Le Livre des règles de Tyconius

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1 Le Livre des règles de Tyconius Sa transmission du De doctrina christiana aux Sentences d Isidore de Séville L ouvrage de Tyconius le Livre des règles doit sa renommée principalement à la propagande que lui fit saint Augustin1. En effet celui-ci écrit dans son De doctrina christiana : «Un certain Tyconius qui a écrit de façon invincible contre les donatistes, bien qu il le fût lui-même, a fait un livre qu il a intitulé Des règles parce qu il y a exposé sept règles par lesquelles, comme par des clés, serait découvert ce qu il y avait de caché dans les divines Ecritures... Ces règles, quand on les considère comme il les a mises au jour, ne sont pas d un petit secours pour pénétrer ce qu il y a de caché dans les paroles divines. Pourtant, ce qui est écrit de façon difficilement compréhensible, ne peut pas être totalement découvert par ces règles...2» Vient alors un exposé des sept règles, qui suit Tyconius en le résumant, en le corrigeant parfois et en apportant quelques exemples nouveaux. A. la suite de saint Augustin E. C. B u r k it t, le dernier éditeur de Tyconius, cite une série de témoignages, attestant la continuité de l intérêt porté à ces sept règles3. Le premier cité est Cassien qui, dans son traité De incarnations Domini contra Nestorium, résume brièvement la règle V sans citer le nom de Tyconius lui-même4. On trouve une autre référence au Livre des règles 1. On trouve l ouvrage de Tyconius dans la Patrologie Latine de Migne, PL i8, col Une édition critique, avec une introduction a été réalisée par P. C. BUR- KITT, The rules of Tyconius, T exts and Studies, t. II I, Cambridge U niversity Press, Augustin, De doctrina christiana, III, xxx, 42 à xxxvrx, 56. N ous citons d après l'édition de J. Martin, dans le Cor-pus Christianorum, sériés latina, t, X X X II, Turnliolt, Le te x te cité se trouve en xxx, 42, p P. C. Burkitt, op. cit., pp. xvm -xxiv. 4. De incarnations Domini contra Nestorium, V I, 23. P.L. 50, col E h M. PetschEnig, C.S.E.L., t. X V II, Prague, Vienne, Leipzig, 1888, pp

2 242 PIERRE CA ZIER dans le Liber de promissionibus de Quodvultdeus5 6. Ce texte, lui, cite le nom de Tyconius et utilise un autre extrait de la même règle V, sans doute sans intermédiaire. C est probablement de façon directe, aussi, que l on retrouve Tyconius, à peine résumé, dans la compilation d un certain Jean, diacre de Rome pendant la seconde moitié du VIe siècle, appelée Expositum in Heptateuchum. Il s agit encore de la règle V, ici à propos du même texte que Cassien. Un peu plus tard, Cassiodore recommande en bonne place la lecture des règles à ceux qui étudient l Écriture Sainte ; toutefois, il ne les explique pas en détail7. Te témoin suivant de l influence des règles est Isidore de Séville dans les Sentences8. Il se contente de l insérende vague certains sages9, mais il donne ensuite un exposé complet des sept règles. Pour P. C. Burkitt, la description d Isidore est tirée de saint Augustin, mais l auteur doit avoir été familier avec le texte même de Tyconius10. Ensuite viennent des témoignages épars, chez Bède, Hincmar, Godescalc. On trouve enfin deux épitomés des règles, publiés par Dom J.-B. Pitra : le premier est très posté 5. Liber de-promissionibus, IV, 13, P.L. 51, col Éd. R. Braun, Qu o d v u pïd eü s, Livre des promesses et des prédictions de Diett, Sources Chrétiennes, n os , Paris, De texte cité se trouve dans le D im idium temporis, X III, 22, pp du tom e II. Cf. F. C. Burkitt, op. cit., p. xx. 6. Ce texte est édité partiellem ent, et en to u t cas le passage qui nous intéresse, p ar D om J.-B. Pitra, Spicilegium Solesrnense, t. I, Paris, D idot, 185a, pp Ce Jean le D iacre p eu t être identifié, selon lui, avec le pape Jean II I. Cf. à son sujet C. DamboT, Revue Bénédictine, 1937, p. 236, n. 4 : «Il est difficile de porter u n jugem e n t sur VExpositum in Heptateuchum... florilège patristique dû à un certain Jean, diacre rom ain de la seconde m oitié du VIe s.» F. C. BüRKITT, op. cit., p. xx, parle à to r t de com m entaire sur le Pentateuque. Pour l identification du personnage, voir aussi P. R iciié, Éducation et culture dans l'occident barbare, Paris, Seuil, 2 e éd., 1962, p. 125, n Institutiones, I, x, P.L. 70, col ; e t R. A. B. Mynors, Cassiodori senataris institutiones, Oxford, 1937, pp «Prim um est post huius operis institu ta ( = te x tes de l'é criture) u t ad introductores scripturae diuinae, quos postea repperim us, sollicita m ente, redeam us, id est Ticonium donatistam, sanctum Augustin u m De doctrina Christiana, A drianum, Buclierimn et Iunilium ; quos sedula curiositate collegi ; u t quibus erat similis intentio, in uno corpore adunati codices clauderentur..,» Cf. P. R ich é, op. cit., p. 208, qui om et Tyconius dans son énum é ratio n des introducteurs à la Bible. 8. Sententiae, I, x ix, P.L. 83, col De texte rem onte au dernier éditeur d Isidore de Séville, F. Arévalo, à la fin d u x v m e s. Son texte est aussi repris avec u n e trad u ctio n espagnole, et des notes qui identifient la p lupart des citations scripturaires, p ar Ism. R oca MEu a, L os très libvos de las «Sentencias», Santos Padres espanoles, to m e II, Madrid, Bibl. de Autores Crist., Je citerai les textes d après les m anuscrits que j ai collationnés pour l édition du livre I, en préparation. 9. Sent. I, x ix, 1, P.L. 83, col S ur l utilisation de l insérende par Isidore, voir J. F ontaine, Isidore de Séville et la culture classique dans l Espagne Wisigothique, Paris, É t. Aug., 1959, pp. 745, «S. Isidore s description is m ainly ta k en from De doct. christ. I l l, b u t h e m ust also have been fam iliar w ith the book of Rules itself» ; F. C. Btjriciit, op. cit., p. XXI.

3 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS >43 rieur sans doute du xive siècle et reprend le texte de saint Augustin11. Ee second est plus intéressant, et c est lui que nous appellerons simplement épitomé12. Pour F. C. Burkitt, celui-ci n est pas lié directement à Tyconius, puisqu il est fondé entièrement sur Augustin et Isidore, comme cela ressort de l examen des citations bibliques ; car Isidore utilise en général le texte de la Vulgate, mais Augustin suit, comme Tyconius, un texte proche du grec des EXX. L épitomé, lui, cite comme Augustin, sauf quand il reprend un texte qu Isidore a tiré de Tyconius directement, en le conformant à la Vulgate ; en ce cas l épitomé se conforme, lui aussi, à la Vulgate13. Burkitt nous donne un tableau des influences relatives entre les différents témoins, situant Isidore au confluent de Tyconius et d Augustin, et l épitomé au confluent de celui-ci et d Isidore14. C est ce tableau que je pense remettre en cause ici, en examinant la tradition manuscrite d Isidore, et en comparant celle-ci avec les différents témoins de l influence de Tyconius. Arévalo, le dernier éditeur des Sentences, à la fin du xvm e siècle, nous dit que <cdans la description de ces règles, il y a une grande divergence des exemplaires manuscrits15». En fait, le texte qu il nous propose est la juxtaposition de plusieur leçons, provenant de manuscrits de familles différentes. Ee texte de la première famille, que nous appellerons a, est le plus bref. Cette famille regroupe les manuscrits les plus anciens et les plus homogènes dans le reste du texte. On peut la diviser en deux sous-groupes P et X, qui ne se différencient, dans le chapitre xix du Livre I qui nous intéresse, que par l absence ou la présence d un seul passage16. Quant à la n. Cf. ibidem, p. x x n. Publié partiellem ent par B om J.-B. P itk a, Spicilegium Solesmense, t. III, Paris, Didot, 1855, pp. 445 sqq. 12. Ibidem, pp C est le texte que nous reproduisons en entier dans la suite de l exposé, en indiquant en tre parenthèses les variantes les plus intéressantes du ms. Ste-Geneviève 208 (anciennem ent CC 1. 2) fol. 19. Dom J.-B. P itra d it avoir collationné aussi Bruxelles 214 (anc ). P. C. B urkitt signale d autres mss. possibles, mais le Paris, N at. Bat q u il propose est un ex trait des Sentences, selon le texte de la fam ille X (cf. ci-dessous n. 17) ; il fau t lire Oxford, LaudianorumSS (et non can. pat. eccl.) fol. 154 ; voir aussi Munich 22239, fol Il ajoute : «The epitom e generally occupies the fly-leaf a t the beginning or th e end of a Biblical or quasi Biblical Ms.», op. cit., p. x x n. 13. «...where S. Isidore refers to a quotation of Tyconius n o t given by S. Augustine, the te x t of Epitom e agrees w ith S. Idisore, th a t is w ith the Vulgate», ibid. 14. Ibid., p. x x ill. 15. P.L. 83, col. 584, n. 14, in fine. 16. Voici les tém oins antérieurs au ix s. : pour le groupe p, nous avons M (Munich, CLM 14300) de la région de Salzburg ; D (Paris, N at. B at. 6413) du N ord-e st de la F rance; 13 (Milan, Ambr. C 77 sup.) de Bobbio, sans doute notre plus ancien tém oin ; F (Munich, CBM 6309) de la région de Freising. Pour le groupe y, nous avons X (Augsburg BOB 2) d Allemagne du Sud ou de l Ouest ; ou peut sans doute y joindre, malgré un accident m atériel qui nous prive du chap, x ix, V (Vérone BC BV 53), de Vérone e t probablem ent C (Mt-Cassin BA. 753), qui possède lui aussi une lacune.

4 244 PIERRE CA ZIER seconde famille, appelée X, elle nous offre un texte plus long. Bien que, dans ce texte, elle soit relativement plus homogène que dans le reste du traité, on peut signaler qu un de ses témoins le manuscrit E se signale par une série de leçons particulières, dont quelques-unes sont passées dans le texte d Arévalo. Il faut donc distinguer, dans l édition de celui-ci, les textes donnés par tous les manuscrits et qui sont donc sûrement authentiques, les textes propres à la famille a, qui ont de grandes chances, vu leur qualité, de l être eux aussi, les textes de la famille X qui sont moins sûrs17, et enfin ceux de E, trop isolés et trop tardifs pour avoir quelque chance d être acceptables. Ceci précisé, il est possible de passer à l analyse systématique de ces textes. Isidore commence par une introduction commune à toutes les familles : «Septem esse, inter ceteras, régulas locutionum sanctarum scripturarum quidam sapientes dixerunt18 19». Be inter ceteras pourrait faire allusion aux conseils complémentaires que donne Augustin dans son De doctrina christianaw. Be titre de l épitomé, tel qu il est donné par Dom J.-B. Pitra : «Tichonius Afer. Septem scripturae s. Regularum sive clavium epitome», rejoint, s il est exact, par le mot claues, le texte d Augustin20. RÈGLE I Cette règle, «du Seigneur et de son corps», est donnée de façon identique par tous les manuscrits d Isidore, on peut donc proposer la comparaison suivante : 17. L a famille X com porte des m anuscrits généralem ent plus récents. Sont du v m e s. : A (A utun BP 23) écrit en Bourgogne ; G (St. Gall BA 228) de l'abbaye même ; H (St.-Gall 229) de Suisse ; J (Munich CLM 14325) du Sud de la France. A tous ces m anuscrits étudiés p a r E. A. Lowe, Codices latini antiquiores, Oxford, 1934 etsqq., on p e u t ajouter E (Escorial T XI 25) notre plus ancien m anuscrit en écriture wisigothique, écrit au IXe s. dans la région de Tolède. Cf. à son sujet, M. C. Diaz y Diaz, Isidoro en la Edad M edia Hispana, dans Isidoriana, Estudios sobre San Isidoro de Sevilla en el X I V centenario de su nacimiento, Leôn, Centro de E studios «San Isidoro», 1961, pp. 367 et 371. Pour les autres m anuscrits cités, cf. ibid., B. Bischoef, Die europaeische Verbreilung der Werke Isidore, pp Cf. aussi M. C. Diaz y Diaz, Index scriptorum M edii A etii Hispariorum, pars prior, U niver. de Salam anque, 1958, p. 34' 18. Sent. I, xix, 1, P.L. 83, col D ans le De doctr. christ. I I et II I, A ugustin donne plusieurs conseils pour lire l écritu re, en particulier l utilisation des ressources de l éducation antique. Cf. H.-I. Marrou, Saint Atigustin et la fin de la culture antique, Paris, 1937, p. 444 et sq., en p art. n D e doctr. christ. III, xxx, 42, C.C., p. 102 : «Septem régulas exsecutus est, quibus quasi clauibus diuinarum scripturarum aperirentur occulta», faisant éclio à Tyconius lui-même : «ueluti claues e t lum inaria». P.L. 18, col. 15 B e t Burkitt, op. cit., p. i.

5 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 245 Augustin*1 Isidore* 51 É pitomé Prim a «de Domino et eius corpore» est, in qua scien- Prim a régula est de Domino et eius corpore. Quae de Prim a régula est de Domino et de corpore ejus ; id est tes aliquando capitis et uno a u t ad nimm loquitur, quod de uno ad unum corporis, id est Christi et atque in una persona, modo loquitur, atque in una ecclesiae, unam personam nobis intim ari... non haesicaput, modo corpus ostendit, sicut Esaias ait «induit persona m odo caput, modo corpus ostendit. Una enim temus, quando a capite me uestim ento salutari, loquitur, dicens «sicut sponso ad corpus, uel a corpore transitur ad caput et tarnen non receditur ab una eademque persona. Vna enim persona loquitur dicens «siquasi sponsuru decoratum corona, e t quasi sponsam oruatam monilibus suis 0. In una eniin persona duplici uocabulo nom inata, et caput, im posuit m ihi mitram, et sicut sponsam ornauit me ornamento 9. Prim o (ms. proiude) notandum est in Scripturis, quando specia cut sponso im posuit m ihi id est sponsum, et liter caput scribitur, quan mitram, et sicut sponsam ornauit me omamenton»; e t tarnen quid horum duorum capiti, quid corpori, id est quid Christo, quid ecclesiae conueniat, utique intellegendum est. ecclesiam, id est sponsam m anifestante Proinde notandurn in scripturis quando specialiter caput describitur quaudo et corpus et caput, au t quando ex utroque transeat ad utrum - do corpus e t caput, quando autem ex utroque transeat ad utrnm que, aut ab altero ad alterum ; sicque quid capiti, quid corpori contieniat, prudens lector agnoscat. que aut ab altero ad alteruni. Sicque quid capiti, quid corpori conueniat, prndens lector intellegat. On le voit, Isidore utilise le même exemple que les deux autres, mais son texte est sensiblement celui de la Vulgate, auquel il ajoute uu commentaire de son cru, peut-être inspiré du début du texte d Augustin, b épitomé, en revanche, cite textuellement le texte biblique inspiré du grec des lyxx, comme le De doctrina christiana, et résume à peine la phrase qui l introduit. RÈGbB II Cette règle est plus significative encore : De doctr. christ. II I, x x x i, 44, C.C., p Nous citons selon le texte d u Corpus Chrislianorum, en o m ettant les passages inutiles pour le parallèle e t en indiquant les citations bibliques p ar des guillemets, de préférence aux caractères italiques, utilisés pour les rencontres de m ots entre les textes. Pour le texte de Tyconius de la règle I, P.L. 18, col ; Bu r k itt, 0p. cil., pp Is. nxr, 10 cité selon les R X X. E n effet alors que la Vulgate (éd. R. W eb er, B iblia Sacra iuxta Vulgatam Versionem, W ürttem bergische B ibelanstalt, S tuttgart, 1962) écrit : «quasi sponsum decoratum coroua, e t quasi sponsam ornatam monilibus suis» le texte grec (éd. A. R ahefs, Septuaginta, W ürt. Bib. Aus., S tu ttg art, 7 e éd. 1962) donne : ôç vog(plcp TtepiéOqKév poi pirpav, Kal éç vûpcpqv KaTSKÔcrpquév ge KÔcrptp 23. Sent. I, xix, 2-3, P.L. 83, col. 581 A. 24. J.-B. P itra Spic. Sol. III, p

6 246 Augustin 5 I sidore ^PIIOMÄ3 PIERRE CA ZIER Secunda regula est «de D om ini corpore bipertito», quod quidem non ita debuit appellare... sed dicendum fu it <i de D om ini corpore uero et permixto», au t «uero atque sim ulato»... Quae regula intellectorem uigilantem requirit, quando scriptura cum ad alios iam loquatur, tam quam ad eos ipsos, ad quos loquebatur, u id etu r loqui... tam quam unum sit utrorum que corpus, propter temporariam commixtionem et communionem sacramentorum. A d hoc pertinet in Cantico canticorum «fusca sum et speciosa ut labernacula Cedar, ut pelles Salo- monis2*». N on enim ait «fusca fui u t tabern acu la Cedar e t speciosa sum u t pelles Salom onis» sed utrum que se esse dixit p ro p ter tem poralem unitatem intra una retia piscium bonorum et malorum... Sed quoniam nunc in uno sunt, ta m q u am de ipsis loquitur de quibus loquebatur : non tarnen semper in uno erunt. Ipse est quippe ille seruus commernoratus in euangelio, cuius dominus, cum uenerit, «diuidet eum et partem eius cum hypocritis ponet21». Secunda regula est de D om ini corpore uero et p e r m ix t 0 Sic enim ad omnes loquitu r scriptura u t et bo ni redarguantur cum malis et m ali laudentu r pro bonis, Sed quid ad quern pertineat, quiprudenter legerit discet. Secunda, de D om ini corpore vero et permixto. Sic enim ad omnes sub u n a persona loquitur Scriptura, u t boni redarguantur cum malis, e t m ali laudentur cum bonis. A d hoc pertinet in Canticis : «Fusca sum, sed formosa, ut tabernacula Cedar, ut pelles Salomonis28 1). E t hoc est propter communem sacramentorum et temporariam commixtionem, intra una retia piscium bonorum et malorum. N on tarnen semper in uno eru n t; ipse est quippe ille seruus commernoratus in Bvangelio, cupis Dominus, quum venerit, «dividet eum, et partem cum hypocritis ponit21». Isidore et l épitomé choisissent ici la première des formulations que saint Augustin propose pour cette règle, de préférence à celle de Tyconius : au lieu du «corps du Seigneur divisé en deux», ils préfèrent parler du «vrai corps et du corps mélangé», c est-à-dire où se mêlent bons et mauvais. Face à la brièveté d Isidore, l épitomé est presque totalement un résumé de saint Augustin, dont il cite l exemple d une façon légèrement plus proche du texte de la Vulgate que celui-ci. I/épitomé et Isidore donnent une explication de la règle qui n est pas chez Augustin, mais qui peut être inspirée de son image des filets contenant bons et mauvais poissons. 25. D e doctr. christ. III, xxxii, 45, C.C., p Pour Tyconius, P.L. 18, col ; Bu r k iït, op. cit., pp Cant, des Cant. 1, 5 dans la Vulgate on lit : «N igra sum sed formosa». 27. M atth. xxiv, Sent. I, x ix, 4a-5b, P.L., 83, col E a fam ille X insère : «N am uidentur quaedam unius conuenire personae, quod tam en non est unius, u t est illud ' puer meus es tu, Israhel, ecce deleui u t nubem iniquitates tuas, et sicut nebulam peccata tua, conuertere ad me et redim am te. Hoc ad unum non congruit. N am altera pars e st cui peccata deleuit, e t cui dicit ' Puer m eus es tu, et altera cui dicit *conuertere ad me, e t redim am te. Qui si conuertantur, peccata eorum delentur. P er banc enim regulam...» Sent. I, xix, 4b-5a, P.L. 83, col J.-B. P iïr a, Spic, Sol. III, p. 397.

7 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS Alors que la famille a ne donne pas d exemple, la famille X en insère un qui pourrait bien venir directement de Tyconius ; bien que sa citation ne soit pas identique à la sienne, elle repose comme elle sur un texte proche du grec des ÉXX, et ne peut venir de la Vulgate31. Règwî III Elle a pour intitulé, chez Isidore et dans l épitomé, celui qu Augustin préfère à celui de Tyconius : au lieu du titre «des promesses et de la loi», ils écrivent «de la lettre et de l esprit s32. Éeurs explications, différentes de celles d Augustin, sont pratiquement identiques entre elles et leurs différences semblent relever, le plus souvent, de la paléographie : ISIDOIUä T ertia regula est de littera e t spiritu, id est de lege et gratia, lege per quam praecepta facienda adm onem ur, gratia per quam u t operem ur iuuam ur. Vel quod lex non ta n tu m historice, sed etiam spiritollter sentienda sit. N am que et liistoriae oportet fidem tenere, et spiritaliter legem intellegere '1. fomtomls36 T ertia regula est de litte ra et spiritu, id est de lege e t g ra tia : lege, per quam ad facienda praecepta m o n e m u r; gratia, per quam u t operem ur, vivam us (ms. iuuamus). Vel quod lex non tantum liistorlce, sed et spirituallter intelligenda sit. N am que e t liistorice oportet fidem teuere, et spirituallter legem intelligere, u t lex fidei, fides ju ngatur legi. Au lieu de suivre Augustin, qui applique cette règle à sa lutte contre le pélagianisme, nos deux auteurs gauchissent légèrement la règle en y introduisant, dans la lignée de la nouvelle définition augustinienne, la notion classique des divers sens de l Écriture, ici réduits à deux : le sens littéral et le sens spirituel. Ée sens moral est omis, contrairement au texte 31. «Iterum : ' flnxi te puerum meum, meus es tu, Israel, noli obliuisci mei. Ecce deleui uelut nubem facinora tua, et sicut ninibum peccata tu a. Conuertere ad me et redim am te. N um quid cuius peccata deleuit, cui dicit ' m eus es tu et ne obliuiscatur sui, com m ém orât eidem, e t dicit ' conuertere ad m e aut alicuius antequam conuertatur, peccata delentur?» P.L. 18, col. 20 CD ; Bd r h t ï, op. clt., p. g. De texte de la Vulgate tra d u it par «seruus» ce que les D X X disent 7ldïç, d où le «puer» du texte de Tyconius que Ton retrouve dans la famille X, qui ne peut donc rem onter à la Vulgate. Pour le texte de la famille %, voir n De doctr. christ. III, x x x m, 46, C.C. p. 105 : <1T ertia regula est de ' promisses et lege, quae alio modo dici potest ' de spiritu et littera, sicut earn nos appellauimus, cum de hac re librum scribereinus. P otest etiam sic dici ' de gratia e t m andate 1». Pour Tyconius, P.L. 18, col Btjrkitï, op. cit., p Sent. I, x ix, 6, P.L. 83, col «liistoriae» est attesté par la m ajorité des m anuscrits. E et Arévalo donnent «historiée» comme l épitomé. 35. J.-B. Piïr à, Spic. Sol. III, p. 397.

8 2 4 8 PIERRE CAZIER très proche d Isidore au chapitre précédent Quant à l addition propre à l épitomé, elle n a aucun rapport avec le libellé de nos textes. RÈGLE IV - Avec cette règle intitulée «de l espèce et du genre», nous retrouvons toute une série de problèmes : celui du texte d Isidore, celui de ses rapports avec l épitomé, et celui de ses sources : Augustin I sidore"8 È pitomé'10 Q u arts Ticonii regula est «de specie et Q uarts regula est genere». Sic enim earn uocat uolens intellegi de specie et genere speciem partem, genus autem totum, cuius per quam pars pro ea pars est, quam, nunc up a t speciem, toto et totum pro sicut unaquaeque ciuitas pars est u tiq u e parte accipitur, ueuniuersitatis gentium, hanc ille u o cat lu ti si uni populo speciem, genus autem omnes gentes... uel ciuitati loqua- B adem ratio est, si non de unaquaque tu r Deus e t tam en civitate, sed de unaquaque prouincia uel in te lle g a tu r om - g e n te u e l regno tale aliquid in diuinis repe- n e m c o n t in g e r e ria tu r eloquiis. Non solum enim uerbi g ratia m undum ". Nam de H ierusalem, uel de aliqua gentium ciui- l i c e t a d u e r s u s ta te, slue T yro, siue Babylonia, siue alia u n am c iu ita tem qualibet dicitur aliquid in scripturis sanctis, B abyloniam p e r quod m odum eins excedat e t conueniat Bsaiam prophetam potius om nibus gentibus, uerum etiam de Dominus commi- Iudaea, de Aegypto, de Assyria et qua- netur, tam en dum cum que alia gente, in qua su n t plurim ae contra earn loquiciuitates, non tam en totus orbis sed pars tu r transit ad geeius est, dicitur quod transeat eius m odum nus de specie et e t congruat potius uniuerso, cuius haec pars c o n u e rtit c o n tra est, uel, sicut iste appellat, generi, cuius to t u m m u n d u rn baec species est... sermonem... Q uarta regula est de genere et specie, per quam pars pro toto, e t totum pro parte a c c ip itu r. Pars est aliquis populus vel civitas ; to tu m universus orbis. B t saepe transitus fit de genere ad speciem, de specie ad genus, q u e m a d m o d u m D ominus ad B a byloniam loquens, transit ad universalem m undtim.,. On voit que, pour l explication de la règle IV, même si les trois textes ne coïncident pas exactement, ils sont pourtant étroitement apparentés. 36. A u chapitre x v rn, 12 (P.L. 83, col. 579) on lit : «Bex diuina triplici sentienda est m odo : prim o u t historiée, secundo u t tropologice, tertio u t m ystice intellegatur. H istoriée nam que iuxta litteram, tropologice iu x ta m oralem scientiam, mystice iu x ta spiritalem intellegentiam. Brgo sic historiae oportet fidem teuere, u t eam e t m oraliter debeam us interpretare e t spiritualiter intellegere.» 37. D e doctr. christ. I I I, x x x iv, 47-49, C.C. pp Tyconius, P.L. 18, col ; Bu r k itt, op. cit., pp Sent. I, x ix, 7a, P.L. 83, col E insère ici un exem ple qui lui est propre : «Sicut in Fsalm is ' et adorabunt, inquit, eum filiae T yri in m uneribus '. Filiae Tyri filiae gentium ab specie ad genus. P er T yrum enim uicinum tu n e huic terrae, ubi prophetia erat, significabat omnes gentes credituras Christo. V nde et bene sequitur *uultum tu utn deprecabuntur omnes diuites terrae [Ps. x n v, 12 sq.).» 40. J.-B. P iïr a, Spie. Sol. III, p. 397.

9 LB «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS E/n effet, après le De doctrina christiana, Isidore et l épitomé glissent de la définition, de tonalité philosophique, fondée sur le genre et l espèce à celle, plus grammaticale, fondée sur la partie et le tout et liée à la synecdoque, que nous retrouverons à la règle suivante. E)n revanche, l exemple qu ils proposent ensuite ne provient pas d Augustin, qui reste ici dans les généralités et utilise par la suite un passage d Bzéchiel, commenté avec l aide du Nouveau Testament. Ici, nous devons nous reporter à un texte parallèle de Tyconius qu il nous faut regarder de plus près. T yconius* I sidore47 ijritomh (suite) B abylon ciuitas aduersa Hierusalem totus m undus est, qui in p a rte sun, quam in liac Hierusalem habet, conueuitur «Visio, in q u it, aduersus Babyloniam ia» e t d icit aduersum orbem terrarum u en tu ro s sanctos Dei milites... «D eus Sabaoth praecepit genti bellatrici uenire de longinquo de sum mo fundainento caeli, D eus e t bellatores eius corrum pere uniuersum orbem terrae...**» u n -pew, plus loin : «D t inflig am orbi terrae mala et iniustis p eccata eorum, e t perdam iniuria m scelestorum et iuiuriam superborum hum iliabo45 46 ; et encore plus loin : «Ecce excito uobis M edos qui non com putant pecuniam, neque auro opus est illis4» su b tilite r adstringit genus. Cui enim hosti non opus est auro nisi Bcclesiae quae spiritali fruitur u ita? Certe si non diceret aduersus uniuersum orbeui, non adderet infra generaliter et «disperdam oumem terrain 48 *50» et «uisitabo super orbis mala40» et cetera quae sequuntur ad internicionem m undi pertinentia. Vnde et adiecit <1H oc est consilium quod cogitaui super omnem terrain, et haec est m anus ex ten ts super omnes gentes80». Item postquam sub p ersona Babyloniae arguit u n iu e rsu m m u n d u m, rursus ad eandem quasi de genere ad speciem reuertitur dicens quae eidem ciuitati specialiter contigerunt : «Ecce ego suscitabo super eos Medos» nam, regnante B althasar, a Medis obte n ta est Babylonia. dicens : «et disperdain oinaem terram, et visitabo super orbem m a la», e t cetera ad intentioneiu {ms. internitionem) m undi pertinentia. R ursus ad eadem, quasi de genere ad speciem, v ertitu r dicens 1 ego suscitabo super eos M e dos». 41. Cette notion aristotélicienne est exposée entre autres par le PSËUDO-ATJGUSTnsr, Catégorisé decem ex Aristotele decerptae, V II, P.L. 32, col sqq. 42. P.L. 18, col. 44 CD. Bu r k it ï, op. cit., pp Is. a n, Is. x m, Is. x m, Is. x m, Sent. I, x ix, 9-ioa-ioc, P.L. 83, col Is. x m, 5. De texte exact de la Vulgate est «u t disperdat...» ; sans doute y a-t-il eu norm alisation avec le verset suivant. 4g. Is. x m, 11. Le texte des m anuscrits est peu sûr, m ais le te x te de la Vulgate est le plus probable. 50. Is, xiv, 26 selon la Vulgate sauf omnes pour uniuersas.

10 250 PIERRE CA ZIER Tyconius cite habituellement ses textes de façon assez continue, avec un commentaire succinct après une suite de plusieurs versets. De plus son texte est proche du grec des DXX. I/épitomé et Isidore ont utilisé comme lui le chapitre xm d Isaïe, mais ils en ont choisi l essentiel : en effet tout repose, dans ce texte, sur l opposition entre l intitulé du chapitre d Isaïe, qui vise Babylone, et quelques phrases, qui étendent la malédiction au monde entier. En revanche, le verset qui fait allusion aux Mèdes est pour Tyconius un exemple du passage de l espèce au genre : de fait, les Mèdes, pour lui, représentent l'église, tandis que pour nos deux auteurs c est bien au sens propre qu il faut prendre ce texte, puisque les Mèdes ont bien conquis Babylone. Ba comparaison entre les citations rend ici évidente la distance qui sépare le texte biblique de Tyconius et celui de la Vulgate utilisé, pour une fois, par Isidore et l épitomé. Il faut noter que celui-ci est beaucoup plus sommaire que les Sentences d Isidore, en particulier pour l allusion aux Mèdes, à propos de qui on ne saisit pas bien pourquoi il y a passage du genre (le monde) à l espèce (les Mèdes réels). D explication d Isidore est, elle, beaucoup plus claire. D on peut remarquer aussi que ce dernier insère, dans la suite de ses citations du chapitre xm d Isaïe, un verset du chapitre xiv qui, apparemment, n a rien à y faire, et que Tyconius cite, lui, un peu plus loin, à sa place normale81. Enfin, Isidore est seul à donner un dernier exemple que l on ne trouve pas non plus dans le De doctrina christiana, et que l on peut rapprocher d un autre texte de Tyconius, situé au début de la même règle : T yconius Bcce, in quit, Dom inus sedet super nubem leuem... e t exsurgent Aegyplii super Aegypiios... e t pugnabit ciuitas contra ciuitatem e t exsurget gens super gentem» id est «A egyptus super A egyptum» e t lex supra legem», sensus scilicet diuersitate sub una lege... I sidore52 Sic e t in «Onus A egypti» ex persona eiusdem totum u u lt intellegere m undum dicendo «et concurrere faciam A egyptios aduersus A egyptios, regnum aduersus regnum», cum A egyptus non m ulta régna, sed unum habuisse scribatur regnum. Tyconius, qui explique comment l Égypte est divisée en deux, utilise ce texte pour montrer qu il y a une diversité des sens sous une seule loi. Pour Isidore l erreur historique est le signe de ce qu il faut prendre ces mots au sens figuré, mais cette erreur porte sur le mot regnum qui ne se trouve que dans le texte de la Vulgate, C est dire, comme pour l exemple 51. «H aec cogitatio quam cogitauit D om inus in orbem terrae totum, e t haec m anus alta super omnes gentes orbis terrae» (I s. xiv, 26), P.L. 18, col. 45 C ; Burkitt, op. cit., p P.L. 18, col. 40 C ; Burkitt, op. cit., p. 43, citan t Is. x ix, 1-2, selon les DXX. De texte grec en effet après 7tôXiç èid TtôXiv écrit tcai vopôç èxtl vogôv. De te x te de Tyconius repose probablem ent sur la trad u ctio n successive de vopôç gens, et de Vôpoç lex. 53. Sent. I, x ix, xi, P.L. 83, col. 583 citan t le même tex te selon la Vulgate.

11 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 251 précédent, que, s il y a un lien possible entre nos deux textes et Tyconius, la distance entre eux est très importante, tant du point de vue du texte biblique qu en ce qui regarde son utilisation. Si les familles a et X d Isidore sont d accord pour donner les textes que nous avons cités, il faut signaler que le manuscrit E ajoute un exemple que l on ne retrouve ni chez Tyconius, ni chez Augustin, et rectifie l ordre des citations d Isaïe, pour leur redonner une succession un peu plus logique54. R è g i,e V Comme pour la précédente règle, nous avons à étudier l éventualité d une utilisation directe de Tyconius, et le problème des variantes manuscrites du texte d Isidore. En effet Isidore et l auteur de l épitomé commencent bien par suivre le De doctrina christiana : Augustin Isidore5 E fitomé Q uintam Ticonius regulain ponit, quam «de temporibus» appellat... Duobus autem modis uigere dielt hanc regulam, aut tropo synecdoche aut legitimis numeris. Tropus synecdoche au t a p arte totuni a u t a toto partem facit intellegi... H oc modo locutionis quo significatur a parte totuni, etiam illa de resurrectione Christi soluitur quaestio. Pars enim nouisshna diei, quo passus est, nisi pro toto die accipiatur... adiuncto scilicet die inlucescente dominico, non possunt esse tres dies et tres nodes, quihus se in corde terrae praedixit futurum. Q uinta regula est de temporibus per quam au t pars m axim a tem poris per partem m inorem inducitur, aut pars m inim a temporis per partem maiorem intel- legitur. Sicut est de triduo dominicae sepulturae, duin uec tribus plenis diebus ac noctibus iacuerit in sepulchro, sed tarnen a parte totum triduüm accipitur. Q uinta regula est de temporibus, per quam aut p ars m axim a tem poris per partem minorem intellegitur, aut pars m inim a per m aiorem. Sic de triduo dominicae sepulturae est, dum. nee tribus diebus aut noctibus plenis ia cuerit in sepulcro. Duobus autem modis valet haec regula : aul tropo synecdoche quocl expositum e s t ; aut legitimis numeris Voir ci-dessus note 39. «Sic e t per Esaiam prophetam, dum aduersus Assyrium Dominus com m inatur dicens : ' Conteram Assyrium in te rra mea, et in m ontibus meis conculcem eum (Is. xiv, 24 selon la Vulgate) e t erit Babylon illa gloriosa, in regnis inclita, sicut subuertit D eus Sodomam et Gomorrham (Is. xili, 19), tam en dum contra earn loquitur tran sit ad genus de specie, et conuertit generaliter contra totum m undum sermonem : hoc consilium quod cogitaui super omnem terram, e t haec est mantis ex ten ts super nniuersas gentes (Is. xiv, 26). Item dum sub persona Babyloniae argueret uniuersum m undum dicens : et disperdam inquit omnem terram (Is. x in, 5) e t uisitabo super urbes m ala (Is. x n i, 11) et cetera quae sequuntu r ad internicionem m undi pertinentia, rursus ad eandem quasi de genere ad speciem reuertitur, dicens quae eidem ciuitati specialiter contigerunt ecce suscitabo super eos Medos ' (Is. x in, 17). N am régnante Balthasar, a Médis o b tenta est Babylonia.» E cite donc deux textes où. la menace est prise au sens propre, puis quatre textes où elle s étend au monde entier. Il commence p ar le chap. Xiv puis passe au chap, x iil, P.L. 83, col De doctr. christ. II I, x x x v, 50, C.C., pp. ir o - ir r. Tyconius, P.L. 18, col , BURKITT, op. cil., pp Sent. I, x ix, 12, P.L. 83, col J.-B. Titra, Spic. Sol. I I I, pp

12 2 5 2 PIERRE CA ZIER Mais ici Isidore omet toute une partie de la règle, peut-être parce qu il avait déjà écrit un traité à ce sujet Augustin et l épitomé poursuivent en effet par la théorie des nombres «légitimes» : Au g u s t in " Legitim os a u te m num eros dicit, quos em inentiu s d iu in a scriptura commendat, sicut septenariu m u e l denarium u el duodenarium... P leru m q u e enim n u m eri liuiusm odi p ro uniuerso te m p o re ponuntur... T a n tu n d e m u a le n t e t cm n rnultiplicantur siue p er d en ariu m sicu t S ep tu a g in ta e t septingenti... siue per se ipsos sicut.,. duodecim p e r duodecim cen tu m q u a- d ra g in ta q u a ttu o r, quo m unero significatur u n iu e rsitas san cto ru m in A pocalypsi... N eq u e en im n u m e ru s iste in A pocalypsi ad tempora pertinet sed ad homines. É pitomf, (suite) (au t legitim is numeris) quos eminentius divina scriptura com mendat. S ic septenarium e t denarium e t q u id q u id alii sunt, qui pro universitate p o n u n tu r, v e l p er se, v el p e r m ultiplicationem, quos non ad tem pora sed ad homines co n stat pertinere. Iv épitomé est donc, encore une fois, beaucoup plus proche d Augustin qu il résume avec précision. De plus, tous les manuscrits d Isidore ajoutent à la première partie de la règle un exemple qui ne se trouve ni dans le De doctrina Christiana, ni dans l épitomé. Où Isidore l a-t-il trouvé? On peut penser à l'yconius lui-même, mais aussi à Augustin dans ses Quaestiones in Heptateuchum, où il cite Tyconius en le corrigeant, Il y a aussi Jean Cassien, dans le texte que nous avons évoqué plus haut : en expliquant ce qu est la synecdoque, il utilise le même exemple, associé avec celui de la résurrection que nous venons de citer. On peut enfin penser à Jean le Diacre, qui, comme nous l avons vu, reprend le texte de Tyconius à peine simplifié60. Voici ces textes : 58. C est l'hypothèse formulée p ar J. F ontaine, op. cil., p. 386 n. 3. Isidore a en effet écrit u n Liber numerorum, P.L. 83, col De doctr. christ. III, x x x v, 51, C.C., p. n i. 60. Cf. note 6.

13 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 253 T ycontus Augustin61 Cassien65 I sidore68 H oc tropo CCCC an- Quid am enim punos seniiuit Israhel ta u t quadringentos in A egypto Bxo- triginta annos accidi autem scriptura pi debere ex quo dicit CCCCXXX an- Iacob in trau it in nos fuisse Israliel A egyptum... Seruiin A egypto68. an tuiis autem eorum non omne tenipus uolunt esse annos seru iu it? quaeren- quadringentos... Sed dum ergo ex quo quoniam seruitutis tem pore : quod inue- anni post m ortem nire facile est. dicit Ioseph com putantur enim scriptura non illo enim uiuo se ru isse p o p u lu m, non solum ibi non nisi post m ortem seru ieru n t, u e ru m Ioseph... si autem etiam reg n aueru n t post m ortem Ioseph non est quem adcoepit seruire popu- m odum conputentur lus, ex CCCC et quadringenti triginta X X X annis, quibus in A egypto... Quod in A egypto m oratus si ex illo putabim us e s t, d e d u c i m u s nos conputare de- L X X X annos regni bere, ex quo Ioseph Ioseph... et eru n t sub Pharaone rereliqui seruitutis Is- gnare coepit... etiam r a h e l a n n i CCCE sic CCCB eru n t quos q u o s D e n s d i x i t Tyconius u u lt accipi CCCC... quadringentos... Sicut ithid quod qua- Vel sicut illud quod dringentis Israhelem quadringevtis annis seruiturum annis in praedixerat Deus fi- Aegypto Deus pm e- lios Israel in Aegypdicit... cum si om- to seruiturus e t sic ne tem pus ex quo inde egressuros qui Deus locutus consi- ta rn en d om inante deretur, plus sint Ioseph, Aegypto doquam quadringenti. m inati sunt nec sta- Si autem illud tan- tim post quadrintum quo seruierirnt, gentos annos egressi minus. Quod scili- sunt, u t fuerat recet tem pus, nisi hoc promissum, sed qnatropo intelligitur6 7, d rin genlis irig in ta m e n titu r fo r s ita n peractis ab Aegypto quod absit a Chris- recesseruut. tianis sensibus, Dei se rm o. se d, d u m utique a tem pore diuinae uocis, e t totu m uitae tem pus annos plus quam quadringentos e t seruitus minus m ulto quam quadringentos habet, fit u t uel a toto pars uel a parte totum ualeat intellegi. 6x. P.L. 18, col. 47 AB avec un texte fautif pour les nombres. BurkitT, op. oit., P Gen, xv, 13. Dieu prom et à A braham que sa race sera en servitude dans une terre étrangère p endant 400 ans. T exte repris par Act. A p. v u, Ex. xxi, 40, repris p a r Gai. 111, 17. L a question repose sur l opposition de ces deux textes. E a solution de Tyconius, reprise par Cassien e t Isidore, consiste à défalquer les 80 ans de présence de Joseph auprès du Pharaon des 430 ans de séjour en B gypte donnés p ar l'exode ; l on aboutit ainsi à 330 de servitude, qui so n t une partie de 400 selon la synecdoque. 64. Quaest. inh ept. II, xpvrr, 3, C.C., sériés latina, t. X X X III, pp. 89 sqq. Saint A ugustin p a rt d 'u n antre problème : le nombre des H ébreux so rtan t d Égypte est-il vraisem blable? Il est am ené ainsi à étudier la durée de leur séjour. E n utihsant en particulier la Chronique d Eusèhe, il aboutit au nom bre de 405 ans plus proche de la promesse. 65. De inc. dont. VI, xx iii, P.L. 50, col C.S.E.L., t. X V II, p Cassien explique l in térêt de la synecdoque. Il prend ensuite comme exemple les trois jours passés par le Seigneur dans le sépulcre avant la résurrection. 66. Ici Cassien cite Gen. xv, 13, m ais non Exode x n, 40, ce qui fa it que l on ne sait pas pourquoi il y a plus que les 400 ans promis. 67. C est-à-dire la synecdoque. 68. Sent. I, xix, 13b, d, f, P.L. 83, col Le m anuscrit E ajoute en 13a un exemple d origine inconnue : «Item pars a toto u t est illud et erunt dies uitae hominis anni centum uiginti, dum ta n tu m centum usque ad diluuium inueniantur, ex quo haec a Domino sta tu ta sunt.» Cf. Gen. VI, 3. E n 13c et e il précise brièvem ent le texte d Isidore.

14 254 PIERRE CA ZIER On voit donc que, si tous ces textes exposent le même problème et le résolvent par la synecdoque, leurs éléments sont assez différents. On peut toutefois remarquer que le début du texte d Isidore est très proche de celui de Cassien, dont nous avons vu qu il comportait aussi l exemple sur les trois jours de la résurrection. Mais la suite ne confirme pas cette parenté, que l on ne peut donc considérer comme totale. En effet, malgré sa concision, Isidore introduit l explication de ce décalage entre la promesse et la réalité : le «règne» de Joseph qu il préfère appeler plus proprement «domination» ne doit pas être compté dans les 430 ans du séjour d Israël en Égypte. Or Cassien n évoque pas ces détails. Isidore a donc pu les prendre directement au texte source, ou chez Augustin, bien qu il ne retienne pas l ensemble de son argumentation. Ee manuscrit E, comme plus haut à la règle IV, ajoute un exemple d origine indéterminée68 et il corrige un peu le caractère abrupt du texte commun aux autres manuscrits, ce qui donne le texte édité par Arévalo. Plus importante est l extension que donne la famille X à cette cinquième règle69. En fait, il semble qu il s agisse d une reprise, avec un exemple voisin, de ce qu Isidore avait dit au chapitre précédent70, RÈGi.E VI Pour cette règle, dite «de la récapitulation», Augustin nous offre, entre autres, deux exemples qui lui sont propres71. Ee second est repris par la famille X72. Il est fondé sur l opposition entre deux versets de la Genèse : l un dit que les fils de Noë «étaient dans leurs langues 69. Sent. I, xix, 14-15, P.L. 83, col. 584.«E st et ilia de tem poribus figura, per quam quaedam quae futu ra sunt, quasi iam gesta narrantur, u t est illud ' foderunt m anus meas et pedes meos, dinum erauerunt omnia ossa m ea et diuiserunt sibi uestim enta m ea (P s. xxi, 17-19) et His similia, in quibus fu tu ra tam quam si iam facta s in t ita dicuntur. Sed cur quae adhuc facienda eraut iam facta narran tu r? Quia quae nobis adliuc fu tu ra su n t apud Dei aeternitatem (praedestinationem E et Arévalo) iam facta sunt. Q uapropter quando aliquid faciendum esse pronuntiatur, secundum nos dicitur. Quando uero qnae futu ra su n t iam facta dicuntur, secundum Dei aetern itatem accipienda sunt, apud quem iam om nia facta sunt quae fu tura sunt.» 70. Sent. I, x v ill, 7, P.L. 83, col «In scripturis sanctis saepe ea quae fu tu ra su n t quasi facta narrantur, sicut est Ulud ' dederunt in esca m ea fel, et in siti m ea potauexunt m e aceto. Sed cur fu tu ra quasi praeterita scribuntur, nisi quia ea quae adhuc facienda su n t in opéré, iam facta sunt in diuina praedestinatione? Nobis igitur tem poraliter accidunt quae conditori omnium sine tem pore prouidentur.» Cf. Ps. rx v m, 22. Des deux textes so n t traditionnellem ent appliqués à la Passion. 71. De doctr. christ. III, x x x v i, 52-54, C.C., pp Tyconius, P.L. 18, col Bu B-KIIM, op. cit., pp Sent. I, xix, 6 : «R ecapitulatio enim est dum scriptura redit ad illud cuius n arratio iam transierat. S icut cum filios filiorum Noe scriptura commemorasset, dixit illos fuisse in linguis e t gentibus suis et tarnen postea, quasi hoc etiam in hoc ordine tem porum sequeretur, et erat, inquit, omnis te rra labium unum, et uox u n a om nibus erat. Quomodo ergo secundum suas gentes et secundum suas linguas erant, si una lingua e ra t omnibus, nisi quia ad illud quod iam transierat, recapitulando est reuersa narratio?»

15 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 255 et dans leurs nations73» alors que quelques lignes plus loin74 il est écrit qu il y avait une seule langue pour tous75. Quant au premier exemple, il est résumé par l épitomé. ba famille a nous donne, elle, une version différente de cette règle, mais son texte pose un problème : toute la famille définit en effet la récapitulation de façon différente de l épitomé. Mais seul le groupe X nous donne un exemple, introduit par sicut. Or la plupart des témoins du groupe 3 qui ne donnent pas l exemple, ont pourtant ce sicut, qui n est suivi de rien dans leur texte76. On peut donc supposer que ce sicut est la trace d un accident matériel et que le texte de la famille a primitive comportait l exemple donné par le groupe y, Ceci précisé, il est possible de passer à la comparaison de nos textes : Augustin Isidore70 E pitomé81 Sextam regulain Ticonius «reca p itu la tio n e m u o c a t... Sic enim dicuntur quaedam quasi sequantur in ordine tem poris uel rerum continuatione narrentur, cum ad priora, quae praetermissa fuerant, latenter narratio reuocetur ; quod nisi ex liac régula intellegatur, erratur. Sicut in Genesi «et p la n t a u it, in q u i t, D o m i nus Deus paradisum in Eden ad orientem et posuit ibi hominem quem form auit : et produxit Deus adhuc de terra omne lignum speciosum, e t bonum in escam 78», ita uidetur dictum, tamquam id factum sit, posteaquam factum posuit hominem in paradiso cum breuifet utroque commemorate, id est quod «plantauit Deus paradisum et posuit ibi hominem quem form auit», Recapitulatio enim est dum rerum praeteritarum causae futuris miscuntur gestis. Sicut in Genesi dum sexto die liominem dicit fuisse factum, denuo récapitu lâ t form atum dicens : «F o rm au it D om inus Deus honiinem ad ima- ginem suam "». Necnon et ubi expletis omnibus, dum Deum dicit septim a die requieuisse, recapitulando subiungit «istae sunt generationes caeli et terrae, quando creatae su n t in die qua creauit D eus caelum et terrain, et omne uirgultum agri, antequam oriretur super terrain. N ondum enim pluerat Dominus S e x ta e s t reca p itu la tio, quum in aliqua narratione ad priora quae praetermissa sunt, latenter revocatur narratio. In qua nisi intelligitur, erratur. Sicut in Genesi : <1et plantavit, inquit, Deus paradisum, et pos»iit in ea hominem, et produxit adhuc Deus de terra, omne lignum speciosum». Ita videtur dictum, tamquam id factum sit, posteaquam posuit hominem in paradiso ; quum breviter utraque commémorât (ms. commemoratio) id est, quod plantavit Deus paradisum, et quod posuit ibi hominem ; recapitulando redeat ad id quod praetermissum erat, scilicet quomodo plantavit paradisum, quia «produxit adhuc de terra omne lignum specio- 73. Gen. x, 20, 30, 32 où se répète à peu près la même formule pour les différents fils de Noé. 74. Gen, xi, Alors que la Vulgate écrit «E ra t autem terra labii unius, e t serm onum eoruindem» le texte grec dit : Kai fjv nacra f yü "/sîxoç ëv Kal <p vf] pia TtâcnV- 76. Ce sont les m anuscrits M, D e t B, et la p lupart des m anuscrits écrits au IXe s- 77. De doctr. christ. III, xxxvi, 52, pp. m Gen. Il, Sent. I, x ix, 17, P.L. 83, col Gen. 1, 27. Da Vulgate a «creauit», mais l on retrouve «form auit» en 11, 7. Y a-t-il eu confusion chez Isidore entre ces deux versets? 81. J.-B. PlTRA, Spic. Sol. I I I, p. 398.

16 256 PIERRE CAZIER recapiiulando redeat e t dicat, quod praetermiserat, quomodo scilicet paradisus fuerit plan- tatus, quia «produxit D eus adhuc de terra ormie lignum speciosum e t t>oimni in escam». D enique secutus adiunx i t «e t lignum uitae in medio paradiso e t lignum sciendi boni et m ali82». Demde «flum en», quo paradisus ixrigaretur, «diuisum in quattu o r principia» fluuiorum quattu o r explicatur ; quod iohtm pertinet ad instiiutionem paradisi. Quod ubi terminauit, repetiuit illud quod iam dixerat, et reuera hoc sequebatur atque ait : < et sum psit D om inus Deus homi- nem qtiem finxit, et posuii earn in paradiso» e t cetera Post ista enim facta ibi positus est homo, sicut nunc ordo ipse dem onstrat, non post hominem ibi positum facta sunt ista, sicut prius dictum putari potest, nisi recapitulatio illic uigilanter inteltegatur, qua reditum est ad ea, quae fuerant praetermissa. Deus super terram, et liorno non erat qui operaretu r terram, sed fons ascendebat de terra, irrigans uniuersam sup e rfic ie m te rra e 81». Haec om nia recapitulando in serie narrationis rebus futuris nectu n tu r, cum in tra sex dies etiam haec p a tra ta uideantur. sum», et sequutus adjunxit de ligno vitae, de ligna scientiae boni et mali, et alia per ordinem, quae pertinent ad instm ctionem paradisi ; quam ubi tcrminavit, repetivit illud quod jam di>erat. E t révéra hoc sequebatur : «et consumsit Deus hominem quem finxit, et posait in paradiso.» Post ista enim facta, ibi positus est homo ; non post hominem positum, ista facta, sicut prius dictum putari potest, nisi recapitulatio ibi vigilanter intelligatur, quia reditum est ad ea quae fuerant praetermissa. On le voit, l épitoiné est un résumé très fidèle d Augustin, dont il garde l exemple, proche du texte des hx X : tous deux présentent la récapitulation comme un retour sur ce qui avait été omis auparavant, et ils fondent leur explication sur le commentaire suivi des versets 8 à 15 du second livre de la Genèse : Augustin remarque qu il est écrit que le Seigneur a planté le paradis, et qu il y a placé l homme qu il avait fait. Ensuite, le texte reprend ce qui avait été omis, c est-à-dire la construction du paradis en détail, puis répète que Dieu prit l homme et le plaça dans le paradis, ce qu il avait déjà dit. Da règle de la récapitulation permet de comprendre que Dieu n a pas créé l homme avant le paradis, malgré le désordre dans la présentation des faits. Isidore choisit, quant à lui, une autre définition, à vrai dire peu différente pour le fond. Au lieu d un retour sur ce qui avait été omis, il préfère parler d un mélange entre passé et futur. D autre part son exemple s arrête là où Augustin avait commencé : il souligne qu après le verset r, 27 de la Genèse, où il est dit que Dieu créa l homme à sa ressemblance le sixième jour, la Genèse reprend le récit par la création du ciel et de la terre avec les 82. Gen, rr, Gen. n, Gen. rr, 4-6.

17 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 257 plantes ; puis elle ajoute «qu il n y avait point d homme qui travaillât la terre», ce qui est explicable pour Isidore par la notion de récapitulation, car il y a mélange du passé et du futur. Il s agit donc bien, de sa part, d une correction du texte de saint Augustin, sans doute peu évident, par un exemple voisin plus clair. Règle VII Cette règle, «du diable et de son corps», est parallèle à la première. Res développements donnés par Augustin, l épitomé et les manuscrits de la famille a d Isidore sont similaires et remontent à Tycouius: A ugustin8 s I sidore87 R p it o m ä 88 Septima Ticonii régula est eadem que postrem a «de diabolo et eius corpora»... Sicut ergo in prim a régula... uigilandum est, u t intellegatur, cum de una eademque persona scriptura loquitur, quid conueniat capiti, quid corpori...quod enim scriptam est apud Esaiam : «quomodo cecidit de caelo L u c ife r m a n e oriens » et cetera, quae sub figura regis Babyloniae de eadem persona uel ad eandem personam dicta sunt, in ipsa contextione sermonis de diabolo utique intelleguutar... Septima régula est de diabolo et eius corpore qua saepe dicuntur ipsius capiti, quae suo magis conueniunt corpori. Saepe uero eius uidentur dicta membrorum et non niai capiti congruunt. Sicut in Esuia ubi dum contra Babyloniam, lioc est contra diaboli corpus m ulta dixisset sermo propheticus, rursus ad caput, id est a diabolum oraculi sententiam deriuat dicens «quomodo cecidisti de caelo Lucifer qui mane oriebatis» et cetera. Septima est de Diabolo ei eius corpore. In kac sin d in prima vigilandum est, quum de una eademque persona loquitur quid capiti, quid corpori conueniat. Sicut in Isaia, u b i dum contra Babyloniani dixisset sermo propheticus, rursus ad caput, id est ad diabolum, sen ten tia deriuatur (ms. deriuat) dicens : «Quomodo cecidisti de caelo, Lucifer, m ane oriens?» et caetera. On remarquera ici, à nouveau, que, lorsque l épitomé se sépare d Isidore, c est pour se rapprocher du texte d Augustin : en particulier dans le groupe mane oriens, qui provient d un texte latin de l Écriture proche du grec des RXX, alors qu Isidore se conforme complètement à la Vulgate. Ra famille X des manuscrits d Isidore, dans la plupart de ses témoins, omet cet exemple, mais en ajoute un autre fondé sur la parabole de l ivraie mélangée au bon grain : il est dit qu un inimicus homo a fait cela, alors qu il s agit du diable ; de même Judas est appelé diable, dans un autre passage89. On ne retrouve cet argument dans aucun de nos autres textes. 85. De doctr. christ. III, xxxvii, 55, C.C., pp Tycouius P.L. 18, col Btjrkitt, op. cit., pp Is. xiv, 12. Cf. le texte des L X X : itfflç s^stteoev êk toô oùpavoô ô Erocnpôpoç 6 Ttpmï àvaxèxxmv. 87. Sent. I, x ix, 18, P.L. 83, col J.-B. Petra, Spie. Sol. III, p Sent. I, x ix, 19, P.L. col : «Rx nomine quippe corporis intellegitur caput, u t est illud in euangelio de zizaniis tritico adm ixtis, dicente Domino ' ini-

18 258 PIERRE CA ZIER Cette longue comparaison nous semble susceptible d apporter plusieurs enseignements. D abord nous y voyons une confirmation de l authenticité probable du texte de la famille a. En effet, Isidore utilise le plus souvent, dans ses citations, le texte de la Vulgate, qu il a probablement éditée luimême90. Ce n est pas le cas pour certains des textes propres à la famille X91. Ce que nous avons dit au sujet de l addition proposée par la famille X à la cinquième règle va sans doute dans le même sens : le propos d Isidore est de donner l essentiel des règles de Tyconius, et, quand il corrige, c est pour améliorer la présentation, et non pour ajouter. On voit mal, par conséquent, pourquoi il reprendrait un développement déjà utilisé. En revanche, on comprendrait bien que l auteur des variantes de la famille X, qui semble avoir été assez connaisseur pour avoir sous les yeux le texte de Tyconius92 et celui d Augustin93 et même pour trouver des exemples de son cru94, ait pu faire le rapprochement avec le texte d Isidore en question, et le reprendre en le modifiant. On pourrait objecter à une telle interprétation la répétition que l on trouve à la règle III, et qui est attestée par tous les manuscrits. Mais le cas semble assez différent : d abord parce que son texte est amené assez naturellement par le De doctrina christiana contrairement à la règle V ; mais aussi parce que la répétition ne porte que sur deux des trois éléments d un ensemble qui présentait les trois sens de l Écriture, ce qui en modifie l interprétation. De deuxième enseignement à tirer de cette étude concerne les rapports entre le texte d Isidore et celui de l épitomé. Celui-ci, nous l avons vu, est beaucoup plus proche qu Isidore de leur source commune Augustin. miens hom o fecit liominern ipsum diabolum uocans (M t. x m, 28) et ex nomine corporis cap u t designans. Item ex nomine capitis significatur corpus, sicut in euangelio dicitur duodecim uos elegi, sed m u s ex nobis diabolus est ' (Jn. vr, 71) ludam utique indicans, quia diaboli corpus fuit. A postata quippe angelus omnium caput est iniquorum, e t huius capitis corpus su n t omnes iniqui. Sicque cum membris suis unitus est, u t saepe quod corpori eius dicitur, ad eum potius referatur. R ursum quod illi, ad m em bra iterum ipsius deriuetur.» 90. Cf. à ce su jet Teofilo Ayuso Marazueea, Problemas del texlo biblico de Isidoro dans le recueil Isidoriana pp ; en particulier p : «E n consecuencia, por los elem entos analizados se puede luegar a la conclusiön de los siguientes f actores a) S an Isidorô hizo una ediciôn de la Vulgata.» U ne rapide vérification des textes cités dans le livre I des Sentences, selon les références indiquées par Ism aël R oca Melia (cf. note 8) m ontre qrre seuls les Psaum es sont cités par lui selon la version de la Vulgate tirée des R X X, e t u n texte d H abacuc m, 2 en Sent. I, xv, 10, P.L. 83, col. 571, qui tra d u it m anifestem ent le grec des IX X. 91. Cf. règle II, note 21 e t règle VI, notes 74 e t Cf. règle II, note Cf. règle V I, notes 71 et Cf. règle V II, note 89.

19 LE «LIVRE DES RÈGLES» DE TYCONIUS 259 On pourrait supposer, comme le fait F. C. Burkitt après Dom J.-B. Pitra95, que l auteur de l épitomé a utilisé, le texte d Isidore, et qu il l a corrigé en se fondant sur celui d Augustin. Dans ce cas, il aurait eu en mains un manuscrit de la famille a. Mais on comprend mal la raison d un tel effort, surtout dans la mesure où il aboutit à donner un texte biblique différent de celui de la Vulgate qu il utilise pourtant à l occasion96. Il est donc beaucoup plus vraisemblable de supposer que c est l épitomé qui est la source intermédiaire d Isidore On peut même ajouter que, si celui-ci a eu en mains le De doctrina christiana9s, on ne peut en trouver de trace certaine ici. Si donc ttrypothèse que nous formulons est exacte, on pourrait y trouver une confirmation secondaire de l authenticité de la famille a, qui suit l épitomé de plus près. Il resterait à localiser cette source dans le temps et dans l espace. Je proposerais volontiers le milieu qui gravitait autour de Cassiodore, dont nous avons vu l intérêt qu il portait à la fois aux règles de Tyconius et au De doctrina christiana". Mais il y a sans doute d autres candidats possibles. Au vu de ces deux premières conclusions, que penser de l affirmation de F.C. Burkitt, selon laquelle Isidore aurait eu en mains le texte de Tyconius lui-même100? D argumentation de Burkitt reposait sur le texte édité par Arévalo, c est-à-dire juxtaposant les leçons de la famille a et de la famille X. Or cette dernière, probablement inauthentique, présente un exemple qui remonte sans doute à Tyconius101. D autre part, Burkitt n envisage pas l hypothèse de l antériorité de l épitomé par rapport aux Sentences d Isidore. Il faut donc étudier la question de l utilisation directe de Tyconius, au niveau de l épitomé et au niveau d Isidore luimême. Pour le premier, le seul cas où la source pourrait être Tyconius se rencontre à la règle IV. Mais nous avons vu les divergences profondes qui existent entre les deux textes. On peut supposer que l auteur a lu Tyconius et l a corrigé, comme il le fait à l occasion pour Augustin lui-même ; 95. J.-B. Pitra, Spic. Sol. III, p. 397, note prélim inaire : «Fcce auteur ab utraque ta n to ru m virorum epitom e (Augustin et Isidore) omnino nostra differt, priore enim m ulto brevior, fusior vero posteriore, nec alterutra, u ti videtur, m ulto recentior ; q u in auctor liic noster quicumque sit, sua caeteris ignorata profert.» Voir note 13, 96. Cf. règle IV, note J. Fontaine a m ontré que pour son œ uvre profane Isidore puisait volontiers d an s des sources secondaires. Cf. p. ex., op. cit., p. 752 : «Ces m anuscrits d extraits devaient rem plir le rayon des usuels de la bibliothèque sévillane. L eur existence nous y est plus assurée que celle des grandes œuvres antiques qu Isidore m et ta n t d insistance à citer de seconde e t de troisième main.» 98. Cf. J. F ontaine;, op. cit., p. 794 : «Isidore en a certainem ent lu et relu beaucoup (d ouvrages de saint Augustin) et, parm i eux, le De doctrina christiana dont il a utilisé des extraits dans chacun des trois prem iers livres des origines.» 99. Cf. note Cf. note Cf. note 92.

20 26o PIERRE CA ZIER mais pourquoi, dans ce cas, aurait-il modifié la citation biblique, qu il respecte en général chez celui-ci? Il vaut donc mieux supposer, semble-t-il, qu il a trouvé ailleurs son exemple, peut-être même en reprenant directement le texte d Isaïe à propos de la règle VII qui cite un texte voisin, comme le fera Isidore à la règle VI pour le texte de la Genèse. Pour savoir si Isidore lui-même a utilisé Tyconius, il faut considérer ce qu il ajoute à son modèle probable, l épitomé. Dans la règle IV, la curieuse insertion du verset xiv, 26 d Isaïe au milieu du chapitre x iii du prophète semble plutôt susceptible de décourager l hypothèse d une lecture directe de Tyconius, qui donne l ordre normal. J y verrais plus volontiers une inadvertance d Isidore, dont la raison serait à rechercher dans ses méthodes de travail. Nous avons vu, d autre part, que l autre addition d Isidore à cette règle n avait pas de rapport avec Tyconius, qui emploie le même texte avec un sens différent102. Pour la règle V, il serait plus vraisemblable qu Isidore s inspire du Livre des règles, mais cette filiation n est pas, pour autant, indispensable103. Il convient, pour terminer, de dire un mot sur l esprit dans lequel nos deux textes utilisent respectivement leur source, et ce qu ils apportent d original à la tradition des Règles de Tyconius. Ce n était pas notre propos ici, où nous avons surtout voulu rétablir des filiations. Disons simplement que l épitomé est un résumé assez fidèle de son modèle, le De doctrina christiana. Cependant, il le simplifie, en élaguant bien des considérations annexes et des exemples superflus, quitte à en proposer d autres. Il aboutit ainsi à un exposé, où les règles sont relativement équilibrées quant à la longueur de l exposé de chacune d elles. C est un bon aide-mémoire mis à la disposition du lecteur de l Écriture ; mais sa concision ne va pas sans, parfois, nne certaine obscurité nous l avons vu à propos de la règle IV, dans l exemple des Mèdes. De travail d Isidore obéit aux mêmes préoccupations : il essaie de présenter un résumé des Règles le plus clair possible, et, pour être plus immédiatement utilisable par ses lecteurs, il conforme ses textes bibliques à la Vulgate. Se souciant peu de l équihbre entre les règles, il utilise son propre savoir scripturaire pour proposer, lui aussi, d autres exemples. D autre part, le texte d Isidore se situe dans un ensemble plus ambitieux que l épitomé : le livre I des Sentences, en effet, est consacré à une synthèse doctrinale, avant la théologie morale des livres II et III. Si, comme je le crois, le fil d Ariane de cette synthèse est le Credo, l exposé seules Règles se rattache à la formule qui concerne la sainte Église catholique. Én effet, après le chapitre xvi De ecclesia et heresibus, le chapitre xvn 102. Cf. notes Cf. notes 60 à 68. On p eu t signaler les nom breux recueils de Questions sur l ancien e t le nouveau T estam ent. Cf. G. Bak dy, L a littérature patristique des «Quaestiones et Responsiones» sur l'écriture Sainte, Revue Biblique, 1932, pp. 2x0, 341, 515 et sqq. ; 1933, PP' *4, 2x1, 328 et sqq. E n particulier, VAmbrosiaster, R.B. 1932, p. 347 qu. 10 e t saint Jérôme, ibid., p. 359, qu. XII.

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