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1 Actualités sommaire Rassembler les forces en Europe pour la promotion 2 et la prévention en santé mentale Isabelle Déliege Première journée des associations d usagers en santé mentale 4 Hélène Carpiaux L autonomie en question : Spécificités de l Accompagnement en IHP 6 Thierry Van De Wijngaert «L entre temps», dépanneur de l aide aux adolescents 8 Hélène Carpiaux Le groupe thérapeutique à média pour enfants en âge de latence 10 Dominique Huon et Jean-Marie Warichet Confessions de Baillon - Hélène Carpiaux 12 L autisme s expose sur grand écran - Hélène Carpiaux 13 La santé mentale : des chiffres et des genres - Liliane Leroy 14 Dossier : Le temps de l enfant Préface - Sylvie Maddison 15 Le temps de la parentalité, un temps à contre temps 16 Brigitte Dohmen Regards croisés sur la grossesse et la naissance : 19 la pratique pluridisciplinaire au «Temps de naître» Isabelle Tapie et Thérèse Richard L évolution du bébé de la naissance au sevrage 22 à travers les rites africains - Oumou Diodo LY Les premiers temps de maman et bébé - Michel Dechamps 24 Le rythme comme base de sécurité - Sylvie Gérard 24 Les premiers liens : perspectives thérapeutiques et préventives 25 Jaqueline Wendland Temporalité du bébé et vitesse contemporaine : 28 le paradigme du maxi cosi - Pascale Gustin et Didier Robin Le temps de l enfant dans les projets santé-parentalité de l ONE 32 Marie-Christine Mauroy Le temps de la séparation vu au travers de l expérience en crèche 34 Cathy Gibson Le temps des intervenants - Christiane Bontemps 36 Sur le chemin de l école 37 Rencontre avec Annick Chodoire, Agnès Looze, Judith Carpiaux Quand la toxicomanie côtoie la parentalité - Magali Crollard 40 Témoignage : 30 ans de consultation neuro-pédiatrique 42 Paule De Ridder Vanderdeelen Les enfants de la télé - Sylvie Gérard 44 Quelle prévention de la maltraitance? 45 Toi, mon bébé, quand tu seras grand, tu seras maillot jaune! 46 Francis Turine Références et repères bibliographiques 48 1

2 Rassembler les forces en Europe pour la promotion et la prévention en santé mentale Avec la conférence interministérielle sur la santé mentale de l OMS à Helsinki en 2005 et la sortie du livre vert de la commission européenne, la santé mentale est au cœur des préoccupations européennes. Les activités en la matière et l intérêt pour ces questions sont au plus haut niveau et ce, d autant que le lancement d une stratégie européenne en la matière approche. Dans ce contexte, il était donc tout naturel d organiser une conférence européenne sur la santé mentale. Elle avait pour thème la prévention et la promotion : «Joining forces across Europe for Prévention and Promotion in mental Health». Petit aperçu de la teneur des débats organisés à ce sujet à Barcelone ces 13 et 14 septembre... Une conférence européenne en santé mentale : pour quoi faire? Il s agit de proposer une opportunité d échanges et de partages d expériences en Europe, afin de tirer les enseignements des pratiques effectives, de stimuler leur mise en œuvre au niveau national, régional et de supporter le travail en réseau au niveau européen. Il s agit aussi de disséminer les résultats du travail du réseau IMPHA (European Network for Mental Health Promotion and Mental Health Disorder), en termes de politique, d «evidence based practice», de formation, de promotion en santé mentale et de prévention des troubles mentaux. Aller à la rencontre de Dans un tel contexte, il est intéressant de rencontrer d autres types d acteurs concernés par la santé mentale et sa promotion que ceux que l on côtoie habituellement en Wallonie. C est également l occasion d être confronté à d autres approches de la prévention et de la promotion, chaque acteur mettant en lumière certains aspects de la problématique. Isabelle DELIEGE IWSM Le Dr Knapp, économiste de la London School of Economics, démontre, chiffres à l appui, pourquoi il est rentable à long terme d intervenir, si possible précocement, dans le domaine de la santé mentale : coût à long terme des comportements antisociaux des enfants (basé sur des études de cohortes), coût de la dépression chez les adultes, en termes de baisse de productivité, coûts en matière de justice (liés à la criminalité), de sécurité sociale (pour les personnes en congé de maladie ou en invalidité), etc. Des membres de gouvernements chargés de mettre sur pied des programmes de prévention et de les évaluer apportent leur éclairage. Ils insistent notamment sur l importance d avoir des politiques et des plans nationaux qui identifient les priorités, des partenariats entre départements gouvernementaux mais aussi avec les organisations non gouvernementales et la société civile. Les professionnels issus du secteur privé et du monde du travail sont, pour leur part, attentifs à l amélioration du bien-être sur le lieu de travail. Or, la promotion de la Santé Mentale y est encore peu présente, puisqu elle ne se fait que sur moins de 20 % des lieux de travail, d après le conseiller régional pour la santé mentale du bureau européen de l OMS, Matt Muijen. De plus, force est de constater que dans ce domaine, le terme «santé mentale» est plutôt tabou et les responsables des ressources humaines qui s en préoccupent parlent plutôt de «bien-être» ou de «prévention du stress». Ceux qui mettent en œuvre des programmes de prévention dans les écoles font remarquer que, dans ce domaine aussi, on préfère parler d «éducation sociale et émotionnelle» ou, comme dans un programme irlandais, de «développement personnel et social et d éducation à la santé». Petit aperçu d une situation européenne contrastée Il est saisissant de constater la manière dont sont établies les politiques en santé mentale dans d autres pays. Dans certains cas, les directives de l OMS semblent vraiment prises comme support général à partir duquel établir la politique. En Belgique, on a davantage une impression d hétérogénéité, de développement de projets à différents niveaux, sans que leur inscription dans un cadre d ensemble cohérent soit aussi évidente. Ce qui est probablement dû au fait que chez nous, le mouvement de sortie de l approche hospitalo-centrée est enclenché depuis plus de 30 ans et qu il est passé par le développement de multiples initiatives et structures, dont il s agit aujourd hui de penser l articulation. La pratique qui consiste à rédiger des «plans directeurs» pour la santé mentale, ne nous semble pas encore avoir fait de percée significative dans notre pays, alors que lors de cette conférence, nous avons pu constater sa mise en œuvre dans plusieurs pays ou régions notamment au niveau de la Région de Catalogne, qui accueillait la conférence. D autres documents de ce type comme le «mental health law» en Roumanie, le «mental health Act» en Pologne (en attendant que son pro- 2

3 gramme de santé mentale passe au parlement) définissent les nouvelles politiques. Elles mettent en œuvre des réformes dans ces pays de l ancien bloc de l Est où les nombreuses structures hospitalières psychiatriques occupent encore beaucoup de place puisqu elles étaient traditionnellement considérées comme la meilleure manière d aider les patients ayant des troubles de santé mentale. Cette référence importante aux textes de l OMS peut s expliquer de deux manières : d une part, pour ces pays, s inscrire dans le cadre OMS peut leur donner accès à certains subsides ; d autre part, il s agit là du discours que tiennent des programmeurs politiques et non des praticiens de terrain. Par ailleurs, concernant l application de directives européennes à l échelle de l Europe, un intervenant suisse attire l attention sur le fait que le degré de fédéralisation (différent) des pays membres est souvent un problème sous-estimé par l OMS: il donne pour exemple la difficulté de récolter des données épidémiologiques dans leurs 26 cantons. En outre, il y aurait peut-être des leçons à tirer de la manière dont ils arrivent à coordonner leur politique de prévention en santé mentale entre leurs 26 ministères de la santé publique! En Finlande, pays qui a une longue tradition de prévention en santé mentale, la «stratégie nationale de santé» inclut la prévention en santé mentale. La présidence finlandaise européenne a d ailleurs mis l accent en 2006 sur «la santé dans toutes les politiques», prônant ainsi une certaine intégration. Les intervenants en provenance des Pays- Bas considèrent qu une vision et une stratégie nationales stimulent les collaborations entre ministères. C est d autant plus nécessaire que la politique de santé publique entre parfois en conflit avec d autres politiques. En Russie, un volet du programme de prévention et de promotion en santé mentale est notamment adressé aux représentants de l église. C est en effet vers eux que les personnes souffrant de dépression ou de troubles émotionnels ont tendance à se tourner. Ceci constitue une belle illustration de la manière dont une politique générale de prévention en santé mentale doit s adapter à chaque réalité socio-culturelle particulière. En Ecosse, des initiatives impliquent les usagers en santé mentale qui deviennent des «coéducateurs» en promotion de la santé pour «concerner» les politiciens. Il apparaît en effet que, de par l expérience qu ils ont vécue, ils ont une grande capacité à «parler au cœur et au portefeuille (des décideurs)» En définitive, dans le cadre d une telle conférence européenne, il est intéressant de voir pour chacun, au niveau national, ce qui, parmi ces différentes initiatives, a un impact, comme politique et ce qui peut être transféré ailleurs. Les participants ont insisté sur la nécessité d échanger au niveau des processus de mise en œuvre de ces différents programmes. Car écrire une stratégie n est pas difficile mais il faut partager les conditions de mise en œuvre, en apprenant aussi des erreurs. Telle est en tout cas une des recommandations qui a été formulée. Extension et limites du champ de la santé mentale L atelier consacré à cette question 1 a permis de réaliser un constat partagé : l élargissement du champ de la santé mentale a à la fois des effets positifs et négatifs sur tous les acteurs concernés (professionnels, bénéficiaires, population générale et politiques). Des réunions régulières ou un système de communication sont donc nécessaires pour faire dialoguer (apprendre à se connaître, à discuter ensemble, voire à négocier) des acteurs de différents secteurs : acteurs du monde du travail (prévention et bien-être au travail, insertion socio professionnelle), de la santé mentale, de l immigration, etc. Par exemple, en Suède, un programme d introduction pour migrants, visant l apprentissage du suédois et l insertion professionnelle, a mené à la mise sur pied d ateliers avec des bénéficiaires, des employeurs, des représentants d autorités locales. En s interrogeant sur «comment fournissons-nous un système de travail qui soit vecteur de bien-être suffisant pour les migrants?», ils ont commencé à créer des valeurs communes et des groupes de travail intersectoriels ont pu se mettre sur pied. C est bien là la vocation de ce genre de dispositifs, tout comme celui de la conférence : permettre de développer des bases et des valeurs communes, ainsi qu un respect mutuel. Pour en savoir plus : La base de données de projets de promotion de la santé européens réalisée notamment par IMHPA : Le brouillon du rapport de synthèse de la conférence à télécharger sur : Un programme irlandais de prévention et de promotion de la santé mentale à l école : 1 Co-organisé par le Centre Collaborateur OMS «Santé et facteurs Psycho-sociaux», l Institut Wallon pour la Santé Mentale et la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale et co-animé par les 2 premiers. 2 Trouble Obsessionnel Compulsif. 3 Soutien aux usagers en neuropsychiatrie et en psychiatrie. 3

4 Première Journée des associations d usagers en santé mentale Ce 28 septembre à Namur avait lieu la première «Journée des associations d usagers en santé mentale en Belgique» sous l impulsion de l asbl Psytoyens. L occasion pour les associations de Wallonie et de Bruxelles de se découvrir entre elles. Mais aussi pour les professionnels de s enrichir de leurs expériences. Souvent, les usagers y trouvent une aide que ne peut leur apporter le professionnel : entraide, confrontation de vécus, échanges d impressions et de tuyaux, L objectif de l événement était de mieux connaître les associations, leur origine et leur fonctionnement au quotidien. Et au delà, d entendre la voix des usagers. Hélène CARPIAUX IWSM Les usagers sont venus en masse, souvent par groupes de centres de jour. Au total, 220 personnes ont fait le déplacement. Au programme de la journée : un forum sur «Le rôle des associations d usagers» la matinée, et l aprèsmidi, la visite de stands des associations et partenaires. «L objectif de cette journée est double, explique François Wyngaerden, coordinateur de Psytoyens, la fédération des associations d usagers en santé mentale en Wallonie et à Bruxelles à l origine de l événement. Cette journée est une occasion de permettre le contact entre les gens et de savoir ce que font les autres associations, comités et partenaires. Et de donner l envie de s engager ou de les soutenir en dehors du système de soins.» L Europe et les politiques suivent Sofie De Bonte du SPF Santé publique a rappelé le cadre de soutien du politique depuis 2005 dans le système global de la santé. La Conférence ministérielle européenne de l OMS, qui s est tenue en janvier 2005 à Helsinki, a défini 12 points d action. Parmi ceux-ci, on trouve l engagement de tous les pays participants à assurer entre 2005 et 2010 la représentation des patients et des familles au sein des commissions responsables de la planification, de la mise en œuvre et de l évaluation des soins de santé mentale. Et de les associer au trajet de soins qui les concerne. L usager est considéré comme un partenaire à placer sur un pied d égalité avec les professionnels de la santé mentale. Par ailleurs, «une étape importante a été franchie en Belgique avec le développement des circuits de soins des projets thérapeutiques qui s opère dans la transversalité». Autre innovation : la création du service «Médiation fédérale des droits du patient.» Pour les usagers par les usagers Depuis plus de 15 ans, des associations et comités d usagers ont progressivement vu le jour. Les usagers en santé mentale se rassemblent pour s entraider et participer à l amélioration de la qualité des soins. Une association d usagers n est pas l autre. Détente et loisirs, entraide et soutien entre pairs, diffusion d information et représentation des usagers sont quelques exemples d activités qu elles développent selon les envies et les besoins des membres. Les bénéfices sont nombreux : «Elles permettent de briser la solitude, de développer l entraide (et le bien-être) entre usagers que ne peut offrir le professionnel. Mais aussi de se sentir tout de suite compris par des gens qui ont connu des problèmes similaires. Et l expérience semblable fait qu on ne se sent pas seul. Bien souvent, ces associations donnent également l occasion de prendre des responsabilités, petit à petit, sans pression et de reprendre ainsi confiance en soi, Chacun des orateurs, politiques, représentants d usagers et professionnels, a abordé en fonction de son angle de vue, la question de l utilité et du rôle des associations d usagers, ainsi que la place qu elles doivent prendre dans le paysage actuel de la santé mentale. Hélène Carpiaux 4

5 ou d éviter les rechutes, d aider à la stabilité, grâce aux expériences fructueuses partagées et à l encouragement des pairs», explique Christine Decantere, représentante de la Ligue TOC 1. Et de réclamer un soutien plus important du politique, «pas seulement philosophique mais aussi financier.» Pour vivre, les associations ont besoin d aides concrètes : locaux, facilités logistiques, supports techniques (publicité), supports méthodologiques et ressources professionnelles extérieures (expert en droit, en communication ou en graphisme). Ceci permettrait de donner une vraie place aux associations d usagers dans la société, comme c est le cas en France avec le financement des «groupes d entraide mutuelle» gérés par des usagers. Avec les moyens dont elle dispose, l asbl Psytoyens soutient les comités et associations d usagers. Début 2008, elle éditera un guide pratique sur les expériences d associations d usagers pour faciliter leur création et leur fonctionnement. Force convocatrice Côté professionnel, on évoque les expériences fructueuses des groupes mixtes professionnels et usagers, appelés comités d usagers. «Un groupe comme SUN 2, du Club André Baillon, et déjà en 1996 des groupes d entraide dans les camps de réfugiés, démontrent l importance de «donner», dans le processus thérapeutique, tout en représentant une aide considérable au point de vue des professionnels», souligne le psychiatre et clinicien de concertation Jean-Marie Lemaire. Votre force est convocatrice. Travailler ensemble permet de mieux comprendre les champs de recouvrement.» Nouvelles pistes Le temps des témoignages a laissé place au temps du débat. Les mains se lèvent un peu partout. Les prises de parole font état de la volonté d une meilleure prise en compte des droits des usagers, notamment «pour faire face à certaines situations difficiles. Dans certains hôpitaux, des professionnels ne prennent que 10 minutes pour faire le tour du problème de la personne.» Autre demande : la consolidation du travail de représentation pour relayer au politique et aux professionnels des recommandations avec l aide de tiers, «une personne hors du champ de la santé mentale comme un expert en communication qui sache parler aux professionnels et aux politiques.» Aussi, la parole de citoyen de l usager n est pas assez prise au sérieux. «Vous arrivez à l hôpital pour un mal de ventre et on met cela sur le compte de la maladie mentale lorsqu on regarde votre dossier.» Autre question : comment envisage-t-on la réinsertion? «L Onem et la Mutualité se renvoient souvent la balle. Et une pension de handicap va à l encontre de la réinsertion.» Si la journée a permis la rencontre, elle a aussi suscité l envie de s engager. «3 structures de soins en Région wallonne ont fait la demande de constituer un comité d usagers. Par ailleurs, nombreux sont les échos positifs de la journée: des participants se sont dits enthousiastes de faire partie de quelque chose qui avait du sens. D autres m ont dit avoir senti un frémissement ou un regain de motivation», se réjouit François Wyngaerden. Cette journée n était pas destinée au grand public mais elle pourrait l être à l avenir. Un pas supplémentaire reste à franchir par la société qui accepte difficilement la maladie mentale. Les usagers parlent souvent de stigmatisation de la société, notamment dans leur recherche d un emploi. La déstigmatisation est un long processus qui s amorce petit à petit alors que les difficultés de santé mentale touchent pourtant 25% de la population au moins une fois dans sa vie. Nul n est à l abri de traverser une difficulté dans sa vie sociale, psychologique et médicale liée à sa santé mentale. Il reste souvent peu évident pour les usagers de parler en dehors de l anonymat. Les associations et comités d usagers leurs offrent souvent la force aussi de mieux vivre dans la société et de s en affranchir. 1 Trouble Obsessionnel Compulsif. 2 Soutien aux usagers en neuropsychiatrie et en psychiatrie. 3 Infos : ou 0496/ L accueil des pairs Les stands remplissent les pièces : brochures, magazines, photos des activités avec les usagers interpellent les visiteurs. Les associations se définissent parfois autour d un trouble particulier : Ligue TOC, Possible sur la schizophrénie, TDA/H Belgique pour les personnes atteintes de troubles de l attention, Dans les allées, une dame s avance vers un stand, une première approche avec le milieu de la santé mentale afin d aider un proche schizophrène qui n ose pas se l avouer. «Ce n est pas facile de reconnaître que l on a peutêtre un problème de santé mentale. C est pourtant très utile de pouvoir se faire diagnostiquer le plus tôt possible afin d éviter que la maladie ne fasse trop de dégâts», conseille la responsable de l asbl, elle-même en traitement pour ce trouble mental. L asbl symboliquement intitulée Possible 3 est gérée par une équipe de 6 membres. Ils se réunissent tous les 1 er et 3 èmes mercredis du mois, de 19h30 à 21h30 à Braine-l Alleud, dans un local prêté par la commune. Il s agit d un groupe de parole pour schizophrènes. «J ai lancé cette association pour l aide que j espérais en avoir et celle que je pouvais donner, explique sa co-fondatrice. Je suis allée assister à une réunion d une association déjà en place, le Funambule, pour voir comment ils structurent leurs réunions, comment ils prennent la parole, L idée d une charte s est vite imposée pour un bon fonctionnement dans la durée, si le groupe s étoffe, mais aussi pour faire face à un public pas toujours facile». Aujourd hui, la jeune femme se sent beaucoup plus forte face au monde extérieur. «L échange du vécu est précieux. L apathie par exemple est l un des symptômes négatifs de la maladie. Le fait de savoir que les autres ont aussi cette envie d aller se recoucher, déculpabilise. On échange aussi sur la médication et ses effets, ou les étapes de la maladie. Le vécu des usagers est complémentaire à l apport du psychiatre.» 5

6 L autonomie en question : Spécificités de l Accompagnement en IHP «Là où l autonomie apparaît comme un idéal de débrouillardise où l autre devient facultatif, nous prenons la mesure de ce que l enjeu majeur pour les personnes qui s adressent à nous est plutôt de savoir y faire avec l autre.» C est ainsi que se termine l argument du colloque organisé en octobre dernier par la Fédération Francophone des Initiatives d Habitations Protégées (FFIHP). Le débat était ainsi lancé sur le thème de l autonomie Plus de 300 participants, travailleurs de ce secteur et partenaires, y ont contribué, bien décidés à situer la portée du travail quotidien en IHP et ses nombreuses déclinaisons. Extraits de l intervention 1 de Thierry VAN DE WIJNGAERT - Président FFIHP Sélectionnés et mis en forme par Christiane BONTEMPS - IWSM Avec Thierry Van de Wijngaert, Président de la Fédération mais aussi et surtout travailleur en IHP, portons un regard sur la clinique pour interroger quelques-unes des facettes de ce concept d autonomie et ce qu il recouvre. «Autonomie» avez-vous dit? L autonomie est habituellement définie comme la «capacité d agir par soi-même en se donnant sa propre loi». C est un bel idéal qui évoque d abord la liberté! Mais, la première idée qui vient au clinicien par rapport à cela, c est que de nombreux résidants agissent justement selon leur propre loi et c est bien là que se pose le problème. Il s agirait en effet bien souvent que ceux-ci puissent plutôt essayer de tenir compte de certaines lois, de certaines règles. On pourrait même dire que la préoccupation quotidienne des intervenants est de savoir comment conjuguer les aspirations personnelles des résidants avec la vie sociale, ses lois et la réalité «commune» dans laquelle ils sont plongés avec nous. Mais il n est pas opérant de lire cela en terme de transgression ou de déficit et d y répondre par une rééducation pour l acquisition des compétences ad hoc. Une question de contexte relationnel Monsieur Tom, qui a 60 ans, vit en IHP depuis 6 ans. Son effondrement subjectif, l apparition des troubles psychotiques remontent à plus de 20 ans alors qu il avait un commerce et une vie sociale active. Il a fait de longs séjours à l hôpital et entre ces derniers, il a tenté de revivre seul. Mais cela s est systématiquement révélé impossible. Malgré la prise rigoureuse de ses médicaments, les hallucinations se déchaînaient et il sombrait dans l angoisse et le repli sur soi. En IHP, il gère son quotidien de façon responsable. Pour Tom, comme pour son médecin, cela ne peut tenir qu en IHP. C est grâce au cadre, aux liens et à la présence des autres résidants et de l équipe qu il peut se tenir apaisé dans l existence. Dans ce contexte, les troubles restent résiduels, juste une petite hallucination visuelle peu inquiétante. Pour certains résidants, l acquisition d un relatif équilibre dans une structure IHP est une réussite, pas toujours facile à atteindre. Le cas de Tom nous montre que, quand cet équilibre est acquis, vouloir qu ils quittent l IHP pour une vie plus autonome est parfois simplement dangereux. Les Initiatives d Habitations Protégées (IHP) «On entend par Initiative d Habitation Protégée l hébergement et l accompagnement des personnes qui ne nécessitent pas un traitement continu en hôpital et qui, pour des raisons psychiatriques, doivent être aidées dans leur milieu de vie et de logement pour l acquisition d aptitudes sociales pour lesquelles des activités de jour adaptées doivent être organisées.» - Art.2 de l AR du fixant les normes d agrément des IHP. C est en juillet 1990, dans un vaste mouvement de réforme de la psychiatrie et d assainissement des dépenses de la sécurité sociale, qu un A.R. donne un cadre légal aux IHP ; un cadre resté très ouvert, la plupart de celles-ci ayant déjà fait leurs preuves, parfois depuis plus de 10 ans, en articulation avec les structures ambulatoires et hospitalières existantes. L Habitation Protégée est un lieu de vie qui se présente, le plus souvent, sous forme collective. Elle regroupe de 3 à 10 personnes rencontrant des difficultés psychiatriques ou psychosociales, tout en garantissant à chaque résidant un espace privé. L accueil, l écoute individuelle, l autonomisation et l insertion sociale sont 4 axes partagés par les différentes IHP autour desquels s organise leur travail d accompagnement. Pour le reste : modalités de fonctionnement, permanences, interventions, activités, admission, durée de prise en charge, conditions, etc., sont du ressort de chaque initiative. Cette souplesse du cadre offre l avantage de proposer dans chaque IHP un travail «sur mesure» qui tient compte de la situation et des besoins de chaque résidant, même si dans l ensemble, elle donne parfois du secteur l image d un patchwork. 6

7 Une présence nécessaire, malgré de bonnes compétences Albert n a pu trouver un semblant d apaisement, au début de son séjour, qu en gardant le contact intensivement avec l équipe de la communauté thérapeutique où il résidait avant son arrivée. Il a besoin de contact quasi continu, il a non seulement besoin d amis, mais il souhaite être accompagné dans la plupart de ses démarches. Il nous dit qu il n est pas sûr de bien faire les choses. On pourrait croire que nous allons pouvoir lui apprendre à savoir se débrouiller seul, à le rassurer sur ses compétences réelles pour qu il acquière la confiance en soi nécessaire à une plus grande autonomie. Pourtant, au fil des années, nous ne constatons pas d évolution significative. D une part, la menace d être malmené ne se réduit pas. Même avec nous, la moindre invitation à un entretien lui fait redouter l annonce d une mise à la porte. D autre part, Albert sait faire pas mal de choses. Par exemple, il sait mieux que quiconque comment faire la lessive, mais il n envisage pas de la faire sans être accompagné. La simple présence d un accompagnateur reste une condition pour qu une série de choses se fassent. Être laissé tomber ou attaqué est un point d horreur qui ne le quitte jamais. Albert est toujours au bord de l hospitalisation qui constitue un lieu de répit passager dans cette vie sans paix. L autonomie comme savoir-faire concret est bien secondaire par rapport au drame subjectif d un monde vécu comme menaçant. Le branchement continu constitue une suppléance à l absence de sécurité fondamentale. Protéger de l impasse du don sans limite Bernadette se définit et se soutient avant tout de son identité de bonne mère, de bonne grandmère. Elle donnerait sa vie pour eux. Et elle n est pas loin de le faire. Elle accepte de garder sa petite fille jusqu à l épuisement, elle fait des cadeaux jusqu à s endetter. Elle le constate, mais nous dit ne pas pouvoir s en empêcher. Là, non seulement quelqu un doit faire bord à ses dépenses irraisonnées, mais c est l autorité médicale qui doit intervenir pour qu elle cesse de s épuiser en gardant sa petite fille pleine d énergie. Elle sait très bien comment gérer ses revenus, elle a appris différents systèmes et a entendu les bons conseils de nombreux intervenants, mais cette aptitude est parasitée par l impossibilité de dire «non» à la demande de l autre. La lecture de cette situation permet de mettre en évidence les éléments importants de l accompagnement en IHP : le fait qu une IHP ne travaille pas seule, l intérêt d une limitation externe (ici pour la gestion des biens), l appui obtenu dans le suivi et l autorité du discours médical, l impuissance de la seule approche pédagogique pour améliorer les aptitudes, mais aussi le peu d impact de l approche psychologique centrée sur la prise de conscience. Un dernier élément, crucial bien qu anodin à première vue, c est simplement de «garder le contact». Pour Bernadette, sa protection suppose qu elle s adresse à l équipe. C est d ailleurs le fil rouge pour tous les résidants, qu ils maintiennent le lien avec l équipe pour pouvoir repérer les moments de déstabilisation et agir en conséquence par une juste sollicitation des partenaires. Accompagner L accompagnement est ce qui fonde le travail de toute IHP. Il transparaît dans chacune des illustrations. C est un terme pertinent parce qu il est généraliste et peut recouvrir un ensemble très large de pratiques. «Accompagner», c est : «Se joindre à quelqu un pour aller où il va en même temps que lui» nous dit le petit Robert. Dans cette définition, comme dans celle de l autonomie, l accent est mis sur l autodétermination, loin du discours psychiatrique classique, qui faisait du sujet, un aliéné et un objet de soins. Comme nous venons de l évoquer à travers ces vignettes cliniques, il n est pas non plus à rééduquer. Accompagner, c est favoriser la création de liens nécessaires au sujet et non l acquisition d une sociabilité normée. Pour ponctuer la réflexion 2 In fine, c est la référence première à la qualification de «protégées» des habitations qui s impose avant l idéal social ou plutôt l idéal économique d autonomie. Il semble en effet nécessaire de rappeler que le point de départ de la mission des IHP porte sur la souffrance des résidants, de cette souffrance liée à leur façon de penser, d interpréter et de sentir le monde. Les résidants sont avant tout des personnes dont les «solutions» sont problématiques et une des missions en IHP peut - paradoxalement - s avérer de faire en sorte qu ils restent à l abri. Il n est pas ici question de guérison et très peu d apprentissage, mais d aménagement d un quotidien en tenant compte du rapport de chacun au monde. La prise en considération des différentes facettes en jeu dans les difficultés rencontrées par les résidants justifie de poser que l autonomie apparaît non comme une fin en soi, mais une dimension parmi d autres qui ne peut se substituer à la mission première de protection. La Fédération Francophone des Initiatives d Habitations Protégées La FFIHP est membre de l Institut Wallon pour la Santé Mentale. Elle regroupe 24 associations (dont 15 en Wallonie) qui proposent ensemble environ 700 places d HP. Créée en 1992, au lendemain de l A.R., elle s est constituée officiellement en asbl en 1997 pour informer ses membres, les représenter et défendre leurs intérêts, mais aussi mener en permanence une réflexion de fond sur les pratiques en termes éthiques et déontologiques. Elle termine actuellement la réalisation d un cadastre très fouillé de ses membres et l étendra aux autres IHP qui le souhaiteront. Président : Thierry Van de Wijngaert Vice-président wallon : Patrick Vandergraesen Coordination : Nathalie Delhaye Contacts : FFIHP : Rue Bonaventure, Bruxelles - 02/ L idéal de l autonomie : «de l AR de 1990 aux pratiques de terrain aujourd hui» Th. Van de Wijngaert, Namur, le 25 octobre L intervention originale comprend 7 pages et nous ne vous en livrons ici que quelques extraits sélectionnés subjectivement, juste pour vous donner l envie d en savoir plus 2 Bien plus large que ce que ces quelques lignes n en dévoilent Pour plus d infos : FFIHP 7

8 «L entre-temps»: dépanneur de l aide aux adolescents Parfois, les structures classiques d éducation et de soins en santé mentale se trouvent en panne ou en difficulté pour poursuivre la prise en charge d adolescents. Depuis trois ans, l asbl l entre-temps vient en appui de ces institutions pour sortir de l impasse des jeunes en rupture de liens sociaux. Elle propose une autre logique de prise en charge. Le service offre un accompagnement individualisé pour les jeunes, en tenant compte des dimensions sociales, éducatives et de santé mentale. Le tout dans une action concertée avec les familles et les professionnels. Rencontre avec sa fondatrice Marie- Rose Kadjo. Hélène CARPIAUX IWSM Le regard droit devant elle, l attitude posée et les idées claires Son optique sur l aide à la jeunesse, Marie-Rose Kadjo l a forgée avec le temps. Après un long parcours d aide aux enfants, adolescents et familles en souffrance dans des services tels que les espaces de rencontres Maison de la famille, le centre de crise pour adolescents la Porte rouge ou la Plate-forme bruxelloise de la santé mentale, elle a mis au point depuis trois ans un nouveau service à destination des jeunes en difficulté. L asbl l entre-temps aide à sortir de l impasse des jeunes en rupture de liens sociaux, grâce à une action concertée avec les familles et les professionnels des secteurs psycho-médico-social et éducatif. «Cette structure d aide transversale vise à combattre l impuissance née de ruptures et d échecs successifs : échec scolaire, exclusion d un lieu d hébergement, dysfonctionnement dans la cellule familiale, impasse dans l application des mesures d aide», explique sa fondatrice. Elle intervient aussi en faveur de l intégration des jeunes fragilisés par des souffrances psychiques nécessitant des soins psychiatriques... En fait, elle se préoccupe «des jeunes qui à un moment se retrouvent sur le carreau. Il s agit du public le plus en difficulté, en souffrance, en marge par rapport aux structures proposées parce qu ils sont «trop» ou «pas assez» : trop névrosés pour un centre ambulatoire (SSM 1, AMO 2 ou COE 3 ) et pas assez pour faire de la psychiatrie.» L asbl l entre-temps est agréé par l AWIPH en tant que Service d aide à l intégration (SAI) et reçoit le soutien de la Région wallonne, de la Communauté française et de la Cocof. Ce service ambulatoire situé à Braine-l Alleud accompagne des jeunes provenant des provinces de Namur, du Brabant Wallon et du Hainaut ainsi que de Bruxelles mais suit le jeune partout où il se déplace en Communauté française. Il s adresse à un public âgé de 12 à 18 ans et mixte. Ceci étant, ce n est pas le jeune qui fait la démarche mais l institution. Toute prise en charge par l entre-temps repose sur une démarche volontaire, émanant d un service d aide à la jeunesse ou sur orientation d un juge, un SAJ 4, SPJ 5 ou un bureau régional de l AWIPH. Le service intervient donc en deuxième ligne, en appui des institutions en place, sur rendez-vous. «Grain de sable dans la machine» «Notre rôle est de veiller à ce que le jeu reste le plus ouvert et dynamique possible. L objectif étant d éviter de stagner dans une situation. C est toujours plus difficile quand on se ferme et que les choses se répètent. Un grain de sable s immisce dans la machine et c est la panne.» Dans son rôle de tiers, l entre-temps propose un appui aux institutions lorsque celles-ci rencontrent des difficultés à poursuivre leur prise en charge. Son action se situe à la lisière de 3 secteurs : social, santé mentale et éducation. «On se mouille aussi, comme les institutions. On s implique, on se risque aussi à l échec. Notre rôle n est pas la supervision. Et c est ce qui fait notre force. Nous ne sommes pas dans une optique de résultats.» Etape par étape L activité de l entre-temps s inscrit dans un protocole de travail et d adhésion, validé par l ensemble des acteurs clés concernés par la prise en charge. «Un protocole, ça lie les personnes à une action et cela confirme leur adhésion», souligne d emblée Marie-Rose Kadjo. La première phase de travail, dite exploratoire, correspond au temps de la rencontre avec le jeune et les personnes concernées. «On demande systématiquement au jeune comment il peut comprendre son parcours et sa situation actuelle de blocage». Vient ensuite la phase protocolaire : identification des difficultés, des besoins et des ressources disponibles, Celle-ci permet de définir des pistes de travail globales qui seront ensuite mises en pratique par l équipe pluridisciplinaire (psychologues, assistantes sociales, éducateur). On négocie un dispositif de prise en charge qui agrée tout le monde. Dans sa phase active, le protocole propose un espace de parole et de rencontre avec le jeune, la famille et l école. En principe, le processus mène à la phase de stabilisation à évaluer, avec redéfinition d un protocole si nécessaire. Faciliter l accès à la santé mentale 6 Malgré leurs souffrances, malgré les recommandations exprimées par les professionnels d une prise en charge, le suivi ambulatoire de certains adolescents en structures classiques de santé mentale n aboutit pas. Ces jeunes ne s inscrivent 88 8

9 pas dans une démarche volontaire de soins. Leur «pathologie du lien» place la rencontre et le cadre relationnel au cœur même de l enjeu thérapeutique avec ses va-et-vient, ses crises, ses passages à l acte et ses ruptures. Face à ce constat, l entre-temps adopte une logique de prise en charge plus souple dans l accueil (lieu d intervention, horaires 7 ), globale (dans sa dimension personnelle, familiale, sociale). La flexibilité du cadre d intervention rend la rencontre avec le «psy» plus accessible et plus acceptable pour les adolescents à l identité fragile. L entre-temps est aussi attentif à ce que la relation thérapeutique tienne compte des spécificités culturelles des familles (rapport au temps, rythme de vie, rôles familiaux, ) et du contexte de vie du patient (valeurs, langage, situations socio-économiques). C est à travers l action sociale que l accompagnement proposé prend sens et rend significative la relation avec l intervenant psychosocial. Cette écoute bienveillante, ces échanges informels ouvrent progressivement à la réflexion et à l élaboration d une prise en charge. De la prise en charge à l autonomie: quelques chiffres En tout, 36 situations ont fait l objet d une prise en charge entre les mois de janvier et de juin des 23 adolescents wallons (60%) pris en charge par le service sont issus d institutions spécialisées 8. Tous ont en commun un lourd parcours de placements. Au 30 juin, 9 d entre eux ont réintégré le milieu familial avec le soutien d un réseau coordonné de ressources personnelles et professionnelles élaboré en fonction des besoins du jeune et de sa situation. 4 ont fait le choix d une expérience en autonomie avec l appui d un service ambulatoire qui s inscrit, là encore, dans l action d un réseau coordonné d intervention éducative et psycho-sociale personnalisé. L école comme point d appui Parmi les adolescents accueillis, 5 étaient déscolarisés à leur arrivée à l entre-temps, tous écartés d établissements de l enseignement spécial de type 3 adapté aux troubles caractériels. 3 d entre eux ont repris une scolarité dans un autre établissement de même type, l un a fait le choix de l enseignement en alternance, le dernier reste en incapacité de scolarité. En cas d exclusion d un établissement d enseignement spécialisé, le jeune est également privé des services de soins dont il bénéficierait dans ce cadre, ce qui accentue l isolement et la rupture d un projet global de soins. Certains sont orientés vers des structures pour enfants non scolarisés dans lesquels ils ne se reconnaissent pas et qui ne leur laissent aucune perspective de réintégration socioprofessionnelle. L entre-temps souhaite, par son action d appui en réseau scolaire, freiner certains automatismes de réorientation. L équipe propose un accompagnement scolaire sous différentes formes et en partenariat avec la famille et différentes personnes ressources telles que les titulaires de classe, les PMS 9, les SAS (service d accrochage scolaire), les AMO et les écoles de devoirs. «Il y a stabilisation quand la personne se sent investie.» Il faut parfois attendre plusieurs mois voire plusieurs années car le schéma panne-appui-veilleuse-suivi peut se répéter. Les situations à rebondissement amènent à la réalisation d un nouveau protocole dont le but est de redéfinir les meilleures ressources et l appui le plus adéquat. La stabilisation passe par le milieu de vie et la scolarisation. L entre-temps se retire quand le dispositif (social et psychologique si nécessaire) est en place. Perspectives Si aujourd hui l entre-temps est un service ambulatoire, il envisage également d ouvrir un centre de jour en santé mentale mais aussi en psychiatrie précoce, ainsi qu un centre d accueil résidentiel 10. «Mais, lance la fondatrice, le jour où on n aura plus besoin de nous, ce sera l idéal. En attendant, nous sommes là en tant que service d aide pour surmonter les obstacles, rouvrir le jeu. Nous en sommes un maillon, et ceux qui perçoivent cela, en tirent beaucoup de profits.» Asbl l entre-temps Avenue Ducpétiaux, Bruxelles 02/ Place de la Gare, Braine L Alleud 02/ Service de Santé Mentale. 2 Service d Aide en Milieu Ouvert. 3 Centre d Orientation Educative. 4 Service d Aide à la Jeunesse. 5 Service de protection judiciaire. 6 L analyse se base sur le rapport d activité 2006 de l entre-temps. 7 Les interventions sont menées en semaine de 9h à 20h et le week-end si la situation l exige.une permanence téléphonique est assurée jusqu à 22h pour les jeunes pris en charge par l entretemps. 8 6 en SRJ, 6 en AAJ, 2 en soins psychiatriques. 9 Centre Psycho-Médico-Social. 10 Pour 4, 5 jeunes, une semaine maximum. Atelier Image/Yves Carpentier. 9

10 Le groupe thérapeutique à média pour enfants en âge de latence A côté des propositions de thérapies habituelles, le Centre de guidance de Charleroi a mis en place un groupe thérapeutique à média destiné aux enfants en âge de latence 1. Une expérience qui se poursuit depuis 1999, au sein d une équipe pour enfants avec laquelle s élabore le processus. Un travail qui se construit en articulation avec d autres services de santé mentale (SSM) qui développent de telles initiatives, pour des enfants ou pour des adultes, réunis autour d une mission spécifique, baptisée GTR (Groupes Thérapeutiques en Réseau 2 ). Dominique HUON Thérapeute du développement, Jean-Marie WARICHET Psychologue Centre de guidance de Charleroi Cette prise en charge groupale était une première au sein de notre service. Elle a ouvert pour l équipe un nouvel et vaste espace de réflexion qui s élabore au quotidien. Depuis, un dispositif de groupe pour adolescents utilisant le psychodrame psychanalytique fait aussi partie de notre arsenal thérapeutique. L expérience nous a montré la nécessité de partager avec l équipe globale du SSM la discussion sur les indications cliniques, le recrutement 3 et les articulations avec les interventions des autres collègues. Les questions sur les indications spécifiques au travail groupal versus travail individuel sont régulièrement ré-abordées, avec en corollaire la question de l adéquation d une approche verbale interprétative. En effet, une particularité de nos choix méthodologiques consiste également à mettre à l arrière plan l intervention de type interprétation des contenus inconscients individuels. Nous faisons le pari que la mise en mots interprétative n est pas un passage obligé pour le changement. La pratique de groupe orientée vers les enfants en âge de latence amène également à interroger le concept de latence. L élaboration et la recherche d ajustements sont donc permanentes. Qu est-ce qu un groupe thérapeutique à média? Il s agit d un petit groupe de 5 à 6 enfants composé de manière équilibrée tant en fonction du sexe, que de l âge ou de la problématique rencontrée. De septembre à mai, il se réunit une fois par semaine autour de deux animateurs psychothérapeutes. Le travail s initie au départ d un inducteur (par exemple, un conte, une consigne) ou de médias (modelage, collage, peinture, photo, jeu de mise en scène ). Ces supports aideront la mise en forme des contenus psychiques produits au contact de l inducteur, de l expérience du groupe et des problématiques personnelles. Il permet une autre dimension d approche qui n a pas directement de visée interprétative mais favorise l expression, la création et l aménagement d une place pour chacun au sein du groupe. A qui s adresse ce type de prise en charge, quelles indications cliniques? Le dispositif est pensé pour des enfants en âge de latence qui semblent expérimenter la rencontre individuelle avec l adulte comme étant soit trop excitante soit trop inhibante. Le groupe permet d avancer sur une voie détournée face à l interaction duelle. Le travail en petit groupe encadré peut également s avérer un levier thérapeutique pour des enfants éprouvant le groupe comme source de souffrances ou de difficultés plus aiguës (telles que: inhibition, agressivité, problème de distance, omnipotence ). Enfin, l usage des média peut se présenter comme un outil adapté aux enfants pour qui le langage n est pas le meilleur support utilisable pour la représentation de leur monde interne (troubles de la symbolisation). Le protocole d entrée dans le groupe L indication s articule avec le travail habituel de notre équipe de centre de santé mentale. Nous essayons idéalement d établir une collaboration avec l envoyeur pour l accompagnement des parents et l éventuel accompagnement individuel de l enfant, par exemple, sous forme d un follow-up 4. Mais, quel que soit le mode d entrée, après le travail de la demande et la pose d indication, nous revoyons l enfant et ses parents dans un entretien conjoint où nous re-clarifions la demande et explicitons notre proposition de groupe thérapeutique (cadre général du groupe, objectifs et règles de travail, engagement, confidentité ). Ensuite, dans un deuxième temps, les animateurs rencontrent l enfant seul. C est un moment où s engage une discussion avec l enfant sur base de deux dessins (dessin, collage ) que l enfant aura réalisé au préalable : un dessin-collage d une situation de groupe où l on se sent bien et un dessin-collage d une situation de groupe où l on ne se sent pas bien. Cela peut être une situation inventée, imaginaire ou réelle, qui met en scène des personnes, des animaux, des objets Nous investiguons alors avec l enfant seul ces pré-représentations du groupe et ses capacités à scénariser la rencontre en lui demandant par exemple : «pour le dessin du groupe positif, que pourrais-tu imaginer, changer, ajouter, enlever pour que cela se transforme dans ton dessin en une situation où l on ne se sent pas bien» Nous veillons à essayer de comprendre aussi comment l enfant se représente la présence et l activité des adultes (des animateurs) dans ce scénario : «s il y avait des grandes personnes dans ton dessin, où les mettrais-tu, et qu est-ce qui se passerait avec elles». Nous travaillons le dessin «négatif» de la même manière. 10

11 Points particuliers sur le dispositif Chaque séance est filmée par une caméra fixe. Les images sont destinées à notre usage unique et ne seront montrées ni aux enfants ni aux parents, mais seront visionnées durant les temps d inter-séances prévus chaque semaine. Ceux-ci permettent d élaborer des hypothèses de travail ajustées à chaque enfant afin d accorder en séance nos interventions. Ces hypothèses sont malléables et remodelées en fonction des processus groupaux et individuels qui se déploient. L enregistrement vidéo, comme ce temps d élaboration entre les séances et l intervision ponctuelle avec certains collègues font partie des supports pour notre élaboration de la dynamique transféro-contretransférentielle. Nous veillons aussi à ne pas singulariser, aux yeux du groupe, le fonctionnement spécifique d un enfant particulier en le mettant en rapport avec une modalité relationnelle habituellement établie (par exemple, en famille, à l école ) même si les hypothèses de travail tranférentielles sont présentes dans notre psychisme d animateurs. Nous essayons d intervenir davantage à travers le média pour proposer une expérience potentiellement remobilisante, qui essaie d ouvrir à d autres modalités relationnelles. L usage des différents médiateurs d expression, le choix d une consigne individuelle ou collective, d un registre d expression offrent beaucoup de souplesse et d inventivité dans la recherche d un ajustement, d une mise en tension des problématiques vers un gain dans les capacités représentatives de nos patients. Nous avons également décidé de nous abstenir de produire des réalisations car dans nos expériences précédentes, elles polarisaient beaucoup trop l attention du groupe et induisaient beaucoup de réactions. Nous étions également moins présents psychiquement. Enfin, nous essayons de rester souples dans le dispositif et sommes très soucieux de créer l effet contenant à travers le média. Face à des moments de débordement groupal où les passages à l acte deviennent la règle, nous sommes en recherche constante de contenants (rituels, consignes, médiatisations...) qui permettent au groupe de reprendre le travail de mise en représentation. Ainsi, l entrée et la sortie du groupe sont régulièrement des moments d excitation Par exemple, lors d une session, nous avons progressivement structuré un «sas» de sortie dans le dernier quart d heure de la séance : un pictodrame individuel (ombre chinoise de la silhouette personnelle sur toile blanche) qui se construit progressivement à chaque séance, qui favorise un retour sur soi et un apaisement. Les règles de fonctionnement se formulent au fur et à mesure que les questions se posent et sont consignées dans un cahier qui est le carnet du groupe (qui contient également les commentaires de chacun sur chaque séance) : On ne se fait pas mal, ni avec des gestes, ni avec des mots les réalisations personnelles restent dans le groupe le temps de la session. Les enfants peuvent les reprendre à la dernière séance de la session. Regard sur une année de pratique Pour l année scolaire , nous avons travaillé d octobre à mai, avec un groupe de sept enfants, à raison d une séance par semaine, hors congés scolaires. Les évaluations avec les parents et les envoyeurs ont lieu en juin : En terme de processus, en raison du nombre de participants et des problématiques spécifiques de certains d entre eux, nous avons dû repenser constamment le cadre, les manières de contenir l excitation et l explosivité pulsionnelle. Différents supports de représentations ont été expérimentés pour permettre au groupe de se contenir, d exprimer les vécus respectifs et de les transformer dans des registres plus métaphorisés que l externalisation dans le comportemental. Enfin, globalement, les parents nous formulent des effets positifs sur le fonctionnement psychique et relationnel de leur enfant pour trois des participants, un statu quo (quant aux plaintes symptomatiques qui avaient motivé la demande) pour trois autres. Mais pour ces derniers, notre vécu d un an de processus de groupe nous permet : d affiner notre compréhension de la situation clinique ; de faire d autres propositions d intervention, articulées avec les collègues. Pas tout seul L équipe, par sa bienveillante préoccupation, les espaces de discussion cliniques organisés, l envoi interne de participants, est une ressource indispensable pour consolider les capacités contenantes des animateurs du groupe et les soutenir dans leur recherche anxieuse du meilleur cadre mobilisateur. Cette aventure, même si elle a pu voir le jour en dehors du Groupe Thérapeutique en Réseau (GTR) notamment grâce à l engagement authentique et profond de notre SSM, a été grandement enrichie grâce à l appui du GTR qui permet aux praticiens du groupe de confronter leurs pratiques, d affiner leurs modèles internes d intervention par l échange sur leurs options de travail conscientes et préconscientes. Enfin, la supervision approfondit, dans un espace sécurisé, dans un moment de prise de distance, le questionnement sur : le cadre mis en place, les processus qui s y déploient ; l usage spécifique des médiateurs d expression; les écarts entre les effets pressentis et les effets observables ; la gestion de l excitation groupale ; les ressentis émotionnels des animateurs, les attitudes et contre attitudes, l accordage et les désaccordages dans l intervention surle terrain. La co-animation est une option méthodologique de base dans notre approche. Pour conclure, nous pourrions dire que chaque séance est une surprise, une acrobatie patiente et complexe entre expulsions pulsionnelles, potentialités représentatrices et rencontres en devenir. 1 Correspondant grosso modo à la scolarité primaire. 2 Le GTR est coordonné par le SSM de Huy. Il prépare une journée d études sur la pratique de groupes thérapeutiques en services de santé mentale, programmée à Namur le 14 mars Rens. : 085/ Processus de constitution du groupe en fonction de critères déterminés par l équipe. 4 Suivi plus ou moins intense ou structuré en fonction de la situation. 11

12 Confessions de Baillon «Il faut en revenir à un théâtre de l essentiel». Ces mots sont ceux de Christian Leblicq, metteur en scène de «Délires», un récit autobiographique d André Baillon qui vient d être joué pour la 200 ème fois 1. Ce texte propose un témoignage poignant sur la folie. Fondateur de l asbl namuroise Hypothésarts, il met toute son énergie, depuis 1980, dans un théâtre militant et citoyen, à contre-courant du divertissement 2, qui met l homme de la rue au centre de ses préoccupations. Durant 1h30, le comédien Fabrice Rodriguez nous entraîne dans une plongée en apnée au cœur du monde de Baillon avec ses désordres et ses doutes les plus intimes. Sur un damier noir et blanc : une chaise, une table, un aquarium avec un poisson rouge, une horloge restée bloquée sur 9h. Un homme seul vêtu de noir tourne en rond dans sa cuisine. Il scande de façon répétitive : «il ne faut pas jeter le marc dans l évier» ou «donne-t-on à manger à une montre?» L agencement de phrases courtes, obsessionnelles, traduit l angoisse qui s empare petit à petit de lui. Sur le damier, l homme se livre à un véritable combat avec les mots, «ces insectes» qui grimpent le long de son porteplume, qu il essaye d écraser, mais qui se mettent à lui ronger le cerveau. Hélène CARPIAUX IWSM Crédit photo : hypothésarts Un écrivain écorché André Baillon est né à Anvers en Son enfance a été marquée par le sceau de la mort : son père décède un mois après sa naissance, puis sa mère alors qu il n a que 6 ans. Son frère et lui sont recueillis par une vieille tante bigote. Psychiquement vulnérable, il sortira brimé d une éducation et d une scolarité rigides. En 1894, il entama sans conviction des études d ingénieur à Louvain en attendant de pouvoir disposer de son héritage qu il dilapidera en trois ans. En 1902, il épouse une ancienne prostituée flamande et devient secrétaire de rédaction à La Dernière Heure. Mais, au fond, il veut être écrivain. Grâce à sa rencontre avec une pianiste en 1912, il y parvint. Son instabilité mentale le conduit à faire un séjour en psychiatrie à La Sapêtrière à Paris. Quelques années passent. Ecrire ne l a pas sauvé : en 1932, il meurt d une overdose de somnifères. Une place à l altérité Dans l idée de «Théâtre Agora», il arrive qu un débat suive la représentation. A Namur, ce 9 octobre, Pascale Champagne, psychanalyste 3, a réagi aux questions des spectateurs : «Le théâtre est-il un moyen important pour traiter de la folie?» «Le théâtre ne fait pas autre chose que de parler de la folie, selon Pascale Champagne. Il suffit de lire les grands auteurs comme Shakespeare pour s en rendre compte. Les tragédies grecques en sont l origine, que ce soit Antigone de Sophocle ou Médée d Euripide qui tue ses propres enfants, La littérature théâtrale ne fait que dire ce qui habite l humain: le désir, le meurtre, l inceste, la jalousie ou l amour. On est tous un peu fou, (névrosés ou psychotiques) mais à des degrés divers.» «Le texte de Baillon est-il un bon moyen pour aborder la folie?» «L auteur décrit bien dans quels délires il est pris. Il fait preuve d une extrême lucidité sur tous les démons qui l habitent. Il dit toutes les nuances de la souffrance. Cet homme nous parle de cette autre scène qu est l inconscient» Dans la salle, les questions fusent, toujours très concrètes. Celle d un jeune étudiant infirmier va droit au but : «Où se situe la frontière entre la folie et la normalité?» «Un des signes comme on l a vu dans la pièce est cette impression que le monde est contre soi», réagit une thérapeute. «Quels peuvent être les déclencheurs?» «Qu est-ce que la marge? Et inversement, qu est-ce que la normalité?» Ou, «quelle place est accordée à l altérité de nos jours?» «La folie est aussi une notion culturelle, soulignet-on par ailleurs. Dans une société quelqu un considéré comme fou ne l est pas forcément dans une autre.» Un professionnel de la santé souligne l importance d être vigilant «au danger que la folie peut représenter pour soi et pour autrui.» Le mot de la fin revient à un autre étudiant infirmier: «Comment accepter sans comprendre?» Et d inviter à la «tolérance» pour comprendre au moins la difficulté de l autre. 1 A Namur, du 4 au 13 octobre dernier, au Théâtre «Jardin-Passion». 2 Les thématiques abordées sont souvent liées aux souffrances humaines : la folie, la guerre, 3 Elle met aussi en scène, au théâtre, des adolescents et des adultes qui sont passés par la psychiatrie. 12

13 L autisme s expose sur grand écran L autisme était au coeur de deux films projetés dans le cadre du FIFF (Festival International du Film Francophone de Belgique). Nic Balthazar, dans «BenX», un film sur l autisme asperger 1, recourt à la fiction pour rendre compte de la maladie où le jeune se réfugie dans un monde imaginaire pour fuir la réalité vécue comme hostile. Tandis que Sandrine Bonnaire opte pour le documentaire dans «Elle s appelle Sabine», pour témoigner de la dégradation de la maladie de sa sœur autiste, suite à son passage dans un hôpital psychiatrique. Deux approches complémentaires sur la maladie. Hélène CARPIAUX IWSM Chevalier face à l autisme Ben est n 1, invincible dans un jeu on line de chevaliers. Dans la réalité, Ben souffre du syndrome d autisme asperger, il ne parle pas et vit replié sur lui car la réalité lui semble hostile. Perte de confiance en soi, non communication, mutilation par période de grande souffrance, regard fuyant voire pas de regard du tout Malgré cela, il parvient à vivre une vie «normale», est scolarisé avec de bonnes notes, Jusqu au jour où l école lui est insupportable quand deux caïds intolérants et violents le harcèlent gratuitement, notamment par happy slaping 2. Cette violence se retourne alors contre lui par l automutilation, voire le suicide. Un plan que son amie de jeu vidéo Scarlite va éviter en faisant irruption dans sa vie. A coup de grands effets spéciaux, le réalisateur parvient à rendre magnifiquement le ressenti de ce jeune où tout paraît amplifié. On perçoit ce qu il peut éprouver entre doute, angoisse, frustration, sentiment d impuissance et douleur. «BenX» rend compte de l extrême détresse et tristesse des parents pour qui la maladie semble être un labyrinthe sans issue. Et leur culpabilité de ne pas savoir s y prendre. Certains pourront y voir aussi un film sur l adolescence, une ode à l altérité. A l issue de la projection 3, les messages des spectateurs, pour la plupart des parents de jeunes ou d adultes autistes, se voulaient rassurants envers les autres parents face à la culpabilité de ne pas réagir comme il faut, de faire pire, de ne pas «être au top.» «On fait ce qu on peut.» Le débat tournait aussi autour de «l extrême violence» et le harcèlement moral que peuvent subir ceux qui souffrent d autisme «Toute cette détresse, on peut l éviter.» La ministre de l Enseignement Marie Arena a réalisé un dossier pédagogique à destination des enseignants pour préparer les classes à voir le film. Il y a déjà inscriptions. A sa soeur Sabine Sandrine Bonnaire passe de l autre côté de la caméra, livrant un portrait intime et émouvant de sa sœur Sabine. A travers des archives personnelles recueillies pendant 25 ans et le témoignage de sa vie actuelle dans un établissement spécialisé, le documentaire évoque la personnalité attachante de Sabine ainsi que les difficultés qu elle a rencontrées, comme ce séjour de 5 ans dans un hôpital psychiatrique. On parlait alors très peu d autisme et encore moins de diagnostic. Comme beaucoup de familles, ses parents n ont pas su évaluer son état. Ses comportements singuliers ne l empêchent pas de jouer aux jeux de la fratrie de 11 enfants. A l école, où elle restera deux ans, sa différence est mal perçue et elle se fait très vite surnommer «Sabine la folle» par les élèves. Ce qui la rend violente à l égard d elle-même. Suite au choc émotionnel provoqué notamment par le décès de son frère, elle devient davantage violente et détruit tout ce qui lui tient à cœur. Elle ira en hôpital psychiatrique où ses angoisses s exacerbent. On la maintient sous camisole et on lui administre des neuroleptiques à haute dose. Prostrée, incontinente, avec 30 kilos de plus, elle tremble et bave, n a presque plus de mémoire. Sandrine a connu sa sœur joyeuse, rieuse et pleine de vitalité. A l époque, sa créativité la pousse à tricoter, jouer du piano et lire des livres de langues ou de géographie. Elle fait preuve aussi d une relative indépendance, se déplaçant seule, en mobylette ou en train. Ces images contrastent violemment avec celles d aujourd hui. Elle a retrouvé le goût de vivre mais ses facultés restent altérées. Le documentaire évoque une personnalité attachante, dont le développement et les dons multiples ont été broyés par un système de prise en charge défaillant. Démonstration par l exemple de la pénurie de centres spécialisés et ses conséquences dramatiques. 1 «L absence de retard dans le langage est un préalable au syndrome d Asperger, alors que les déficiences du langage constituent une caractéristique essentielle dans l autisme» (Dr Manaan Kar Ray, Asperger s Syndrome, AZ Psychiatry). 2 Phénomène de harcèlement filmé et mis sur Internet. 3 L asbl APEPA, Association de parents pour l épanouissement des personnes autistes, qui encadre le débat, entend soutenir les familles d autiste et informer le public par ce genre de films. 13

14 La santé mentale : des chiffres et des genres De nombreuses études ont attiré l attention sur les inégalités des européens 1 et singulièrement des belges par rapport à la santé. Les chiffres de santé publique et d épidémiologie montrent que si le facteur «classe sociale» est le facteur le plus prégnant en matière de santé «physique» ; en santé mentale par contre, c est le facteur genre 2 qui marque les inégalités. Liliane LEROY Psychologue au service d études des FPS 3 Administratrice IWSM Quelques chiffres Lenquête de santé par interview4, publiée en 2004 par l Institut Scientifique de Santé publique, montre que 24% de la population belge déclarent des difficultés psychologiques «confirmées», (28% chez les femmes, 21% chez les hommes). 7% de femmes et 5% d hommes ont déclaré avoir vécu une dépression dans les douze mois qui ont précédé cette enquête. 1,6% d hommes ont déclaré avoir réduit leurs activités pour des raisons d ordre psychologique contre 2,4% de femmes. Toujours selon cette enquête, les femmes consomment plus de psychotropes (19% contre 11% pour les hommes). Une étude des mutualités socialistes 5 va dans le même sens. Elle compte 18,5% des femmes sous antidépresseurs contre 9,1% d hommes parmi ses affiliés. Ce rapport de 1 à 2 subsiste à âge égal et après prise en compte du statut socioprofessionnel et du statut BIM 6. Quant au suicide, les femmes sont plus nombreuses à y avoir pensé (14% de femmes, 11% d hommes) et à l avoir tenté (4,6% et 2,7%). C est entre ans et ans que ces différences sont les plus marquantes. Par contre, en 1997, 2,78% des décès masculins et 1,07% des décès féminins ont eu pour cause un suicide. 7 Derrière les chiffres Ces chiffres recouvrent des réalités diverses. Les femmes reconnaissent sans doute plus facilement que les hommes qu elles sont déprimées, elles parlent et se confient peut-être plus facilement. Il a été montré aussi que les médecins ont une plus grande propension à poser un diagnostic de trouble mental lorsqu ils ont affaire à une femme. Les féministes ont souligné dès 1972, les biais sexistes qui déterminent l attribution des diagnostics psychiatriques. Elles ont souligné combien ceux-ci contribuent à cacher les réalités politiques et les enjeux sociaux contenus dans la souffrance qu elles expriment 8. Elles dénoncent aussi le modèle médical qui cherche les causes de la souffrance des femmes exclusivement dans leurs gènes, leurs hormones, leurs dysfonctionnements physiologiques, leurs cerveaux «défectueux», leur «vulnérabilité biologique.» La pauvreté, la double journée des femmes, le manque de pouvoir et d empowerment, les abus, les violences sont des facteurs qui pourraient rendre compte en grande partie de la plus grande souffrance mentale des femmes. Si l on admet Atelier du CRF du Club A. Baillon. que le manque de confiance en soi, d estime de soi, le manque d écoute de ses propres besoins, une image négative de son corps, le sentiment d impuissance pourraient être interprétés comme les signes d un état dépressif, est-ce un hasard, si cela correspond justement aux réalités sociales des femmes et aux injonctions qui sont faites aux filles dans les images que la société renvoie d elles? Les conséquences des rôles sociaux stéréotypés et des stratégies d homéostasie du système social, touchent également les hommes, mais les hommes en tant que groupe de genre ont peu été, jusqu à présent, l objet d études spécifiques. Une analyse sexospécifique telle celle qui est recommandée par l OMS ouvrirait des perspectives et encouragerait une meilleure adéquation des pratiques aux problèmes spécifiques des femmes et des hommes. Réaliser cette analyse demande un travail de changement de paradigme important. Il s agit d entamer une démarche épistémologique afin de quitter les représentations androcentriques. L idée n est pas facile à faire passer! Les analyses : Genre et santé : Vers une analyse sexospécifique de la santé La santé des femmes et des hommes : Des chiffres peuvent être consultés en ligne : 1 Closing the gap. 2 Bossuyt N, Gadeyne S, Deboosere P, Van Oyen H. Socio-economic inequalities in health expectancy in Belgium. Public Health 2004; 118: Femmes Prévoyantes Socialistes Données socio-économiques et étude longitudinale de la prescription des antidépresseurs. Michel Boutsen, Jean-Marc Laasman et Nadine Reginster. Mutualité Socialiste Direction Etudes, mai 2006, p Bénéficiaire d Indemnités Majorées (ex. vipo) 7 Chiffres clés, aperçu de la statistique en Belgique INS 2002, p Chesler, P., Women and Madness, New York, Doubleday

15 Le temps de l enfant dossier Dès les premiers jours, le temps de bébé est rythmé par des besoins : dormir, être nourri, être rassuré, aimé, touché Un nourrisson n attend pas, il vit dans l instant Et quand ses besoins de base ne sont pas entendus, il est dans la souffrance de celui qui ne sait pas - n a pas encore appris - à attendre Accompagner le petit enfant qui grandit en tenant compte de ses rythmes propres et de leur évolution semble aller de soi, la relation précoce pouvant être assimilée à une rencontre faite de découvertes mutuelles et d ajustements permanents. Trouver un subtil équilibre qui respecte au mieux le rythme de l enfant tout en lui offrant les bases rythmiques nécessaires à un épanouissement sécurisant et harmonieux : cela aussi paraît évident. Et pourtant Certains discours véhiculés aujourd hui sonnent comme de véritables sentences du «juste temps» : «Un bébé doit faire ses nuits à 3 mois» ; «Allaitez-le 15 minutes toutes les 4 heures» ; «Tu le prends trop souvent à bras, il va devenir difficile» ; «Maintenant que tu vas rentrer à l école, tu es un grand garçon qui ne fait plus pipi dans son slip!», etc. Le tic tac maléfique retentit en fond sonore de nos vies et entraîne avec lui, telle une spirale, même les plus vigilants d entre nous! Les africains ne disent-ils pas de nous: «Vous, vous avez les horloges et nous, nous avons le temps!» Comment en sommes-nous arrivés là? A bien des égards, nous sommes tentés de mettre en cause notre culture occidentale à la «Fast-food», avec sa course à la rationalisation et la rentabilité, et ses modèles familiaux où il n y a pas d heure pour manger, dormir, regarder la télé, Au delà de ce qui peut sembler des lieux communs, que faisons-nous à la maison ou dans notre travail, pour nous mettre au temps de nos enfants, sans vouloir les happer trop vite dans notre temps à nous? Ce dossier abordera les grands «passages» de la vie de l enfant, de sa conception à son entrée à l école en donnant la parole à de multiples intervenants qui se sont penchés sur cette «énigme du temps» et ses dérives Les articles interpellent et chamboulent parfois même nos manières de penser, de fonctionner. Tout simplement parce qu ils vont à contre-courant, à contre-temps En espérant que ces réflexions, ces expériences, fassent écho dans vos propres pratiques et, pourquoi pas, dans vos vies? Sylvie MADDISON IWSM 15 15

16 Le temps de la parentalité, un temps à contretemps Les couples vivent-ils la parentalité de la même façon que leurs parents ou grandsparents? Il semble bien que non, et ce changement s est produit en une génération. Mais qu estce qui est différent? Brigitte DOHMEN Psychologue spécialisée en périnatalité et en haptonomie périnatale 1 Nous sommes dans une société où tout va très vite, tout change rapidement : il y a cinquante ans, la télévision n existait pas ; il fallait au moins quinze jours pour qu une lettre traverse l océan. A l heure actuelle, nous pouvons vivre en direct des événements qui se passent à l autre bout du monde ou communiquer oralement ou par écrit sans délai d attente! Si un appareil photo, acheté il y a cinq ans, dysfonctionne, on vous déconseille de le réparer parce qu il est déjà dépassé. De plus, les pièces de rechange se font de plus en plus rares. C est la société du prêt à jeter. Il nous faut tout, tout de suite : si je commande une voiture, il est hors de question qu on me la livre dans six mois. Si tel devait être le cas, j annule ma commande et me tourne vers un autre fournisseur. C est la société du fast-food, lastminute, all in one, Tout s est universalisé, voire même uniformisé : mode unisexe, même pour la layette des bébés, meubles Ikéa partout dans le monde, coca-cola dans le fond de l Amazonie, «fast-food» identiques dans toutes les grandes villes du monde, C est la société de la mondialisation. Tout se vend et s achète : l eau, le terre, ce qu elle produit même le plus couramment. Ikéa vous propose de passer votre WE en amoureux ou en famille dans un de ses magasins : vous dormez dans le rayon literie, vous mangez dans une salle à manger Ikéa et vous vous baladez entre les rayons. C est la société de consommation poussée à sa caricature. Les leitmotivs idéologiques actuels sont : maîtrise, contrôle, performance, réussite Il faut savoir se vendre, éventuellement avec l aide d un chasseur de tête, être un «killer», rester au top, C est drôle cette utilisation d une autre langue (l anglais) pour exprimer cette instrumentalisation de l humain, peut-être pour en cacher pudiquement la déshumanisation? Un enfant quand je veux, comme je veux Dans ce contexte, quand une femme arrête sa contraception, il est évident que sa grossesse devrait survenir tout de suite. Si ce n est pas le cas, c est nécessairement que la mécanique de son corps ne fonctionne pas bien et qu il faut avoir recours à un spécialiste pour la réparer. Les médecins soignent dès lors des stérilités qui n en sont pas et utilisent les techniques de procréation médicalement assistée chez des couples impatients et sans pathologie. On ne prend plus le temps de l attente, délicieuse et /ou insupportable. «Un enfant quand je veux, comme je veux», scandaient les féministes des années 80. Le temps que cela prend de «tomber enceinte» est devenu une anomalie qui la fait se sentir différente des autres (donc anormale) et crée de l incompréhension et de la souffrance. Ce temps de latence est refusé. Sa mère a fait ses petits quand elle était jeune, elle s est mise entre parenthèses quelques années puis s est (re)lancée dans la vie professionnelle. Main- tenant le temps est inversé. La femme investit d abord sa carrière, puis, quand l horloge biologique se rappelle à elle, elle fait vite, sur le tard, un ou deux enfants. Et ce sans interrompre sa carrière parce qu elle n accepte plus de vivre cette parenthèse perçue comme dévalorisante. Parfois même, c est bien après que l horloge de la maternité se soit arrêtée qu elle décide d aller à contretemps et de procréer malgré tout, et surtout malgré la nature, dans un temps nié et suspendu pour devenir une sexagénaire enceinte. Le temps de la grossesse Une fois enceinte, le temps est modifié. L écrasante fatigue du début de grossesse est peut-être là pour souligner le travail considérable qui commence à s opérer dans le corps de la femme : deux cellules vont se nourrir d elle pour fabriquer une nouvelle vie. Cette «enceinte», à entendre à la fois comme enfermement et comme mur de protection, la happe dans un autre univers, dans un temps hors du temps, temps atemporel, celui où la création du monde se rejoue à l intérieur d elle. C est un temps de retrait, comme l hiver qui est porteur de la promesse du printemps, un temps d intériorité, de rêveries, un temps engourdi qui se conjugue sur un rythme plus lent. A l heure actuelle, la société et les impératifs de sa vie professionnelle ne l autorisent plus à se couler dans le temps de la grossesse. Elle doit continuer à fonctionner comme si elle n était pas enceinte, faire oublier qu elle l est, rester performante, être dans l agir plutôt que dans l être, dans le masculin plutôt que dans le féminin, malgré le fait qu elle soit submergée d hormones féminines et encombrée par des rondeurs de plus en plus accentuées. Cela génère un stress plus ou moins important et son corollaire : les somatisations. C est son corps qui, malgré elle ou envers et contre elle 16

17 quelquefois, la rappelle à l ordre et lui intime de le respecter. Sa mère ne contractait pas pendant sa grossesse, tout au plus avait-elle des nausées le premier trimestre pour exprimer à quel point cet ajustement à un nouveau rythme était difficile. Si, par malheur, elle avait des contractions, elle était aussitôt mise au repos par son médecin. La femme moderne contracte pendant plus d un tiers de sa grossesse, au point que c est devenu la norme. La médecine la médique alors pour qu elle puisse reprendre son travail. Parfois elle s enfonce dans des pathologies bien plus graves, telles la prééclampsie ou l éclampsie 2. 9 mois pour naître Neuf mois, c est à la fois court et très long. Mais dans une société où tout doit aller vite, quelle perte de temps! Certaines femmes l expriment d ailleurs et demandent qu on leur sorte le bébé du ventre une fois qu il est viable. Pourquoi ne continueraitil pas son développement en dehors? Il existe des médecins (rares) qui cautionnent cette attitude ; d autres (un peu plus nombreux) acceptent que le bébé puisse naître à 36 semaines, escamotant le dernier mois. Ou ils n acceptent plus qu il ne se décide pas à sortir à la date prévue 8 mois plus tôt. Alors, on déclenche l accouchement à une date convenue, on programme la césarienne souvent sans véritable raison médicale, ou pour des raisons qui n en étaient pas avant et qui le sont devenues dans la précipitation et la volonté de maîtrise de notre époque. Or la grossesse est une période de crise sur le plan psychique, une crise maturative qui a neuf mois pour se déployer. Neuf mois pour devenir parent, pour s assumer comme tel. Neuf mois pour repenser à son passé, pour se confronter à l image de sa propre mère en soi et avoir une idée de la mère qu on veut être. C est très peu! Daniel Stern décrit les processus fantasmatiques qui émergent chez la femme enceinte, se développent puis régressent avant la fin de la grossesse, peut-être pour permettre un peu de recul par rapport à l enfant idéalisé avant d accueillir l enfant réel. Que se passet-il quand la naissance survient avant? Puis vient le temps de l accouchement, point d exergue de tout ce qui a précédé. Sa mère le voyait arriver avec impatience et angoisse. Allait-elle être à la hauteur? Comment allait se dérouler cette rencontre avec elle-même et avec son bébé ensuite? Dans tous les cas, elle savait que ce serait un des moments les plus importants de sa vie. Elle y faisait à la fois l expérience de l illusion de sa toute-puissance et celle de sa toute-puissance en même temps. Elle traversait une tempête physique et psychique et se découvrait des capacités qu elle ignorait. Puis elle accueillait entre ses mains la vie qu elle avait créée. Partie de «Scubidul, sculpture collective réalisée par 140 jeunes pour les 30 ans des Goélands. Actuellement, l accouchement est devenu un acte médical, géré comme une pathologie qu il n est pas, contrôlé et orchestré en fonction des besoins de l équipe et des horaires du médecin. Il est la plupart du temps déclenché et rythmé artificiellement, anesthésié et contrôlé sans respect de la physiologie. L expulsion est accélérée et est ramenée à un «mobile fœtal qui passe à travers la filière pelvienne.» On va «l aider» au passage en le poussant à travers le ventre de la maman et éventuellement en tirant sur sa tête de l autre côté. Pour «agrandir» la sortie que la nature n aurait malencontreusement pas prévue assez large, on fait subir à la femme une mutilation sexuelle. On est dans un temps totalement artificiel qui ne respecte pas les besoins physiologiques et psychologiques de la maman ni du bébé. A contre courant Sa grand-mère restait 10 jours allongée en maternité, on lui bandait le ventre pour bien soutenir son bassin après cette grande ouverture de la naissance. Sa mère n avait plus droit qu à 7 jours de prise en charge. Elle-même rentre à la maison de 1 à 5 jours après son accouchement. Dans les cultures traditionnelles, les accouchées restaient couchées pendant 40 jours, cycle d un achèvement. 40 jours pendant lesquelles elles n avaient qu à allaiter leur bébé jour et nuit selon son rythme à lui. 40 jours pour laisser récupérer leur périnée avant de lui imposer de nouveaux stress (la station debout). 40 jours pour faire la connaissance de leur petit. La femme moderne se lève tout de suite, veut perdre son ventre sans délai et veut que son bébé passe ses nuits immédiatement. De nouveau le temps est écrasé au profit de l action. Pour qu il soit plus facile à gérer, elle va apprendre à son bébé un rythme de nourrissage qui ne correspond pas à sa physiologie : de longues tétées espacées dans le temps. La société lui impose aussi de reprendre le travail trop tôt, alors qu elle n a pas encore vraiment récupéré, qu elle est encore en pleine «préoccupation maternelle primaire» et que son bébé a encore totalement besoin d elle, favorisant par là-même DOSSIER 17

18 des dépressions post-natales à plus long terme. Naissance affective? Je pense que la maternité se vit à l heure actuelle à contretemps ; que, ce faisant, la femme n est pas respectée dans ses rythmes et ses besoins. Mais l idéologie qui la pousse dans ce sens, fait que la plupart du temps elle ne s en rend même pas compte. Je rencontre régulièrement des femmes dont le bébé est hospitalisé pour une prématurité plus ou moins grande et qui me disent qu elles n ont jamais réalisé que leur rythme de vie pouvait les conduire là, qu on attire tout le temps leur attention sur les risques de malformation ou de maladie chez le bébé, mais qu on ne leur dit pas que le danger le plus réel est là, dans ce non respect de ce que cela implique d être enceinte et ensuite d avoir un bébé. Je pense aussi que le bébé est déjà un être sensible et conscient dans le ventre de sa maman, et que lui fait-on vivre depuis le début? On l examine sous toutes les coutures à l affût de la moindre pathologie, freinant l investissement des parents pendant la première moitié de la grossesse (quand les résultats de l amniocentèse sont là, la moitié de la grossesse est déjà passée). Puis on va déclencher l accouchement sans attendre qu il soit prêt. On intensifie artificiellement le rythme des contractions au point que parfois il faut le sortir en urgence parce qu il n en peut plus. On refuse de le considérer comme une être à part entière tant qu il n a pas poussé son premier cri. Et celui-ci est loin d être un cri de joie! Puis on le pèse, le mesure, on l aspire, on le pique, bref un accueil individualisé et chaleureux! Bienvenue dans le monde. Monde à l envers qui accueille avec si peu d humanité celui qui sera notre futur. 1 Brigitte Dohmen s est spécialisée en périnatalité (consultations psychothérapeutiques dans une maternité et un service de réanimation du nouveau-né, consultations privées concernant tout problème psychologique autour de la parentalité, formation de professionnels de la santé autour de la naissance), en haptonomie périnatale (consultation avec des couples et des bébés pendant et après la grossesse) et en psychothérapie psychanalytique à médiations. 2 Crise convulsive, souvent suivie de coma, frappant les femmes enceintes. 3 Quatre formations sont proposées aux professionnels du secteur psycho-médico-social et de la petite enfance : la communication par le toucher, la préparation affective à la naissance, l accompagnement affectif du bébé après la naissance et la communication par le toucher avec les mourants. Renseignements sur 4 Réf. biblio. 22. Formation à contretemps Depuis une quinzaine d années, je donne des formations 3 au cours desquelles j essaie de transmettre mon expérience à la fois comme accompagnante de naissance formée au départ en haptonomie périnatale et comme psychothérapeute psychanalytique spécialisée en périnatalité. J y transmets aussi mes convictions et mon combat de près d un quart de siècle pour une naissance respectueuse et humaine, combat que je décris avec deux autres professionnelles dans le livre «Trois fées pour un plaidoyer ou l éloge d une naissance amoureuse et consciente» 4. Ces convictions m ont amenées à être traitée de «nostalgique du siècle passé» par certains médecins. Mais j assume! J ai conscience que ces formations sont à contretemps par rapport à notre époque et vont à contre courant. D abord c est une formation longue (3 modules de 2 ans chacun). Un non sens à notre époque! Au Québec où je donne aussi ces formations, ils n ont jamais vu ça! Ensuite, pendant les deux premières années, on ne fait «que» prendre conscience de soi d abord et de l autre ensuite, notamment à travers le toucher. Prendre le temps d être avec soi, avec l exigence d être soi plutôt que d imiter un modèle. Pas de recettes, juste des petites lampes qui s allument dans les consciences. Une formation où on apprend à fonctionner dans l être et plus dans le faire. Un comble pour les professions médicales! Une formation où on apprend à sentir et à ressentir plutôt que d être dans sa tête. Un comble pour les psy! Une formation bébés admis. Un comble pour les formateurs! Après, pendant deux années, on apprend à accompagner les couples pendant la grossesse et l accouchement de manière à faire passer le message que ces évènements leur appartiennent et qu ils ont en eux les compétences de les prendre en charge. Toute l idéologie médicale les convainc que la femme et le bébé sont cernés de toutes parts par des pathologies et qu ils doivent s en remettre aux spécialistes qui savent mieux qu eux ce qui se passe et ce qui est juste. Quand j entends un gynécologue dire à une femme qui n a pas suivi de préparation à l accouchement : «Mais Madame, comment allez-vous faire pour accoucher?» J aurais envie de répondre : «Mais Docteur, comme les femmes font depuis des millions d années!» Ou quand je les entends parler du bébé qu ils ont mis au monde, j ai envie de leur faire remarquer que ce n est pas eux qu ils l ont fait. J essaie de transmettre au couple son savoir puis de rester discrètement dans l ombre pour leur laisser la place qui leur revient. Enfin viennent deux années consacrées à guider le bébé vers son autonomie en toute sécurité, à travers une observation, une écoute, des moments relationnels, des petits jeux psychomoteurs pour l aider à se sentir compétent. Une formation où on prend le temps et du bon temps aussi en dehors du stress de la vie professionnelle et quotidienne. Brigitte Dohmen 18

19 Regards croisés sur la grossesse et la naissance. La pratique pluridisciplinaire au «Temps de Naître» La grossesse, l accouchement et les exigences du maternage d un tout petit sont des moments clefs dans la vie d une femme, accompagnés le plus souvent d un important remaniement psychologique, qui ne peut être ignoré sous peine d abîmer la relation entre la mère et le nouveau-né. Une sage-femme et une psychologue témoignent de leurs pratiques auprès de parents pour les soutenir dans cette aventure, avant tout humaine et affective. Thérèse RICHARD Sage-femme indépendante Isabelle TAPIE Psychologue et praticienne en préparation affective à la naissance Asbl Le Temps de naître à Beauraing L obstétrique traditionnelle consiste à surveiller un phénomène physiologique en se tenant prêt à intervenir à tous les instants. L obstétrique moderne consiste à perturber le dit phénomène de telle sorte que l intervention devienne indispensable à l heure exacte où le personnel est disponible. 1 Relativisons : l obstétrique, comme toute profession, compte de très bons praticiens mais l on peut s interroger, voire s inquiéter, d un courant de plus en plus prégnant qui tend à laisser croire que la grossesse est une maladie, que l accouchement est dangereux et que la médecine doit intervenir pour que cela se passe vite et bien. Il importe de libérer les femmes de cette emprise, de leur rendre leur corps et leurs émotions, de leur apprendre à se faire confiance, à faire confiance au bébé, à prendre le temps qu il faut et à mettre des mots sur leurs inquiétudes. Elles risquent sinon d accepter, voire de réclamer, des actes médicaux, des examens qui ne sont pas nécessaires ou même qui risquent de compliquer une grossesse et un accouchement qui s annoncent avec sérénité. Il faut accompagner les personnes dans leur globalité: leur histoire, leurs rêves, leurs peurs. Il faut les écouter au-delà des questions techniques, sur les plans émotionnel et relationnel. Un lieu pour accueillir les parents C est l objet même du Temps de naître à Beauraing: pouvoir accompagner, de manière globale et pluridisciplinaire, les couples qui veulent se préparer à la naissance et qui demandent un suivi après celle-ci 2. Mais le parcours s est révélé plus difficile que nous le pensions. N étant ni un service de santé mentale, ni un centre de planning familial, nous n entrons dans aucune catégorie subsidiable et sommes donc, pour combien de temps encore, partiellement bénévoles. Pourtant, notre pratique, ici comme ailleurs, nous montre à quel point les parents, et les mamans en particulier, ont besoin d être soutenus et accompagnés dans ce passage qui n est pas toujours aussi idyllique qu on veut bien le dire. Prévenir plutôt que guérir? Ma pratique de psychologue est plurielle. Je travaille dans un service de santé mentale en consultation générale et spécialisé dans le suivi sous contrainte d auteurs d agressions sexuelles. Cette pratique spécialisée m amène à rencontrer des personnes très abimées psychologiquement par des relations précoces avec une mère qui s est acharnée à empêcher l émergence de leur identité de sujet par toutes sortes de moyens, bien évidemment inconscients. On peut donc aisément faire des ponts entre ce travail psychothérapique et le travail d accompagnement de couples qui attendent un enfant. Dans ma pratique de psychothérapeute en consultation générale, lorsque j interroge les patientes sur leur grossesse et leur accouchement, voire sur ce qu elles savent de leur propre naissance, ce que je fais systématiquement, les récits montrent clairement à quel point le vécu est lourd et difficile quand la médicalisation excessive et la non prise en compte des affects en jeu dans le processus de grossesse et de la naissance ont nié ce temps indispensable non seulement pour établir un lien avec leur bébé mais avec cette nouvelle personne qu elles deviennent, pour naître à elles-mêmes en tant que mère. On connaît bien en santé mentale aujourd hui, la problématique de ces enfants sans limites, sans repères qui manquent de cette sécurité de base essentielle à leur développement. Ils sont hyperactifs, anxieux, incapables de se concentrer et, plus grands, ils font parfois peur à leur propres parents qui osent encore moins assumer leur rôle et l autorité qui l accompagne. Soutenir la parentalité Les enfants et les familles vont mal, tout le monde manque de repères. «Aller mal», ça commence de plus en plus tôt. Les gens sont très isolés socialement, ne savent pas à qui s adresser et les femmes peuvent avoir des difficultés à demander de l aide alors qu elles sont censées être heureuses avec leur bébé. Un accompagnement à domicile peut être nécessaire après la naissance. Ce qui frappe les sages-femmes lors des visites à domicile après la naissance, c est la grande solitude et le désarroi des mamans qui se retrouvent seules avec leur bébé et éventuellement avec d autres enfants plus grands et qui sont complètement débordées. Les professionnels de la santé mentale qui travaillent avec des enfants plus grands - mais encore petits et déjà très en détresse - parlent DOSSIER 19

20 volontiers maintenant d incompétence parentale On évalue la compétence parentale en observant les interactions des parents avec l enfant, etc. Mais avant, que s est-il passé? Comment a-t-on permis à la maman de construire une relation de qualité avec son bébé, si on la dépossède ainsi de son corps de femme et de mère, de ce qui fait son intimité, sans pouvoir ensuite la soutenir, lui offrir un contenant qui lui permettra de refermer la béance ouverte par cette grossesse et cet accouchement? On sait d ailleurs maintenant que les femmes qui souffrent de dépression du post-partum ont également un relâchement du périnée. Là aussi, le lien entre le corps et le psychisme est clair et la béance est réelle, somatique. Des femmes psychiquement fragilisées par une enfance difficile, une relation très conflictuelle avec une mère déjà inadéquate, parce que mobilisée par ses propres fragilités, ne passeront pas sans dommage par cette épreuve. Pour ces mères, c est le risque de voir leur identité ébranlée au point de régresser à des périodes de leur vie si anciennes qu elles n ont pas de mots ni d images pour se les représenter et que leur corps seul sert de théâtre à ces sensations brutes. Cette grande vulnérabilité psychique de cette période de la vie des mères que sont la grossesse, l accouchement et le post-partum, il ne faut pas la banaliser. Il faut pouvoir s y confronter pour pouvoir aller plus loin et pour qu elles puissent établir avec ce bébé qui est en elles un véritable lien d amour respectueux de son identité de bébé. C est une partie du travail psychologique autour de la grossesse et de la naissance : accompagner les mères et les pères dans ce chemin initiatique qu est la mise au monde d un bébé. Pour une prise en charge globale Il y a des pays industrialisés, pas si lointains (Pays nordiques, Pays-Bas ), où les grossesses et les accouchements normaux sont moins médicalisés. Ce sont les sages-femmes qui accompagnent les grossesses et pratiquent les accouchements, laissant aux gynécologues les situations à risques et les accouchements difficiles (maximum 15% des accouchements). Et les sages-femmes travaillent différemment. Elles prennent le temps avec les parturientes, elles ont moins recours à la technologie médicale, elles écoutent, elles accompagnent. C est une prise en charge globale qui prend en compte toute la personne, pas seulement son utérus et son bébé. En Belgique, on essaie tant bien que mal d instaurer une complémentarité entre les deux pratiques, celle du gynécologue, plus technique et celle de la sage-femme, plus globale. Car le recours à l intervention médicale, si elle est parfois indispensable, n est pas à recommander dans la majorité des cas. Elle est souvent l expression d une angoisse médicale qui se transmet à la parturiente (appelée patiente comme si elle était malade) et au couple: le bébé est trop gros, trop petit, il y a trop de liquide amniotique, ou pas assez, il faut déclencher (ce que l on fait d ailleurs dans la plupart des maternités lorsque le terme est dépassé d une semaine ou parfois moins). Laissez-moi, je n ai pas fini! J ai suivi un couple en préparation affective à la naissance (haptonomie) qui souhaitait une naissance la plus naturelle possible. Trois semaines après la naissance de leur fille, ils reviennent avec le bébé et nous faisons, comme à chaque fois, un «débriefing» de l accouchement et des premiers moments avec bébé. Madame me raconte qu après une semaine de dépassement du terme, le gynécologue décide de déclencher l accouchement. Mais ça ne donne rien, à part quelques contractions, le col reste à 3-4 cm d ouverture pendant plusieurs heures. Les contractions devenant douloureuses et très rapprochées, ce qui est le cas lorsqu un accouchement est induit, madame demande donc la péridurale. Le gynécologue appelé dit alors que si le bébé ne descend pas et que le col ne s ouvre pas, il faudra faire une césarienne. Madame s endort deux heures, spontanément, probablement à cause de la péridurale. A son réveil, surprise, son col est presque à dilatation complète. Pas de césarienne donc Elle me raconte ainsi que lorsque le bébé est sorti, elle n a pas voulu qu on le mette sur son ventre et elle raconte en riant qu elle ne comprend pas pourquoi elle n arrêtait pas de répéter à ce moment-là «laissez-moi, je n ai pas fini» Heureusement que le papa a été très présent et s est occupé les premiers jours de ce bébé que sa maman ne voulait pas regarder. Elle répète qu elle ne comprend pas pourquoi elle disait «je n ai pas fini», ça l intrigue. Je dis «mais non, vous n aviez pas fini votre grossesse!» Surprise, elle éclate en sanglots comme si cette interprétation avait brusquement percuté un vécu douloureux. «Oui, me dit-elle entre deux sanglots, c est comme si on m avait arraché mon bébé de mon ventre!» Voilà comment un acte médical banal et de plus en plus répandu, comme l induction d un accouchement, peut susciter chez une femme qui n est pas spécialement fragile psychologiquement un vécu douloureux et risquer d handicaper gravement les relations précoces avec un bébé qui n avait pas non plus demandé à venir au monde pour apaiser l angoisse du gynécologue. Pour une naissance plus humaine Nous avons trop souvent l impression que les accompagnants, qu ils soient psychologues ou sages-femmes, doivent réparer les dégâts psychologiques et même parfois physiques que certains gynécologues trop pressés et trop techniciens font subir aux femmes qu ils suivent et accouchent : consultations trop rapides, angoisse face à des examens complémentaires qu ils n expliquent pas, épisiotomies inutiles et mutilantes, forceps ou ventouses qu un peu de patience aurait pu éviter, césariennes programmées sans avoir laissé aucune chance à la voie basse, etc. Comment ensuite pouvoir aimer ce bébé qui a été l occasion de tant de souffrances? Pourquoi ne pas envisager cette période privilégiée sous un angle plus humain, plus naturel, en faisant appel à une sage-femme qui, par le temps d écoute qu elle accorde, sera en première ligne 20

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