et environnement) des systèmes passés et présents à la suite de changements de répartition d espèces, climatiques ou d usage des sols et de modifications de valeurs en ce qui concerne la nature et les écosystèmes. Ces nouveaux écosystèmes ont franchi un palier et ne peuvent plus revenir en arrière vers leur état historique, à tel point que leur restauration peut être abandonnée. Si les écosystèmes historiques ont une grande naturalité, les nouveaux écosystèmes, eux, relèvent plus de la féralité. Ces nouveaux écosystèmes sont d une part composés de nouvelles espèces avec un potentiel de changement du fonctionnement de l écosystème, et d autre part, le résultat volontaire ou involontaire de l action humaine mais ne dépendent pas de l homme pour leur maintien. Ces nouveaux écosystèmes sont la réponse de la biosphère à l influence humaine. Tous les écosystèmes modernes peuvent être considérés comme nouveaux à cause de l élévation des températures et du taux de CO 2. Les facteurs de nouveauté externes sont le changement climatique, le dépôt de nitrates et les espèces invasives. La nouveauté pour un écosystème est caractérisée par un changement de composition, de structure et de fonctionnement. Cette nouveauté s exprime le long d un continuum. Les nouveaux écosystèmes sont présents depuis des millénaires. La majorité de la biosphère terrestre a été modifiée pour des usages intensifs depuis les 250 dernières années. Il y a ans, déjà plus de 20% des terres libres de glace étaient «nouvelles». Aujourd hui on dénombre 28 à 36% de nouveaux écosystèmes. Si le critère principal de la nouveauté est l incapacité pour un écosystème de revenir à son état historique au niveau biotique et abiotique alors tous les écosystèmes sont nouveaux. S agit-il seulement d une «nouvelle» façon de nommer la dynamique évolutive des écosystèmes dans l anthroposphère ou bien d une réelle mutation qui s exerce sous nos yeux vers des trajectoires imprévisibles? Les nouveaux écosystèmes défient les catégorisations classiques car ils sont diversifiés mais envahis, négligeables mais résilients, nouveaux mais naturels, anthropogènes mais sauvages. Ils nous conduisent à repenser ce que nous définissons comme naturel. Jean-Claude Génot

18 18 Naturalité Lettre n 15 Bloc-notes Vu pour vous g La planète verte Réalisateur Jan Haft - Productrice Mélanie Haft - KOBA Films - Un film comme tout autre support culturel est un gestionnaire collectif d attention, et au nom de cela je crois qu il est plus important qu il soit plus débattu qu évasivement consommé pour que sans cesse nous affinions ensemble nos perceptions sensibles de nature, en les dénudant peu à peu des conditionnements culturels et du prêt à interpréter qui s empare inévitablement de nous tous, à notre insu! Vu dans cette perspective, cela peut aider la création audiovisuelle à explorer au-delà de ses préjugés, d autant que ce qui est dit pour ce film, se retrouve fréquemment dans d autres. Il y a plusieurs manières de faire une création audiovisuelle sur la forêt, à fortiori sur la forêt européenne. Dans ce DVD, les enthousiasmes du réalisateur et de la productrice sont patents. Tous deux rappellent l adhésion innée de la sensibilité allemande pour les forêts. Cette commande a bénéficié d une maîtrise d écriture audiovisuelle non initiale au film naturaliste. Elle s adjoint le savoir-faire du studio de cinéma et de la post-production. L attractivité esthétique et attendrissante est d autant plus importante pour le public. Cette écriture ne déroge pourtant pas aux difficultés naturalistes. Ainsi, suppose-t-elle en amont, beaucoup de temps, et un volume de rushs très élevé pour que le réalisateur ne se sente en rien handicapé. La musique joue très bien le jeu de l illustration sonore sans la transcender. Nous gardons l impression que personne n a été bridé dans la création. Accélérés et ralentis démultiplient les possibilités de mouvement pour le visiteur qui ne croyait voir de la forêt qu un décor inerte entre l apparente immobilité végétale et fongique et la fugacité animale (un problème récurrent pour tout projet cinématographique abordant la forêt). Dès lors, le contrat professionnel rassemble tous les ingrédients du prêt à plaire. Quant à la valeur éducative du film, qu en est-il? Je m abstiendrais de me représenter au nom de tous les naturalistes et de tous les forestiers. Toutefois, s il est fait cas de l arbre dépérissant comme socle de biodiversité, le bois mort apparaît ici curieusement comme un élément paysager démarqué dans des futaies âgées bien nettoyées. Il est perçu par le spectateur dans un aspect monumental à part, et non comme une phase intégrée du cycle sylvigénétique. Sa place semble trop voulue à l endroit consenti et non permise au-delà de sa fonction assignée. Une telle pédagogie de la représentation pourrait satisfaire certains discours de biodiversité sur les îlots de sénescence, mais à le dire franchement, les ambiances globales de forêts naturelles n apparaissent pas dans le film aux yeux de ceux qui les connaissent vraiment! Ce manquement interroge vivement : pourquoi avoir éluder cette dimension si puissante des forêts? Est seulement évoqué le fait que les incendies et les tempêtes, jugés catastrophiques du point de vue d intérêts anthropocentriques, ne le sont pas du point de vue écologique, et vlan, on passe à autre chose en zappant les stades matures des forêts naturelles! On s interroge aussi de savoir si le comportement animal est bien perçu intrinsèquement, et s il n est pas un peu trop théâtralisé dans ce qu il peut présenter de plus ou moins vrai en miroir d un comportement humain pour satisfaire la captation d attention du public par le réalisateur. Un curieux accent est également mis sur l enrichissement de la biodiversité dans l ouverture des milieux au détriment de la biodiversité intra-forestière spécifique. Au final, et sans même vouloir être militant, beaucoup plus fort que cela n a pas été soutenu en messages de fond. Ce peut être encore un cas où l esthétisant peut éblouir au détriment de l éveil à l essentiel malgré une information naturaliste de base. Bernard Boisson

19 19 Naturalité Lettre n 15 Bloc-notes Lu pour vous Le bêtisier g Ma vie dans les Appalaches Thomas Rain Crowe, Phébus, 2013, 294 pages. L auteur est un poète américain qui décide dans les années 1970 de tout laisser derrière lui et d aller vivre en autarcie dans les Appalaches, tel un Henry David Thoreau des temps modernes. Ce livre est une ode à la beauté de la nature, mais pour autant l auteur n idéalise pas sa vie parfois rude dans une cabane qu il n a pas construit de ses mains contrairement à son illustre prédécesseur. Le pacifiste devient vite chasseur quand il s agit de défendre ses productions alimentaires contre certains animaux sauvages tout en restant végétarien. Le livre est un savant mélange de descriptions des aspects pratiques d une telle aventure et de réflexions sur la solitude et le rapport à la nature. Il suffit de vouloir dépendre directement de son environnement pour prendre conscience de ce que nous devons à la nature, eau, air, produits de la terre et des leçons que nous avons à recevoir d elle : «Comme nous avons à apprendre, nous autres humains, de nos voisins sauvages!». L homme des villes a retrouvé des réflexes sensoriels d homme de la nature «je me sens plus sauvage, plus proche du monde animal que de celui de mes semblables bipèdes» mais en matière de mentalité c est plus difficile : «J ai mis beaucoup de temps à me mettre à remplacer les idées utilitaristes européennes de domination, de division et de destinée manifeste par les valeurs plus harmonieuses de mes voisins cherokees, qui prennent en compte le caractère interdépendant des choses, dans une perspective holistique de durabilité». L histoire se termine par un retour forcé à la «syphilisation» comme la nommait Edward Abbey, rattrapé par la marée humaine, et notre homme des bois se voit contraint de retourner vivre parmi les siens, déboussolé comme un Dersou Ouzala américain. Jean-Claude Génot g La biodivercécité Développeur de biodiversité! Et à quand le jardin primaire? Le jardinage de naturalité? Ou la sylviculture de chablis? N y aurait-il pas d ailleurs plus de biodiversité dans un arboretum que dans une forêt primaire? A trop tirer le concept dans ce qu il peut suggérer de quantitatif au détriment du qualitatif ou de l authentique ne faudrait-il pas proposer au développeur de parler plutôt de biodivercécité. Après, le gestionnaire, le développeur, oh, juste une simple extrapolation du concept quand du discernement qualitatif et éthique fait initialement défaut. Ensuite proposons à une agence de tourisme, le concept de biodivertissement pour rafraîchir les âmes urbaines en peine de sensualité moussue. Et puis, on a aussi besoin de bois-énergie pour résorber le déficit commercial de la balance extérieure, alors pourquoi ne pas en rajouter une couche, avec le développement du rab. Croyez-moi, ceux qui se servent n y verront que du feu. Le problème, c est qu à force de vouloir être branché avec le vocabulaire du moment, on oublie à quel point on est déraciné dans l esprit. Vous ne savez penser? Mais alors tous à vos pelles, la pâquerette à la bouche, et allons-y... Bernard Boisson

20 20 Naturalité Lettre n 15 Nous avons besoin de vous Forêts Sauvages Fonds pour la naturalité des écosystèmes Notre objectif Redonner aux écosystèmes naturels toutes leurs potentialités. La forêt libre et sans entretien apporte gratuitement des bienfaits inestimables à l humanité : g limitation de l effet de serre ; g régulation du cycle de l eau ; g épuration de l eau et de l air ; g formation de sols ; g diminution de l érosion ; g riche biodiversité ; g lieux de ressourcement et d inspiration artistique Nos actions Afin de permettre la préservation des écosystèmes à fonctionnement naturel, nous nous engageons à : g promouvoir la naturalité à tous les niveaux ; g éditer un périodique trimestriel diffusé par voie électronique, Naturalité, la lettre de Forêts Sauvages ; g protéger de façon intégrale des surfaces forestières conséquentes par la maîtrise foncière C. Fabing Faites un geste pour les forêts sauvages : Offrez quelques mètres carrés de naturalité! Faites un don à Forêts Sauvages, et nous nous engageons à reverser l intégralité des sommes reçues pour l acquisition de forêts et de milieux naturels à fort potentiel de naturalité. Ainsi acquises, ces surfaces auront la meilleure des protections qui soit : la maîtrise foncière pour une libre expression de la nature. Première «réserve» de Forêts Sauvages, la forêt du Bruchet (Haute-Loire), qui n a pas connu d exploitation depuis plus de 60 ans, poursuivra en toute sérénité son évolution spontanée. Cette acquisition a été possible grâce à la générosité de son ancienne propriétaire et d un partenariat avec la Société Nationale de la Protection de la Nature. Forêts Sauvages travaille actuellement à l achat de forêts aux diversités biologiques remarquables. Et dont seule la maîtrise foncière pourra permettre la pérennité. Nous avons besoin de vous! Un reçu fiscal vous sera adressé dès réception de votre contribution. Il vous permettra de bénéficier d une exonération fiscale de 66% du montant de votre don. Nom :...Prénom :... Adresse :... Code Postal :...Commune :... Adresse mel :... Je fais un don de... à Forêts Sauvages afin de permettre à celle-ci, l acquisition de forêts ou milieux naturels qui seront laissés en libre évolution. Date :...Signature : Bulletin à adresser à : Forêts Sauvages, 4 rue André Laplace Le Puy-en-Velay.

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