UN CERTAIN REFUS DE L'ÉTAT Autopsie d'une tentative de s6cession en Mélanésie



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Transcription:

-,, - 'y,_, : - _, ~ UN CERTAIN REFUS DE L'ÉTAT Autopse d'une tentatve de s6cesson en Mélanése \ En\ jullet 1980, 'a la velle de l'indépendance de l'ex-condomnum des Nouvelles- Hébrdes, deux Ples tentbrent de fare skson 11ne s'agssat pas à proprement parler d'une r6bellon de type ethnque ou rtgonal, mas d'une rbellon fate au nom de la \ Coutume et qu récusat l'exstence du nouvel Etat C'est sur la sgnfcaton de cette kentatve et sa portée culturele que porte ce texte, et non pas sur le contexte proprement poltque de celle-c *' ',: '-y - I, - 1 JOEL BONNEMAISON ' En règle génkrale, les contestatons ou rébellons de type régonalste ou ethnque ne s'nsurgent pas contre l'exstence en so de 1'Etat S elles récusent l'exstence d'un Etat central, c'est en effet pour affmer leur propre drot à créer le leur Elles s'estment comme des "natons sans Etat" et à ce ttre revendquent tout à la fos leur temtore, la souveraneté poltque et leur drot àun Etat L'hstore de ce sècle rkvèle ans la force culturelle et poltque prse par le modèle occdental de l'etat- Naton En dehors de ce cadre, l semble en effet qu'l ne pusse y avor d'hstore ou de destn possble pour l'ensemble des ethnes et des natons qu composent le monde Dans les 31es du Pacfque, où la pette talle des archpels va de par avec la fragmentaton et la dversté culturelle de leurs socétés, le processus de créaton étatque apparaît poussé a son d ~gd d'ntenste maxmal Non seulement de pettes natons ndépendantes de quelques mllers d'habtants ont surg au cours de ces derntres années, mas elles dovent encore fare face souvent àdes tentatves de sécesson nternes 11 est possble qu'àl'avenr, certanes de ces sécessons réussssent et que de nouvelles natons llputennes apparassent encore sur la carte du Pac- : -, Internatonal Poltcal Scence Revew, Vol 6 No 2, 1985 230-247 o 1985 Internatonal Poltcal Scence Assocaton 230 ' : < z,:,,2>l,, 4 : *, - - _,, ',L_ ', -

B~nncmason / SECESSION EN MELAMESIE 231 fque Le dcrnercas en dateet l un des plus aberrants est sans doute cette volonté de l atoll de Namunca (un mller d habtants) de se séparer de ) Etat de Tuvalu, naton nouvelle formée par un groupe d les dont la uopulator totale ne dtpasse pas 8000 habtants (Connell, 1982) S la ~rrdsgcc se confrmat, dans chaque île ou groupe d îles, pourrat bentót s éfger un Etat souveran Tout se passe comme s la socété la plus morcelée du monde ne voyat d autres soutons a sondlemme poltque moderne que dans la consttuton d un émettement poussé jusqu h l absurde de petts Etats-Natons L exemple dont l va &re trate c révkle un chemnement dffdrent Losqu à a velle de Ilndí5pendance de Vanuatu, des mouvements coutumers autonomstes se déclarkrent souverans sur leur temtore, ls ne cherchaent pas Acrder un vértable Etat, mas beaucoup plus réellement ls refusaent 1 Etat central et avec lu la modernté poltque dont l etat l expresson Ces mouvements furent soutenus de l extéreur de façon plus ou mons effdctve par des groupes de presson et d ínt&& dvers (les mllardares lbertares nord-adtcam de a Phoenx Foundaton ou encore par des groupes de colons fxés sur place), mas pour les Mdlanésens qu y partcpaent, l s agssat d abord d une démarche locale Leur révolte n état pas redlement poltque au sens moderne du mot, c est-adre qu elle ne portat pas tant sur un enjeu étatque que sur un enjeu culturel et symbolque Les partsans de la Coutume récusaent en effet 1 Etat moderne au nom de l exstence de leur culture et de leur dentté Ce mouvement ne s appuyat donc pas sur une ethne ou sur une régon, mas reposat sur une dée LE CONDOMINIUM, ENTRE LA SKUL ET LA KASTOM Les socétés mdandsennes tradtonnelles sont des socétés que l on decrt comme acéphales ou horzontales ou encore sans cheffere formelle, Le pouvor est tenu par des Bg Man (Salhns, 1963) ou par des Grands Hommes qu gagnent et mértent leur pouvor plus qu ls ne le reçovent, et n exercent d autorte réelle que dans le cadre gkographquement lmté de leur groupe d orgne Le leu du pouvor est consddré comme un leu de consensus beaucoup plus que comme un leu de domnaton Ces socétés sans chef hérédtare-du mons pour la plupart d entre elles-sont à plus forte rason des socétés sans Etat Dans cette perspectve, elles n admettent pas de structure de pouvor < -,

232 ETHNICITY AND REGIONALISM transcendant une socété fondamentalement segmentée et écalatée en une multtude de petts groupes locaux-de 2 à 300 personnes en moyennes-chacun d entre eux étant souveran et autonome sur son propre terrtore Dans les temps mélanésens orgnels, l n y avat donc n pouvor trans-nsulare--t l échelle de pluseurs îles, n meme de pouvor nsuare-à l échelle d une île Le domane poltque état un enjeu constamment ouvert et le pouvor l objet d une compétton ncessante; cec permettat à chaque groupe local de jour d une large autonome Dans ce contexte d éclatement poltque et culturel, le Condomnum franco-brtannque n a pas précsément contrbué àapporter un élément d unfcaton Les deux natons rvales, faute de pouvor arrver à un accord, décdèrent en effet en 1906 d admnstrer conjontement un archpef qu, depus près d un sècle de contacts dvers avec le monde européen, n état encore couvert par aucune jurdcton natonale ou nternatonale, autre que celle de sa propre coutume On aboutt donc à un cas unque et jurdquement complexe oh chacune des deux pussances de tutelle s affrmat conjontement et plenement souverane sur un meme espace I1 en résulta un Etat étrange, à pouvor b-cephale Les deux natons étaent allées-on venat de sgner l Entente Cordale-mas leurs vues, leur tempérament, comme leurs ntérêts g6opoltques et leurs prncpes de phlosophe colonale dfféraent profondément Elles ne tardèrent pas à verser dans une sorte de rvalté mmétque et de fascnaton mutuelle qu les pfongea dans une stuaton dtmmoblsme parfat Comme elles se révélkrent n etre d accord sur ren et que par alleurs elles ne pouvaent agr qu ensemble, elles s accordèrent donc sur le fat de ne ren fare Chacune des natons développa par contre, et en concurrence avec l autre, ses servces natonaux respectfs, comme par exemple dans le domane de l ensegnement, de la santé, ou des coopératves, mas elles se neutralsèrent dans les secteurs d actvté conjonte, comme l admnstraton génkrale, le développement des nfrastructures ou encore la promoton poltque du pays dont elles avaent la charge L nerte fut telle que la colone du Condomnum fut sans doute celle oh l encadrement admnstratf fut le plus léger du monde La socété mélanésenne sut jouer hablement des nfluences contradctores et de la concurrence des deux natons de tutelle pour se réorganser sur une base d autonome quas-totale La sous-admnstraton qu lu état IéguCe consttua sans doute une contrante au nveau de son

~ I Bonnemason / SECESSION EN MELANESIE 233,, " : 1 développement, mas ce fut par contre un avantage en ce qu concerne sa lbertt de chox Les tendances lbertares et égaltares qu étaent les sennes au départ trouvèrent là un terran favorable atte réorgansaton de la ve socale melandsenne? l'ombre dscrtte d'un pouvor condomnal de plus en plus dstrat s'opéra pour l'essentel autour de la Kastom, terme bslama qu sgnfe la Coutume, et la Skul, terme bslama dérve du mot anglas "School" qu sgnfe la Msson Par ces deux métaphores, la pensée mélanésenne désgne en effet les deux p6les culturels majeurs et pendant longtemps antagonstes entre lesquels osclla-de façon relatvement lbre-la ve socale de l'archpel durant toute la pérode condomnale La Kastom est en rddtd un mot A sens multple qu ne se lasse que malasement cerner Par Coutume, les Mtlanésens désgnent en effet tout ce qu a trat B leur façon de Vvre quotdenne et tout ce qu regarde l'organsaton socale et lescroyances ancestrales Durant toute la seconde parte du XIX" sbcle et le dqbut du XX', une vértable guerre culturelle-qu fut parfos physque-se déroula dans l'archpel entre les mssons chrttennes et la socét6 tradtonnelle Dans certanes Iles, comme àtanna, l'affrontement prt des proportons dramatques: des groupes de chrétens ztlés se consttuèrent en mlce et sous le couvert de I'églse presbyttrenne mp&&rent une lo thdocratque partculkrement austère a l'ensemble de Ne (Guart, 1956) Face à cette emprse totaltare dont le but vsat h Bradquer défntvement la Coutume "paenne et obscurantste"que l'on assocat au monde des tdnèbres, certans groupes coutumers de l'ntéreur de 1% se fgèrent dans une resstance farouche et ncondtonnelle (Bonnemason, 1984) Deux vsons du monde, deux modeles de socétés se partagèrent alors l'archpel: le monde de la Kastom et celu de la Skul Chacun d'entre eux avat ses leaders, ses terrtores, son organsaton socale propre et une vue du monde partculère Par le terme de Skul, les chrétens font explctement rdftrence au modèle culturel occdental: les écoles de la Msson furent en effet perçues comme le leu oh se délvrat le savor et le secret de la pussance-des Blancs La Skud ouvrat les chemns de la modernté aux populatons convertes Cette sorte de guerre culturelle mplcte se tradust parfos par des clvages géographques nets: les groupes géographques qu occupaent l'nt6reur des terres optèrent souvent pour la Coutume alors que les groupes du rvage se prononcèrent très vte pour le chrstansme Souvent auss les deux vsons du monde coexstèrent au sen des m&" groupes et des memes espaces: sous un ordre nomnalement chréten, la structure tradtonelle sous-jacente restat vvante

I F- A _ I 234 ETHNICITY AND REGIONALISM Au fl du temps, un certan équlbres nstauraentre les deux pbles de la ve mdlanésenne Une Coutume nouvelle, plus souple, se modela peu B peu au contact de la modernté, tands que le modèle chréten lu-mbme se localsat et s mprégnat progressvement de l esprt et des valeurs tradtonnelles On peut donc parler B ce moment d une socété dualstenet toujours sans Etat, où chacun des Cléments locaux avat trouvé sa propre voe entre les modtles culturels dfférents qu lu étaent proposts Le dualsme culturel se répercuta par alleurs au nveau des deux pussances de tutelle qu se partagtrent les attrbutons: l Angleterre qu état arrvée dans le sllage mssonnares d expresson anglosaxonne s krgea en protectrce benvellante des Mssons, tands que la France qu état venue dans le sllage des colons, aprts avor longuement soutenu ceux-c, s érgea sur le tard et par opposton B son partenare, en protectrce des groupes coutumers -, _1 ~ L$MERGENCE DE LA TROISI~ME DIMENSION LA POLITIQUE L dqulbre culturel relatf fut rompu a la velìe de l Indépendance par l entrte en scbne d une trostme composante que l on appela par opposton aux deux autres, la : poltque ou Poltk Un part poltque natonalste, le Natonal New Hebrdes Party devenu ensute le Vanuaaku Party ou (VAP) émergea dans les années 1970 et revendqua une ndépendance mélanésenne rapde Ce part avat le souten des églses protestantes anglo-saxonnes majortares (tgglse presbytérenne et églse anglcane) et pour l essentel s appuyat sur leurs structures d encadrement: ses prncpaux leaders dtaent de jeunes pasteurs ou des etudants fras t% lus des unverstés de langue anglase de Fdj ou de Papouase Nouvelle-Gunée Le but du Vanuaaku Party état de construre une naton là où l n exstat encore qu un puzzle: pour arrver B ce but, l lu apparassat nécessare de construre un Etat centrasé reposant sur un part poltque untare et aux structures fortes Cette poltque susctaune réserve crossante des groupes mnortares qu, pour des rasons partcutres, n entraent pas dans la logque de cette démarche S l dée d ndépendance et de naton mélanésenne ne susctat pas en so d oppostons réelles, le projet poltque du Vanuaaku et la nature du part qu le mettat en oeuvre nquétaent Les groupes oppostonnels crtkrent alors une allance dte des parts modérés (Unon des Communautés

Bonnemason / SECESSION EN MELANESIE 235! & Y des Nouvelles- Hébrdes) qu se composat prncpalement de tros types de mnortés: (1) Les groupes locaux appartenant aux pettes eglses ou secte mnortares, mal l ase devant l emprse des deux grandes &lses domnantes (2) tes groupes ralts B I 6glse catholque francophone (3) Les groupes locaux pabns et coutumers partculèrement nombreux à Tanna et? Santo qu, par opposton A leurs adversares de la Skul presbytérenne, avaent opté pour la francophone, ce qu les rendat tactqucmcnt proches des Catholques Chacun de ces groupes, dans chacune des îles où l contrblt un espace terrtoral mnmal, forma alors son propre mouvement poltque OR ne peut en effet parler à leur égard de part poltque structuré, comme cela &at le cas pour le Vanuaaku Party Ces mouvements qu étaent des regroupements souples autour d un leader local, se féd6rkrent ensute dans une allance moderée & la structure assezcomposte et dont la seule base d unon &at l opposton au VAP Face au part natonalste domnante anglophone, dont l déologe etat centralsatrce, les modés se prononcrent pour une structure féderale et s affmtrent comme des ddfenseurs de la francophone et du blngusme dztat; enfn, face au dscours natonalste et ters-mondste, ls optkrent pour un dscours conservateur et culturalste, dans lequel le mot UCoutumeR R& tarda pas progressvement 2 devenr le thbme domnant LE DÉBAT POLITIQUE Par une logque d opposton, les thèmes de départ sur les pels les allances se crstallsèrent devnrent de plus en plus antagonstes Lea natonalstes et les modérés turent bentbt ce qu ls avaent en commun pour meux affrmer leurs dfî6rences L acton, de plus en plus dbune des deux pussances de tutelle, joua en outre un rble aggravateur: chacune d entre elles prenánt offceusement fat et cause pour le camp qu parassat le plus proche de ses vues ou de ses ntéréts Les Anglas soutnrent donc le VAP et les Franças les modérés Le Condomnum mourrat par conséquent de la façon dont l avat commend, c est-à-dre dans la rvalté et dans une mésentente de mons e~ mons cordale, mabs cette fos la rvalté des deux pays européens s exerçat par mt5lan6sens nterposës L nverse du reste pourrat &re affrmé: la querelle nterne mélanésenne se répercutat en effet par la querelle des deux admnstratons de tutelle

236 ETHNICITY AND REGIONALISM, I - Le débat ntéreur mélanésen ne tarda pas dès lors àdevenr global et à prendre une dmenson de plus en plus symbolque qu le radcalsa La rvalté franco-brtannque contnuat en effet celle des églses chrétennes d'europe qu depus le sècle derner se dsputaent le terran océanen (protestants anglophones contre catholques francophones), querelle qu en bout de compte recoupat encore un plus ancen et fondamental débat ouvert au sen de la socété mklanésenne, lorsque dès les premers moments du contact, la tradton "nore"s'opposa à la modernté "blanche" Les termes culturels de la ve locale, en devenant des termes poltques, se remodelbrent Les socétés nsulares qu pour la plupart avaent su trouver un équlbre entre le monde de IaKasrom et celu de la Skuse demarquèrent? nouveau Les nouveaux clvages parfos s'ajustaent & de plus ancens-ce fut le cas le plus fr5quent-mas parfos en crébrent de nouveaux A tr% grands trats, on peut affrmer que la poltque en s'allant avec le monde de la Skuldressa contre elle celu de la Kastom Tout un veux passé que l'on croyat assoup revnt à la surface; le contexte des ancennes guerres mdlandsennes, de leurs rvaltés et de leurs allances reprt z cette occason une étonnante actualté Sous le couvert d'un dscours "progressste", un camp majortare se dressa par rapport t un camp mnortare au dscours "conservateur" La querelle lngustque francophone-anglophone se greffa sur ces clvages, mas resta en dernère analyse un élément secondare: l'opposton quant au fond se jouat sur des plans plus concrets2 Le débat poltque rdel se joua en effet dans l'arne locale de chaque ìle, les termes poltques de l'enjeu natonal apparassant beaucoup plus lontans C'est cette localsaton du fat poltque qu lu donna son aspect dramatque LTnddpendance approchant, le problème revenat en effet? savor que serat en mesure d'assumer le pouvor local et de trancher dans les multples querelles-la plupart de nature foncèrequ opposaent les unes contre les autres des franges entères des socétés locales L'enjeu réel pour chacun des camps en présence porta donc sur la nature du pouvor nsulare A cette compétton pour le pouvor local, s'ajoutat une dvergence de vues sur la nature de ce pouvor, comme me le dt un jour un drgeant du camp Godérd de Tanna, peu avant sa mort tragque: 1 ', t I Nous ne sommes pas d'accord avec le VAP, parce que leurs drgeants sont des cols blancs qu sortent des unverstks ou des églses Ils dcteront leur lo, mas ce n'est pas celle de la Coutume Nos chefs a nous, ce sont

_ Bonnemason / SECESSION EN MELANESIE 237 nos Bg Man et nos Veux Avant que les Blancs ne vennent, ls détenaent l autorté et nous vvons en harmone Mantenant que les Blancs vont partr, I Indépendence pour nous, cela veut dre que nous revenons à la Coutume et au pouvor des hommes de la Coutume L allance conservatrce prt le nom de Fédératon du Tan-Unon Le mot Tan sgnfe dans les langues mélanésennes terre Dans les termes de la pensée métaphorque mélantsenne, la Coutume est en effet comparée à un arbre-un banyan-qu s enracne dans la terre nourrcère La crossance de l arbre est d autant plus forte que ses racnes sont profondes Comme j a essayé de le montrer alleurs (Bonnemason 1979, 1984), la Coutume ne peut pas Ctre séparke de la terre ou plus exactement des leux dont ses pouvors sont censés avor surg: en d autres termes, la Coutume vent de la terre et la terre appartent a a Coutume Les groupes modérés en s affchant comme des parts de la terre se revendquaent comme des partk qu revenaent aux fondements de leur culture: fls de la terre ls ktaent en meme temps des fls de la Coutume En d6vant ans vers le champ sympolque, le débat poltque devnt global et plus rrkductble Sans doute les dfférents leaders poltques mélanësens, VAP ou modtré s, Ctaent-ls A l dchelle natonale des modernes, ayant benefcé d une tducaton de type occdenta en franças ou en anglas et auraent-ls pu trouver un langage commun mnmum? Ce fut en fat l rréductblté des postons telles qu elles étaent vécues B la base qu rendt mpossble un te1 rapproch%ent EA RÉBELEIQN L allance forde par le Vanuaaku Party s appuyat sur les zones d nfluence tradtonnelle des &#ses presbytérenne et anglcane B ce ttre elle representah envron 65% de la populaton L allance du Tan- Unon s appuyat sur les groupes coutumers-partculkrement représent& dans les les de Santo et de Tanna-et sur les-fíd&les des églses catholque ou des pettes églses margnales, sot envron 35% de la populaton Les jeux étaent donc déjà fats et B chaque &héance dlectorale, les deux grandes allances se dbpartag&rent B quelques ponts près sur cette base Les groupes coutumers n acceptèrent pas le verdct électoral Prenant appu sur le fat que la tradton poltque mélanésenne repose sur la voe du consensus, ls refusbrent la lo de la majortd Dans la soc&&

tradtonetle CR -1, aucune décson n'est prse sans que l'accord de tous n'aì été obtenu La mnorté, s elle persste dans son désaccord, n'a dés lors d'autre ssue que de se tare ou de s'exclure Dans le premer cas, elle admet mplctement la suprémate-au mons provsore-de la these adverse, dans le second, elle fat "sécesson" C'est ben ce qu se passat autrefos, oh, lorsque de graves dksaccords survenaent, les groupes se scndaent Le processus de fragmentaton socale contnue qu apparat comme l'une des caractérstques de la socété tradtonnelle, trouve là l'une de ses explcatons majeures Les groupes qu ad héraent le plus fermement à l'allance moddrée, lorsqu'ls prrent conscence de leur nférortt5 numérque dans le nouveau cadre natonal, commencèrent done à penser ouvertement r une sbcesson future Le clvage qu, au sen de chaque île et parfos au sen de chaque groupe local, scndat les deux camps, ne correspondat pas?ìun clvage ethnque ou régonal Les deux camps poltques étaent géographquement melés et nscrvaent leurs réseaux d'allance au sen de très ancennes coupures de la socdté mélanésenne Dhs lors et à quelques exceptons près en faveur du camp natonalste, l n'y avat pas de régons ou même de grande île où chacun des camps domna réellement Les lgnes de separaton qu devnrent autant de Ignes de conflt se crosaent: dans la plupart des cas, de petts terrtores modérés s'opposaent à de plus grands terrtores poltques acqus aux thèses natonalstes Alleurs, des vllages se scndkrent, des groupes éclatkrent, l'ensemble de l'archpel déjà culturellement dvsé, devnt une séne de champs clos sépares par une multtude de frontères ntéreures Lorsque les camps étaent géographquement séparés, une certane pax cvle régnat grâce àun mécansme d'évtement: chacun état séparé de l'autre par un no man's land, ou par la consttuton de groupes neutres qu fasaent offce de groupe tampon Lorsque les camps étaent au contrare géographquement mblés, les provocatons étaent de part et d'autre contnuelles et I'atmosphère &at extremkment tendue Ce clmat fut celu de l'île de Tanna entre 1977 et 1980; les affrontements, '"Evements" et volences ne cessèrent de s'y exacerber Bref on replongeat dans le contexte ancen des guerres ntéreures mélanésennes et du partage poltque de l'espace en réseaux d'dance opposés Ce contexte, précsément parce qu'l n'&at n ethnque, n régonal, se prktat mal àune tentatve de sécesson Les modérés se consdéraent toutefos majortares dans les deux grandes lles de Tanna et de Santo, c'est-&-dre 18 où Ia chrstansaton n'avat que malasément mordu sur I L - '

I Bonnemason / SECESSION EN MELANESE 239, - les soc&& locales A Santo, en outre, les modérts pouvaent compter sur l appu des colons franças et d une populaton métsse assez nombreuse dans la vlle de Luganvlle Ils decderent donc, peu avant la proclamaton de llndtpendance, d exaspérer encore le jeu poltque en entrant en rébellon contre le gouvernement sous contrôle VAP qu venat d être élu Le but état de proclamer dans ces deux les une naton de la Coutume, B laquelle adhéreraent les groupes mnortares stues dans les autres îles Le fer de lance de l acton devat être consttué par les man bus du Centre de Santo, regroupés dans le mouvement t forte consonnance mllénarste du Nagramel et que drgeat un leader méts à personndté charsmatque: Jmmy Stevens A Tanna, l acton devat &tre condute par les groupes coutumers et les groupes mllénarstes néocoutumers dts de John Fmm que drgeaent des chefs tradtonnels dans le premer cas et des leaders charsmatques dans le second Un jeune dtputé catholque: Alexs Youlu, coordonnat leur acton sur le terran 11 n entre pas c dans le cadre de l exposé de presenter les évènements de Santo et de Tanna Un certan nombre de textes ont vu le jour, la plupart d entre eux épousant les thèses offcelles du Gouvernement Je ne cherche pas non pus a entrer c dans une polémque engagée et déjà dépassée mas seulement à resttuer le pont de vue que les groupes qua l on qualfa de rebelles avaent de leur propre acton L hypothèse selon laquelle ces groupes étaent manpules n entre pas non plus dans ce débat et t mon sens n y apporte pas grand chose Ce qu l mporte c, c est de sasr pourquo une frange la plus tradtonnalste de la socéttd nsulare se rebella au nom de la Coutume contre le mouvement natonalste et son premer gouvernement Les 6vènements de Santo et de Tanna se declenchèrent smultanément en ma 1980 Les coutumers de Tanna avaent déjà consttué a cette époque un gouvernement de la Coutume Chaque groupe tradtonnel avat désgne un déi6gu6 coutumer et forme des groupes de po1cers :Le drapeau de la Naton de la Coutume avat été leve et les délégués stgeaent alors en permanence dans le Centre de 1Tlle pour codfer les los de la Coutume sur lesquelles devat s érger leur nouvelle naton Les coutumers de Tanna s étaent efforce en van dtmpecher le départ du délégué de l Admnstraton françase qu ls consderaent comme leur alle Ils avaent dors prévenu qu ls s opposeraent à la I

r 4, : -, :* : - 240 ETHNICITY AND REGIONALISM présence future sur leur ìle des nouveaux délégués admnstratfs nommés par le gouvernement central Lorsque ces derners prrent leurs fonctons, les groupes mod&% attaquèrent le quarter admnstratf et les frent prsonners Les forces de polce commandées par les Brtannques-les Franças restant neutres-furent d6pzchdes sur l ìle et ratssèrent les temtores nsur& Des affrontements eurent leu, des sbvces égaement La tentatve de rébellon ne prt toutfos fn qu avec la mort tragque de son leader, le jeune député modéré de l île, dans des condtons que personne n a cherché rklelment B explcter et qu pour tous les coutumers fut ressente comme un assassnat Ce evènements déclenchèrent ceux de Santo dans le Nord de l Archpel Les man bus du Nagramel prrent sans coup férr la vlle de Luganvlle-ladeuxème de l Archpel-et s assurèrent faclement le contrôle de l île, malgr6 la presence de ponts forts pourtant acqus aux partsans du Vanuaaku Party Les forces de la polce brtannque furent cette fos empkhdes d ntervenr par le veto franças Le blocus de I le nsurgée dura deux mos et le Gouvernement dut attendre l Indépendance offcelle pour avor les mdns lbres II ft appel àun pays am-la Papouase Nouvelle- Gunée4u delégua un corps d nterventon armé dont les troupes reprrent faclement le contrble de l île A la surprse des ntervenants, on s aperçut alors que les nsurgés ne dsposaent pour l essentel que d arcs et de flèches, ce qu rendat dérsore leur capact5 de rc5sstance face àdes armes automatques LÆ mkme fat s état produt àtanna Face àl Etat moderne, la Coutume ne dsposat bel et ben que des armes de la Coutume, ce qu resttue B sa juste place l hypothèse d un complot extéreur La tentatve de sécesson reprodusat dès lors la parabole du pot de terre contre le pot de fer Les Coutumers partrent en prson et ls eurent à répondre de leurs actes devant un trbunal Cet épsode tragque qu marqua la nassance du jeune Etat n est pas près d &re oublé Le Gouvernement ndépendant de Vanuatu avat-l un autre chox? 11 état en tout cas logque avec h-même en agssant de la sorte Une dernère queston nous nterpelle: les Coutumers étaent-ls fondés en refusant, au nom de la Coutume, l autorte du Gouvernement central et-même, comme ls le frent ensute, en lu dénant un drot d exstence? Par alleurs le nouvement natonalste du Vanuaaku Party état-l réellement contre la Coutume? On ne peut déner une certane constance aux groupes coutumers de Santo et de Tanna qu furent les deux pôles de la résstance tradtonnelle Dès les premers contacts avec le monde blanc, ls furent les premers à en rejeter toutes les formes de domnaton, qu elles fussent - 1 l l I I

Bonnemason / SECESSION EN MELANESIE 241 relgeuses, poltques OU économques Comme tels, ls se comporttrent en "natonalstes hstorques", ou s l'on préere naugurèrent une premère forme de résstance contre l'etat Lorsque l'etat colonal à deux tttes se mua en Etat natonal, contrblé par un part poltque central, lls poursuvrent leur résstance Sans nul doute, l y a 1% un échec grave du mouvement natonalste moderne dans la mesure oh l ne put ou ne sut pas ntégrer le mouvement tradtonnel de résstance culturelle qu IC précdda et en parte lu ouvrt la voe L'ESPACE TRADITIONNEL DE LA PIROGUE _, _ : ' La penste tradtonnelle affrme une vue de l'espace et du temps qu s'oppose f la pensée moderne C'est sur cette vue que se fonde en défntve le refus de l'etat Le modèle occdental de 1'Etat-Naton devenu aujourd%u unversel tend en effet h organser l'espace selon un modele centre-pérphére L'Etat se défnt par un centre qu reprodut des ptrphéres Dans un tel cadre, les mouvements et les flux sont par essence centrpètes: l'espace se hérarchse par rapport au centre et seulement de façon secondare selon les forces locales qu l'anment en chacun de ses ponts propres A un tel modèle, les coutumers opposent une autre vson L'espace, selon eux, n'est pas un polygone hérarchsé, l est une route qu met en relaton les uns avec les autres des leux souverans et fonctonnellement ndépendants qu s'organsent en réseau Les leux méianésens dks lors forment un "tssu de nexus"qa ne s'ordonne n selon un centre, n selon une captale, mas par rapport aux routes qu le parcourent Dans une telle perspectve, l'espace se structure par des réseaux d'tnérares et non pas par des frontères ou des polygbnes: aucun leu n'est margnal, mas au contrare chaque leu est un centre unque qu permet la fludté des relatons d'un bout du nexus h l'autre Que l'un de ces leux dsparasse et c'est toute la chaîne qu se brse: la soldarté des leux et donc des groupes locaux qu s'organsent autour d'eux va de par avec leur tgalté A l'absence du leu central répond l'exstence d'un leu-fondateur (en bslama, srumba, c'est-&dre souche), àpartr duquel l'espace s'enchahe pont par pont selon le prncpe de la route S l'dte de centralté exste, c'est seulement au nveau du leu-fondateur La route mélanésenne et chacun de ses leux reprodut le prncpe fondateur qu est contenu au leu de d6part

4, 242 ETHNICITY AND REGIONALISM -- -, :p, L espace vécu de la socété tradtonnelle, mult-centré en autant de leux et de segments de route qu l exste de groupes locaux et de terrtores apparaît donc au premer abord comme plus étrot, plus segmenté, que celu de l espace moderne Mas en seconde approche, l apparat auss plus ouvert L espace-route de la Coutume est en effet un espace sans frontères qu se poursut d le en île et n a pas de lmtes thkorques, s ce n est l nfn des horzons reconnus Dans les termes métaphorques de la pensée locale, la naton est dbs lors assmlée à une progue, c est-àdre àun terrtore errant dont le destn est de parcourr des routes d allance (Bonnemason, 1984) Par naton, les groupes coutumers n entendent donc pas un système terrtoral étatque, mas un systbme d allance ouvert et structurk par des tnérares de parcours sur lesquels crculent lbrement les progues de leur Coutume De cette vson de l espace perçu comme un voyage en progue le long d une route d allance, découlent deux dées prncpales La naton se compose d un réseau de leux égaux et soldares, autrement dt de groupes autonomes lbrement allés La naton repose sur un consensus entre ces leux et ces groupes I1 ne peut donc ttre queston de ler son destn h des groupes avec lesquels ce consensus n exste pas: par réflexe, la route d allance tradtonnelle évte et contourne ses adversares plus qu elle ne se confronte avec eux L HISTOIRE EST UN MALHEUR A cette vson flude de l espace sans frontère correspond à Snverse une vson réfée du temps Lorsque les gens de Tanna parent du taem long kastom (le temps de la Coutume), ls exprment l dée d un temps orgnel stué hors de l hstorcté Le temps de la Coutume n est pas en effet ce qu exstat avant l arrvée des Blancs, mas qu exstat au commencement du phénomène human, lorsque le chaos ntal se mua en ordre cosmque et devnt un unvers de formes et de valeurs Ce temps orgnel-ou prmordal-c est celu des racnes et de la fondaton, tel que le racontent les grands cycles mythques et tel que le reprodusent encore les cycles rtuels et magques Dans cette perspectve, le temps de la Coutume c est l &e d or; le temps magque et sacré des fondatons, ce que Mrcea Elade appelle Ie Grand Temps ( 1969) LÆ temps sacré de la Coutume prend fn lorsque commence l hstore des hommes, c est-à-dre lorsque l harmone org-

~ - ~~ lbtrmwnukon SECESSION EN MELANESE 243 ndl d&qpr&t gambser place à l hstore profane La penste trad- tonncdk- - refuse par là-même l dée d un devenr hstorque portcw & mtme que l espace n exste qu en rapport à un leu-fow- k remps n a de sens que par rapport la pérode fabuleuse de sm-ncement Le sens de l hstore se trouve relégué dans ses prémsses ct mon pas dans son devenr: la parouse exste ben, ms dans unc reeakn nversée, elle ne se stue pas a la fn des temps, mas à l orgne du Grand Temps Là encore cette vue du temps hstorque, en nant l dée mcme de progrès possble, tourne le dos àla pensée moderne Pour les sectateurs de la Coutume, l hstore humane est en effet un umalheur : elle se confond avec la sute des guerres et des désordres qu ont bouleverst l harmone orgnelle du Grand Temps Revenr A la Coutume c est done revenr au paradgme des orgnes par-delales Falheurs de l hstore Le projet coutumer dans ses expressons déologques les plus fermes ne consstat donc pas seulement à ner I épsode colonal, mas auss celu des épsodes hstorques mdlancsens Le projet de retour B la Coutume consstat à revenr au Grand Temps; non pas seulement A l ktat où les choses se trouvaent avant l arrvée du pouvor colonal, mas celu de leur ordre éternel I1 y avat dans ce rêve une vson relgeuse du monde et une volonté fantastque d en arr6ter le cours pour le fger enfh dans l espace reconsttué de ses orgnes La négaton de l hstore au proft du temps sacré va en effet de par avec la revalorsaton de l espace des orgnes Tout se passe comme s le refus du temps hstorque resttuat B l espace une dmenson majeure Le paradgme des orgnes s nscrt en effet dans un archétype spatal consttué par une sére de leux fondateurs: les hommes, pour retrouver le Grand Temps, dovent égaement revenr aux Grands Leux En d autres termes, les Mélanésens tradtonnels se révèlent comme des géographes passonnés: l étemté des leux leur semble plus dgne d ntér&t que l aventure des hommes On comprend meux dès lors le refus passonné de l Etat et d un pouvor poltque central qu ut celu des groupes coutumers 3 l approche de l Indépendance La démarche, qu elle séduse ou à l nverse qu elle apparasse obscurantste, ne manquat pas d esprt de logque Dès lors qu ls refusaent le temps de l hstore, les MClanésens de las Coutume refusaent en m&me temps le débat poltque et à plus forte rason l Etat moderne qu sont censés le mettre en forme et promouvor un progrbs Mas en se mettant ans hors du temps et de la moderntd, ls se mrent en dehors d un système devenu mondal: la répresson qu * /*), 2, * f -

244 ETHNICITY AND REGIONALISM I :, s abattt sur eux fut unanmement approuvée par les Etats rverans et les meda nternatonales quen retranscrrent la chronque LA COUTUME ENTRE LE VÉCU ET LE DISCOURS Les jeunes leaders natonalstes du Vanuaaku Party n étaent pourtant pas a pror hostles à l dée de Coutume La forte coloraton relgeuse du mouvement se doublat également d un dscours progressste qu revendquat l dentté meìanésenne Le natonalsme mélanésen, s l s affrme comme démocratque, populare et soldare des peuples du Ters Monde, exalte en meme temps les symboles culturels de son dentté natonale S son propos état résolument moderne, pusqu l vsat à la nécessare constructon d une naton mélanésenne, fasant son entrée dans le concert des natons du monde, l s attachat en meme temps à voulor batr celle-c sur des racnes mélanésennes et sur un retour, non pas à la lettre, de la tradton, mas au mons àcelu de ses valeurs La Coutume fut donc revendquée par lu comme un symbole culturel Mas ce symbole par sa pussance mkme n état pas sans ambgutt Il pouvat etre nterprété tout autant comme un cr de rallement que comme un appel à la dvson (Tonknson, 1982) L unt4 de l Archpel ou à l nverse sa profonde dversté pouvaent tout autant ressortr de Ia référence à la Coutume Au nveau natonal, elle pouvat servr de support à une affmaton d dentté partagée, mas au nveau local, elle pouvat Ctre nterprétée comme un symbole de dfférences et comme un prétexte à de nouvelles dvsons (Lndstram, 1982) La Coutume, vue par les modemes, n exstat qu en tant que symbole culturel, stuée en deça du projet poltque: elle restat un dscours Le jour où les groupes modérés s approprèrent ce symbole-par calcul ou par croyance vértable-pour en fare un modèle poltque, b%t en référence à un vécu socal, B des archétypes terrtoraux et à une vson du monde précse, ls frent du vague rkve coutumer une déloge précse La Coutume devnt alors une arme poltque drgée contre le gouvernement légal et contre la constructon étatque modeme: le nouveau gouvernement rétorqua qu en agssant ans, la Coutume sortat de son rdle et devenat une fausse Coutume 11 n y avat plus dès lors de dalogue possble n de comproms entre les deux vsons du monde: la tentatve de sécesson et la répresson poltque qu s ensuvt en découlèrent - _ 1

, Bonnm"son / SECESSION EN MELANESIE 245 CONCLUSION: MODERNITÉ POLITIQUE ET AUTOCHTONIE I I, : : ', Dans un sens, le Conflt qu se déroulaà 'approche de ~ I n d r f ~ n d ~ ~ de Vanuatu est exemplare Une parte de la socété restde proche de sa tradton se rebella contre la majorté socale souceuse d'évoluton et de modernté: le pont de clvage essentel porta sur & nature du pouvor étatque Les tradtonnalstes rénventkrent alors la Coutume en %a dotant d9um projet phlosophque et poltque qu leur parassat etre en mesure de préserver l'autonome de leur propre socété Ce dkbat poltque ne peut se comprendre que dans le contexte de la socété mélanksenne nsulare où pendant près d'un sècle de "lbre contact", les structures socales modernes ndutes par les mssons chrétennes se heurtèrent aux structures socales tradtonnelles hkhtées, qu'elles soent païennes ou néo-païennes (les mouvements mllha- rstes) La guerre culturelle sans témons qu se déroula ans pendant pluseurs gdnératons dans les dkcors à la fos tourmentes et dyllques des les mélanésennes radcalsa les esprts et les atttudes: la chse da l'indépendance fut en quelque sorte le 'denouement(provsore) de ces conflts beaucoup plus ancens Dans cette verson contemporane de l'étemelle querelle des Ancens et des Modernes, les chox furent posés en termes clars et les deux camps se rallkrent à des symboles transparents dont ls frent des enjeux, notamment les drapeaux, le chqx des leux, etc Mas pour exemplare et partculer qu'l fut, ce type de conflt n'est pas solé, et au mons en Océane, l surgt B I'état mplcte dans de nombreux dkbats nternes à ces jeunes natons Les Etats modernes des îles Salomons, de la Papouase-Nouvelle-Gunée connassent également des problbmes du même ordre et dans une certane mesure les dtsunons ntervenues rkcemment au sen des mouvements ndépendantstes Kan& de Nouvelle-Calédone ressortentde la mkme problematque Sous le mot de Coutume, les socetés locales revendquent en effet leur drot à s'organser lbrement en dehors du modèle dtatque occdental: elles revendquent un drot à 1'"autochtone" Ces revendcatons, meme nvestes dans des symboles et des rkfdreaces ancennes, sont nouvelles, en ce qu'elles ne sont pas de nature régonalste ou ethnque et se' stuent délbérément dans le domane culturel C'est dans un sens ce qu ft la fablesse tactque du mouvement 7"n-Unon, dans la mesure oh l n'avat pas de réelle base rdgbnale, - b 2

c 7 mrsce qu,ea c temps le rendt plus dangereux et plus profond; la contestaton taah en effet beaucoup plus radcale que celle d un mouvement ethnque La rtvolte de Tanna-celle de Santo fut en effet plus ambgae-fut dans une certane mesure celle d un mouvement lbertare, où le ferment anarchste s allat à une volonté profonde d autonome locale, culturelle et poltque Quelle sgnfcaton peut-on en trer? S agt-l d un feu résduel allumé dans les coulsses arrtres de l hstore et destné comme tel à ne pas y lasser de traces ou ben à l nverse des premsses d un nouveau type de debat, d un nouveau type de conflt entre l unversel et le local, entre 1 Etat poltque moderne et certanes socét6s cvles et ethnques? La crse actuelle qu parcourt de mlle feux l ensemble du monde moderne n apparaît pas seulement de nature poltque, socale et tconomque Ces dmensons jouent naturellement, mas au creux d ellesmêmes se dssmulent auss des contestatons culturelles plus radcales La modemté de 1 Etat semble l occason avor perdu de sa pussance d ntégraton et de sa vertu moblsatrce Vdée de Coutume a serv dans le conflt du Vanuatu de p61e fondateur et comme le dt Claval d ethnogenèse pour toute une parte de la socdte mélanésenne qu refusat 1 Etat moderne Alleurs et sous d autres symboles culturels, en partculer relgeux, de semblables lgnes d opposton se dessnent entre la modernté polfque de type occdental et ce qu on peut appeler, s l on ne tent pas à conserver les mots décdément ambgus de Tradton ou de Coutume, l autochtone Ces conflts contre l hstore sont peut-ktre l un des p6les de l hstore d aujourd hu NOTES : 1 Vanuaaku est un terme mélantsen du Nord qu sgnfe notre pays 2 Francophonesnet Anglophones, ces termes ne dovent pas s entendre en termes &Is de partage lngustque Tous les M6lanésens parlent entre eux le bslama (pdgn mélanésen) et seules quelques éltes urbanes manent l une des deux langues euro&nnes LCS francophones sont en fat ceux qu envoent leurs enfants dans les écoles fra&kes et les anglophones dans les écoles anglases (Charpenter, 1982) En sch6matsant, fe terme de francophone va de par avec celu de francophle et de meme pour les anglophones qu sont plut& anglophles Mas cette dstncton admet ben des exoptons et reste assa supcrfrcelle Y!!

Bonnemason / SEC BIBLIOGRAPHIQUES _ ; ' P a a : :;:> ~,, 1 BONNEMAISON, J (1984)"The trtc and the ca Vanuatu socetes" Pactpc Vewpont novembre ----(1980) "Espace gtograph Socdt4 des OcJanstes 68 181-188 Pars ------(1979) "Les voyages et l'enracnement: formes de fxaton et moblte dm I socttcs tradtonnelles des Nouvelles-Htbrdes" L'Espace G ographque 4: 383-38 Pars CHARPENTIER, J M (1982)"La Francophone en Mtlankc: extenson et av&r" Anthropologe et Socétt! 62: 107-126 Québec: Unverstt Laval CONNELL, S (1982)"Indtpcndance, dpendance et fragmentaton dans le Pacfqu Sud", L'&pace GeSgraphque 4: 252-258 ELIADE, M:(1969) Le mythe de l' terne1 retour: archétypes et r6péttons p e Gallmard GUIART, J (1956) Un dem-stcle de contacts culturels 5 Tanna Pars: Soc& da OEanStes LINDSTROM, L (1982)"Leftemap kastom: the poltcal hstory of Tradton n Tana (Vanuatu)" Manknd 134 316-329 Sydney TONKINSON, R (1982)"Natonal dentty and the problem of kastom n Vanuatu" Manknd 13,4 3Qb-315 Sydney Joël Bonnemason s a research offcer wth ORSTOM (Offce de la Recherche Scentfqueet Technqued'Outre-mer) He hasspent 10 years n Vanuatu workng bland tenure and cultural aspects of the Melanesan cvlzaton He s currently workng n the Department of Human Geography, Research School of Pacfc Studes at the Australkm Natond Unversty n Canbema?