LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN

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1 1 Centre Scientifique et Technique du Bâtiment Laboratoire de sociologie urbaine générative 4 avenue du Recteur Poincaré Paris cedex 16 Tél : Fax : L ABORATOIRE DE S OCIOLOGIE U RBAINE G ENERATIVE LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN MICHEL BONETTI PATRICE SECHET JEAN-DIDIER LAFORGUE

2 2 Sommaire Avant-propos... P.4 1. Le renouvellement du sens urbain Michel Bonetti Patrice Séchet Jean-Didier Laforgue novembre P. 7 Bibliographie... P Les diverses conceptions du renouvellement urbain Michel Bonetti Mars P. 30 De l hostilité à l égard de la démolition-reconstruction au plaidoyer en sa faveur... P. 30 La conjonction des facteurs sous-tendant les décisions de démolir... P. 37 Les différentes conceptions qui sous-tendent les projets de renouvellement urbain... P. 44 Conclusion : Les modes de prise en compte de la complexité et de la diversité des contextes urbains, historiques et sociaux... P. 63 Bibliographie... P Les facteurs sous-tendant les politiques et les projets de transformation urbaine Michel Bonetti Avril P. 67 Préambule... P. 67 Les difficultés d articulation entre l analyse des politiques urbaines et les projets urbains... P. 68 Les fondements de la conception des politiques et des projets urbains... P. 70 Les catégories et les concepts opérationnels structurant la conception des politiques et des projets... P. 84 Des conceptions qui subordonnent les dynamiques urbaines à l organisation de l espace... P. 102 La posture des urbanistes et leurs relations avec les acteurs... P. 109 Conclusion : La construction de l accord des acteurs sur la conception des projets urbains... P. 113 Bibliographie... P. 120

3 3 4. La résidentialisation des quartiers d habitat social Patrice Séchet... P. 121 Problématique... P. 121 Conception de la résidentialisation valorisant l identité résidentielle... P Le développement de l espace paysager, enjeu majeur de la requalification urbaine. Patrice Séchet... P. 141 Le rejet de la nature par l urbanisme moderne et l invention de l espace paysager... P 141 Modalités de rejet de l espace paysager par l urbanisme... P. 144 L enjeu du développement de l espace paysager dans les processus de requalification... P. 151 La nécessité de transformer les conceptions des professionnels et les modes de gestion... P. 161 Bibliographie... P Recherche et intervention sociologique sur la restructuration urbaine des grands ensembles Michel Bonetti... P.166 La description des processus de programmation générative de la restructuration urbaine des quartiers... P. 164 Les fondements de la problématique d analyse et d intervention... P. 172 La conception de la recherche-action mise en œuvre... P. 175 Le statut des connaissances : l interaction entre la recherche fondamentale et la recherche-action... P. 180 Bibliographie... P La construction d un projet de renouvellement urbain Patrice Séchet, Jean-didier Laforgue... P. 187 Introduction... P. 187 La fabrique du projet du renouvellement urbain... P. 188 Le temps spécifique du diagnostic socio-urbain... P. 193 Logique de requalification : le projet de résidentialisation... P. 199 Logique de restructuration urbaine : le projet de renouvellement... P.210 Logique de qualification et logique de structuration. Quel point de vue régulateur?... P. 221

4 4 AVANT-PROPOS Cet ouvrage rassemble un certain nombre d articles que nous avons réalisés sur le renouvellement urbain et les processus de requalification urbaine des quartiers d habitat social. Comme chacun sait que cette question constitue un enjeu fondamental du devenir de ces quartiers. Tous ces articles sont fondés sur une conception qui vise à interroger le sens des espaces urbains promus par l urbanisme moderne et le sens des transformations engagées depuis une dizaine d années et qui devraient se développer à l avenir. Cette question du sens qui traverse cet ouvrage constitue en effet l enjeu majeur du renouvellement urbain. Or elle nous paraît largement oblitérée par la majorité des approches qui se développent actuellement, et qui mettent l accent sur une adaptation fonctionnelle des espaces et des voieries sous-tendues par une logique d aménagement. Cette approche fonctionnelle du renouvellement urbain est porteuse de significations très ancrées dans les milieux professionnels et politiques de l urbanisme et de la maîtrise d ouvrage. Elle revient à ne voir dans l espace que des problèmes d organisation foncière, de circulation, d équipements, de fonctionnement technique. Cette approche conduit à un redécoupage des plans-masses sans avoir à s interroger sur la façon dont les habitants vivent dans ces espaces, sans même qu il soit nécessaire d observer et de chercher à comprendre comment la vie sociale s organise dans ces différents lieux. C est un peu le contre-pied de cette approche fonctionnelle à grande échelle qui sous-tend ces différents articles. Ils s interrogent sur le sens, ou plutôt les multiples significations que suscitent les différents espaces concernés, les pratiques dont ils favorisent le déploiement ou qu ils rendent difficile, leur contribution à la formation des identités individuelles et sociales, les sentiments qu ils provoquent, l historicité et l imaginaire dont ils sont potentiellement porteurs. Dans cette perspective l approche du renouvellement du sens urbain qui est pour nous l enjeu majeur revient tout d abord à saisir et comprendre ces multiples signification et à s interroger sur les possibilités de faire évoluer des univers urbains, des ambiances urbaines tristes ou angoissantes, de réduire les tensions sociales et de favoriser des relations plus conviviales, de

5 5 contribuer à développer des supports identitaires différenciées, de s ancrer dans une historicité et un imaginaire renouvelé des lieux. Il convient de signaler que nous avons d une part une pratique de chercheurs, analysant les significations attachées aux espaces urbains et les conceptions qui sous-tendent les projets de transformation, et d autre part une activité de conseil à la programmation des projets de renouvellement urbain en coopération avec les maîtres d ouvrage, qu il s agisse des villes ou des organismes de logement social. Nous avons ainsi élaboré des programmes de renouvellement urbain à Paris, Nantes, Amiens, Chanteloup les Vignes, Grigny, Dammarie, Soissons, Marseille. Nous conduisons ces missions de programmation en nous appuyant sur les travaux de recherche et les méthodes d analyse socio-urbaine que nous avons développés. La question du renouvellement du sens urbain constitue le fil rouge de ce livre. Après avoir posé cette problématique, l ouvrage est composé de trois séquences correspondant à trois types d approche : Des analyses des conceptions du renouvellement urbain ; Une présentation de nos démarches de recherche-intervention dans le domaine ; Une réflexion sur des modes de transformation pouvant contribuer à ce renouvellement du sens. La présentation de la problématique de renouvellement du sens urbain est donc suivie de l analyse : Des différentes conceptions du renouvellement urbain ; Des facteurs qui sous-tendent la conception des politiques et des projets de transformation urbaine. L article suivant présente la problématique de recherche qui sous-tend les démarches d intervention sociologiques générative que nous mettons en œuvre pour élaborer des programmes de restructuration urbaine. Les derniers articles montrent comment on peut opérer des transformations urbaines visant à développer le «potentiel identitaire socio-spatial» des quartiers, et donc à renouveler le sens dont ils sont porteurs, à travers deux formes d actions : La résidentialisation des quartiers fondée sur la différenciation des espaces ;

6 6 Le développement des espaces paysagés. Nous montrons enfin dans le dernier article comment cette approche a été utilisée pour élaborer un programme de renouvellement urbain à Dammarie les Lys dans la banlieue de Melun. La problématique d analyse du renouvellement du sens urbain est donc mise à profit à la fois pour interroger les conceptions développées par les urbanistes et pour fonder les démarches de programmation que nous développons et des modes de transformation de l espace qu il est possible de mettre en œuvre.

7 7 1. LE RENOUVELLEMENT DU SENS URBAIN MICHEL BONETTI - PATRICE SECHET - JEAN-DIDIER LAFORGUE NOVEMBRE 2005 Dans différents articles, nous nous sommes interrogés sur le sens des projets de renouvellement urbain (M. Bonetti, 1998 et 2004), c'est-à-dire sur les conceptions qui soustendent l élaboration de ces projets. La question posée ici est de savoir dans quelle mesure et à quelles conditions la conception de ces projets de renouvellement peut être porteuse d un renouvellement du sens urbain, peut contribuer à modifier en profondeur le sens que les habitants des quartiers concernés et ceux du voisinage donnent à l espace dans lequel ils sont installés ou qu ils côtoient. Il s agit de s interroger sur la capacité de ces projets, en fonction des conceptions qui orientent leur conception, de la «conception de leur conception» pourrions nous dire, à faire évoluer les significations attachées aux lieux faisant l objet de ces transformations. Est-ce que les intentions qui façonnent ces projets et les changements qu ils visent à opérer peuvent modifier les rapports que les habitants entretiennent avec leur environnement? Car le sens donné à un espace participe pour une large part à la formation du rapport que chaque habitant noue avec lui. Ce sont ces significations qui vont faire que les habitants s y sentent bien, aiment s y promener et peuvent s y attacher, ou bien qu ils éprouvent une relative indifférence à l égard de leur environnement, voire qu ils ont une réaction de rejet et sont impatients de pouvoir le quitter au plus vite. Le sens de l espace n est pas réductible au statut social des occupants Mais avant d examiner ce lien entre la conception des projets de renouvellement et l évolution du sens des espaces ainsi remodelés, il importe de lever une équivoque. Pour de nombreux acteurs le sens donné aux espaces urbains dépend essentiellement du statut et de la bonne fortune de ses occupants et de ses usagers. Selon eux, il suffit qu un quartier soit occupé par des classes supérieures pour qu il soit fortement apprécié et valorisé. Inversement, lorsque la

8 8 population d un quartier se paupérise, il se dégrade et se dévalorise nécessairement, notamment en raison du développement de l insécurité qui accompagnerait automatiquement ce processus de paupérisation. Ce mouvement serait encore plus fort lorsque la proportion d immigrés s accroît de manière significative. Nous ne nions absolument pas que le statut économique et social des habitants influence le sens donné à un espace urbain et les processus de valorisation/dévalorisation qui l affectent. C est effectivement un facteur très important. Par un processus métonymique bien connu, le contenu influence le sens attribué au contenant et le sens donné à un espace urbain dépend pour une part du statut de ses usagers et des pratiques qu ils y déploient. Mais l espace urbain n est pas pour autant un support neutre, çà n est pas seulement le réceptacle passif des significations sociales conférées à ses usagers. Il est aussi producteur de sens et il contribue en retour à la valorisation ou à la dévalorisation de ses habitants. Comme le montrent les enquêtes conduites par Barbara Allen dans plusieurs grands ensembles, les significations de l espace social varient fortement d un quartier à l autre, alors même que la situation socio-économique de leurs habitants est assez semblable. Et à l intérieur de chaque quartier, selon les îlots concernés et les dynamiques propres de leurs occupants, les modes d habiter et les significations conférées à l environnement sont très variés. Certains de ces quartiers, ou certaines parties d entre eux, sont très appréciés pat la majorité de leurs habitants et jouissent d une assez bonne réputation, alors que d autres sont effectivement fortement dépréciés voire rejetés. Nous pouvons inviter les gens qui le souhaitent à se promener dans certains quartiers d habitat social très agréables, notamment à Nantes, à Angers ou à Saint-Nazaire, mais également à Marseille, en région parisienne ou dans la région lyonnaise, et nous les mettons au défi de se rendre compte qu ils hébergent en fait une population particulièrement paupérisée. C est seulement en découvrant les statistiques de peuplement que l on s aperçoit souvent que les habitants sont effectivement très démunis et qu il y a parfois jusqu à 30% de bénéficiaires du RMI. Cette vision mécaniste du lien entre la paupérisation des habitants et la dévalorisation des quartiers repose également sur une confusion entre les causes et les effets. C est en réalité souvent parce qu un quartier est particulièrement mal conçu et mal entretenu par les pouvoirs publics qu il se dégrade et se dévalorise, qu il est abandonné par les habitants les plus solvables et se paupérise. Mais il est certain que la paupérisation d un quartier entraînée par l amorce d un processus de dégradation contribue généralement à aggraver ce processus. On

9 9 oublie cependant que les processus de dégradation sont dus pour une large part aux déficiences de l entretien et aux dysfonctionnements des services publics. Or, contrairement aux principes républicains dont les pouvoirs publics sont censés être les garants, la qualité des services qu ils fournissent est profondément inégalitaire et se calque sur la logique du marché. La qualité de ces services est effectivement fonction du statut social des habitants et elle tend à se dégrader quand ceux-ci se paupérisent. Les pouvoirs publics, dont les déficiences sont souvent à l origine de la dégradation des quartiers et donc du processus de paupérisation des habitants qui en découle, ont tendance à désinvestir ces quartiers quand ces processus s aggravent. Ce faisant ils ne font que suivre le mouvement opéré par les investisseurs privés. Il faut savoir qu aux Etats-Unis, quand un quartier se dégrade et se paupérise, les banques vont jusqu à instaurer la règle du «red lining» (la mise sur liste rouge) à l encontre des propriétaires immobiliers et des commerçants en leur refusant le moindre prêt. Cette discrimination dans la qualité de l entretien et l efficacité des services publics tient au fait que la fourniture de ces services dépend des exigences des habitants et de leur capacité à les exprimer et à les faire prévaloir auprès des pouvoirs publics. Or le niveau d exigence et ces capacités sont d autant plus forts que les habitants ont un statut plus élevé. Cette discrimination est renforcée par le fait que les dirigeants, mais aussi les employés de ces services, sont inconsciemment plus respectueux et plus attentionnés à l égard des couches supérieures qu envers les plus démunis, a fortiori s ils sont immigrés. Les premiers en raison de leur proximité culturelle, les autres par déférence, se sentent en effets plus valorisés de servir les élites que le peuple, car ils en retirent plus de bénéfices symboliques. En effet, par un jeu de miroir, chacun bénéficie en quelque sorte de l aura qui entoure le destinataire de son action, et craint d être affecté par l opprobre qui pèse sur lui quand il est particulièrement dévalorisé. A la décharge de ces services publics, il ne faut pas oublier que la conception de certains quartiers accroît considérablement les difficultés et les coûts de gestion urbaine : le surdimensionnement des espaces, la confusion entre les espaces publics et privés, la complexité des aménagements qui génère de nombreux espaces résiduels, rendent ces quartiers proprement ingérables. Certains architectes ont beau jeu de dire que des tours occupées par des cadres fonctionnent parfaitement et sont très appréciées, alors que les mêmes bâtiments se dégradent rapidement et sont dévalorisés lorsqu ils sont occupés par des familles démunies. Ils oublient d une part

10 10 que ces familles ont souvent beaucoup d enfants qui déambulent dans des espaces de circulation restreints et qu elles bénéficient rarement de la même qualité de gestion que les cadres, qui ont la capacité de faire prévaloir leurs exigences. Ce discours, attribuant la dégradation et la dévalorisation des grands ensembles au fait qu ils sont «mal habités» permet d exonérer les concepteurs et les gestionnaires de ces quartiers de leurs responsabilités. On appréciera au passage la saveur de ce qualificatif de «mal habité» attribué aux ménages démunis qui aboutit à leur disqualification. Çà n est pas très loin de la conviction affichée par Le Corbusier affirmant que «les gens ne savent pas habiter», et qu il appartient donc aux architectes de faire œuvre pédagogique et de leur apprendre à habiter en leur imposant leurs conceptions de l habitat (Le Corbusier, 1923). Les analyses qui précèdent permettent d évacuer ce genre de légitimation a posteriori des modes de conception de quartiers qui se sont rapidement dégradés, et permettent d examiner plus sereinement la question qui nous occupe concernant la façon dont le sens donné au renouvellement urbain, les conceptions qui le sous-tendent, vont contribuer de manière significative au renouvellement du sens urbain, ou bien ne faire que le reproduire voire le dégrader davantage. Ce constat est très important pour réfléchir sur le sens du renouvellement urbain, car certains acteurs sont convaincus qu il suffit de modifier le peuplement des quartiers dégradés en favorisant l accueil de populations plus solvables pour les revaloriser magiquement. Le sens de l espace urbain correspond rarement aux intentions des concepteurs Pour saisir le sens de l espace urbain, il ne faut pas oublier qu il n a généralement pas grandchose à voir avec les intentions affichées par ses concepteurs. Quelques exceptions tout à fait remarquables à cette règle ne sauraient en effet suffire à la démentir. Il y a souvent loin de la coupe aux lèvres et il est assez drôle de relire a posteriori les discours emphatiques des créateurs sur les intentions qui sous-tendaient la réalisation de leurs œuvres. C est même parfois pathétique. Et à ce titre, le livre plein de poésie réalisé par Aillaud lors de la conception de la ZAC de la Noé à Chanteloup les Vignes est une perle du genre, quand on voit le délabrement de ce quartier et le mal être de ses habitants, vingt ans à peine après son achèvement. Le projet d Aillaud est organisé autour d un enchaînement de places censées

11 11 s inspirer des plus célèbres places médiévales ou baroques italiennes, de la place du Palio à Sienne à la piazza Navona à Rome, en passant par d autres références tout aussi prestigieuses (il y manque néanmoins la fameuse place baroque de Vigevano). Il nous fait accroire qu il a ainsi reconstitué l ambiance urbaine si poétique de ces places, alors que cet enchaînement de place ne fait qu accumuler des espaces résiduels ingérables, prive les habitants de toute perspective, la vue butant sans cesse sur les immeubles, ce qui donne un sentiment d enfermement insupportable. Ou bien, il laisse de grands vides inquiétants. Alors que ce quartier est situé au flanc d une colline, il rend très difficile l accès à cet environnement magnifique, ce quartier est comme posé là, en apesanteur, replié sur lui-même. On pourrait dire la même chose de nombreux autres projets urbains. Le quartier de la cathédrale à St. Denis conçu par Simounet, dont les piliers massifs en béton brut sont censés s inspirer des fines arches de la basilique toute proche, est également emblématique à cet égard, de même que celui du Mirail à Toulouse dû au talent de Kandilis. Les kilomètres de coursives qui relient d énormes bâtiments comportant 300 logements chacun (mais disposant seulement de deux ascenseurs) étaient eux censés favoriser le développement de la vie sociale. Or l enchevêtrement de ces bâtiments massifs et uniformes a surtout privé les habitants de développer le moindre sentiment d identité et les coursives se sont avérées particulièrement utiles aux délinquants, leurs permettant à la fois d y circuler aisément, de se cacher dans les multiples recoins et de contrôler les accès. L espace urbain : un espace potentiel de significations Le sens de l espace urbain, au-delà des intentions et des discours de ses concepteurs, n est pas non plus donné par l espace lui-même. Il est co-produit par ses habitants et ceux qui le gèrent. Comme nous l avons développé par ailleurs, le sens de l habiter résulte des significations imaginaires et symboliques qu y projettent les occupants et les usagers (M. Bonetti, 1994). L espace urbain constitue néanmoins le support qui inspire ces significations imaginaires, il suscite et favorise la formation de ces significations. S il ne produit pas mécaniquement ces significations, çà n est pas pour autant un support neutre, une page blanche. En fonction de sa diversité et de sa richesse, des configurations qu il offre, de la brutalité ou de la douceur des lieux, il contribue à générer des significations différentes. L espace urbain doit être considéré comme un «espace potentiel» de significations, au sens que D. Winnicott donne à ce concept (D. Winnicott, 1975), qui suscite à la fois des

12 12 significations et des sentiments. Le sens de l habiter résulte de l interaction des significations que chacun donne aux différents espaces dans lequel il évolue : le logement, l immeuble, l îlot, le quartier, le voisinage, la ville. Il se produit une composition des significations attachées à ces différents lieux et à leur histoire, ou plus exactement une condensation de ces significations qui s entremêlent. De sorte que le même logement va prendre un sens différent selon l environnement dans lequel il s insère et selon les relations des habitants avec cet environnement. Çà n est pas tout à fait la même chose de vivre dans un superbe appartement auquel on accède après avoir traversé un quartier offrant des espaces paysagers agréables et un hall très accueillant, et d habiter un logement similaire situé dans un immeuble environné d espaces dégradés, jonché d épaves et de détritus, et d avoir à passer par un hall sombre, sale et tortueux. Il ne faut pas oublier que l habitat remplit de multiples fonctions. C est un lieu ou l on aime se sentir à l abri des intempéries et en sécurité, ou l on souhaite jouir d une vue agréable et pouvoir se promener, rencontrer des amis, qui permet aux enfants de jouer, et ou on peut bénéficier de nombreux services. On recherche des lieux à la fois protecteurs et accueillants, mais où on ne sent pas enfermé, isolé du reste du monde, ou les relations de voisinage sont conviviales. Les relations sociales qui se nouent dans l espace urbain sont un élément déterminant du sens que celui-ci peut prendre. Mais l espace urbain est également le support de multiples pratiques : se promener, jouer, faire ses courses, s asseoir pour contempler le paysage, etc qui contribuent aussi à lui donner sons sens. L espace urbain fait l objet de multiples formes d investissement : on s y attache ou on le rejette, on souhaite y demeurer longtemps ou en partir au plus vite, on peut chercher à développer des relations de voisinage ou garder ses distances, voire s en protéger car on se sent menacé par la promiscuité. Plus profondément encore l espace urbain participe à la formation des identités individuelles et collectives. Il confère un statut social, une certaine réputation à ses habitants, mais il constitue aussi une sorte de prolongement du corps de chaque individu, de son être, de sorte que toute «violation de domicile» est vécue comme une agression contre soi-même. Comme le disait merveilleusement le poète portugais Fernando Pessoa «notre environnement est une part de nous-même», il contribue à façonner notre identité propre. Ces multiples fonctions (formation de l identité, investissement des lieux, relations sociales, pratiques urbaines, etc ), pour une part contradictoires (se protéger du climat et se promener, recherche de sécurité et rencontrer les autres, se déplacer et se reposer, etc ) vont dépendre

13 13 pour une large part des possibilités qu offre l espace urbain et des significations qu il suscite. Dans certain lieu, il n est vraiment pas agréable, voire impossible de se promener, on se sent isolé et pas du tout en sécurité, les relations aux autres sont difficiles, la promiscuité est pesante, l environnement est triste et pauvre, et il est bien difficile d y trouver un support au développement de son identité. Bien entendu, l espace n est pas le seul élément qui participe à la formation de l identité de chacun et à la construction des relations sociales, cela dépend des attentes, des pratiques et des conduites individuelles et des caractéristiques des différents groupes sociaux qui se côtoient dans le même espace. Mais l espace urbain contribue fortement au développement de ces processus sociaux, il contribue à générer des formes particulières d investissement des lieux et de relations sociales, car il influence les conduites des individus. Les caractéristiques propres à chaque espace urbain peuvent favoriser certaines conduites, certains modes de relations de voisinage, accroître ou atténuer les tensions sociales et l insécurité, générer des sentiments particuliers. Pour reprendre le concept proposé par B. Allen, un quartier constitue un ensemble de «ressources», plus ou moins riches et variées, plus ou moins adaptées aux attentes de ses habitants et à leur situation (B. Allen, 2002). En outre, l espace urbain assure une médiation entre les individus occupant un quartier et entre eux et le reste de la ville. En effet les habitants partagent un espace, qui à la fois les met en relation, en co-présence, et les sépare les uns des autres, qui organise le vivre ensemble. On voit donc que l espace urbain remplit de nombreuses fonctions, recouvre et suscite de multiples significations. Ces fonctions et ces significations sont co-générées elles-mêmes par une multitude de facteurs qui contribuent à la composition de chaque espace urbain : les formes architecturales des bâtiments, la distribution des logements et des espaces de circulation, l organisation des abords des immeubles et des parkings, la qualité des espaces paysagers et des voies de circulation ou des places, la conception des limites du quartier, ses rapports avec son environnement, etc Mais les effets de ces différents éléments vont dépendre aussi de leur dimensionnement et de leurs modes d agencement, de leur lisibilité, de leur disposition, de la façon dont ils s interpénètrent et s articulent. Ce sont tous ces facteurs qui contribuent à donner un sens à l espace. Les approches fonctionnalistes de l aménagement urbain se préoccupent essentiellement de la structure urbaine à grande échelle et de savoir si un quartier dispose de toutes les fonctions nécessaires, de toutes les «commodités», pour reprendre le terme utilisé par Alberti comme le rappelle F. Choay (F. Choay, 1980). Pour prendre un exemple il ne suffit pas qu un quartier

14 14 dispose d une place pour créer un lieu d échange entre les habitants. Pour qu elle ait un sens, il faut qu elle soit située à un endroit ou les habitants ont de bonnes raisons de passer, pour faire leur course, aller au travail ou se promener. Or dans de nombreux projets, on a pu constater que des places étaient installées dans des lieux excentrés, ou bien fréquentés uniquement par les habitants des immeubles proches. Certaines places sont parfois conçues dans l espoir de favoriser l installation de commerces, alors que le commerce local dépérit, elles sont de ce fait surdimensionnées et constituent de grands vides urbains tristes, servant de parkings insécures la nuit. La volonté acharnée d imposer les canons de la modernité aboutit à construire de grandes avenues rectilignes, bordées d immenses barres uniformes, ou à composer des îlots de grande taille aux immeubles identiques. Or on a pu constater que ces quartiers composés d îlots uniformes donnaient aux habitants le sentiment d être pris dans une masse inquiétante, alors que des quartiers de taille similaire agençant des îlots très diversifiés, ayant une identité propre, atténuaient fortement cette inquiétude et favorisaient le sentiment d appartenance à ces lieux dont l identité nourrissait celle de ses occupants. De la même façon, les quartiers entourés de boulevards circulaires gigantesques, comme Le Mirail à Toulouse, ou bien ceinturés par un véritable glacis de parkings et d équipements comme le quartier de la Grande Borne à Grigny, sont isolés de leur environnement et donnent aux habitants un sentiment d enfermement. La coupure avec l environnement se trouve renforcée par les ruptures d échelle, lorsqu un ensemble de tours est environné par un quartier pavillonnaire, sans aucune construction à une échelle intermédiaire. L obsession de la modernité conduit aussi à renforcer le caractère minéral de l espace et à favoriser le déploiement d une esthétique de zone industrielle, en réalisant des équipements en tôles, aux arêtes agressives ou bien en béton brut. La dureté, voire le brutalisme de ces constructions, crée une ambiance urbaine assez dure, donnant effectivement aux habitants le sentiment qu on veut les faire vivre dans une zone industrielle. Pour que l espace puisse nourrir l identité des habitants, il faut qu ils trouvent dans l espace des supports identitaires, il faut donc créer ce que nous avons appelé des «supports identitaires socio-spatiaux», des supports qui peuvent prendre socialement un sens en permettant de différencier les espaces. Ces supports peuvent être fournis par la création d un

15 15 square, de jeux d enfants, d un équipement valorisant, qui vont conférer une identité particulière aux immeubles environnants. Une autre source permettant d enrichir le sens potentiel de l espace urbain consiste à créer des «ambiances urbaines» différenciées, alternant et faisant communiquer des ambiances paysagères, des zones conviviales, des lieux calmes et d autres plus animées, de sorte que les habitants peuvent éprouver du plaisir en passant de l un à l autre, au lieu de se retrouver toujours dans l univers du même. Il importe donc de comprendre dans quelle mesure l inadaptation ou la dégradation d un espace sont dues à la conception d origine, au choix des techniques employées, aux difficultés d entretien qu il a entraîné, ou à un déficit notoire de gestion. On détruit parfois des aménagements bien conçus, alors qu il serait possible de les réparer ou de les requalifier, de changer certains matériaux et d améliorer leur entretien. Une co-production du sens par la conception de l espace, les modes de gestion urbaines et les habitants. Le sens de l espace est co-produit par le mode de conception initiale et les systèmes de gestion mis en place qui conditionnent son évolution. Ces modes de gestion peuvent contribuer à l améliorer progressivement, voire à l enrichir par des aménagements complémentaires ou par la création de nouveaux équipements, ou bien entraînent leur dégradation lorsque cette gestion est inadaptée ou déficiente. Quand on analyse un espace urbain, on se rend compte qu il a souvent fait l objet de multiples réaménagements au cours du temps et on peut repérer les différentes strates archéologiques de ces interventions. Parfois il s agit de réparations sommaires, de «rustines». Parfois certaines transformations ont été réalisées, sans même que l on prenne la peine d enlever des éléments plus anciens devenus inutiles. Il arrive ainsi que des portes aient été bouchées sans supprimer les escaliers qui permettaient d y accéder, qu une nouvelle clôture ait été installée sans enlever l ancienne, que l on crée un nouvel arrêt de bus sans démolir le précédent, que des locaux aient été désaffectés mais ils n ont pas été démolis, etc Mais le sens de l espace urbain est également co-produit par ses habitants, par leurs pratiques, leurs modes d appropriation des espaces, les discours et les jugements qu ils portent sur eux. La création de cheminements sauvages, le stationnement anarchique des voitures, le stockage

16 16 d encombrants à des endroits non prévus pour cela, les trous faits par les enfants dans les clôtures pour accéder à une aire de jeux, les actes de vandalisme, vont contribuer à dévaloriser l espace. Mais inversement l installation de fleurs sur les balcons, de rideaux aux fenêtres ou l entretien soigné de jardinets va égayer l espace et le rendre agréable. Le fait que les habitants fréquentent avec plaisir certains espaces, aiment s y promener (squares, terrains de jeux, cours d immeubles, commerces) les rendent vivants et attrayants. Par contre, le fait qu ils évitent certains lieux, qu ils désertent une place, n utilisent pas un parking ou une aire de jeux, contribue à les rendre tristes et entraînent souvent leur dégradation et en fait des lieux insécures. Les rumeurs sur l insécurité, sur les conflits de voisinage dans certains immeubles, ou sur le fait «qu il s y passe des choses bizarres» vont contribuer à forger la réputation de certaines parties du quartier. Certains évènements comme l organisation de fêtes, un accident mortel sur une place, des émeutes entraînant des interventions musclées de la police, marquent parfois durablement la mémoire collective et l histoire des lieux. Le sens de l espace est donc mouvant, il ne cesse d évoluer en se nourrissant des pratiques de la vie quotidienne qui y laissent de nombreuses traces, des conflits ou de la vie sociale qui s y déroulent, et ces traces génèrent du sens. On peut repérer des processus d interaction entre ces pratiques et les discours véhiculés par les usagers des espaces. Lorsqu un lieu est peu investi par les habitants, il apparaît triste et un peu inquiétant, et ce phénomène nourrit des discours pour une part imaginaire selon lequel il est dangereux et «mal fréquenté», ce qui en retour amplifie ce désinvestissement du lieu et aboutit à ce qu il soit effectivement déserté et réinvesti par des groupes délinquants qui le rendent réellement dangereux. Pour peu qu une personne soit agressée dans ce lieu, la réputation ainsi construite se trouve accréditée et renforcée. On assiste ainsi à des processus de «prédiction créatrice», par lequel le fait de porter un jugement ou de croire à un phénomène le fait effectivement advenir. Le sens donné aux lieux à travers les discours se trouve en quelque sorte confirmé et amplifié par certains événements, et ce sens contribue à influencer en retour les pratiques des lieux.

17 17 La nécessité de comprendre le sens de l espace urbain avant de prétendre le renouveler Avant de prétendre renouveler le sens d un espace urbain, on aura saisi qu il est indispensable de comprendre ce sens, en identifiant finement les éléments qui contribuent à sa formation. A travers ce que nous appelons une «analyse socio urbaine», il s agit d identifier ce qui fait vraiment problème dans un espace, contribue à le dévaloriser et à dévaloriser en retour les habitants, ou bien à le rendre insécure, inquiétant ou sinistre. Il importe de comprendre aussi pourquoi tel ou tel élément est problématique : est-ce à cause de sa conception, de sa localisation, de son dimensionnement, du choix des matériaux, de son inadaptation aux usages des habitants, de sa fragilité, des difficultés ou des coûts d entretien, etc Chacun de ces facteurs peut en effet contribuer à la formation du sens de l espace. Il faut aussi identifier les atouts du quartier, les éléments porteurs de sens ou constituant «un potentiel identitaire socio-spatial» intéressant, permettant de conférer une identité particulière à un immeuble ou une place, identité spatiale qui constitue une ressource pour les habitants sur laquelle ils peuvent s appuyer pour développer leur propre identité. Il convient d attacher une attention particulière à ce que l on peut appeler les «atouts potentiels» du quartier, à savoir à certains éléments apparemment peu valorisants qui, moyennant une requalification, peuvent devenir très attrayants. Il peut s agir d espaces disponibles à l abandon qui permettraient d installer un équipement, d agrandir un parking, d aménager un local. Or ce potentiel ou ces atouts ne sont pas toujours décelables aisément quand un quartier est particulièrement dégradé. Ces éléments sont souvent effacés par l impression générale de tristesse et de dégradation qui prévaut. Ils peuvent fort bien être situés à côté de zones particulièrement sales et dégradées, de sorte qu on ne les voit même pas et les habitants euxmêmes ne les remarquent plus, et ils sont tout étonnés quand on leur signale leur existence. Encore une fois, il ne s agit pas d identifier ce qui pose problème aux professionnels ou ce qui paraît peu esthétique au regard des codes architecturaux, mais au contraire de s interroger sur ce qui fait sens pour les habitants et qui peut être problématique ou au contraire agréable et riche de significations pour eux.

18 18 On ne peut pas fonder l analyse sur les codes architecturaux ou urbanistiques, car ils se réfèrent à des principes abstraits souvent en contradiction avec la perception ou l usage qu en ont les habitants. Une perspective grandiose, une place immense, des façades lisses et uniformes, ou bien au contraire des constructions truffées de décrochements audacieux qui s interpénètrent seront très appréciés par les professionnels, alors que les habitants seront angoissés par ces grands vides urbains monotones et par l absence de lisibilité des constructions formant de véritables «magmas urbains» où pour se déplacer il faut passer sous des porches, franchir des passerelles, descendre plusieurs escaliers. Et il leur est difficile de comprendre la noblesse de la grisaille du béton brut et la finesse des parements en tôle peints en noir et des escaliers métalliques, ou la sobriété d une entrée d immeuble apparaissant comme un percement de la façade qui leur fait penser à un trou à rat. Mais l analyse ne peut pas non plus se limiter à l écoute de la demande immédiate des habitants, car ils n ont pas nécessairement conscience des problèmes inhérents à la conception de l espace qui peuvent être à l origine du malaise qu ils ressentent, et les solutions qu ils préconisent sont parfois inefficaces et peuvent même aggraver les difficultés qu ils éprouvent. Par exemple, si une cage d escalier leur paraît triste et angoissante, ils ne comprennent pas nécessairement que c est du au fait qu elle est très étroite, basse de plafond, que le garde fou est constitué d un grillage lui conférant un aspect carcéral, que les revêtements sont trop sombres, que l éclairage est blafard, qu elle ne dispose pas de fenêtres donnant un sentiment d ouverture et d espace et permettant une ventilation et un éclairement naturels. Il importe par contre de saisir ce qui leur fait problème et ce qu ils apprécient et il faut faire un travail d interprétation pour comprendre les causes profondes de ces problèmes et ce qui produit le sens qu ils donnent aux choses. La démolition-reconstruction de certaines parties des quartiers n efface pas le sens de l ensemble Certains acteurs pensent qu il suffit de démolir et reconstruire certaines parties d un quartier et de supprimer les principaux stigmates de dégradation pour transformer magiquement son sens et sa réputation. Or, même en démolissant et en reconstruisant la moitié d un quartier et en changeant profondément le peuplement, on n efface pas pour autant le sens légué par l histoire.

19 19 Certes la partie reconstruite peut trouver un nouveau mode de fonctionnement social et prendre un sens différent, si elle est située en périphérie et relativement autonome par rapport au reste du quartier. Néanmoins, si une partie importante des anciens habitants sont relogés là ils ne changeront pas pour autant leurs anciennes pratiques. Mais surtout si les modes de gestion des bailleurs et des villes ne changent pas, il y a de fortes chances que les processus de dégradations reprennent rapidement. On risque notamment d assister à un renouvellement des processus de dégradation des co-propriétés similaires à ceux qui ont frappé celles qui jouxtaient les grands ensembles si les syndics ne changent pas leurs pratiques désastreuses. En outre, si les habitants des nouveaux immeubles sont d un statut nettement supérieur à celui du reste du quartier, on risque de susciter des conflits entre les anciens habitants des immeubles démolis relogés là et les nouveaux venus, et de favoriser le développement des tensions sociales entre les habitants de ces immeubles privilégiés et ceux du reste du quartier qui n auront pas bénéficié de cette promotion. Les nouveaux habitants risquent d être fraîchement accueillis et de devenir la cible privilégiée des groupes délinquants, qui ne supporteront pas qu une partie de l espace urbain échappe à leur contrôle. Il se peut d ailleurs que l écart social entre l ancienne et la nouvelle population se creuse, car les gens demeurant dans les immeubles qui ne seront pas transformés sont pour une part les plus captifs, ce sont ceux qui sont trop en difficultés pour être relogé dans les nouveaux immeubles ou ailleurs. La partie du quartier qui ne sera pas renouvelée risque donc de concentrer la population la plus paupérisée, qui elle non plus ne modifiera pas ses pratiques si les modes de gestion ne s améliorent pas. Il ne faut pas oublier que le sens d un espace est la résultante d un processus de sédimentation historique qui ne s efface pas magiquement par un grand geste, même si on peut le faire évoluer progressivement. La question de la temporalité du changement : la nécessité d inscrire le renouvellement dans un processus continu et progressif La stratégie consistant à démolir massivement et d un seul coup une partie significative des quartiers dégradés est a priori séduisante. Néanmoins, plus les projets de transformation sont ambitieux, plus les délais sont longs entre les décisions de démolir et la reconstruction effective. Cela nécessite entre 6 et 8 ans, le temps d élaborer les projets, de réaliser les montages financiers, d organiser les négociations entre les acteurs, de démolir et de reconstruire. Or, comme on peut déjà le voir, les décisions de démolition entraînent souvent

20 20 l arrêt des actions d amélioration et la démobilisation des équipes de gestion, qui ne comprennent pas la nécessité d assurer la maintenance de bâtiments qui doivent être démolis et d espaces qui doivent être transformés. Or les conduites des habitants dépendent pour une large part de l activité des équipes de gestion. Ils ne respectent pas leur environnement lorsque les gestionnaires ne sont pas attentionnés à leur égard et ne préservent pas la qualité des bâtiments et des espaces urbains. Il existe de fortes interactions entre les conduites des uns et des autres, car ils sont comme pris dans une relation en miroir. On peut donc s attendre à une accélération des processus de dégradation dans l attente de la démolition, car les habitants risquent de se sentir abandonnés et inquiets du sort qui les attend, ne sachant pas s ils resteront sur place ou seront relogés dans le quartier ou ailleurs. C est pourquoi il nous semble préférable d engager un processus de renouvellement progressif fondé sur une amélioration de la gestion urbaine, qui donne aux habitants des signes d amélioration de leur situation, et permet de les rendre plus respectueux de leur environnement. Cette amélioration de la gestion peut s accompagner d une requalification progressive de certains espaces, qui permet de conforter le processus d amélioration de la gestion. On peut aussi démolir rapidement les bâtiments les plus problématiques et réaménager une partie des voieries et des espaces extérieurs. En effet la démolition peut être assez rapide lorsqu elle concerne un nombre limité de bâtiments. De cette manière, un processus de requalification continu peut être engagé, et pendant que l on réalise ces premières actions on dispose du temps nécessaire pour concevoir précisément des transformations plus ambitieuses à moyen terme. On peut aussi évaluer les effets des premières actions engagées pour orienter cette stratégie de transformation plus ambitieuse en concevant «une programmation ouverte» et flexible, évolutive en quelque sorte. En fonction des résultats des actions engagées successivement, on peut imagier différents scénarii de transformation. De cette manière le sens de l espace peut effectivement évoluer progressivement, chaque nouvelle forme d action s appuyant sur les changements opérés au cours des phases précédentes. Du renouvellement fonctionnel au renouvellement du sens Comme nous l avons évoqué précédemment, de nombreux projets de renouvellement urbain ont une visée d amélioration essentiellement fonctionnelle des quartiers, souvent fondée sur le

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