FONDEMENTS DE L ENDOGENEITE DES PREFERENCES

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1 Faculté d'economie Appliquée 3, Avenue Robert Schuman, Salle Aix-en-Provence Cedex 1 FONDEMENTS DE L ENDOGENEITE DES PREFERENCES Hicham Elmoussaoui Documents de Recherche du Centre d Analyse Economique DR 23-04/05 1

2 FONDEMENTS DE L ENDOGÉNÉITÉ DES PRÉFÉRENCES Hicham EL MOUSSAOUI Résumé: Dans la théorie standard des préférences, l exogénéité et la stabilité des préférences est admise principalement pour des raisons de commodité méthodologique. Dans ce travail, nous montrerons qu en plus de la commodité méthodologique, cette hypothèse repose sur une certaine conception confuse de la nature des préférences et sur une définition moniste et individualiste de leur objet. Nous soutenons qu une telle conception doit être amendée dans le sens où il faut considérer les préférences comme des raisons d agir et élargir l objet des préférences pour inclure tout ce qui caractérise l interaction et affecte de surcroît le bien-être individuel. L intérêt d un tel amendement est perceptible lorsqu il s agit de concevoir des incitations et de mettre en œuvre des politiques publiques destinées à changer les comportements des individus. La conception selon laquelle les préférences sont exogènes et stables s inscrit dans une perspective descriptive (en tant qu input) qu on va remplacer par une conception compréhensive (en tant qu output) où les préférences sont endogènes et instables. Cette nouvelle perspective nous permettra de justifier pourquoi les préférences sont susceptibles de changer et d évoluer. Ainsi, nous mettrons en évidence dans un premier temps, les fondements de l endogénéité et de l instabilité des préférences (interdépendance temporelle et interpersonnelle des préférences) ; et dans un second temps, nous montrerons que les préférences ne sont pas stables à priori, mais convergent vers la stabilité à mesure que l individu apprend sur lui-même et sur son environnement. ATER au Centre d Analyse Economique (CAE), Université Paul Cézanne Aix-Marseille III. 3, Avenue Robert Schuman, Aix-en- Provence Cedex 1. Contact : Tèl : ou + 33 (0) , Fax :

3 FONDEMENTS DE L ENDOGÉNÉITÉ DES PRÉFÉRENCES «...[O]ne does not argue over tastes for the same reason one does not argue over the Rocky Mountains - both are there, will be there the next year, too, and are the same to all men.» George Stigler and Gary Becker (1977, p.76) «De gustibus non est disputandum exceptum if non selfishum» Matthew Rabin (2002) Introduction Supposons qu un chauffeur de taxi français décide de s expatrier en Angleterre pour échapper à la pression fiscale par exemple. Après de longues années, où il roulait à droite, notre chauffeur de taxi conduit désormais à gauche. Comment expliquer alors le changement de comportement de ce conducteur? Dans l optique de la théorie standard des préférences, les individus choisissent de rouler à droite (à gauche) parce que telle est leur préférence. En d autres termes, ces individus ont une préférence «intrinsèque» pour rouler à droite (à gauche). Cette explication ne nous permet pas de comprendre pour quelles raisons les individus préfèrent rouler à droite plutôt qu à gauche et vice versa. En fait, notre conducteur ne roule pas à droite (à gauche) parce qu il préfère rouler à droite en soi, mais parce qu il préfère éviter les accidents et les amendes. S il est possible que d autres roulent à gauche sans enfreindre la loi, ce même conducteur va préférer conduire à gauche car il n a plus à se soucier des risques d accident ni des amendes non plus. Ainsi, en dépassant l équivalence entre choix et préférence (traduite par la théorie de la préférence révélée) on peut expliquer le changement de comportement du chauffeur de taxi par l idée que ses préférences sont endogènes aux institutions, ici le code de la route. La théorie standard de la préférence ne permet pas de fournir de telles réponses car le concept de préférence au sens d une donnée exogène, a été forgé dans une perspective méthodologique descriptive. Certes, cette conception a le mérite de la commodité méthodologique dans le sens où les préférences ne sont pas observables et donc ne peuvent servir d explication que si elles sont confondues avec les comportements. Cependant, dire que les individus choisissent une option plutôt qu une autre parce que telle est leur préférence finale n apporte aucune information sur les raisons d agir et justifie le caractère exogène des préférences. Une telle explication est d autant plus discutable que l on s intéresse aux interactions interindividuelles où les préférences sont interdépendantes. Cette interdépendance est illustrée par exemple dans les jeux d offre de biens publics où les individus choisissent des stratégies révélant ainsi leurs préférences et émettant par là même des signaux aux autres. Les préférences révélées ne reflètent pas uniquement les désirs et les aspirations de chacun, mais également ses réactions par rapport aux préférences des autres. Ainsi, les comportements de fraude en assurance ou en impôt, ne reflètent pas toujours un goût pour la tricherie comme le suggérerait la théorie de la préférence révélée. Il peut être considéré comme un comportement qui reflète une préférence sociale, ici l aversion à l iniquité. En effet, payer ses impôts alors que les autres ne le font pas, peut être considéré comme une injustice. Puisque les citoyens n ont pas des moyens pour réparer une telle injustice, ils adoptent un comportement de fraude pour avoir leur revanche. Donc, si l on veut lutter contre la fraude fiscale, il faut connaître au préalable les raisons d agir des contribuables. En conséquence, on ne doit pas s intéresser uniquement à la préférence finale révélée dans le choix, mais également au processus par lequel des préférences potentielles sont sélectionnées pour donner lieu à une préférence «dominante», celle qui sera révélée dans le choix. Ainsi, les préférences ne doivent pas être 3

4 confondues avec les comportements, sans quoi on risque d une part, d avoir des biais dans l explication des comportements, et d autre part, de concevoir des incitations à effets contreproductifs car basées sur de fausses raisons. Cette conception descriptive doit être remplacée par une conception compréhensive qui permettrait de montrer que la préférence n est pas uniquement une donnée au sens d un paramètre qui entre dans le calcul économique (sous forme d une fonction d utilité), mais également une variable qui résulte d un processus de délibération. Ce processus permet de reconstituer des stades d analyses antérieurs au choix, où l on rencontre des tensions qui existent entre les différentes préférences, les croyances et les institutions sociales. Dans la première vision, les préférences sont des données exogènes et stables ; dans la seconde, elles deviennent variables endogènes et instables. Avant de s intéresser à ce processus de délibération, il est incontournable démontrer au préalable la pertinence l endogénéité des préférences. L intérêt d une telle entreprise est lié à la question de l efficacité des incitations qui fondent les politiques publiques destinées à changer les comportements des individus. Ces politiques comprennent entre autres la régulation environnementale (Sunstein, 1986 ; 1993) ; la législation anti-discrimination (Donohue 1989 ; Sunstein 1986) et la législation pénale (Dau-Schmidt, 1990 ; Kahan, 1997), etc. Pour influencer le comportement des individus, on peut soit modifier l ensemble des opportunités en rendant les comportements indésirables plus coûteux financièrement (taxes, amendes, subventions) ; soit façonner les préférences des individus à travers le développement de nouvelles habitudes (Sunstein 1986 ; 1993) ou à travers l éducation, la désapprobation sociale (Dau-Schmidt 1990). Dans la première perspective, on agit sur la contrainte (prix, revenu) du décideur ; dans la seconde, on vise ses préférences. La prédominance des politiques basées uniquement sur les incitations économiques qui façonnent l ensemble des opportunités des individus peut être expliquée par le refus par les économistes de l abandon de l hypothèse de l exogénéité et de la stabilité des préférences. L influence des préférences par des politiques législatives et l impact de la forme des incitations (El Moussaoui 2004) sont basés sur l hypothèse de l endogénéité des préférences. Le façonnage des opportunités et celui des préférences sont des compléments pour induire le comportement désiré. Les tentatives d une société, qui compte uniquement sur les incitations économiques pour changer le comportement des individus sans base morale, sont vouées à l échec ou du moins impliquent des coûts prohibitifs. De même, une société qui compte uniquement sur la bonne volonté de ses membres et sur leur acculturation sera vite déçue par leur manque de volonté. Les incitations par les prix et le changement des préférences sont complémentaires dans le sens où, d une part, des individus dotés de fortes préférences pour des comportements socialement désirables auront moins besoin de ou pas du tout d incitations économiques ; d autre part, des individus qui bénéficient de suffisamment d incitations auront moins besoin d acculturation pour observer le comportement désiré. Donc le débat exogénéité/endogénéité des préférences se trouve au cœur du problème de l arbitrage entre les politiques fondées sur le façonnage de l ensemble des opportunités et celles fondées sur le façonnage des préférences. Pour la plupart des économistes, les préférences sont exogènes et stables. Trois arguments sont avancés pour justifier cette position : D abord, Friedman (1953) avance que la validité d une théorie ne doit pas être jugée sur la base du réalisme de ses hypothèses du moment où elle fournit de bonnes prédictions. Donc, même si dans la réalité les préférences changent d un individu à l autre, les économistes peuvent faire «comme si» elles étaient stables. Ce qui compte, c est l explication des conséquences d un profil de préférences donné combiné avec une contrainte budgétaire sur les choix des individus. Ensuite, Samuelson (1983) 4

5 considère que les préférences ne font pas partie de l objet de la science économique car les facteurs qui façonnent les préférences sont irrationnels. C est aux psychologues et aux sociologues d étudier les préférences ; quant aux économistes ils n ont qu à les considérer comme données, donc exogènes. Enfin, on rencontre l argument avancé par les psychologues et les sociologues selon lequel les économistes ont renoncé à l explication des préférences car le coût de celle-ci excédait les bénéfices escomptés. Cet excès de coût résulterait de la non disponibilité d outils d analyse appropriés pour analyser les préférences qui sont difficiles à observer et dont l effet est souvent masqué par celui des variables économiques (prix, revenus). A côté de ces raisons, Etzioni (1985) en avance une autre pour expliquer la négligence des économistes sur la question des préférences. Selon Etzioni (1985), les économistes du courant dominant expliquent les changements de comportements par la variation des prix, mais en s intéressant uniquement aux états d équilibre. C est la méthode de la statique comparative qui voit les différentes décisions comme indépendantes. Or, nous savons très bien que par effet de mémoire, d expérience et d apprentissage, les décisions que nous prenons à différents moments sont enchevêtrées et liées. En conséquence, l explication des comportements ne peut être réalisée que dans un cadre dynamique où l on s intéresse au processus par lequel l individu forme ses choix. Notre objectif est de mettre en évidence les arguments qui plaident pour l endogénéité et l évolution des préférences. Il ne s agit pas ici de proposer une théorie de la formation ou de l évolution des préférences, mais tout simplement de justifier leur endogénéité et leur instabilité. Pour ce faire, nous consacrons une première section aux arguments, autres que méthodologiques, qui ont justifié aux yeux des économistes l hypothèse d exogénéité et de stabilité des préférences. Parallèlement nous nous attellerons à démonter ces arguments liés à une certaine conception des préférences et à une certaine définition de leur objet. Au terme de cette première section, nous proposons une définition qui nous paraît la plus appropriée pour tenir compte de l endogénéité et de l instabilité des préférences. Dans la deuxième section nous établissons les fondements sur lesquels doit reposer l hypothèse de préférences endogènes et instables. Il s agit, d une part, de montrer pourquoi il faut considérer les préférences comme endogènes, et d autre part, pourquoi elles doivent être considérées comme convergentes vers la stabilité. Section I : La nature des préférences : des relations binaires vers les raisons d agir. Le concept de préférence est versatile dans le sens où il a été utilisé avec des significations différentes. Ainsi, les préférences étaient interprétées comme de la satisfaction mentale (Marshall, 1890 ; Pigou, 1952), comme des désirs (Ramsey, 1931 ; Hicks, 1939), comme des choix (Samuelson, 1947 ; Harsanyi, 1955) et comme des valeurs (Arrow, 1951 ; Griffin, 1986). En dépit de cette ambivalence dans les définitions, les économistes du mainstream ont estimé que cela n aurait aucun impact sur le classement (ranking). Dans cette section nous essayerons de montrer que la définition compte, et que certaines conceptions des préférences peuvent justifier leur exogénéité et leur stabilité. Au terme de cette section nous donnerons une définition des préférences qui est compatible avec leur endogénéité et leur évolution. I.1. Délimitation du champ des préférences Il s agit ici de mettre en évidence les différences qui existent entre le concept de préférence et des concepts voisins. 5

6 Préférences et désirs Les préférences doivent être distinguées des désirs en raison du caractère comparatif qui leur est inhérent (Pettit, 2004). Contrairement au désir qui désigne une envie pour plusieurs choses à la fois, la préférence implique toujours un jugement favorable à une option par rapport à une autre. Ainsi, on peut désirer à la fois du café et du thé, mais on préférera prendre du thé. Douglas Whitman (2004) soutient que les désirs peuvent être considérés comme des sources intrinsèques de satisfaction indépendamment des autres variables, alors que la préférence désigne la supériorité d une option sur une autre, une supériorité exprimée en termes de niveau de satisfaction relatif. En d autres termes, les préférences expriment le degré relatif des désirs, un degré qui dépend d autres éléments. En conséquence, les préférences ne peuvent pas être considérées comme exogènes. Assimiler la préférence au désir justifie son caractère exogène. Dans la théorie standard de la préférence, le désir s impose à l individu, celui-ci ne peut qu y succomber, il ne peut pas faire autrement. La préférence (comme désir) devient une donnée que l on ne peut pas changer. Préférences et goûts Les préférences doivent être distinguées des goûts pour deux raisons. Premièrement, parce que les goûts sont considérés comme des états bruts (basés sur des pulsions instinctives), qui sont exogènes à la décision de l individu. Deuxièmement, les goûts ne sont pas sujets à discussion ou aux débats car ils représentent des jugements personnels. Cette nature rend très invraisemblable la révision des goûts ce qui rend ceux-ci figés. L identification des préférences aux goûts est due au fait que l accent soit mis sur leur dimension émotionnelle ou sentimentale. Les préférences sont souvent interprétées de la même façon comme les penchants, les désirs, les envies, les impulsions et les passions. Et puisque c est cet aspect émotionnel est prédominant dans la théorie de décision, on confond souvent goûts et préférences. L exogénéité des préférences peut trouver son fondement dans cette identification des préférences aux goûts. En effet, du moment où les goûts sont considérés comme des jugements personnels, n engageant que leurs émetteurs, ces derniers ne sont pas censés les réviser sous la pression des autres car ils s identifient à leurs goûts (De gustibus non est disputandum). Par ailleurs, les goûts ont une connotation individualiste qui implique une indépendance des préférences. Cette indépendance a justifié le caractère exogène et stable des préférences. Pettit (2004) propose la déconnexion des goûts et des préférences. Cette déconnexion implique un changement ou plutôt un élargissement de l objet des préférences. Celles-ci ne seront plus cantonnées à l intérêt personnel de chaque individu. En d autres termes, le bienêtre individuel n est plus lié uniquement à la satisfaction de préférences individualistes. Les individus peuvent avoir des préférences pour le bien-être des autres (other-regarding preferences). Donc les préférences ne peuvent être réduites aux goûts à connotation individualiste et irréversible. Préférences et choix La préférence est différente du choix : la préférence désigne une attitude, alors que le choix désigne une action. Il est souvent admis que des individus rationnels agissent conformément à leurs préférences dans le sens où si x est préféré à y, x sera choisi. Cette assertion confond 6

7 rationalité et révélation des préférences. Par ailleurs, le passage de pures préférences à des choix n est pas toujours aussi évident. Si les alternatives disponibles sont conditionnelles par exemple, la traduction des préférences en choix n est pas automatique car l incertitude planant sur la réalisation des états de nature peut introduire un biais dans les choix des individus par rapport à leurs préférences. Ceci nous amène à parler du rôle important joué par la théorie de la préférence révélée dans la justification de l exogénéité et de la stabilité des préférences. En d autres termes, il s agit d expliquer comment la confusion conceptuelle entre préférence et choix, matérialisée par la théorie de révélation des préférences, a pu justifier l exogénéité et la stabilité des préférences. I.2. La théorie de la préférence révélée et l exogénéité des préférences Sagoff (2003) explique qu il existe deux conceptions de la préférence : la première en tant qu entité mentale ou état psychologique peut être apparentée à des besoins ou des désirs qui motivent les choix des individus; la seconde fait référence à une entité, une construction théorique qui existe à partir du moment où un choix est engagé. Dans le premier cas, les préférences causent le choix alors que dans le second cas elles ne préexistent pas au choix. Au contraire, elles sont dérivées, inférées à partir des choix exprimés. C est la deuxième conception qui a été privilégiée par les économistes. Si un individu choisit le panier A au lieu du panier B au prix C, l économiste, en reconstituant l ensemble des possibilités, va en déduire que cet individu préfère le panier A au panier B au prix C. En fait, il s agit d une construction théorique inférée à partir de l ensemble des choix qui se présentent au décideur. La préférence est révélée par le choix et n a pas de signification opératoire indépendante. La théorie de la préférence révélée se fonde sur cette conception des préférences, d autant plus crédible aux yeux des économistes que les préférences ne sont pas observables directement. Par ailleurs, les théoriciens de la préférence révélée soutiennent que l échelle des préférences qui fonde les choix des individus reste constante. Certes, les choix révèlent une préférence, mais celle-ci n est pas unique. Elle n est pas non plus figée car elle peut être ajustée ou simplement remplacée par une autre. C est ce que défend également Rothbard (1991) à travers son concept de préférence démontrée. Le concept de préférence démontrée, quoique similaire, est différent de la préférence révélée de Samuelson. La différence se situe fondamentalement au niveau de la dynamique des préférences. En effet, Samuelson suppose qu il existe une échelle de préférences constante à travers le temps, sur la base de laquelle les individus forment leurs choix. Cette constance qui sous-entend l indépendance des préférences par rapport à l expérience et aux interactions, semble rentrer en contradiction avec le postulat de départ selon lequel l action révèle la préférence. Pour Rothbard, il n y a aucune raison de supposer la constance des préférences : «l erreur première est de supposer que les échelles de préférence demeureraient absolument constantes au cours du temps. Il n y a absolument aucune raison pour faire une telle hypothèse. Tout ce que nous pouvons dire est qu une action, à un instant donné, révèle une partie de l échelle de préférences de quelqu un à ce moment précis. Il n y a absolument rien qui permette de supposer qu elle est constante entre un instant et un autre.» (p.112) 1. Dire que les préférences sont constantes signifierait qu elles sont indépendantes du contexte décisionnel, d événements aléatoires, des préférences des autres et des propres actions de l individu. Aussi, cela signifierait que l individu n apprend rien de ses propres expériences, de ses satisfactions et de ses déceptions. Par ailleurs, chaque action concrète de l individu révèle seulement une partie de l échelle des préférences des individus, la partie qui 1 Murray Rothbard, Economistes et charlatans, Traduit par François Guillaumat, les belles Lettres,

8 correspond au choix en question, au moment où il est observé. Du fait du caractère évolutif des préférences, il est impossible de définir l échelle complète des préférences. Pour Rothbard, les théoriciens de la préférence révélée ont commis l erreur de confondre l hypothèse de constance avec celle de la cohérence pour justifier la rationalité des préférences. Comme l a déjà fait remarquer Mises (1949), la constance et la cohérence sont deux choses radicalement différentes. La cohérence implique seulement que l ordre de classement soit transitif. Il est donc possible de conserver la cohérence des choix tout en acceptant que les agents puissent changer leurs préférences au cours du temps. Si Rothbard remet en cause l hypothèse de stabilité des préférences, il n en fait pas autant pour leur exogénéité. Il continue à défendre l idée selon laquelle les préférences doivent être considérées comme des données. En tant que branche de la praxéologie, l économie n a pas à étudier les causes des préférences individuelles, elle doit s intéresser aux conséquences de la préférence et non pas aux raisons de cette préférence. Que l agent économique fasse son choix en tirant à pile ou face, ou après mûre réflexion, que la préférence sous-jaçente soit le résultat d une conviction personnelle ou d une imitation, l analyse économique n a pas à s intéresser à l origine des préférences, mais à leur seule expression telle qu elle est traduite par les actions des agents économiques. Le concept de préférence démontrée autorise donc à penser l évolution et le changement des préférences, mais empêche en même temps de réfléchir sur les déterminants de la formation des préférences. En d autres termes, Rothbard admet une évolution exogène des préférences, une évolution qui ne dépend pas des choix des individus puisque ces derniers continuent à les prendre comme des données. Cette conception ne peut rendre compte de la complexité des motivations individuelles surtout dans un contexte d interactions où l interdépendance des préférences est de rigueur. La théorie de la préférence révélée ne nous permet pas d expliquer pourquoi les individus préfèrent ne pas avoir certaines préférences (les fumeurs, les boulimiques, etc.), elle ne permet pas non plus de comprendre pourquoi certaines préférences ne sont pas observées dans les choix des individus. La réponse à ces questions revêt un intérêt crucial lorsqu il s agit de réfléchir sur la manière de changer les comportements des individus. Pour changer les comportements des individus, il est nécessaire de comprendre leurs raisons d agir. Pour ce faire, on ne peut se contenter des seules préférences révélées dans les choix des individus. On gagnerait mieux en s interrogeant sur les raisons qui poussent les individus à privilégier une préférence par rapport aux autres concurrentes. Qu il soit clair que ce que nous rejetons ici dans la théorie de la préférence révélée n est pas le fait que les choix révèlent les préférences, mais l idée que le choix est la seule voie d accès à l échelle des préférences des individus et que cette échelle est à priori stable. La relation «fusionnelle «proposée» par la théorie de la préférence révélée (Samuelson 1947, Harsanyi 1955) est en fait contestable car rien ne garantit qu une préférence soit traduite par un choix ; de même que rien ne garantit qu un choix soit déterminé par une seule préférence. Par ailleurs, deux individus faisant le même choix peuvent avoir des raisons différentes d agir, donc des préférences différentes. Dans ce sens, Gauthier (1986) distingue la dimension comportementale de la préférence, que révèle le choix, de la dimension verbale, qu exprime la parole. Certes, dans certaines situations le choix est verbal, on révèle alors sa préférence en l exprimant. Mais dans d autres contextes les deux dimensions de la préférence peuvent entrer en conflit. Pierre exprime sa préférence pour la lecture des livres de psychologie plutôt que pour les feuilletons, mais il passe son temps libre devant le téléviseur tandis que ses livres dorment sous la poussière. Dans de nombreuses situations, une personne choisit sans aucune expression verbale de sa préférence. Dans d autres situations, elle exprime une préférence sans être en mesure de pouvoir faire un choix. Dans la théorie de la préférence révélée, il est supposé implicitement la coïncidence des dimensions comportementales et verbales de la préférence. Cette 8

9 coïncidence n est pas toujours vérifiée ce qui justifie d aller au-delà de la préférence finale (telle qu elle est révélée dans le choix) pour s intéresser au processus par lequel cette préférence émerge. En d autres termes, il s agit de comprendre comment est résolu le conflit entre préférences concurrentes. Dès lors la préférence n est plus une donnée exogène mais devient une variable endogène dont il faut expliquer les déterminants. Pettit (2004) explique que la théorie de la préférence révélée adopte une approche «mécaniste» des préférences. Dans cette conception, les préférences n existent qu à partir du moment où elles peuvent être exprimées par des choix ou des actions. Si certaines préférences ne sont pas révélées par les choix ou les actions des individus, les tenants de la théorie de la préférence révélée en déduiront que l individu ne possède pas ce type de préférences. La théorie de la préférence révélée ne permet pas non plus de tenir compte des choix conditionnels (choix dans l incertain par exemple), ni de la frustration des préférences (falsification des préférences par exemple). Par ailleurs, si un choix est présenté sans mettre en avant certaines préférences, celles-ci ne seront pas activées et donc n auront aucune chance d être sélectionnées. De ce fait les dites préférences ne seront jamais reconnues, car ne sont pas révélées, et donc ne seront pas prises en compte notamment lorsqu il s agit de concevoir des incitations ou des politiques publiques. À cette conception «mécaniste» des préférences, dans laquelle l individu choisit mécaniquement en fonction d une échelle de préférences donnée, Pettit (2004) va substituer ce qu il appelle la conception dispositionnelle. Dans celle-ci, les préférences sont considérées comme des dispositions à choisir certaines alternatives plutôt que d autres. Cette disposition équivaut à l état dans lequel se trouverait l individu en choisissant une alternative donnée. Cette conception, contrairement à l approche «mécaniste», remet en cause l équivalence qui existait entre préférence et choix pour lui substituer un lien de causalité qui peut être rompu suivant les états dans lesquels se trouveront les individus en faisant leurs choix. Ainsi, dans la perspective dispositionnelle, il est plausible de dire que les individus ont choisi sur la base de leurs préférences, que certaines préférences pourront ne pas donner lieu aux choix correspondants (frustration des préférences) ou encore que les individus peuvent avoir une préférence entre deux alternatives qui ne seront jamais disponibles comme objets du choix. Si cette conception a le mérite de proposer une relation de causalité plus réaliste, elle est en revanche focalisée uniquement sur les relations entre choix et préférences. D où la conception fonctionnelle qui met en avant également la relation entre préférences elles-mêmes. À titre d exemple, supposons qu un individu préfère x à y, qu il soit indifférent entre u et v et qu il soit amené à choisir entre (x, u) et (y, v). Selon toute vraisemblance, l individu aura une préférence pour le couple (x, u), à moins qu il y ait des facteurs perturbateurs. Dans le cas contraire, c est-à-dire en présence de ces facteurs, sa préférence initiale entre x et y sera remise en cause. En d autres termes, préférer (x, u) à (y, v) est lié à d autres préférences (xpy et uiv), un lien qui est matérialisé par la propriété de transitivité. La théorie de la décision à l image de l axiomatique de la théorie de l utilité espérée par exemple, fournit certains liens et connexions qui doivent exister entre les préférences pour que l on puisse traduire le degré de préférence pour les alternatives par des indices d utilité (complétude, transitivité et indépendance). Les préférences sont connectées à d autres préférences, à des attitudes, à des croyances qui peuvent empêcher la transformation d une préférence en un choix. Ainsi, dans une conception fonctionnelle, un individu préfère une alternative x plutôt que y s il se trouve dans un état qui le dispose à choisir x plutôt que y et que cet état se trouve connecté à d autres préférences et états de d esprit favorables à cette préférence (xpy). Les préférences ne sont plus, comme dans l approche dispositionnelle, des dispositions au choix, mais des dispositions au choix collatéralement sensibles à une variété d autres états. 9

10 Cette conception fonctionnelle nous permet de comprendre que les préférences ne sont pas toujours intrinsèques au sens où l objet (les attributs des biens) a de la valeur en soi. La préférence devient extrinsèque dans le sens où l objet du choix possède une valeur qui dépend d autres éléments externes. Les choix économiques ne mettent pas en jeu uniquement des relations entre individus et objets mais également des relations de type individu-individu. Les individus prêtent attention non seulement aux attributs des biens mais également aux attributs des personnes avec lesquelles ils interagissent. Le champ des préférences se trouve donc élargi pour embrasser l ensemble des paramètres qui conditionnent les interactions interindividuelles. Il ressort de cette analyse que l exogénéité et la stabilité des préférences ont été justifiées grâce à des ambiguïtés portant sur la définition de la nature des préférences. La délimitation des frontières du concept de préférence par rapport aux concepts voisins nous a permis de lever l ambiguïté et donc de remettre en cause un des fondements de l exogénéité et de la stabilité des préférences. L autre argument qui a servi pour justifier l exogénéité et la stabilité des préférences est lié à une définition très restrictive de l objet des préférences. I.3. Elargissement de l objet des préférences Dans la littérature habituelle, les économistes considèrent que les préférences ont pour objet des biens et des actions. Les individus sont supposés avoir des préférences ne tenant compte que de leurs intérêts propres. Ceci explique pourquoi les préférences sociales ou morales sont exclues de l analyse. Dans ce qui suit nous allons montrer comment l adoption d une conception large du bien-être et la prise en compte de l interdépendance des préférences individuelles, permettent de définir un ordre élargi des préférences, et justifier ainsi l endogénéité des préférences. Si l on prend pour objet de préférence l état dans lequel se trouve un individu en choisissant une alternative x plutôt que y, il est envisageable de réintégrer les préférences sociales et morales dans l analyse. Le raisonnement en termes d états plutôt que de biens ou actions permet d élargir le champ d analyse des préférences. Ce n est plus le bien x qui est préféré à y mais l état dans lequel se trouve l individu quand il possède ou utilise le bien x qui est préféré à celui dans lequel se trouve l individu qui possède ou utilise le bien y. Dès lors, la préférence en tant que relation binaire n est plus liée uniquement aux caractéristiques des biens mais aussi à tous les paramètres qui sont susceptibles d affecter l état dans lequel peut se trouver l individu (le contexte social, la connotation morale, le temps, etc.). Dans le même ordre d idées Harsanyi (1997) retient les «perspectives» (prospects) comme objet des préférences des individus. Le concept de perspective représente l ensemble des conséquences possibles associées à une action donnée. La raison pour laquelle Harsanyi substitue la perspective à l action comme objet de préférence, est que deux individus qui préfèrent entreprendre la même action, ne préfèrent pas la même perspective, c est-à-dire qu ils ont différentes anticipations quant aux conséquences de ladite action. Harsanyi remet donc en cause l idée dominante dans la théorie de décision selon laquelle, les actions représentent les uniques objets des préférences. Le terme de perspective est plus large et permet de prendre en considération les raisons pour lesquelles les individus manifestent certaines préférences plutôt que d autres. Dans la même logique, Savage (1972) prend pour objets de préférences des actes. Ceux-ci sont définis comme des fonctions qui associent les conséquences possibles à chaque état du monde. Définir l objet des préférences comme des perspectives ou des actes revient à mettre en évidence la sensibilité des préférences aux croyances relatives aux conséquences, qui deviennent donc endogènes aux croyances. L identification des préférences comme les états d affaires pertinents à la prise de décision élargit ainsi l éventail de leurs objets. Ainsi, relèvent du domaine des préférences, non 10

11 seulement le confort matériel des individus, mais également leurs valeurs morales, ascétiques, leurs épanouissements personnels, leurs soucis d équité et de justice, la réciprocité. Kaplow et Shavell (2002) utilisent le terme de préférence en tant qu état du monde que l agent considère comme pertinent pour la prise de sa décision. Donc tout ce qui est en mesure d affecter le bien-être des individus ou sa distribution devient un élément de leur ordre des préférences. Kaplow et Shavell (2002) définissent ainsi un ordre élargi de préférences qui lie la préférence au bien-être (extended preference ordering). Les préférences en tant que relations entre différentes alternatives n ont pas toujours la même signification. Ainsi, si un individu vous dit qu il préfère regarder un film au lieu d un match de football, cela exprime un plaisir individuel. Maintenant, s il vous dit qu il préfère le café venant du «commerce équitable» par rapport au café «conventionnel», cela traduit non seulement un plaisir individuel, mais également un intérêt pour les autres (contribuer au développement des petits producteurs par exemple). Gintis (1974) soutient que les préférences ne reflètent pas uniquement la contribution des biens et services au bien-être de l individu, mais aussi celle de la nature de l interaction. Autrement dit, les individus se préoccupent de la façon dont ils sont traités par les autres, c est-à-dire qu ils sont sensibles à la réciprocité et à la justice dans leurs interactions avec les autres. Cela justifie que l on prenne en compte d autres catégories de préférences qui ne sont pas liées à la quantité et à la qualité des biens consommés mais au processus d interaction, en l occurrence les préférences sociales. Les modèles de préférences sociales gardent l hypothèse de la poursuite de l intérêt personnel tout en y ajoutant une seconde hypothèse selon laquelle, les individus se préoccupent également de l intérêt des autres. Charness et Rabin (2002) distinguent trois catégories de préférences sociales : d abord, l aversion à l iniquité, selon laquelle les individus cherchent à réduire les écarts existant entre leurs propres gains et ceux des autres ; ensuite, les préférences portant sur le bien-être social (social-welfare) qui poussent les individus à maximiser le surplus social et à aider particulièrement ceux dont les gains sont plus faibles que les leurs ; enfin, les préférences de réciprocité (positive et négative) qui impliquent que les individus soient motivés par la réduction ou l augmentation des gains des autres suivant que ces derniers ont agi respectivement de façon hostile ou bienveillante. Dans les deux premières catégories, les individus se préoccupent du résultat et de sa distribution (aversion à l iniquité) ; dans la seconde catégorie, ils prêtent attention aux intentions de leurs partenaires (réciprocité). Bowles (2004), lui, identifie deux catégories de préférences sociales : les préférences tenant compte d autrui (other-regarding preferences) et les préférences tenant compte du processus (process-regarding preferences). Concernant les préférences tenant compte d autrui, l idée clé est que les individus évaluent un état suivant leur perception de la façon dont les autres vont le vivre, ce qui rejoint les deux première catégories de préférences sociales identifiées par Charness et Rabin (2002). Quant aux préférences tenant compte du processus, l idée est que les individus se soucient non seulement de l impact de leurs actions sur leur propre intérêt et sur celui des autres, mais également de la façon dont le résultat (outcome) émerge. Ainsi, on est plus disposé à accepter un mauvais résultat suite au jet d une pièce que suite à son imposition par quelqu un d autre dont l intention est de compromettre votre intérêt. Aussi, nous sommes plus disposés à aider les gens pauvres lorsque leur situation est provoquée par la malchance que si elle était provoquée par la paresse. D autres exemples peuvent être cités, mais l idée qui leur est commune est que l évaluation d un état par les individus est liée à leur perception de son processus de réalisation. La sensibilité des individus quant au processus générateur du résultat est liée au fait qu il leur fournit des informations sur les intentions des autres dont ils ont besoin, ce qui va leur permettre d inférer le comportement approprié à adopter. 11

12 Les préférences ne portent plus uniquement sur les caractéristiques des biens mais également sur les caractéristiques des interactions. En effet, les individus préfèrent travailler sous certains contrats plutôt que d autres, collaborer ou faire des affaires avec certaines personnes plutôt que d autres (choix des associés, des salariés, des voisins, etc.). Ainsi, les caractéristiques de l interaction (la distribution du résultat, les actions et les intentions des autres, etc.), deviennent des facteurs déterminants dans l explication des préférences des individus. L idée est que l élargissement du champ des préférences pour inclure également l intérêt des autres, le procédé selon lequel l interaction se déroule, la façon dont les partenaires se traitent mutuellement, etc., permet de tenir compte de l interdépendance des préférences des individus et donc de justifier leur endogénéité et leur instabilité. I.4. Les préférences comme les raisons d agir Les raisons d agir ne sont pas basées uniquement sur les croyances, elles sont fondées également sur les préférences. Brandom (2001) explique que votre croyance qu il pleut et qu en ouvrant votre parapluie, vous éviterez d être mouillé, ne suffit pas à la considérer comme raison suffisante pour passer à l acte. Afin d avoir une raison complète pour passer à l acte, il faut que vous préfériez ne pas être mouillé. Donc les raisons d agir ne peuvent être réduites aux croyances, elles sont déterminées également par nos préférences. Les raisons d agir sont toujours liées à l aspect volontaire, non coercitif des préférences, même si dans certains cas la raison d agir est conditionnée par une norme légale ou une institution sociale. Ainsi, un employé de banque qui justifie le port de la cravate par le fait qu il s y trouve contraint par son statut, n exclut pas que cet individu préfère porter la cravate. En effet, on peut dire que cet individu préfère porter la cravate car il préfère honorer ses obligations en tant qu employé de banque ou encore qu il le fait parce qu il préfère garder son emploi d agent de banque. Autrement dit, le caractère contraignant des comportements dictés par des normes n a pas de signification que si les individus ont une préférence pour le suivi de la norme ou une préférence qui justifie le suivi de cette règle. A travers cet exemple, on comprend que les préférences peuvent être considérées comme des raisons d agir. Cette conception permet de rendre compte de la pluralité et de l interdépendance des raisons qui motivent les choix des individus. Bowles (1998) considère que les préférences représentent les raisons d agir des individus et certains de leurs attributs (à ne pas confondre avec leurs croyances et leurs compétences) qui influencent leurs décisions dans une interaction sociale donnée. Cette conception rejoint celle d Aristote pour qui les préférences et les actions s influencent mutuellement : les choix sont guidés par les préférences, et les préférences sont façonnées par les choix passés. Dans cette perspective, les préférences représentent un mélange hétérogène composé des goûts (pour les aliments et les habits par exemple), d habitudes, d émotions (comme la colère, la honte) et autres réactions viscérales (comme la peur), mais aussi de la façon dont les individus identifient et formalisent le problème de décision (decision framing), d engagements (comme les promesses), de normes sociales internalisées, de penchants psychologiques (agressivité, introversion) et de relations affectives avec les autres. La définition des préférences comme les raisons d agir est compatible avec une conception endogène et évolutive des préférences. En effet, les raisons d agir des individus sont sensibles à plusieurs variables comme les habitudes, les normes sociales et la nature du processus d interaction. Au terme de cette section, nous pouvons dire que l exogénéité et la stabilité des préférences est une hypothèse quia été fondée sur des ambiguïtés conceptuelles et une conception moniste et individualiste des préférences. Une fois cette proposition est admise, 12

13 nous allons nous intéresser désormais aux fondements de l endogénéité et de l instabilité des préférences. Section II : Pourquoi les préférences sont-elles endogènes et instables? Dans cette section nous mettrons en évidence dans un premier temps les fondements de l endogénéité des préférences ; dans un second temps nous montrerons que le point de départ n est plus la stabilité des préférences, mais leur instabilité. II.1 Les préférences dépendant des situations décisionnelles (context-dependent preferences) La notion de préférence se rapporte à des états de choses : nous dirons que nous préférons une pomme à une orange, mais il est plus rigoureux de dire que nous préférons, dans un environnement donné, manger une pomme plutôt qu une orange. La préférence dépend donc de l environnement dans lequel l individu est amené à faire des choix ou à interagir. Au-delà de l environnement en soi, c est la perception que les décideurs forment à propos de ses caractéristiques qui influence leurs préférences. La perception que font les individus des différents attributs des objets de choix auxquels ils sont confrontés, varie suivant les situations qui peuvent rendre certains attributs plus déterminants que d autres. La variabilité des préférences (donc leur endogénéité) est liée donc aux changements de perception et à la variabilité des pondérations que les individus affectent aux différents attributs de l objet du choix. Plusieurs faits expérimentaux viennent soutenir l idée de l endogénéité des préférences : le taux d escompte hyperbolique, l interdépendance des consommations des agents (Duesenberry J., 1949 ; Leibenstein H., 1950), l impact des valeurs religieuses (Iannaccone L., 1998) ; le renversement des préférences (Fischer et Hawkins, 1993; Lichtenstein et Slovic, 1971, 1973; Tversky, Sattath et Slovic, 1988) ; les évaluations contingentes (Kahneman, Ritov, Jacowitz, et Grant, 1993; Schkade et Payne, 1994) ; l effet de dotation (Camerer, 1992; Loewenstein et Issacharoff, 1994; Medvec, Madey, et Gilovich, 1995). Dans ce qui suit, nous allons nous en tenir à l analyse de quatre phénomènes parmi les plus traités dans la littérature pour illustrer cette idée de préférences dépendant du contexte. L aversion à la perte et l effet de dotation : On parle d aversion à la perte lorsque les individus expriment une asymétrie dans leur évaluation de deux résultats d un montant identique. Ainsi, il a été montré que les individus attribuent plus de valeur (négative) aux pertes qu aux gains d un montant équivalent. Cela implique que, suite à une petite perte, les individus subiront une désutilité supérieure à l utilité que leur procurerait un petit gain du même montant. En conséquence, les individus vont préférer des loteries qui minimisent les pertes. L effet de dotation traduit également une asymétrie d évaluation, cette fois-ci entre le prix de vente et le prix d achat du même bien ou de la même loterie. En effet, il semble que le prix minimal (disposition à accepter, WTA) auquel les individus sont prêts à céder quelque chose qu ils possèdent est supérieur au prix maximal (disposition à payer, WTP) auquel ils sont disposés à acquérir ladite chose (Thaler 1992). Donc la préférence de l individu change suivant son rôle joué dans l interaction (acheteur ou vendeur), un rôle qui dépend de la règle d allocation des dotations initiales. Les phénomènes d aversion à la perte et de l effet de dotation sont liés à l horizon temporel à la disposition de l individu. 13

14 L aversion à la perte et l effet de dotation sont tous les deux la preuve que les individus sont sensibles, dans leurs jugements, aux changements par rapport à une situation ou à un point de référence. L utilité des individus ne dépend pas uniquement des niveaux absolus de la consommation, du revenu ou de la richesse, mais également de leurs valeurs relatives. Rabin (2002) propose que la fonction d utilité soit réécrite en tenant compte des changements affectant ses arguments : U(c,r) où c représente le vecteur des niveaux relatifs de la consommation, de la richesse et où r représente le vecteur des niveaux de référence associés aux mêmes arguments (reference-based utility). Par conséquent, on peut interpréter l asymétrie dans l évaluation qui est illustrée par l aversion à la perte par le fait que la variation de l utilité (satisfaction) par rapport au statu quo est plus importante dans le cas de perte que dans le cas de gain du même montant. Le même raisonnement reste valable lorsque le participant à la loterie change de statut. Ainsi, la préférence en tant que jugement comparatif, ne porte plus uniquement sur les niveaux absolus de satisfaction fournis par chaque option, mais également sur leurs niveaux relatifs, c est-à-dire leurs variations par rapport à un point de référence. Le point de référence peut être le niveau antérieur de la consommation, de revenu, de richesse, ce qui implique que les préférences peuvent changer lorsque l individu perçoit un changement par rapport à son point de référence. En conséquence, on peut dire que les préférences des individus sont endogènes à leurs points de référence. Escompte hyperbolique du futur : Dans la théorie standard, les individus escomptent le futur à un taux constant (δ (t) = e -βt ). Ceci signifie que les individus évaluent les différents «états» indépendamment du moment où ils procèdent à cette évaluation. La forme exponentielle a la propriété unique de générer des préférences cohérentes dans le temps. Cela veut dire qu un individu faisant face à un choix intertemporel -moins de satisfaction plutôt que plus de satisfaction plus tard- exprimera toujours la même préférence pour le présent quel que soit le moment du choix. Cette assertion est non seulement contre-intuitive mais démentie par les travaux expérimentaux qui montrent que le délai d un an n est pas apprécié de la même façon suivant que ce délai est proche ou est loin dans le futur. Ainsi, un individu peut préférer une somme de 120 euros disponible dans un an à la détention d une somme de 100 euros disponible aujourd hui ; mais il préférera la somme de 100 euros disponible dans 10 ans à la somme de 120 euros disponible dans 11 ans. Malgré le fait que dans les deux cas le délai est d un an, la préférence de l individu change en fonction du moment de l évaluation déterminant son horizon temporel. Les individus escomptent plus sévèrement les délais incrémentaux du futur proche que ceux situés dans un futur plus lointain (present-biased preferences). Ce phénomène a été baptisé par les économistes comme l escompte hyperbolique du futur, dont le taux s écrit de la façon suivante : δ (t) = (1 + αt) -β/α, avec α, β > 0. Selon cette fonction, un individu peut être impatient d obtenir son emploi préféré dans un an, alors qu il peut se montrer patient dans l évaluation des conséquences à long terme du réchauffement climatique. En d autres termes, les individus peuvent avoir un taux d escompte immédiat assez élevé (impatience à court terme) et un taux d escompte futur moins élevé (patience à long terme). Plusieurs travaux (synthétisés par Angeletos et al., 2001) montrent que l escompte hyperbolique du futur fournit de bonnes prédictions quant aux préférences des individus en matière de consommation et d épargne (explication de la réduction de la consommation pendant la retraite). Les individus qui escomptent le futur de façon hyperbolique peuvent manifester également un renversement des préférences. Ainsi, un individu qui doit choisir entre deux alternatives A 14

15 et B disponibles à deux dates différentes, peut préférer A à B dans le présent, mais avec le temps il pourra changer complètement sa préférence au profit de B. L escompte exponentiel a été introduit pour garder la cohérence des préférences dans le temps, ce qui justifiait en même temps la stabilité des préférences. Avec l escompte hyperbolique, la consistance des préférences peut être toujours sauvegardée tout en permettant leur endogénéité et leur évolution. Renversement des préférences (Preferences reversal) On parle d inversion des préférences lorsque les mêmes individus font des choix et annoncent des prix qui reflètent deux ordres de préférence différents. C est un phénomène expérimental où l on demande à des sujets dans un premier temps de choisir entre deux loteries qui leurs sont présentées simultanément, et dans un second temps d attribuer, à chacune d elle présentée séparément, un prix minimum auquel ils sont disposés à vendre leur droit de participation à la loterie. Il s agit donc d un problème de cohérence dans le comportement des individus dans le sens où, d un côté les individus peuvent préférer une loterie L 1 (qui donne une probabilité élevée de gagner peu) à une loterie L 2 (qui permet de gagner beaucoup avec une faible probabilité), et de l autre côté ils vont demander davantage pour se défaire de L 2, c est-à-dire qu ils fixent le prix le plus faible pour la loterie préférée, ici L 1. Ce phénomène a été mis en évidence pour la première fois par Lichtenstein et Slovic (1971) et a été expliqué par le fait que les préférences ne présentaient pas la propriété de transitivité. En fait, l explication par la transitivité des préférences n est valable que dans le cadre de l hypothèse stipulant que les prix de vente choisis par les agents correspondent aux équivalents certains des loteries. Karni et Safra (1987), et Holt (1986) ont démontré que le renversement des préférences peut avoir lieu même si les préférences sont transitives. En règle générale, l esprit humain a tendance à se focaliser sur la dimension la plus proéminente de la situation décisionnelle, qui en l occurrence n est pas la même dans les deux situations de choix (Tversky, Sattah et Slovic, 1988), ce qui explique que la loterie L 1 soit préférée à la loterie L 2. En revanche, quand on doit assigner un équivalent monétaire à une loterie, on tend à se focaliser sur la dimension des paiements, ce qui conduit à assigner un équivalent monétaire supérieur au pari L 1 qu au pari L 2. Le fait que les sujets ne se focalisent pas sur la même dimension du choix selon la procédure utilisée explique les résultats contradictoires. Ce paradoxe est lié à la violation de l axiome de l indépendance des préférences par rapport à la nature de la procédure. En conséquence, on peut en déduire que le renversement des préférences est un phénomène qui traduit l interaction entre les préférences des sujets et de l environnement expérimental. Cela signifie deux choses : d une part, que les préférences ne sont pas figées, et d autre part, qu elles sont sensibles aux règles qui encadrent les interactions interindividuelles. L idée selon laquelle les préférences varient suivant les situations renvoie à l hypothèse des préférences construites (Whitman 2004). Celle-ci stipule que les individus ne possèdent pas de préférences stables et complètes. Lorsqu ils font face à une nouvelle situation, les individus sont amenés à construire sur le tas de nouvelles préférences. Cette construction est sensible à la façon dont le problème leur est présenté (Slovic, 1995; Hoeffler et Ariely, 1999). Ainsi, selon que certains aspects du problème soient mis en avant plus que d autres, les individus pourront réviser leurs préférences et donc les changer. La présentation (framing) du problème influence la sélection des préférences surtout lorsqu il s agit d un problème qui met en jeu des aspects conflictuels. A titre d exemple, l offre de biens publics met en jeu deux aspects conflictuels : le gain pécuniaire et les préoccupations de réciprocité et de justice. La façon dont le jeu est présenté influence la perception des joueurs. Ainsi, lorsque le jeu est de type simultané, c est l aspect pécuniaire qui est le plus saillant aux yeux des joueurs. En 15

16 revanche, lorsque le jeu est de type séquentiel, c est l aspect de réciprocité qui est le plus déterminant car les joueurs ont la possibilité d observer et de sanctionner les choix des autres. Selon l hypothèse des préférences construites, le comportement des individus est censé changer à mesure que les individus changent d environnement décisionnel, car chaque environnement donne lieu à une construction de préférences spécifique. Les préférences résultent donc de l interaction entre la perception des individus et leur environnement décisionnel. Si l idée de préférences dépendant des situations est nécessaire pour comprendre l endogénéité des préférences, elle reste insuffisante dans le sens où elle ne nous éclaire pas sur l interdépendance qui existe entre les préférences présentes et les choix passés, d une part, et celle qui existe entre les choix présents et les préférences futures, d autre part. On a donc besoin d introduire cette interdépendance temporelle entre des choix faits à différents moments pour comprendre la dynamique de l ajustement des préférences aux différentes situations. II.2. Interdépendance temporelle des préférences Jon Elster (1978) considère que les préférences représentent l ensemble des attributs qui forment le caractère d un individu. Puisque notre caractère (un ensemble de préférences) est conditionné par nos choix passés, il est plausible de penser que les préférences sont influencées par nos choix économiques : elles peuvent être donc considérées comme endogènes et instables. II.2.1. Choix séquentiels et évolution des préférences Dans la même perspective, Buchanan et Brennan (1985) expliquent que, les individus font des choix de façon séquentielle dans le temps. Cela veut dire que leurs choix présents affectent leurs ensembles d opportunités et donc leurs choix futurs. Il existe donc une interdépendance temporelle des utilités ressenties à chaque instant t i. Ainsi, le choix fait en t 0 va affecter celui en t 1 ; celui-ci va affecter à son tour le choix de l individu en t 2 et ainsi de suite. Puisque les choix sont basés sur des préférences, le profil de préférences d un individu à un instant donné est le résultat des choix passés, donc de l évolution des préférences. Les préférences ne sont pas temporellement séparables dans le sens où l utilité présente provient de l action présente. Au contraire, elles sont interdépendantes car l utilité présente est déterminée à la fois par le passé (mémoire, habitudes, coutumes) et le futur (imagination). Chaque individu, de par la séquence de choix qu il a effectuée dans le passé, possède une histoire privée qui affecte à la fois ses préférences et les contraintes auxquelles il fait face. Ainsi, une personne qui n a jamais goûté du vin ne saurait apprécier les bon vins même si son pouvoir d achat lui permet d en consommer ; de même une personne qui n a jamais joué ou regardé un match de football ne pourrait, un samedi soir, préférer aller au stade au lieu d aller regarder un film ou une pièce de théâtre. L hypothèse de séparabilité temporelle des utilités a justifié la négligence des questions de la formation et de l évolution des préférences. Buchanan et Brennan (1985) estiment que la rationalité implique la reconnaissance de cette interdépendance temporelle des choix. Un individu rationnel est celui qui est conscient du fait qu en choisissant une alternative plutôt qu une autre, il affecte par là même l ensemble des alternatives qui lui sera disponible (le choix d une langue de formation par exemple, d un segment de clients, etc.). Donc son ordre de préférence établi au moment présent va affecter ses choix dans le futur. En d autres termes, ses préférences présentes vont affecter ses préférences futures. C est pour cette raison que Buchanan et Brennan parlent de «préférences pour des préférences». En conséquence, certaines options seront retenues car elles promettent 16

17 un futur meilleur et les choix présents reflèteront donc ces préférences futures. Ainsi, des individus peuvent refuser de s inscrire aux Restaurants du cœur car ils ont peur de prendre de mauvaises habitudes et de devenir assistés. Selon Buchanan et Brennan, chaque individu peut influencer son profil de préférences futures. Celles-ci sont intégrées dans sa décision comme des contraintes. Toutefois, l individu est peu disposé à s imposer des contraintes qui limiteront sa liberté d action. En même temps, il craint que son profil de préférences dans le futur donne lieu à des actions subversives. En conséquence, L individu va chercher un compromis entre ces deux impératifs. Pour ce faire il dispose de deux moyens : soit, il peut s imposer des principes moraux de façon à rendre la déviation par rapport à ces normes subjectives (caractérisant un certain profil de préférences) coûteuse psychologiquement (sentiment de culpabilité) ; soit, en réduisant délibérément l ensemble des options anticipées (pré-engagement) de façon à ne pas laisser de choix pour certaines actions (un général qui brûle les navires après le débarquement de ses troupes) si l individu reconnaît son manque de volonté (Ulysse et les sirènes). Dans ces deux cas, on peut tirer l enseignement suivant : l interdépendance temporelle des choix des individus est à l origine de l endogénéité et de l évolution des préférences. Les individus déploient plusieurs stratégies pour contraindre leur comportement dans le futur. Ils peuvent signer des contrats irrévocables, limiter le montant d argent qu ils peuvent retirer par période, se fixer des échéances, prendre des pilules qui coupent l appétit, etc. Ils peuvent également réduire la désirabilité des options qui s offrent à eux en évitant de s exposer à tout ce qui peut les pousser à y penser (information, contact direct). A titre d exemple, les individus désireux d arrêter de fumer cherchent à éviter la publicité et les lieux où ils peuvent être tentés par la fumée de cigarettes. Le pré-engagement peut être réalisé également par l adhésion à des clubs ou à des groupes qui, par la pression de la réputation et de l identification, poussent leurs membres à contraindre leurs choix futurs et à résister à la tentation de certaines passions. Tous ces comportements de pré-engagement et d autocontrôle traduisent l idée que les individus peuvent influencer leur profil de préférences. L interdépendance temporelle entre préférences fonde leur endogénéité et leur instabilité. II.2.2. Capital personnel, capital social et instabilité des préférences Dans son ouvrage «Accounting for Tastes», G. Becker (1996) propose l endogénéisation des préférences sur les biens. Selon lui, les préférences ont peu à voir (dans les pays riches, tout du moins) avec des besoins biologiquement déterminés. Elles dépendent plutôt de façon majeure des expériences passées et des forces sociales. Il s'agit donc pour Becker de retenir «l hypothèse selon laquelle les individus agissent de manière à maximiser leur utilité, tout en étendant la définition des préférences individuelles pour y inclure les habitudes et accoutumances personnelles, la pression des pairs, l'influence des parents sur les goûts des enfants, la publicité, l'amour et la sympathie, et d'autres comportements négligés» 2. L'approche défendue par Becker incorpore les expériences et les forces sociales dans les préférences par l'intermédiaire de deux stocks de capitaux de base. Le capital personnel, P, inclut les consommations passées significatives et autres expériences personnelles ayant une influence sur les utilités courantes et futures. Le capital social, S, incorpore l'influence des actions passées des pairs et des autres personnes intégrées au réseau social de l'individu. Ces deux types de capitaux font partie du capital humain. Becker considère que l'on doit les 2 Becker Gary S., Accounting for Tastes, Harvard University Press, 1996, p

18 intégrer, aux côtés des biens, dans les arguments des fonctions d'utilité individuelles. On obtient alors comme utilité au temps t : u = u (x t, y t, z t, P t, S t) où x, y et z sont différents biens. Sur cette base, Becker distingue deux types de fonctions d'utilité. La fonction u est une fonction d'utilité étendue (extended utility function), stable dans le temps. Mais on peut aussi imaginer une fonction d'utilité portant uniquement sur les biens x, y et z. Cette sous-fonction d'utilité (subutility function) est instable dans le temps car elle subit les effets des variations des capitaux personnel et social. Selon Becker, les choix présents sont faits en partie en considérant leur influence sur les capitaux personnel et social, et par-là sur les utilités futures. De période en période, le capital personnel peut s'agrandir du fait de nos actions, mais subit aussi une dépréciation (à un taux supposé constant). Pour Becker, le concept de capital personnel permet de rendre compte de l'influence de tout ce que nous faisons sur nos choix futurs. Les individus sont conscients de ce lien entre choix présents et utilité future. Ils essayent d'influencer leurs préférences futures en contrôlant la manière dont ils accumulent du capital personnel. Ils ne peuvent du reste y réussir qu'en partie. Il y a deux raisons à cela : d une part, certaines composantes du capital personnel sont au-delà de leur contrôle (influence des parents, de la publicité, de l école, de la propagande gouvernementale. D autre part, ils peuvent commettre des erreurs, et ne pas bien prévoir la manière dont une consommation présente affectera leurs goûts futurs. On reconnaît en général que les individus accordent moins d'importance à leur utilité future qu'à leur utilité présente (en d'autres termes, un taux d'escompte s'applique à l'utilité future). Ils peuvent essayer de mieux prendre en compte dans leurs choix présents leur situation future, et ceci en développant un capital «imagination», c'est-à-dire une capacité à mieux anticiper cette situation future. Le stock de capital social S intègre toutes les influences extérieures sur l'utilité d'une personne. Il dépend beaucoup plus des choix faits par les personnes appartenant à son réseau social que des choix de la personne elle-même. Becker note qu'une augmentation de capital social peut aussi bien diminuer qu'augmenter l'utilité de celui qui le possède (tout dépend de la nature de ce capital). Une personne peut avoir une influence indirecte sur son capital social, à travers le choix de son réseau de connaissances. Elle essaiera bien sûr d'intégrer un réseau lui apportant du capital bénéfique plutôt que du capital nuisible. Le capital social a une composante liée à la culture (au sens de préférences et de valeurs partagées par un groupe), sur laquelle les individus ont particulièrement peu d'influence. La culture ayant par ailleurs un taux de dépréciation assez faible, on peut la considérer comme une donnée pour les individus, tout au long de leur cycle de vie. II Existe-il une rupture entre «De Gustibus» et «Accounting for Tastes»? Il y a assurément un changement de vocabulaire. Dans le premier, Stigler et Becker (1977) affirmaient que les préférences devaient être considérées comme exogènes et stables. Dans le second, Becker (1996) parle au contraire de préférences endogènes. L image d individus maîtres de leurs destins qui imprégnait fortement le «De Gustibus» se trouve atténuée dans le texte de 1996, où les individus subissent fortement l influence de leurs parents et de leurs relations sociales. En effet, Becker (1996) propose d élargir le champ des préférences au-delà des biens et services pour inclure les habitudes, les addictions, la pression des pairs, l influence des parents, la sympathie, etc. Il s agit pour Becker de rompre avec l idée que les préférences des individus sont indépendantes des expériences personnelles et des comportements des autres. Becker parle de l influence qu exerce le capital personnel (expériences passées) et le capital social (comportement des autres) sur les préférences. Toutefois, si Becker reconnaît l endogénéité des préférences sur les biens (sous-fonctions d utilité) dans le sens où elles 18

19 changent en fonction du capital personnel et du capital social, il maintient que les préférences élargies 3 restent stables. Certes, il y a une rupture sur la forme, mais pas sur le fond. En 1977, Stigler et Becker utilisaient abondamment la «nouvelle théorie du consommateur». Si la référence à cette théorie n est pas abandonnée en 1996, elle est cependant moins centrale. D une façon générale, le texte de 1996 vise essentiellement à élargir le propos, en accordant une place centrale à l influence de certaines composantes du capital humain sur la consommation. Il devient plus facile de faire le lien entre les deux textes lorsque l on se demande quelles préférences sont supposées stables dans «De Gustibus». Les préférences qui sont supposées stables ne sont pas celles auxquelles se réfèrent le plus souvent les économistes. Ce sont les préférences qui portent sur les satisfactions finales (Commodities). Prenons l exemple d un cas où un individu prend de plus en plus de plaisir à écouter de la musique au fur et à mesure qu il en écoute. La fonction d utilité reste stable par rapport à la quantité produite et consommée d appréciation de musique. Par contre, la productivité du temps passé à écouter de la musique augmente avec le stock de capital musical accumulé. Autrement dit, une heure passée à écouter de la musique procure une satisfaction de plus en plus grande à l individu, via la production d une plus grande quantité d appréciation de musique. De manière plus générale, la fonction d utilité est stable par rapport aux satisfactions finales, mais pas par rapport aux facteurs qui servent à produire ces derniers. Or, parmi ces facteurs se trouvent les biens et services à partir desquels sont traditionnellement définies les fonctions d utilité. Il faut donc bien prendre garde au fait que, dans «De Gustibus», les fonctions d utilité ne sont supposées stables et uniformes qu après avoir été redéfinies comme portant sur les satisfactions finales. On peut représenter synthétiquement, de la manière suivante, le passage de «De Gustibus» à «Accounting for Tastes». Dans «De Gustibus», les fonctions d utilité se présentent ainsi : U = U (X, Y, Z) X, Y, et Z sont des satisfactions finales, dont la fonction de production se présente ainsi : X = X (x, y, z, t, C) Où x, y, et z sont des biens et services marchands, t est le facteur temps, et C est le stock de «capital consommation». Dans «Preferences and Values» cette fois, les fonctions d utilité sont de la forme : U = U (x, y, z, C) Où x, y, et z sont des biens et services marchands, et C synthétise les stocks de capitaux personnel et social. La présentation ne fait plus appel à la nouvelle théorie du consommateur, même si l auteur rappelle dans un paragraphe que «Dans une approche plus fondamentale, l utilité ne dépend pas directement des biens et des stocks de «capital consommation», mais seulement de satisfactions finales produites par le ménage, tels que la santé, le statut social, et les plaisirs des sens.» 4. De «De Gustibus» à «Accounting for Tastes», le projet fondamental est bien le même : il s agit d endogénéiser les préférences individuelles, d expliquer leurs origines et leurs transformations dans les termes mêmes de l analyse économique. La différence entre le texte de 1977 et celui de 1996 réside dans l introduction de sous- fonctions d utilité (fonction des biens et services) qui évoluent en fonction du capital personnel et du capital social. La fonction d utilité élargie, elle, reste stable et identique pour des individus différents. 3 Becker représente les préférences élargies par la fonction d utilité: u (x t, y t, z t, P t, S t ) où x, y et z représentent des biens, P représente le capital personnel et S le capital social. On remarque que la fonction d utilité élargie u ne dépend pas du temps, ce qui traduit la stabilité des préférences élargies. (G. Becker 1996, p.5). 4 G. Becker, Preferences and Values, in Accounting for Tastes, 1996, p.5 19

20 Becker (1996) explique l endogénéité des préférences sur les biens par le biais des investissements en capital personnel et en capital social. Pour Becker, les individus sont supposés être tournés vers le futur dans le sens où ils tiennent compte de l impact de leurs choix courants sur leurs préférences et utilités futures. C est le cas par exemple, lorsqu une personne a une phobie (représentant une déformation de la préférence) de l avion qui remonte à une expérience traumatisante dans son enfance et que cette phobie le pénalise de plus en plus car il est toujours obligé de choisir d autres moyens de transports qui lui font perdre du temps. Cette personne peut décider d entreprendre une thérapie pour arriver à vaincre sa phobie. Cette expérience est considérée comme un investissement en capital personnel qui va permettre à ladite personne de changer sa préférence en matière de transport. Ce changement de préférence va se traduire également par une amélioration de son utilité future car cela lui fera gagner du temps en plus de la satisfaction personnelle liée au fait de vaincre sa peur. Pour Becker, les individus ont la possibilité de faire des choix sur leurs propres préférences sur les biens. Il souligne également le fait que les individus orientés vers le futur ne sont pas omniscients et qu ils sont susceptibles de faire des erreurs d appréciation quand ils décident d influencer leurs préférences futures. Cela justifie l idée qu il existe un ajustement permanent des préférences sur les biens par le biais de l ajustement du stock de capital personnel. Contrairement à Hirschman (1992), Becker (1996) ne reconnaît pas le conflit entre préférences actuelles et préférences désirées comme le fondement de l endogénéité des préférences. Pour Becker l élément moteur du changement des préférences (uniquement celles exprimées sur les biens) réside dans l écart que les individus peuvent ressentir entre stocks de capital personnel et social actuels et stocks de capital personnel et social désirés. Autrement dit, le fondement de l endogénéité des préférences chez Becker réside dans une double interdépendance : temporelle et interpersonnelle. Ces deux interdépendances sont matérialisées par le capital personnel et le capital social. Les individus qui ne sont pas satisfaits de leur capital personnel et social hérité du passé, souhaiteront que leurs préférences actuelles sur les biens changeront. Toutefois, cela ne signifie pas qu ils agiront conformément à leurs souhaits car ils sont obligés de maximiser leurs utilités sous la contrainte des stocks actuels de capital personnel et social. Ainsi, un adolescent qui regrette d avoir un stock de capital personnel et social l incitant à la consommation du canabis peut continuer à investir dans ce capital car il est dépendant de ce comportement ou parce qu il tient à son appartenance à un groupe pour qui la consommation du canabis est cohérente avec un comportement de maximisation. En d autres termes, Becker nous dit que les préférences sont endogènes, donc susceptibles d être modifiées, mais ce changement a moins de chance de provenir d une action autonome des individus concernés. Puisque Becker garde l hypothèse selon laquelle les individus maximisent leur fonction d utilité, la reconnaissance d une endogénéité des préférences partielle ne présente pas une rupture totale avec l idée dominante, celle de l exogénéité et la stabilité des préférences. Par ailleurs, Becker n explique pas pourquoi les préférences élargies restent stables et ne subissent aucun changement. Vraisemblablement, c est la conservation même de l hypothèse de maximisation qui a poussé Becker à considérer les préférences élargies comme stables pour que les agents économiques puissent effectuer leur calcul d optimisation. Car dans le cas de préférences élargies instables, le calcul économique devient impossible du fait de l instabilité permanente de la fonction d utilité. Becker (1996) reconnaît peu d autonomie aux individus car il les considère toujours comme aliénés à un comportement de maximisation. C est la raison pour laquelle l idée de construction des préférences est intéressante car elle donne plus d autonomie aux individus. 20

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